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L'identité et ses méandres

De
212 pages
Après un effort de clarification sur les usages sociologiques et anthropologiques de la "question identitaire", cet ouvrage construit une voie sur laquelle engager le traitement de cette question. Il fait du Mexique et du pragmatisme le terrain et l'instrument de cette réhabilitation, afin de réintroduire "la question identitaire" dans les pratiques sociales, comme celles des migrants qui tentent leur chance aux Etats-Unis ou d'indigénistes généreux des années trente confrontés à la méfiance et au bon sens des Indiens...
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L’IDENTITÉ ET SES MÉANDRES

Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s’étend du Mexique et des Caraïbes à l’Argentine et au Chili.

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Henri FAVRE, Changement et continuité chez les Mayas du Mexique, 2008. Carmen Ana PONT, L’autobiographie à Porto Rico au XXe siècle : l’inutile, l’indocile et l’insensée, 2008.

Philippe SCHAFFHAUSER

L’IDENTITÉ ET SES MÉANDRES
Critique et réhabilitation des études identitaires autour du Mexique

Du même auteur : 1995 : Mexique-Californie, mobilité des hommes, mobilité des biens, transformation de la vie sociale au Mexique & Jean Pavageau, co-auteur, Presses Universitaires de Perpignan, coll. Marges, n° 15. 2000 : Les Purépechas au Mexique. Une sociologie de l’identité, Paris, L’Harmattan, coll. changement. 2003 : La naquez : estudio de una categoría cultural mexicana, Presses Universitaires de Perpignan, coll. Marges, n° 24. 2005 : Édition et introduction aux actes du colloque sur La problemática de la identidad en la producción discursiva de América Latina et Blanca Cárdenas Fernández (coorganisatrice du colloque), Presses Universitaires de Perpignan, coll. Marges, n° 28. 2008 : Football et philosophie. Ou comment joue-t-on au football ici et ailleurs ? Paris, L’Harmattan.

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-13821-6 EAN: 9782296138216

Sommaire

introduction ..............................................................................9 Première Partie Des nœuds, des méandres et des recoins : La question de l’identité en sociologie et en anthropologie chapitre i A priori et bénéfice du doute dans le traitement des questions identitaires ................................21 chapitre ii La critique de l’identité comme mise à mort d’un concept ..........47 chapitre iii L’identité comme symptôme de crises sociales et culturelles.........71 Deuxième Partie Quand être c’est faire : contribution à une pragmatique identitaire chapitre iV Esquisse d’une pragmatique identitaire : la créativité comme intuition métaphorique de l’action identitaire ..............91 chapitre V Éducation, indigénisme et pragmatisme au Mexique : le projet de Carapan, Michoacán, 1932-1933............................123 chapitre Vi Action, création, migrations : le cas de Jiquilpan, Michoacán ....171 conclusion La pragmatique identitaire : des méandres à l’embouchure d’une question ............................193 Bibliographie .........................................................................203

intrOdUctiOn
Pour le dire tout de go les problèmes d’appartenance sociale et de référence culturelle me tarabustent1 : ils sont à la fois révélateurs d’une certaine profondeur ou d’une certaine hauteur2, tout en étant une construction faite d’artifices et de vérités mythologiques fondées sur la force du préjugé culturel. Il y a déjà dans ce simple constat une première idée à retenir : la force de la critique sociologique et anthropologique exercée sur la notion d’identité ne parvient pas à rendre vaine la croyance dans l’existence d’identités culturelles. Il y a là un parallèle tentant à établir avec ce que dit Wittgenstein à propos de l’explication scientifique, s’agissant de la foudre et des éclairs : Elle ne parvient pas à mettre un terme à l’étonnement admiratif que le spectacle de ce phénomène naturel procure3. Si on s’intéresse à la question de l’identité culturelle et sociale il faut commencer par accepter d’avoir maille à partir avec la force du préjugé, mais à la condition de concevoir le sens commun à la fois comme opinion commune (avec la dénonciation sociologique de ses tares) et comme bon sens (avec la sociologie interactionniste, compréhensive et pragmatiste pour outil de reconstruction).

. Voir Ph. Schaffhauser in Les Purépechas au Mexique : une sociologie de l’identité, Paris, L’Harmattan, 2000. . Ainsi, lorsque l’on parle des cultures indiennes en Amérique, ce sont plusieurs millénaires d’existence collective que nous autres chercheurs contemplons en levant la tête avec admiration. . Cf. Ludwig Wittgenstein, Remarques sur le Rameau d’Or de Frazer, suivi de Jacques Bouveresse, L’Animal Cérémoniel. Wittgenstein et l’anthropologie, Lausanne, L’Âge de l’Homme, coll. Le bruit du temps, 1982, p. 22.

L’identité et ses méandres Cette expression de ma curiosité scientifique a pour conséquence de faire de la société et de la culture mexicaines mon domaine de prédilection pour étudier sur le terrain les questions identitaires. Sur la base de cette expérience je me propose de tirer certains enseignements pour la théorie sociale. Même s’il ne s’agit pas d’un exemple unique4, la conquête, la colonisation, l’évangélisation, les sempiternels projets et programmes de développement économiques et sociaux lancés par l’État pour construire dans le pays l’idée de nation, et aujourd’hui la mondialisation de l’économie mexicaine font de cette terre un terrain privilégié pour comprendre à la fois la force du préjugé identitaire, les artifices et les incertitudes d’une culture profonde. En ce sens si Clifford Geertz développe l’idée méthodologique d’une description dense et épaisse5, alors cela doit signifier que les cultures et celles qui construisent la société mexicaine sont également et logiquement « denses » et « épaisses ». Dans ma recherche, le domaine des études mexicaines est à prendre comme une intuition scientifique fondée sur un potentiel culturel à même de livrer à la fois les clés pour comprendre les ressorts de l’identité sociale et culturelle dans des contextes mexicains comme dans d’autres plus éloignés. Ma progressive spécialisation dans ce domaine de recherche apparaît comme l’indicateur objectif de la déclinaison de cette hypothèse. En outre, mon parcours recherche m’a conduit à m’intéresser, avec davantage d’intérêt et de conviction chaque jour, au pragmatisme, à la philosophie du langage ordinaire et à leurs relations avec la réflexion sociologique. Je ne sais trop comment expliquer ou justifier ce tournant dans ma recherche. C’est peut-être, comme le soutenait John Dewey, parce que le pragmatisme est l’instrument cardinal de la démocratie et que sans elle la sociologie n’est que chimère. C’est encore parce que le Mexique est une terre d’accueil pour les hommes et pour les idées. Et c’est enfin parce que le pragmatisme, sous sa forme instrumentaliste proposée par Dewey, a pu
. Tel est, semble-t-il, le sort historique réservé à nombre de sociétés colonisées et dominées par des puissances occidentales. . Voir Clifford Geertz « La description dense » in Enquête/6 - 1998, p. 73-105. . Voir John Dewey in Democracia y educación, Ediciones Morata, Madrid, 2004.

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Philippe Schaffhauser guider les intentions de la recherche-action au Mexique, lors des grandes heures de la révolution7. Le pragmatisme a valeur à mes yeux d’idée sociologique à réaliser, ce qui soit dit en passant est une conception autant pragmatique qu’elle est pragmatiste. Je fais du pragmatisme une ressource pour clarifier les questions d’identité. Néanmoins, en dépit de nombreux efforts et de liens évidents, le pragmatisme reste pour la sociologie en général à l’état d’une orientation méthodologique encore largement à préciser pour pouvoir être mise en œuvre. Enfin, si je m’intéresse au pragmatisme, c’est tout simplement parce qu’y crois, ce qui me procure en partie une sorte d’apaisement intellectuel pour produire sereinement de la sociologie. En d’autres termes, la combinaison de ces trois idées peut être entendue pour la première comme un ensemble de questions qui font problème et tracent le cadre d’une problématique sur l’identité comme objet de connaissance ; pour la seconde comme un terrain pluriel d’observation dont la connaissance est constitutive du domaine des études mexicaines ; et pour la troisième comme un dispositif méthodologique à l’origine d’une posture sociologique soucieuse de clarifier la relation entre « des problèmes identitaires » et « des terrains mexicains ». Il y a une relation étroite entre questions identitaires et questions morales. En se touchant, elles finissent parfois par se confondre. Comme l’historien qui doit se méfier du moralisme qui accompagne toute reconstruction historique, surtout lorsque cet effort pointe en direction d’un sens de l’histoire, d’une histoire souvent faite au nom de tous mais presque toujours réalisée dans l’intérêt de certains, le sociologue ou l’anthropologue, chercheur en identité, doit comprendre bien vite que les questions identitaires, qu’elles concernent les mutations dans l’institution du monde du travail, les phénomènes interculturels liés aux migrations internationales, la situation des dites minorités culturelles, religieuses ou linguistiques, les rapports à l’espace, qui structurent et parfois déterminent les conduites collectives urbaines, de plus en plus organisées pour les grandes villes sur le régime de la ségrégation subie ou choisie8,
. Citons le cas de l’anthropologue Moisés Sáenz dont il est question plus loin. . à ce sujet voir l’ouvrage collectif sous la direction de Guénola Capron Quand la ville

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L’identité et ses méandres pour ne citer rapidement que quelques exemples, sont toujours des questions qui présentent un versant moral et politique. Il y a, pour employer une image, quelque chose d’épidermique dans les problématiques identitaires. Qui sociologue, historien, anthropologue, géographe souhaite traiter ces questions doit le faire par conséquent en entrant sur la pointe des pieds, afin de ne pas réveiller des passions enfouies au cœur de la mémoire collective. De surcroît, le chercheur en identité a toujours son idée sur la question : son raisonnement est équipé d’une certaine forme de moralisme et d’une certaine conception – comme dirait Dewey – du « public et de ses problèmes », d’une vision politique des questions identitaires. Mais ne pas pouvoir séparer avec succès le jugement moral du jugement scientifique en matière de traitement des questions identitaires ne signifie pas qu’il faille pour autant faire du premier le support normatif sur lequel construire l’activité de connaissance qui valide la nature du second. Sans prendre trop de risque, la dimension morale est présente dans l’ensemble de ces disciplines parce qu’elles sont justement humaines et sociales. Ainsi comme il existe une « question sociale » relative à la civilisation du travail et historiquement liée à la société du salariat comme principal rempart contre l’exclusion et la précarité, je fais l’hypothèse qu’il existe pour chaque société « une question identitaire » qui se donne â voir presque toujours de façon plurielle. La difficulté pour cerner et traiter cette question tient au fait que son expression a été confisquée par la parole politique dans de nombreux pays. Le Mexique dont il sera largement question dans cet ouvrage n’échappe pas à cette loi sociologique. Il s’agit donc pour les sciences sociales de relever le gant et se réapproprier la « question identitaire » pour la problématiser, mais pas de n’importe quelle façon, c’est-à-dire sans tomber notamment dans le misérabilisme ou le politiquement correct. C’est pourquoi le supposé ancrage de la question identitaire dans les domaines du politique, du religieux, de l’ethnique, de l’urbain, et très largement du culturel est à prendre soit comme une hypothèse de travail et non comme un fait maintes fois constaté,
se ferme, Quartiers résidentiels sécurisés, Paris, Bréal, coll. D’autre part, 2006.

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Philippe Schaffhauser étudié et analysé ou soit comme une évidence indémontrable, car soustraite aux mécanismes de l’observation directe. Il est sûr que problématiser les questions identitaires depuis une culture démocratique, c’est-à-dire une forme de lien social censé accepter et cultiver le pluralisme et l’esprit critique, facilite grandement la réalisation de cette opération intellectuelle et éthique. Cet univers normatif n’en vaut donc pas un autre. La question identitaire est certes partout présente, mais cela ne signifie pas que son évidence ait partout la même valeur, c’est-àdire le même sens pragmatique (la même direction pratique) pour celles et ceux, acteurs individuels et collectifs, qui, en elle et par elle, reconnaissent le sens de leur mobilisation, de leur lutte et de leur engagement dans la vie sociale et s’efforcent notamment d’ajuster leurs représentations, leurs pratiques et leur modalité d’action collective à la façon dont cette question fait question ici et maintenant. Ce qui distingue une question identitaire d’une autre au sein de telle ou telle organisation sociale, c’est ce qu’elle invite à faire collectivement pour créer, consolider ou recréer du lien social et pour créer, récréer et consolider de la différence sociale. Ces questions, chacune pourvue de son acuité politique, sociale et culturelle du moment, forment un point de vue sur les choses et sur le monde que l’acteur peut, veut ou doit mobiliser et faire ainsi de l’identité une réalisation pratique en majuscule ou en minuscule9 d’ici ou de plus loin. L’identité est une ressource de l’action collective. Elle est aussi l’expression d’un rapport de force. La plupart du temps, les questions identitaires sont traitées par les spécialistes du genre (philosophes, scientifiques sociaux, dirigeants politiques, entre autres) de manière extrêmement bavarde. Lire un ouvrage consacré à l’identité d’un peuple, d’une société nationale, d’un groupe religieux, d’une région culturelle ou d’une classe sociale prend du temps. Plus l’ouvrage est épais et plus le problème identitaire semble avoir du corps, de la profondeur ou de la hauteur.
. Comme faire de la politique pour défendre les intérêts d’une minorité ou parler sa langue maternelle avec ses proches dans un lieu ou le code linguistique est à la fois autre et dominant.

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L’identité et ses méandres Il y a quelque chose d’écrasant et pour ainsi dire de forcément respectable dans la lecture d’un traité sur l’identité sociale et culturelle relative à tels ou tels groupe, classe, caste, clan, phratrie, ethnie, corporation, bande, collectif, association, communauté ou société. Ce genre d’écrit revêt un caractère sacré et la lecture de ce type de texte prend le sens d’un acte d’adhésion à la société qui est décrite et à la manière dont sur le plan scientifique cette description est produite, ce qui a pour effet de valider le point de vue anthropologique10. Selon les cas, cela revient à consulter une encyclopédie qui dit la complexité et la richesse d’une organisation sociale donnée. C’est pourquoi les traités sur l’identité culturelle se présentent toujours comme des œuvres monumentales, c’est-à-dire, normatives et morales. On les lit pour ainsi dire toujours d’en bas. En montrant la richesse d’une culture dans ses aspects matériels, organisationnels et symboliques et en décrivant, la profondeur de l’histoire des traditions sur lesquelles son actualité repose, il y a à la fois l’idée positiviste de rendre justice aux faits en multipliant les exemples et celle de produire par cet assemblage un effet de réalité sur le lecteur : la reconnaissance et la valorisation de la culture en question. Dire cela revient à évoquer tout l’enjeu qui accompagne la production de connaissances en sciences humaines (la reconnaissance de la diversité humaine), mais il est parfois difficile sur le plan méthodologique ou délicat sur le plan idéologique de faire la part des choses et de tracer une ligne de partage claire entre horizon scientifique visé et horizon politique vers lequel converge parfois la parole de l’historien et de l’anthropologue qui sert alors d’alibi à l’action politique. Les questions identitaires ne sont et ne sauraient être neutres. Si ces questions semblent dépourvues à l’envi de toute forme de neutralité (à entendre ici sous l‘expression redondante « d’objectivité naturelle »), il n’y a pas lieu de croire avec sérieux que le traitement sociologique et/ou anthropologique de ces mêmes questions subjectivées puisse être placé sous le seau de la neutralité axiologique wébérienne et dont la posture correspondante serait pour ainsi dire déga0. Afin d’indexer mon propos à une réalité palpable, je fais en particulier référence à la publication de monographies portant sur les communautés amérindiennes du Mexique d’aujourd’hui par l’Institut National Indigéniste.

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Philippe Schaffhauser gée du carcan de toute contingence normative. Dire ceci équivaut à signaler à la fois un fait et une difficulté théorique et méthodologique de taille. Mais identifier un tel problème n’est pas une invitation à renoncer dans les meilleurs délais au projet de faire de l’identité sociale et culturelle une source d’interrogation et un terrain d’observation pour le sociologue. C’est lorsque la difficulté surgit que le sociologue doit redoubler d’efforts et d’astuce pour déjouer les pièges. Ce livre s’adresse à la fois à celles et à ceux qui s’intéressent au traitement des questions identitaires, ici ou là, et à un public de mexicanistes pour lequel ces problèmes ont pris au fil du temps la forme d’une évidence et sont partie intégrante de leur environnement scientifique sans pour autant que l’identité soit l’objet principal de leurs recherches. En sciences sociales, tout le monde travaille au Mexique sur ce genre de problématiques, directement ou à la façon de monsieur Jourdain. Cet ouvrage n’est pas à strictement parler un livre consacré au Mexique, ni un traité sur les théories de l’identité. Il n’est pas un livre sur l’actualité identitaire au Mexique. N’étant pas politologue11, et au risque de décevoir le lecteur, les Indiens, le Chiapas ou le sous-commandant Marcos ne forment pas l’épicentre de mon propos. Celui-ci est plutôt constitué par les milles manières d’être et de faire au Mexique. Cet ouvrage s’engage sur deux fronts. Il interroge d’abord les habitudes théoriques et les réflexes méthodologiques grâce auxquels sociologues et anthropologues ont problématisé l’identité. Il s’attache, ensuite, à repenser l’étude des identités collectives, sociales ou culturelles, à partir des enseignements que j’ai pu retirer de mon expérience de chercheur mexicaniste. Comme le lecteur pourra l’observer sans peine, ce livre mélange ou allie les genres. Il est à la fois un essai sociologique sur la question identitaire et la publication de recherches que j’ai récemment menées au Mexique. Il se compose de deux parties et de six chapitres. Chaque partie se compose de trois chapitres. Cet ensemble a vœux de préciser la couleur ou l’allure que revêt ma position scientifique en matière de questions identitaires. C’est pourquoi je m’emploie à dresser une typologie qui vise à comprendre comment
. Comme c’est le cas de Jean-François Bayart L’illusion identitaire, Paris, Fayard, coll. l’espace du politique, 1996.

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L’identité et ses méandres la sociologie et l’anthropologie problématisent l’identité ou en font, au contraire, un objet d’étude repoussoir. C’est l’objet des chapitres de la première partie. Cet effort entretient une certaine parenté avec la réflexion que mène Claude Dubar sur ce même terrain de discussion12. Mon but, comme le sien du reste, consiste à mettre un peu d’ordre dans une production tout azimut, riche autant qu’elle peut-être confuse, ambivalente et source parfois de malentendus. Cette typologie a, cependant, le défaut aussi d’être une construction qui peut manquer, ici et là, d’assise, soit que chacune de ces tonalités ne soit pas suffisamment documentée, soit même que cette gamme de couleurs ou d’allures offre un faible éventail dans la façon de décrire la variété des positions sociologiques et épistémologiques plus nuancées ou radicalement distinctes. Il s’agit d’une typologie qui mérite certainement d’être affinée, mais je considère qu’il s’agit là et en soi d’un projet de recherche qui demande du temps et de la concentration. Pour ma part, je tiens simplement à créer un cadre théorique afin de représenter comment sociologues et anthropologues abordent, la plupart du temps, les questions identitaires et finalement quelle valeur ils attribuent à ce type de recherche. Cette typologie recense trois grandes orientations théoriques auxquelles je consacre les trois premiers chapitres de cet ouvrage. La première orientation repose sur une conception essentialiste et sur ce que j’appellerais un constructivisme épistémologie par devers soi qui fait de l’étude de certaines cultures et sociétés (les deux termes se confondent ici pour signifier une organisation sociale particulière) des objets de connaissance en soi détaché du reste de la réalité ou du monde si l’on préfère. La seconde est une prise de position critique (et sans doute extrême) par rapport à la précédente et s’attache à disqualifier le concept d’identité en mettant en avant son caractère polysémique à la source de confusions et des usages politiques à l’origine de toutes les formes d’intégrisme et de rejet de l’autre. Cette position se veut d’un certain point de vue libérale, démocratique et universelle pour ne pas dure universaliste. Moins crispée la dernière orientation qui est celle de Claude Dubar et sur laquelle je reviens
. Voir Claude Dubar 2004, La crise des identités : l’interprétation d’une mutation, Paris, Puf, le lien social.

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Philippe Schaffhauser plus loin, fait de l’identité un indicateur de tendances micro et macro sociale. En tant que symptôme d’une crise sociale comme la transformation en France et en Europe d’une société du salariat à une société de l’incertitude dans le monde du travail, l’identité est un point de départ pour la recherche, un panneau indicateur de celle-ci. En d’autres termes, cet effort de mesure et de classification vise à jeter les bases d’un domaine spécifique que je désigne sous l’expression « des études identitaires ». En ce sens je me dois à la fois de critiquer et de prolonger les thèses qui sous-tendent chacune de ces positions sociologiques dont je résume l’unité par une série de formules qui en valent d’autres : 1) la thèse de « l’identité-évidence », 2) la thèse de « la critique absolue et relative de l’identité » (la cible visée étant « L’identité » ou « Cette identité-là ») et 3) la thèse de « l’identité-indicateur de phénomènes sociaux et culturels ». Fort de cet exercice de reconstruction des questions identitaires, je propose de soutenir la thèse sociologique d’une pragmatique identitaire qui est l’objet du quatrième chapitre de la seconde partie. Guidé par une démarche pragmatiste mon but ne consiste donc pas à faire triompher une vérité sociologique (la mienne) en dénonçant les errements des chercheurs que je range dans l’une ou l’autre des formes de cette typologie, mais plutôt à tirer le meilleur parti possible pour chaque classement que je propose des enquêtes et des recherches qui font de l’identité un centre d’attention particulier dans la production d’un savoir en sciences sociales. Je n’ai pas pour ambition de produire une révolution dans le domaine des études identitaires, mais de contribuer à une transformation des fondements théoriques et méthodologiques sur lesquels elles reposent, comme c’est souvent le cas en sciences sociales, ce n’est pas tant le fait qui est nouveau que le regard porté sur celui-ci : un nouvel œil découvre logiquement le même fait sous un nouveau jour. Aussi l’univers sur lequel se fonde cette typologie n’est pas numérique mais idéal. C’est pourquoi je fais le pari de ne présenter qu’un seul auteur considéré comme emblématique de telle ou telle orientation, afin d’illustrer chaque manière de problématiser l’identité en sciences sociales, considérant que l’autorité et la trajectoire de chacun d’entre eux parlent pour l’ensemble de la communauté de
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L’identité et ses méandres chercheurs à laquelle ils appartiennent. Il faut mener parfois jusqu’à leurs ultimes conséquences certaines des thèses qui font de l’identité une question de sociologie et d’anthropologie pour être en mesure de savoir à quoi ressemble cette question et à quoi nous engagent ses conséquences théoriques et pratiques si nous l’adoptons. C’est là tout le propos des deux derniers chapitres qui forment la seconde partie de cet ouvrage. Je me propose en effet d’y aborder l’indigénisme et les migrations internationales dans leur inscription dans la réalité mexicaine sous un angle pragmatiste, c’est-à-dire, à partir de ce que j’appellerais une pragmatisation de la démarche sociologique. Le traitement de la question identitaire prend alors une autre tournure et son énoncé revient à dire qu’être c’est faire. Ainsi être mexicain (comme du reste appartenir à n’importe quelle autre organisation sociale ou culturelle) c’est créer des modes d’interaction avec le monde en vue de le rendre « meilleur », c’est-à-dire plus habitable.

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Première Partie
des nœuds, des méandres et des recoins : La question de l’identité en sociologie et en anthropologie

Foire de la Guitare, Paracho, Michoacán, 2/08/2009. Philippe Schaffhauser.

chapitre i A priori et BénéFice dU dOUte dans Le traitement des qUestiOns identitaires
« Les peuples répondent-ils lorsqu’on les appelle par leur nom. »1

La principale difficulté que pose le langage aux sciences sociales et humaines (et sans doute aux sciences tout court) tient au caractère statique de son expression, alors que les objets d’étude de ces disciplines sont toujours en mouvement et insérés dans des réalités inachevées. Une fois dits et écrits, les objets du monde, se chosifient et s’immobilisent, pour ainsi dire, dans le texte ou dans le discours scientifique2. Là se tient sans doute tout le problème épistémologique des études identitaires, puisque leur orientation théorique oscille presque toujours entre produire des définitions et des systèmes de classement ou rendre compte de processus complexes qui se dérobent à l’observation et dont l’issue est « naturellement » incertaine.
. Cf. Schaffhauser, Philippe, 2007, Réflexions à part. Manuscrit non publié. . C’est ce que George H. Mead (1863-1931) avait déjà remarqué en son temps. Voir Christian Brassac in « La réception de George Mead en psychologie sociale francophone : réflexions sur un paradoxe », Cahiers internationaux de psychologie sociale, 66 xx-xx, p. 11.