L'identité incertaine des travailleurs sociaux

De
Publié par

L'identité professionnelle des travailleurs sociaux est d'autant plus incertaine que l'on croise des statuts encore fragiles, une reconnaissance mal établie, voire déjà des tendances à la déqualification. Au fil du présent ouvrage, nombre de spécialistes s'attachent à définir les points d'ancrage de ce qui constitue l'identité professionnelle au sein des métiers du travail social
Publié le : jeudi 1 mai 2003
Lecture(s) : 149
Tags :
EAN13 : 9782296320888
Nombre de pages : 430
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L'IDENTITE INCERTAINE DES TRAVAILLEURS SOCIAUX

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4358-7

Sous la direction d'Alain VILBROD

L'IDENTITE INCERTAINE DES TRAVAILLEURS SOCIAUX

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Travail du Social dirigée par Alain Vilbrod

La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains.

Dernières parutions Alberto GODENZI, Laura MELLINI, Jacqueline De PUY, VIH / sida, lien de sang, lien de cœur, 2001. Maryline BARILLET-LEPLEY, Sexualité et handicap: le paradoxe des modèles, 2001. Marie-Christine HÉLARI, Les éducateurs spécialisés entre ['individuel et le collectif, 2001. Gilles SERAPHIN, Agir sous contrainte, 2001. Raymond CURIE, Banlieues et universités en Île-de-France, 2001. Catherine BOUVE, Les crèches collectives: usagers et représentations sociales,2001. Elisabeth PRIEUR, Emmanuel JOVELIN (eds.), Quel social pour quelles société au XXlème siècle? 2001 J. DENIOT, A. DUSSUET, C. DUTHEIL, D. LOISEAU (dir.), Femmes, identités plurielles, 2001. J. BEAUGRAND, E. CAUBET, M-N. LE FLOCH, F. ROLAND, S. SEGOUIN, Le service social hospitalier: de l'état d'indigence à l'appropriation des droits?, 2001. J. AUTRET, Le monde des personnels de l'hôpital, 2002. Emmanuel JOVELIN (éd), le travail social face à l'interculturalité, 2002. Elisabeth VIDALENQ, Paradoxes et partenariat dans le travail social,2003.

Alain Vilbrod
Présentation

L'IDENTITÉ PROFESSIONNELLE DES TRAVAILLEURS SOCIAUX
Depuis près de trente ans maintenant, nombre de discours autorisés véhiculent une représentation crisique du travail social en général et des métiers du social en particulier. Ici des assistantes sociales vivraient un profond malaise face à des élus locaux qui, détenant "les cordons de la. bourse", décentralisation aidant, imposeraient leurs façons de voir, aux relents réactifs et clientélistes ; là des éducateurs spécialisés assisteraient impuissants à la dilution de ce qu'ils considéraient comme leur pré-carré, avec l'arrivée par exemple des "emplois-jeunes" qui, bien moins qualifiés, effectueraient les mêmes tâches qu'eux; là encore des assistantes maternelles auraient les mille peines du monde à se voir reconnaître ne serait-ce qu'un statut décent. Dans tous les cas l'identité professionnelle des uns et des autres serait problématique, régulièrement mise à mal sinon entamée de toute part. La réalité est sans doute plus nuancée. La mort annoncée de bien des métiers sociaux ne semble pas pour demain. Pour autant bien des changements viennent chambouler la donne. Ce sont ces changements que nous avons voulus saisir au fil de cet ouvrage, et corrélativement leurs effets sur la construction identitaire des travailleurs sociaux qui s'adonnent à la tâche. Faire la part des choses appelait d'abord quelques points d'appui en termes de définitions (professions, métiers, identité, valeurs professionnelles, etc.) Nous y verserons notre écot mais Claude Dubar et Marc-Henry Soulet apporteront eux aussi de précieuses contributions. Dans la première partie de cet ouvrage, nous nous attarderons également sur la question du périmètre des métiers du social grâce aux éclaircissements de Jean-Noël Chopart. Ce faisant, il ne s'agira pas de sacrifier à on ne sait quel passage obligé et rituel. Il serait bien audacieux en effet de se dérober à d'utiles éclaircissements dès lors qu'il s'agit d'aborder ce qui est au fondement de l'identité professionnelle, la façon dont elle s'élabore et s'actualise en permanence. Il en va finalement d'un rapport entre singularité -"Je ne suis pas comme"- et continuité -"Je me reconnais dans"-. Avoir le sentiment d'appartenir à un métier du social, d'être en droit de s'y référer, de se sentir proche des uns -ceux et celles qui ont la même formation, qui exerce la même profession- ; et différent des autres, que l'on côtoie sans doute, avec qui on a probablement des points communs, mais qui n'ont pas suivi

la même filière, que l'on ressent plus ou moins confusément comme ne voyant pas les choses de la même manière, que l'on sait au besoin fustiger discrètement ou caricaturer sous le manteau... tout cela renvoie à une oscillation entre similitude et différence. En ce sens l'identité professionnelle est un processus plus qu'un état. Cette dynamique relationnelle, qui peut être au fondement de bien des frictions entre tenants de telle ou telle profession adjacente est largement perceptible au sein de la nébuleuse des "métiers du social", qui est un ensemble qui n'a rien d'univoque et encore moins de soudé. La genèse de l'identité professionnelle renvoie à une relation d'autant plus réactive à d'autres métiers qu'il y.a des risques d'assimilation ressentis comme préjudiciables. L'identité professionnelle passe aussi, voire surtout par des actes de parole, parole prise pour dire ouvertement ce que l'on est et ce que l'on n'est pas, pour développer des arguments que l'on a en propre, pour défendre ce qui nous distingue. C'est bien pour cela que Claude Dubar par exemple écrit: "plutôt qu'identité professionnelle, je préfère l'expression «formes identitaires» car elle indique qu'il s'agit d'abord de formes langagières qui renvoient à des visions de soi et des autres, de soi par les autres mais aussi des autres par soi."

On ne perdra pas de vue toutes les précisions apportées au cours de cette première partie de l'ouvrage dès lors que l'on s'attachera ensuite aux points d'ancrage de ce qui constitue le travail social à l'aube de ce nouveau siècle, que nous aborderons au travers les questions que pose l'évolution de l'identité professionnelle au sein des métiers du social. Ici nous distinguerons quatre éléments qui jouent un rôle majeur et pour chacun d'entre eux nous avons sollicité les contributions de plusieurs auteurs: -D'abord les hommes et les femmes qui appartiennent à un métier du social s'inscrivent dans une filiation, dans une histoire, histoire dont ils s'emparent, qu'au besoin ils retravaillent, où ils puisent des ressources identitaires. -Ensuite l'identité professionnelle s'arc-boute sur une position que vient légitimer un statut clair, reconnu, délimitant les droits et les devoirs de ceux qui en sont seuls pourvus. -Intervient également l'adoubement d'une formation spécifique, alliance de savoirs enregistrés, de techniques apprises, d'emprise déjà sur des terrains professionnels grâce à des dispositifs donnant part belle à l'alternance et donc à de nombreux stages.

6

-Enfin, mais les liaisons bien entendu sont fortes entre tous ces éléments, les gens d'une profession donnée affirment, sinon exaltent des valeurs auxquelles ils sont attachés et vis-à-vis desquelles ils ne sont pas prêts à transiger. Valeurs fondatrices, valeurs immanentes, habitées, sensées être portées par tous ceux qui sont de ce métier. On ne dira jamais assez l'intérêt d'études comparatives qui ici relativisent les d~bats, là autorisent de précieuses mises en perspectives, là encore laissent entrevoir des inflexions qui dépassent largement l'espace de notre hexagone. Nous avons souhaité tourner notre regard, dans la dernière partie de ce livre, vers quatre pays où là aussi les travailleurs sociaux sont interpellés, soumis à des injonctions d'efficacité, débordés quelquefois par des métiers mal configurés annonçant les changements à venir. L'identité incertaine des travailleurs sociaux vaut aussi, nous le verrons, en Espagne (Montserrat Feu), au Portugal (Teresa Carriera et Alice Tomé), aux Pays-bas (Willibrord de Graff et Robert Maier) ou en Roumanie (Ion Ionescu).
A vant cela, cantonnons ici à présenter succinctement de cet ouvrage les différentes parties

La question de la définition et du périmètre des professions sociales. "Les identités, rappelle à l'envi Manuel Castells, sont des sources de sens pour les acteurs eux-mêmes et par eux-mêmes, elles sont construites par "personnalisation ". Même si elles peuvent provenir des institutions dominantes, elles ne deviennent des identités que lorsque (et si) des acteurs sociaux les intériorisent et construisent leur propre sens autour de cette intériorisation."} Rogers Brubaker évoque, quant à lui, "le couteau suisse de l'identité,,2 pour souligner en quoi ce terme polysémique tend à se vider de sa portée heuristique du fait d'un usage à géométrie variable là où, de son point de vue, il conviendrait de le réserver à des approches plutôt essentialistes. Parmi ses suggestions, il y a la proposition d'y substituer par exemple le terme "identification". Si les uns et les autres ne l'ont a priori pas retenu ici, il est certain que c'est bien dans une perspective dynamique qu'ils ont considéré cette identité, en perpétuelle redéfinition donc, processus plus qu'état, relation plus que restitution fixée d'un passé sur lequel il n'y aurait plus lieu de revenir. Plus d'un s'attardera
I 2

Manuel Castells. Le pouvoir de l'identité. L'ère de l'information, op. cit., p. 17. Roger Brubaker. "Au delà de l'identité", Actes de la Recherche en Sciences sociales, n0139,

2001,p.76

7

aussi sur d'autres termes utilisés à tout va, tels que profession, métiers, etc. façon de me démarquer d'usages quelque peu ritualisés. Sur les traces de Bucher et Strauss, seront par exemple évoquées d'autres façons de voir, de penser ce qui est en jeu dans les relations entre gens de métiers. On parle ici et là de professions canoniques, de noyau dur et à l'opposé d'un halo de petits métiers ballottés entre précarité et déprofessionnalisation. Façons de voir, nous retenons pour notre part plutôt l'idée de segments professionnels, y compris pour casser en quelque sorte l'idée de territoires protégés, abrités; pour aussi rendre compte d'une diversité, à nos yeux évidente, au sein d'ensembles qui n'ont rien de soudés ou d'unitaires. Ces préalables posés, nous en viendrons aux quatre points d'appui de l'identité professionnelle qui nous paraissent d'importance.

Quand les travailleurs mémoire et histoire

sociaux en appellent

à leur filiation, entre

"La mémoire, écrit Pierre Nora, est la vie, toujours portée par des groupes vivants, et à ce titre en évolution permanente, ouverte à la dialectique du souvenir et de l'amnésie, inconsciente de ses déformations successives. L 'histoire est la reconstruction toujours problématique de ce qui n'est plus. La mémoire installe le souvenir du sacré, l'histoire l'en débusque." Au sein des différents métiers qui émargent à la catégorie "travail social", le besoin d'histoire se fait de plus en plus pressant. Telle inauguration, tel anniversaire seront autant d'occasion de faire parler les archives, de solliciter les témoignages des aînés, d'écouter avec attention la docte parole d'historiens patentés ou de laisser libre cours à des amateurs passionnés. Il y a à faire effectivement et des pans entiers de l'histoire de l'action sociale ont été hélas durablement délaissés. Les temps changent heureusement, et du coup les filiations gagnent en épaisseur, en crédibilité aussi. On y voit aussi plus clair entre ce que Yvon Tranvouez nomme "les couleurs de la mémoire et le gris de l'histoire". Souvent on annonçait la seconde et on réalisait la première, quitte à s'inventer des racines et à oblitérer d'autres, moins faciles à endosser. On oubliait les colonies pénitentiaires, l'action sociale coloniale, les surintendantes des usines de guerre chargées de mettre du baume au cœur des munitionnettes exploitées sans vergogne ou encore, comme le rappelle Armelle Mabon, l'origine discutée des ordres professionnels. On mettait en avant le scoutisme bon enfant, les pionniers bâtissant des établissements contre vents et marées à la seule force de leurs poignets.

8

Assurément -mais n'est-ce pas une façon de construire des effets de génération de la part de jeunes professionnels qui en même temps qu'ils s'intéressent à l'histoire de leur métier signifient une époque révolue, alors d'autant mieux assumée? - ...bien des découvertessont encore à faire. Le rapport heurté à l'histoire de leur métier qu'avaient bien des professionnels (ou peut-être qu'ils peuvent encore avoir, à suivre Thierry Fillaut...), se transforme et les filiations sont alors de plus en plus revendiquées. On a longtemps parlé des métiers sociaux comme de métiers entièrement neufs, où tout restait aussi à inventer. On en revient désormais de cette vision démiurgique. En travaillant I'histoire de sa profession, en y reconnaissant ses racines, on établit ses propres fondations. C'est ainsi que peu à peu des métiers s'assurent, prennent de l'âge en somme, et s'établissent dans leur identité professionnelle singulière comme le rappelle, au sujet des assistantes sociales, Christine Garcette.

La garantie d'un statut, aboutissement de la légitimité d'un métier ou miroir aux alouettes? La diversité des métiers sociaux empêche ici de raisonner de façon tranchée. On ne peut même pas avancer qu'il y aurait comme des professions canoniques, bien assises et désormais définitivement à l'abri des déconventionnements ou des menaces de dérégulation. Les équilibres sont toujours fragiles et, comme le rappelle dans son préambule Gilles Allières, telle profession qui se croit établie peut voir un jour son pré-carré taraudé par d'autres métiers qui se cherchent, qui se déploient, qui poussent leurs feux vers des espaces peu codifiés, et ils sont nombreux dans le secteur social. Ainsi peuvent d'ailleurs aller, comme le souligne Simone Pennee, des métiers dont la professionnalisation est tout simplement en panne, tels ceux des personnes intervenant au domicile. Les pouvoirs publics savent par exemple rappeler que ce sont eux qui délèguent des missions et pourvoient au financement. Un préfet par exemple n'a pas besoin de hausser le ton pour imposer dans telle ou telle association l'embauche de C.E.S, d'emploi-jeunes, etc. qui ne viennent pas toujours, loin s'en faut, en surnuméraire. Assurément le statut apporte de la stabilité, des garanties de carrière, des repères. Il est affaire de droit ou plutôt moyen de cohésion sociale. Il régit l'ensemble des relations égalitaires et hiérarchiques d'un individu avec les autres membres de son groupe. Pour autant cela n'empêche pas l'occupation de positions reléguées, assignées, dominées. Dans le secteur du handicap, les aides médico-psychologiques (AMP) ont un statut, mais pour autant bien souvent ils et elles sont, comme les aides soignantes dans les hôpitaux, aux

9

ordres et fort peu légitimés dans leur fonction de contact avec la souffrance et le désarroi des usagers. Le statut est certes un point d'appui de l'identité de métier mais il n'est pas, tel un point dur, en dehors de la dynamique professionnelle qui, on l'aura compris, est un processus à l'issue toujours plus ou moins marquée au coin par l'incertitude. Dans tous les cas, comme l'énonce Marie-Christine Jannin, longue est la marche vers la reconnaissance. Nous avons voulu, à la fin de cette partie, étudier notamment deux volets ayant trait à ces statuts incertains, interpellés, fragilisés. D'abord nous nous attarderons sur les métiers de la petite enfance qui nous semblent particulièrement exposés à un processus de dérégulation. Sarah Lecomte évoquera ainsi les assistantes maternelles de jour, Didier Favre les professionnelles qui interviennent en crèches parentales, Catherine Bouve celles qui travaillent dans les crèches collectives publiques et MarieArmelle Barbier-Le Deroff les agents communaux en école maternelle, plus connus sous le nom d' ATSEM. Ensuite seront dépeintes les situations que connaissent des métiers que l'on dira "transversaux" aux professions réputées "établies". Deux cas seront examinés par le menu, celui des intervenants sociaux contribuant au dispositif RMI (Marie-Laure Deroff et Karine Tephany) et celui des délégués à la tutelle (Gilles Séraphin).

Armer les savoirs et apprendre à être: une formation particulière Tout processus identitaire s'appuie idéalement, dans le domaine professionnel, sur une formation originale, dont seuls peuvent se prévaloir les gens d'un métier donné. Le certificat final accordé à ceux qui sont passés sous de telles fourches caudines sera d'autant plus considéré qu'il sera reconnu, accrédité par des services de l'Etat notamment. Dans les métiers du social, les premières écoles remontent à la fin des années 1910. Certaines professions y ont gagné une visibilité rapide, mais au fil des décennies les formations se sont ensuite multipliées à l'envi et la situation actuelle est pour le moins contrastée d'un métier à un autre, sans compter que le dispositif de validation des acquis de l'expérience (VAE) peut, comme le rappelle sans ambages François Astolfi-Franchi, rebattre la donne. Dans tous les cas cette situation appelle, comme le souligne Jean-Pierre Blaevouet, une remise à plat auquel les schémas régionaux et nationaux, que l'on voit apparaître depuis quelque mois, participent. Ce qui est caractéristique ici, c'est la large place accordée généralement aux professionnels, non seulement dans les enseignements dispensés, mais aussi dans l'accueil sur les terrains de stage. L'alternance prévaut, elle

10

mérite que l'on s'y attarde -ce que fait judicieusement ici Corinne Testanière-, quand ce ne sont pas tout simplement des formations en cours d'emploi (Aide Médico-Psychologique), et à tout le moins la moitié du cursus total se déroule sur les futurs terrains d'exercice professionnel. Peut être plus qu'ailleurs, c'est affaire, dans le travail du social, d'apprentissage de techniques certes, mais aussi d'assimilation de postures, de façons d'être, sans doute d'ailleurs plus des secondes que des premières et il y a bien rapport dialectique (Jean-Luc de Saint-Just), la technicité demeurant ici et là fragile et discutée, et de fait sensible aux effets de mode. Par contre, ce temps de formation est bien à considérer comme une période de socialisation au fil de laquelle on apprend, tels des "tours de main", les "trucs" du métier. L'efficacité de l'action future peut autant tenir, les uns et les autres le saisissent vite, à l'utilisation de réseaux de relations, de passe-droits, d'adaptation des textes, ... On apprend en regardant faire et quelquefois cela aboutit à d'étranges collisions entre ce qui est enseigné dans les cours et ce qui est observé concrètement au fil des stages. Tout est lié, et en formation on se règle sur des valeurs, on s'éprouve à manier paroles et symboles, on s'identifie à des pairs, on prend ses repères dans une histoire que l'on découvre, on se réalise. Si le terme n'était pas galvaudé, on se risquerait bien à parler de rite de passage, le diplôme délivré au final consacrant une appartenance identitaire nouvelle, la reconnaissance d'une nouvelle manière d'être soi (Mireille Prestini). Cela vaut d'ailleurs tant en formation que l'on dit "de base" qu'en formation continuée, dans le cadre de l'université (Françoise Le Borgne-Uguen) ou d'instituts de formations plus spécialisés (Marc Lantrin).

Des valeurs revendiquées...

et bel et bien portées

Au même titre que chaque métier cultive ainsi une histoire à laquelle ses membres peuvent se référer, des valeurs sont mises en avant, sur un versant éthique. Ici les voix qui se font entendre à l'occasion d'assemblées, de colloques ou en réaction à tel ou tel événement médiatisé peuvent être d'un métier, mais aussi d'une spécialisation. Les éducateurs qui œuvrent en milieu dit ouvert (Jean Lavoué) peuvent par exemple se reconnaître par surcroît dans une instance comme le "Carrefour AEMO", les assistantes sociales de l'Action Sociale des Armées peuvent se référer non seulement à l'ANAS mais aussi à des valeurs propres, liées à leur cadre original de travail, et il en va de même des assistantes maternelles agréées par l'Aide sociale à l'enfance, des conseillers à la tutelle qui se fédèrent peu à peu pour défendre leurs intérêts ou encore des conseillères en économie sociale et familiale (Nathalie Conq).

Il

Pour autant, ce ne serait là que déclamations rhétoriques si de fait ces valeurs affichées n'étaient pas effectivement portées par les professionnels en question. Ici et là on a cru diagnostiquer leur disparition. Absence lancinante de reconnaissance de l'engagement, usure, -Emmanuel Jovelin évoquera l'un et l'autre à partir d'une recherche sur les travailleurs sociaux en milieu de carrière- mais aussi arrivée dans le métier de jeunes plus intéressés par des postes abrités que par autre chose... les arguments n'ont pas manqué sur le credo "tout se perd", y compris pour s'inventer une sorte d'âge d'or, entre engouement et désintéressement, qui ne serait plus hélas que souvenir. Dans les faits il convient d'être circonspect vis-à-vis de telles représentations. Bien des recherches, menées il est vrai le plus souvent au sein de métiers mieux installés que d' autres (éducateur, assistant social, animateur, ...) tendent à infirmer assez clairement la dite tendance à la déperdition des valeurs qui font et qui poussent vers le métier. Contrairement à ce qui est souvent dit, les jeunes qui tentent tel ou tel concours dans les métiers du social ne s'y présentent pas fortuitement. Les expériences de militance qu'ils ont souvent connues, et avant cela les familles dont ils sont issues, dont ils ont incorporé les dispositions morales, n'ont rien d'incidentes non plus. Par contre, probablement que bien des valeurs portées par ces impétrants, mais aussi par des professionnels en poste de longue date, demeurent implicites ou du moins bien peu exprimées. L'identité professionnelle a toujours part narrative et l'art de faire de tout métier digne de ce nom s'enroule de paroles. Dire le sens de ce que l'on entreprend, se référer à des valeurs supra, relier les actes à une conception des rapports au monde; tout cela participe du processus identitaire qui va faire que des individus d'une même profession vont se reconnaître dans un dessein pour ne pas dire dans une œuvre commune. C'est affaire de subjectivité certes, mais n'est-ce pas pour cela que des hommes et de femmes qui s'engagent pleinement dans les métiers sociaux, se font souvent porte-parole de valeurs -humanistes et civiques notamment- y compris dans leur existence hors travail ?

Entre filiation désormais reconnue voire recherchée, statut fruit d'arbitrages plus ou moins fragiles, formation aux multiples aspects et valeurs effectivement présentes, et que l'on hésite peut être moins à déclarer qu'il y a quelques courtes décennies, les gens de métier, dans le secteur social, construisent leur identité professionnelle en devant

12

régulièrement se remettre à l'ouvrage. Il est vrai que la plupart de ces métiers n'en sont encore qu'à l'enfance de l'art. Ils ont sans nul doute de beaux jours devant eux mais à vrai dire aucun, pour l'heure, n'est établi. Ce qui compte le plus doute, c'est qu'ils soient inscrits dans cette dynamique dont nous nous proposons, au fil de cet ouvrage, de rendre compte.

Alain Vilbrod
Maître de conférences en Sociologie Université de Bretagne Occidentale Atelier de Recherche sociologique Brest

Cet ouvrage puise largement dans les communications de la plupart des intervenants à un colloque intitulé "Travailleurs sociaux, leurs mille et une raisons d'agir" qui s'est tenu à l'Université de Brest en novembre 2001, à l'instigation de l'Atelier de Recherche Sociologique. Chaque auteur a revu son texte en pouvant ainsi l'amender compléter. et le

13

Première partie

La question de la définition et du périmètre des professions sociales

Claude Dubar

LES TRAVAILLEURS SOCIAUX, UN GROUPE PROFESSIONNEL?

Je me réjouis de l'initiative de cet ouvrage sur les travailleurs sociaux car il illustre bien la croissance des recherches portant sur ces activités et ces personnels, au cours de la dernière période. Un nombre croissant de travailleurs sociaux, assistants de service social, éducateurs spécialisés, animateurs etc. se lancent dans des études et recherches portant sur leur activité ou groupe professionnel. Certains font des thèses et deviennent formateurs, chercheurs, enseignants, experts. Les ouvrages se multiplient traitant du travail social ou de l'intervention sociale. Ils donnent à ces activités et à ces "métiers" une visibilité qu'ils n'avaient pas autrefois. Quand j'ai consacré ma thèse de 3èmecycle aux éducateurs spécialisés, en 1969-70, il n'y avait rien de tout cela. Je félicite Alain Vilbrod pour la tenue et le titre du colloque dans lequel cet ouvrage tire sa matière car il illustre aussi à quel point les relations entre sociologie et travail social se sont modifiées, en France, depuis cette époque. Oh, certes, elles ne sont pas toujours idylliques! Mais, il me semble que les attitudes de mépris ou de dénonciation condescendante d'un côté, de déni ou de rejet total de l'autre, ont beaucoup décrues. Ce colloque réunit chercheurs, praticiens et experts, y compris ceux qui sont les trois à la fois et c'est un petit événement, à lui seul. Je voudrais préciser en quel sens j'ai choisi mon titre et "pour quelles raisons". Rassurez-vous, je n'en trouverai pas mille et une! Deux suffiront à cette introduction. La première parce que ce titre me permet de revenir sur ce programme de recherche que j'ai suivi de près et qui a donné lieu à plusieurs publications dont l'ouvrage de synthèse coordonné par Jean Noël Chopart et intitulé Les mutations du travail social (1999). Il me semble qu'il pointe bien quelques évolutions majeures de ce que certains ont appelé "les métiers de l'intervention sociale". Peut-on encore, néanmoins, aujourd'hui, parler du groupe professionnel des travailleurs sociaux? Je répondrai oui mais dans un sens particulier du terme "groupe professionnel" que je préciserai.

La seconde raison, c'est que ce titre me permet d'éviter l'expression d'identité professionnelle (un autre exposé lui est consacré) tout en abordant une condition, selon moi, de sa définition: la délimitation du champ au sein duquel elle se pose. Or, c'est ce champ qui est continuellement en débat, en restructuration et en redéfinition. Je le définirai comme champ des politiques sociales et de leur mise en œuvre, toujours problématique. Ce champ est aussi fortement segmenté, même si les segments professionnels, comme l'avaient bien vu, il y a 40 ans, Bucher et Strauss (Strauss, trade 1992), à propos des médecins américains, sont dans des relations dynamiques de conflits, d'alliances et de coopérations éventuelles. Il est particulièrement intéressant de suivre historiquement ce qui se passe dans la relation entre les divers segments, dans les stratégies de démarcation, de clôture mais aussi d'inclusion et d'ouverture de chacun des segments. C'est précisément ce que j'appellerai les "jeux aux frontières".

Les jeux aux frontières du travail social: jeux de langage et jeux de pouvoir. C'est par là que je vais commencer en prenant l'exemple des éducateurs spécialisés. Je partirai d'un exemple ancien que j'avais rencontré au cours de ma thèse (Dubar, 1970), à la fin des années 60. Tout jeune assistant, enseignant la sociologie dans une école d'éducateurs de Lille, j'avais été étonné de l'indignité dont étaient frappés les "moniteurs-éducateurs" de la part des "éducateurs diplômés d'Etat". En fait, souvent, ils faisaient le même travail, dans les centres de rééducation, notamment. Il y avait certes une tendance, de la part des éducateurs diplômés, à déléguer le "sale boulot" (je me souviens d'une anecdote d'un éducateur criant dans les couloirs d'un établissement d'handicapés: "Je n'ai pas fait trois ans d'études pour torcher le cul des gosses") aux moniteurs-éducateurs qui étaient en majorité des filles... Mais, sur le terrain, le partage des tâches restait flou: tous devaient "tout faire" du moment qu'ils avaient la responsabilité d'un groupe d'enfants. N'empêche, les éducateurs, dès lors qu'ils avaient été "sélectionnés" et qu'ils avaient obtenu le sacro-saint "diplôme d'Etat" aspiraient à exercer les tâches les plus nobles et à déléguer les autres à ceux qui n'avaient pas le diplôme. C'est un des mécanismes les plus classiques de ce que Everett Hughes (1958) appelle "la division morale du travail". Tout s'arrangeait généralement, à cette époque, dès lors qu'une grande majorité de "moniteurs-éducateurs" pouvaient suivre une formation en

18

cours d'emploi et passer le diplôme d'Etat. On retrouvait le modèle de l'apprentissage corporatif: l'apprenti devenait compagnon dès qu'il faisait la preuve qu'il maîtrisait les "ficelles du métier". Mais ce n'était pas toujours le cas: de plus en plus d'éducateurs entraient directement dans les écoles et de moins en moins de "moniteurs-éducateurs" devenaient facilement éducateurs. Il se créa même plus tard une formation de "moniteurs-éducateurs" qui fit que ceux-ci formèrent un "segment professionnel" à la frontière des éducateurs spécialisés qui défendirent l'accès à leur "métier" par les Ecoles (et sa "sélection") et le "diplôme d'Etat" . On reconnaît ici un symptôme du système éducatif français: la formation continue est toujours suspectée de fournir des sous~qualifiés, ceux qui entrent par "la petite porte". Les moniteurs-éducateurs étaient ces "éducateurs-maison", un peu équivalents des "ingénieurs-maison" dans les grandes entreprises. Cela ne les empêcha pas de se battre pour être reconnus comme des "éducateurs à part entière". Y sont-ils parvenus? J'en doute un peu mais il faudrait avoir des données solides sur les carrières des uns et des autres. On peut en tout cas identifier un segment du groupe professionnel qui exerce plutôt les "sales boulots" et aspire à devenir "professionnel". Le diplôme, en France, peut être, ou non, "diplôme d'Etat" reconnu dans les conventions collectives et surtout dans les statuts des diverses fonctions publiques. Il suffit de moins en moins pour accéder à une carrière. Le passage à la gestion des travailleurs sociaux par les conseils généraux fut une occasion de menace pour les "professionnels du social" mis à l'épreuve du territoire (Ion, 1992). La menace est venue du haut, cette fois. En effet, les collectivités territoriales se mirent à embaucher des "chefs de projet", des "agents de développement local" et autres "intervenants sociaux" pourvus de titres universitaires (DESS, DEA, maîtrises..) qui n'étaient pas des "diplômes d'Etat" mais qui permettaient une grande flexibilité. Au lieu d'accéder à des postes d'experts directement liés à leurs compétences professionnelles, les travailleurs sociaux se virent souvent "coiffés" par des "universitaires" sans expérience de terrain et, surtout, sans "diplôme d'Etat". Cette fois, ce n'est plus la formation professionnelle initiale qui s'impose sur la formation "sur le tas", c'est la formation universitaire "généraliste" qui s'imposait contre la formation "professionnalisée". Un autre segment se constitua à la frontière "supérieure" des travailleurs sociaux qui furent parfois affublés de l'adjectif "traditionnels". Certains se battirent, suivirent des DESS et se retrouvèrent dans des postes d'expertise. Mais

19

continuèrent-ils à se dire "travailleurs sociaux" ? Rien n'est moins sûr. Ils devinrent des experts sur la base de leurs nouveaux titres. Dans la recherche collective évoquée en introduction, il fut très difficile aux chercheurs d'associer des appellations à des profils d'intervenants. Les trajets de mobilité sont trop divers pour pouvoir parler de filières internes à certains métiers. C'est donc bien aux frontières que se jouent les évolutions, restructurations et destructions des groupes professionnels qui ne parviennent jamais à se fermer complètement, ni "par le bas" à ceux qui veulent "monter" par la formation continue, ni à monopoliser et fermer "par le haut" les voies de promotion vers les postes de décision. Ils sont toujours doublement menacés: par les "promus" en bas et par les "héritiers" en haut. Ces jeux aux frontières sont d'abord des jeux de langage, d'appellation. Voyez les instituteurs: il leur a fallu près d'un siècle pour conquérir la catégorie A de la Fonction Publique. Et, pour cela, changer de nom: "professeur des écoles" c'est la marque d'appartenance au grand corps des "professeurs", de la maternelle à l'université... Prenez l'histoire des appellations des assistantes de service social issues des "visiteuses de prison" et des "surintendantes d'usines". Prenez les "éducatrices de jeunes enfants" qui se dégagent des connotations bucoliques de l'appellation "jardinières d'enfants". On pourrait multiplier les exemples. Pour "gagner" aux frontières, on a tout intérêt à se faire reconnaître le nom du groupe le plus prestigieux qui se trouve "au-dessus". Devenu "expert en intervention sociale" l'ancien "travailleur social" accède parfois à un de ces noms prestigieux qui fleurissent dans les grandes organisations. S'il devient "ingénieur social", il rencontre une autre espèce d'expert qui l'a longtemps tenu en suspicion de "manque théorique" : le sociologue. Car ces jeux de langage sont aussi des jeux de pouvoir. Entre les fonctions d'accueil, d'accompagnement, d'intervention, d'expertise et de gestion, il y a des hiérarchies qui viennent parfois de loin, comme celles des "corporations de métier" ou des "grands corps d'Etat" (Dubar et Tripier, 1998). Les jeux de pouvoir aux frontières consistent souvent à s'approprier des fonctions qui étaient auparavant réservées à d'autres segments du groupe. Quel est le "cœur du métier" de chacun des segments du groupe professionnel? Y a-t-il un ou plusieurs "métier"? Répondre à cette question, c'est entrer dans la "boîte noire" des relations de pouvoir entre tous les partenaires de l'activité.. .C'est la raison pour laquelle, il n'y a pas de "définition" intemporelle et "a priori" de ce qu'est un groupe

20

professionnel. La définition dépend du contexte, des arrangements et compromis spécifiques à une situation de travail et notamment des relations de pouvoir négociées entre tous les partenaires impliqués. Mais, comprendre les situations de travail et ses relations de pouvoir, c'est aussi entrer dans les subjectivités des agents concernés. Car, derrière la définition "objective" de l'activité, on trouve toujours aussi la définition "subjective" de soi agissant. Les frontières du groupe sont aussi les frontières de chacun des individus engagés dans le groupe. D' où l'importance de l'identité professionnelle pour cerner les rapports à l'activité, les modalités de définition et de reconnaissance de soi qui sont à l'œuvre dans un contexte de travail. C'est la raison pour laquelle Hughes (trad. 1997) parlait de "social drama of wor/(' pour désigner ce qu'impliquait la vie de travail du point de vue de ceux qui la vivent.

Les enjeux de la définition d'un groupe professionnel Les travailleurs sociaux forment-ils, quand même, un groupe professionnel? Y a-t-il quelque chose de commun et de partagé entre tous ceux qui "travaillent dans le social" pour reprendre une des expressions les plus vagues que l'on rencontre lorsqu'on veut tenter de "délimiter le champ d'activité" ? Trois problèmes se posent, me semble-til, lorsqu'on veut tenter de mettre en œuvre une démarche d'analyse permettant d'éclairer cette question redoutable et lorsque l'on veut relier des analyses multiples autour de propositions plus théoriques. Ce sont les problèmes qu'ont rencontrés les chercheurs engagés dans le programme coordonné par la MIRE et qui a abouti, entre autre, au livre coordonné par J-N. Chopart (1999) dont je ne saurais trop recommander la lecture, spécialement de la conclusion rédigée par Jean-Noël Chopart (p 266-274) et du "point de vue rétrospectif' (p 53-56) rédigé par Charles Gadéa qui synthétisent bien les apports et les problèmes de cette recherche collective. Le premier problème est de parvenir à relier l'analyse des organisations qui encadrent et régulent les activités avec l'étude des parcours, cheminements et trajectoires professionnelles des personnes engagées dans ces activités. Un groupe professionnel se déploie toujours au croisement de deux logiques, celle que l'on peut appeler "gestionnaire" des organisations de travail, des prescripteurs de l'activité, des employeurs et celle "autonome" des travailleurs concernés qui cherchent à réaliser leur activité dans les meilleures conditions (salariales mais aussi personnelles) possibles. La question des régulations des activités de travail est souvent

21

décisive pour comprendre ce qu'il y a de commun entre des situations de travail très diverses et des catégories de personnel très hétérogènes. La tension entre les "régulations de contrôle" et les "régulations autonomes" (J-D Reynaud, 1988) est créatrice d'acteurs collectifs qui sont confrontés à des défis communs. Cette attention à la dynamique des règles suppose que l'on se dote d'outils d'analyse des activités de travail qui permettent de distinguer et de relier le "travail prescrit" par les organisateurs et le "travail réel" défini par les travailleurs eux-mêmes et, si possible, observé par les chercheurs. Y a-t-il des problèmes communs à résoudre? De quel ordre sont-ils? A quels types de qualification "objectivée" et de compétences "subjectivées" renvoient-ils? Concernant les travailleurs sociaux, il est clair qu'ils se situent tous dans des "positions intermédiaires" entre le primat de l'autonomie et la domination du contrôle. La relation d'aide ne peut être totalement "prescrite" et contient une part, plus ou moins grande, d'autonomie fondée sur des références à des valeurs. Mais, cette autonomie n'est pas totale et se trouve encadrée et contrôlée par des normes de gestion, des pressions de la clientèle et des objectifs gestionnaires. .. Mieux comprendre les divers modes d'articulation entre les deux types de régulation, c'est entrer dans la définition mais aussi la segmentation du groupe. Concernant ce premier problème, je plaiderai la thèse suivante: en tant qu'acteurs de la relation d'aide, les personnes qui "travaillent dans le champ social" ne peuvent être dépossédées de leur autonomie sans que leur activité en souffre grandement. Les règles d'autonomie l'emportent sur celles du contrôle. S'il y a "groupe professionnel", c'est à partir de cette relation d'aide autonome qu'il faut le définir et le comprendre. Le second problème est celui des qualifications spécifiques au groupe concerné et donc des modalités d'apprentissage des activités. Celles-ci ne peuvent découler de seuls savoirs théoriques et disciplinaires. Mais elles ne peuvent, non plus, être confondues avec des "qualités personnelles", indicibles et intransférables. C'est dans l'organisation de filières de formation, cohérentes et continues que réside la clé de la structuration d'un groupe professionnel à la fois identifiable et "ouvert". Cette formation couvre tout l'éventail: du niveau V (celui des ASEM et autres personnels d'accueil, de proximité et d'aide directe) au niveau I-II (celui des consultants et conseillers des politiques sociales) avec des passerelles et des validations d'acquis permettant à chacun de se déplacer le long de ces filières... C'est la qualification qu'il faut développer (CQFD) pour mieux

22

structurer et "ouvrir" le groupe professionnel afm de mieux assurer la reconnaissance de ses membres. La thèse que je viens de formuler et de défendre (dite CQFD) ne signifie pas, au contraire, la crispation sur la défense d'un "noyau dur" de professions dites parfois "historiques" de travailleurs sociaux munis de "diplômes d'Etat" immuables. C'est au contraire de leur ouverture, vers le haut et vers le bas, dont il s'agit. Reprenons l'exemple français des enseignants. Les instituteurs sont devenus "professeurs des écoles" formés à Bac+3 et bénéficiant du statut A de la Fonction Publique. C'est très bien mais la "coupure" du Concours d'entrée à l'IUFM permet-elle d'imaginer la validation d'acquis professionnels d'aides-éducateurs ou d'assistantesmaternelles qui voudraient devenir enseignants? J'en doute. Il y a d'autres voies pour structurer un groupe professionnel autour d'une formation reconnue que celle des concours de la Fonction Publique.. La défense des qualifications ne signifie pas nécessairement de donner priorité absolue à la formation initiale sur la formation continue et la validation des acquis de l'expérience. La France ne sait pas bien faire mais ce n'est pas une raison pour renoncer à un "contre-modèle" qui permette de construire des voies de promotion qui s'appuient sur l'expérience reconnue et validée. La loi le permet désormais mais il faut des acteurs collectifs pour qu'elle se traduise par des dispositifs de qualification efficaces. C'est le rôle des syndicats d'être l'aiguillon de la mise en place de tels dispositifs. Sauront-ils se saisir de ces opportunités nouvelles ou se contenteront-ils de défendre l'existant? Un dernier mot sur les qualifications de l'intervention sociale. Il me semble qu'en France, le modèle des corps d'Etat (Dubar et Tripier, 1998) est encore trop prégnant pour que la question de l'élite professionnelle puisse être éludée. Tous les groupes professionnels consistant s'appuient peu ou prou sur le prestige de leur élite pour asseoir leur reconnaissance. Ce prestige s'acquiert souvent au plus haut niveau de l'appareil d'Etat. Il s'appuie souvent sur l'existence d'une Grande Ecole dotée d'une "position" reconnue. Parfois, comme les STAPS (activités physiques et sportives), le double effet de la demande sociale (ici, le sport, notamment de haut niveau) et de la légitimité universitaire (doctorat, poste et recherche) suffit à consolider un système de formation et de qualification structurant un groupe professionnel. Cela peut être un jour le cas pour les travailleurs sociaux. Il existe une chaire au CNAM, il y a des laboratoires reconnus qui sont liés aux IRTS, il commence à y avoir des résultats de recherche dotés d'une certaine visibilité. Pourquoi pas un doctorat de

23

travail social et une discipline reconnue? groupe professionnel reste fragile...

Sans une élite légitime, le

Reste un dernier problème, proprement politique, qui est celui de la place et de la légitimité des politiq ues sociales dans la France et en Europe, dans le contexte actuel. Quid de l'Europe sociale, par exemple? Comment assurer un surcroît de légitimité aux politiques sociales, à tous les niveaux? Qu'en est-il des compétences dans l'élaboration, la mise en œuvre et l'évaluation des politiques sociales? Qui fait quoi, pour qui et sous la responsabilité de qui? Je n'insisterai pas sur ce dernier point qui est pourtant, me semble-t-il crucial pour la définition et la reconnaissance des travailleurs sociaux. Sans le développement des relations de confiance et de délégation de responsabilité entre les élus et les professionnels de l'intervention sociale, il y a peu de chance que les questions précédentes se débloquent.. Je donnerai aussi ma position sur ce dernier point que je considère comme crucial. Il n'y a pas de grande politique sociale ambitieuse et efficace sans travailleurs sociaux qualifiés et reconnus. Mais entre les élus (et les instances de décision) et les travailleurs sociaux (et leurs représentants), engagés "sur le terrain" dans des relations d'aide, il faut des médiateurs, des intermédiaires efficaces, des porte-parole écoutés et influents. Or, il n'y a plus de médiation sans médiatisation, sans "dispositif de communication" efficace. Or, cette communication ne peut convaincre que si elle s'appuie, comme l'écrit Vilbrod (1995), sur des valeurs et des convictions. On pointe ici un point sensible -celui des convictions politiques- que je ne peux développer, faute de temps. Il me semble que nous traversons ce que j'ai appelé une "crise des identités symboliques" qui n'est pas seulement celle du militantisme mais aussi celle de l'engagement public (Dubar, 2000). Un paradoxe, parmi d'autres: l'Abbé Pierre est le personnage le plus populaire en France, selon les sondages, et pourtant le Ministère des affaires sociales est, depuis longtemps, le bon dernier en terme de reconnaissance et de prestige (sans parler de budget). A quoi cela tient-il? Pourquoi cette adhérence, en France, du travail social à la charité, au bénévolat, au charisme de quelques personnalités religieuses? Pourquoi la justice sociale tient-elle si peu de place dans le discours politique actuel? Pourquoi la solidarité a-t-elle tant de mal à se légitimer en tant que valeur républicaine et à se professionnaliser ? Je vous laisse le soin de répondre à ces questions puisque c'est le thème de ce colloque... Je terminerai en répondant à la question posée. Oui, les travailleurs sociaux forment un groupe professionnel fondé sur la mise en œuvre des

24

politiques sociales. Oui, ce groupe est segmenté et possède des frontières indécises où se jouent des luttes de classement et des jeux de pouvoir et de langage. Oui, ce groupe est en quête de légitimité et fortement dépendant des "convictions et valeurs" de ceux qui le "gèrent" et le composent. Mais ces convictions et ces valeurs sont au cœur de l'expérience des travailleurs sociaux sans qu'elles trouvent nécessairement leur traduction dans l'esprit du temps ou dans les institutions. C'est pourquoi, il faut sans cesse les réaffIrmer. Je pense qu'il s'agit là d'un défi passionnant que les travailleurs sociaux sauront relever. C'est en tout cas ce que je leur souhaite.

Claude DUBAR Professeur de sociologie Laboratoire Printemps Université de Versailles Saint-Quentin-en- Yvelines

Références bibliographiques Chopart Jean-Noël (ed), Les mutations du travail social, Dunod, 1999. Dubar Claude, Idéologie et choix professionnel des éducateurs professionnels, thèse de Sociologie, Paris 8, 1970. Dubar Claude, La crise des identités. L'interprétation d'une mutation, Paris, PUF,2001. Dubar Claude et Tripier Pierre, Sociologie des professions, Paris, A.Colin, 1998. Hughes Everett C., Le regard sociologique, trad., Paris, Ed. de l'EHESS, 1999. Ion jacques, Le travail social à l'épreuve du territoire, Toulouse, Privat, 1992. Reynaud Jean-Daniel, Les règles du jeu. Action collective et régulation sociale, Paris, A.Colin, 1988. Strauss Anselm, La trame de la négociation, trad., Paris, L'Harmattan, 1992. Vilbrod Alain, Devenir éducateur, une affaire de famille, Paris, L'Harmattan, 1995.

25

Marc-Henry

Soulet

SOLIDARITÉ: QUELLES VALEURS? QUELLES PRATIQUES?
Depuis que l'État-providence a perdu de sa légitimité dans les discours politiques comme dans les analyses socio-économiques, la solidarité est revenue sur le devant de la scène. Ce qui, hier, constituait une évidence telle qu'il n'était pas nécessaire d'en débattre s'apparente aujourd'hui à un leitmotiv scandé ici et là, à droite comme à gauche. La solidarité est devenue une vertu que les uns et les autres s'arrachent. Les politiques sont solidaires, les actions, même économiques, sont solidaires, les individus sont solidaires... Mais de quelle solidarité est-il, à chaque fois, question? La fraternité et la dette, l'engagement pour autrui et la sécurité sociale, l'idéal moral de la commune humanité et la justice redistributive, autant de ressorts à la solidarité, autant de grilles de lectures aussi qui viennent interagir. Mais, fondamentalement, derrière la solidarité, se love la responsabilité. Responsabilité individuelle ou responsabilité collective, responsabilité morale ou responsabilité sociale. À qui incombe le devoir de solidarité? Question à laquelle il faudrait ajouter son pendant. Pour quel type de solidarité y a-t-il exigence morale ou obligation sociale de solidarité? Et pour quel type d'acteur? L'interrogation, par-delà les enjeux de définition qui sous-tendent ce débat sur la solidarité, se centre dès lors sur la signification à accorder à la résurgence de cette préoccupation pour la solidarité. Que signifie en quelque sorte cet appel unanime à la solidarité dans l'indistinction quasi totale de ce que peut bien recouvrir normativement et pratiquement la solidarité? En fait, on assiste, c'est du moins la thèse qui sera énoncée dans cet exposé, à la reviviscence d'un vieux débat -il en a ainsi été de même tout au long du 19ème siècle quand il s'agissait de penser un type de lien entre des individus libérés des entraves de l'Ancien Régime, lien normatif remplaçant la charité en même temps que lien pratique sur lequel on puisse agir-. En d'autres termes, une telle mise en débat est caractéristique d'une réorganisation du principe normatif et pratique qui explique autant la cohésion sociale que la prise en considération mutuelle de chacun par chacun.

L'argument de la thèse soutenue dans la présente contribution peut ainsi être résumé dans les quatre points suivants: a) b) Il y a résurgence des préoccupations sur la solidarité car on assiste à une modification du régime de solidarité. Cette mise en discussion est un travail indispensable de la société sur elle-même car, avant d'être un fait, la solidarité est une valeur. Chaque régime de solidarité se doit de transformer une valeur en un système, une vertu en une obligation, de conscience ou juridique selon les configurations. Ce travail discursif est d'autant plus nécessaire que, en pratique, un régime de solidarité se caractérise toujours comme une articulation de différents principes de solidarité. Aussi la discussion qui se déploie aujourd'hui peut-elle s'apparenter à une négociation valorielle autour de la nouvelle articulation à produire. Le régime de solidarité qui se dessine sous nos yeux s'appuie sur le principe d'une solidarité duelle, assurantielle et assistantielle.

c)

d)

Les limites des définitions classiques
Derrière le bel unanimisme de façade que traduisent ces discours sur la solidarité, derrière la force de rassemblement et de mobilisation que l'expression véhicule, n'y a-t-il pas un problème de définition? Car pouvons-nous réellement penser qu'il existe une continuité du sens de la solidarité entre, d'une part, des relations sociales interpersonnelles exprimant soutien et reconnaissance et, d'autre part, un quasi-contrat porté par des politiques publiques traduisant un souci de cohésion sociale et de redistribution des richesses? Aussi, avant toute chose, convient-il de circonscrire ce que signifie la notion même de solidarité. Définir a priori la solidarité n'est pas chose facile. Tout d'abord parce que la notion est saturée de sens. Les acceptions sont multiples: on trouve pêle-mêle les solidarités de contraintes imposées par le milieu, les guerres, les besoins, I'hérédité, la coutume, les solidarités électives basées sur l'affirmation de soi, les solidarités naturelles exprimant un ordre des choses, les solidarités contractuelles traduisant l'expression de volontés individuelles, les solidarités courtes à caractère interpersonnel, les solidarités longues reliant des inconnus entre eux, les solidarités expressives manifestant des sentiments et des émotions, les solidarités

28

instrumentales supportées par la force des intérêts... Mais aussi parce qu'on ne saurait échapper à la prégnance des analyses des pères fondateurs de la sociologie auxquelles les tentatives de conceptualisation empruntent toujours, peu ou prou, leur rationnel. Comment en effet sortir du paradigme des rapports communautaires et des rapports sociétaires de Ferdinand Tonnies, de la communalisation et de la sociation de Max Weber, de la solidarité mécanique et de la solidarité organique d'Émile Durkheim? Car, à condition de ne pas les penser comme des dichotomies radicales, ces dualités sont extrêmement, fécondes. Elles permettent de rendre euristiquement compte de pratiques sociales référant à la solidarité. Ainsi, quand un entraîneur sportif dit que son équipe devra faire preuve de solidarité pour affronter l'équipe adverse, il veut à la fois dire que tous les joueurs devront faire front, se serrer les coudes, se fondre dans le groupe, faire corps de façon à ce que l'équipe soit unie, soit une, et que chacun devra à son poste être le meilleur possible, que chaque joueur doit remplir sa tâche au maximum de ses compétences de façon à ce que l'équipe soit équilibrée, qu'il n'y ait pas de trou, qu'elle fasse preuve d'une grande complémentarité sur la base de la différenciation de chacun des postes et des joueurs. Mais, en même temps, malgré sa force analytique, un tel schéma n'arrive pas à rendre compte de l'entier des interrogations soulevées par la solidarité. Il ne permet pas d'expliquer en quoi je puis être solidaire de réalités auxquelles je suis totalement étranger et avec lesquelles, en même temps, je n'ai aucun lien d'interdépendance. En d'autres termes, par-delà la solidarité comme lien d'union entre semblables et la solidarité comme lien d'interdépendance entre dissemblables, se pose la question de la solidarité comme lien d'assistance envers des différents. Comment comprendre autrement l'existence d'une journée de solidarité avec les alcoo liques, quand tout le monde ne partage pas cette condition et quand le lien de complémentarité fonctionnelle entre alcooliques et non-alcooliques ne s'impose pas immédiatement? Comment comprendre que je puisse me dire à la fois solidaire des alcooliques et des handicapés, moi qui ne suis ni l'un ni l'autre? Comment comprendre aussi que je puisse me déclarer solidaire des alcooliques mais pas des handicapés et faire œuvre pratique de solidarité avec les premiers mais pas avec les seconds? Par ailleurs, ce schéma classique ne permet pas de comprendre des conflits de solidarité, des conflits entre des réalités différentes dont je me sens, des unes comme des autres, solidaire. Si l'on pose en effet, dans ce schéma classique, que la solidarité caractérise une forme d'intégration dans les groupes, à partir du moment où les appartenances deviennent plurielles, à partir du moment où la norme est d'appartenir à plusieurs groupes,

29

immanquablement les solidarités qui vont en résulter vont entrer en interaction, voire parfois en contradiction. Dès lors ces solidarités ne peuvent plus être considérées comme des allant de soi; en ce sens la solidarité va se caractériser par sa dimension réflexive et non plus par sa dimension factuelle. La sociologie a traditionnellement pensé la solidarité comme fait, s'est même efforcée de la fonder comme tel en l'extrayant de sa gangue normative. Toutefois, c'est tout au moins le postulat de mon propos, aussi féconde qu'ait pu être cette sécularisation, elle se heurte au fait que, si la solidarité ne s'apprécie que comme pratique, c'est d'abord parce qu'elle est une valeur. Dès lors, il importe de prendre en considération cette dimension constitutive et de la penser comme telle. En d'autres termes, la solidarité doit aussi être pensée comme valeur. Pour ce faire, il importe de recourir à deux perspectives analytiques, celle des mondes normatifs de la solidarité, d'une part, et celle des pratiques normatives de la solidarité, d'autre part.

Un double mode d'intelligibilité de la solidarité: la topique du manque

la topique du plein et

Une première manière de penser la solidarité comme valeur est de référer à l'idée d'union et de lien entre semblables inscrits dans une même totalité. Ce principe holiste est au cœur de cette première lecture de la solidarité. C'est en raison de notre statut de frères que nous sommes solidaires. La solidarité est en ce sens la solidarité de tous et la solidarité pour tous. Le prix de la cohésion sociale repose sur cette idée de commune appartenance à un monde. La solidarité repose sur l'appartenance au groupe et non sur un quelconque lien émotionnel ou un sentiment envers le destinataire. D'une certaine façon, par-delà sa dimension altruiste si l'on prend en considération uniquement le niveau individuel, elle doit aussi, et surtout, être considérée comme une sorte d'égoïsme collectif, différente de la générosité pure. La solidarité peut être non réciproque puisque le bien premier est la préservation de ce monde commun. Je peux donner plus que je ne reçois, sans escompter recevoir même, puisque ce monde auquel j'appartiens, au même titre que les autres membres dont certains me sont même statutairement différents, est ce par quoi je m'identifie comme être social. Cette topique exprime bien souvent une solidarité immédiate, indiscutable et basée sur un consensus normatif non explicité; elle caractérise de manière générale une solidarité faiblement réflexive et donc difficilement travaillable.

30

Bien évidemment cette solidarité exclusive, reposant ne fût-ce que symboliquement sur la logique du Eux et du Nous, est excluante. Elle ne tolère de surcroît ni les demi-frères, ni les faux frères. Par ailleurs, ne formant pas un régime formel de solidarité, i.e. un système explicite, elle conserve un caractère arbitraire et aléatoire conférant une forte incertitude au délivrement des biens et services de solidarité. Une seconde façon de concevoir normativement la solidarité repose sur une conception de la non-fmitude et de l'incomplétude de l'être humain. Nous avons besoin d'autrui pour être humain ou pour vivre et la solidarité est une condition nécessaire à notre existence et, partant, au fonctionnement de la société. Chacun d'entre nous, seul, en raison de cette incomplétude, ne peut prétendre à l'auto-suffisance, matérielle comme symbolique. Chacun d'entre nous est en ce sens constitutivement dépendant des autres. Nous sommes dès lors liés moralement et pratiquement aux autres. Nous sommes socialement in solidumI. En ce sens, la solidarité qui nous lie, par-delà nos différences, est marquée à la fois par l'interdépendance et par la dette. On trouve une première conceptualisation de cette topique chez Pierre Leroux, penseur socialiste français de la première moitié du 19ème siècle qui a importé la notion de solidarité du registre juridique dans lequel elle avait toujours été cantonnée, jusque là, au domaine social, dans sa tentative de fonder un principe séculier venant se substituer à la charité extra-mondaine. La question qui le hante est de trouver une logique explicative de la solidarité entre les hommes sans passer par l' affmnation d'une vertu, par essence incertaine dans son existence ou dans sa concrétisation. En posant que l'être humain est constitué de trois dimensions, les sentiments, la perception et la connaissance, mais que la proportion de ces dernières chez chacun des hommes est différente, il affirme l'expression d'une incomplétude humaine constitutive d'une nécessaire solidarité entre êtres humains. Parce que cette répartition est inégale et différente nous avons besoin des autres pour compenser ce déséquilibre constitutif, au moins de trois autres faute de quoi la complétude est trouvée dans le couple fusionnel. Ces triades ainsi formées sont elles-mêmes déséquilibrées et supposent le recours à d'autres triades, au moins trois elles aussi et pour la même raison théorique. Ainsi Pierre Leroux passe d'une incomplétude individuelle expliquant le besoin et la préoccupation de solidarité exprimés

I

Le mot solidarité provient étymologiquement

de l'expression

latine in solidum utilisée dans

le domaine juridique pour parler d'une dette collective dont chacun est juridiquelnent responsable.

31

par chacun à une incomplétude sociétale supposant, elle, une solidarité érigée en système afin de pouvoir être activée et orientée. Le solidarisme, ce mouvement théorique et politique du début du vingtième siècle en France, apporte une autre illustration de cette deuxième topique, affirmant fortement l'importance de la dette pour comprendre et travailler la solidarité. Nous sommes, en tant que membres d'une société donnée, liés par un quasi-contrat, i.e. nous n'avons pas passé de contrat entre nous mais la relation qui nous lie peut être considérée comme une forme de contrat implicite. Nous sommes ainsi responsables devant nos consociés du type de société et des formes d'inégalités que nos parents, grands-parents et aïeuls nous ont légués. De la même manière nous sommes responsables du type de société et des formes d'inégalités que nous allons nous-mêmes léguer à nos enfants, petits-enfants et plus largement descendants. Nous ne pouvons totalement ni restaurer une société parfaite ni en reconstruire une. Nous sommes en ce sens durablement et pleinement mutuellement débiteurs devant nos contemporains et devant nos successeurs. Aussi cette dette indépassable nous pousse-t-elle à un devoir de solidarité que nous devons transformer en un système de solidarité cherchant à compenser le plus loin possible, et toujours, les inégalités existantes. Cette institutionnalisation de la solidarité s'appuie alors sur l'État en tant qu'instrument chargé de la mise en pratique et du règlement fonctionnel des modalités de l'expression de cette dette. Bien évidemment, la mise en système de la solidarité, par-delà son caractère d'universalité, se heurte à sa dimension mécaniste et abstraite et encourt les travers d'une impersonnalisation vidant la solidarité de ce qui en fait une valeur pour ne plus en faire qu'un principe pratique. Un régime de solidarité ne peut être que formel, ne peut être supporté que par des relations objectives. Il a besoin, pour prendre réalité aux yeux et dans les actes des membres d'une société, d'être légitimé par un ensemble de valeurs, d'être soutenu par un argument moral. D'où le fameux facteur X de Charles Gide, quel que soit le nom dont on le dote, charité, fraternité, humanité, sympathie ou solidarité aujourd'hui. Cet auteur, fondateur de l'économie solidaire avant la lettre, insistait sur le fait que la solidarité conçue comme dette avait besoin d'un adjuvant analytique car, à elle seule, elle ne pouvait tout expliquerl.
l

"Quand à savoir l'origine de cet x, de ce sentiment qui nous pousse à donner à nos

semblables plus qu'il ne leur est dû, ce serait sortir du cadre de ce petit traité que d'essayer de résoudre ce problème. Bornons-nous de dire qu'aucun métaphysicien ni sociologue n'a réussi à nous expliquer d'une façon satisfaisante d'où vient cet hôte mystérieux de l'âme humaine." GIDE C., Solidarité ou charité, Paris, Éditions de Foi et Vie, 1904, p. 46.

32

Un double mode d'applicabilité : le registre humaniste et le registre fonctionnel L'histoire politique de la solidarité traduit un mouvement. Elle part d'une vision expressive, fondée sur la force du lien social, sur les sentiments, sur la sympathie, pour s'adosser à une logique calculatrice d'une compensation des droits et des devoirs impliquant consubstantiellement le détachement des passions. Et la mise en pratique de la solidarité exprime une continuelle tension entre une dimension humaniste caractérisée par une vertu, inscrite dans la subjectivité de chacun, liant les hommes entre eux et sa dimension organiciste traduisant une interdépendance objective de ces mêmes hommes. Le dilemme auquel s'est affrontée la pensée de la solidarité comme condition pour qu'elle forme système et qu'elle soit travaillable peut dès lors se résumer ainsi: est-il possible de passer d'une solidarité comme donnée normative à une solidarité comme obligation sociale institutionnalisée? Ainsi, Pierre Leroux, en même temps qu'il faisait de la solidarité la notion centrale des sociétés modernes avec pour projet explicite de la substituer à la charité trop marquée par une impossible réciprocité ici-bas, cherchait à fonder une valeur qui dépasse le seul registre du principe central sur lequel se construisait la société libérale naissante, l'intérêt. Dès lors, il se devait de répondre à une double question paradoxale: comment articuler amour de soi et amour d'autrui d'un côté, intérêt et désintérêt de l'autre? Les réponses données à différents moments de I'histoire récente de nos sociétés se sont toujours apparentées à un compromis, variable dans sa forme et dans son contenu, entre deux grands systèmes de solidarité, l'un et l'autre basés sur des qualités que sont censés détenir en commun les êtres humains: I) Une solidarité humaniste, générale et singulière à la fois, supposant d'aimer Autrui en tant que membre d'une commune humanité et cherchant en des autruis concrets la possibilité de dépasser l'incomplétude de la nature humaine. Cette vertu de l'amour d'autrui repose en effet sur l'impossibilité d'une finitude égoïste de l'être humain et participe, paradoxalement, à fonder le lien social sur un manque. Elle se heurte par contre à un obstacle de taille, celui de la compossibilité d'un amour abstrait de l'humanité et d'un amour concret de certains hommes et de certaines femmes en particulier. 2) Une solidarité fonctionnelle, abstraite et impersonnelle, reposant sur l'interdépendance et la comp lémentarité d'être humains différenciés par leurs compétences et leurs activités. Des autruis sont indispensables les uns aux autres pour satisfaire leurs mutuels intérêts et, ce faisant, permettre la perpétuation de la société dans un équilibre dynamique.

33

Ces deux formes de solidarité sont antinomiques et pourtant, l'une comme l'autre, ne sauraient, à elles seules, fonder l'entier de ce qui lie les êtres humains les uns aux autres. Elles se supposent mutuellement dans un rapport de coopération conflictuelle, plus d'ailleurs que de coexistence pacifique. Toute la question étant alors bien sûr de saisir en quoi elles peuvent faire ensemble système, c'est-à-dire en quoi il est possible par une intervention socio-politique volontaire et réfléchie de les travailler afin de les entretenir et de les stimuler, voire de les orienter, en tentant de concilier liberté, supportée dans le contexte libéral par l'intérêt de soi, et fraternité, mue par l'orientation vers autrui. Une telle perspective permet, si l'on prend un tant soit peu de recul, de regarder la question du bénévolat sous un jour différent de ce qu'une lecture étymologique rapide laisserait supposer. La bonne volonté (bene volens) ne s'oppose pas au système quel qu'il soit, mais, d'une manière ou d'une autre, elle est toujours peu ou prou partie prenante d'un système sociétal de solidarité. En ce sens, l'idée de coopération conflictuelle se situe aux antipodes de celle de vases communicants, qui imagine la possibilité d'une substitution d'une forme de solidarité par une autre, tout simplement parce qu'il y a discontinuité du sens de la solidarité. Il n'est pas envisageable en effet de concevoir un transfert pur et simple d'un registre de solidarité à un autre, chacun d'entre eux reposant sur des principes radicalement différents. Plus fondamentalement, elles se supposent mutuellement et de leur rencontre naît un effet synergétique indispensable au maintien de la cohésion sociale. D'une part, l'existence et la vitalité de la solidarité humaniste sont fortement dépendantes de la solidarité fonctionnelle, notamment des vecteurs de droit et d'égalité sur laquelle elle s'est construite dans les États-providence. De l'autre, l'abstraction de la solidarité fonctionnelle encourt, sans garde-fous, les risques d'une désocialisation marquée par l'indifférence individualiste et l'impersonnalisation des relations sociales que vient justement pallier la solidarité humanistel.

I En ce sens, le bénévolat est un des instruments essentiels de rapprochement de la société d'avec elle-même, rappelant par l'orientation vers autrui qui l'anime que la seule quête de l'intérêt de soi ne suffit pas à faire société. Mais, simultanément, cette forme de sympathie pour l'autre suppose d'intégrer la dualité révélée par Pierre Leroux, c'est-à-dire de faire place à l'amour de l'autre pour lui-même, d'intégrer son intérêt, et de ne pas le soustraire à la possibilité d'une participation à une solidarité intégrant différence et interdépendance.

34

Un régime concret de solidarité: un équilibre fragile Sur la base de ce constat d'un nécessaire syncrétisme entre ces deux modes d'applicabilité de la solidarité, il faut dès lors concevoir qu'un régime concret de solidarité repose sur une articulation entre modes d'intelligibilité et modes d'applicabilité de la solidarité. Il s'agit d'un compromis entre des principes de solidarité ayant pour support constant une négociation valorielle. Car, dans la mesure où un
régime de solidarité exprime toujours un modèle pratique d'intégration

-

intégration des individus à la société et intégration des institutions sociétales entre elles pour permettre l'intégration individuelle-, il implique un travail normatif à même de faire de la solidarité à la fois un objet sur lequel il est possible d'agir et un système qui contraigne ou invite à agir. Afin d'expliciter cette idée de régime de solidarité entendue comme constituant essentiel de la cohésion sociale, deux exemples comparatifs sont mobilisés ci-après: le régime de solidarité de la société de l'Ancien Régime et celui de la société moderne. À chaque fois des paramètres semblables peuvent être sollicités pour rendre compte de l'articulation complexe produite entre modes d'intelligibilité et modes d'applicabilité de la solidarité:

1. La variable Structure fonctionnelle caractérise le type d'interdépendance au fondement de l'organisation sociale. 2. 3. La variable Enjeu vise à identifier ce à quoi le régime de solidarité se doit d'apporter réponse. La variable Ciment qualifie le principe agissant comme agent normatif cohésif apportant sens à la structure d'interdépendance. La variable Articulation spécifie la forme combinatoire entre les topiques de la solidarité La variable Valeur indique la charge normative dont est investie la solidarité

4. 5.

35

Ancien Régime Structure fonctionnelle Trois fonctionnellement

Société moderne ordres Une division sociale sur du la

liés:

le travail

reposant

Clergé, l'Aristocratie Enjeu

et le complémentarité et l'égalité Comment réduire les inégalités entre des égaux dans le but de préserver la stabilité de la société? Une solidarité assurantielle avec la contribution de tous et réciprocité entre chacun des membres de la société Une domination de la topique de l'incomplétude L'égalité

Ciment

Articulation

Valeur

Tiers-état Comment maintenir la cohésion malgré ces différences héritées de statut? La charité basée sur une appartenance commune à la communauté des enfants de Dieu Une imbrication entre topique du tout et topique de l'incomplétude L'agapé ou l'amour du prochain

La ligne de force caractérisant la société d'Ancien Régime marque une interdépendance entre chacun des trois ordres, aucun ne peut exister sans la contribution, matérielle ou symbolique, des deux autres, sur la base d'un statut hérité inscrivant a priori des différences radicales. La cohésion sociétale ne peut être maintenue que par le recours à un liant holiste rendant frères ces différents. On retrouve ainsi les topiques du manque et du plein, du manque en référence à l'interdépendance fonctionnelle vitale entre les ordres, du plein en relation à l'expression d'une fraternité essentielle au maintien d'une harmonie par-delà ces différences statutaires radicales. L'amour du prochain, qui n'est pas un même, joue alors une place symbolique centrale et prend pratiquement l'expression de la charité, ce souci d'autrui, frère en même temps que autre. La pierre angulaire de la société moderne consiste en la division technique et sociale du travail supposant l'affirmation individuelle des membres de la collectivité, tout à la fois différents fonctionnellement et égaux pratiquement. De leur interdépendance et de leur complémentarité naît une obligation de solidarité qui, en compensant ou réparant les inégalités de conditions prenant leur source dans cette division du travail, permet la préservation de l'équilibre social. La réciprocité et la redistribution se

36

combinent ainsi pour ancrer l'incomplétude.

la solidarité

dans une topique

de

Un nouveau régime de solidarité: la solidarité duelle La société contemporaine, celle qui se produit sous nos yeux, connaît une modification du régime de solidarité. Et l'omniprésence actuelle de la solidarité sur le devant de la scène publique correspond au fait que cette modification est en discussion. Il s'agit en effet de réorganiser les principes valoriels et praxiques au fondement de l'obligation sociale de solidarité. La tendance générale de ce mouvement se caractérise par le passage d'un État d'équilibre social redistribuant la richesse afin de maintenir la cohésion sociale à un État d'action sociale devant gérer des différences statutaires reconnues a posteriori. La ligne de division entre ces statuts se marque autour de l'utilité sociale et de la contribution économique à la production des richesses de la collectivité nationale. Pour les contributeurs, socialement et économiquement utiles, la solidarité continue à reposer sur une figure assurantielle impliquant une réciprocité 1 entre égaux . Pour les non-contributeurs, la solidarité prend une consistance assistantielle. Le délivrement des biens et des services relevant de cette forme de solidarité se fait des contributeurs vers les non-contributeurs, ces derniers étant institués dans une condition ne permettant pas la réciprocité. Cette dernière forme de solidarité s'enracine dans l'affirmation d'une commune appartenance à la condition humaine. Les Droits de l'Homme constituent ainsi le centre valoriel de la solidarité en même temps que le siège d'un fossé statutaire entre les frères humains: les uns sont plus que leur humaine condition, les autres ne sont défmis que par cette dernière et les actes de solidarité à leur endroit ne cherchent qu'à affirmer et à faire respecter les droits qui y sont afférents. S'opère dès lors une partition sociale de la solidarité relevant pour les premiers d'une topique de l'incomplétude, visant à renforcer leur interdépendance et leur complémentarité, et pour les autres d'une topique de la totalité reposant sur le rappel d'une commune fraternité. Il s'agit dans ce dernier cas d'une solidarité catégorielle vers des différents, institués comme tels d'ailleurs au nom de l'accès de tous et du respect par tous des droits de tous. On assiste ainsi à la création d'un bloc statutaire de mêmes différents,
La logique assurantielle, membres de la collectivité
1

en tant que mutualisation, n'est seulement pouvant contribuer à son financement.

possible

que pour les

37

identifiés par des procédures d'octroi supposant une justification de la condition attributaire.

La société contemporaine Structure fonctionnelle Enjeu Ciment Une société dualisée sur la base d'une différence d'utilité sociale et de contribution économique à la richesse collective Comment maintenir une appartenance commune en dépit de ces différences a posterori ? Une solidarité assurantielle entre contributeurs à la richesse collective Une solidarité assistantielle sans une appartenance commune à la communauté humaine (sans réciprocité entre contributeurs et non-contributeurs à la richesse collective Une partition sociale entre topique du tout et topique de l'incomplétude Les Droits de l'Homme

Arti culati on

Valeur

Marc-Henry Soulet Professeur de Sociologie Université de Fribourg Suisse

38

Jean-Noël

Chopart

RETOUR RÉFLEXIF SUR UN PROGRAMME DE RECHERCHE: QUE FAIT LA SOCIOLOGIE DES PROFESSIONS FACE À LA MARC HAND ISA TION DU CHAMP SOCIAL?
Le colloque organisé par Alain VILBROD à l'université de Bretagne occidentale sur "les mille et une raisons d'agir des travailleurs sociaux" est une bonne occasion pour tenter un bilan réflexif sur une vaste opération de

recherche1 que nous avons animé à la fm des années 90 et qui a mobilisé
huit équipes de chercheurs pendant plusieurs années. Il ne s'agit pas ici d'effectuer une évaluation de ces résultats - en tant qu'animateur de ce programme nous serions bien mal placés pour la réaliser. Nous souhaitons plutôt livrer quelques réflexions personnelles sur l'impact que ce travail de recherche collectif peut avoir dans le champ du travail social. Nous tenterons tout d'abord de décrire quelles furent les principales opérations de la recherche et d'en synthétiser les principaux résultats Nous essayerons par la suite de replacer ces constats au regard du nouvel environnement socio-économique et politique qui marque la société française et le champ du travail social au tournant des années 1980/1990. Enfin, nous nous interrogerons sur l'impact social de ce chantier de recherche, ce qui devrait permettre, nous l'espérons, d'en souligner les manques et donc de pointer ce qu'il reste encore à faire dans le domaine de la socio-économie du travail social. La sociologie des professions: un travail de désenchantement Si le sociologue doit "traiter les faits sociaux comme des choses", c'est que l'homme en société ne voit pas les relations sociales comme des choses mais bien comme des relations auxquelles il affecte un sens, une valeur, une grandeur. Tout les courants sociologiques nous disent cela: au fur et à mesure qu'ils naissent à la société des hommes, les individus endossent leurs "habitus"; pour dialoguer et contracter entre eux, ils
I

Programme pluri-institutionnel "observer les emplois et les qualifications des professions de
en 2000

l'intervention sociale" dont on peut lire une synthèse parue aux éditions DUNOD sous le titre "Les mutations du travail social, dynamiques d'un champ professionnel".

39

doivent ajuster leurs "mondes", et l'interactionnisme symbolique attire aussi notre attention sur les petites dramaturgies humaines de la rencontre interindividuelle entre un prestataire et son client1. Le travail sociologique s'accompagne donc, inévitablement d'un processus de désenchantement. L' objectivation des relations sociales conduit souvent à démontrer que des logiques sous-jacentes et imperceptibles aux acteurs vont à l'encontre des buts affichés et des volontés de sens commun. L'exemple emblématique, et le mieux connu en France, de ce travail de désenchantement fut le fait de la sociologie contemporaine de l'éducation avec les travaux de Pierre BOURDIEU et de son équipe sur le rôle de l'école dans la reproduction des inégalités sociales. Un autre exemple, moins connu celui-là est le fait de la sociologie américaine des professions. Les premiers efforts de la sociologie des professions américaines furent consacrés à un objectif un peu semblable. Aux Etats-Unis, une législation (le Taft Hartley Act) sépare nettement les ''profession'' (médecins avocats, etc.) qui exercent des métiers nobles, fait de dévouement à la cause du prochain, et qui peuvent s'organiser en
groupements ou en ordres professionnels, des simples "occupation"

- des

métiers triviaux seulement

déterminés

par l'appétit

du gain salarial

- qui

n'ont d'autres recours que les organismes syndicaux pour leur défense. Au début du XX ème siècle cette coupure dans le monde du travail américain apparaît comme une évidence. C'est dans ce contexte qu'émerge une sociologie des professions non conventionnelle qui va se fixer pour objectif de traiter les professions dites nobles "comme les autres", comme n'importe quelle occupation et sans plus d'égards. On imagine mal aujourd'hui le caractère iconoclaste d'un GOFFMAN comparant le métier de médecin à celui de garagiste ou d'un HUGHES mettant côte à côte une monographie sur les infirmières et une autre sur les prostituées... La démarche adoptée par ces sociologues américains est connue en France, sous le nom d'interactionnisme symbolique. Ce type de travaux a d'ailleurs été importé avec succès dans la dernière période par de nombreux sociologues français qui ont eu à traiter de la modernisation des services publics et de la place qu'y jouent les usagers (WELLER J.M., 1998)

I Allusions successives aux travaux de Bourdieu, de Thévenot et Boltanski, et de l'école de l'interactionnisme symbolique de Goffinan. Notons que ces problématiques sociologiques ont été quelquefois mobilisées par certaines équipes de recherche de ce programme.

40

Notre programme de recherches sur les professions de l'intervention sociale va un peu dans le même sens. Plusieurs des ingrédients du problème traité sont assez identiques. Certaines spécialités du travail social se donnent à voir comme des "professions", au sens américain du terme. Ce sont, elles aussi, des activités "nobles" fondée sur une éthique de l'aide et de la compassion envers autrui. Elles peuvent revendiquer certaines des caractéristiques qui définissent l'autonomie des groupes professionnels: la fermeture par le numerus clausus, l'existence d'un code de déontologie commun, une certaine maîtrise de l'appareil de formation, etc. Toutes ces caractéristiques ne sont cependant pas vraiment achevées et certains sociologues ont pu parler à leur endroit de "quasiprofessionnels" En effet leur situation statutaire - ils sont majoritairement des salariés - ne leur donne pas vraiment l'autonomie à laquelle peut aspirer un véritable groupe professionnel. D'autre part, ces différentes corporations ne disposent pas de tous les attributs qui fondent une profession. La fermeture du champ professionnel n'est pas achevée, car de nombreux outsiders, à commencer par certains bénévoles, peuvent prétendre y intervenir. Le code de déontologie n'est pas totalement défini (seuls, les assistants sociaux disposent d'un tel code opposable juridiquement). La maîtrise du référentiel scientifique et technique, l'un des apanages de la profession, n'est pas totale non plus. Car, en France, le travail social ne constitue pas une "discipline" autonome et de nombreuses spécialités se sont succédées et se sont combinées pour assurer une tutelle intellectuelle (et souvent institutionnelle) sur les pratiques du travail social: médecins, magistrats, psychologues et psychanalystes, sociologues, et même désormais, économistes interviennent dans les formations, assurent des fonctions d'expertise dans le champ social et président aux destinées de nombreux conseils d'administration des institutions du secteur.. Malgré ce caractère inachevé, les termes du problème étaient sensiblement les mêmes. Il nous a donc fallu aborder les différentes professions sociales "comme les autres activités" et, donc faire comme si le travail social, avec toutes ses caractéristiques et toutes les images familières qui lui sont attachées, étaient comparables à toutes autres formes de service à la personne ou aux communautés locales. C'est la raison pour laquelle nous avons choisi de lui substituer le terme d'intervention sociale. On mettait donc de ce fait au même rang les insiders, ceux dont on sait qu'ils font partie du groupe des professions sociales labellisées, ceux que certains chercheurs du programme ont nommé les travailleurs sociaux "canoniques", et différentes catégories d'outsiders, ayant une occupation salariée dans le champ social mais

41

n'étant pas habituellement repérés comme des travailleurs sociaux à part entière. Ensuite notre démarche a consisté à moins s'occuper des statuts, des titres et des diplômes, bref à la façon dont les diverses professions se "donnent à voir", et se situent les unes part rapport aux autres, qu'à se pencher sur ce qu'elles "fabriquent" en tentant de cerner au plus près les contenus d'activité des 500 salariés qui ont fait l'objet de cette enquête. Ce choix méthodologique a paru d'autant nécessaire que les différentes professions sociales rechignent souvent à exposer la nature concrète de leur activité (au nom d'une éthique du secret ou d'un hermétisme des savoirs et des pratiques professionnelles), alors qu'elles sont promptes à revendiquer des identités professionnelles singulières. Nombre des travaux sociologiques antérieurs consacrés au travail social ont, d'ailleurs, contribué à ce déséquilibre entre analyse des pratiques et analyse des
représentations professionnelles
1

C'est bien dans cette perspective que les équipes de recherche ont tenté de délimiter les activités de l'intervention sociale et que notre analyse statistique commune2 a choisi, dans un premier temps de privilégier ces activités comme un facteur clé. Cette manière de faire de la sociologie des professions nous a conduit à relever quatre mutations essentielles affectant le champ des professions sociales: . Une illisibilité accrue des cloisonnements professionnels traditionnels, car l'analyse des activités permet de montrer que ces cloisonnements ne correspondent plus vraiment à une division technique du travail d'intervention sociale. Malgré les titres et les rattachements à des corps professionnalisés, les salariés de l'intervention sociale peuvent être affectés à des postes qui n'ont plus tout à fait de spécificités particulières. Ceci est bien marqué par la disjonction désormais établie entre les titres et les diplômes détenus par les intervenant sociaux et les appellations des postes utilisées par les employeurs (L'exemple symbolique de ce mouvement de "déprofessionnalisation" étant la réunion sous le même vocable "d'assistant socio-éducatif' dans la
I

On songe ici aux travaux réalisés dans le sillage de Pierre Bourdieu, pour l'essentiel

consacrés à un dévoilement des modes de distinction professionnelle (cf. les ouvrages de Francine Muel-Dreyfus (1983) et de Jeannine Verdès-Leroux (1978). 2 Voir BEYNIER Dominique et CHOPART Jean-Noel, chapitre 1/3 in "Mutations du travail social", op. cit.

42

Fonction publique territoriale, des assistants sociaux et des éducateurs

spécialisés - qui possèdent pourtant des identités et des traditions

.

.

. .

professionnelles historiquement bien distinctes). Le constat d'une évolution sensible du rapport numérique qui s'établit en faveur des intervenants sociaux au contact direct du public (le front office), très souvent de plus faible qualification (niveau IV ou V, voire VI) au détriment des intervenants de niveau III qui constituaient, il y a peu, la figure centrale du travail social avec les quatre professions canoniques, assistantes sociales, éducateurs spécialisés, animateurs socioculturels et conseillère en économie sociale et familiale, et qui sont désormais de plus en plus fréquemment affectés à des tâches de contrôle, de gestion administrative, de conception et d'animation de programme (back office). Une forte pression sur le secteur social pour accueillir les emplois aidés (CES, emplois-jeunes, etc.). Ce qui constitue dans certains secteurs un fort risque en terme de déqualification des postes. Un retour des métiers de la proximité et du domicile, souvent construits sur l'expérience personnelle du salarié et ses caractéristiques intrinsèques (femme, mère de famille, résident, appartenance ethnique, appartenance générationnelle, etc.). Enfin, et nous dirions volontiers surtout, le passage progressif d'une gestion des emplois sociaux par la qualification collective à une gestion par la compétence individualisée qui expliquent que les trajectoires professionnelles s'individualisent, que la concurrence entre insiders et outsiders peut parfois avoir une certaine réalité, et donc, que les référentiels collectifs en matière de division sociale du travail d'intervention sociale évoluent considérablement. Cette tendance est d'ailleurs déjà instituée dans certaines conventions collectives du secteur (convention des organismes de Sécurité sociale) selon lesquelles les critères individualisés d'évaluation de la compétence (établi au moyen de l'entretien annuel entre le salarié et sa hiérarchie) remplacent les anciens critères de la qualification professionnelle et de l'ancienneté pour la gestion des carrières.

Cependant ces résultats ne peuvent s'étayer sur la seule observation des activités concrètes exercées par les différentes catégories d'intervenants sociaux. Le rapprochement avec la sociologie américaine des professions que nous évoquions s'arrête là. L'ethno-méthodologie interactionniste a pour principe de scruter avec attention ce qui se fait et ce qui se joue lors de la rencontre entre les individus. C'est à partir de cette observation, à la périphérie des organisations, dans le moment de la rencontre avec le public que peut se reconstituer une logique d'ensemble qui dit le sens des

43

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.