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L'identité et la construction de l'identité dans les îles du Sud-Ouest de l'océan indien

151 pages
Le rapport de moi à l'autre est constitutif du phénomène identitaire. A cette identité personnelle ou conscience de soi, se superpose une identité sociale dont l'expression est le sentiment d'appartenance à une nation, une culture et une communauté partageant les mêmes croyances. Ce numéro de Kabaro consacré à la construction identitaire dans les îles du sud-ouest de l'océan Indien, croise des travaux, s'inscrivant dans plusieurs champs disciplinaires, portant sur les identités, mauricienne, mahoraise et réunionnaise.
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KABARO
REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES DE L'HOMME ET DES SOCIÉTÉS

Internationa[

J{uman

anâ Societies Sciences 1{evie1v Vol. III, 3-4

L'identité et la construction de l'identité dans les Îles du Sud-Ouest

de l'océan Indien

Doyen

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION: MICHEL LATCHOUMANIN de la Facu1té des Lettres et des Sciences

Humaines

DE LA FACULTÉ

COMITÉ SCIENTIFIQUE DES LETTRES ET DES SCIENCES

HUMAINES

M. Alain COÏANIZ, Professeur (7e s.); M. Yvan COMBE AU, Professeur (22e s.) ; M. Alain GEOFFROY,Professeur (lIe s.); M. Jean-Louis GUEBOURG,Professeur (23e s.) ; M. Michel LATCHOUMANIN,Professeur (70e s.); M. Serge MEITINGER, Professeur (ge s.) ; M. Gwenhaël PONNAU, Professeur, (IOes.) ; M. Jacky SIMONIN, Professeur (71e s.).

MAQUEITE: SABINE T ANGAPRIGANIN @ ~éA(isAtiO" : ~uw:eAU lIu 7w:oisième C!le(e et lie (A ~eehew:ehe

Faculté des Lettres et des Sciences Humaines UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION, 2005

CAMPUS UNIVERSITAIRE DU MOUFIA 1 5, AVENUE RENÉ CASSIN BP 71 51 - 97 71 5 SAINT-DENIS MESSAG CEDEX 9 ~PHONE : 02 62 938585 ~COPIE : 02 62 938500 SITE WEB: http://www.univ-reunion.fr

@ ÉDITIONS

L'HARMATTAN,

2005

7, RUE DE L'ÉCOLE 75005

POLYTECHNIQUE PARIS

La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute reproduction, intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite. @ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9400-9 EAN : 9782747594004

UNIVERSITE
FACULTÉ DES LETTRES

DE

LA REUNION
HUMAINES

ET DES SCIENCES

KABARO
REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES DE L'HOMME ET DES SOCIÉTÉS

Internationa[

J{uman

ana Societies Sciences 1{evie1v Vol. III, 3-4

L'identité et la construction de l'identité dans les Îles du Sud-Ouest de l'océan Indien

EDITED BY: Y.-S. LIVE & J.-F. HAMON

ÉDITIONS

L'HARMATTAN

7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION 15, avenue René Cassin 97715 Saint-Denis Messag Cédex 9

REVUE
Bilingual

INTERNATIONALE
international
review

BILINGUE
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PUBLIEE

PAR
de l'Université de La Réunion

by

Faculté des Lettres DIRECTEURS
Editors Jean-François

et des Sciences

Humaines

ET RESPONSABLES
HAMON & Yu-Sion

DE LA REDACTION
LIVE I Université de La Réunion

in chief and managing editors

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DE REDACTION
(BTCR) I Faculté

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Victorine Andrianaivo-Razafimanjato (Université d'Antananarivo), Masseande Allaoui (Chercheur associé au CNDRS), Christian Barat (Université de La Réunion), Thierry Bisson (Université de Nice), Sonia Chane-Kune (Paris), Alain Blanchet (Université de Paris 8), Marcel Bromberq (Université Paris 8), Jeanne Dina (Université de Toliara), Gabriel Essack (National Heritage Seychelles), Hai-Quang Ho (Université de La Réunion), Robert Jaovelo-Dzao (Université Nord Madagascar), Michel Latchoumanin (Université de La Réunion), Jean-Marc Lavaur (Université Paul Sabatier), Jean-Claude Mahoune (National Heritage Seychelles), Liliane Mosca (Université de Naples), Jean-Aimé Rakotoarisoa (Université d'Antananarivo), Jean-Claude Ramandimbiarison (Université d'Antananarivo), Gabriel Rantoandro (Université d'Antananarivo), Aïnouddine Sidi (CNDRS Comores).

A vont-propos
L'être humain, en tant qu'individu, se définit dans son unité et sa continuité à travers la conscience qu'il a de lui-même marquée par les interactions sociales qu'il vit à travers les valeurs et les normes auxquelles il participe (Fischer, 1996) 1. Le concept d'identité est donc polysémique. Il renvoie à l'identité personnelle ou « soi », image que nous avons de nous même, qui nous permet d'être reconnu par autrui et qui comporte deux aspects, l'estime de soi et la conscience de soi. Toutefois, nous définissons ce que nous sommes en fonction de notre appartenance sociale et de nos implications sociales. C'est par identifications successives que nous construisons notre identité, en reconnaissant et en situant autrui, mais aussi en nous conformant à autrui. Cette identité sociale, est une représentation de soi, résultant des interactions et des cognitions concernant notre appartenance sociale et culturelle. Ainsi, Les croyances et les cultures participent aux identités et, ce numéro thématique de « Kabaro » consacré à la construction identitaire dans les Îles du Sud-Ouest de l'océan Indien (Maurice, Mayotte et La Réunion), regroupe, sur le sujet, des approches issues de plusieurs champs disciplinaires (Anthropologie, Histoire, Littérature, Psychologie et Sociologie). Les deux premières contributions portent sur des représentations qui participent à l'identité mauricienne. Philippe Nunn traite des représentations de la nation et de leur évolution à Maurice. L'article de Catherine Boudet aborde la question de l'identité franco~mauricienne. Son approche socio - historique donne un éclairage politique au discours qui a conduit à l'émergence d'une identité franco-mauricienne.
Hidaya Chakrina porte un regard sur l'identité socio

-

culturelle

mahoraise au travers d'une analyse de la littérature orale à Mayotte. L'identité réunionnaise est questionnée au moyen des cinq dernières contributions à ce volume. Le regard d'anthropologue de Thierry Malbert nous informe sur l'importance des marqueurs identitaires et plus particulièrement de l'hérédité sur la construction identitaire à l'Île de La Réunion. Jacques Brandibas porte un regard clinique sur les troubles psychiques qui s'inscrivent dans la culture et les croyances réunionnaises. Son analyse ethnopsychiatrique montre, que le plus souvent, les désordres psychiques résultent d'une perte de repères identitaires à la suite du non respect de certaines pratiques religieuses très vivaces dans la culture de l'Île. La recherche exposée par Marie-Christophe Parmentier et JeanFrançois Hamon sur l'étude interculturelle du développement des catégorisations, apporte des données sur le mode d'appréhension du réel par
1 Fischer, édition. G.N. (1996), Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale, Dunod, deuxième

8

AVANT-PROPOS

les réunionnais, qui conditionne la façon dont-ils se perçoivent et se donnent à voir. A partir de l'exemple de la décentralisation, Albert Martinez montre l'intérêt qu'il y a à analyser les représentations sociales pour étudier les identités régionales. Son approche est originale en ce qu'elle contribue à mettre en lumière, certains aspects de ces identités. L'article de Julien Vernet traite des motivations à la formation et des motifs identitaires qu i conduisent les jeunes en rupture scolaire à s'engager en formation. Il ressort de son travail que ces jeunes sont en quête de repère et que le fait d'entreprendre une formation leur confère une certaine identité. Jean-François HAMON Saint-Den is Ie 26 janvier 2005

FOREWORD
The human being, as an individual, defines himself as regards both his unity and his continuity by means of his awareness of self, which is influenced by his experience of social interactions through the values and norms to which he adheres (Fischer, 19962). Thus the concept of identity is polysemous, referring to personal identity or "self," the image we have of ourselves, which allows us to be recognised and acknowledged by others and comprises two dimensions, self-esteem and self-awareness. We nonetheless identify what we are according to the way in which we belong in society and to our social implication. Identity is built by means of successive identifications, as we recognize and situate others, but also as we conform to others. This social identity is a form of self-representation resulting from interaction and cognition as regards our social and cultural belonging. Beliefs and culture thus playa key role in identity and this issue of Kabaro, which takes as its theme the question of the construction of identity within the islands of the south-west Indian Ocean (Mauritius, Mayotte and Réunion Island), contains studies based on various disciplinary approaches to the question (anthropological, historical, literary, psychological and sociological). The first two articles deal with representations which contribute to Mauritian identity. Philippe Nunn studies the different representations of the nation and their evolution in Mauritius. Catherine Boudet's article addresses the question of Franco-Mauritian identity from a socio-cultural perspective, providing political insight into the discourse which has led to the emergence of such an identity. Hidaya Chakrina uses an analysis of oral literature from Mayotte to study the socio-cultural identity of the island. The last five contributions deal with the issue of identity in Réunion Island. The anthropological viewpoint of Thierry Malbert reveals the importance of markers, and in particular of heredity, in the construction of identity in Réunion Island. Jacques Brandibas adopts a clinical attitude in studying the psychic problems which are related to the island's beliefs and culture. His ethno-psychiatric analysis reveals that most psychic disorders are caused by the loss of indicators of identity as a result of lapses in certain religious practices fundamental to the island's culture. Marie-Christophe Parmentier and Jean-François Hamon present the conclusions of an intercultural study into the development of categorisation, shedding new light on the way in which the inhabitants of Réunion Island apprehend reality, a key factor in their perception and presentation of self. Taking the example of decen2 Fischer, G.N. (1996), Les concepts fondamentaux
2nd ed. de la prychologie sociale, Paris, Dunod,

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FOREWORD

tralisation, Albert Martinez demonstrates the importance of analysing social representations when studying regional identities. Julien Vernet deals with the educational motivation and identity-related motives which lead young people who have dropped out of mainstream education to begin new training courses. His study shows that these young people are seeking references and indicators, and that undertaking training provides them with a certain identity. Jean-François HAMON Saint-Denis, January 26th 2005

LE TERME « MAURICIEN » : UNE REPRESENTATION EVOLUTIVE L'IDEE DE LA NATION MAURICIENNE

DE

PHILIPPE
Résumé A travers l'étude de l'évolution du sens du vocable « Mauricien », sur une période historiquement déterminée (de la fin du XIXe siècle aux années 1950), la présente contribution se propose d'ouvrir une piste de travail relative au processus de construction de l'identité nationale mauricienne. La méthode déjà explorée par les socio-linguistes sera utilisée ici dans une optique essentiellement historique au sens où nous concentrerons nos remarques autour du réglage du sens du terme. Nous mettrons ainsi l'accent sur les évolutions du concept et leurs rapports avec les faits économiques, sociaux et politiques de l'île Maurice. Après le positionnement du débat, nous analyserons des prises de paroles mauriciennes et enfin pour montrer la prégnance du contexte sur les évolutions sémantiques, nous ferons un détour par Madagascar pour examiner les sens donnés au lexème dans une situation migratoire. À Maurice, le terme de « Mauricien» n'englobe tous les natifs de Maurice que dans les années 1950. En 1968, l'indépendance marque un terme symbolique et définitif à l'incertitude du sens du mot. Alors qu'il ne concerne que les blancs d'origine française au XIXe siècle, les populations qu'il peut englober est beaucoup plus incertain entre les années 1890 à 1940. En fonction du locuteur, les métis et les originaires d'Afrique et de Madagascar seront inclus ou exclus de son champ sémantique.

NUNN
Abstract This study investigates the evolution of the meaning of the term "Mauritian" over a defined period of history (from the end of the 19th century until the 1950s). It aims to open up an area of research into the processes involved in the development of the Mauritian national identity. The research method, already developed by sociolinguists, is used here with an historical aim, in that our comments concentrate on the chronological evolution of the meaning of the term. We will therefore be emphasizing the development of this concept and its links with economical, social and political factors in Mauritius. After setting out the context of the discussion, there follows an analysis of testimonial accounts of local Mauritian sources. Lastly, in order to high light the importance of context on this semantic evolution of the term, we take a detour to Madagascar to examine the meaning of this concept in the context of migrant populations. In Mauritius, it's only in the 1950's that the term "Mauritian" was used to refer to all natives of the island. In 1968, Independence marked a symbolic and permanent end to the uncertainty surrounding the meaning of this term. During the 19th Century the term "Mauritian" included only the Caucasians of French origin, whereas between 1890 and 1940 it was significantly less clear as to which populations were included.

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Ce pouvoir de nommer s'exerçant dans un contexte colonial, il révèle aussi les recompositions politiques dans le jeu complexe des rapports de domination. A ce titre, l'exemple de Madagascar vient opportunément rappeler que le sens de certains mots est fonction de la puissance réelle ou supposée du locuteur qui l'énonce.

Whether mixed raced, African, and Malagasy populations are included in this semantic category depends on the speaker. In the context of the colonial period, the right to attribute a name to someone or something, is revealing of the political changes in the complicated dominant power relations at play. To this end, the example of Madagascar conveniently reminds us that the meaning of certain words depends on the real or perceived power status of the speaker.

Mots-clés: lie Maurice Madagascar - Mauricien - Créole Identité - Ethnicité - Ethnonyme
colonialisme.

Key-words: Mauritius
-

-

Mauritian Ethnicity Colonialization.

-

- Madagascar Creole - Identity Ethnonym

-

A travers l'étude, sur une période historiquement déterminée, de l'évolution du sens du vocable « Mauricien », la présente contribution se propose d'ouvrir une piste de travail relative au processus de construction de l'identité nationale mauricienne. La méthode déjà

explorée par les socio-linguistes

1

sera utilisée ici dans une optique

essentiellement historique au sens où nous concentrerons nos remarques autour du réglage du sens du terme. Nous mettrons ainsi l'accent sur les évolutions du concept liés aux faits économiques, sociaux et politiques sans entrer dans des considérations purement linguistiques. Après le positionnement du débat, nous analyserons des prises de paroles mauriciennes et enfin pour montrer la prégnance du contexte sur les évolutions sémantiques, nous ferons un détour par Madagascar pour examiner les sens donnés au lexème dans une situation migratoire. L'utilisation d'ethnonymes tels que « Créoles », « Mauriciens» et même « Franco-Mauriciens» ne sont jamais neutres, a fortiori dans le contexte multiculturel mauricien. Le choix d'un terme de préférence à un autre induit toujours un présupposé idéologique qui ne peut s'apprécier qu'en fonction de celui qui l'utilise. (Baggioni, De Robillard, p. 19) L'idéologie et une certaine vision de la société mauricienne sont alors au cœur du débat. A travers l'étude du mot « Mauricien», nous plongeons au cœur de la diversité ethnoculturelle mauricienne où les sous-groupes apparaissent hiérarchisés socialement par la couleur de la peau (Selvon, p. 42).
Bavoux Claudine, «Des mots français pour nommer Madagascar et ses habitants: Problèmes et enjeux », UMR 6058 CNRS, Université de La Réunion, Texte mis à notre disposition par l'auteur.

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LE TERME

MAURICIEN:

UNE REPRESENTATION

EVOLUTIVE

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Dés lors, la diversité des populations constitutives de Maurice entraine un questionnement sur les rapports qu'entretiennent entre elles ces différentes communautés. L'accès plus ou moins ouvert aux ressources de la société mauricienne à certains éléments du corps social exerce une influence directe sur la structuration des identités. Cette concurrence n'est pas figée et ne se joue pas forcément sur le mode de l'opposition entre les entités en cause. Les limites de chacun des groupes sont variables, se réfèrent à des matrices socio-historiques en constante évolution et par là induisent une re-négociation permanente du regard porté sur « l'autre» et sur « eux-mêmes» (Juteau, p. 32-40). En considérant la question sous cet angle, l'apport de la science historique peut contribuer à cerner au plus près les images sociosymboliques utilisées par les acteurs en présence et ainsi évaluer les modes opératoires de la construction des rapports ethniques tels qu'ils se sont élaborés historiquement. La vision dynamique ainsi dégagée permet de ne figer aucun groupe dans une réification malheureusement fréquente dans les études sur l'ile Maurice.
« Toute la problématique de l'ethnicité a consisté à rompre avec ces définitions substantialistes des groupes ethniques, et à poser qu'une identité collective n'est jamais réductible à la possession d'un héritage culturel, fût-il réduit à un «noyau dur », mais se construit comme un système d'écarts et de différences par rapport à des « autres» significatifs dans un contexte historique et social déterminé» 2.

Contrairement au terme «Créole», aujourd'hui, le vocable « Mauricien» ne présente aucune ambiguïté.3 Il désigne, sans exclusive, que ce soit juridiquement ou dans le langage courant, les nationaux de la république de l'ile Maurice. Il n'y a donc, actuellement, aucun sous-entendu ethnonymique et par là, son utilisation se trouve être moins « piégée ». En a t-il été de même tout au long

2 3

Poutignat Philippe, Streiff-Fenart Jocelyne, «Théories de l'ethnicité », Paris, 1995, P.U.F., 270 p., p. 192. Archives Départementales de La Réunion (A.D.R.), Bib 830, UNESCO, Etudes et documents, n03, « Histoire générale de l'Afrique », Compte rendu et documents de travail de la réunion d'experts sur « Les contacts historiques entre l'Afrique de l'Est d'une part et l'Asie du Sud-Est d'autre part, par les voies de l'océan Indien », Maurice, 15-19 /07/1974, UNESCO, 1980, 203 p., p. 195, Dès 1974, dans ses recommandations au Directeur général de l'UNESCO, A. Toussaint proposait est variable ». L'historien mauricien 1'« étude du mot créole dont la signification avait conscience que l'utilisation de ce terme un peu «passe-partout», aux significations différentes dans le temps et dans l'espace méritait d'être soumis à une étude scientifique pour lire efficacement le discours historique produit autour et avec ce concept.

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de la période que nous étudions? Peut-on retrouver du sens de ce terme des éléments qui ont structuré mauricienne?

dans l'évolution l'idée nationale

Au cours du XIXe siècle, le terme « Mauricien» ne s'applique qu'aux blancs, d'origine française ou étant natifs de la colonie. Les Africano-malgaches sont absolument exclus tandis que les Asiatiques font figures d'étrangers. Dans les années 1880, alors que le terme « Créole» sert de moins en moins à désigner la population d'origine française, les deux termes cohabitent dans les discours de ceux qui sont peu au fait des subtilités d'appellations. Ainsi, les fonctionnaires anglais de Maurice englobent tous les natifs de Maurice sous le vocable de «Mauriciens» comme en témoigne ce propos du Gouverneur dans les années 1880 :
« (...) n'ayant pas le pouvoir de places aux créoles de cette Île, pas perdre de vue la jeunesse dations au secrétaire d'état (...) conférer directement les premières je prends ici l'engagement de ne mauricienne dans mes recomman»4.

Le gouverneur Pope-Hennessy qui reprend le slogan « Maurice 5 aux Mauriciens» n'a aucune intention d'exclure du vocable les populations d'origine africano-malgache. Catholique6 et soucieux d'élargir sa base de soutien, il vise aussi l'élite métissée. La fraction de celle-ci qui se rapproche le plus de la plantocratie revendiq ue l'existence d'un « élément mauricien» englobant tous ceux qui ne sont pas originaires d'Asie? Ces timides tentatives de rapprochement révèlent la césure qui traverse cette élite. Parmi les métis les plus fortunés ou faisant partie des hautes couches de la société, un groupe important manifeste sa volonté de revendiquer d'une part

4

A.D.R., 4 Mi 96, Geneviève Bruneau, « lie Maurice: De la colonisation
}), Britanniqueà la Dé-colonisation Thèse de doctorat(3ecycle)sous la direction

5

6

7

du professeur Régis Ritz, Bordeaux III,1984, p. 15, Extrait de Sornay Pierre, « lie de France, lie Maurice », Port Louis, The Général Printing and Stationary Ltd, 1950, p. 127, Citation d'un discours du Gouverneur Pope Hennessy. National Mauritius Library (N.M.L.),Mauritius Argus, 26/11/1881, p. 1, Le journal de l'élite métissée lance le slogan dans le cadre de la campagne pour l'introduction du scrutin législatif, La reprise de ce slogan par le gouverneur PopeHennessy montre sa volonté de faire une place plus grande à cette fraction de la société mauricienne sur la scène politique. N.M.L., Le Vrai Mauricien, 06/05/1886, L'aumônier du gouverneur est le R.P. Campenon, son départ vers Madagascar est ressentit comme une lourde perte pour la communauté d'origine française de l'île Maurice tant le gouverneur et lui étaient proches. N.M.L.,La Sentinelle,04/03/1886, « La clique anglaise }),p. 2.

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LE TERME

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sa solidarité avec la Grande-Bretagne et d'autre constituer en tant que groupe autonome.

part sa liberté de se

« Le plus grand malheur des hommes de couleur à Maurice c'est leur désir absurde de cesser d'être soi: de vouloir se faire passer pour blanc, (...) » (Hitie Evenorp. 251). Il n'en va pas de même chez les membres de l'oligarchie d'origine française dont le sentiment d'incarner la nation mauricienne ne souffre d'aucun doute. La parution en 1886 du journal « Le Vrai Mauricien» est symptomatique de cette volonté de se distinguer. On peut alors se demander ce qui caractérise le véritable « Mauricien» pour les tenants de ce discours. La définition n'est jamais réellement donnée mais elle apparaît assez nettement lorsqu'il s'agit de se définir par rapport à d'autres ethnies.
« Et alors, les Mauriciens, qui sont peut-être si maltraités que parce que, bien que sujets anglais, leur origine et leur sang sont français, les Mauriciens demandent à cor et à cris une autre immigration que l'immigration indienne, c'est à dire des travailleurs sur la conduite et les engagements desquels l'Angleterre n'a rien à voir» 8.

Si l'on se place sur le plan du « sang », le référent biologique sous-entendu est la couleur de la peau. Dans cette optique, ne pouvaient se prévaloir d'être « Mauriciens» que les blancs d'origine française. Cette approche martelée au tournant du siècle se double d'une approche religieuse tant l'appartenance à la religion catholique est présentée comme constitutive de l'identité culturelle du groupe.
« Tout en témoignant un loyal attachement au drapeau qui protège leur pays, les Mauriciens sont restés foncièrement français par les mœurs, la langue, la religion» (Boucherville (de) Anatole, p. 434). Néanmoins, l'appartenance exclusive des originaires de France à une nation mauricienne est contestée sur deux plans par les métis et les africano-malgaches. Deux arguments sont avancés: d'une part, il n'y aucune antériorité dans le peuplement, d'autre part, sur le plan religieux, l'appartenance commune au catholicisme. Le débat sur le rattachement de Maurice à L'Inde donne l'occasion à deux journaux ayant un lectorat pourtant assez proche de l'oligarchie franco-mauricienne de polémiquer sur la « mauricianité ». Au Cernéen farouchement contre l'idée de rattachement à l'Inde en raison du caractère « (...) anti-patriotique et anti-mauricien » de la mesure, le

8

A.D.R., 1 PER 26/2, Le Créole, 17/04/1883, chinoise ».

p. 2, sous le titre «L'immigration