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L'identité genrée au cur des transformations

De
287 pages
Cet ouvrage étudie les rapports de genre dans les sociétés du Nord et celles du Sud à la lumière des transformations sociales qui s'y déroulent et aux prises avec celles-ci. Comment les rapports de genre évoluent-ils dans les sociétés ? Qu'entre-t-il en jeu dans ces évolutions ? Quelles sont les interactions significatives entre les facteurs induisant des changements en terme d'identité genrée ? Le corps sera ici la porte d'entrée privilégiée pour interroger les bouleversements à l'œuvre.
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Sommaire

Remerciements ..........................................................................................................9 Avant-propos ...........................................................................................................11 Chrystelle Grenier-Torres Introduction. L’identité genrée au cœur des transformations : du corps sexué au corps genré ........................................................................................13 Clélia Barbut Artistes femmes des décennies 1960-70 : vers une pensée plastique des corps sexués et genrés ? ...................................................................................27 Nathanaël Wadbled Identité et organisation du corps : les plaisirs troubles du sexe dans le dispositif de sexualité ................................................................................................43 Perier Léo Identités et corps construits : Stratégies de passing chez les trans FtM ............................................................................................61 Cécile Estival L’imagerie médicale ou l’illusion de la « déconstruction » du genre ........75 Pauline Vessely Quand la danse fige les normes genrées : Don Quichotte au Ballet national de Cuba ..............................................................................................91 Miriam Adelman Women who Ride : Constructing Identities and Corporalities in Equestrian Sports in Brazil.......................................................................... 105 Marianne Afsar Soltani Azad Les femmes des rizières : Corps de femmes et enjeux de pouvoirs ........ 127 Isabelle Charpentier Virginité des filles et rapports de genre dans quelques récits d’écrivaines marocaines francophones contemporaines : écrire pour « braver tous les tabous »............................................................................. 143

Hakima Mounir Apprendre l’identité de genre par corps : les ambivalences du rapport entre corps et honneur dans l’éducation maghrébine .............................. 163 Chrystelle Grenier-Torres Infécondité et rapports de genre. Expériences de femmes infécondes vivant à Bouaké : entre contraintes et subjectivation (Côte d’Ivoire) ... 177 Aurélie Latourès Émergence des « mutilations génitales féminines » dans le champ politique en Afrique subsaharienne : une lutte inachevée pour les droits de femmes et l’égalité..............................................................................................197 Frédéric Bourdier The Imbalanced Making of Manhood and Womanhood in the Fight against the Aids Epidemic in the Northern Part of Brazil....................... 215 Lucia Direnberger Regards de la jeunesse téhéranaise. Perception et engagement des corps : une perspective de terrain............................................................... 231 Mathilde Lainé La différence sexuelle et sa mise en abîme dans l’entre-deux du deuil : figures rituelles féminines et construction du genre chez les Nawdba (Togo).............................................................................................................. 251 Françoise Delcroix L’ombre des ancêtres : de la maladie du bilo à la cérémonie du bilondraza en pays sakalava du Menabe à Madagascar ................................... 269

Remerciements

Nos plus vifs remerciements s’adressent aux chercheur(e)s et enseignant(e)schercheur(e)s sans qui cet ouvrage n’aurait pu voir le jour : En premier lieu celles qui ont composé le comité de lecture : Marina Burakova-Lorgnier, Catherine Clément, Elisabeth Hofmann, Kamala MariusGnanou, Josette Mesplier-Pinet. Leur compétence et leur appartenance à des disciplines différentes ont permis de relever l’un des défis posés, celui de la pluridisciplinarité. Également, celle et ceux qui ont accepté de donner leur avis critique et de participer à l’évaluation de certains articles, leur apport fut d’une précieuse utilité : Michel Cahen, Fred Eboko, Emmanuel Fauroux, Béatrice Jacques, Frédéric Le Marcis, Éric Massé, Claude Raynaut, Céline Thiriot. L’ouvrage a bénéficié de la vigilance de Jacqueline Vivès pour la préparation technique, qu’elle en soit remerciée L’aide logistique du Réseau Genre en Action, son soutien financier et le concours du Centre d’étude d’Afrique noire ont été indispensables à la publication, nous tenons à leur exprimer notre gratitude. Que Véronique Bevilacqua trouve ici l’expression de nos remerciements pour avoir réalisé l’illustration de la couverture.

Avant-Propos

C

et ouvrage est le fruit d’une réflexion collective menée au sein d’un groupe du réseau Genre en Action « Le Pôle Grand Sud-Ouest », composé de chercheurs, chercheurs-enseignants, militants et praticiens du développement, hébergé au Centre d’Étude d’Afrique Noire (Cean) à l’Institut d’Études Politiques de Bordeaux depuis 2005. Le réseau Genre en Action est un réseau francophone international pluriacteur autour de la thématique « genre et développement ». Plus de 3 000 personnes et organisations sont inscrites sur ses listes de diffusion, dont la majorité de l’Afrique francophone. Créé sur l’instigation du ministère des Affaires étrangères de la France en 2003 au Cean, l’outil principal du réseau est son site internet (<www.genreenaction.net>) qui valorise les ressources, expériences, acteurs et expertises francophones en la matière. « Le Pôle Grand Sud-Ouest » de Bordeaux est un groupe local de ce réseau qui mène régulièrement des échanges, organise des débats et autres événements et appuie des initiatives de ses membres, comme c’est le cas avec le présent ouvrage. Une des premières activités du « Pôle Grand Sud-Ouest » a été la publication en juillet 2005 d’un bulletin du Réseau intitulé « Corps sexué, corps genré » où les prémisses d’une réflexion pluridisciplinaire étaient déjà établies. Biologiste, sociologue, psychologue, économiste, politologue, géographe avaient alors entrepris d’approfondir et d’analyser cette problématique de la dichotomie « corps sexué - corps genré », en la situant dans le contexte plus large des transformations qui touchent les sociétés. C’est à partir de ce bulletin que l’idée de cet ouvrage collectif est née. Le projet développé par les chercheurs et chercheurs enseignants du pôle a pu être finalement concrétisé sous la direction de Chrystelle Grenier-Torres. La parution de ce livre n’est pas le premier événement concernant les études sur le Genre qui a lieu sur la place de Bordeaux, soutenu par le réseau Genre en Action et le Centre d’Étude d’Afrique Noire. En effet, rappelons les journées d’étude « Renforcer le genre dans la recherche, approche comparative NordSud » qui ont eu lieu à l’IEP de Bordeaux les 25, 26 et 27 novembre 2004 et qui ont connu un franc succès. Dans le même esprit, le travail autour de cet ouvrage s’inscrit dans une démarche transfrontalière. Le choix a été fait d’intégrer des articles concernant des pays aussi bien du Sud que du Nord. Il a été donné une large place à une variété d’études menées sur des terrains pluriels, réalisées au plus près des populations, afin de témoigner de la diversité des évolutions de construction des genres aux prises avec des dynamiques de changement. Elisabeth Hoffman & Chrystelle Grenier-Torres

Introduction
L’identité genrée au cœur des transformations

Du corps sexué au corps genré

«L

es préoccupations théoriques relatives au genre en tant que catégorie d’analyse ne sont apparues qu’à la fin du XXe siècle. Les études sur les femmes ont en effet précédé les analyses relatives aux rapports sociaux de sexe » (Guionnet & Neveu 2009 : 20). Cette notion de genre semble être apparue dans un premier temps chez les féministes américaines qui voulaient insister sur la dimension fondamentalement sociale des distinctions sexuelles. L’historienne Joan Scott précisera la notion en insistant sur sa composante de pouvoir : « Le genre est un élément constitutif de rapports sociaux fondés sur des différences perçues entre les sexes, et le genre est une façon première de signifier des rapports de pouvoir », c’est-à-dire « un champ premier au sein duquel, ou par le moyen duquel le pouvoir est articulé » (Scott : 1988). Certains opèrent une rupture avec la notion de genre (jugée utilisée abusivement par les Women’s Studies) considérant qu’il ne traduit plus assez suffisamment les rapports de pouvoir et la variabilité des rapports sociaux concrets et des élaborations symboliques. Par exemple, Nicole-Claude Mathieu utilisera dès lors la notion de « sexe social » (Mathieu : 1991) comprenant « la définition idéologique qui est donnée du sexe, ce qui correspond au genre » mais également les aspects matériels de l’organisation sociale qui utilisent (et aussi transforment) la bipartition anatomique et physiologique ». Un double rapport inégalitaire est dénoncé : d’une part, les sociétés utilisent l’idéologie de la définition biologique du sexe pour construire la « hiérarchie du genre » qui est, en retour fondée sur l’oppression d’un sexe par l’autre (naturalisation) ; d’autre part, les sociétés manipulent parfois la réalité biologique du sexe à l’effet de cette différenciation sociale (tentative de rentabilisation des capacités reproductrices des femmes par la division sociale du travail) » (Guionnet & Neveu 2009 : 24). L’exportation du mot gender n’a pas été facile car si « tous s’accordent sur le fait que le genre, à la différence du sexe, constitue l’aboutissement d’uns construction culturelle et non d’un donné naturel, une différence notable existe entre cependant les approches essentialistes et antiessentialiste du genre » (Ibid. : 27). Pour les essentialistes, les différences de sexe sont premières et naturelles, et les inégalités de genre sont construites à partir de la perception de ces différences universelles et a-historique ». Les antiessentialistes posent que « c’est la construction des relations de genre, caractérisées par un lien de domination, qui valorise, dans un second temps, l’idée d’une différenciation des sexes, elle-même culturellement construite (Ibid.). Au-delà de ces différents positionnements théoriques, les études sur les identités de genre sont restées longtemps cloisonnées sans véritablement être envisagées comme étant au cœur d’un système de logiques complexe présent au

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L’identité genrée au cœur des transformations. Du corps sexué au corps genré

sein de sociétés. Cet ouvrage contribue à combler cette lacune. Il s’agira ici d’envisager les modalités de construction des identités genrées présentes au sein de sociétés en tenant compte des contextes socio-économiques, culturels, politiques, géographiques propres à celles-ci. En même temps l’observation de ces identités genrées, en tant que catégories d’analyse, nous révèle les processus à l’œuvre qui construisent des phénomènes sociaux. Le fil directeur de cet ouvrage est l’étude des rapports de genre dans des sociétés du Nord et celles du Sud à la lumière des transformations sociales, (politiques, économiques, culturelles) qui s’y déroulent et aux prises avec celles-ci. Une série de questions s’impose : comment les rapports de genre évoluent-ils dans les sociétés ? Qu’entre-t-il en jeu dans ces évolutions ? Quelles sont les interactions significatives entre les facteurs induisant des changements en termes d’identité genrée ? S’interroger sur la notion d’identité genrée aux prises avec des transformations quelle qu’en soit leur nature (politique, sociale, économique, culturelle) invite à analyser les processus à l’œuvre qui participent à construire cette identité et qui sont eux-mêmes pris dans une dynamique de changement. Les transformations peuvent se jouer à différents niveaux physiques et sociaux : celui du corps, du statut, de l’identité sexuelle, des règles et des lois. Elles peuvent désigner des changements qui touchent les sociétés au niveau culturel, économique, social, politique. Elles se donnent à voir autant au niveau micro (l’individu) qu’au niveau macro (la société). Le corps sera ici la porte d’entrée privilégiée pour interroger ces bouleversements à l’œuvre. Interface entre le collectif et l’individuel, le corps autant acteur que produit de ces changements, est un puissant révélateur de ceux-ci. Il peut donner à voir les modalités de construction de l’identité genrée à travers ses nombreuses mobilisations comme celles de l’art, du travail, de la politique, de la sexualité, de la pratique de la médecine. Le corps est langage et marquage social (Detrez 2002 : 221) ; il peut à ce titre dans ses manifestations apparaître comme révélateur des enjeux de pouvoir sous jacents à un bon nombre d’activités au sein des sociétés mais aussi révéler les modalités d’appropriation des corps selon des logiques sociales, politiques, culturelles et économiques. Au cours de cet ouvrage, le lecteur découvrira que le « genre » est souvent mobilisé par les auteurs(res) en tant que catégorie d’analyse critique mêlée de manière inextricable à d’autres catégories comme celles de classe sociale, de culture, de système politique. Ce faisant, la notion d’intersectionnalité qui « désigne l’appréhension croisée ou imbriquée des rapports de pouvoir » (Dorlin 2009 : 9) prend tout son sens et sa pertinence au vu de certaines analyses. Les différentes contributions mettent en exergue des agencements variés propres à chaque société, instaurant ou reproduisant des structures dominantes qui cautionnent l’asservissement des femmes à des rôles et des statuts dans lesquels elles ne détiennent en grande majorité qu’un pouvoir faible dans l’espace publique. La plupart des articles présentés révèlent la mise en œuvre de rapports de domination dont la catégorie « sexe » fait partie des éléments organisateurs et en défaveur du sexe féminin. Comme le souligne

Introduction

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Héritier (1996) des invariants existent qui cautionnent et font perdurer la domination masculine même si ceux-ci prennent des formes variées. Le genre peut être appréhendé de deux manières différentes en tant que catégorie d’analyse pour expliquer un phénomène social, culturel, politique ou en tant qu’objet d’étude en soi. L’exemple des études sur l’épidémie du sida (Bourdier 2001 ; Grenier-Torres 2009 ; Vidal 2000) a permis de mettre en exergue des rapports sociaux de sexe qui prévalaient dans des sociétés et qui participaient à construire des situations de vulnérabilité au risque VIH/sida généralement plus défavorables aux femmes. L’espace de négociation face au risque VIH/sida des femmes était moins grand que celui des hommes notamment dans la capacité à décider des modalités de déroulement de l’acte sexuel. En même temps, il faut prendre garde à ne pas décontextualiser ces analyses mais à toujours les considérer au sein des systèmes socioculturels dans lesquels se déroulent ces expériences, où se situent en grande partie les racines de ces inégalités. Souvent les articles qui traitent du genre ont pour point de départ un questionnement sur les femmes, ce qui peut provoquer la remarque suivante : « elle ou il ne traite pas du genre mais des femmes ». La frontière entre études féministes et études de genre semble ténue. Fréquemment, ces dernières ont pour point de départ un constat de situations de souffrance, de marginalisation, d’infériorisation dont les femmes en sont souvent les actrices qui subissent. Actrices parce que malgré tout elles composent avec l’ensemble de contraintes imposées par leurs conditions de vie où l’organisation sociale des rapports sociaux de sexe est centrale. Cependant les marges de manœuvre dans ce travail de composition sont très variables. Considérées souvent comme actrices de second rang dans la sphère publique comme dans la sphère privée et ce malgré leur engagement fort dans leur société civile et dans leur vie privée, les femmes, par exemple, se révèlent être de plus en plus nombreuses à endosser le rôle de chef de famille dans les pays du Sud. Phénomène qui n’est pas nouveau mais longtemps négligé dans les études menées sur les sociétés et qui à ce jour prend une ampleur sans précédent du fait des situations de crise économique. Ainsi les femmes composent à l’intersection de représentations qui les délégitiment dans l’exercice d’un pouvoir qui se voudrait dans ce cas et dans bien des sociétés réservé aux hommes et de réalités qui leur incombent pour bien souvent, par exemple, ne pas laisser leur famille aller à la dérive et en particulier assurer la responsabilité de la subsistance et de l’éducation de leurs enfants (Bisilliat 1996). Ce paradoxe interpelle et soulève la question de la légitimité d’un pouvoir patriarcal qui prend sa source à différents niveaux des sociétés sans qu’il y ait une justification réellement objective. De près ou de loin l’ordonnancement des sociétés s’entend au masculin et si parfois les femmes détiennent un pouvoir alors il faut qu’il se fasse silencieux et qu’il se joue dans la sphère privée, qu’il ne se donne pas à voir. Toutefois nous sommes dans des sociétés qui changent et dans nos sociétés contemporaines, des femmes ont pris des places d’envergure politique aussi bien au Nord qu’au Sud. Toutefois, gardons à l’esprit que pendant longtemps l’histoire, en tant que science, n’a pas rendu compte de positions éminemment

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L’identité genrée au cœur des transformations. Du corps sexué au corps genré

importantes des femmes comme actrices de l’histoire politique des sociétés. Thébaud souligne que « l’histoire n’est pas une science exacte ni exhaustive, qu’elle a produit, non par un oubli anodin mais par un processus actif, l’invisibilité des femmes comme actrice de l’histoire et l’occultation de la dimension sexuée des phénomènes » (Thébaud 2007 : 33). En fait ce n’est pas l’état de femme qui questionne mais bien celui du rapport de genre qui participe dans la grande majorité des sociétés à instaurer des rapports d’inégalités et à les reproduire. C’est à la lumière des processus à l’œuvre qui créent une dynamique de reproduction sociale particulière, singulière à chaque société qu’il faut interroger les mécanismes organisateurs de cette asymétrie de genre. Intégrés dans un mouvement de mondialisation, deux effets notables semblent apparaître : sur le plan matériel, « un très fort creusement des inégalités de sexe, de classe et de race » et sur le plan idéologique « une puissante renaturalisation de ces inégalités justifiées par l’être » des personnes, leurs « identités spécifiques ou leurs cultures » différentes (Falquet et al. 2010 : 277). Dans cet important mouvement de mondialisation, il est judicieux – c’est l’entreprise de cet ouvrage- de présenter à travers des études menées sur différents terrains, la pluralité des formes de rapports sociaux de sexe qui se donne à voir dans des espaces géographiques, culturelles, sociaux, temporels variés, qui en même temps qu’ils composent avec ce processus de mondialisation sont et restent singuliers. Des permanences marquent l’expérience des femmes face aux changements positifs et/ou négatifs induits par des bouleversements économiques et sociaux au niveau mondial et auxquels les individus sont confrontés (Bisilliat 2003) mais il est nécessaire de rendre compte des micros logiques à l’œuvre au sein des sociétés. L’intérêt de cet ouvrage réside aussi dans le fait de réunir des articles, portant pour la majorité sur des pays du Sud, qui procèdent d’analyses sur le genre effectuées à partir de la réalisation d’études de terrain sur et auprès des populations concernées. Cela permet de se dégager pour un temps de l’emprise des théories du genre élaborées en Occident et de produire une connaissance sur cette thématique en partant des propos et des réalités vécues par des acteurs et actrices des pays du Sud ; c’est témoigner ainsi de la diversité des expériences de genre suivant les pays. Ce positionnement rejoint la critique faite un temps aux mouvements féministes qui produisent un sujet politique « Nous, les femmes » en nivelant de ce fait la multiplicité des expériences du sexisme subies par les femmes dans le monde et qui « universalise abusivement une expérience de la domination de genre » et montre ce en quoi doit consister l’émancipation des femmes. Chandra Talpade Mohanty (féministe indienne contemporaine) a élaboré une critique à ce sujet et sur ce qu’elle appelle des formes de « colonisation discursive de la diversité matérielle et historique de la vie des femmes » (Dorlin 2009 : 10). Les contributions dans cet ouvrage témoignent de cette multiplicité de vécu des rapports de genre sous différents angles d’analyses comme l’anthropologie, la sociologie, la psychologie. À travers la diversité des terrains étudiés et des disciplines mobilisées, on accède à une vision plurielle des formes de rapports sociaux de sexe propres à chaque période, à chaque société où ils se

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matérialisent, s’ancrent de manière distincte dans des systèmes socioculturels divers. Les différents axes de réflexion abordés dans cet ouvrage sont déterminés par les articles qui le composent, témoignages des sujets qui questionnent à l’heure actuelle cette problématique du genre en lien avec les transformations de nature différente qui touchent les sociétés. D’autres contributions absentes de ce livre auraient pu livrer des éléments de réflexion annexes ou divergents, et à cet égard la portée du livre se limite à l’aune des terrains et analyses présentés dans cet ouvrage. Corps et genre au cœur des représentations À travers les arts, c’est une vision ou des visions des corps et plus largement des sociétés qui se donnent à lire. Les artistes sont eux-mêmes dans une société qui a pu les amener à construire leur regard selon les normes propres à cette société ou au contraire à donner une plus grande force à des identités émergentes, à de possibles futures identités porteuses d’une remise en cause d’un ordre sexué. Les œuvres qui représentent des corps révèlent les règles attenantes au maintien de celui, à sa perception, à sa place. Les œuvres d’artistes plus ou moins conservateurs peuvent alors nous raconter ce qu’il en était de la manière d’appréhender le corps des femmes et des hommes à une époque. L’article de Clélia Barbut « Artistes femmes des décennies 1960-1970 : vers une pensée plastique des corps sexués et genrés ? » souligne qu’on a pu effleurer ce qui compose les systèmes mentaux dans lesquels les corps sont représentés durant les décennies 1960. À partir de certaines œuvres on accède à une essentialisation du corps et à travers d’autres on découvre une vision constructiviste. Les œuvres d’art nous donnent à voir des modes de représentations des identités corporées et ainsi nous permettent d’historiciser les courants de pensées propres aux représentations des corps. S’arrêtant sur la période des décennies 1960-1970, elle souligne que de nombreuses femmes artistes s’engagent explicitement pour la cause des femmes en art et pose la question des identités sexuées et genrées. Les études sur le genre ou qui mobilise le genre comme catégorie d’analyse centrale pour expliquer un phénomène social, en rendre compte, nous présentent les entrelacements nombreux et complexes qui concourent à produire des situations où l’identité genrée dans sa construction, sa reproduction est mobilisée, réaffirmée. Elles peuvent ainsi mettre à jour les mécanismes à l’œuvre qui participent à créer des espaces de déviance, de malaise et de malêtre où des identités et des pratiques parce que non conformes aux modèles en vigueur au sein d’une société sont mises à la marge. La contribution de Nathanaël Wadbled « Identité et organisation du corps. Les plaisirs troubles du sexe dans le dispositif de sexualité » invite à penser que « résoudre le mal de genre pourrait bien passer politiquement par un trouble dans le genre » car être un sujet social vivable c’est être féminin ou masculin. C’est en ce sens qu’il faut négocier, comme l’écrit Judith Butler avec le genre comme avec une norme,

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L’identité genrée au cœur des transformations. Du corps sexué au corps genré

« contraint d’approcher une norme que nous ne choisissons jamais, une norme qui nous choisit, mais que nous occupons, que nous retournons, que nous résignifions dans la mesure où elle échoue à nous déterminer absolument » (Butler 2009 : 134). Souhaitant témoigner de différents processus à l’œuvre qui participent à construire les catégories de genre, à les renforcer, à les dépasser et à les remettre en cause – cas des transsexuels mais c’est une opération qui finalement opère un déplacement d’un genre à un autre –, on s’aperçoit que le no genre n’est pas permis, les contours flous dérangent. Le binarisme des genres que présente Waddbled montre bien le malaise lorsque des identités et des pratiques sexuelles sortent des normes en vigueur, remettant en cause l’ordre établi par les schémas classiques. Léo Perier dans son article « Identités et corps construits : stratégies de passing chez les trans FTM » souligne que l’espace social continue d’agir comme régulateur de l’identité, ne laissant la place qu’aux catégories « homme masculin » et « femme féminine ». En refusant d’être assignée à une catégorie de genre faite à la naissance, certaines personnes créent un trouble dans ces catégories. Du fait de ce refus de cette assignation et de la volonté de modifier leur corps/et ou leur identité, ces personnes sont sanctionnées comme malades mentaux. Périer rappelle que le transsexualisme, ou trouble de l’identité de genre, est répertorié par l’Organisation mondiale de la santé comme une pathologie. S’appuyant sur les théories queer et constructiviste, il étudie les technologies que les trans FTM (female to male) utilisent et incorporent, pour pouvoir être perçus comme étant de genre masculin, pour performer le genre masculin. L’identité sexuée du corps, en même temps qu’elle appelle des interprétations et des attitudes, peut être dématérialisée à l’occasion d’un examen de santé et ainsi donner l’illusion d’une déconstruction du genre. L’article de Cécile Estival « L’imagerie médicale ou l’illusion de la déconstruction du genre » montre comment dans le contexte de l’hôpital, la différence des sexes participe à l’organisation sociale au sein de celui-ci, et notamment dans le service de sénologie. En même temps l’utilisation de l’imagerie médicale qui donne des images du corps interne peut amener à une décorporéisation et à une technicisation du corps qui donne l’impression pour un instant d’un corps asexué. À travers l’étude du cheminement du patient se donne à voir l’évolution dans la prise en charge au cours de laquelle le corps du patient peut changer de statut : en même temps qu’il peut être désérotisé, on observe dans certaines unités un choix du sexe des soignants comme en sénologie pour mettre les patients plus à l’aise et qui ainsi réaffirme le caractère sexué du corps et la construction genrée de l’interaction. Le corps en mouvement : matérialité et expressions corporelles L’analyse de Pauline Vessely dans son article « Quand la danse fige les normes genrées. Don Quichotte au Ballet national de Cuba » montre comment un ensemble de contraintes (spatiales, liées aux costumes, aux postures des

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danseurs et danseuses) participe à l’affirmation d’une identité sexuée cubaine hétéronormée qui cristallise l’assertion de la domination masculine. Elle inscrit son analyse dans l’histoire politique de Cuba et montre comment « le poids conscient ou inconscient de l’idéologie révolutionnaire participe à la normalisation d’un corps inscrit dans un paradoxe à l’image de la société cubaine qui oscille entre tradition et socialisme » (p. 91). En même temps que ce ballet nous donne à lire les rapports de genre à l’œuvre dans la société cubaine, la mise en scène de celui-ci mobilise les règles attenantes au rapport de genre. On reproduit sur scène autour d’un ballet la configuration des rapports de genre qui ont cours dans la société cubaine, imbriqués dans un système politique et une histoire économique particulière. Comme le souligne Thomas Laqueur, c’est la politique qui constitue le sujet : « le corps privé, stable et fermé qui paraît être à la base des notions modernes de la différence sexuelle est aussi le produit de moments historiques et particuliers » (Laqueur 1992 : 32). Comme la danse, le sport équestre mobilise un ensemble de règles existantes au sein d’une société et propre à la dichotomie existante homme-femme. Miriam Adelman décrit dans son article « Women who ride : constructing identities and corporalities in esquestrian sports in Brazil » l’histoire de la construction culturelle de la masculinité au Brésil et la lutte qui se joue aujourd’hui autour et à travers le corps des femmes dans sa capacité à faire ou à pouvoir faire. Les pratiques sportives deviennent alors des objets d’observation pertinents pour pouvoir comprendre comment les catégories de genre participent à définir l’inclusion ou l’exclusion selon le sexe à telle ou telle activité sportive mais aussi à construire la manière dont elle va être vécue ou investie. C’est la construction des corps, des identités et des cultures sportives des femmes dans une culture spécifique que nous invite à découvrir Adelman à travers sa recherche dans le milieu des sports équestres au Brésil. Elle met en évidence cette complexité de variables, classe, race, qui participe à définir des places différentes dans la construction et le vécu des expériences des femmes qui pratiquent ces sports. Comment l’expression de ces modèles de rapports de genre, présents au sein des sociétés à un moment de l’histoire de certains groupes, se matérialise-t-elle dans des activités qui engagent le corps ? La contribution de Marianne Soltani Azad sur « Les femmes des rizières. Corps de femmes et enjeux de pouvoir » dans la région du Gîlan en Iran montre et illustre comment à travers les postures des corps se donne à lire une organisation de l’ordre sociale genrée, reposant donc sur une catégorisation sexuée. C’est le système patriarcal existant au Gîlan qui détermine l’organisation sociale de la famille. L’observation des positions des corps au travail dans cette région permet de voir les constructions sociales de genre, d’appréhender la définition locale de la notion de travail, ainsi que la justification de sa répartition genrée. Soltani Azad souligne que « les normes construisent donc des contraintes qui forcent les femmes – bien plus que les hommes – à régler leurs attitudes, en adoptant un comportement en fonction de chaque contexte : de l’entre soi, de l’entre sexe, de l’entre tous » (p. 134). Les entre-deux-genres observés ne sont pas positivement jugés et valent aux hommes des railleries s’ils ne se respectent pas les postures admises pour les

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L’identité genrée au cœur des transformations. Du corps sexué au corps genré

hommes. Au-delà des postures c’est un système qui participe à construire et reproduire une domination des hommes par les femmes, notamment en ne leur permettant pas d’accéder à la maîtrise des moyens de production mais simplement d’être de la force de travail utilisée dans un système de production où ce sont les hommes qui possèdent les terres. Cela rejoint le constat d’Ayesha M. Iman qui souligne que « l’investigation de différentes formes de rapports sociaux de sexe indique qu’en dépit de l’engagement des femmes dans des aspects centraux de travail productif, même dans des contextes où leurs contributions économiques soutiennent les ménages et les communautés, les idéologies patriarcales entérinent la subordination des femmes » (Iman, Mama, & Sow 2004 : 38). Toutefois Solatani Azad souligne que des jeux de pouvoir rendent toujours possible certains contre-balancements. Nous sommes dans des sociétés dynamiques et non figées qui peuvent être affectées par une série de changements, de transformations ; l’auteure pose alors la question de la survenue de nouvelles constructions sociales de genre dans un contexte gilak et plus largement dans le monde musulman contemporain. Sexualité Genre Reproduction Les études sur et dans le domaine de la sexualité donnent encore et toujours à lire les inégalités de genre aussi bien dans les modalités de déroulement de l’acte sexuel, que plus largement dans la liberté du sujet à disposer de son propre corps. Comme le souligne Tabet (2004) la sexualité apparaît comme un échange asymétrique et non réciproque dans la plupart des sociétés, articulé aux systèmes sociaux et économiques les plus divers. Cet échange prend comme en témoigne cet ouvrage des formes particulières suivant chaque société. Isabelle Charpentier dans son texte « Virginité des filles et rapports de genre dans quelques récits d’écrivaines marocaines francophone contemporaine : écrire pour braver tous les tabous » montre qu’en l’absence d’études en sciences sociales sur les pratiques sexuelles menées au Maroc par exemple, des écrivaines marocaines francophones lèvent le tabou rémanent pesant sur la virginité des filles dans la société patriarcale traditionnelle. « Elles contribuent ainsi à mettre en lumière les formes souvent violentes, matérielles ou symboliques de la socialisation et des dominations qui ont contraint ou contraignent encore la sexualité des femmes dans un système androcentré » (p. 144). Se pose alors la question des stratégies de parole, de résistance et de transgression face à une violence ordinaire faite aux femmes. Entre les femmes qui respectent scrupuleusement les interdits et celles qui font le choix d’une « virginité consensuelle » ou du recours à l’hyménoplastie les marges de négociations sont variables. Les auteures s’inscrivent dans une dénonciation d’un contrôle de la sexualité des femmes et rendent en même temps visible l’existence d’une sexualité prénuptiale. Elles tendent à « déconstruire et à remettre en question les enjeux de pouvoir au fondement des relations de genre, projetant le débat ainsi au cœur de l’espace public marocain » (p. 160).

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Mounir Hakima évoque cette notion d’honneur dans sa contribution « Apprendre l’identité de genre par corps : les ambivalences du rapport entre corps et honneur dans l’éducation maghrébine ». Soulignant que dans les sociétés maghrébines, le corps des femmes est au centre de tous les paradoxes, elle montre comment le corps dès le plus jeune âge de la personne peut faire l’objet d’une socialisation sexuée à travers des normes et des règles. Selon l’auteure ce contrôle des corps des femmes a pour objet essentiel la préservation de l’honneur familial et qui passe dans une première étape par la préservation de la virginité des femmes non mariées. Cette inscription de la différence sexuée dans les techniques du corps va au-delà des attitudes, elle inscrit dans le corps l’identité sexuée et le prépare à des tâches qui sont sexuellement différenciées et où les femmes endossent le rôle de care (s’occuper des enfants, préparer les repas, servir les hommes à table…, etc.). L’auteure souligne la permanence de ces pratiques anciennes encore largement majoritaires au Maghreb et l’importance par exemple de l’apprentissage domestique qui joue un rôle considérable dans la construction de l’identité genrée dès le plus jeune âge. Face à un contrôle qui reste très pesant sur les filles et les femmes, elles vont mettre en place différentes stratégies pour contourner les interdits tout en respectant les règles au grand jour pour ne pas déshonorer la famille. Ces stratégies pratiquées dans l’espace de la famille et du couple laissent deviner un pouvoir exercé sur les hommes mais qui une fois encore reflète le positionnement social des femmes. Les espaces où peuvent se jouer le pouvoir masculin et féminin sont différents : il y aurait un type de pouvoir masculin et un type de pouvoir féminin qui s’exerceraient dans des espaces différents selon le sexe de la personne. Au-delà du contrôle de la sexualité, ce qui est en jeu est aussi le contrôle de la capacité reproductive des femmes. Dans certaines sociétés, si celles-ci ne peuvent répondre à cette exigence sociale, elles sont souvent mises à la marge et fortement stigmatisées. Dans sa contribution Chrystelle Grenier-Torres « Infécondité et rapport de genre. Expériences de femmes infécondes vivant à Bouaké (Côte d’Ivoire) Entre contraintes et subjectivité » montre comment confrontées à un problème d’infécondité au sein du couple, la femme est dans un premier temps incriminée. Comme le souligne Héritier la stérilité s’entend dans les sociétés spontanément au féminin (1996). Le problème de l’infécondité en Côte d’Ivoire au sein du couple met en évidence les rapports sociaux de sexe au sein duquel le problème se pose et qui en même temps participent à le construire. Il illustre également la capacité des femmes, selon leurs conditions de vie mais aussi leur capacité à subjectiver leur expérience, à remettre en cause cette organisation des rapports homme-femme qui tend à les maintenir dans les rôles de mère et d’épouse. Selon leur situation de vie où elles bénéficient d’une plus ou moins grande autonomie, les femmes vont être en mesure de considérer à l’épreuve de leur expérience d’infécondité ce rapport homme-femme et d’en être critique. Pour d’autres, le poids des contraintes est tel qu’elles ne remettent pas en cause ce principe organisateur et ne bénéficient pas des conditions propices à créer des marges d’autonomie qui leur permettrait de vivre leur expérience reproductive et sexuelle comme elles l’entendent.

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Politique et Genre : les corps au cœur des politiques À travers l’article d’Aurélie Latourès, « Émergence des mutilations génitales féminines dans le champ politique en Afrique subsaharienne : une lutte inachevée pour le droit des femmes et l’égalité » on découvre l’instrumentalisation à un moment donnée de l’histoire d’une pratique culturelle qui mutile le corps des femmes pour porter des revendications nationales. La politisation des MGF (mutilations génitales féminines) révèle les liens entre le corps, la construction du sexe social (le genre) et le politique ou « comment le corps de la femme, modifiée pour répondre aux exigences sociales devient un enjeu de pouvoir au sein de ces sociétés, et au-delà » (p. 198). Les MGF se retrouvent au centre d’un enjeu qui dépasse le corps des femmes dans son intégrité mais se trouve être au cœur d’un conflit où la revendication nationale mobilise ce problème pour participer à une démarche d’affranchissement des tutelles coloniales. La volonté d’éradiquer les MGF pouvant apparaître comme une tentative de main mise de l’Occident sous couvert de la revendication d’une égalité homme-femme, peut devenir le support d’un mouvement d’opposition. Les MGF sont devenues une question marquée par le stigmate de la controverse coloniale et les politiques plutôt que de favoriser des réformes en faveur des droits des femmes vont s’inscrire dans une forme de cristallisation d’enjeux contemporains en termes de rapports sociaux mais aussi de rapport Nord-Sud, laissant de côté la véritable question de la réappropriation du corps de la femme par elle-même et donc d’une prise d’autonomie dans leur rapport à leur corps, à leur sexualité. « À travers la politisation de la cause pour l’abandon des MGF se donnent à voir les modalités et les tensions au travers desquelles le corps féminin est régulé, modelé et canalisé, et reste au centre des conflits pour la maîtrise de l’ordre social et politique ; sans nécessairement ouvrir à la voie à une (ré) appropriation par les femmes de leur corps » (p. 212). Dans les domaines de la santé sexuelle et reproductive, les femmes peuvent être perçues comme vulnérables par essence et à tous les niveaux, avec comme première conséquence de refuser d’associer les hommes à certaines formes de situation de précarité les plus diverses. Cette représentation peu nuancée donne lieu à des projets de santé qui s’orientent plus vers elles en tant que public privilégié au détriment de projets qui considéreraient l’homme et la femme comme possibles acteurs égaux dans leur implication. Cette idéologie est à relier à la notion d’e m p o w e r m e n t mais de ce fait les organisations internationales qui construisent et manipulent ces concepts négligent souvent de prendre en compte les dynamiques locales afin de construire un projet mieux adapté aux véritables rapports de genre qui prennent corps au sein des sociétés. C’est ce que montre l’article de Frédéric Bourdier « The imbalanced making of manhood and womanhood in the fight against the Aids epidemic in the Northern part of Brazil » à propos de politiques de santé propres à l’épidémie de sida mises en place dans le Nord du Brésil : elles se sont élaborées à partir de modèles importés et préconstruits où domine une catégorisation de genre relativement uniforme et souvent éloignée des tendances locales. On observe à

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cet égard un « engouement » sur la féminisation des projets de santé touchant à l’épidémie de sida, laissant de côté les hommes pourtant autant concernés que celles-ci par cette épidémie. Il souligne l’erreur de ne pas tenir compte de cette interaction homme-femme au niveau local inscrite dans un contexte socioculturel et politique de la société amazonienne et de la nécessité de prendre en compte la complexité de la pluralité des situations de vie dans lesquelles les femmes de niveaux sociaux différents interagissent avec les hommes au sein de différentes logiques. Arrêtons-nous un instant sur la contribution de Lucia Direnberger « Regards de la jeunesse téhéranaise : perception et engagement des corps. Une perspective de terrain ». Direnberger nous montre en replaçant son analyse dans le groupe plus large de la jeunesse téhéranaise comment les corps en république islamique d’Iran font l’objet d’une mise en jeu sociale et politique particulièrement expressive et répressive, concernant particulièrement le corps des femmes. Elle cite à ce propos Judith Butler : il faut « appréhender désormais la matière des corps comme l’effet d’une dynamique de pouvoir, de telle sorte que la matière des corps soit indissociable des normes régulatrices qui gouvernent leur matérialisation et la signification de ces effets matériels » (Butler 2009 : 16). Mais ce sont aussi les interactions des corps, et en particulier celle homme-femme qui sont surveillées, réglementées. Direnberger nous dira « la jeunesse téhéranaise, en particulier les jeunes femmes inventent leur façon d’être au monde et se créent une nouvelle identité politique et sociale en construisant un corps pour soi » (p. 234) L’expression par le corps peut alors être pour les femmes une manière de s’exprimer politiquement dans une société où les institutions politiques sont majoritairement réservées aux hommes. Les rapports de Genre au cœur des cérémonies : le genre au cœur de l’identité lignagère L’étude des cérémonies révèle l’articulation entre sexe et genre de manière complexe et diversifiée. Le texte de Mathilde Lainé « La différence sexuelle et sa mise en abîme dans l’entre-deux du deuil : figures rituelles féminines et construction du genre chez les Nawdba (Togo) ». À travers l’étude des rites funéraires chez les Nawdba, on voit que l’accès au statut d’ancêtre est l’ultime stade de la construction de l’individu, quelques années après sa mort (trois années pour un homme, quatre ans pour une femme). Lors des rites funéraires, Lainé souligne « un véritable vacillement des identités, une série de jeux sur leurs frontières, allant de l’annulation à leur transgression » (p. 253) En mettant en exergue le rôle de l’imitatrice, elle souligne son importance puisque sans elle les rituels ne peuvent avoir lieu et le mort sera vite oublié. À cette occasion les frontières des corps, des sexes et des genres sont mouvantes et laissent la place à une « confusion de genres qui se construisent l’un par rapport à l’autre, et l’un avec l’autre ». Comme le souligne Lainé, on peut citer Piot qui parle d’un « soi fluide et diffus » (2008 : 38). En même temps qu’utilisée de manière optimale parce qu’échangée pour le mariage, servant à la reproduction du groupe via sa

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capacité reproductive, la femme détient un pouvoir fort. Elle joue le rôle de l’imitatrice pour permettre la fabrication d’ancêtres en assurant ce passage entre le cycle de la mort et de la vie, assurant aux morts la perspective d’une nouvelle modalité d’existence. C’est un entrelacement complexe des genres et de leurs constructions concomitantes qui illustrent la complexité des rapports sociaux de sexe. On voit avec l’article de Mathilde Lainé comment à travers un rituel cérémoniel et un rôle dévolu à la femme, on transcende le processus de sexuation et de genrisation (processus de catégorisation du corps selon des attributs chromosomiques, sexuels) du corps. La contribution de Françoise Delcroix « L’ombre des ancêtres. De la Maladie du bilo à la cérémonie du bilon-draza » montre également l’importance accordée au rôle de la femme du fait de la croyance de sa proximité avec le monde sacré. La description de la cérémonie du bilo nous laisse entrevoir comment s’organisent les rapports sociaux de se sexe au sein de la société sakalava du Menabe, quelles en sont les origines au fondement de cette société, en lien avec la cosmogonie. Les racines du genre sont inscrites dans l’histoire de l’origine d’une société et présente une distribution idéale des rôles selon le sexe. La femme inspire la crainte parce que plus que l’homme elle est l’élément qui permet ce lien entre le sacré et le profane, le monde invisible et celui invisible. La cérémonie du bilo met en exergue la catégorisation par sexe et par extension par genre : la femme bilo est celle qui n’a pas accompli le rôle qu’on attend des femmes au sein de la communauté « donner naissance ». « La personne bilo renforce la reconnaissance de l’ordre établi selon l’appartenance sexuée puisque cette position de femme qui n’a pas donné la vie demande réparation aux yeux de la communauté pour elle et sa communauté » (p. 285). Le rite joue alors un rôle de régulateur en permettant à la communauté de réaffirmer le sens de son histoire, de sa société à travers la gestion d’événements qui apparaissent comme venant perturber l’ordre des choses. Une femme qui s’écarte de son rôle assigné, ici en l’occurrence de reproductrice, créé un déséquilibre pouvant nuire à la société. D’où l’utilité de la cérémonie qui en même temps qu’elle propose une guérison sociale va réaffirmer la place de chacun ; tout cela s’effectuant conjointement dans une société en pleine mouvance où de nouvelles religions prennent le relais pour traiter ce type de problème. Chrystelle Grenier-Torres

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Butler, J. 2009, Ces corps qui comptent. De la matérialité et des limites discursives du « sexe », Paris, Amsterdam Éditions. Detrez, C. 2002, La construction sociale du corps, Paris, Seuil, 226 p. Dorlin, E. 2009, Sexe, Race, Classe, pour une épistémologie de la domination, Paris, PUF, 313 p. Falquet, et al. 2010, Le sexe de la mondialisation. Genre, classe, race et nouvelle division du travail, Paris, SciencesPo. Les Presses, 278 p. Guionnet, C. & Neveu, E. 2009, Féminins/Masculins. Sociologie du Genre, 2e édition, Armand Colin, 419 p. Grenier-Torres, C. 2009, Expériences de femmes ivoiriennes au cœur de l’épidémie de sida, Paris, L’Harmattan, 313 p. Héritier, F. 1996, Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 332 p. Iman, A. M. , Mama A., Sow, F. 2004, Sexe, genre et société. Engendrer les sciences sociales africaines, Paris, Kodesria-Karthala, 461 p. Laqueur, T. 1992, La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Paris, Gallimard, NRF, 355 p. (« Essais »). Mathieu N.-C. 1991, L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté-femmes. Piot, C. 2008, Isolement global. La modernité du village au Togo, Paris, Karthala, 229 p. Scott, J.W. 1988, « Genre une catégorie utile d’analyse historique », Les cahiers du Griff, 37-38 : 125-153. Tabet, P. 2004, La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, Paris, L’harmattan, 207 p. Thébaud, F. 2007, Écrire l’histoire des femmes et du genre, Paris, ENS Éditions, 312 p. Vidal, L. 2000, Femmes en temps de Sida. Expériences d’Afrique, Paris, PUF, 195 p.

Artistes femmes des décennies 1960-1970
Vers une pensée plastique des corps sexués et genrés ?
Clélia Barbut*

Il est probable qu’art et politique aient rarement été autant mêlés qu’à l’occasion de la deuxième vague du féminisme – un détour par l’accrochage récent du Musée National d’Art Moderne, exclusivement consacré aux œuvres des artistes femmes de la collection, suffit à en convaincre. Dès 1960, les artistes femmes gagnent en visibilité sur la scène occidentale des beaux-arts : divers collectifs sont créés, militants souvent, et de nombreuses artistes, reconnues maintenant, s’engagent explicitement pour la cause des femmes en art. La position du deuxième sexe dans le système artistique et institutionnel fait l’objet d’une investigation prolifique, et pas seulement théorique. En effet, plus encore que dans les institutions, l’engagement est manifeste dans les œuvres : des démarches esthétiques et des modalités de représentation apparaissent, dont un regard analytique rétrospectif permet aujourd’hui d’affirmer qu’elles sont spécifiques à cette période. Et dans ce contexte, la question des identités est omniprésente ; il sera ici question en particulier des identités corporées car la présence des corps est frappante, notamment dans les œuvres des plasticiennes. Performeuses, danseuses, vidéastes, mais aussi peintres, sculpteuses ou photographes font se succéder sans relâche les humeurs, les organes, les chairs, les fards, les figures, les postures… À travers la lecture de quelques œuvres, on interrogera deux types de mise en œuvre plastique, particulièrement questionnés par ces artistes : celle des aspects sexués de la corporéité, avec la représentation des attributs substantiels des corps, et celle de ses aspects genrés, avec la mise en œuvre de leurs capacités performatives. Dans leur déploiement de ces deux aspects de la corporéité, et de leurs modalités intermédiaires, ces artistes ont probablement donné une dimension inédite, et typiquement contemporaine à la représentation des identités. On questionnera donc l’articulation des formes corporelles qu’elles emploient avec des modes d’intelligibilité des identités comme par exemple l’insistance sur la morphologie des corps, leur biologie et fonctions essentielles, ou bien sur leur pouvoir d’invention et de construction, leur contingence. La comparaison entre les démarches et œuvres de quatre artistes étatsuniennes (Judy Chicago, Carolee Schneemann, Cindy Sherman et Eleanor Antin) permet de définir les éléments constitutifs, tant matériels que conceptuels, de quelques modes de représentation des identités corporées. Bien que les analyses proposées ne se veuillent certainement pas exhaustives, une certaine représentativité est toutefois prêtée à ces artistes des tendances à mettre
* Doctorante en Sociologie, CERLIS, ED Arts et Médias, Université Sorbonne Nouvelle Paris 3. Co-tutelle (Histoire de l’art), Université Laval, Québec.

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en œuvre les corps à cette époque. Les extraits critiques qui seront utilisés sont tirés d’une enquête en cours sur les revues ArtForum, Art in America, Feminist Studies, Leonardo, October, Performing Arts Journal, TDR (The Drama Review), Woman’s Art Journal1. Contexte : narcissisme et corporéité Les pratiques artistiques d’après-guerre, influencées entre autres par le mouvement Dada, s’affichent toujours plus de manière spontanée, immédiate, et physiquement rapprochée ; corrélativement, le corps y est toujours plus présent, et frontalement exhibé. Dès le début des années 1960, il est le médium privilégié de nombreux plasticiens. La performance, qui s’affirme comme genre artistique dans le courant de la décennie 70, agit comme un accélérateur du phénomène car les artistes se projettent dans les mises en scène. Souvent, ils s’y projettent partiellement ou totalement dénudés. Chez les artistes de genre masculin, on peut citer par exemple Vito Acconci, Chris Burden, Gilbert & George, Bruce Nauman, Lucas Samaras… Pour ces performers, la nudité semble souvent être le support d’une introspection personnelle, ou l’étape d’un questionnement narcissique. Dans la pratique de Vito Acconci par exemple, la sexualité, la masculinité de l’artiste apparaissent, sous-tendues par une vocation artistique plus globale, qui est quasi christique : dans une interview de 1984, il explique que « sa pratique d’auto-exploration a eu pour conséquence le renforcement du "culte de la personnalité", ou d’une certaine mentalité "héroïque" des conceptions traditionnelles de l’artiste » (Jones 1998 : 283). À propos des obsessionnels autoportraits photographiques de L. Samaras, les critiques parlent par exemple d’« autoérotisme ». En 1970 la critique Marcia Tucker suggère que chez B. Nauman, dont les premières performances sont absolument consacrées à sa présence corporelle la plus crue (gros plans sur ses testicules dans Bouncing Balls – 1967-1968 – ou sur sa dentition avec en bandeson ses mastications dans Lip Sync – 1969), « Ce souci de la présence physique n’est pas seulement un signe d’égocentrisme d’artiste, mais reflète un usage du corps qui vise à transformer la subjectivité intime en démonstration objective » (Tucker 1970). Si les sexes apparaissent fréquemment dans leurs œuvres, c’est donc d’abord en tant que la corporéité nue rapproche les artistes de leur « self » et en tant qu’elle médiatise leur identité personnelle, dans une démarche publique et plastique de quête de soi. Ces démarches artistiques illustrent certainement l’« esthétique du narcissisme » dont parle l’historienne Rosalind Krauss à propos des pratiques d’avant-garde de ces décennies, et de la vidéo tout particulièrement : le narcissisme est pour elle une « condition psychologique » basée sur un « mode réflexif », et le médium privilégié de ces œuvres (Krauss 1971 : 52).

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Ces revues n’ayant pas de traduction française, toutes les citations qui en ont été extraites ainsi que des autres ouvrages en anglais, ont été traduites par l’auteure.