L'illusionnisme, une réalité du discours politique

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Comment s'expliquer que le visible ne nous soit pas immédiatement perceptible ? Par quel artifice nous l'a-t-on ou se l'est-on dissimulé ? Il en est ainsi du discours d'influence dans les médias, arme privilégiée du personnel politique. Peu certain de convaincre par le seul énoncé de sa vérité, il use des formes d'une rhétorique simple mais efficace. Les "cibles", téléspectateurs et auditeurs, peu entraînées à ces usages, pressentent bien quelques manoeuvres tout en se sachant incapables d'apercevoir, au-delà des formes pleines, le vide des contenus...
Publié le : dimanche 1 mars 2009
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EAN13 : 9782296218789
Nombre de pages : 240
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L'ILLUSIONNISME, UNE RÉALITÉ DU DISCOURS POLITIQUE

Du même auteur

Roudière G. Mieux s'exprimer pour convaincre et agir, Paris ESF éditeur (1997) Roudière G. Décrypter les débats télévisés pratiques), Paris, ESF éditeur (1999) Roudière G. Traquer le non-dit quotidien), Paris, ESF éditeur (2002) (outils et

(une sémantique

au

Guy Roudière

L'ILLUSIONNISME, UNE RÉALITÉ DU DISCOURS POLITIQUE

L'IfCmattan

<9L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.\ibrairieharmattan.com harmattan I@wanadoo.fr diffusion .harmattan@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07690-7 EAN : 9782296076907

LE « PARLER VRAI» (de A. Laguiller à N. Sarkozy)

« J'appelle un chat un chat et Rollet un fripon» Boileau

La forme, voyez-vous, la forme... (Beaumarchais) Il est bien connu qu'en matière de discours politiques, la forme supplante le fond, surtout en périodes électorales; sur la forme, tout a été dit; autant dire rien. Le contenu consterne trop souvent, dit-on, par ses flous, ses exubérances, ses incertitudes. Les moins amicaux y perdent la foi, les plus vindicatifs en dénoncent l'idéologie, les plus lucides, la minceur. Les candidats visent au radical, à l'absolu, à l'exhaustif; ils échouent sur l'ineffable. Faute de le développer, ils enveloppent l'indicible. Ils le délivrent en paquet cadeau. C'est ainsi que le reçoit l'électeur, avec l'émerveillement propre aux enfants devant la munificence et le mystère des emballages gros, toutefois, de déceptions subséquentes. S'il n'en était ainsi, si le fond l'emportait sur la forme, verrait-on sans s'en indigner un ministre refuser aujourd'hui la privatisation d'un Service public et quelques mois plus tard, élu président de la République, se déjuger et la favoriser? Accepterait-on, sans le chahuter, d'entendre le même s'engager comme l'homme du pouvoir d'achat et quelques semaines plus tard déclarer que les français seraient bien sots d'y croire alors que les caisses sont vides? Une excandidate aurait-elle pu avouer, sans risquer la lapidation, son désaccord à propos d'une mesure portant le SMIG à 1500€, mesure qu'elle défendit avec conviction durant la campagne? Alors les électeurs cassent leurs jouets et décident l'abstention. Les raisons en sont obscures. Elles naissent de la pensée confuse qu'ils sont trompés, que le Père Noël n'a pas puisé dans la bonne hotte, que les emballages n'emballent que du vide à moins que les politiques ne se soient appropriés le meilleur. Bref, ils se savent manipulés sans pouvoir, pour la plupart d'entre eux, distinguer où se situe la manipulation. Pour cause! Par la volonté du discoureur, ils accommodent sur le contenu. Ils oublient de s'intéresser à l'emballage. Et

l'essentiel de la manipulation est là, dans les artifices du discours. Lorsque, par exemple, N. Sarkozy martèle devant tous les micros qui s'offrent à lui: «Pour donner du pouvoir d'achat, il faut réhabiliter le travail» il dit au fond vous pouvez mieux vivre et je vous en offre le moyen; peut-être à la légère - mais le président Sarkozy avance-t-il rien à la légère? - il avance que le pouvoir d'achat est directement lié à la masse des efforts consentis par les salariés au travail. Ce faisant, le bonhomme schématise, ébauche un raisonnement simplifié, construit une causalité que fonde un corps de doctrines accessibles aux seuls initiés. Il s'appuie sur des présupposés escamotés; il invoque la croissance; ilIa hisse à hauteur d'une impérieuse nécessité; il en souligne l'indispensable continuité; il veut ignorer et laisser ignorer combien cette conviction est aujourd'hui décalée, hasardeuse et suspecte aux yeux de chercheurs et de citoyens de plus en plus atteints par le virus du soupçon; il présuppose encore que travail et valeurtravail se confondent, que le « travail» se dégrade et que ce sont les travailleurs eux-mêmes qui le dégradent... Car le pouvoir d'achat dont il est question est essentiellement celui des salaires et rémunérations. Avec habileté, le président en exclut les pensions de retraite dont le poids, cependant, n'est pas négligeable en tant que rouage de l'économie; visiblement, il ne sait qu'en faire. Avec les salariés, il tient le filon. Il insiste, il recommande, il avertit, il proclame les travailleurs, trop peu zélés, responsables de leur sort. Il les veut donc artisans de son amélioration. Il les exhorte à plus d'ardeur et de courage. (<< aide-toi, Sakozy t'aidera» résume un ironiste). Le président simplifie car, avec l'énoncé d'une causalité directe (travail accru-pouvoir d'achat accru), il ne dit pas que d'autres, tout aussi autorisés, ne voient pas les choses ainsi; en parler serait polémiquer. Le président a réponse à tout y compris aux questions qui ne lui sont pas faites; voilà

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pourquoi il peut taire tous ceux dont le pouvoir d'achat a considérablement augmenté sans travailler plus; sans compter ceux qui le constatent au réveil. Pas davantage ne dit-il mot de ceux qui n'entrevoient aucun changement malgré de lourds efforts; non plus de ceux qui voudraient bien travailler et ne le peuvent faute d'emploi ou de mise en retraite anticipée, pas plus de ceux qui ne peuvent plus travailler car en retraite et dont le pouvoir d'achat se dégrade tout autant... Interrogé par des journalistes déférents, il s'emploie à naturaliser un lien entre plusieurs propositions pourtant aussi peu naturellement liées que possible. Il y est aidé souvent par la naïveté ou le besoin de croire de son public, peut-être par son ignorance, voire par une moqueuse indifférence quand elle n'est pas désabusée. Plus généralement, avec la complicité plus ou moins tacite de la plupart des médias et l'usage de figures de rhétorique anciennes mais toujours actuelles, les acteurs politiques s'emploient à fausser la compréhension de leurs électeurs et leur faire gober sans trop de questions, que « le monde étant ce qu'il est» et « la mondialisation à nos portes », les carottes sont cuites et les mortels bien mal lotis . Reste donc plus qu'à illustrer ces usages abusifs de la forme et des us et abus de ces pratiques. Prenons pour autres exemples ces entrées dans le discours ou dans le débat par lesquelles passent A. Laguiller et MG. Buffet lorsqu'elles prononcent: «j'appelle un chat un chat ». Déjà, on sait qu'elles s'écartent du sens premier dévolu à l'expression par Boileau pour lequel «j'appelle un chat un chat et Rollet un fripon» signifiait que, lorsqu'il s'agit d'accuser un fripon de friponnerie, on n'a pas à tourner autour du pot; y suffisent un brin de courage et de franchise. N. Sarkozy, lui, utilise une tournure qui interdit toute discussion, tant l'énergie qu'elle dégage intime à l'auditoire comme aux journalistes le silence le plus respectueux. Que de détermination ne faut-il pas, en outre, pour clamer devant 11

des millions de téléspectateurs: « disons les choses comme elles sont» formule tout aussi prometteuse que celle qui court les cafés du commerce et que résume l'impérissable « ne cherchons pas midi à quatorze heures! ». L'audace de tels propos, aussi bien chez nos candidates de gauche que chez leur rival de droite, mérite qu'on s'y arrête, ne serait-ce que pour en constater légèreté et artifice et montrer néanmoins qu'ils ne sont pas sans effet sur leurs auditeurs et peut-être, plus tard, sur leurs électeurs. Outre qu'elles permettent à l'orateur de se fondre, à l'aide de ce parler populaire, dans la masse à laquelle il s'adresse, ces formules lancent une attaque en règle de la forme du discours et toute forme de rhétorique. Réduisant la formule (le fripon en a disparu), ces dames en élargissent le sens et le modifient. Elles dénoncent ainsi quantité de choses dignes de l'être à leurs yeux, langue de bois, effets de style, approches intellectuelles etc. Même recherche chez l'ex-ministre de l'Intérieur qui prône la simplicité et la vérité du dire « comment sont les choses» et leur unique manière d'être (car la simplicité exige l'unicité...). Manifestation de défiance? Souci de parler vrai? Récusation de la forme par des moyens qui en seraient forcément affranchis? Le langage de la vérité ne connaÎt-t-il qu'une seule voie? S'agit-il de lever toute hypocrisie, de simplifier, de se mettre à portée des auditeurs? Mais l'utilisation de ces formules ne constitue-t-elle pas en elle-même un détour? N'y-a-t-il pas alors excès de langage et, pour finir, abus de confiance en donnant à croire que l'hostilité à la forme est un gage du parler vrai? Il nous est donc proposé d'entrer directement dans la substance du propos à l'exclusion de sa forme, de son enveloppe, des filtres placés là par les censures sociales, les contraintes grammaticales, l'effet recherché, les subtilités esthétiques, les nécessités et la multiplicité des sens. C'est la garantie offerte à l'électeur téléspectateur qu'il comprendra 12

tout ce qui sera dit, que les embarras du langage ne pourront entraver l'intégrité du propos. C'est le mot nié en tant qu'écran à la relation et la compréhension. C'est l'illusion que le langage n'engage en rien l'expression de la pensée, qu'il y est étranger et que la matière, la substance du discours peut être présentée, offerte sans entremise (dire les choses comme elles sont c'est feindre les taire pour ne s'attacher qu'à les montrer ou prétendre les montrer); c'est le rejet d'une forme qui n'aurait d'autre portée que de brouiller la clarté, la sincérité, l'authenticité du message. Les choses étant ce qu'elles sont, les dire comme elles sont et, parce qu'un chat est un chat, appeler un chat un chat, c'est rejeter la richesse de l'expression, la nuance de la pensée; c'est confier à l'épaisseur brute du discours d'en garantir la justesse et la légitimité. En bref, c'est imaginer pouvoir transférer tout propos d'un individu à un autre sans l'exposer aux aléas du sens, non plus que le soumettre aux imperfections de l'énoncé comme aux incertitudes de l'interprétation. On ne peut, de surcroît, s'interdire d'attribuer à l'emploi de ces formules une sorte de volonté de rassembler tous ceux que la forme du discours rebute; ceux qui rejettent, pour ne les point dominer, toutes les finesses de la pensée et les subtilités de son énoncé; toute cette partie de la population peu entraînée aux pratiques langagières, population qui, bizarrement, est aussi courtisée par JM Le Pen lequel ne mésestime pas les artifices de la forme, qui a fait de la maîtrise de l'imparfait du subjonctif une condition de la francité. Curieusement, nos candidats à la présidence n'hésitent pas (étourderie, inconscience, choix tactique?) à utiliser une forme indirecte pour proclamer qu'ils diront directement et sans fards les vérités dont ils seraient les seuls détenteurs. Si l'on admet l'idée qu'il est plus simple de passer par des raccourcis pour signifier, aussi simplement que possible, ce que l'on prétend faire comprendre, on ne peut ignorer que ces

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mêmes raccourcis se prêteront eux-mêmes à l'interprétation. Ils ne sont pas innocents. Ils ne sont donc pas dépourvus d'une dose de complexité. Précisément, avec le mot chat dit au premier degré, on émet la conviction qu'il sera exclusivement question de chat. On prétend, bien naïvement, nier la complexité du sens en posant l'évidence d'une fusion totale de la chose (appelons un chat) et du mot (un chat). Ne sait-on pas, toutefois, que l'erreur commise d'assimiler le mot à la chose accroît la confusion? «Ceci n'est pas une pipe» prend la précaution d'écrire Magritte sous sa fameuse représentation d'une pipe; «le mot chien ne mord pas» constate le sémanticien, montrant, l'un et l'autre, que l'image d'une pipe n'est pas plus une pipe que la carte n'est le territoire et que le mot n'est l'objet.. On sait bien que les chats de la réalité sont multiples et que le politique qui dit appeler un chat un chat n'a rien dit de cette réalité mais s'est contenté d'en réduire la complexité à l'étroite perception qu'il en attribut, aux électeurs. N'use-t-il pas ainsi, par abus de langage, de tours de passe-passe abolissant la polysémie des termes, la complexité de la pensée, le sens qui se cache derrière le sens tout autant que celui qu'y met l'interlocuteur? Comment savoir de quelles choses parle N. Sarkozy qui affirme les dire comme elles sont? Que savoir du comment elles sont ou ne sont pas? Forçant la naïveté, le besoin de croire, l'impatience, l'exaspération, les attentes, la soif de lendemains meilleurs de son auditoire, ne construit-il pas une vérité en peau de lapin qu'on sera prié de prendre pour fourrure de vison? Enfin, chacun sait que ces raccourcis de langage empruntent au populaire et qu'il y a, chez l'orateur qui les met en oeuvre, une sorte de discours implicite pour faire peuple. L'EFFET en est considérable par deux raisons d'inégale importance. N'insistons pas sur la première qui consiste, en 14

parlant « populaire », à marquer la volonté de persuader que, plus encore qu'appartenir au peuple, l'on est peuple, que l'on en sait la langue et que l'on en comprend la misère et que... et que... et que... Mais l'essentiel n'est pas là car, contrairement aux candidats issus du peuple, N. Sarkozy, lui, sombrerait dans le ridicule en forçant ainsi la note. L'essentiel réside dans la seconde raison, dans le fait que nos orateurs, par cette communication sur la forme de la communication, créent une rupture (et le ton y ajoute encore). Il y avait l'avant «j'appelle un chat un chat» il y aura l'après; rien ne sera non plus comme avant « disons les choses comme elles sont» et l'après différera de même. Ce qui sera dit ensuite sera entendu d'une oreille plus favorable et plus attentive. On a créé chez l'auditeur un préjugé favorable puisque la forme est récusée au profit du parler vrai (qui, bien sûr ne serait pas une forme! ! !); le fond est annoncé sans fard comme compréhensible et le sens préhensible directement, «concrétisé ». L'aspiration au concret (il suffit pour s'en convaincre d'entendre les participants ou les auditeurs: «concrètement, que voulezvous dire?» demande celui-ci. «Comment ferez-vous concrètement... ? » interroge celui-là, « où trouverez-vous le financement de telles mesures s'étonne tel autre), l'aspiration au concret participe de cette tentative de symbiose qui laisse croire que l'orateur et son destinataire échangent par transmission de pensée. On donne à voir, à toucher à sentir plus qu'à penser. Rupture encore avec les autres, les concurrents qui n'ont qu'à bien se tenir, eux que ne traversent pas de telles subtilités. On voit dans cette pratique une élimination par anticipation des rivaux puisque le monde des prétendants est ainsi divisé en deux: ceux qui appellent un chat un chat et qui disent les choses comme elles sont et les autres qui traînent un sacré handicap, qui ne disposent ni de la vérité ni, la tenant, de la faculté de la montrer nue.

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Le propos est subtil qui revient, par la forme, à révoquer la forme, à user de la forme contre elle-même, à opposer le langage au langage. La forme comme instrument de rejet de la forme, voilà réunis les éléments d'un paradoxe, figure argumentaire la plus aboutie de la mystification des esprits simples ou peu entraînés. Comment l'auditeur confiant et désarmé, s'y retrouverait-il? Comment pourrait-il, alors même qu'on lui annonce la simplicité, identifier cette figure éminemment complexe qu'est le paradoxe? Comment l'électeur pourra-t-il, dès lors, apercevoir qu'on le mystifie? L'objet de cet ouvrage est justement de proposer au lecteur, peu familiarisé avec cette approche, de repérer plus facilement quelques figures d'une rhétorique au quotidien du discours politique télévisé, écrit, structuré, façonné et joué dans le souci de lui plaire et d'emporter ainsi l'adhésion de l'électeur qu'il est aussi et qui, tôt ou tard, se prononcera sous influence. Le choix ici présenté n'est pas exhaustif; les figures étudiées sont les plus récurrentes aussi bien dans les discours que les débats. Le texte pourra apparaître parfois (et inutilement) engagé; comment pourrait-il ne pas l'être dès l'instant qu'il prétend recenser et dénoncer des pratiques suspectes de volonté d'influence voire de manipulation?

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L'ETERNITE,

MONTRE EN MAIN

(Le paradoxe)

Je n'aime pas les épinards et heureusement car si je les aimais j'en mangerais et j'aime pas ça!

Paradoxe

et mystification

Or un jour, une équipe de radio (<< bas si j'y suis »), Là excédée par les sondages et subodorant qu'il en était de même dans la population, décida de sonder quelques passants à propos des sondages. Sans doute s'agissait-il surtout de montrer que le fait que l'on participe à un sondage n'atteint pas immédiatement le niveau de conscience. En voici l'illustration: Le journaliste: Êtes-vous pour ou contre les sondages? Le sondé (candide) : Je suis contre Le journaliste: accepteriez-vous de répondre à un sondage? Le sondé (candide): Je refuserais (<< bas si j'y suis» Là France Inter le 20-11-2006) Nous sommes ici au coeur même du paradoxe, cette figure qui réussit à allier la chose et son contraire (répondre au sondage tout en affirmant refuser d'y répondre). Le paradoxe de celui qui s'avoue menteur, en est une autre illustration; on ne peut croire qu'il est menteur puisqu'il se dit menteur et ment donc en disant qu'il l'est (donc ne l'est pas); mais pour ne l'être pas, il aura dû mentir alors il l'est. Le paradoxe devient une construction qui bafoue la logique du bon sens dans la mesure où elle articule simultanément deux propositions incompatibles dont on finit par perdre le sens. Il tourne au jeu de l'esprit qui souvent dit plus sur celui qui le forme que sur la matière traitée. Notre illustration sur les sondages révèle encore une des propriétés du paradoxe. Il dissimule ce qu'il est. Le cas cidessus qui laisse croire à nos sondés qu'ils répondent uniquement à des questions sur les sondages et donc sont, ipso facto, en recul, installés en position d'analystes, d'observateurs, leur interdisant d'apercevoir qu'ils sont sondés et qu'ils répondent à un sondage tout en affirmant qu'ils refuseraient de le faire. La mystification n'est possible que parce que la victime n'est sûrement pas entraînée à lire le

paradoxe lorsqu'il se présente ni à situer le registre d'accommodation cher à R. Barthes (sur le questionneur plus que sur le questionnaire). Ce regard peu habituel, nous le concédons, aurait permis au sondé d'interroger le sondeur sur les questions qu'il pose et de dévoiler le pot aux roses. Les paradoxes foisonnent dans la littérature; citons en quelques uns: «La perte du croyant, c'est de rencontrer son église» R. Char «La roue de lafortune lui a passé sur le corps» J. Renard «Le propre de l'homme n'est pas de vivre libre en liberté mais libre dans une prison. ».C. Malaparte. Paradoxe et humour Cette réflexion de 1. Renard « il a pour lui l'éternité, montre en main» que complète W. Allen avec son « l'éternité c'est long, surtout vers la fin» nous entraîne dans l'univers du non-sens qu'ont durablement fréquenté des humoristes tels A. Allais, P. Dac, F. Blanche, Léo Campion, P. Desproges, W. Allen... L'écrivain comme le cinéaste prennent un concept parfaitement admis comme excluant toute limite (l'éternité) et, après l'avoir accepté en tant que tel, s'empressent de le déjouer et d'en détourner sinon d'en contrarier le sens en lui fixant une durée (<< ...montre en main », «... surtout vers la fin »). Le paradoxe, une tactique parfois pertinente Au cours du débat avec N. Sarkozy, S. Royal a choisi de se placer sur le registre de l'indignation pour dénoncer une volonté tardive d'intégrer les jeunes handicapés dans le système scolaire. Elle aurait pu tout aussi bien montrer le paradoxe d'une situation qui consiste à prétendre réaliser aujourd'hui ce qu'elle-même avait mis en place quelques années auparavant et que le gouvernement auquel appartenait 20

N. Sarkozy, aurait (selon le dire de sa contradictrice) purement et simplement laissé à l'abandon. Mais on voit que le second choix aurait consister à traiter par la dérision, c'est-à-dire par la rationalité - laissez-moi rire, vous prétendez réaliser ce que vous avez contribué à détruire - ce que Mme Royal a sans doute jugé plus profitable à sa cause de traiter par l'irrationnel, en touchant la fibre de l'émotion. Elle se garantissait ainsi (en admettant sa colère calculée, tactique) un plus large consensus et notamment celui des mères. Nombre de réactions immédiates montrent que le choix ne fut pas forcément le meilleur (<< indignation surjouée, insistance maladroite, fausse sincérité..). Du danger du paradoxe La pratique, même involontaire, du paradoxe peut se révéler coûteuse au politique. L. Jospin en fit la douloureuse expérience lorsqu'au cours de la campagne présidentielle d'avril 2002, cet encore patron des socialistes n'hésita pas à proclamer« Mon programme n'est pas socialiste ». Sans doute peut-on comprendre les intentions du malheureux qui prétendait montrer que le programme n'était pas seulement socialiste et qu'il s'adressait à tous les français. Cette déclaration n'eut certes pas paru scandaleuse. Mais ce qu'il annonça, lui, haut dignitaire socialiste, se présentant à la présidentielle investi par le Parti et s'engageant au nom du peuple socialiste, devint à tous, insupportable. Cet homme réputé sérieux et responsable bafouait d'un coup le bon sens et la logique. Ce paradoxe lui faisait perdre d'un coup le crédit que chacun était prêt à lui accorder. Le paradoxe l'avait discrédité. De l'utilité du paradoxe Sous l'appel qu'a lancé N. Sakozy à quelques «personnalités » de gauche, durant les jours qu'a duré la constitution de son gouvernement, pointe un paradoxe qui porte les 21

marques d'une imprudence insigne, ou peut-être l'indice d'une dangereuse précipitation à moins qu'il s'agisse de la manifestation d'un esprit passablement retors. En effet, la question que pose une telle démarche est simple: un homme ou une femme de gauche est-il toujours de gauche lorsqu'il intègre un gouvernement de droite 7 La réponse est double: soit on (ou le sujet lui-même) estimera qu'il n'est plus de gauche; s'il n'est plus de gauche, peut-on continuer de parler d'ouverture à gauche alors que le bénéficiaire ne sera plus reconnu par son bord, aura dû, pour mieux servir ses nouveaux maîtres, renier ses convictions, son passé, ses actes antérieurs (même si son président dit ne pas le souhaiter) et subira le discrédit que son choix aura provoqué chez une partie de ses concitoyens 7 Si, à l'inverse, il est toujours de gauche (et qui en décidera 7), comment le président de la République pourrait-il gouverner à droite comme il l'a assuré durant la campagne avec, dans son équipe, un ou plusieurs ministres forcément en désaccord sur de larges pans de sa politique et devant l'exprimer parce que leurs électeurs sont de gauche, que les élus ont des comptes à rendre et que le label d'homme de gauche leur est délivré et conservé par leurs partis 7 Mais l'homme étant ce qu'il est, il y a gros à parier que, tel l'apôtre Pierre soumis une certaine nuit aux soupçons des fonctionnaires romains, la plupart des hommes, ainsi récupérés, abandonneront sans remords leur maître et la cause et nieront même avoir jamais appartenu à la gauche. A moins que, plus subtilement, ils affirment, avec une tranquille assurance, ne voir aucune incompatibilité entre les orientations et choix du gouvernement auquel ils appartiennent et leur propre idéologie. Ainsi, l'échec est patent dès lors que les gens pressentis, soit s'affirmeront de gauche et refuseront toute proposition, soit les accepteront mais se retrancheront de fait de leur parti, perdront leurs attaches et ne seront dés lors plus de gauche.

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Le paradoxe, comme souvent, aboutit donc à une impasse puisque le président, afin d'élargir son gouvernement, prétend attirer des gens en raison de leurs convictions - qui leur seront une entrave rédhibitoire s'ils les conservent - ou de leurs attaches - nécessaire-ment rompues aussitôt que, ralliés, ils auront répondu à son appel Quelles intentions manifeste ainsi N. Sarkozy? Il ne s'est pas engagé dans une impasse sans y avoir mûrement réfléchi. Il sait très bien qu'un véritable homme de gauche se résoudra difficilement à prendre les risques que nous venons d'évoquer, retenu par la fidélité aux valeurs de gauche, la sincérité de ses convictions sinon par le désaveu de sa classe politique, de ses électeurs et l'aversion que suscite chez tout sujet normalement constitué, la seule évocation d'une trahison. Conscient de l'échec annoncé de cette ouverture, le nouveau président ne l'a-t-il engagée que pour témoigner auprès de ses électeurs et d'autres, de sa bonne volonté d'associer à sa gouvernance le maximum de courants politiques? Il rassurera sans doute en montrant que cela lui permet, ce faisant, de rompre avec l'attitude de J. Chirac, en 2002, qui malgré l'ambiguïté de son succès, n'avait rien tenté dans cette voie. Ce qui conforterait sa promesse de rupture avec le passé chiraquien et notamment avec les pratiques de son prédécesseur? De même embarrasse-t-il le camp socialiste qui voit étalé au jour l'avidité, l'ambition, la médiocrité et la duplicité de certains responsables, militants en peau de lapin qui ne résistent à l'appel des sirènes qu'à la condition qu'il ne leur soit pas destiné. Sans doute fera-t-on comme s'il n'y avait pas problème et comme si la masse des électeurs, déjà faits à tout, se trouveront d'autres priorités que les bizarreries (ouvrir sans ouvrir) d'un nouveau président qui ne s'embarrasse guère de contradictions et de paradoxes imperceptibles à l'oeil nu. 23

« J'ajoute qu'il est quand même extraordinaire, voici que le parlement français peut inviter n'importe quel chef d'état à s'exprimer devant lui sauf le chef d'état français. Et voici que le chef d'état français peut s'exprimer devant n'importe quel parlement du monde sauf devant le parlement français. C'est ça la démocratie? C'est ça la logique? C'est ça la concurrence? » N. Sarkozy Le paradoxe, qui est un monstre froid, ainsi dénoncé, devrait se suffire. Mais voilà que notre orateur ne s'en satisfait pas; il lui faut du sentiment; il lui faut de l'indignation; il doit soulever les foules contre ce manque de logique; sauf que la foule se contre-fiche de l'absence de logique; il est établi que les foules n'obéissent pas aux exigences de la logique formelle; la foule s'indignera si l'orateur en rajoute, fait appel au bon sens; il met d'abord les rieurs de son côté en montrant l'ironie de la situation; en outre, avec ses questions (c'est ça la démocratie, c'est ça la logique...), il clame le bon sens bafoué; il fait ainsi oublier que la disposition constitutionnelle contre laquelle il s'élève est constitutionnellement motivée; et le tour est joué. Une forme de paradoxe: l'oxymore

Oxus: piquant; moras: émoussé; mot intéressant dont l'étymologie rapproche le piquant et le mou et le voue à illustrer ce qu'il est chargé de désigner. A quelle réalité correspond-il? Existe-t-il des réalités où les contraires se rejoignent? Qu'est-ce qui est à la fois piquant et émoussé? Est-ce seulement oeuvre poétique? Nous sommes encore dans le paradoxe puisqu'on y allie la chose et son contraire et y bafoue le bons sens. Sa particularité est de juxtaposer deux termes contraires qui, parfois se repoussent (le déferlement immobile), parfois produisent l'un sur l'autre une influence, qui, par l'emprunt sémantique que chacun fait à l'autre, tout en réduisant, nuançant ou amplifiant le sens de l'un ou de l'autre, finit 24

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