L'image sur le divan

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296308688
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L'IMAGE SUR LE DIVAN
COMMENT L'IMAGE VIENT AU PSYCHANALYSTE

Psychanalyse et civilisations Collection dirigée par Jean Nadal

L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour mainte. niren éveilla créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus: Rlve de Corps, Corps du Langage, par J. Nadal, M. Pierrakos, M.P. Lecomte-Emond, A. Ramirez, R. Vintraud, N. Zulli, M. Dabbah. Orqlité et Violence, par K. Nassikas. Emprise et Liberté, par J. Nadal, N. Rand el M. Torok, A. Eiguer, R. Major, R. Dadoun, M.P. Lecomte-Emond, H. Ramirez. La pensée et le trauma, par M. Bertrand. Mot d'esprit, inconscient et événement, par M. Kohn. La diagonale du suicidaire, par S. Olindo-Weber. Journal d'une anorexie, par K. Nassikas. Le soleil aveugle, par C. Sandori. Ferenczi et l'école hongroise de psychanalyse, par E. Brabant. Lesfantâmes de l'âme, par C. Nachin. Psychanalyse en Russie, par M. Bertrand. Freud et le sonore, par E. Lecourt. Pour une théorie du sujet-limite, par V. Mazeran et S. OlindoWeber Ferenczi. patient et psychanalyste, Collectif dirigé par M. Bertrand.

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3635-8

François

DUPARC

L'IMAGE

SUR LE DIVAN

COMMENT L'IMAGE VIENT AU PSYCHANALYSTE

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

À Chantal, Olivier et Adeline,

TABLE DESMA TIÈRES

Introduction

.....................

11 21 21 27 27 33 48 56 69
81 81 87 89 95 102 107 112 117

Chapitre 1 : Images de la psychanalyse dans les médias......................................................
A) Origines de la médiatisation de la psychanalyse. .. .. . . . .. B) Cinq grands thèmes médiatiques. . . . .. .. . . . . . .. .. . . . .. . . ...

1) 2) 3) 4) 5)

Transfert idéologique sur la psychanalyse.......... L'ère de la transparence............................... Votre bébé nous intéresse ... ... La science contre la psychanalyse? ................. Dissolutions, remises en ordre.......................

Chapitre 2 : La psychanalyse entre modèle et caricatures ; .......... A) De l'image aux idéologies ... ......... B) L'héritage de Freud: les idéologiesfondatrices. . ..
1) Le conquérant, le séducteur
3) L'ascète, le solitaire.

..........

2) La dictature de la raison...............................
. . ... . . . . . . . . . ... ... . . . . . ... . .. .. .

4) Le médecin malgré lui, et autres guérisseurs....... 5) Le fondateur d'irreligion.............................. C) Résonances d'images.......................................

7

Chapitre 3 : Des images qui guérissent.............. A) Une questiond'image.. ....... 1) L'effet placebo......................................... 2) Une imagebien malade... ...... ... .. . ... ... ... ... 3) Psychanalyseet médecine...... ... .. .. .., ... ... '" '" 4) La place de l'analyse .................................. B) Le parcours d'un psychanalyste............................ 1) Un contre-transfertmédical..........................
2) Fantasmes et publicités médicales. ... . .. .. . ... .. . ... 3) Méthode d'analyse des images....................... C) Fantasmes médicaux et cure publicitaire.. .. .. .. .. .. " 1) La représentation du malade..........................
2) 3) 4) 5) La représentation du médicament. .. .. .. ... ..... .. '" Le personnage du médecin. .. ... . . . . ... .. .. . .. .. . . '" Littérature médicale contestataire. . . .. .. .. . . . ... .. '" Valeur prédictive de l'analyse. .. . .. . . .. . .. . . .. .. . .. ..

127
127 127 131 133 137 139 139 142 143 151 151 155 157 159 161 165 171 171 174 184 188 194 194 199 209 210 214 222 229 231 235 237

D) Le placebo du psychanalyste................................ Chapitre 4 : Psychanalyse de la publicité........... A) La publicité.un rêve collectif... '" 1) L'image publicitaire.paradigme.. .... 2) Un système mythologique............................ 3) Un rêvecollectif.. ...... .. . ....... ... . . " " B) Maternités publicitaires '" 1) D'étrangesmaternités ........... 2) Figures publicitaires ................. 3) Perspectivesd'avenir .................. C) Le regnede la bête ...... 1) Une créature mi-dieu. mi-monstre................... 2) Du monstre à l.animaL...............................
3) Toujours plus vite, la séduction ou la fuite. . . .. . . .. 4) De la reproduction aux clones répétitifs............. 5) La solitude du programmé............................
D) Publicités de la crise. publicité en crise. . . . . . . . .. .. . . . .. . . .

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Chapitre 5 : De la clinique du regard à la méta psychologie de l'image J\)J\J)ençus»rélimUlaines B) J\J)ençuscliniques ... ... 1) La question du divan, regard et images ..... 2) La clinique fneudienne C) J\»CfÇUS méta»sychologiques 1) La to»ique ; l'image enœ chose et mot.. 2) L'économique; valeuf contenante de l'image 3) La dynamique; »OUfque l'image vive. . ....... a) idéologies b) figunes mythologiques c) fantasmes originaires ...... d) mécanismes de figufation
e) symboles. . . .. . . . . .. . . . . .. . .. . . . . .. . . .. . .. .. .. .. . . .

247 247 249

250
257 259 262 266 274 276 278

279
282
286

f) fonnes originaines

287

Conclusion

..

301

9

INTRODUCTION
Mettre l'image sur le divan, me dira-t-on, qu'est-ce que ça veut dire au juste? Certes le psychanalyste se sert fi un divan pour produire de l'imaginaire, pour laisser l'imaginaire de ses patients se déployer, comme dans un rêve. Mais ces images sont plutôt dans la tête, elles n'en sortent que par la parole,. ce sont des figures de langage, des images fantasmatiques suscitées sur l'écran psychique de l'analyste. Parfois cependant le psychanalyste ne se sert(l pas de son
divan,. il travaille
(l

en direct"

avec l'image, et non

en différé".

C'est alorspour lui bienplus délicat, car il est aufond un homme de la caverne (de la caverne de Platon, s'entend) qui ne voit du monde extérieur dans le laboratoire de son cabinet, que des reflets, des ombres et des formes. Les images bien souvent
l'éblouissent ,. c'est aussi le cas des voyants que l'on décrit habituellement dans la mythologie comme des aveugles (Tirésias, par

exemple). Il a soin alors de garder en tête, dans l'image qu'il se fait de son rôle et de sa théorie, lefameux divan, garantie de recul. Mais cette fois, c'est le divan qui est devenu une image, comme dans la célèbre émission télévisée d' Henri Chapier, où celui-ci ne consti-

tuait d'ailleurs guère qu'un titre et qu'un symbole.

(l

Un divan

devenu image? Vraiment, me dira le lecteur, vous voulez m'embrouiller! Je croyais que vous deviez me faire voir les images plus clairement, et voilà que vous me les rendez plus obscures, au contraire!" Ici, je demanderai au lecteur avide d'images de prendre un peu patience,. je voulais juste lui montrer à l'orée de ce livre toute la polysémie du mot image. L'image est en effet à multiples sens,

11

à multiples

résonances,

sa simplicité

apparente

cachant

une redou-

table complexité, source de toute sa richesse, et de tous ses
dangers. L'image peut servir aussi bien à la communication de l'information et de la pensée qu'à la manipulation desfoules.. à la poésie publicitaire qu'à l'intoxication cérébrale.. à l'œuvre il art, à l'idéologie destructrice ou à l' hypnose. C'est la raison de l'intérit du psychanalyste: car si l'image peut itre une forme de pensée créative, elle peut aussi entrer dans de nombreuses formes de pathologies de la pensée, etfait courir à la pensée deux dangers opposés: celui de la fzxation dans des clichés, des symboles stéréotypés, des images fétiches, et celui du débordement par la
profusion et l'agitation qui la caractérisent (par le Il zapping" de la pensée qu'elle favorise). La mort par cristallisation ou par explosion, en quelque sorte. Commençons par la définir: l'image psychique, celle qui intéresse le psychanalyste, se situe entre les deux extrimes de [' image perceptive proche de ['action et du réel, qu'elle tend à reproduire avec exactitude, et de l'image poétique ou rhétorique évoquée à [' intérieur du langage, à multiples transformations. C'est ce statut intermédiaire dans la représentation qui fait son intérêt. A plusieurs reprises, Freud évoque en effet l'idée d'une pensée par images, dont on trouve un reste dans les mécanismes

de figuration du rêve, des symboles, des œuvres d'art et des
symptômes, mais qui constitue un mode de pensée archaïque, plus proche des processus primaires de [' inconscient. Pendant longtemps, la psychanalyse française a privilégié les liens de [' inconscient avec le langage, qui est en effet l'outil majeur de [' analyse. Si André Green a réhabilité ['affect, il reste encore beaucoup àfaire pour redonner à [' image toute sa place, depuis le discrédit où l'a mise la théorie lacanienne1. Ce statut intermédiaire explique aussi le rôle positifde l'image de réanimation de la pensée, qu'elle rattache au corps, à l'affect et à la pulsion. De plus [' image est aussi un intermédiaire (un média)
1. Après s'être intéressé au stade du miroir et à l'imaginaire, Lacan a relégué l'image dans l'ombre du signifiant linguistique, lui réservant un rôle aliénant dont seul le mathème devait préserver les analystes. Heureusement, des auteurs tels P.Aulagnier, G.Rosolato et D.Anzieu, ont entrepris depuis sa réhabilitation. , 12

entre le sujet et la culture, une formation de compromis ou une zone de résonance entre les fantasmes inconscients de l'individu (fantasmes originaires, notamment) et l'incorporation par l'image

des héros et des grands thèmes mythiques qui alimentent les
idéologies de la civilisation. Cette conception explique ma position relativement nuancée vis-à-vis de ce qu'on appelle avec un peu de catastrophisme et d'antimodernisme notre I< civilisation de l'image". De même que les fantasmes ou les rêves, une civilisation de l'image ne peut être qualifiée a priori de
pathologique, tant qu'elle n'exclut pas une prise de distance et une réflexion sur l'image immédiate, tant qu'elle ne favorise pas la fixation à l'image au détriment de la pensée verbale.

N'oublions pas que pendant des siècles, la civilisation a
(/ abord été une civilisation de l'image,. la majorité de la population ignorant l'écriture, la plupart des activités culturelles étaient soutenues par l'exemple direct, la mise en scène ou le rituel, que ce soit l'apprentissage, l'artisanat où la religion. L'image avait alors un pouvoir de l'ordre du sacré. La généralisation de
l'éducation par la lecture et la diffusion de l'information écrite a considérablement accentué le processus d'abstraction symbolique aux dépends de l'image concrète. Cette évolution est malgré tout relativement récente, dans le cours de l' histoire. Peut-être cette capacité d'abstraction a-t-elle atteint une limite au niveau collectif,

au-d.elà de laquelle une souffrance a surgi, enclenchant un mouvement de régression vers l'image, ainsi qu'un rejet de ce qu'on désigne comme la froideur technologique et
l'intellectualisme excessif des technocrates. Freud avait déjà signalé, dans Malaise dans la civilisation (1929), que la répression culturelle de la sexualité, des fantasmes et de l'imaginaire ne pouvait dépasser un certain degré sans que l'individu ou la société toute entière ne tombe dans la névrose. La

forme la plus habituelle de ce

U

retour du refoulé" ,est que les

écrits eux-mêmes deviennent des idoles, des textes sacrés ,. l'idéologie est un des modes du retour de l'image à l'intérieur de la pensée abstraite.

Mais à l'autre extrême, il y a toute la question de l'appétence quasi toxicomane pour les images concrètes, la réalité virtuelle et les leurres des reality-shows,. car jamais l'image n'est à l'abri

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d'un travail de la pensée, et même lorsqu'elle se veut la simple reproduction de la perception, elle est souvent image symbolique, mythique, publicité ou idéologie déguisée. Et le refus de lapensée

abstraite constitue un danger redoutable pour la prise de
conscience.

Parmi les images que nous étudierons, nous privilégierons d'abord l'image de la psychanalyse dans les médias. Il s'agit d'une image complexe, parfois presque concrète (sous forme d'images publicitaires, de figures comme le divan que nous
évoquions à l'instant).. plus souvent une image sociale, qui tourne volontiers à la caricature. Ces caricatures sont alimentées par une vogue médiatique sans précédent. Depuis quelque temps en effet même les médias le reconnaissent: Le marxisme s'effondre, la
((

psychanalyse résiste", ou : La psychanalyse,pourquoi tout le monde y vient? " titre un hebdomadaire réputé (en dépit de
l'ambivalence profonde de ces affirmations). Sans parler des tentatives plus ou moins heureuses de la télévision, qui multiplie les émissions se voulant des psychanalyses en direct" , dont la
((

((

qualité laisse hélas souvent

à désirer.

La psychanalyse est un métier de rêve2, et un métier quifait rêver. Mais le rêve contient toujours un noyau de réalité traumatique, un reste diurne qui l'alimente. Sans le savoir, les analystes alimentent le rêve de la société au sujet de la psychanalyse, et contribuent ainsi à son image sociale. C'est là l'ombre portée de leur action sur les individus, amplifiée insensiblement jusqu'à l'échelle sociale. Que cette image soit aujourd' hui attractive ne
2. En disant cela, je ne souhaite pas seulement m'élever contre la morosité de collègues qui, à la suite de Freud, sans sa ténacité, parlent avec complaisance de métier impossible, et s'imaginent que l'estime leur sera mieux acquise en insistant sur l'aspect souffrant, obscur et dramatique de l'inconscient. Je trouve absurde de crier misère, en reprenant la rengaine des rationalistes ou des médias d'autrefois, que la psychanalyse n'en aurait plus pour longtemps, etc., alors qu'il s'agit d'un des rares métiers du XXème siècle qui, non content d'un développement régulier, est toujours en progression en France, cinquante ans après le début de sa diffusion, tant sur le plan de la demande de la société à son égard que par ses avancées théoriques et techniques.

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veut pas dire qu'elle soit sans danger, ni trace de cauchemar. On a

bien vu avec l'exemple de la psychanalyse aux Etats-Unis, combien les effets de mode peuvent hre redoutables, lorsque les attentes qu'ils traduisent sont déçus3, Porteuse de rêve, la
psychanalyse doit être porteuse fi espoir pour la société. Or, beaucoup de psychanalystes, longtemps protégés par un mur fi incompréhension bien commode, n'ont pas réalisé que leur

situation au sein du champ social est en train de changer.
Longtemps, pour les freudiens classiques, il a étéfinalement assez facile de s'abriter derrière le prétexte de l'incompréhension du grand public et des attaques des positivistes, dans une attitude de réserve silencieuse empruntée à un cadre fétichisé, renforcée à l'occasion par une théorie abstraite. Le mouvement lacanien, de son côté, malgré son aspect plus séducteur, ne pouvait
qu'aggraver cette distance par son parti-pris idéalisant et logocentrique. Dans leur ensemble, méconnaissant le rôle de l'image derrière laquelle ils s'abritaient, les analystes n'ont pas pris suffisamment conscience de la demande qui leur est adressée par la société, et se sont insuffisamment affrontés à la tâche difficile de comprendre la nature du véritable" transfert idéologique" que celle-ci, à travers les médias, est en train fi adresser à la psychana-

lyse. Je pense qu'on ne peut plus se permettre d'éluder ce travail passionnant, et ceci pour au moins deux raisons: premièrement, parce qu'il existe une demande de la société, en crise depuis la disparition d'un certain nombre d'idéologies. Certes, les crises de civilisation ne sont pas nouvelles, mais aujourd'hui on entend bien que la psychanalyse, qui a conquis sa place dans cette civilisation, participe désormais à sa compréhension. Freud n'avait-il pas affirmé qu'à l'avenir, le rôle de la psychanalyse serait au moins aussi important pour la civilisation que pour l'individu? De toutes façons, qu'ils le veuillent ou non, qu'ils y aient réfléchi ou non, les psychanalystes ne pourront éluder cette demande. On en voit déjà un certain nombre qui se précipitent, ravis d'occuper le
3. Aux Etats-Unis, après une mode excessive et trop rapide, la psychanalyse, contrairement à ce qui se passe en Europe, vient maintenant loin derrière les chimiothérapies, et les thérapies comportementales ou cognitives.

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devant de la scène, se prendre pour des journalistes ou des
hommes de pouvoir, et tenter de profiter de la vogue médiatique;

ce qui en soi ne serait peut-être pas grave, si ce n'était qu'ils
semblent souvent n'avoir strictement rien à répondre de nouveau, et aucune méthode précise pour travailler cette nouvelle demande

(hormis de se soumettre, pieds et poings liés, aux méthodes
pourtant contestées des médias). En second lieu, même ceux qui ne se sentent pas personnellement attirés par cette tâche doivent comprendre qu'une telle réflexion est indispensable pour pouvoir continuer à travailler avec des sujets particuliers. Comment l'ombre de l'image sociale de l'analyste n'influerait-elle pas sur les modalités du cadre de
chaque cure, du transfert et du contre-transfert, surtout quand on connaît lafacilité qu'ont certains patients à y déposer leurs plus solides résistances? Enfin les lacunes de la théorie elles-mêmes sont souvent liées à des collusions inanalysées entre les idéologies inconscientes de l'analyste et celles des sujets qui viennent le consulter. Mais l'image vient aussi au psychanalyste, comme elle vient à l'analysant, par l'intermédiaire des images qui constituent notre cadre de vie, hantent les murs de la ville, nos écrans, inspirent les

modes, les stars et les mythes incarnés de notre société de l'image. La publicité, les images médiatiques, comme l'incidence de ces images dans le matériel clinique de certains patients particulièrement perméables à leur influence, offrent des occasions privilégiées de s'affronter à cette tâche d'analyse appliquée à la société. On sait que la difficulté d'une telle entreprise est liée au fait qu'il est difficile d'analyser un groupe, et encore plus une
culture à laquelle on appartient soi-même, en raison du manque de recul suffisant 4. C'est pourquoi, à l'intérieur de la profusion fi images de notre société, j'ai choisi de privilégier l'analyse des images publici-

taires, qui me sont apparues comme une voie royale pour

4.Il ne faut pas penser que cette difficulté est exceptionnelle, car l'analyse du transfert peut se heurter au même problème en cas de transfert sur le cadre de la part du patient, ou lorsque le contre-transfert tient à la formation théorico-technique et à l'orientation idéologique de l'école de pensée de l'analyste.
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l'analyse des images, des mythes et des idéologies de notre civilisation. En effet, leur désir de séduction en fait le lieu d'une demande qui peut dans une certaine mesure s'apparenter d un
transfert,. leur visée de court-circuit de la censure les charge tl une

résonance fantasmatique avec les désirs inconscients du public,. et leur construction imagée les apparente au rêve: un rêve d visée collective, un rêve projeté et construit d la place du rêveur luimême. Ainsi les publicités un peu frappantes, belles ou étranges, s'apparentent beaucoup aux rêves des patients en cure, parfois à des cauchemars, appelant une interprétation et renversant le but habituel de la publicité, qui est d'inciter d l'action de consommation bien davantage qu' d la pensée.

Cette interprétation des images, des mythes et des idéologies publicitaires aura été préparée par l'analyse préalable (dans la première partie du livre) des idéologies et des images caricaturales où l'analyste peut se trouver lui-même engagé sans le vouloir, et permettra je l'espère, un relatif dégagement, répondant dune prescription technique analogue d celle qu'il doit observer dans sa pratique clinique. Sachant que de toutes façons il est illusoire de vouloir s'en dégager totalement, les images trompeuses et les transferts idéologiques étant comme aspirés, accélérés ou amplifiés par le vide créé par la neutralité voulue de lafonction analytique. Bien entendu, cela pourra créer chez le lecteur un certain malaise, habitués qu'il est d n'entendre parler que pour soutenir une opinion engagée ou une image de soi-même, quand ce n'est pas une publicité, une croyance ou une idéologie quelconque. L'auteur pourra lui apparaître d'autant plus suspect d'idéologie qu'il cherche d s'en dégager, d'autant plus partisan (pour ou contre l'image, pour ou contre la publicité, les médias, etc.) qu'il souhaite poser une réflexion sereine. Je ne cherche pas d éluder un résidu d'idéal (d'idéologie? ) dans mon projet: le désir tl aider d démasquer les pathologies de l'image dans lesquelles notre société peut se trouver prise, au présent ou d l'avenir. Des pathologies qui peuvent atteindre au premier chef le psychanalyste, lorsqu'il n'y prend pas garde. Non pas les supprimer, mais les rendre, par la réflexion psychanalytique, moins aliénantes et moins tyranniques. La réflexion et le

17

travail de l'écrit permettront, je l'espère, de garder toute la valeur créatrice de l'image pour la pensée et la société, tout en se protégeant des excès de son adhésion illusoire au réel. Lorsqu'elle était petite, mafille, alors très malicieuse, répondit un jour à quelqu'un qui lui posait la classique question de ce Il sac-à-malices " . qu'elle aimerait faire plus tard, qu'elle serait Elle voulait dire bien sûr psychanalyste. Les mots d'enfants sont merveilleux car ils font rêverS. Un sac, bien sûr, c'est l'image tfun contenant, comme le cadre pour un tableau. A l'intérieur, on peut y mettre des malices, ce qui représente, pour moi en tous cas, des contenus de rêves, des images. Mais ces images sont bien ambiguës: plaisirs, angoisses. Mieux vaut tout mettre dans le même sac, et bien étanche de préférence. De la même façon, lorsqu'ils étaient petits, c'est-à-dire à leurs débuts, les psychanalystes ont été fascinés par les images du rêve et les productions de l'imaginaire. Enveloppés de probité candide et de lin blanc (sans le savoir), c'est à dire abrités dans le sac de la neutralité bienveillante, ils se sont longtemps contenté de contenir tant bien que malles images venues d'ailleurs: de l'inconscient, de l' héritage familial du sujet, et de la société. Un sac-poubelle, c'est bien utile, bien sûr, mais voilà, il ne suffit pas de se défouler, comme on l'a cru aux commencements de la psychanalyse (ce qui

nefut pas sans conséquences sur l'idéologie de la

il

libération

sexuelle"). Les analystes ont dû peu à peu se mettre à réfléchir tout autant au contenant, à la qualité de la toile, au rôle de l'écran

de projection des rêves et des fantasmes. Ne faisait-il que réfléchir, cet écran? L'interprétation, la plus rare possible dans la technique dite classique (archéologique), seule action du psychanalyste, était-elle seulement une tentative de restitution ad integrum, un retour à l'intégrité d'un inconscient sans influence externe, juste débarrassé de ses entraves, muni de ponts vers la conscience?
5. Ceux des adultes le sont parfois moins: ainsi, lorsque un inconnu me dit, à l'occasion d'une rencontre de circonstance: "Ainsi vous êtes "s'picanalyste .. ? , feignant de n'en pas bien connaître l'orthographe, ce qui est possible, mais ne change rien à l'affaire, je comprends vite qu'il me dit, en quelque sorte, à propos des psychanalystes: " Qu'y s'y frotte s'y pique! .. (s'piqu'analyste). 18

Parmi les progr~s les plus sensibles de la psychanalyse moderne, il y ajustement toute cette réflexion sur le cadre de la cure, comment celui-ci participe à la saisie par le sujet de son histoire et de sa vérité. L'analyse est un lieu où plusieurs réalités se rencontrent, matérielles et psychiques, réalités du patient et de l'analyste, sans qu'aucune ne puisse prétendre à une domination exclusive. Le cadre de la cure en particulier, est un espace intermédiaire, transitionnel, où se mélangent ces différents ordres de réalités, constitué par les limites de la rencontre entre patient et analyste6. Ces limites sont la conséquence de la différence de leurs réalités corporelles, matérielles et sociales d'une part
(contraintes de temps et d' horaires, milieu socio-économique, culturel, etc.) .. mais aussi de leurs réalités psychiques mutuelles. A ce niveau, on peut noter l'influence de l' histoire et des traumatismes subis par le patient, l' histoire de l'analyste, saformation théorique et son appartenance d'école, ses idéaux théoriques et techniques plus ou moins conscients. Les idéaux en particulier peuvent donner lieu à des attitudes, des maniements techniques et interprétatifs qui évoquent parfois une théorie sexuelle infantile, unfantasme originaire prévalent, ou un a priori idéologique7. La croyance en une unique réalité, qui contiendrait les autres, est déjà en soi une idéologie. La science moderne commence juste à se rendre compte de la dérive idéologique que contenait le déterminisme scientifique affirmant que tout événement peut être réduit à son niveau physico-chimique (réductionnisme), observé sans que l'observateur influe sur l'observé, et prédictible par la théorie. En retard sur cette évolution, la plupart des neurophysiologis tes et des cognitivistes adoptent, vis-à-vis du sens, soit le point de vue méprisant des comportementalistes (assimilant le vécu à une boîte noire, irrationnelle et négligeable), soit l'ambition impérialiste il assimiler le sens à une logique calculable en termes de programme d'apprentissages. Mais ce sens appauvri satisfait

6. Les principaux acteurs de cette réflexion furent D.Winnicot, IBleger, et en France A.Green et IL.Donnet. 7. Voir à ce sujet mon travail sur" Les paramètres idéologiques du (1994). cadre psychanalytique
Il

19

de moins en moins les humains en souffrance qui se plaignent de
la tyrannie de la technique et du calcul comptable.

Refusant de se trouver dans l'erreur inverse de l'obscurantisme ou du sectarisme, l'analyste ne peut accepter (/ être le sac-poubelle (/ un sens occulte, mystique ou idéologique dont personne d'autre ne voudrait. Ce sens il luifaut le restituer, le faire circuler dans le champ social, en sachant que lui-même contribue à ses dérives. Il lui faut réfléchir à son contenant, l'articuler avec les autres disciplines, avec son cadre culturel, chercher les points de passages avec l'inconscient. Ainsi l'image ancienne de l'analyste-sac, de l'analyste poubelle de l'inconscient est une image qui a vécu. L'analyste, en tant que contenant, a un effet sensible sur ce qu'il est appelé à contenir: il est créateur de nouveau, et n'a pas à en rougir puisque c'est la raison même de son efficacités. Pour se protéger des dérives propres aux idéologues, il n'est pas d'autre issue que de tenter de savoir, de tenter de prendre conscience en quoi consiste cette influence. Voici la paroi du sac s'imageant en matrice, en vésicule, en membrane d'échange. Et voila l'analyste amené à réfléchir aux dérives idéologiques de la psychanalyse, aux images qu'il suscite, comme lieu fécond où se dépose le transfert idéolo-

gique de la société à son égard, et comme moyen de mieux comprendre les images, les fantasmes et les idéologies qui
animent la civilisation.

8. Voir à ce propos le travail de S.et G.Pragier : "Cent ans après l'Esquisse, nouvelles métaphores" (1991) sur l'auto-organisation et la création de nouveau en psychanalyse comme en biologie. 20

CHAPITRE

I

IMAGES DE LA PSYCHANALYSE DANS LES MÉDIAS A) Origines de la médiatisation de la psychanalyse

Depuis quelques années, la psychanalyse s'est médiatisée. Il s'agit d'un phénomène relativement récent en France, si on considère que cette médiatisation n'a rien à voir avec la mise en vedette, dans les années 70-80, de quelques grandes figures de la psychanalyse, ni avec les phénomènes de mode intellectuels ou les odeurs de scandale que l'on avait connus jusque-là. Cette médiatisation coïncide avec une démocratisation de la cure analytique, autrefois réservée à une élite, et qui touche maintenant toutes les classes sociales. Le nombre d'analyste n'y est sans doute pas pour rien. En effet, quand on sait qu'un psychanalyste ne saurait avoir à la fois plus de quelques dizaines de patients au maximum, chacun occupant sa place pour une durée minimale de trois ans, on comprend qu'il ait fallu un nombre assez important d'analystes pour que celle-ci puisse se démocratiser. Ce ne sont pas les quelques dizaines d'analystes qui pratiquaient en France dans les années 50 à 70 qui pouvaient suffire à une clientèle potentielle allant en s'accroissant beaucoup plus rapidement, avec la diffusion des idées psychanalytiques, que la fonnation des analystes, d'une grande lenteur1.
1. On peut faire une évaluation sommaire. Un article annonce: 37% des français sont prêts à se faire psychanalyser (Le Figaro. 1991). Plus de vingt millions d'intéressés! En supposant qu'un sur cinq concrétise cette 21

Parallèlement à cet accroissement numérique, la pénétration des idées psychanalytiques dans la culture et le discours social a atteint un degre sans precédent, ce qui la rend plus accessible à la comprehension, à l'assimilation défonnante et à la médiatisation. Et de fait, à un moment, il ne se passait guère de mois sans qu'un analyste soit invité à s'exprimer à la télévision, dans un grand quotidien ou un hebdomadaire, qu'un grand dossier de presse ne traite de sujets psychanalytiques, ou de la place de la psychanalyse dans notre société. Et l'on voyait fleurir des titres comme celui-ci, (I en première page de l'Express: La psychanalyse, pourquoi tout le monde y vient? " 2. Comme ce phénomène m'intriguait de plus en plus, je me mis à relever régulièrement les articles parus dans la presse à large diffusion concernant la psychanalyse. Bien entendu, il ne s'agissait que d'un reflet partiel; pour analyser l'ensemble des médias, il aurait fallu relever également toutes les émissions télévisées ou radiophoniques, les films distribués dans les salles de cinéma et les publicités. Mais le cinéma français n'est pas encore aussi fourni en representations de cures psychanalytiques que le cinéma américain. Quant à la publicité, mis à part quelques exceptions, il était assez difficile de l'utiliser directement, ni l'analyste ni l'analysant ne constituant un créneau publicitaire ou une cible de consommation suffisante. Par contre, la presse écrite donnait généralement un bon compte-rendu des émissions télévisées ou des films à succès, et la revue des articles de presse se prêtait de surcroît assez bien à une conservation et à une compilation facile. Par la même occasion, je m'employai à tenir une rubrique dans un Bulletin à tirage limité afin d'infonner mes collègues de la Société Psychanalytique de Paris des principaux titres de la presse. Au moment où nombre d'entre eux commençaient à sortir de leur réserve habituelle et risquaient de se laisser séduire par l'appel des sirènes médiatiques, je pensai qu'il était important d'ouvrir largement au débat ce thème de reflexion. Pour avoir pu
affirmation, cela fait quatre millions d'analysants potentiels! Une telle demande, compte tenu du peu de personnes que peut recevoir un analyste honnête, et si l'on accepte l'aspect spéculatif de ce calcul. représenterait un besoin d'environ vingt mille analystes. 2. L'Express, 5 mars 1992.

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constater de près, à l'occasion de mon contact avec d'autres groupes d'analystes pendant mes annéesde fonnation, les ravages causés par les effets de mode dans la psychanalyse3,je savais que le succès d'image est éphémère s'il ne repose pas sur une solide réflexion théorique et clinique, rendant possible une exploration ultérieure de ses zones d'ombre. Tout en étant fervent partisan d'une attitude plus ouverte des analystes dans leurs contacts avec la société et les médias, je pensais qu'il n'était pas inutile d'analyser la demande des médias à l'égard de la psychanalyse avant de foncer tête baissée dans l'arène publique; de se donner les moyens d'analyser les transferts médiatiques avant de s'y soumettre. Mais de toutes façons, les questions répétées de la part des médias mettaient en évidence qu'il était devenu impossible de se dérober à la tâche d'analyse de la sociétéque Freud avait déjà fixé aux analystes comme étant un des buts de leur profession. N'importe quelle attitude face aux médias, et même le silence, seraient interprétées désonnais comme des réponses, lourdes de conséquencespour l'activité de l'analyste et pour peut-êtrepour la société dans son ensemble. L'inquiétant serait que cette demande déplacée des médias vers les psychanalystes, ceux~cine sachent pas mieux y répondre qu'en se dérobant eux-même, en devenant d'obscurs théoriciens, ou à l'inverse, des sortes de journalistes zappant d'une idée à l'autre. De 1980à 1990,la psychanalysefrançaisea été parcouruepar le deuil de Lacan et de son école. Sans vouloir faire ici une histoire de la psychanalyse, ce qui dépasserait quelque peu mon propos, il faut tout de même relever qu'en France, à une échelle réduite, à l'échelon hexagonal comme disent les journalistes, il s'est produit le même phénomène pour la psychanalyse,que dans le monde en général avec le personnage de Freud. On sait que dans un premier temps, la France a résisté assez vigoureusementà la découverte freudieIine4,à l'exception des milieux littéraires du cercle surréaliste. Le conservatisme médical, joint à des relents
3. En particulier avec l'École Freudienne de Lacan, dans laquelle je fis un bref passage au début des années 70. 4. On peut consulter à ce sujet l'excellente étude d'A. de Mijolla in : R.Iaccard, Histoire de la psychanalyse (1982).

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d'antigermanisme et d'antisémitisme, ont freiné sa diffusion jusque vers les années soixante. A partir de cette époque, celle-ci s'est faite par deux canaux: d'une part la tendance classique et discrète représentée par la Société Psychanalytique de Paris (fondée par des élèves de Freud), assez proche de l'esprit médical de l'époque, malgré sa fidélité relative à la théorie freudienne; d'autre part, de façon beaucoup plus spectaculaire et médiatique, par la personne et l'enseignement de Jacques Lacan. Pour le grand public, face au choc de la nouveauté - et la psychanalyse est une sorte de révolution copernicienne, l'expression bien connue est de Freud - il est plus facile de mettre en exergue une personne, d'idéaliser un chef d'école, que de se familiariser avec une doctrine complexe. C'est ce qui s'est produit en France avec Lacan, dont les intérêts, l'intelligence et la personnalité se prêtaient particulièrement bien à un tel phénomène. Pendant vingt ans, sous l'influence du personnage de Lacan, la psychanalyse a connu en France une expansion sans précédent, avec en contrepartie l'instauration d'un véritable" culte de la personnalité" ressemblant davantage à un phénomène religieux qu'au développement théorique et pratique, progressif et harmonieux, d'une activité correspondant à un besoin fondamental de notre société. C'est ce qui explique sans doute les réactions de ces dernières années, dont la presse s'est faite l'écho amplifié. A l'occasion de la sortie récente d'une biographie de Lacan par E.Roudinesco, il est vrai assez virulente, un retour de flamme

s'est ainsi produit à l'encontre de ce culte de l'image.

il

Faut-il

brûler Lacan? " titrait en première page le Nouvel ObservateurS. Ce retour d'idéalisation (qui a aussi atteint Françoise Dolto, nous le verrons) marque la fin de cette façon d'assimiler la psychanalyse. Le débat polémique entre partisans et adversaires de Lacan me parait heureusement aujourd'hui en partie dépassé, et c'est juste5.9 septembre 1993. D'autres titres tout aussi médiatiques ont fleuri à la \me: "Faul-il hair Lacan? " dans Passages de sept.93 ; " Lacan était-il un charlatan? " dans Le Point du Il sept.93 ; et " Le père omnipotent" dans le Magazine littéraire de nov.93 - où c'est \m opposant déclaré (A.Green) qui doit défendre Lacan contre l'aspect sommaire des criûques de son ancienne disciple.

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ment la raison pour laquelle il est devenu possible de faire une analyse de l'image du psychanalysteen tant qu'objet de transfert de la société, avec plus de recul qu'à l'époque où l'analyste luimême intervenaitactivementsur son image.En dépit de cet aspect lié au personnage, l'influence de Lacan sur la psychanalyse française est loin de n'avoir été que négative. Il lui a tout d'abord évité d'être dominée par l'influence médicale ou universitaire, comme aux U.S.A. ou dans certains pays d'Europe, avec la baisse de diffusion et de vitalité de l'analyse qui s'en est suivie dans ces pays. Sous son égide, la psychanalyse s'est alliée au mouvement structuraliste, a conquis divers mouvements politiques, sans jamais réellement s'y asservir. Sur le plan théorique, on lui doit la préservation de nombreux concepts freudiens qui seraient sans lui tombés dans l'oubli, ainsi qu'un certainnombre d'idées originales6. Ceci étant, on ne peut éviter de constater que la relation de Lacan avec l'image est largement sonie du cadre de la psychanalyse, avec des effets idéologiques clairement repérables. Sa théorie, sa pratique et sa personnalité allaient toutes dans le sens d'un recours à l'image comme moyen de s'affinner au-dessus de ses contemporains,maîtres et collègues, alors même qu'il prétendait tout au long de son œuvre reléguer l'imaginaire dans un pure négativité aliénante. Très tôt, Lacan a été fasciné par l'image; la sienne, qu'il cultivait soigneusemene, et celle des grands paranoIaques, des sujets narcissiques. Sa thèse sur la paranoIa, son admiration pour Salvador Dali et Gaétan de Clérambault, son article sur le .. stade du miroir" (qui le fit connaître avant son
6. Certaines m'ont directement influencé: par exemple, le lien entre mécanismes du rêve et mécanismes rhétoriques (condensation et métaphore, métonymie et déplacement), ou encore l'idée de différents modes de structures imaginaires repérables à la fois dans les discours sociaux et dans la pathologie individuelle: la théorie des" quatre discours", développée dans l'Envers de la psychanalyse. mais sans mon adhésion à la primauté du signifiant langagier, ni au mathème. 7. Je ne suis pas le seul à me souvenir de ses arrivées théâtrales à son séminaire, avec chemise à jabot et canne à pommeau ouvragé, de son discours avec poses, arrêts dramatiques et effets de manche, qui en faisaient \Dl grand acteur. Catherine Clément, dans un interview au Malin (11.9.81) se rappelle :" C'était un personnage soucieux de sa propre représentation, soigneux de ses mises en scènes ".

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départ de la Société Psychanalytique de Paris) sont là pour en témoigner. Mais cette image idéalisée, jubilatoire, que le sujet découvre dans le miroir, ilIa théorisa très vite, paradoxalement, comme le plus redoutable piège, dont il tentera sa vie durant de se dégager par le recours à l'ordre du langage, du symbolique, puis du mathème. L'image du miroir sera pour lui: "l'armure assumée d'une identité aliénante, qui marque de sa structure rigide tout le développement mental" (1960, p.355). Ainsi réussit-il le paradoxe d'un style souvent poétique, éblouissant, et d'une dévalorisation de l'imaginaire, de l'affect, et même du rêve, au profit d'un langage peu à peu dépouillé de toute chair. A l'opposé de Mélanie Klein, qu'il admirait et redoutait à la fois, il sera de plus en plus tenté, malgré sa fascination initiale pour la séduction, par une idéologie du " désêtre " , de la dissolution. Dans un livre récent sur l'image (Vie et mort de l'image, 1992), R.Debray montre bien comment les apologistes du langage et de l'écrit, qui sont souvent en même temps des critiques de la fonction séductrice de l'image, des iconoclastes, sont menacés par l'ascétisme et l'intégrisme religieux, avec un fort parfum d'intolérance. Ainsi l'École Freudienne de Lacan, qui se voulait dégagée des pièges de la relation objectale et de l'imaginaire, plus démocratique et moins soumise à des idéaux aliénants que la S.P.P.8 dont elle s'était détachée, finit par devenir une vraie église au service d'un seul prêtre et d'une parole sacrée, plus inféodée à son maître que ne l'étaient les membres de la soi-disant autoritaire S.P.P. à ses dirigeants bureaucrates. Ce qui montre au passage que l'image négative ou noire, l'image niée, peut réaliser une forme très puissante d'idéologie. Nous aurons l'occasion d'y revenir. La dégradation de la théorisation de Lacan, de plus en plus enfermé dans ses formules mallarméennes, ses jeux de langage et ses symboles mathématiques, les dissensions de ses élèves et pour finir la dissolution de son école en 1980 par un maître diminué, aidé de son gendre contesté en tant qu'analyste, furent

8. S.P.P. = Société Psychanalytique de Paris; ainsi la désignerai-je dorénavant. 26

des coups sévères ponés au mouvement analytique issu de son œuvre, et à l'image du psychanalyste en général. La presse de l'époque se délecta de ces événements, comme dans ce titre de

Libération:

..

Tout fout Lacan! ". La mon du maitre charisma-

tique fut en effet le coup de grâce, après quoi l'école lacanienne entra dans une période de deuil et de dissensions entre lacaniens éclatés en une douzaine de groupes orphelins. La Société Psychanalytique de Paris, à l'inverse, reprenait de la vigueur grâce à des réformes assurant une meilleure démocratie en son sein. Stimulée par le silence relatif de ses anciens rivaux, qui avaient jusque-là occupé le devant de la scène médiatique, elle commença à faire entendre sa voix dans les médias, notamment lors d'un colloque à l'UNESCO en 1989, où, en marge d'un débat sur la pratique psychanalytique d'aujourd'hui, elle ne se priva pas de faire la critique des méthodes lacaniennes concernant la formation des analystes, la pratique des séances courtes, l'imitation caricaturale du style de Lacan et ses jeux de mots avec les signifiants langagiers, la fréquence des passages à l'acte due à la négligence du transfen et des affects, etc.. Est-ce la mort de Lacan, ou la période de latence qui a suivi? Le débat français, pour la première fois, ne ponait plus exclusivement sur des leaders, ou sur des thèmes à sensation, mais sur la pratique analytique elle-même.

B) Cinq grands

thèmes médiatiques

1) Transfert idéologique sur la psychanalyse Lorsqueje me suis intéresséaux articlesde presse consacrésà la psychanalyse, j'ai d'abord pensé que l'accroissement spectaculaire du nombre d'anicles et d'émissions télévisées la concernant à panir de la fin des années 80 n'était qu'un prolongementde l'intérêt de toujours des médias pour le vécu et le sensationnel, amplifiépar une meilleureconnaissance.Mais il m'est vite venu à l'esprit que l'analyse représentait aussi un recours face à un double mouvement de société; d'une pan, la montée de la crise économique et morale atteignantle monde politique, la société et
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les médias; d'autre part, l'effondrement des grandes idéologies se disputant jusque-là la scène du monde: marxisme et capitalisme, religion traditionnelle et religion du progrès. Cette impression me fut confirmée par la lecture de titres Le marxisme s'effondre, la psychanalyse résiste! évocateurs: Freud toujours vivant". C'est par ce titre racoleur en première page que débute un dossier spécial du Nouvel Observateur sur la
Il

psychanalyse. " Des deux pensées qui ont révolutionné le siècle,
celle de Marx semblait pourtant à jamais enracinée dans l 'histoire des hommes ", poursuit-il. " L'inventeur de la psychanalyse, lui, pouvait apparaitre comme un théoricien à l'intuition géniale mais dont la gloire même ne survivrait ni à ses continuateurs, trop divisés, ni aux progrès de la science. Pourquoi Sigmund Freud fait-il mentir aujourd'hui ceux qui annonçaient allègrement la mort de la psychanalyse? "9 Comme dans la plupart des slogans, publicitaires ou autres, une figure de rhétorique se cachait ici, responsable de l'effet attractif du message. On peut y voir une variété subtile de paradoxe, reposant sur l'évocation voilée, derrière l'antithèse apparemment innocente entre marxisme et psychanalyse, d'un terme à double sens (l'idéologie, marxiste ou freudienne). Ce terme introduit en effet une contradiction logique de l'ordre du syllogisme manqué: le marxisme est une idéologie, la psychanalyse aussi. Si le marxisme s'effondre, la psychanalyse devrait s'effondrer aussi. Voici donc la formule développée du slogan, dépouillée de tout effet de mot d'esprit séducteur,lié à la condensation du message: " le marxisme, idéologie totalitaire quasi religieuse, fondée par un seul homme (Marx) s'effondre, alors que la psychanalyse, que l'on pouvait penser une idéologie comparable, fondée elle-aussi par un seul homme (Freud), résiste encore. Comment cela est-il possible? " De cette façon on réalise toute l'ambivalence du message, une propriété commune à toutes les figures paradoxales. Combien de temps encore tiendra" l'idéologie freudienne? " A quand la seconde mort du père fondateur? Si celui-ci reste immortel, unique désormais dans le siècle, alors se confirme la nature
9. Nouvel Observateur, 6 octobre 1991.

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" idéologique" de l'analyse et sa valeur de "résistance" provisoire à la pensée scientifique, mentionnée dès le début de l'article. Mais ceci n'aurait guère d'intérêt autre qu'anecdotique (ce ne serait pas la première pointe contre l'analyse) si une autre conclusion ne s'était imposée à ma réflexion: malgré toute son ambivalence, le message ne traduit-il pas une surprenante idéalisation de la psychanalyse dans l'opinion véhiculée par les médias ? N'est-ce pas typiquement la fonne prise par toute attente transférentielle, ici celle d'une demande faite à la psychanalyse de fournir une idéologie de rechange, ne serait-ce que pour pouvoir la combattre comme les précédentes? Dans cette hypothèse il y aurait un transfert de la société dans son ensemble, à travers les médias, sur la psychanalyse en tant que lieu social, activité humaine chargée de donner sens à l'existence. Ce phénomène est certes difficile à analyser en toute sérénité; comment analyser une crise de civilisation dans laquelle on est inclus soi-même? Mais après tout, le phénomène du transfert d'une cure analytique, dont l'analyste est à la fois constituant et interprète, est-il si différent? Ce transfert, l'analyste n'est pas tenu d'y répondre, sauf par la voie d'une interprétation, s'il refuse avec Freud l'idée que la psychanalyse est une idéologie!o. Cette hypothèse du transfert idéologique semble confinnée

par divers articles; par exemple:

et

La psychanalyse a-t-elle

réponse à tout? " demande. en première. page le mensuel Passages!!. Le simple fait de poser la question sous cette fonne situe déjà la psychanalyse comme idéologie, quand bien même les analystes interrogés rétorqueraient que non. On pourra toujours leur opposer l'argument de la dénégation, et leur renvoyer l'attitude de certains qui ont réponse à tout, et justifient ainsi leurs contradictions. Il est vrai que la quasi totalité des réponses. du numéro sont rédigées par des analystes ayant eu à faire avec les dérives idéologiques du mouvement lacanien!2.
10. Une vision du monde (Weltanschauung) dénoncée par lui comme l'illusion d'avoir réponse à tout, par l'énoncé d'une doctrine totalement cohérente, ce qui pour Freud constituait l'aspect illusoire du marxisme. 11. Passages, avril 1991. 12. A l'exception de C.Stein, membre de la S.P.P. et de P.Fédida, membre de l'A.P.F., soit 2 sur 22 articles. 29

Rappelons-nous e titre en couverturede l'Expressl3:Il La c
psychanalyse: pourquoi tout le monde y vient? " s'interroge l'éditorialiste. .. Hier apanage des intellos parisiens, le divan se démocratise et les thérapies fleurissent. Mais gare aux gourous! " poursuit-il avant de se lancer dans une énumération de pratiques qu'il assimile allègrement avec la psychanalyse, ce qui je pense aura fait frémir plus d'un de mes collègues. .. Les grands maîtres étant morts, on assiste à la désacralisation du discours analytique, comme ce fut le cas pour celui de l'Église (...) L'analysé ne se contente plus de mots. Il ne veut pas être seulement bien dans sa tête, mais aussi à l'aise dans sa peau, au sens corporel du terme. Ce que Sandor Ferenczi avait compris dès 1920 en proposant une méthode agissant par le toucher autant que par le parler. Cette communication par le corps est à la base des psychothérapies actives d'origine américaine qui prolifèrent aujourd 'hui en France. Elles sont devenues aussi innombrables que les chapelles lacaniennes. " La question des maîtres et des gourous est facile à décrypter: le maître mort est Lacan, seigneur des" chapelles lacaniennes" et sacralisé" Le prophète français" dans un petit dictionnaire joint à l'article. Notons au passage que dans ce dictionnaire, derrière le .. père fondateur" et avant notre" prophète" , les" grands disciples" de Freud cités par le journal sont Adler et Jung, chacun attaché à une dérive idéologique de l'analyse p4 Dans l'optique d'une démocratisation de bon aloi, nous avons donc une banalisation, une désacralisation de quelques grands prophètes et disciples du père fondateur de l'Église freudienne, en une infinité de .. petits gourous" freudiens parfaitement médiatiques et télévisuels, comme leurs cousins d'Amérique, pasteurs collecteurs d'indulgences. Au-delà de la savante confusion entre thérapies, analyse et religion, liée au goat typiquement médiatique pour des" images composites" séductrices, sans aucun désir d'éclaircissement logique, cet article a le mérite d'être révélateur. Ici ce n'est plus l'idéologie marxiste qui est convoquée, mais la comparaison avec
13. L'Express, 5 mars 1992. 14. Le premier une dérive marxiste, le second une dérive religieuse, comme par hasard.

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