L'identité de la personne «handicapée»

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Avoir un handicap, qu'est-ce que cela signifie et implique aujourd'hui ? Pour la personne qui en est atteinte, ses proches, la société ? Comment (se) vivre avec un handicap, qui plus est lorsqu'il est congénital et qu'il nécessite un accompagnement constant ? Quel rapport peut-on avoir à son corps, à un corps stigmatisé et stigmatisant ? À son intimité ? Et à sa sexualité ? Quel regard peut-on porter sur soi et comment peut-on « s'arranger » avec le regard que les autres posent sur soi lorsqu'on a un handicap ? Si les politiques ont permis par la loi (et notamment celle du 11 février 2005) une vraie évolution textuelle, il faut cependant reconnaître qu’ils n’ont toujours pas réussi la révolution culturelle qui devrait permettre de respecter l’autre dans sa nature humaine et non pas seulement de le tolérer.
Publié le : mercredi 19 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782100559114
Nombre de pages : 224
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Chapitre 5
L’école de la vie
BON SENS EN PANNE
1 Dans les années 1960 , je fus scolarisé dans une école « inac cessible ». Il y avait au minimum quatre marches pour accéder aux salles de classe. Pourtant, cela n’avait pas empêché le directeur de m’accepter dans son école. Les instituteurs ou les camarades me portaient dans mon fauteuil roulant manuel, m’aidaient à enlever mon anorak en hiver et me donnaient les livres et les cahiers au fur et à mesure ; il n’y avait ni auxiliaires de vie scolaire (AVS), ni 2 matériel adapté (ordinateur, par exemple ), c’était le temps de la solidarité et de la débrouille. Le handicap physique ne posait pas encore de grands problèmes de conscience, il était abordé comme une spécificité à laquelle il fallait s’adapter, et en raison de laquelle on me demanda en contrepartie certaines concessions – comme
1.Nuss M. (2010), inLa Nouvelle Revue de l’adaptation et de la scolarisation. 2.’ordinateur me fit défaut à 14 ans, lorsque mon handicap s’aggrava, au point Dunod –La photocopie non autorisée est un délit que je dus quitter l’école, à mon grand désespoir.
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L’IDENTITÉ DE LA PERSONNE«HANDICAPÉE»
de ne pas aller systématiquement en récréation (lorsqu’il pleuvait ou faisait froid) ou de passer l’heure de sport dans une autre salle de classe. Et cela arriva encore à la fin des années 1980 puisque, dans la Loire, un élève en fauteuil roulant manuel bénéficia du même traitement, comme me le confia une amie qui fut sa camarade à l’époque. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui et ça ne le sera proba blement plus jamais. Désormais, si l’école n’est pas architectu ralement accessible, il y a de fortes chances que les esprits ne le soient plus non plus. Aujourd’hui, on ne fait plus fi des barrières architecturales, on les invoque afin de justifier le refus d’insérer un enfant dit handicapé physique. On ne prend plus le risque de l’accepter malgré tout ! En fait, l’insertion se fait au cas par cas, elle est le plus souvent le résultat d’une intelligence du cœur, donc de prises de conscience et de volontés individuelles, avec les exclusions que cela entraîne, par ailleurs. Par conséquent, tant qu’il n’y aura pas de révolution culturelle, donc du changement de regard sur la différence, l’insertion restera parcimonieuse et aléatoire, voire contrainte par la loi. Pourquoi ce recul, cette panne de bon sens (de mon point de vue) ? Pourquoi ce changement de posture face au handicap 1 moteur, par conséquent face à l’enfant ayant ce handicap ? Qui prendon vraiment en compte : le handicap ou l’enfant ? Et quel risque, quelle difficulté « majeure » y atil à prendre un enfant ayant un handicap physique dans sa classe ?
L’ÈRE DU RISQUE ZÉRO
Il me semble que, face au handicap physique, nous sommes dans une phase de régression bien plus que de progression en
1.Je n’aborderai pas ici la problématique très spécifique de l’insertion en milieu scolaire des personnes dites handicapées mentales ou psychiques. Car il est évident, face à ce type de handicap ou de maladie, qu’une formation et qu’un accompagnement des enseignants sont nécessaires.
5 . L’ÉCOLE DE LA VIE
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matière d’« intégration en milieu scolaire ordinaire ». Et je pense que cette régression est le résultat d’une obsession sécuritaire apparue dans les années 1990, à tous les niveaux. Dans un tel contexte, le bon sens a difficilement sa place. Tout devient source à problèmes qu’il faut solutionner, formater et encadrer, dès qu’il s’agit de la scolarisation d’un enfant dit handicapé. Ou, plus exactement, de son « intégration en milieu ordinaire ». Ce qui est aberrant. Puisque cela signifie qu’il n’est 1 pasnaturellementprésence suscite desintégrable , donc que sa problèmes et/ou des inquiétudes du fait de présupposés et/ou de préjugés générés par des peurs ataviques. La loi du 11 février 2005, en affirmant le droit pour chaque élève en situation de handicap à une scolarisation en milieu scolaire ordinaire au plus près de son domicile, et à un parcours continu et adapté, a ouvert une boîte de Pandore. Certes, l’« inté gration en milieu scolaire ordinaire » est une avancée notable mais à condition d’être bien réfléchie. Lorsque le droit devient un dû, il y a un grand risque de radicalisation qui se profile.
1.D’après le site Reynier (http://www.reynier.com) : «Étymologiquement, le mot intégration vient du verbe intégrer, qui signifie rendre complet, achever ; e au cours duXXsiècle, il prend le sens complémentaire de faire entrer dans un ensemble en tant que partie intégrante. [...] 2. en philosophie : établissement d’une interdépendance plus étroite entre les parties d’un être vivant ou les membres d’une société. [...] Or dans le domaine des relations interethniques, l’in tégration est devenue un enjeu politique dans les années 1980. Les sociologues lui ont alors préféré le terme d’insertion. [...] D’autre part, ce n’est pas l’individu qui décide de son intégration, mais la société dans laquelle il vit qui décide ou non de l’intégrer. L’intégration est avant tout un phénomène social qui s’exerce dans un cadre particulier. » Alors que, pour le site Wikipédia : « L’insertion sociale et professionnelle désigne le processus permettant l’intégration d’une personne au sein du système socioéconomique par l’appropriation des normes et règles de ce système. » Je préfère également parler d’insertion car en quoi, moi personne dite handicapée, française de naissance, ne seraisje pas d’office intégré ou intégrable dans ma société ? N’estce pas plutôt la société qui aurait du mal à « s’intégrer » à moi, personne différente, et à toute forme de différence en général ? En tant que citoyen de cette société, j’en suis une « partie intégrante », que je dérange ou non, que je pose un problème ou non. En revanche, je revendique le droit d’être inséré, c’estàdire d’avoir les moyens de m’approprier « des normes et règles Dunod – La photocopie non autorisée est un délit de ce système ».
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