Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,88 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'imaginaire de la table

De
281 pages
Par son pouvoir de mise en scène des aliments, de théâtralisation des conduites et d'amplification des émotions, la table condense, dans son huis clos, toute la gamme des interactions humaines. Théâtre de saveurs, riche de toutes les traditions et de toutes les audaces, mais aussi théâtre de valeurs, dans ce que la table peut offrir comme biens et comme liens. Comment ne pas voir dans la table, ce lieu symbolique d'échanges, comme une métaphore de la communication, c'est-à-dire comme une relation qui prend forme.
Voir plus Voir moins

L'imaginaire de la table

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-6715-X EAN : 9782747567152

Sous la direction de Jean-Jacques BOUTAUD

L'IMAGINAIRE DE LA TABLE
Convivialité, commensalité et communication

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Auteurs
Jacques Araszkiewiez, Université Nice Sophia-Antipolis Jean-Jacques Boutaud, Université de Bourgogne, LIMSIC André Cognard, Maître en Arts martiaux et spécialiste des Arts de la table
Jean-Pierre Corbeau, Université de Tours

Nicole Fick, Université de Bourgogne Jacques Fontanille, Université Universitaire de France de Limoges, Institut

Benoît Heilbronn, Ecole de Management, Lyon Yves Jeanneret, Université Paris 4, CELSA, GRIPIC Pascal Lardellier, Université de Bourgogne, LIMSIC Fabienne Martin-Juchat, Université de Bourgogne, LIMSIC Estelle Masson, EHESS, Paris
Alain Montandon, Université de Clermont-Ferrand, Universitaire de France Pascal Picq, Collège de France, Paléoanthropologie et Préhistoire Institut

Laboratoire

de

Remerciements, pour leur contribution à l'ouvrage, à Marie Galimard (responsable de la mise en page), Philippe Quinton (auteur de la maquette) et Pierre Leygonie (pour les droits à l'image de couverture).

SOMMAIRE

Avant-propos

Jean-Jacques Boutaud 11 La table, communication symbolique et métaphore de la communication

Inventer la table, s'inviter à table
Introduction: Jean-Jacques Boutaud

21

Pascal Picq 25 Imaginez: quand les chimpanzés s'invitent à la table de l'homme! Nicole Fick 47 La cuisine, média culturel ou le festin de Trimalchion redégusté (Pétrone, Satyricon, 29-79) Alain Montandon Les grandes tables de l'orgie 63

Yves Jeanneret 79 Etiquette de vin et étiquette de table. Pouvoirs de l'écriture et figures de la sociabilité.

Le goût du partage
Introduction: Jean-Jacques Boutaud
Estelle Masson Culturellement, manger c'est manger ensemble

109
115 133 151

Fabienne Martin-Juchat Empathie et rites de table André Cognard You eat what you are: manger, un lien avec la totalité

Jacques Araszkiewiez Le cercle des convives

179

Jacques Fontanille 199 Conversation de table dans Les Voyageurs de l'Impériale, d'Aragon, ou peut-on quitter la table avant le dessert ?

La table post-moderne
Introduction: Jean-Jacques Boutaud

229 233 243

Jean-Pierre Corbeau De la table aux tablettes... Pascal Lardellier
"Ronald et le steak caché... "

Benoît Heilbronn L'utopie est dans le Big Mac ff!
10

257

Avant-propos

La table communication symbolique et métaphore de la communication
par Jean-Jacques BOUTAUD Université de Bourgogne - LIMSIC

Disons-le tout cru. Manger c'est d'abord manger du symbolique. Si l'homme doit se nounir pour vivre ou survivre, ce qu'il mange et cultive selon son bon goût est pétri de signes et de symboles. S'il consomme des nourritures, il incorpore en fait les aliments d'une culture et progressivement une culture des aliments, avec ses racines, ses traditions, mais aussi son désir d'innovation, de transgression. Bien sûr, la France a élevé, en arts, des prouesses culinaires héritières, nous dit-on, du plus grand patrimoine gastronomique: près de sept mille recettes, dans le Gringoire et Saulnier, au début du XXe sièclel. Mais toutes les cultures ont le pouvoir d'inventer la table. Car au-delà des aliments, des recettes et des plats, c'est un imaginaire qui les combine, les compose, et crée la vie qui se déploie autour de la table. TI faut d'ailleurs entendre le terme dans toute l'extension métonymique des pratiques alimentaires: la table comme espace à part entière, de l'agencement le plus ordinaire au
Jean-Pierre Poulain, «Le mangeur du XXIe siècle », in Le mangeur du XXle siècle, Dijon, Educagri Editions, 2003.
1

mobilier le plus étudié; la table dressée pour les besoins du repas, avec objets et accessoires; la table, comme activité même de manger, au point de vivre la table comme plaisir, nécessité ou épreuve; la table, en référence à la qualité de ce qui est servi, entre une bonne et une mauvaise table; la table comme espace de partage alimentaire, avec des contraintes dans le respect des règles et des manières, et des libertés dans la recherche de la convivialité, du plaisir. Au-delà du besoin physiologique, manger, l'homme cultive un besoin non moins vital: manger ensemble. Changement d'échelle, car si la nourriture répond à un besoin primaire, la table met en scène la nourriture. Elle mobilise, d'une part, notre relation aux aliments et, d'autre part, nos relations entre convives. La table est donc le théâtre d'une extension figurative qui met en scène des objets et des acteurs, des usages et des rôles. Depuis la nuit des temps, et tout particulièrement depuis l'invention du feu, le partage des aliments nous renvoie à la part symbolique de nos échanges: créer du lien, par la nourriture; répartir les rôles; établir et respecter des hiérarchies. En un mot, introduire de la forme dans la relation. Des construits d'interaction possibles à observer chez l'animal, quand les grands singes tissent entre eux des liens de «bon goût» (Picq), notamment chaque fois que leurs facultés d'adaptation à l'environnement sont mises à l'épreuve. Mais chez l'homme, à mesure que le goût se cultive, se développe, le partage alimentaire se déploie sous des formes aussi libres et ouvertes que notre imaginaire. Sous le régime de la commensalité, ce partage s'organise autour d'un lieu primordial: la table. Par son pouvoir de mise en scène des aliments, de théâtralisation des conduites et d'amplification des émotions, la table condense, dans son huis clos, toute la gamme des interactions humaines. Théâtre de saveurs, donc, riche de toutes les traditions et de toutes les audaces, mais aussi théâtre de valeurs, dans ce que la table peut offrir 12

comme biens et comme liens. Parce que nous mangeons du symbolique, le sens des aliments est bien souvent lié à la saveur des relations. Comment ne pas voir alors la table, ce lieu symbolique d'échanges, comme une métaphore de la communication, si

l'on

s'accorde

sur
c'est

la
une

proposition suivante:
relation qui prend forme.

une

communication,

A

condition d'ouvrir la forme à ses différents aspects: préfiguration, configuration, figuration. La table agit déjà comme un espace délimité, espace de préfiguration qui prédispose les convives à un type de relation. Avant même d'entrer en scène, le mangeur sait à quel ordre d'interaction (Goffman) le repas appartient: table familiale, table mondaine, table de cérémonie, etc. Avant même d'entrer «dans l'orchestre », pour reprendre la métaphore bien connue de l'Ecole de Palo Alto, il devine ou il connaît le registre commensal dans lequel il pourra

s'exprimer. A contrario,

méconnaîtrele sensde l'espace ainsi

préfiguré place le sujet dans une position instable, de handicap, de gêne, avec tous les risques de perdre la face, une fois en situation. La table suppose encore une configuration, avec un double dispositif: de mise en forme effective des relations entre convives, et de mise en place effective du sujet dans un cadre approprié ou non pour une activité alimentaire. A ce deuxième niveau, les acteurs meublent le dispositif ainsi préfiguré par un agencement particulier des positions et des relations. TIsprennent place, s'apprêtent à composer selon des proximités et des distances, des hiérarchies et des rôles diversement distribués. Cette mise en place, des objets et des acteurs, à l'intérieur d'un cadre alimentaire spécifique, actualise les propriétés du dispositif, selon un modèle qui se voudra, précisément, formel ou non, souple ou contraignant. A ce stade, la table exige un minimum de conformation aux règles d'usage et du genre. C'est le dispositif de la scène alimentaire qui crée des relations à la fois immanentes à la 13

situation (impossible de ne pas se comporter) et contingentes au cadre (il faut s'y adapter). Sauf en situation de confmement ou de solitude, bien souvent signes, nous le verrons, de blessures ou de violences symboliques, le mangeur s'expose à la relation sociale, entre dans un système de visibilité. La forme de communication, ainsi prescrite par la situation, doit être adoptée et respectée par les convives, comme un contrat de base entre tous ceux que la table réunit. La forme dominante est celle du repas, avec son modèle canonique (Fontanille) d'ordre et de temporalité, avec son cadre prédéterminé de règles et d'organisation, qui le distingue d'une prise alimentaire ordinaire ou quelconque. Chacun sait ou devine ce qu'on attend de lui. Sinon, il faut tenter d'imaginer le cadre qui s'offre et procéder par imitation pour ne pas s'exposer à la réprobation ou aux moqueries des convives déjà rompus aux codes en vigueur, c'est-à-dire à la forme de commensalité implicitement prescrite hic et nunc. Résumons-nous. Comme dispositif, la table préfigure. Comme rituel social, le repas cOlTespond à une forme stabilisée, ce qui ne veut pas dire figée. Toutes les autres formes de commensalité se situent par rapport au modèle canonique du repas familial, figure symbolique du lien et du partage. Mais encore faut-il que cette forme prenne, à défaut de quoi la table reste mortelle. A charge donc, pour les convives, sauf circonstances particulières, de produire ou performer des relations authentiques et appropriées pour animer la table, ou la respecter selon les codes en vigueur. Soit la forme s'impose dans sa rigidité, alors la table ne prend pas. Soit la forme se dégrade et le repas devient un théâtre d'improvisation exposé à tous les risques de la commensalité. Car si le repas est bien un « événement social, autant qu'un événement alimentaire» (Sobal), il n'est pas sans dangers pour des convives mal préparés à la situation ou confrontés à tous les aléas d'une situation de proximité, d'intimité, entre 14

voisins de table, de visibilité, entre tous les acteurs de la scène alimentaire. Disposition spatiale, le dispositif de la table crée ainsi une disposition mentale à agir. Espace d'abord préfiguré, la table en appelle donc à certaines formes de repas, à certains modes de figuration. Cadre prédéterminé, la table ne peut pour autant rester un espace inerte. Pour que la fonne prenne, la visée peiformative des convives, conscients non seulement de meubler la table, mais d'avoir à jouer leur rôle à table, est l'une des clés de la dramaturgie inscrite dans toute forme de commensalité. Comme lieu de partage et d'échange symbolique, la table suppose donc un processus de formation, de figuration des relations, au-delà de la forme donnée ou préconstruite par le dispositif d'origine, même s'il est une condition nécessaire pour constituer le cadre de l'interaction (Goffman). L'imaginaire de la table ne se referme pas sur des plats et des plaisirs de bouche, quelle qu'en soit la richesse, ni même sur une gamme de saveurs plus ou moins tolérées. L'affirmation du goût, ouvre déjà un espace beaucoup plus étendu, composant cette fois sur la gamme des valeurs, de l'identité et de l'altérité, dans le rapport à la nourriture, aux confins d'une vie symbolique qui se repaît de signes en toutes choses, tout particulièrement sur la scène alimentaire. C'est à l'exploration de ce monde que nous convie cet ouvrage, comme s'il nous fallait, avec la table, toujours redécouvrir ce qui nous est si familier, et qui a déjà reçu tant d'éclairages en sciences humaines, tout particulièrement depuis l'incontournable triangle culinaire de L'Origine des manières de table (Lévi-Strauss, 1968). C'est en fait la quadrature du cercle que de vouloir saisir cette part d'imaginaire qui nous relie à la table, depuis que, par la faute de Prométhée, la rupture commensale avec les Dieux est consommée. En renonçant à la prétention de couvrir, malgré l'apparente clôture de l'objet, un champ d'horizon aussi vaste 15

que la table, nous donnons à cet ouvrage l'ambition d'offrir quelques clés d'accès à l'imaginaire qui s'en libère. Trois volets sont proposés. TI sera d'abord question « d'inventer la table, s'inviter à table ». Comme toujours la tentation est grande de remonter aux origines. A cet égard, l'observation des grands singes, en milieu naturel, va nous réserver des surprises. D'autant que l'homme, pousse parfois si loin, les audaces du goût et de la table, qu'il en revient à sa nature profonde, d'être de chair et de plaisir. Entre un animal trop humain, jouant de ses rapports sociaux à la nourriture, et un homme, un « homnivore » (Fischler) qui laisse parler ses instincts d'animal social, les frontières du goût se déplacent en permanence entre nature et culture. Le deuxième volet est consacré au goût du partage, tant il est vrai que «manger c'est manger ensemble» (Masson), sous peine, dans la solitude ou l'exclusion, d'être étranger à ce qui vraiment humain dans notre manière de penser la nourriture et le partage alimentaire. La table crée la coprésence: elle rapproche, resseITe. Intimité forcée ou délectable qui décrit un espace physique et mental pour le mangeur. Il sera question de comprendre, au-delà du contact, ce processus d'empathie qui, en nous liant à la nourriture, nous lie entre nous et crée même, selon l'expression d'André Cognard, «un lien avec la totalité ». Cette dimension d'empathie permet de situer l'espace de la communication dans ses relations d'intériorité et d'extériorité, tout particulièrement à partir du« cercle des convives» (Araszkiewiez). Non seulement une relation physique, spatiale, entre ceux qui se réunissent, mais une intersubjectivité, une communauté d'être et de pensée qui se reconnaît à table, par la table, sans pour autant signifier l'entente ou l'accord permanent. Un besoin d'empathie en apparence moins sensible chez le mangeur post-moderne, enfermé dans des pratiques individualistes qui gagnent en image ce qu'elles perdent en saveur. Le dernier volet apportera le contrepoint à la vision 16

réenchantée de l'imaginaire de table, à travers l'émergence et le développement de pratiques souvent défmies comme déconstruites, atomisées, destructurées. Un versant négatif et désabusé qui contraste pourtant avec l'habillage social de la table et des aliments, avec des signes, des discours et des concepts toujours plus raffmés. La cuisine des profondeurs, avec ses plats mijotés dans la tradition, laisserait ainsi place, en surface, à une cuisine sémiotique, langage de tête, habile pour penser la table non pour la servir, doué pour cultiver les signes mais pas notre jardin, avec ce qu'il a d'authentique, de bon et de vrai. Rassurons-nous. L'imaginaire de table a trop de ressources pour se laisser entraîner, à l'échelle d'une vie ou d'une culture, sur la piste irréversible du mauvais goût. Et l'homme est trop gourmand, de sens et de saveurs, pour s'y complaire durablement. C'est, du moins, la prouesse et la promesse de notre imaginaire, de nous entraîner sur cette pente délicieuse, en renouant avec l'esprit de la table et son invention permanente.

17

1ère partie
Inventer la table, s'inviter à table

Introduction

par Jean-Jacques BOUTAUD

Université de Bourgogne - UMSIC

En cherchant le propre de l'homme, on pense volontiers à la table. Non seulement se réunir pour manger, ce qui est à la portée de bien des êtres vivants, mais inventer la table comme théâtre d'une scène alimentaire, aux. dimensions sociales et symboliques complexes. Bien sûr, nous reviendrons sur ce trait d'arrogance anthropocentrique. Mais force est de reconnaître qu'avec la table, l'homme exalte tous les signes de son arrachement à la nature. Suivons un peu la chronologie des séquences. Au-delà du geste anthropologique marquant le passage du cru au cuit, il nous faut apprendre à cuisiner les aliments destinés à la table, selon des recettes de plus en plus élaborées. Apporter du soin à la préparation, à la présentation des plats, en respectant la tradition ou les règles de l'art culinaire. Dresser la table et servir, de l'assiette la plus ordinaire au défilé gastronomique le plus somptueux. Une fois à table, c'est-àdire à une place rarement innocente, adopter un comportement, se conformer à un corps de prescriptions ou les détourner, selon une gamme d'interactions humaines particulièrement étendue. Un imaginaire sans limites, à l'échelle de l'homme, de l'humanité, des cultures, à voir tout ce que l'Homnivore (Fischler) peut manger et créer autour de ce qu'il mange. Goûter à tout, réinventer la table à chaque moment de notre histoire, en chaque lieu, telle est la promesse de notre

imaginaire. Mais composer aussi avec les règles dujeu social, tant la table représente un lieu privilégié pour l'éducation et l'apprentissage de la vie en société. Lieu de partage, de régulation, où chacun ne peut faire sa loi, mais doit d'abord se plier à celle du groupe. Par -delà la dialectique fade du permis et de l'interdit, l'imaginaire de la table nous demande déjà de percevoir des lignes d'horizon où l'ordre convenu des choses bascule dans une autre dimension. Ce n'est pas un hasard si nous trouvons, dans ce premier volet, les figures hyperboliques de la commensalité, avec le festin (N. Fick) et l'orgie (A. Montandon). Expérience des limites qui bascule dans l' hilaritas (joie expansive) quand « le mieux c'est d'aller tout droit du lit à la table ». Excès encore, avec l'orgie «qui métamorphose la table en lieu de bacchanale, en cirque, en opéra, en lit d'amour ». Orgies et festins libèrent donc une part de notre animalité, de notre bestialité, au comble de la fête et des fastes de la table. Mais à vouloir décrire comme bestiales ces forces de l'instinct, n'est-ce pas méconnaître ce dont, symétriquement, l'animal est capable, ne serait-ce que par égard aux formes de goût dont témoignent nos «frères» chimpanzés? En effet, selon Pascal Picq, «l'homme n'est pas le seul singe de bon goût, que ce soit pour le palais, la recherche des meilleures nourritures, son accommodement, son partage comme pour ses saveurs sociales et sexuelles parfois pimentées». En observant les grands singes, on s'étonnera sans doute de voir à quel point la nature animale est capable de cultiver certaines formes d'expression alimentaire et sociale du goût, alors que, par renversement, l'homme élève le bon goût jusqu'à des pratiques dites contre-nature, poussant à l'excès, à l'extrême, la saveur extensive des festins et des orgies. Il sera donc question de remettre l'homme à sa place, par rapport à ses origines, avant de lui reconnaître ce qu'il a 22

en propre, tout particulièrement dans son rapport à la nourriture et aux manières de table. Pour en comprendre la force symbolique, Yves Jeanneret s'attachera précisément à suivre la trajectoire métonymique de l'étiquette du vin à l'étiquette sociale, de l'esthétique figurative à l'éthique de la figuration sociale. Une manière pour nous de clore ce premier volet sur la commensalité, avec un «aliment séducteur» comme le vin, porteur de toutes les audaces et ouvert à tous les débordements, mais attaché aussi à une poétique sociale des bonnes manières et de la juste mesure. Toutes les nuances d'une communication à découvrir dans le mouvement permanent de son oscillation entre la norme et l'excès, entre convention et transgression.

23

Imaginez: quand les chimpanzés s'invitent à la table de l'homme!

Pascal PICQ Laboratoire de Paléoanthropologie et Préhistoire. Collège de France

Apéritif introductif La meilleure façon d'apporter un note comique à un dîner en ville, c'est d'inviter un chimpanzé à table. Dans les années 1920, le zoo de Londres organisait des parties de thé avec de jeunes chimpanzés. Cela avait un succès fou auprès du public, bien que vite lassant tant ces habiles grands singes anivaient à adopter les bonnes manières, ce qui n'est pas mince au pays de sa Gracieuse Majesté. Alors on leur apprit à mal se conduire, à renverser les tasses, à boire le thé à même la théière, autrement dit à se comporter comme des singes. Ainsi tout rentrait dans l'ordre des choses selon le piètre imaginaire des hommes dès qu'il s'agit de regarder leurs semblables. il est évident que les singes et les grands singes ne se mettent pas souvent à table. La vraie question est, en fait, de savoir s'ils ont quelques manières de table. Sur ce sujet, la pensée occidentale manque singulièrement d'imaginaire. Toujours campée sur un anthropocentrisme indigeste, elle refuse toute autre conception de l'animal que comme un machine. L'animal serait une machine animée qui ingurgite des aliments et rejette ce qui n'est pas utile. Une machine étant une machine, il suffit de la nourrir avec les nutriments

de base, ce que firent nos merveilleux ingénieurs agronomes en donnant des farines animales à des vaches. On connaît le résultat. Chez les vaches comme chez les autres animaux, manger est une affaire très sérieuse qui découle de millions d'années d'évolution. On sait fort bien que les herbivores ne sont pas des carnivores. Au-delà de cette lapalissade, on imagine que les herbivores ont un palais moins sensible que les carnivores. Après tout, de l'herbe c'est de l'herbe. Bien que j'ignore si les vaches manifestent des préférences gustatives pour une variété d'herbe ou une autre, je sais que ma jument, fort gourmande, ne se comporte pas de la même façon quand elle reçoit sa ration de granulés ou lorsque je lui présente un carotte ou, encore mieux, une pomme. Chez les carnivores, les propriétaires de chats savent combien ces félins se montrent délicats. Les chiens s'avèrent beaucoup plus éclectiques, manifestent des préférences, mais déglutissent toutes sortes de choses avec apparemment autant d'entrain, que ce soit un morceau de côte de bœuf saignant ou un bout de charogne franchement dégoûtant. Ont-ils un palais? Ainsi tous les goûts et tous les dégoûts sont dans la nature. TI est évident que certains animaux montrent des préférences et que, selon les individus et les espèces, s'y attachent des notions de plaisir. Mais quant à l'imaginaire et son aspect collectif et social appelé la table, on reste loin des hommes. Revenons à nos cousins les singes et à nos frères les grands singes. Les présenter ainsi n'est pas une affaire de mauvais goût, mais simplement l'expression de faits bien établis quoi qu'encore mal acceptés: nous avons des origines communes et, par conséquent, la plupart de nos caractéristiquesphysiques, physiologiques- donc gustatives - et comportementales sont partagées avec eux. Autrement dit, à moins de considérer que l'homme est une recette spéciale de l'évolution concoctée par un grand chef au demeurant fort connu, nos manières de table s'assoient sur un 26

héritage commun. Donc avant de passer à table avec les hommes, je vous invite à partager les repas des singes. Entrée: au bon goût des singes et des grands singes 1954: tout commence par une histoire de patates douces sur l'île de Koshima au sud de l'archipel nippon. Là vivent des populations des macaques endémiques du japon, Macaca juscata. Une dame âgée très observatrice aime regarder les macaques, surtout lorsqu'on leur donne des patates douces. Elle remarque qu'une jeune femelle, nommée Imo, rince les tubercules dans le ruisseau afin de retirer les impuretés, comme les grains de sables. Puis Imo innove en en faisant de même dans l'eau de mer. Le nettoyage est tout aussi efficace mais en plus l'eau salée donne un bon goût. Très vite les autres femelles du même âge ou les individus plus jeunes en font de même. La dame prévient des naturalistes qui engagent un programme de recherche. Au fil des années, ils observent que le comportement inventé par lIno se diffuse et se transmet vers les jeunes générations. Pour la première fois dans cette science toute jeune appelée éthologie on décrit des comportements proto-culturels. Presque un demi-siècle plus tard, les macaques continuent à nettoyer les patates et on parle même de fondements de culture. Les débats sont intenses entre spécialistes sur le vocable approprié: protoculture ou culture. C'est moins une affaire de science que de goût (culturel). il est vrai que selon les cultures (humaines) évoquer, même du bout des lèvres, une proto-culture chez des singes est difficile à avaler, surtout dans le cadre très anthropocentrique de la pensée occidentale. Depuis plus d'une trentaine d'années les scientifiques se sont nourris de ces premières observations et comprennent mieux la fabuleuse histoire qui unit les singes, leurs régimes alimentaires, leurs comportements et le monde des forêts. Cela s'appelle la coévolution. 27

Les singes ou simiens à proprement parler émergent quelque part en Mrique ou en Asie entre 50 et 40 millions d'années. Qui sont-ils? De petits mammifères qui s'installent dans les couronnes des arbres des immenses forêts d'une période de l'ère tertiaire, l' Eocène. TI faut imaginer notre planète avec des continents séparés les uns des autres, notamment par une grande mer presque disparue aujourd'hui, la Thétis, qui s'étend entre les continents du sud et du nord. Cette mer - qui se réduit actuellement à la Méditerranée, à la Caspienne et à la mer Morte - a pour effet de répartir la chaleur sur tous les continents, d'où l'expansion des forêts quasiment d'un cercle arctique à l'autre. C'est au cœur de cette vaste serre que les singes, ancêtres de tous les singes actuels dont l'homme, entament leur expansion. Les arbres des forêts tropicales comme des forêts tempérées sont des plantes à fleurs et à fruits (angiospennes). Leur reproduction nécessite que leurs fleurs soient butinées par des insectes; d'où la prolifération des insectes dans les forêts. Ces fleurs fécondées donnent des fruits, d'où la prolifération de leurs prédateurs: insectes, oiseaux et surtout les singes. Les premiers singes sont de petite taille - quelques centaines de grammes à un kilogramme - essentiellement mangeurs d'insectes et de fruits. On comprend que ces vastes forêts de l'Eocène aient favorisé l'expansion de notre lignée évolutive. D'ailleurs les singes vont connalt:re un tel succès qu'ils vont occuper toutes les niches écologiques pour des mammifères vivant dans les arbres.

28