L'IMAGE CANDIDATE A L'ELECTION PRESIDENTIELLE DE 1995

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L'image politique : un art de persuader. Comment s'est élaborée l'image d'un " présidentiable " à l'élection de 1995 ? Pour certains, il s'agit d'une série de mises en scène, la médiatisation construisant des personnages politiques, en positif comme en négatif. Pour d'autres, il s'agit d'une mise en mots.
Publié le : jeudi 1 avril 1999
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EAN13 : 9782296384606
Nombre de pages : 256
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L'IMAGE CANDIDATE , , , A L'ELECTION PRESIDENTIEUE

DE 1995

ANALYSE DES DISCOURS

DANS LES MÉDIAS

Collection Sociolinguistique dirigée par Henri Boyer
professeur à l'université Montpellier 3

La Collection Sociolinguistique se veut un lieu exigeant d'expression et de confrontation des diverses recherches en sciences du langage ou dans les champs disciplinaires connexes qui, en France et ailleurs, contribuent à l'intelligence de l'exercice des langues en société: qu'elles traitent de la variation ou de la pluralité linguistiques et donc des mécanismes de valorisation et de stigmatisation des formes linguistiques et des idiomes en présence (dans les faits et dans les imaginaires collectifs), qu'elles analysent des interventions glottopolitiques ou encore qu'elles interrogent la dimension sociopragmatique de l'activité de langage, orale ou scripturale, ordinaire, médiatique ou même"littéraire". Donc une collection largement ouverte à la diversité des terrains, des objets, des méthodologies. Et, bien entendu, des sensibilités.

Déjà parus
P. GARDY,L'écriture occitane contemporaine. Une quête des mots. H. BOYER(dir.) , Plurilinguisme : «contact» ou «conflit» de langues? R. LAFONT,40 ans de sociolinguistique à la périphérie.

A paraître
C. MorSE, Minorité et identités: les Franco-ontariens au Canada. L FERNANDEZ, L'Espagne à la Une du Monde (1969-1985). S. AMEDEGNATO, SRAMSKI,Parlez-vous "petit-nègre"? S. Enquête sur une représentation sociolinguistique. X. LAMUELA, angues subordonnées et langues établies. SociolinguistiL que et politiques linguistiques. M-C. ALÉN, Le texte propagandiste occitan de la période révolutionnaire. Une approche sociopragmatique du corpus toulousain.

~ L'Harmattan,

1999

ISBN: 2-7384-7685-6

Groupe Saint. Cloud
Simone BONNAFODS, Geneviève CALBRlS, Phung Tien CONG HUYEN NU, Marlène COULOMB-GUIJ.Y, Lorenz EBERLE, Céline GREGOIRE, Jean-Michel LEDJOD, Claude LEVY,Jean MODCHON, Luce PETItJEAN, Sheila PERRY, Maurice TOURNIER,Yun-Son YI CHOI, Marie Jeanne ZIMMERMANN. Laboratoire "Lexicométrie et textes politiques" Ecole normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud !NAIF - CNRS

L'IMAGE À L'ÉLECTION

CANDIDATE DE 1995

PRÉSIDENTIELLE

ANALYSE DES DISCOURS

DANS LES MÉDJAS

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques

-

Montréal Qc)- CANADAH2Y lK9 (

Déjàparus
Groupe Saint-Cloud, Présidentielle, Regards sur les discaurs Nathan, Col. "Médias-Recherches", 1995, 218 p. - "La politique 1989, 119 p. à la télévision", Mots, Les langages du politique, des sondages du journalisme d'opinion",

-

télévisés. INA20, septembre

-"Le discours
- "Rhétoriques - "Caricatures

Mots, 23, juin 1990, 127 p. 1993, 135 p. 1994, 142 p.

politique", Mots, 37, décembre 1996, 141 p.

- "Ecoutes, échos du politique", Mots, 40, septembre politiques", Mots, 48, septembre

L'orthographe de cet ouvrage applique certaines des recommandations de l'Académie française (Jaumal officiel N° 100 du 6 décembre 1990). Il pratique en paniculier une simplification d'accents et de lettres: suppression générale des accents circontlexes inutiles sur i et u et correction ou simplification de certaines graphies (ambigüe, assoie, évènement, postume, cdai...).

PREFACE

De coups de théâtre en retournements de situation, la campagne pour l'élection présidentielle de 1995 peut être lue comme un véritable thriller politique: E. Balladur, candidat Premier Ministre, est d'abord donné vainqueur des élections par la grâce des seuls sondages qui dans le même temps déclarent

J.

Chirac

vaincu,

avant

d'opérer

un chassé-croisé

entre

les deux

candidats,

aucune prévision n'ayant par ailleurs envisagé que le socialiste L.Jospin puisse être en tête du premier tour, ce qui s'est cependant produit. Les sondages, dont le fonctionnement est indissociable de celui des médias, sont les premiers perdants de ces élections. Le tropisme du pouvoir, qui en période électorale conduit bien des hommes politiques à soutenir le candidat le mieux placé dans les sondages, s'est ainsi trouvé mis à nu. N. Sarkozy, Ch. Pasqua, et bien d'autres membres du RPRet de l'UDF en savent quelque chose, eux qui, de chiraquiens convaincus, se sont découverts balladuriens, puis perdants, fuute d'avoir misé sur celui des "amis de

trente ans" qui l'a finalement emporté
'"

Les diverses "candidatures à la

candidature" qui se sont soldées par le choix de L. Jospin par les militants en congrès ont épargné aux socialistes des vicissitudes de ce genre. Thriller politique, la campagne de 1995 peut aussi se lire comme un roman psychologique que n'aurait sans doute pas désavoué l'auteur de la Comédie humaine... Mais si le débat s'est essentiellement focalisé sur ces trois "grands" candidats, la campagne en a compté six autres: R. Hue, premier secrétaire du PCF, dont le succès médiatique a donné naissance à ce que certains ont nommé la "huemania" ; J.M. Le Pen pour le FN, marqué par de graves rechutes de violence (assassinat d'Ibrahim Ali, de Brahim Bouharam, violences commises autour de la "caravane" du FN) j Ph. de Vuliers, chassant sur les terres de ].M. Le Pen avec des thèmes de campagne souvent très proches de ceux de l'extrême droite; A Laguiller, candidate perpétuelle, qui représente pour la quatrième fois Lutte Ouvrière à l'élection présidentielle; D. Voynet Qes Verts) seule candidate verte après le retrait de B. Lalonde (Génération écologie) et d'A Waechter (pour une écologie indépendante), ceux-ci n'ayant pas obtenu les 500 voix d'élus nécessaires; et enfin J. Cheminade, Monsieur X 1995, proche du milliardaire

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L1MAGE

CANDIDATE

américain ultra-réactionnaire L. La Rouche et des milieux d'extrême droite mais qui entretient soigneusement le doute sur ses appartenances politiques. La campagne a aussi donné naissance à un nouveau "genre" électoral: la déclaration de non candidature. J. Delors l'a inauguré, avec le succès que l'on sait, laissant le PS en panne de candidat avant que L.Jospin ne relève le défi; V. Giscard d'Estaing puis R. Barre ont achevé de le constituer en genre à part entière, venant eux aussi faire part de leur décision à la télévision, après un suspens soigneusement entretenu. La victoire de]. Chirac, la semi-victoire de L.Jospin et la défaite d'E. Balladur, sont aussi riches d'enseignements pour le "médiologue" que pour le politologue. EUesrappellent que "la télévision ne fait pas J'élection". E. Balladur a misé sur une stratégie tout télé. et perdu. J. Chirac a misé sur une relative diversification
médiatique, privilégié le "terrain" (ou contact direct)

-et gagné.

Au-delà des questions idéologiques, cette élection permet aussi de constater une certaine permanence dans le positionnement des électeurs: comment ne pas voir en effet que la stratégie "tout médias" et plus encore "tout télé" d'E. Balladur en 1995 est extrêmement proche de celle du candidat Chirac en 1988 et
que la diversification médiatique et la réhabilitation du terrain auxquelles

J.

Chirac a procédé en 1995 ne sont pas très éloignées de l'attitUde de F. Mitterrand en 1988, de même d'ailleurs que leur choix de privilégier la dimension sociale du discours politique? Il y aurait peut-être là matière à réflexion pour les futurs candidats à l'élection présidentielIe de 2002... Quoi qu'il en soit, les médias se sont une fois de plus retrouvés au centre du dispositif électoral sujets de controverses, désormais classiques, quant à leur rôle présumé dans la campagne; les uns, majoritaires, affirment qu'ils contribuent à dégrader le débat politique - notamment la télévision tandis que
"

les autres soutiennent l'inverse et persévèrent dans la télécratie. Nous y
reviendrons.

Rappelons par ailleurs les dispositions légales qui régissent l'accès aux médias durant la campagne. Si le législateur a interdit, depuis plusieurs années déjà, la publicité politique, la campagne de 1995 se caractérise en outre, par rapport à celle de 1988, par une forte limitation de l'affichage ce qui, ajouté au plafonnement des dépenses électorales, a entrainé un repli sur les journaux d'information ainsi que sur les magazines politiques à la radio et surtout à la télévision et, dans une moindre mesure compte tenu de leur faible audience, sur les émissions de la campagne officielle. Le CSA - Conseil Supérieur de

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l'Audiovisuel-, avec à sa tête H. Bourges à l'époque des faits, est chargé de veiller au respect de l'équilibre et du pluralisme dans l'accès des candidats aux stations de radio et aux chaines de télévision. 1 Presse, radio et télévision constituent la trinité mass-médiatique contemporaine, la télévision étant devenue le centre de gravité de cette configuration. En effet, en plus des dispositions légales et de la conjoncture propre à ces élections, qui tendent à accentuer la centralité de la télévision dans le dispositif de la campagne de 1995, la vidéosphère fait de l'image et notamment de l'image télévisée l'un des principaux vecteurs de l'information en général et du politique en particulier2. C'est donc à une reconfiguration de l'ensemble des médias autour de la télévision que l'on assiste aujourd'hui, la radio et la presse, la parole et l'écrit prenant sens et faisant sens par rapport à l'image. Non pas "ceci tuera cela", comme l'affirmait V. Hugo, médiologue avant la lettre, décrivant le combat de la pierre et du Iivre3, mais "ceci situera cela" : c'est parce qu'existent, face à l'écrit, la télévision et l'image, médias majoritaires, que cet écrit se dote d'un tel poids culturel et d'une telle légitimité. J. Chiraca su s'en souvenir,qui a refusé de faire sa déclaration de candidature à la télévision et lui a préféré une dépêche dans la presse écrite locale, aussitôt amplifiée par les médias audiovisuels. Si la sophistication médiatique contemporaine confère à la sphère politique une visibilité particulière, la construction de leur image par les politiques a toujours été une préoccupation majeure, et ce d'autant plus que les citoyens sont libres de choisir. Le Mr. Smith du film de Capra est une construction purement idéelle qui révèle a contrario la normalité des pratiques en la matière. "Image candidate" mais sans candeur ni naïveté aucune de la part des politiques.
1 Rappelons brièvement que pour ce faire, le CSA distingue entre la campagne officielle, la seule à être régie par des textes, qui débute quinze jours avant le premier tour des élections et s'achève au deuxième tour, période où tous les candidats en présence doivent bénéficier d'un accès égal à la radio et à la télévision, et la pré-campagne, qu'il fait commencer au premier janvier et durant laquelle il préconise un accès "équilibré" des candidats aux médias. Il distingue en outre entre temps d'antenne, où il est question du candidat, et temps de parole, où le candidat, ou l'un de ses soutiens, parle à l'antenne. Pour plus de précisions sur ces dispositions, voir Election du Président de la République, Rapport sur la campagne électorale à la radio et à la télévision, Les documents du CSA, CSA

Diffusion, Paris, septembre 1995, et Les campagnes électorales radio-télévisées, sous la
direction de Drouot G., Presses univeŒitaires d'Aix-Marseille, Economica, 1995 2 Sur ces notions, voir de Debray Régis, notamment Le cours de médiologie générale, Gallimard, 1991. 3 Notre Dame de Paris, Livre cinquième. Paris,

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L lMAGE

CANDIDATE

Ceux-ci, aujourd'hui comme hier, travaillent à son élaboration en prenant en compte le dispositif médiatique, qui lui-même informe - au sens de "donner forme" - ces images. C'est donc bien en termes de "stratégies croisées" qu'il convient de poser le rapport entre médias et politique, voire en terme d'instrumentalisation réciproque.
Saisir les spécificités de cette construction par et dans le jeu des médias constitue l'objet essentiel des études rassemblées dans cet ouvrage. Les articles qui Je composent portent aussi bien sur la presse et les écrits des candidats Qivres, professions de foi, etc) que sur Ja radio ou la télévision qui constitue, pour les raisons exprimées ci-dessus, le principal objet d'interrogation, qu'il
s'agisse des émissions de la campagne officielle, des magazines politiques

- 7/7,

La

France en direc~ etc ou des émissions plus exceptionnelles comme le "face-àface d'entre les deux tours, les déclarations de candidature, les "prestations" officielles, etc. S'y élaborent petit à petit ces images des candidats, ces "images candidates", êtres de papier ou simulacres audio-visuels qui, en-deça ou au-delà des options partidaires ou idéJogiques, vont ou non susciter l'empathie des citoyens. "Des regards sur des discours, des yeux à l'écoute, la difficulté et la richesse inhérentes à la communication politique d'aujourd'hui viennent de cette contradiction. (...) L'habitude est prise: les mots s'imprègnent d'images obligées; des images choisies mettent en scène des mots" observions-nous dans l'Avant-Propos de nos Regards sur les discours télévisés4, dans la lignée duquel se situe le présent ouvrage. Le constat effectué lors de l'étude de la campagne de 1988 vaut aussi pour celle de 1995 : l'emploi des mots, ici abordés dans une optique lexicométrique aussi bien que comme vecteurs de l'argumentation, se trouve donc soumis à une logique du figuraI qui remet à l'honneur "l'ethos énonciatif' dans toute sa complexité. 5 D'où l'intérêt porté au visuel et à ses jeux d'images, aux gestes des candidats, à leur corps, nul autre média plus que la télévision et peut-être la radio, ne permettant pareille épiphanie du corps politique, enfin pris au sens propre, fut-ce à son corps défendant

-

4 Groupe Saint-Cloud,

"Présidentielle.

Regards sur les discours télévisés", INA / Nathan, 1995,

218 p. 5 Le terme est emprunté à la rhétorique grecquequi désigne sous ce vocable caractère "le que doit paraitre avoir l'orateur",ceci impliquantque soient pris en compte des élémentsa priori aussi peu discursifs que la gestualité, l'expressivité, le vêtement, le cadre de
l'intervention, etc. La construction de l'image ne date pas d'hier...

PREFACE

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comme c'est le cas, entre autres, des émissions satiriques où sont brocardés les

candidats.
On s'est donc efforcé de prendre en compte l'ensemble du rituel électoral contemporain, dans la complexité du dispositif médiatique qui joue de la mise en mots comme de la mise en images, et ce depuis la déclaration de candidature des candidats au débat d'entre les deux tours, en passant par les multiples étapes intermédiaires et obligées que sont la campagne officielle, la participation aux grandes émissions télévisées ou radiophoniques, y compris dans leur revers

satirique.
Si chaque article interroge la construction de l'''image candidate" selon un angle qui lui est propre, une même interrogation court tout au long de ces réflexions: la démocratie sort-elle renforcée ou non de cette médiatisation généralisée des pratiques publiques ? Evitons d'emblée une confusion qui nous parait sous-tendre de façon le plus souvent implicite l'argumentation négative quant au rôle des médias en politique. Il n'y a pas d'un côté le politique et de l'autre les médias. L'espace public est par définition médiatisé. On refusera donc de considérer les méchants médias comme venant pervertir de l'extérieur un objet politique "en soi", positif, autonome et rationnel. En revanche, on doit effectivement s'interroger sur la redéfinition du politique imposée par un contexte médiatique à dominante télévisuelle. Il est clair que l'image impose une estbétisation du politique (du grec "aisthanestai", sentir) dont il convient de prendre la mesure, ce que chacun à sa manière s'efforce de faire dans ces articles. Nous éviterons pour notre part de considérer qu'il y a là dévoiement, voire dégradation de la sphère publique, estimant que de telles condamnations se fondent le plus souvent sur une lecture idéalisée des types de publicisation antérieurs (par le biais de l'écrit notamment), que cette dimension esthétique a toujours existé, même si elle se trouve niée par la plupart des discours sur le politique, et que le "télecteur" est suffisamment lucide pour effectuer un décryptage sans complaisance de ces "images candidates". Pourquoi en effet postulerait-on un citoyen-lecteur soupçonneux et un citoyen téléspectateur nàtf ? Telle est du moins notre conviction, l'objectif de notre ouvrage étant, audelà des interrogations de type scientifique qu'il ne manque pas de poser, de contribuer à notre manière à ce débat citoyen.
Marlène COULOMB-GULLY

Première partie

MISES EN SCÈNE

Jean MOUCHON

LES DÉCLARATIONS

DE CANDIDATURE

La singularité du système français est frappante si l'on met en regard la manière de sélectionner les candidats à l'élection présidentielle et l'élection du Président au suffrage universel. A une phase préhminaire sans règles et ouverte à la compétition désordonnée répond la procédure élective la plus directe avec l'appel à la souveraineté populaire. Pour expliquer ce hiatus peu compréhensible hors des frontières françaises, il convient de remonter aux fondements de la Cinquième République. L'arrivée au pouvoir du Général de Gaulle s'effectue après l'échec du "régime des partis" dans la gestion du pays. A la domination parlementaire marquée par l'instabilité succède un régime où le pouvoir est largement dévolu à l'exécutif. Désormais figure centrale de la vie politique du pays, le Président de la République se doit d'être investi avec la plus grande légitimité possible. L'élection au suffrage universel, acquise par procédure référendaire, répond à cette nécessité. En assurant la relation directe entre le gouvernant et les gouvernés, elle participe d'un mouvement nouveau de mise en transparence de la relation politique. Pourtant, l'ambigüité subsiste dans la phase préliminaire de sélection des candidats. Eloigné des modèles en cours dans d'autres démocraties où le vote préalable au sein des partis garantit la représentativité du candidat investi, le système français parait bien opaque. Invisible dans le cas où une forte personnalité s'impose sans conteste comme du temps du Général de Gaulle, le brouillage des procédures d'investissement des candidats se révèle, dès lors que la compétition devient ouverte. De multiples combinaisons, souvent peu attendues, ont été explorées depuis la fin de la prépondérance du parti gaulliste. En l'absence d'un cadre de référence institutionnel, les appétits individuels se donnent libre cours. Au monolithisme antérieur succède la pluralité des candidatures au sein d'un même parti, à la fidélité de parti répond parfois le soutien à des candidats externes et enfin, à la déclaration engagée et identifiable dans le paysage politique, se substitue dans certains cas l'appel d'un candidat se proclamant hors des partis. Laissée en grande partie à l'initiative individuelle, la déclaration de candidature est devenue un des genres de l'expression politique contemporaine.

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L'IMAGE

CANDIDATE

Connue du public par le re\ai des médias, et spécialement de la télévision, elle relève de choix stratégiques préalables. Il n'est pas simple en effet de se dire candidat devant une caméra. Le prétendant accomplit un acte qui postule au préalable une forme de certitude de soi. Etre candidat c'est affirmer soi-même ses capacités, c'est sortir déjà virtuellement de son statut antérieur. Par conséquent, la difficulté consiste d'abord à choisir un style énonciatif adéquat. La mise en scène de soi doit être à la mesure de ce qui est postUlé au cours de l'annonce. Dans l'entre-deux d'un statut qui s'écarte de la condition ordinaire antérieure mais qui n'est encore accessible que par la fiction des mots, l'homme politique candidat à la plus haute fonction de l'Etat a obligation de trouver le ton juste. Il ne s'agit pas que d'un jeu d'apparence. Cette opération de figuration est le premier pas de la rencontre toujours incertaine qui assure la réussite politique. Le positionnement par rapport à l'image télévisuelle et la tentative de la maitriser sont à la base des choix stratégiques de tout candidat. L'évolution des

campagnes depuis les années quatre-vingt montre une combinatoire intéressante entre des manières différentesd'apparaitre pour se déclarer. L'échec pour certains de la prestation directe, sur le mode yeux dans les yeux, a poussé au développement de dispositifs moins pressants. L'invitationà répondre à un journaliste permet de rendre le moment moins intense et évite le risque de confusion et de trouble propre au monologue, à l'exemple de François Mitterrand interrogé par Paul Amar lors des présidentielIes de 1988. Le
relâchement de la pression peut s'opérer de manière plus catégorique si l'homme politique est déjà suffisamment connu. N'ayant pas obligation d'apparaitre pour exister, il peut comme Jacques Chirac pour cette dernière présidentielle, décider de privilégier le support écrit et éviter une prestation incertaine à la télévision. Propre aux démocraties libérales, la variété des choix résulte d'un travail de positionnement préalable par l'homme politique et par ses conseiJIers en communication. Comme moment inaugural de la campagne, la déclaration de candidature ouvre une période de "surchauffe symbolique" où tout signe exhibé fait sens. Elle se doit donc, à l'instar des campagnes publicitaires, de marquer la singularité du candidat par rapport à ses concurrents. L'originalité de l'entrée en scène est attendue comme une manière "d'accrocher" le public et les médias pour qui l'effet de surprise détermine en partie l'ampleur de la couverture de J'évènement. Cette exigence n'est pas satisfaite uniquement de manière ponctuelle, elIe s'inscrit dans un projet de scénarisation global. Le temps de la campagne, l'homme politique se transforme en acteur de composition. Le plan

média retenu par ses conseiJJersJuipermet d'assurer une maitrise contrôlée de

MISES EN sCÈNE

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ses apparitions. Souvent remarquée, l'attention portée au calendrier des prestations et au choix du support (écrit, radio, télévision ou usage des nouvelles technologies) participe de cette volonté de garder une relative liberté d'action, indispensable pour décliner les traits d'une image savamment mise au point. Connaissant l'importance de l'impression produite par les signes non verbaux de ses prestations (ton de la voix, mimiques, gestualité et regards), le candidat se montre naturellement pointilleux sur la manière de mettre en scène ses apparitions. Les questions de forme prennent ainsi une place importante. Pour autant, elles ne suffisent pas à elles seules à dégager un style dans un univers défini par la logique politique. Dès la déclaration de candidature, des indices clairs du positionnement du candidat dans le paysage politique doivent être mis en avant. La référence à une famille de pensée et à ses valeurs, l'insistance à marquer le renouvellement de la démarche suivie et la présentation de sa signification symbolique ou la référence confiante aux indications des sondages constituent les bases pour élaborer une stratégie. A une époque où la vie politique est décriée et ses acteurs déconsidérés, la variété de ces positionnements reflète la tentative pour renouveler la manière de s'adresser à un public souvent sceptique et parfois même indifférent. Les élections présidentielles de 1995 constituent sans doute un moment important dans cette tentative de redéfinition: telle sera l'hypothèse avancée dans les pages suivantes pour rendre compte des déclarations des trois candidats majeurs de la compétition et de leur "couverture"médiatique.

JACQUES

CHIRAC:

RÉALITÉ DE TERRAIN

ET TRADITION

GAULLISTE

Chef de l'opposition et vainqueur des législatives de 1993,Jacques Chirac se refuse à devenir une nouvelle fois Premier Ministre en situation de cohabitation. Cédant sa place à Edouard Balladur, il entend se dégager du piège de l'exercice d'un pouvoir sous contrôle et générateur de conflits. Campé sur ses positions fortes de Maire de Paris et de député de la CO(fèze, il se prépare à l'épreuve des présidentielles dans la position du candidat natUrellement désigné de la droite. Instruit par l'expérience malheureuse de l'élection de 1988 et les risques d'aveuglement de l'exercice du pouvoir, il tente de connaitre au plus près les préoccupations des français en multipliant les voyages sur l'ensemble du territoire. Ce capital de connaissances tiré du "terrain" devient décisif lorsqu'il s'avère qu'E. Balladur fera vraisemblablement acte de candidature. A un premier

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CANDIDATE

ministre sûr de lui et soutenu par de nombreux cercles d'influence, J. Chirac se doit de répondre vite et sur la base d'une stratégie lisible, s'il ne veut pas se

retrouver marginalisé. La primauté du terrain sera le premier signe
ostensiblement affiché. Véritable cas d'école pour l'analyse sémiologique, la déclaration du 4 novembre 1994 multiplie les indices signifiants. Un communiqué à l'Agence France Presse et un entretien surprise avec un journaliste de la Voix du Nord sont les voies choisies pour transmettre la décision. Le message est clair: une ville de province plutôt que Paris, un support écrit de la presse régionale plutôt que la télévision, le jour de la Saint-Charles préféré à tout autre assurent la dimension symbolique de la candidature de J. Chirac. Habile sur un plan énonciatif, puisque la forme choisie évite les risques encourus lors d'une

apparition à la télévision, la procédure vaut surtout par l'implicite du
positionnement. Peu remarqué sur le moment, il opère un renversement des rôles. Traditionnellement, le candidat est largement soumis aux exigences des médias et des journalistes. En donnant cette forme à sa déclaration, J. Chirac veut retrouver la marge de liberté nécessaire pour se faire l'écho direct de ce qu'il sait sur l'état d'esprit du pays. Choisir un journal de province c'est exprimer sa défiance par rapport à la suprématie de la presse parisienne et à sa vision de la société. C'est aussi se ranger derrière un support de proximité reconnu pour refléter les intérêts quotidiens de la population. Le choix formel a valeur politique. Il est en cohérence avec la veine populaire du gaullisme que). Chirac pense le mieux représenter. Le message se précise par le rappel que, seul des partis de droite, le RPR se veut un parti de militants. L'enjeu des élections est ainsi circonscrit. La prise en compte de la réalité vécue sur le terrain sera déterminante. La déclaration à l'Agence France Presse se présente sous la forme d'un texte écrit. S'il décline les élémems d'inquiétude perceptibles dans les réactions de la population, il ne se présente pas comme un constat objectif. La dramatisation appuyée de la situation reprend le modèle de l'Appel du 18juin par le Général de Gaulle. Pour affirmer la primauté du politique et la puissance du chef, ce modèle joue des effets émotifs provoqués par le choc de deux mouvements contraires. L'ampleur du pessimisme relatif à la situation présente ouvre sur l'espoir dès lors qu'une volonté s'affirme pour galvaniser les énergies. Loin d'être comparable objectivement à l'Appel du 18juin puisque le pays vit en paix, la déclaration du 4 novembre lui emprunte ses éléments de rhétorique. La tonalité catastrophique est donnée d'emblée par un vocabulaire volontairement fort et recherché :

MlSESEN SCÈNE

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"dans un climat aussi délétère, le désarroi tourne vite à l'aigreur, puis au ressentiment: les pires démagogies risquent d'y prospérer"

ou "Je confort d'une tiédeur qui enHserait notre pays dans un déclin léthargique".
Dans la tradition gaulliste, ta maitrise de ta langue et l'emploi de mots rares distinguent le chef politique. Sa puissance se mesure d'une certaine manière à l'aulne de sa créativité linguistique. La singularité dont il fait preuve dans l'usage des mots donne la marque de son pouvoir sur le réel. Cette fonction mythique ne signifie évidemment pas automatiquement la réussite de l'action. Le verbe est nécessaire pour induire des effets de croyance et faire adhérer à un projet. J. Chirac emploie le procédé rhétorique pour dramatiser le présent à l'excès et pour

justifier ses propositions. Après avoir rappelé objectivement les mutations auxquellesla société françaisedoit faireface :
"les échanges de biens, de capitaux et d'informations se sont mondiaJisés, les pôles de puissance se sont déplacés, l'innovation technologique frappe de désuétUde les modes de raisonnement et d'action hérités du passé",

Il énonce un plan d'action volontariste dans la deuxième période de sa déclaration marquée par l'espoir. Là encore, les procédés rhétoriques som sollicités pour gagner la conviction. Comme tes propos du chef militaire qui expose son plan de bataille, l'énoncé annonce par sa vigueur la réussite attendue:
"le changement doit intervenir en deux phases à des rythmes différents. D'abord, la bataille contre le chômage et pour l'insertion des jeunes, la lutte contre l'exclusion appellent des réformes dans un délai de six mois, Ensuite, l'adaptation des structUres aux mutations profondes que connaissent l'Europe et le monde fera l'objet de réformes programmées et concertées ..,",
'"

Trop simples sans doute pour être objectivement plausibles, ces
propositions sont à lire sur le moment comme un marquage de territoire. La magie du verbe a pour fonction de les crédibihser. La déclaration de J. Chirac joue pleinement son rôle fondateur. Elle exalte l'action proposée par une rhétorique en décalque sur J'Appel historique du Père spirituel du gaullisme. Les difficultés du présent ne sont que bataille perdue, croire en l'avenir est possible. La réalité n'est que ce que les hommes en font; la vision lucide et raisonnée doit toujours être sublimée par une croyance collective. La tradition spiritUelle et l'écoute du terrain se retrouvent dans une même vocation mobilisatrice avant toute proposition précise sur le programme politique.

20
EDOUARD BALlADUR : SONDAGES ET CONFIANCE EN SOI

L'IMAGE

CANDIDATE

Quand il est nommé Premier Ministre à la place de Jacques Chirac, Edouard Balladur ne nourrit apparemment pas l'ambition de se présenter aux élections présidentielles. Mais sa position sur le devant de la scène politique modifie insensiblement la situation. Au fi] des mois qui passent, il devient clair que le Premier Ministre agit déjà en "Président de la République bis". La maladie de F. Mitterrand de plus en plus handicapante et l'absence de fait de J. Chirac lui donnent l'occasion d'assumer un rôle qui dépasse les bornes de sa fonction. Installé dans Je personnage avec assurance, il impose J'idée de sa future

candidature comme une évidence qu'il n'a

même

pas besoin d'énoncer. Dès lors

la machinerie médiatique s'empare de cette nouvelle donne qui devient vite l'unique objet d'attention des commentateurs. La saga des "amis de trente ans", leur rivalité haineuse dans la pure tradition des feuilletons populaires américains, nourrissent la chronique quotidienne de la campagne. Des deux personnages, E. Balladur fait figure d'étoile montante, alors que J. Chirac semble peiner à se maintenir présent malgré l'annonce anticipée de sa candidature. Jusqu'au mois de janvier il apparait en elfet que le Premier Ministre est largement favori. Les sondages qui valident cette impression jouent un rôle décisif. La plupart des éditorialistes s'appuient sur leurs résultats pour penser que l'élection d'E. Balladur est déjà quasiment assurée. Fait rare, Le Monde du 12 janvier en fait un titre de page: "Pour l'opinion, l'élection est déjà jauée". Signée par Jérôme Jaffré, directeur des études politiques de la SOFRES, cette page est particulièrement symptomatique. Elle montre comment dans cette période quelques œrdes d'influence parisiens mettent en avant une candidature avec l'apparence de la plus grande objectivité. Ce crédit d'estime, largement reconnu par la majorité des éditorialistes dans les journaux et sur les chaines des télévision, crée un climat d'euphorie qui aveugJe et joue pour certains hommes politiques proches d'E. Balladur une fonction auto-suggestive. Il est surprenant d'entendre Nicolas Sarkozy à l'Heure de Vérité du 8 janvier 1995 dire que pour la première fois dans l'histoire de la Cinquième République "un candidat a des chances d'être élu dès le premier tour". Seui le contexte permet de comprendre l'affichage d'un optimisme aussi débordant, au mépris de la traditionnelle prudence politique avant une éiection.ll reste que, comme rarement lors d'une campagne électorale, Je candidat est quasiment intronisé avant d'avoi.r concouru: le virtuel pour un temps semble prendre le dessus sur le réel.

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Après l'avoir longuement différée, E. BaIladur fait sa déclaration le 18 janvier dans des conditions qui ne manquent pas de surprendre. Ne tenant pas compte des critiques qui avaient accompagné la déclaration de]. Chirac dans son bureau de Matignon en 1988, il reprend la même mise en scène. Premier Ministre, il s'appuie sur le faste et la solennité du lieu pour matérialiser et figurer le changement de fonction auquel il aspire. S'il est vrai, comme l'a bien montré Eliséo Veron, qu'en démocratie audiovisuelle "le corps du Président est un corps au deuxième degré, un méta-corps; non pas dignité, sureté, sérénité mais mise en scène de la dignité, la sureté, la sérénité", le choix en l'occasion est inadéquat. Postulant à la Présidence de la République et non Président élu, le candidat se devait de garder un profil plus modeste. A une époque où l'homme politique a intérêt à adopter une attitude simple et marquant la proximité, la mise en scène retenue porte à amplifier les poses et les gestes du personnage haut placé, de l'officiel qui arrête un instant un travail important. Ce positionnement énonciatif crée une distance entre l'orateur et son auditoire et accentue l'expression d'une confiance en soi proche de l'auto-satisfaction. La -ç:éceptionse trouve immédiatement orientée et remet en mémoire le dessin de Plantu montrant l'arrivée d'E. Balladur à Matignon en chaise à porteurs. Inadéquat au vu du discrédit qui affecte la classe politique, ce choix s'explique si l'on considère l'argumentaire développé. Classique, la déclaration commence par la justification de la décision annoncée. Elle se réfère à la "confiance maintenue par les Français depuis vingt mois", telJe que les sondages le montre régulièrement. Pour le fond, elle transpose par un raisonnement homologique le crédit du premier Ministre en gage de réussite pour l'avenir au cas où il serait élu. Ce transfert est au cœur de tout l'argumentaire proposé. Conscient que la
"difficulté de la tâcbe entreprise"laisse penser à "l'ampleur de celle qui reste à

accomplir", E. Balladur donne pour seul projet la continuité de l'action conduite jusque-là. Il est normal alors qu'il se présente dans toute sa supériorité de vainqueur programmé. Convaincu qu'il a plus que tout autre la "capacité à rassembler le plus grand nombre de Français", il peut s'appuyer sur le fait "qu'il n'est pas le candidat d'un parti". Il peut également sans emphase, sans lyrisme, indiquer les directions à suivre pour poursuivre la bonne gestion du pays. Une énumération tranquille y suffit: "il s'agit de retrouver l'unité du pouvoir"
"il s'agit de restaurer la morale civique" etc.

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Avec sa déclaration de candidature, E. Balladur défmit sa conception de l'interaction politique. Campé dans la position du haut dirigeant, il propose une analyse et une méthode. Le ton n'est pas celui de l'adhésion et de la passion mais plutôt celui de la mesure et du raisonnable. L'action politique s'évalue par bilans progressifs comme il est d'usage dans l'entreprise. Assumant l'image du grand gestionnaire, il en appelle au respect des principes, garants de cohésion sociale et de confort de vie. La politique est définie comme un mode de gestion.

LIONEL JOSPIN:
DÉMOCRATIQUE

RECHERCHE DE LÉGITIMITÉ ET PROCÉDURE

L'élection présidentielle de 1995 marque un tournant pour le parti socialiste après les deux septennats de François Mitterrand. Le retrait du Président ouvre une période pleine d'incertitudes. Les traces des luttes internes au sein de l'appareil restent visibles et aucun dirigeant ne peut prendre l'initiative de présenter sa candidatUre au nom du parti. Face à cette situation inextricable et au vide qu'elle crée, les observateurs détournent le regard à la recherche d'une personnalité moins marquée par les conflits d'intérêt. Jacques Delors focalise leur attention. Son expérience internationale à la Présidence de la Commission Européenne, ses compétences reconnues en économie et sa liberté d'esprit par rapport à l'appareil politique constituent le capital nécessaire pour être intronisé dans le cercle des postulants possibles à l'élection présidentielle. Arrivant par ailleurs en fin de mandat dans sa fonction à Bruxelles, il devient disponible. Bien qu'aucune déclaration de sa part ne valide l'hypothèse de sa candidatUre, l'ensemble des médias la présente comme effective. La parution de son livre: "L'unité d'un homme"le 8 novembre, soit quatre jours après la déclaration de]. Chirac, apparait pour beaucoup comme un élément de preuve irréfutable de sa détermination. Dès lors commence le premier scénario médiatique de la campagne. Sur la foi des sondages, les commentateurs donnent unanimement]. Delors vainqueur de l'élection face au seul candidat de droite crédible, E. Balladur. La situation est proche de l'absurde, la compétition mettrait aux prises deux candidats non déclarés, l'un laissant entendre qu'il allait s'engager mais le plus tard possible, l'autre ne dévoilant rien de ses intentions. Le déroulement du scénario s'interrompt brutalement le Il décembre avec la déclaration de non candidature de]. Delors à l'émission 7 sur 7. La deuxième phase de l'imbroglio

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semble devoir renvoyer à la situation initiale avec la difficulté à trouver un candidat fédérateur. L'élection se fera entre candidats de droite... L'engagement de Lionel Jospin intervient par surprise, au moment où la gauche est en plein travail de deuil. Non encore légitimé comme chef incontesté du parti ou par une cote de popularité significative, il fait un choix habile et à forte portée politique. Au lieu d'essayer de passer en force en s'auto-déclaram candidat, il s'en remet à la décision de son parti. Sa déclaration du 4 janvier: "j'ai simplement dit aux responsables socialistes que j'étais prêt à mener la campagne au nom des socialistes, si le PS le décidait"prend de court ses rivaux possibles. Elle a l'avantage de définir une méthode pour sortir de l'impasse et de proposer une procédure qui privilégie l'expression démocratique. Elle s'inscrit en faux contre l'habitude des milieux politiques français à chercher l'homme providentiel. Le handicap aide à innover et à poser les jalons d'une nouvelle manière de concevoir la représentativité politique. Sa position est comprise au sein du parti. Avec l'engagement d'Henri Emmanuel/i, une véritable compétition s'engage et ouvre à l'expression des militants. Elu à une forte majorité, 1. Jospin conquiert sa légitimité sans contestation possible. Un des thèmes centraux de sa campagne est mis en avant, lorsqu'il résume la situation à la télévision, avant de se lancer dans l'épreuve au nom de tous les socialistes:

"n n'y avait pas de candidat, un

homme

ou une femme, auquel on pouvait

s'identifier et qui présente des propositions. Il y avait au contraire un débat. Ce débat s'est terminé de façon très démocratique. Il a, je crois, beaucoup touché et intéressé les Français parce qu'ils ont vu des hommes et des femmes qui leur ressemblent prendre des décisions dans les urnes: c'est un exercice de citoyenneté vivante"(JT TF1, 5 février 1995). A la place de la déclaration de candidature habituelle, souvent convenue et rhétorique, le candidat du parti socialiste substitue une leçon sur la nécessaire rénovation des pratiques dans les milieux politiques. Peu commentés sur le moment, ses propos serviront plus tard de référence à l'ensemble des dirigeants des autres partis. Ils sonnent comme une réponse appropriée au désintérêt des Français pour les jeux d'appareil en leur redonnant la possibilité de s'exprimer et de choisir dans les phases cruciales de la vie politique. Contraint de compenser son handicap de départ, 1. Jospin doit parcourir un chemin initiatique pour s'imposer dans sa famille politique et devenir son candidat incontesté. Sa situation lui interdit de reproduire le jeu habituel du candidat à une élection présidentielle au suffrage universel largement centré sur les effets énonciatifs. Elle l'oblige à analyser au plus près la demande de la

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population et à donner en retour les signes de son écoute. La forme inhabituelle de sa déclaration privilégie le message politique qui s'adresse au militant et au citoyen en leur proposant une démarche participative. L'élection présidentielle de 1995 apparait donc bien comme un moment important dans la redéfinition de l'échange politique en France. Les déclarations de candidature en témoignent. Elles ne sont pas seulement l'annonce d'une décision qui tient en haleine les commentateurs. Elles constituent un acte fort et signiftant où s'énoncent les références symboliques en même temps que sont posées les bases d'une vision modernisée de la politique. Loin de se limiter à l'exercice formel d'un passage obligé, elles ont été l'occasion de confronter des options différentes pour défmir la relation entre les dirigeants et les citoyens ou pour discuter la place à accorder à l'expertise dans la politique contemporaine. Si le résultat de J'élection indique la manière dont les messages ont été reçus par la population, on peut se demander comment les médias les ont relayés au cours de la campagne.

LA COUVERTURE MÉDIATIQUE:

L'EXEMPLE DE LA TÉLÉVISION

Même si son audience tend à s'éroder, le journal télévisé de vingt heures demeure encore en France un espace fondamental pour l'expression politique. En situation de crise, comme pendant le mouvement social de décembre 1995, son rôle devient même déterminant. Les images quotidiennes des grandes manifestations ou les interventions impromptues du Premier Ministre n'avaient pas seulement vocation informative, elles influaient sur l'évolution du conflit. Miroir de la réalité extérieure, le journal télévisé a souvent une fonction de catalyseur pour les interactions au sein de la société. Liée à une transparence plus affirmée de l'espace public, cette fonction essentielle est consubstantielle a un organisme d'information en régime démocratique. Elle ne peut cependant pas laisser penser à une stricte neutralité du média. Au-delà même de l'éventualité d'une présentation partisane ou d'un choix sélectif des acteurs sociaux appelés à s'exprimer, le journal télévisé s'appuie sur un dispositif qui modèle les formes et les contenus de l'actualité. La déclaration de candidature de l'homme politique est traitée selon un rituel bien établi. Annoncée dans le titre du journal, elle donne lieu pour les candidats considérés les plus importants à un développement conventionnel où alternent

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la forme narrative, le portrait et le commentaire. Personnage-pivot de la distribution, le présentateur introduit les reportages et gère les prises de parole sur le plateau. Monsieur Loyaldu dispositif, il a un rôle fonctionnel qui permet d'assurer la pérennité du dispositif, d'une chaine à l'autre et pour chaque déclaration de candidature. Il n'occupe cependant pas la place la plus déterminante. La présentation des faits et les points de vue des principaux acteurs politiques pendant la campagne de 1995n'a représenté qu'un aspect de la couverture médiatique proposée au grand public. Le découplage de l'information selon deux niveaux distincts a constitué la règle. A une première strate composée de l'énoncé des faits par le présentateur est adjointe une seconde, qui prend la forme d'un éclairagegénéralement fourni par le directeur de l'information ou par le rédacteur en chef (Gérard Careyrousur TF1et Arlette

Chabot à France 2). Ce discours d'accompagnement, sous couvert
d'explication, parait proche à première vue des discours d'expertise en vogue dans les sociétés à haute technologie. Mais les commentaires sur les candidats et sur l'évolution de la campagne s'inscrivent dans le contexte d'un débat collectif à forte incidence pour l'avenir. Comme pour toute parole publique en situation électorale, ils participent à la constitUtion des opinions. Répétés au quotidien et à l'adresse du plus grand nombre, le JT de vingt heures demeurant l'émission la plus regardée, ils constituent un facteur d'influence considérable. Leur contenu, pris pour un modèle interprétatif, contribue à définir la vie politique et à délimiter son espace. Caricatural, le commentaire de Gérard Careyrou au soir de l'annonce de la pré-candidature de 1.Jospin en exprime l'étroitesse de conception: "Nous allons donc suivre deux matchs, le match Balladur.Chirac pour savoir qui est le mieux: placé pour gagner la présidentielle et le match Jospin-Lang pour savoir celui qui a Ja meilleure chance de perdre, du moins si J'on en croit les sondages"(4 janvier 1995). La métaphore sportive a valeur emblématique. Systématiquement reprise par les commentateurs, elle montre la manière courante de penser le fait politique dans les médias. Selon une logique malheureusement peu compatible avec une pratique citoyenne du journalisme, la politique est réduite à un genre proche du

divertissement ou du grand guignol. La scénarisation qui est faite de
l'information, calquée sur les modèles du feuilleton et de la compétition sportive, est efficace à court terme pour retenir l'attention. Les pratiques interpellatives, les effets d'accroche, la personnalisation et la dramatisation régulièrement entretenue sont les ressorts bien Connus en marketing pour tenir un public en

haleine. Mais, dans une période de profonde mutation, ils incitent au

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