L'identité de l'éducateur spécialisé

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Cet ouvrage analyse l’identité de l’éducateur spécialisé à travers l'étude des enracinements idéologiques de la profession, des conflits qui se développent dans l'institution de rééducation, de l'angoisse que provoque la rencontre avec l'Autre-enfant inadapté. C'est dans la pratique quotidienne que se dévoilent les différentes options possibles : prise en compte d'une identité de substitut familial, technicisation de la relation, projet sur l'enfant que menace la chute dans l'imaginaire.
Publié le : mercredi 7 octobre 2009
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EAN13 : 9782100545407
Nombre de pages : 160
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Avantpropos
E ME SUIS SOUVENTdemandé si je n'avais pas eu tort de J proposer une réflexion concernantl'identitéde l'éducateur. C'est une notion dans laquelle s'engouffrent des discours jus-tificatifs ou revendicatifs, balisant des territoires symboliques que chaque professionnel veut se réserver et marquant les pratiques d'une empreinte qui nuit à leur visibilité. Par la suite, j'ai opéré un déplacement et je me suis définitivement intéressé aux pratiques d'accompagnement de la vie ordinaire en institution, guidé par l'idée que la clinique peut et doit se déployer dans le quotidien, dans ces moments de banalité qui scandent les échanges. Certaines professions pratiquent cette forme d'accompagnement, en premier lieu les éducateurs mais aussi d'autres professionnels comme les infirmiers, parfois les assistantes sociales ou les psychologues. Je voudrais rattacher cette réédition d'un ouvrage publié en 1972 à une expérience personnelle beaucoup plus récente qui a pour moi correspondu à une sorte de condensation entre le passé et le présent. De quoi s'agit-il ? Cette nouvelle publication deL'identité de l'éducateur spécialisécomporte l'adjonction à la fin de l'ouvrage d'un chapitre intituléD'un temps à l'autre, réalisé à partir d'un article écrit en 2006 à l'oc-casion de la commémoration du cinquantenaire d'une maison
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1 d'enfants à caractère social appelée leRucher. Je voudrais rendre compte du sens de cet ajout et plus généralement de la réédition de l'ouvrage, en procédant à une sorte « d'étude de situation » concernant cette journée du cinquantenaire. J'ai travaillé plusieurs années au Rucher et notamment à l'époque pendant laquelle je composais ce livre (c'est-à-dire la thèse dont il est tiré). Cette institution est une de celles qui m'ont permis d'écrire cet ouvrage grâce à la somme d'observations cliniques que j'ai pu y réaliser et grâce à l'atmosphère chaleureuse que j'y ai trouvée. Durant cette journée du cinquantenaire et lorsque, un peu plus tard, j'ai dû écrire l'article que je reprends en fin de ce livre (en 2006), presque cinquante ans après sa fabrication (entre 1965 et 1966), je me suis senti rattrapé par un passé que je pensais dépassé, ce qui correspond bien à la définition del'inquiétante étrangeté. Le temps jadis a fait retour dans le présent et j'en suis « déstabi-lisé », comme si le passé, en ressurgissant dans l'actuel, tentait d'annuler ma propre évolution. Je me sentais ailleurs, disposant maintenant d'autres outils de travail pour traiter les prises en charge d'enfants en difficulté, et simultanément je retrouvais les mêmes phénomènes que ceux dont j'avais autrefois pris connaissance, exprimés dans un langage très proche de celui utilisé, il y a longtemps, par les éducateurs de terrain. Que s'est-il donc passé ? Essentiellement le fait que, lors de cette journée, six anciens « enfants accueillis » (c'est-à-dire six adultes actuels ayant entre trente et soixante ans) sont venus témoigner, sous la forme d'une table ronde, de leur passé au Rucher, après un travail de mémoire d'une année que j'avais mené avec eux. L'admiration et la ferveur qu'ils ont manifestées en évoquant le directeur et les éducatrices m'avaient inspiré le commentaire suivant : « Nous sommes dans le temps des héros et des dieux. Les “anciens du Rucher”
1.Fustier P., « D'un temps à l'autre », in Borie Bonnet H.,et al., Une maison d'enfants à caractère social dans 50 ans d'histoire. André V ialle et le Rucher, Lyon, Le Rucher, 2006, p. 41-53.
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présententPatio[surnom du directeur fondateur] et les “éduca-trices premières”, comme des personnalités hors du commun, totalement vouées à une cause, la cause des enfants placés. Ils ne comptaient ni leur temps ni leur énergie, pour eux le Rucher n'avait pas d'extérieur. Toute leur vie était dedans [...]. Pour cette raison [une disponibilité à toute épreuve], les éducateurs de la première génération ont proposé aux enfants un système de liens vécu comme parental, mais d'une parentalité idéalisée, incassable, à la mesure de la réparation 1 des puissants traumatismes passés . »
Ce texte est très proche de ce qui est décrit dans la première partie de cette réédition deL'identité de l'éducateur spécialisé qui date de 1972. À l'époque, j'avais proposé un recensement de textes ou de citations écrits par des éducateurs en activité dans ces temps anciens (entre 1945 et 1965), au moment où se balbutiaient les discours fondateurs des pratiques de l'édu-cation spécialisée. J'avais utilisé ce recensement pour opérer un classement des références contradictoires que j'avais repé-rées, avec des oppositions et des articulations entre des mots commefamilial,technique,charismatique,curatif,vocation, profession...
On pourrait, je crois, parler de taxinomie de proximité pour qualifier cette démarche moins clinique que psycho-sociale, fabriquée dans une posture ambiguë. En effet, une lecture dans l'après-coup suggère qu'à l'époque, j'avais voulu construire un objet de recherche suffisamment extérieur et observable pour que je reste dans la posture habituelle de celui qui observe ce qui se passe en dehors de lui et peut alors opérer des classements (une taxinomie). Attitude bien présomptueuse pour quelqu'un dont le livre révèle combien il était lui-même partie prenante et participait « intimement » aux questions qui faisaient, à l'époque, débat à l'intérieur du domaine de l'édu-cation spécialisée. Il en advint ce que j'appellerai maintenant une « taxinomie de proximité ».
Dunod – La photocopie non autorisée est un délit 1.Ibid.,p. 34. Ó
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Ainsi pourrait-on comprendre le sens de cette réédition. En 2006, à propos d'un événement commémoratif, un travail que j'avais mené il y a bien longtemps s'est pour moi aggloméré avec des témoignages plus récents portant sur des enfances passées en institution. Cela veut dire que le travail de la mémoire auquel se sont livrés les « ex-enfants placés » a fait surgir un argumentaire, une représentation de l'identité de fonction des éducateurs qui ne se démarquaient pas de l'élaboration que j'en avais, bien avant, proposé sous la forme de cette « taxinomie de proximité » à laquelle je viens de faire allusion et qui utilisait les mêmes justificatifs. On consta terait donc une quasi-similitude entre les représentations. Il est vrai que mon texte est, comme le lecteur s'en rendra aisément compte, fortement imprégné d'idéologie (ce qui permet de le dater et de le considérer comme un document pour une étude historique portant sur les représentations). Il témoigne cependant d'une persistance ou d'un invariant, ce qui demeure malgré les évolutions, les transformations et les changements de locuteurs. De quoi s'agit-il ? Ce qui demeure et traverse les générations, c'est d'évidence la demande insistante adressée par les enfants carencés en direction des adultes dont la fonction est de s'en occuper, l'exigence, impossible à satisfaire, d'être dans une dévotion maternelle de tous les instants. Les anciens du Rucher le soulignent qui disent explicitement que plus la posture des éducatrices se rapprochait de ce modèle impossible de perfection maternelle, plus ils s'en trouvaient psychiquement « soignés ». Certaines institutions (ce qui est le cas du Rucher vu par les « anciens »), vont tenter de répondre au mieux et au plus près à cette demande de l'enfant carencé. Au désir de l'enfant correspond chez les éducatrices un désir lui aussi puissant, qui les engage à risquer l'aventure d'une vie « totalement vouée ». En revanche, d'autres institutions vont développer un « modèle » antagonique construit comme un système défensif préservant l'adulte et le maintenant à distance du désir de
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l'enfant (et de son propre désir). On insiste alors sur les techniques, sur les méthodes, sur tout ce qui peut aider à maintenir le désir de l'enfant comme objet extérieur à soi. On pourrait alors considérer que l'histoire de l'éducation spécialisée refléterait les oppositions, les compromis, les tenta-tives de dépassement entre un premier « modèle » travaillant dans l'illusion d'une réussite possible de cette convergence des désirs et un deuxième modèle « en retrait » bâti sur des techniques refroidissant les relations. De ce point de vue et selon les époques, ces modèles prennent des formes différentes et empruntent des discours idéologiques variés, mais, sur le fond, il est toujours question, entre les personnes concernées, mais aussi, pour chacune d'entre elles au niveau intrapsychique, de désir et de défense. Revenons au Rucher. Dans notre perspective, le Rucher aurait, à l'époque de sa fondation, permis à des éducatrices, de tenter, en réponse à la demande d'amour des enfants, de réaliser un désir propre à tout être humain, sous une forme historiquement, socialement, culturellement très particulière, en devenant « éducatrice-mère » ou « éducatrice-première » selon le modèle et la terminologie autrefois utilisés dans c ette institution. Prédomine le désir, alors même que l'introduc tion du référentiel psychanalytique au Rucher, aurait pu le « tempé-rer ». Pendant la journée du cinquantenaire, je constate que des éducateurs jeunes, souvent en formation, sont très nombreux dans la salle, et qu'ils restent absolument silencieux lors des débats. On peut le comprendre en ayant recours aux explica-tions habituelles pouvant avoir un effet cumulatif, telles que la présence inhibante dans la tribune ou dans l'assistance de quelques monstres sacrés ou la prise d'un rôle d'élève ou de visiteur de zoo par des jeunes professionnels ou des étudiants en formation. Je rajouterai une hypothèse. Il pourrait bien s'agir de sidé ra-tion. L'évocation d'un passé institutionnel aujourd'hui dépassé Dunod – Laphotocopie non autorisée est un délit Óréactivé ne aur it probl matique intra-psychique qui, elle, est
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toujours vivace, quelle que soit la génération. Il est en effet question, dans cette évocation, de la force du désir et des demandes d'amour enchevêtrés dans des « liens rééducatifs » . Mais ce sont des thèmes qui ne se parlent actuellement que difficilement, comme s'ils étaient culturellement refo ulés e ou réprimés. Au cours de la deuxième partie duXXsiècle se sont épanouis un certain nombre de théories, d'analyses, de jugements, responsables du fait qu'on ne pouvait plus dire spontanément en 1970 ce que l'on pouvait dire en 1950. Des « théories du soupçon » étaient intervenues renforçant la dangerosité des affects passibles de disqualification ou de condamnation. Il y a des sujets dont on aura la « pudeur » de ne pas parler directement, la professionnalité se construisant pour une part comme un système protecteur, censé « apprivoiser » refroidir ou rendre acceptable l'expression du désir. Or que se passe-t-il lors du cinquantenaire ? De façon par-ticulièrement crue, sans inhibition, ni précautions, ni détours, certains « anciens du Rucher » vont dire que ce qui a compté pour eux c'est le « don de soi » qu'ont effectué les éducatrices, leur absolu dévouement faisant disparaître les limites entre vie privée et vie professionnelle. Ces interventions ont peut-être eu, sur une partie de l'auditoire, un effet d'interprétation sauvage ou de transgression d'un interdit. Elles ne sont pas habituelles dans notre culture dominante ; en revanche, elles font partie de la culture des (ou de certains) pionniers ayant réinventé l'éducation spécialisée après la guerre de 1940-1945 ; ceux-c i ont défendu les mêmes valeurs, les mêmes convictions et utilisent un langage très proche (ce dont témoignent les écrits relevés en première partie de cet ouvrage). Cette concordan ce parle bien d'un noyau invariant partagé qui trouverait place dans l'intra-psychique. Chez chacun d'entre nous, quelle que soit sa génération, le même désir persiste, même réprimé ou refoulé ; il persiste mais bien sûr, il ne pourrait plus tenter de se réaliser en adoptant un modèle éducatif semblable à celui du Rucher d'autrefois, qui paraît maintenant obsolète et dont on connaît les limites.
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En résumé, de jeunes éducateurs, souvent en formation, ont pensé être conviés à la visite guidée d'une planète localisée dans une galaxie lointaine et nommée « Le Rucher d'autre-fois ». Si la rencontre fut sidérante c'est qu'il n'était pas facile de maintenir le Rucher à distance et de ne pas se sentir concerné par ces discours pourtant venus d'ailleurs. Ce fut peut-être au tour de ces éducateurs de ressentir ce sentiment d'inquiétante étrangeté que j'évoquais plus haut me concernant. Cette planète que l'on pensait seulement lointaine serait-elle aussi logée à l'intérieur du moi, partie de moi, produisant un vague sentiment imprévu de reconnaissance pourtant impossible ? Certes tout ceci n'est qu'une hypothèse.Àla traiter comme une rêverie ouvrant droit à une production imaginaire, je serais tenté de dire que la formation des travailleurs sociaux devrait inclure un travail sur cette planète refoulée ou réprimée que l'on porterait en soi et dont certaines réalisations institution-nelles d'autrefois et de maintenant peuvent porter la marqu e. Bienvenue au lecteur pour une rencontre avec cette planète du dedans/dehors, de l'ici/là-bas, de l'avant/maintenant, que ce livre propose.
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