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L'imaginaire du sauvage aujourd'hui

De
350 pages
Cet essai revisite l'univers, la mémoire et l'imaginaire du chasseur à partir d'une expérience vécue de la monteria dans un village du Haut Aragon espagnol. S'appuyant sur l'art, la littérature et divers savoirs transversaux il interroge simultanément les bouleversements de notre rapport à l'image, à la nature, à l'animal, à l'usage du temps et de l'espace dans l'axe de la formule de G.Debord "Le devenir monde de la falsification est un devenir falsification du monde"- notre désir de liberté en quelque sorte.
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L’Imaginaire du sauvageaujourd’hui
La chasse traditionnelle dans un village duHautAragonFrançoise etPatriceBERTHON
L’Imaginaire du sauvageaujourd’hui
La chasse traditionnelle dans un village duHautAragon
L’Harmattan©L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56078-9
EAN : 9782296560789Les auteurs : quelques repères
Patrice, parisien, et Françoise, ardéchoise, sont d’origine modeste et ont assum é
leurs études universitaires en exerçantdiversesactivitésalimentairescomme salariés
dans les beaux jours des « trente glorieuses»; les repères qui suivent aideront à
mieux les situer.
-Thèse de doctorat sur La problématique du récit imaginaire dans l’œuvre
romanesquedeBorisVian,Sorbonne,ParisIII, 1975,PatriceBerthon.
-1975/1977, lecteuraux éditionsduSeuil,PatriceBerthon.
-Création de six affiches publicitaires pour la lecture avec P.Buttaud, CNDP et
Syndicatdes libraires, 1984,PatriceBerthon.
-Publication avec P. Buttaud d’un ouvrage collectifsur le système pédagogique
expérimental d’aide entre élèves «Requin Rémora », CNDP, 1984,Saulxles
chartreux,PatriceBerthon.
-Livre d’artiste «Images scriptes/Figures du temps»,textes et estampes de l’auteur,
calligraphie de L. Rébéna, Bibiothèque Nationale n° DL 00 00017, 2000, Patric e
Berthon.
-Livre d’artiste «Le trousseaude MademoisellePlume »,conte philosophique, texte
et dessins de l’auteur, Bibliothèque Nationale n° DL 02 02658, 2002, Patric e
Berthon.
-Articles sur l’estampe et la gravure sur ivoire dans diverses revues et catalogues
français,PatriceBerthon.
-Articles de réflexion sur la chasse dans des revues spécialisées (Saint Hubert,
Plaisirsde lachasse),PatriceBerthon.
-Articles naturalistes dans diverses revues espagnoles comme Comarca, Hoya
(Aragon), traductionsM.Molina,PatriceBerthon.
-Expositions d’estampes dans les grands salonsnationaux et internationaux en
France,Espagne, Hongrie, Serbie, Pologne,Angleterre, Etats-Unis de 1990 à 2010.
Présence dans les catalogues nationaux et internationaux, articles dans diverses
revuesdontLes Nouvelles de l’Estampe,PatriceBerthon.
-Expositions d’œuvres en trois dimensions sur le thème des Vanités, Patrice
Berthon.
-Expositions de gravures sur ivoire au SICAC, 1991 à 1997, nombreux articles sur
les œuvres réalisées dans La Passion desCouteaux, et quelques livres dont celui de
D.VennerLeCouteaudeChasse,PatriceBerthon.
-Divers prix et médailles dans le domaine de l’estampe à l’Ecole Boulle, à la
Nationale des Beaux Arts (médaille d’argent), à la Société des amis des Artistes
Français, à laFondationTaylor,auSalondesArtistes français (médailledebronze),
exposition en 1999 au Museum National d’histoire naturelle, Prix national SNAA
des Artistes Animaliers en 2002 ; «Le regard aigu du dessinateur, la réflexion du
philosophe » peut-on lire p.6 du catalogue de l’exposition à propos de Patrice
Berthon.
-Trois estampes sont visibles via internet sur le sitePrintEurope, et certains dessins
dans lescatalogues informatisésduSNAA,PatriceBerthon.
FrançoiseBerthons’est formée en sociologie à la Sorbonne dans le domaine de la
démographie (DEA), puis au Centre d’Etude sur l’Actuel et le Quotidien (CEAQ)
avec le professeur M. Maffesoli (Master 2 de recherche), poursuivant son travail
universitaire dans le cadre d’uncongé de formation.
7AChipoteur,Gwenaël, Sirula, Maldoror et
leur équipage: Urbaine, Joyce, Bisquine,
Garcette, Plume etDiane.Nous exprimons ici notre gratitude à Eleuterio et Victor
d’Agüero qui nous ont accueillis a vec tact et gentillesse dans
leur petite équipe de chasseurs et nous ont fait découvrir des
secrets insoupçonnables de la Sierra, ainsi qu’à Emilio
d’Ayerbe, Julio de Pampelune, Juan de Saragosse sans
oublier le professeur Michel Maffesoli qui a bien voulu
s’intéresser à ce travail quelque peu atypique dans l’univers
de la vieille Sorbonne.«L’Imaginaire –c'est-à-dire l’ensemble des images et des relations
d’images qui constitue le capital pensé de l’homo sapiens –nous apparaît
comme le grand dénominateur fondamental où viennent se ranger toutes les
procédures de la pensée humaine. L’Imaginaire est ce carrefour
anthropologique qui permet d’éclairer telle démarche d’une scienc e
humaine par telle autre démarche de telle autre ».
G.Durand ,Structuresanthropologiquesdel’imaginaire
I - Qu’enest-il de la pratique cynégétique au
début du XXIe siècle ?
Introduction
Des deux parcours anthropologiques majeurs, le terrestre et le maritime,
jalonnant l’aventureinitiatique de l’homo sapiens sur sa planète bleue aux
trois quarts baignée d’océans pour un quart de terres provisoirement
émergéesselon les climatologues, seul le premier,au cours d’une longue
histoire, imprègne fortement la mémoire collective de l’homme du XXIe
siècle; l’imaginaire du second, qui a pourtant décidé à travers l’évolution
1des techniques de navigation initiant en Occident de grandes découvertes
maritimes relativement tardives - notre monde vient d’en trouver un autr e
disait Montaigne au XVIe siècle - de répartitions géostratégiques encor e
actuelles, est généralement, hors les nouvelles perspectives écologiques d’un
gisement de ressources, moins étudié et moins connu de l’univers des
sciences humaines. Aujourd’hui l’omniprésence de la voie des airs que peut
troubler l’humeur d’un volcan, ce transport aérien saturant le ciel en
évacuant le rythmelent des traversées tant apprécié par Baudelaire et
Chateaubriand au XIXe siècle ou Lévi-Strauss dans les années trente, a
tendanceà le faire oublier.
C’est donc l’aventure tellurique qui imprègne le plus fortement la longue
passée du temps sur des sociétés aujourd’hui en pleine mutation dans
l’univers occidental, et cette aventure commença pour nos lointains ancêtres
avec une activité de survie mais aussi de dépassement de soi par l’invention
de l’outil, de l’art pariétal et du partage fondateur structurant le groupe
social, la chasse, toujours enfouie sous l’humus de l’antique mémoire
1Gouvernail d’étambot, astrolabe, boussole, doublage cuivre des œuvres vives pour lutter
contre les tarets, chronomètre de marine de Harrison pour le calcul des longitudes, sextant,
évolutiondu rendementdes voiles,descarènes etdes gréements,conservationdes vivres, etc.
13collective; elle ne subsiste dans un monde profondément transforméque d e
manièrebien spécifique,commece livre s’efforcera dele montrer.
Le Sauvageetl’Urbain
La pratique de la chasse perdure dans le monde occidental contemporain,
majoritairement urbain et profondément modifié après la vapeur, la
pénicilline, l’électricité, l’automobile, l’aéronef, les conquêtes du Front
populaire et la génétique en sus de Darwin, Marx et Freud, par
l’omniprésence des nouvelles technologies numériquesbouleversant tous les
domaines. Son paysage humain est simultanément marqué par un retour
affectuel massif à une fréquentation de la nature teinté des nouvelles
perspectives idéologiques s’articulant autourde la notion d’écologie, parfois
parde nouvelles mystiques, voiredans nos villes et leurs pseudopodes par la
résurgence de comportements et d’énergies« sauvages», «barbares»ou
«dionysiaques» comme le montre le sociologue M. Maffesoli dans Le
tempsdes tribus.
C’est pourquoi l’évocation de l’art cynégétique en France et en Espagne,
de ses riches spécificités, de son imaginaire ou de son éthique propres,
devient inséparable aujourd’huicomme objet d’étude des polémiques
périphériques et problématiques écologiques qui l’accompagnent ; celles-ci
seront développées dans la première partie et induiront, par croisements
transversaux et contiguïtés de rencontre, l’émergence d’un questionnement
pouvant amener à diverses réflexions révélatrices de certains aspects de
notre société postmoderne, pour reprendre un terme généralement employé
encedébutdeXXIe siècle.
Le bois deBoulogne
Nous devons au regard perspicace d’un chasseur portugais, bécassier dans
son pays mais oeuvrant en France dans le bâtiment, d’avoir découvert
l’existence de quelques scolopax rusticolaen plein bois de Boulogne où il
venait détendre son épagneul, à cent mètres du périphériqu e. L’oisea u
migrateur en escale peut en effet y passer inaperçu l’hiver car les diverses
tribus de sportifs qui se retrouvent rituellement pour transpirer de concert
(joggers, cyclistes, patineurs, vététistes, gymnastes, yogis, adeptes du tai-chi
chuan, karatékas répétant leurs enchaînements, femmes entretenant leur
lignedansdes tenuesaffriolantes, quelquescavaliers, sans oublier lescalmes
14pêcheurs) n’empruntent que les pistes et chemins balisés, écouteurs
fermement verrouillés sur les oreilles, en faisant crisser continuellement le
sable les unsderrière lesautres sans jamais pénétrerdans les petites enclaves
où subsistent quelques ronciers et un peude taillis que seules fréquentent les
prostituées aux beaux jours pour y exercer leur art –en témoigne une
nouvelle sortededéchets, lesamoncellementsde préservatifs ; mais laDame
des bois est repartie.A ces quelques bécasses hivernales s’ajoutent divers
lapins et canards, trois poules d’eau et deux hérons qu’u nphotograph e
habile, en cadrant serré lorsqu’ils sont perchés sur les saules au bord du lac
dans la brume du petit matin, pourrait métamorphoser en hôtes d’une
estampechinoise.
Versdix heuresles régatiersduclubde voile modèledeParis (les«DM »,
pour dimanche matin) envahissent le plan d’eau et s’affrontent autour d e
trois bouées ; émetteur en mains ils longent laberge côte à côte en hurlant
des «tribord!» et suggèrent rêveusement par les obliques gracieuses des
voilures inclinées cet au-delà de la promiscuité terrestre qu’est la navigatio n
océanique. Parmi les considérations écologiques gestionnaires les plus
pertinentes il en est une que l’on oublie souvent: nous sommes vraiment de
plus en plus nombreux sur « notre bonne vieille terre » pour reprendre undit
duCapitaineHaddock, retourde laLune.
Le bois deBoulogne offre une image réduite du macrocosme hexagonal :
baigné par la rumeur automobile persistante des cycles migratoires du
périphérique, il manifeste dans les émiettements de ses interstices des
fragments symboliques de ce qu’a pu être la nature avant hier et permet aux
tribus postmodernes de déployer tout l’éventail des activités centrées sur le
sport, l’entretienet l’exaltation du corps –«devenir mode du monde »
comme leditM.Maffesoli.
Autres temps, autres mœurs: le visionnaire Georges Orwell, à qui un
journaliste demandait le secret de sa bonne forme, quant à lui répondait
« jamaisde sport ».
De fait les seules personnes qui pourraient entrevoir les bécasses au bois
sont les quelques malheureux qui parfois s’y réfugient, et qu’on nomme
SDF ; leurjournée s’apparente àun interminable marathon dela survie, mais
c’est un sport qu’ils n’ont pas choisi. On remarquera peut-être à travers
l’usage banalisé du siglel’hypocrite euphémisme du «F»et les vérités
profondes inscritesà la surfacedesdérives langagières, faisantcomme sices
gens-là possédaient plusieurs châteaux entre lesquels ils ne seraient pas
fichus de choisir ; peut-être ne sont-ils que les «dégâts collatéraux » d’une
spéculation financière mondialisée devenue consubstantielle au destin de la
planète ;chacunayantdécouvertavec la «crise»que la formule incantatoir e
d’une«moralisationducapitalism e »relevait del’oxymore.
15La chasse dans ce monde-là
Racines
La chasse est une passion humaine remontant à la nuit des temps, qui
repose sur une immersion dans la nature guidée par le vieil instinct d e
prédation, et implique l’acquisition d’un savoirvérifié par l’expérience du
monde sensible, dans une lente initiation ; elle suppose généralement pour
l’homo sapiens la connivence avec un autre mammifère présent à ses côtés
depuis la préhistoire, le chien. Comme d’autresactivités de cueillette elle
relie l’homme d’aujourd’hui à ses origines et aux complexités du monde
sauvage, lui permettantdene pas se transformer en mutant etde retrouver en
lui-même les richesses liées à sa part d’animalité, c’est pourquoi dans le
contexte sociologique et idéologique de la postmodernité elle est au
carrefourdesdiscours les pluscontradictoires.
De nos jours en effet les populations urbaines coupées de leurs racines
rurales manifestent une sensibilité qui les amène, souvent de façon grégaire,
à diverses formes orchestrées de consommation de la nature, laquelle,
médiatiquement cernée par des discours écologiques parfois centr és
davantage sur des problématiques électorales ou économiques que sur
l’approfondissement de cette nécessaire prise de conscience, semble être la
dernière marchandiseà vendre.
Comme nombredepensées émergentes,l’écologie a ses proprestribus,des
plus ouvertes aux plus vindicatives, celles des chasseurs de chasseurs tell e
ROC par exemple (rassemblement des opposants à la chasse), chacune avec
son égérie charismatique d’un moment. Ces nouveaux intégristes, qui
pratiquent en meute à leur manière une forme de traque consensuelle,
reprochent aux chasseurs, au nom de valeurs qu’ils supposent universelles,
leur part d’animalité assumée, qu’ils ont perdue ou occultée en eux-mêmes,
oublieux qu’ils sont d’en soupçonner la richesse anthropologique et
culturelle. Cela ne les empêche pas de se déchaîner collectivement pour la
boxe, les sportsdecombat, le rugby voire le football dansdesaffrontements
irrationnels qui font tous les ans de nombreuses victimes parmi le public ou
les supporters. La réapparition actuelle du catch dans les médias, forme d e
lutte spectaculaire tombée en désuétude vers les années soixante après qu e
R. Barthes en ait si bienévoqué les rituels dans ses Mythologies, témoigne
d’une résurgence des affects pour une mise en scène «sportive»plus ou
moins ambiguë du tragique: à travers une sémiotique hyperbolique des
passions élémentaires, dela violence gestuelle, des coups et de la douleur
réinvestissant l’imaginaire du barbare, on veut aujourd’hui Terminator
contre le Bourreau de Béthune. On pourrait d’ailleurs rapprocher ce
16spectacle semi-simulédes jeux virtuels ultra violents qui fontflorèsdanscet
énorme marché mondialalimentant lesconsoles vidéo etautresPS2.
Comme nous le verrons à diverses reprises par la suite la chasse n’est pas
une pratique simulée et par ailleurs elle n’est en aucun cas assimilable à un
sport.
Dans ce contexte caractéristique de l’air du temps toute forme de
consumérisme immédiat semble convenir: on fréquente la nature comme
on va «à la plage », «à la neige » ou «à la campagne» sans être, à
l’exception des ornithologues, entomologistes, photographes animaliers,
contemplatifs ou passionnés de tout poil, particulièrement attiré par les
mystères de la zoologie, les sèves inouïes de la botanique, l’immensité
vierge des océans chère au Rimbaud du Bateau ivre ou le véritable univers
montagnardavant sonbétonnage pouraccueillir les migrations saisonnières.
Images de nature/nature des images
Le développement récent des nouvelles technologies de l’image, entre
autres avec l’apparition des capteurs numériques et des systèmes autofocus
dans ledomainede la photographi e a généré depuis une dizaine d’années un
engouement massif pour «l’image de nature » consommée à haute dos e
grâce à la facilité qu’apporte l’outil numérique susceptible d’enregistrer en
une seule journée des milliers de clichés, et d’en tirer instantanément des
simulacres sur un écran, universalisant la pratique du polaroïd autrefois
réservéeà la photo souvenirde tousceux qui ne voulaient pas entrerdans la
réflexion que supposait l’emploi d’un matériel argentique élaboré.A travers
le pullulement des images immédiates qu’on peut capter un peuà la manière
de nouveaux produits low cost dans un supermarché,cette tendance massiv e
d’une consommation de la natureaccompagnant sa raréfaction opère sur une
scène marchande dénuée de véritable approche culturelle qui leur donnerait
2sens ; elle ne semble pas toujours induire une réinvention métaphorique, un
nouveau mythe de l’autre qui caractériserait notre époque comme ce fut le
cas au XIXe siècle après la vision médiévale d’une soumission aux
impératifs bibliques encore présente chez Buffon,chez des romantiques
2Côtoyant la réflexion de certains chasseurs, le photographe naturaliste belge Hervé
Stievenart écritdemanière quelque peuatypiquedans le n°8 deNat’Images: «… Je me suis
rendu compte que ce que je recherchais avant tout, c’était l’immersion dans la vie sauvage
[…] je n’aime pas aller là où je risque de rencontrer mes semblables et je préfère être seul
dans la nature […] L’avènement du numérique a mis bas une race de photographes qui se
prétendent naturalistes ou animaliers mais qui ne connaissent rien à l’environnement dans
lequel ils évoluent. La Nature est devenue un bien de consommation, à ceci près qu’elle paie
au prix fort nos erreurs».
17comme Chateaubriand, Hugo, Lamartine, etc. pour lesquelsla nature se
constituaità travers la poésie comme un miroirde leursâmes tourmentées.
Dans cet immense domaine de l’image photographique présente partout
aujourd’hui le passage de l’argentique au numérique correspond à
l’évacuation d’un rapport analogique au réel: la paroi sensible qui
auparavant inscrivait dans sa géophysique propre, négatif ou diapositiv e
avec leursdépressions et reliefscomparablesaucuivredu graveur, lechiffre
singulier de la lumière renvoyée par le sujet photographié, disparaît, tandis
que les nouvelles images numériques dépendant entièrement d’un calcul
logiciel, artifice dont l’opérateur n ’a pas la cl é, par surcroit totalement
falsifiable à partir d’un ordinateur au risque de dénaturer une véritable
perception de la couleur des choses, devient la pratique commune ; il suffit
pours’enconvaincredecomparer les photographies illustrant lesEditionsdu
Chêne dans les annéesquatre-vingt avec ce qu’on trouve dans les
publications actuelles. La tendance générale, qui ne recule devant aucun
artifice, semble bien être à l’hyperbole de la saturationau détriment de la
finesse et de la vraisemblance, comme dans le domaine musical où le son
déconstruit puis reconstruit par un calcul le débarrassant de toutes les
fréquences et harmoniques inutiles n’est plus consommé que sous la forme
mondialisée du Mp3 qui, s’il encombre moins la mémoire des ordinateurs,
ne contribue pas pour autant à la formation de l’oreille, quand il n’y crée pas
des dommages irréversibles bien connus des infirmières scolaires. Dans le
domaine de l’image, l’inscription physique «définitive» sur une paroi
sensible a laissé place à une forme d’évanescence artificielle, de jeu
permanent entre le réel et le virtuel alternant apparition/disparition,
infiniment renouvelé. Un clic suffit pour convoquer ou faire disparaître un e
image des êtres et des choses comme s’ils n’avaient jamais existé, annulant
l’instantanéité tragique d’un présent dont le destin est d’être toujours déjà
avalé dans la goule du passé.Ce«dit »tragique de l’image photographique
dans son rapportau temps, « cela a été, cela n’est plus »comme le remarque
R.Barthes dans La chambre claire, se trouve pris de ce fait dans un e
ambiguïté permanente.
Quel est le regard intérieur qui anime aujourd’hui l’œil innombrable placé
derrière unemachine à produire les imagesou l’écran qui les diffuse, le
phénomène est difficile à cerner, tout au plus peut-on repérer en ce qui
concerne l’univers sauvage la banalisation d’un discours écologiste
protéiform e, voirela renaissance d’uneidée polythéiste et païennede«Mère
Nature » présente surtout chez le chasseurtoujours en quête d’un
réenchantement du terroir menacé; la résurgence de cette vision
symbiotique des choses, très ancienne, écologiste avant la lettre, est avant
tout l’héritage laissé par les peuples chasseurs, comme en témoignent les
précieux textes amérindiens réunis parT.C.Mc Luhan dans Pieds nus sur la
terre sacrée, qui seront parfois évoqués dans cet ouvrage. La difficulté qu e
connurent dans les années soixante-dix les pionniers de la photographie
18animalière, familiers de l’ornithologie, de la chambre noire, des mystères du
laboratoire argentique et de la lente apocalypse de l’image a laissé place à
une boulimie consumériste induite par la technologie de l’immédiat,
influencée mimétiquement par la surabondance visuelle des grands médias
(émissions T.V comme Ushuaïa ou les productions concurrentes) et captée
par les officines de «tourisme vert », «tourisme ornithologique»,
randonnées ou «stages nature » en groupe et en tout genre envahissant des
biotopes auparavant indemnes de fréquentation humaine et les mettant, avec
les meilleurs alibis du monde à formulation écologique bien sûr, mais avec
des considérations éthiques et éthologiques extrêmement floues, souvent en
danger: comme dans le domaine sportif du surf, on s’échange via internet
les meilleurs «spots » permettant un «scoop » éventuellement
commercialisable sur le balbuzard, le lynx ou l’outarde canepetière et les
affûts payants, chauffés, abrités des intempéries (une centaine d’euros par
jour) garantissant une collecte d’images se sont multipliés, de même que les
invasions collectives guidées de recoins naturels dont la sauvegarde
supposerait plutôt qu’on les laissât à l’abrides trop massifs piétinements
humains.
Onpeutremarquer que dans le domaine dela photographie animalière le
termede«chasse photographique » employé parde nombreux manuelsdans
lesannées quatre-vingta tendanceàdisparaîtreau profitdedésignations plus
généralistes et consensuelles, comme pour se démarquer systématiquement
de l’image du chasseur ; le savoir minimum, le vêtement, les techniques et le
matériel d’approche ou d’affût lui sont pourtant directement empruntés, et
certaines émotions sont assez similaires; on emploie d’ailleurs facilement le
terme «shooter » pour désigner la réussite d’un cliché difficile avec u n
boitier muni d’un téléobjectif et d’une crosse toutàfait semblable à celle
d’un fusil ; par ailleurs on peut remarquer que toute arme de chass e
(propulseur,arc, arbalète, fusil) envoyant un projectileselon la géométrie
d’une trajectoire qui rapproche de l’animal en abolissant la distance est
semblable dans sa problématique à ce qu’opère un téléobjectif cherchant à
capter l’image de la bête par annulation optique de cette même distance ;
avec une courte focale comme un grand-angulaire le photographe comme le
chasseur doit recourir au piège ; on peut enfin rappeler que dans certaines
cultures le rapt de l’image de l’autre équivalait symboliquement à une sorte
de meurtre, ou à la captation de son âme puisque, comme le remarquait J.
Ortegay Gasset dans ses Méditations sur la chasse, l’instinct suprême de
l’animal est d’être invisible.
Face à cette pratique photographique supposant comme l’art cynégétique
l’immersion au cœur du milieu naturel le point de vue des chasseurs est
partagé: certains lui reprochent, surtout quand elle ne repose pas sur un e
expérience solide et à fortiori quand elle devient collective, d’être plus
dommageable que la prédation du chasseur en dérangeant l’ensemble de la
faune sauvage durablement et en toutes saisons, particulièrementau moment
19des couvées ou des nichées autorisant plus facilement certaines prises d e
vue ; s’ajoute à ce point de vue l’idée que la chasse phototographique est
souvent utilisée comme porte-étendard des écologistes intégristes et anti-
chasse.D’autres,commedéjàF.Sommerà son époque,considèrent quecette
démarche est intéressante et complèteintelligemment la pratiqu e
cynégétique; certains chasseurs contemporains utilisent d’ailleurs
indifféremment l’arc, le fusil ou l’appareil photographique. Comme nous
l’avons vu, dans ces deux domaines tout estquestion d’éthique, d’efforts et
d’acquisition du savoir nécessaireau respect du monde sauvage ; l’influence
des modes, de la facilit é, de l’organisation touristique massive des choses
générant toujours un impact préjudiciableau milieu naturel.
Des revues mensuelles comme Image et Nature ou son concurrent
Nat’Images, à diffusion européenne comme Chasseurs d’images, plus
généraliste, alimentant la rubrique d’une sorte de vedettariat en la matière à
travers l’organisation de nombreux concours, témoignent d’un phénomène
en expansion constante bien repérable à travers les pages de petites
annonces. Il convient sansdoute de souligner à nouveau,comme ne manque
pas dele faire le chasseur à travers une démarche écologique protectrice,
conservatrice et active dans son terroir, que la biodiversité est peu
compatible avec une trop grande fréquentation humaine de milieux naturels
incapables aujourd’hui de s’autoprotéger. En Espagne la politique d e
sauvegarde de prédateurs comme le lynx ou le loup ibérique esten grande
partiel’œuvredesadeptesde SaintHubert.
L’inféodation de certains biotopes comme la montagne aux impératifs
quantitatifs du consumérisme ritualisé fait qu’aujourd’hui la connotation la
plus fr équente accompagnant l’évocation des sports d’hiver est la «peur de
l’avalanche », laquelle,alimentant la chroniquedes faits divers de décembre
à mars, survient naturellement sur des pentes dénudées où les majestueux
sapins qui fixaient le manteau neigeux n’ont plus le droit de pousser –place
à la glisse, exit le grand tétras, le chamois, la perdrix des neiges. Peut-être
l’accès exotico-touristiquemassif aux derniers recoins insulaires de la
planète finira-t-il par s’imprégner d’un imaginaire de la «peur du volcan»,
remettant à l’heure les pendules du temps long, géologique, dont on peut se
souvenir qu’il fut déterminant dans l’histoire des espèces, la nôtre en
particulier ; un ethnologue comme C.Lévi-Strauss y était particulièrement
sensible,de même que, sur le plan écologique,à la surabondancedangereus e
de notre espèce (Tristes tropiques). Aujourd’hui où la fréquentation de la
nature esttrès souvent en osmose avec les paradigmes du sport, même la
pratiqueduVTT, enapparence inoffensive, peutconstituer undanger pour le
maintien des sols fragiles, substrats dunaires des sentiers du littoral par
exemple, lorsqu’elle devient collective, voire compétitive; les cordons d e
dunes à l’île d’Houat ou à Lacanau ont d û être protégés par des kilomètres
de palissades en bois le long desquelles défilent les cohortes de vacanciers.
Quediredes motos marines quibrassentdans le ronflementde leurs moteurs
20le bouillon estival à 50 mètres des côtes, et sont à la navigation ce que la
musique militaire està la musique.
Le marin quiadéjà essuyé une tempêteau large ou le montagnard qui s’est
trouvé prisdans un orage enaltitude savent combien la puissance sacréedes
forces naturelles est au-delà de toute mesure, souvent d’une indicible beauté
- fascinandum et tremendum. Le logos est généralement impuissant à
évoquer la sauvagerie des éléments et les bulletins de météo marine
décrivant l’état de la mer «calme, peu agitée, agitée, forte, très forte, grosse,
énorme » par accumulation d ’adjectifs convenus indiquant des quantités
croissantes imperturbablement susurrées par une voix d’hôtesse de l’air, ne
peut tout à fait rendre compte qualitativement d ’intensités touchant le
domaine du sacré ; l’Occident méditerranéen, que l’Océan effrayait, avait
recours à Neptune et les navigateurs d’aujourd’hui ont tous, dans un recoin
de leur inconscient, une image terrifiantede la Vague scélérate.
Notre société dite des loisirs, mutante, oscillant entre un individualisme
calibré par les modèles dominants et un penchant anomique à
l’effervescence festive, préfère généralement le drapeau bleu des plages
noires de monde, mais surveillées, à l’abri des vents, avec garantie sur la
qualité de l’eau. Dans cet espace balisé comparable aux aires de
3reproduction de certaines colonies d’oiseaux chacun recréera par des
marquages subtils «son » territoire de quelques mètres carrés tout en
s’immergeant dans la chaleur narcissique d’une communauté aléatoire et du
bouillon de culture qui clapote juste derrière la dernière ligne des corps
allongés. Les images balnéaires du cap d’Agde, de Juan les pins ou des
plages espagnoles cernées par une architecture de béton ne laissent même
plus entrevoir le sable ni même l’eau des quelques premiers mètres de mare
nostrum à travers le crible grouillant des vacanciers. La maréchaussée doit
orchestrerles frictions tribales entre naturistes, échangistes, hétaïres,
homosexuelset« sauvageons»venus du nord quand elle ne poursuit pas le
fantôme du «tueur en série» ou le spectre du pédophile en goguette. L e
paradigme mondialisé du mode de fréquentation de ces nouveaux finisterres
urbains, dans un pays qui révèle souvent les conduites émergentes de la
postmodernité semble bien être la plage de Copacabana à Rio de Janeiro :
site grouillant de concentration humaine, dédié au culte du corps aussi bien
qu’aux rassemblements festifs des religions syncrétiques, il est surveillé jour
4et nuit par des centaines de caméras disposées tout au long des quatre
kilomètresde l’AvenidaAtlantica et, malgré les opérationscontinuellesdela
3cf., enEurope lesairesde rassemblementdu vautour fauve sur les falaisesdeRiglosdans le
HautAragon évoqué par cet ouvrage, sous vidéosurveillance permanente pour permettre une
exploitation écotouristiquedu site ; l’Espagne a récemment obtenudes crédits européens pour
développer le«tourisme ornithologique », ce qui n’empêche pas l’exploitation paradoxale de
ces mêmes falaises équipées de voies d’escalade, et la construction récente d’un h ôtel quatre
étoiles masquant la vue généraledu lieudepuis la routeAyerbe-LaPena.
4cf. Le sauvage, letransparent et l’opaquep. 41.
21police intervenant en quad, l’élucidation de la criminalité urbaine ne dépasse
pas un pourcent.
Cette tendance massiv e d’un nouveau mode de fréquentation de la nature
souvent fondé sur un rapport sécurisé, guidé, immédiat et facile,accordant la
priorité au collectif et àl’affectuel comme le remarque M. Maffesoli dans Le
temps des tribus, conduit la plupart du temps à remettre en question la
pratique de la chasse, considérée comme «archaïque»ou «cruelle » ; on
s’entretue cependant davantage autour des stades, à la sortie des
discothèques balnéaires ou dans les retours nocturnes en automobile quand
on a consommé certaines substances que dans les zones de chasse, et les
accidents de ski ou les hydrocutions à 20 mètres des plages après
échauffement excessif des corps massivement exposés font de nombreuses
victimes tous les ans. Dans tous les cas de figure le monde rural, qui
fréquente relativement peu les plages ou les stations de ski de la jet set, est
rarement hostileà lachassecomme le montrebien lecourantCPNT (chasse,
pêche, nature et tradition) ;à lacampagne ondit simplement«jechasse» ou
«je ne chasse pas» ; seules font exception à la coutume paysanne certaines
enclaves de nos belles régions accaparées par l’argent et les résidences
secondairesdes urbains:Bretagne,Périgord,HauteProvence,Lot, etc.
Il convient dans ce contexte de rappeler que le chasseur est lié aux
mystères de la nature depuis l’aube de l’humanité, qu’il n’a pas attendu le
XXIe siècle pour y perpétuerson attachement charnel, et que c’est
précisément le sens profond de l’archaïsme de cette passion qui la rend
précieuse.
Contrairement à nombre d’idées reçues le chasseurne s’abandonne pas à
l’innocence de ses pulsions mais il a depuis toujours établi des règles
éthiques et écologiques qui relèvent du domaine de la culture. Il lui serait
impensable d’opérer une razzia collective sur un espace naturel comme c’est
souvent le cas à 50 kilomètres de Paris à l’époque deschampignons oudans
les parcs nationaux si une pancarte mal venue signale dans un sentier balisé
l’existence d’une plante rare, lys martagon ou sabot de vénus par exemple,
qui viendront parfois mourir sur unbalcon oudans un jardin juste en facedu
barbecue du voisin. Du côté de Malesherbes, Nemours ou Fontainebleau,
sorte de bois de Boulogne bis pour le parisien qui paye sa migration
hebdomadaire d’un minimum de trois heures d’autoroute, il devient difficile
d’observer le magnifique lézard vert ou la vipère péliade, encore très
abondants dans les années soixante-dix ; de fait avec les médiatisations
spectaculaires de «la grimpe » de très nombreux varappeurs font
aujourd’hui la queue au pied de chaque rocher, certains rêvant aux«8000 »
qu’ils s’offriront peut être un jour dans l’ Himalaya à la suite des cohortes
organisées qui s’y succèdent tout au long de l’année,semant sur les diverses
voies toutes sortes de vestiges, l’imaginaire magique de la montagne
s’évanouissant devant la recherche quantitative de l’exploit sportif et la
«cultureduchiffre »commedisent les policiers surmenés.
22Quant à la cruauté dont est accuséle chasseur, elle est bien sûr liée à la
mort de l’animal, geste ultime de la quêtecynégétique qui dans une journée
de chasse peut revêtir moins d’importance que les belles lumières de l’aube,
mort de l’animalqu’il assume à la différence des mangeurs de viande; celle
ci n’a rien à voir avec le supposé plaisir detuer mais renvoie à la joie de
cette capture qui lui a coûté tantd’efforts dans sa lente initiationaux secrets
d’un monde sauvage où la mort est laconditionde la vie et réciproquement.
5Dans un article de la revue espagnole Trofeo sur l’écrivain Miguel
Delibes écrit par son filsGerman on peut lirecette réflexion: «Una aficion,
la cinegetica, que, practicada noblemente, no puedo acceptar sea cruel- el
cazador no encuentra el menor deleite en el sufrimiento de las piezas que
cobra - como predican los anti- caza, por mas que sea irremediablemente
cruenta.»(25)
Mêmepour le veneur dont l’art consiste d’abord à bien mener ses chiens
dans une poursuite considérée comme particulièrement cruelle, « sadique »
diront certains, la mise à mort du cerf a toujours été ressentie comme une
pénible nécessit é qui doit s’accomplir dignement, sans artifice, au moyen
d’une dague; il estresponsable decette dignité et durituel quil’accompagne
pardescodes traditionnels qui enassument le tragique.
Dans un autre registre l’amateur de grives du Médoc, même s’il fait
buisson creux parce queles vents sontàl’ouest ou que les vols passent trop
haut, s’estime suffisamment heureux d’avoir goûté un jour nouveau sans
croiser personne hormis unblaireau matinal.Ilacontemplé en poètele lever
du soleil chassant doucement l’obscurité avec les derniers lambeaux d e
brume.Parti très tôt lorsque toutle mondedort pour rejoindre son « pit »,cet
abri sommaire qu’il s’est confectionné avec un peu de brandes à la lisière
d’une coupe de pins,il a vules oiseaux surgir dufonddela nuit et lalumière
incendier peu à peulerouge des arbouses, la gelée blanche se résoudre en
gouttelettes magiques, les yeux complices de son chien suivre les
mouvementsdu fusildans les rayonnements obliquesdu petit matin.
La littérature cynégétique universelle nous a transmis depuis fort
longtemps les richesses de ce rapport charnel au monde naturel et il serait
préjudiciable de le faire disparaître de notre culture ; bien avant les
naturalistes de métier c’est elle qui nous a révélé la connaissance
approfondie des mœurs de la fa u ne sauvage, lesquelles demeurent toujours
cachées pour le béotien. La lecture, la réflexion, l’expérience et
l’information approfondies sont sans doute le meilleur remède à un certain
nombre d’incompréhensions, à supposer que ce genre de démarche, lente et
impliquant un minimum de curiosité soit aujourd’hui bien ancré dans les
mœurs. Dans notre capitale tout usager du métropolitain sait que son jeune
voisin(e) souvent peu intéressé par le spectacle de ses contemporains, au
boutde quelques stations ne va pas extirperde son sac un livre sur la gestion
5Troféo,avril 2010 p. 47.
23forestière ou la vie des papillons, mais un appendice technologique portable
derniercridont les manipulations fascinées vontl’absorbertoutentier.
Dans ce contexte sociétal pétri des nouveaux rituels urbains, si on peut
concevoir avec les chasseurs qu’une pratique cynégétique exigeant e n’entre
pas en contradiction avec une perspective écologique globale laissantDame
Nature en partage, force estdeconstater qu’elle entre souvent enconflitavec
d’autres modesde fréquentationdes espaces extérieursaux villes générés par
les mutationscomportementales évoquées précédemment.
EnEspagne, PatxiAndion,rehalero, sociologue et responsable de l’Ecol e
6nationale de chasse, dans un article de Feder Caza rend hommage au rôle
joué par les écologistes: « Sin ellos, con sus excesos, inexactitudes,
banalidades y fobias, pero con su compromiso, su conciencia y su criterio,
no seriamos ese que somos hoy, un cazador mas concienciado, etico y
conservacionista. Les debemos mucho a los ecologistas, aunque para
algunos sea dificil de admitir, ellos en su lugar nos han ayudado a encontrar
el nuestro.Gracias, amigo ecologista» (1).
En France et en Espagne le milieu de la chasse considéré globalement
comporte bien sûrcomme partout son quotadebutors, largement caricaturés
7par les médias et dont les pratiquants honnêtes sont les premiers à se
plaindre ; ainsi dans la Péninsule, où le passage du rural à l’urbain, pour des
raisons historiques, fut plus brutal que chez nous en engendrant par osmose
«un pensamiento ecologista que va de la noneria a un talibanismo
acientifico desaforado », Antonio Perez Henares, soulignant le rôle effectif
des chasseurs «conservationnistes» dans le maintien d’un milieu rural
8préservant sa biodiversité , travaillant avec la fondation Felix Rodriguez de
la Fuente pour la sauvegarde du loup et du lynx ou avec la fondation Oso
Pardo pour celle de l’ours, fustige-t-il en ces termes la pratique des brebis
galeuses: «El colectivo debe también avanzar en otra cuestion
trascendental a efectos de opinion publica. No, y lo destaco en negrita, debe
ofrecer ni cobertura ni coartada a quienes en sus filas actuan de manera
6FederCaza, n°286 octobre 2009.
7La caricature des chasseurs a déjà une longue histoire culturelle, en particulier dans
l’iconographie du XIXe siècle, très diffusée grâce au procédé lithographique.Aujourd’hui la
plus connue dans nos médias, fort drôle par ailleurs, est sans doute constituée par le sketch
des Inconnus intitulé «La galinette cendrée »: sous couvert d’un reportage télévisuel de
terrain on peut voir un groupededangereuxabrutisavinés et machistes (« unebécasseça vaut
bien dix pétasses») rivalisant de grossièreté, de fautes de langue voire d’incapacité à
s’exprimer clairement, d’évocations grotesques du terroir et ridiculisant en les inversant par
une pratique débile tous les clichés sur le «bon chasseur », qui finit par massacrer avec des
tirs en rafale des volailles de lâcher ; l’un des individus, qui «tire sur tout ce qui bouge»,a
même tué sa chienne, puis son fils, et semble regretter davantage la perte del’animal.Dans ce
genredecomique les ficelles sont énormeset on pourrait facilement reprendre la même trame
pour mettre en scène un groupe d’amateurs de rugby, de boxe ou de supporters de «foot »,
mettant en exergue un tribalismefruste et violent,cedont les humoristes ne se privent pas.
8cf.FederCaza, n°300, 12/2010 p. 17, «El futurode lacazadependedeloscazadores ».
24delictiva, atrabiliaria y hasta canallesca. Debemos ser los primeros en
denunciarlos y extirparlos sin contemplaciones ni complicidades de gueto. »
(34)
Au-delà de ses inévitables verrues, ce milieu qui est aussi une mémoire
renferme surtout de vrais amoureux dela nature dont certains, par leurs
connaissances, leur sensibilité, leur finesse et leur expérience du long term e
sont de véritables trésors vivants. Ils n’ont pas souvent la parole et cet
ouvrage, sans être apologétique ni prétendre à l’exhaustivité de vérités
définitives, aura peut être un peu tendance à la leur rendre pour initier un e
réflexion et mettre en évidenc e la richesse d’une pratique qui comme toute
démarche vivante, est parfois paradoxale, ambiguë et contradictoire, ainsi
que le montre le sociologueM.Maffesolidansl’ensemble desonoeuvre.
Nature et nature
Bien des groupes humains de notre postmodernité, par indifférence ou
absence de curiosité, n’ont jamais observé la belette de nos chansons
bretonnes, le renard des contes médiévaux, le blaireau ou la vipère de nos
bois et maquis, lacigaledes fables ou la mante religieuse, voire n’ont jamais
eudeconnivenceavec unchat, un furet, uncheval, unchien, unautour ou un
faucon comme le chasseur (pl.5,1,3). Pourla mante par exemple le sens
même du qualificatif de«religieux » n’est souvent plus qu’un automatisme
langagier dont on ignore le fondement: si les énormes pattes avant font
songer par leurposture dans le monde judéo-chrétien à un animal en prière,
elles sont avant tout de terribles pièges à mâchoires et le mécanisme de
reproduction de l’insecte suppose la dévoration du mâle ; polysémie
extraordinairedu qualificatif etdissimulation oxymoriquedu signifiant.
9La prédationdecet orthoptèr e qu’on peut encore observer dans les friches
résiduelles de nos campagnes, sur un criquet trois fois plus gros que lui, est
tout aussi fascinante que celle d’un lion sur une gazelle régulièrement
diffusée par nos écrans: immobile dans sa posture d’affût, seule sa petite
tête triangulaire est animée de rotations rapides captant à travers des yeux
d’émeraude tous les mouvements de sa proie ; projetant en un éclair les
effrayantes dentelures de ses puissantes pattes antérieures, la mant e
immobilise sa victime et entreprend aussitôt de la dévorer vivante en
sectionnant de ses petites mandibules besogneuses le corps du criquet à la
jonctiondel’armurethoracique,accédant ainsi à de riches nutriments (pl.1).
9cf. article de P. Berthon «La mantis y el escorpion », revue Comarca n°45, 2005, texte
français enannexe 4.
25Ayant souvent observé la scène en Aragon, nous avons constaté après
Fabre que seul le scorpion sortait victorieux de cette confrontation dans la
10nature .
Mais la précieuse leçon de choses de nos anciens hussards de la
république, stimulant dès la communale l’expérience concrète et les facultés
d’observation en y associant le texte descriptif et le dessin, a souvent laissé
place aujourd’hui dans le monde urbanisé à une certaineinertie mentale
fonctionnant par osmose et imprégnation. Le pullulement des images
immédiatement convoquables sur les différents types d’écrans (téléviseurs,
ordinateurs, baladeurs multimédias divers, moniteurs photos) n’induit pas un
renforcement des facultés descriptives que pourrait restituer le logos mais
ferait plutôt reculer l’expression langagière des équivalents visuels comme le
constatent de nombreux enseignants lorsque leurs élèves doivent approcher
avec des mots la description précise d’un objet ou d’une image qu’ils ont
sous les yeux, document publicitaire, informatif ou reproduction d’œuvre
d’art ; la substitutionde la méthode globale faisant surtoutappelau visuel, à
l’image du mot, au détriment du sens dans l’apprentissage de la lecture, en
lieu et place de la démarche analytique et syllabique qui avait fait ses
preuves, y est sans doute pour quelque chose ; l’aller-retour entre un e
surabondance dela perception visuelle et les facultés langagières semble
parfois court-circuité, comme si la simple existence de l’image par la
«magie»de sonapparition se suffisaità elle-même et rendait superfétatoir e
tout autre moyen de lecture/restitution descriptive. Les échanges langagiers
sur Internet, inscrits dans une virtualité spécifique mélangeant une oralité
sans voix ni corps et un épistolaire de l’immédiat, anonymé par surcroît,
lorsqu’il s’agit d’évoquer une chose en l’absence de son image, souvent
incompréhensibles, le montrent bien. L’étude systématique de la textualité
Internet, qui recourt parfois à de petites icônes codées pour signifier les
affects, facilement automatisable, pourrait permettre l’économie de bien des
analyses sociologiques quantitatives, comme celles qu’avait initiées
l’Education nationale durant plusieurs années à l’entrée en seconde avec les
«cahiers d’évaluation ». La lecture des textes de description botanique,
mycologique voire zoologique recourant, en sus du dessin et de l’image
photographique, à un lexique précis et rigoureux des équivalents visuels par
des adjectifs accompagnés d’adverbes désignant subtilement la forme, le
volume, la surface, la texture, la couleur des choses, en bref leur qualité au
regard du nerf optique, devient pour nombre de consommateurs
contemporains un pensum abstrus. Beaucoup d’éditeurs de guides
botaniques francophones, à l’exception de Delachaux et Niestlé qui
conservent au langage descriptif ses vertus, ont commercialement renoncé à
cette démarche qui permet souvent de lever le doute sur l’apparente mais
10 cf.article«La mantis y el escorpion »,P.Berthon,Comarca n°45, traductionF.Vielcazat /
M.Molina,avril mai juin 2005, texte français enannexe 4.
26illusoire précision d’une photographiecantonnéeà un«effetde réel », et par
surcroît, de communiquer avec autrui en l’absence de la chose ou de son
simulacre visuel.
La grande richesse du Lévi-Strauss de Tristes tropiques, qui connut
probablement à son époque ce type d’enseignement primaire autour de la
leçon de choses, avant les grandes systématisations conceptuelles et
structurales, tient à la polysémie des intuitions métaphoriques, entre
architecture brésilienne et végétation tropicale par exemple,baséessur de
précieuses qualités d’observation de la nature dont témoignent les pages
consacrées à un coucher de soleil en mer, qui font songer aux ciels
amazoniens de l’aquarellisteHerculeFlorence réalisés vers 1825, un siècle
avant l’arrivée de l’ethnologue au Brésil. Cette qualité du regard renvoie à
une pluralité de savoirs et d’expériences sensibles dont atteste son goût
précoce,comme chez Rousseau, pour la géologie, la zoologie, la botanique,
la musique voire à ses capacités personnelles d’expérimentation manuelle,
approfondies de nombreuses années au travers de ses pérégrinations dans
diverses régions du Mato grosso. Plus que la pertinence des modèles
structuraux à prétention universelle aujourd’hui profondément relativisés,
c’est l’aller-retour entre l’observation concrète de la nature et l’élaboratio n
d’une «raison sensible » versant encore du côté de la métaphore et de
l’imaginaire qui fait qu’aujourd’hui, parmi ses multiples facettes, on le
considère comme unprécurseurde l’écologie.
Onpeut remarquer qu’après une réflexion sur le devenir des sociétés
humaines ledernier motdeTristes tropiques renvoieà laconnivenceavec un
animal, le chat: faisant l’éloge de la «déprise » d’une activité compulsive
11de l’anthropos il clôt ainsi son text e sur «l’unique faveur que l’homme
sache mériter […] dans la contemplation d’un minéral plus beau que toutes
nos œuvres ; dans le parfum, plus savant que nos livres, respiré au creux
d’un lis; ou dans le clin d’œil alourdi de patience, de sérénité et de pardon
réciproque, qu’une entente involontaire permet parfois d’échanger avec un
chat.»
Dans notre société envahie par le pullulement informatique des images les
différents types d’écransagissentcommedes paroisambiguës sur les esprits
et les comportements, substituant l’oxymore inversé de leur «clair e
obscurité» à «l’obscure clarté» cornélienne des humanités d’anta nen
œuvrant simultanément pour une lumineuse monstration virtuelle de choses
convocables à loisiret une occultation de la palpabilité du «réel » dont il
n’est plus nécessaire de faire l’expérience, parfois lente etdécevante.Le très
occidental Hergé dans Tintin auCongo, avec les traits de génie qui lui sont
propres, s’amuse à subvertir cet aspect des choses en liant l’imaginaire au
dévoilement du réel: à la vue du pacte diabolique entre le sorcier et le
mauvais blanc projeté sur le mur de la case par l’ethnologue et cinéaste
11 Tristes tropiques p. 497.
27Tintin, lesAfricains transpercent l’écran de leurs lances, puis la paroi de la
case et atteignent les deux scélérats postés à l’extérieur, outrepassantl’écran
et l’imagejusqu’auréel,refermant labouclesymboliqueen une super magie.
Immergés aujourd’hui dans un torrent d’images dépourvues delien
expérimentable avec la réalité les groupes humains évoqués précédemment,
consommateurs passifs des visions faunistiques les plus exotiques dont les
bombardent les médias comme en témoigne surArtece planisphère incrust é
à la manière d’un fichier d’ordinateur d’une mosaïque de vignettes
animalières au chromatisme tape-à-l’œil, sont cependant devenus, l’air du
temps aidant, zoophiles ou zoolâtres virtuels sans toutefois changer d e
régime alimentaire. La chasse est l’objet de leur vindicte qui curieusement
ne se tourne pas vers la pêche alors que l’acte halieutique est
particulièrement cruel. Le poisson est un animal à sang froid, muet d e
surcroît, qui ne soulève aucune passion collective tandis que la civelle,
alevin d’anguille en migration, est chaque année exterminée dans les
estuaires ou les coureaux d’Oléron . On peut d’ailleurs remarquer que la
pêche prend le nom de chasse lorsqu’elle devient sous-marine, subtilité
langagière qui semble échapper aux belles âmes qui n’y voient pas à redire.
Est-ce parce que le prédateur opérant sous l’eau avec une arbalète au lieu
d’une canne reste à leurs yeux un pêcheur, parce qu’il pratique en milie u
maritime ou parce qu’il fait partie d’unimaginaire estival et balnéaire? La
question reste ouverte. Le poisson, lui, ne doit pas faire beaucoup de
différence entre se faire arracher en silence le tube digestif par un hameçon
triple avant d’étouffer dans la musette du gentil pêcheur savourant le petit
vinblanc, et se faire transpercer par une flècheavantde finir en marinade.
Les derniers baleinierstraditionnels des Açores, qui dans les années
soixante-dixapprochaient encore lecachalotà la voile puis manoeuvraient à
l’aviron leurfrêle esquifavec une solidarité sans faille pour permettre au
harponneur debout à la proue de jouer son rôle se considéraient avant tout
comme des chasseurs ; opérant une prédation minime en prenant de grands
risques, ils ont disparu avec leurs traditions suite à la chute des prix de
l’huile qu’ils tiraient de leurs prises, ne pouvant plus entretenir les lanchas
utilisées pour remorquer leLéviathan jusqu’à la cale où toutes les parties d e
12son corps étaient utilisées .Aujourd’hui ce sont des navires-usines japonais
qui massacrent en grand nombre, sans respect pour l’avenir de l’espèce, les
populationsde mammifères marins.
La révolte légitime contre la souffrance animale que tout chasseur partage
se trompe parfois de cible et serait plus pertinente si elle se tournait
davantage vers les expériences en laboratoire pour les plus grands bénéfices
de la cosmétique, les élevages industriels et les conditions de transport des
animaux qui fournissent notre alimentation. La visite d’un abattoiroù l’on
12 cf. D.Berthon, docteur en écologie, et S.Fernandez de Castro,Carnets de voyages, Les
cachalots deFaial, exposition duMusée de l’homme, 1984.
2813égorge vif , ou bien des camions dans lesquels les cochons élevés «hors
sol»meurent de stress,que les médias s’abstiennent généralement de
montrer pour ne pas nuire aux nouveaux philosophes et bateleurs
armoricains de la grande distribution passant «contrat de confiance» en
républicainsnew age, «écrasant les prix » dans leur élan caritatif ou
«positivant » en super humanistes des temps présents, ferait probablement
réfléchir.
Comme l’énonce de manière factuelle,aprèsJacquesDerrida,Alexandrine
Civard-Racinais dans son Dictionnaire horrifié dela souffrance animale,
derrière l’énormemachine à produire d e la viande se cache un
incommensurable volumede souffrancedesbêtes, que nous voulons ignorer.
Force est de constater par ailleurs que le fait de fournir inéquitablement
une alimentation carnée à une population mondiale croissant de manière
incontrôlable suscite avec l’élevage industriel des bovins une pollution d e
l’atmosphère par le méthane (« les pets des vaches») supérieure à celle du
moteur thermique (automobile, transport),compte non tenude la destruction
de biotopes précieux qu’entraîne la chaîne de leur alimentation industrielle,
et del’épuisement des ressourceseneau.
Triste vie que celle des animaux élevés en batterie dont on viole parfois
l’intégrité corporelle pour raccourcir le circuit digestif et permettre aux
aliments industriels de parvenir plus rapidement à leurestomac ;
inversement les nouveaux mythes d’une alimentation carnée «de qualité »
sont liés à une savante gradation commerciale, exprimée en nombre
décroissant d’individus au mètre carré supposée les rapprocher des
conditions de la «vie sauvage ». Malgré ce conditionnement industriel
abrutissant la viande sur pied nous avons pu constateren séjournant ily a
quelques années dans une vieille maison jouxtant un élevage automatisé d e
bovins près de Granville que les nuits précédant l’arrivée du camio n
conduisant les bêtes à l’abattoir, celles-ci meuglaient sans discontinuer,
comme si ellesavaient la presciencedecequi lesattendait;lachose estbien
sur impossibleà établirde façoncertaine.
D. Venner cite dans son Dictionnaire amoureux le propos en apparenc e
paradoxal de sa belle sœur anglaise, qui ne devrait choquer que les
13 Sous l’influence religieuse de la demande croissante en viande casher ou hallale les bovins
qui fournissent notre alimentation sont tués dans des conditions particulièrement atroces sans
anesthésie électrique préalable conformément à la réglementation générale : placés dans une
machine tournante où leurcorps est maintenu sur tous lesaxes pardesappuis hydrauliques ils
sont retournéspuis égorgés vifs et meuglent de très longues minutes, les cordes vocales
n’étant pas tranchées ; Brigitte Bardot a récemmentrelancé une protestation contre ce
traitement barbare des bêtes qui nous nourrissent, ce qu’ignorent généralement les
consommateurs ; on peut penser au texte d’une chanson de Boris Vian, « Les joyeux
bouchers » (java), fustigeant le goût des amateurs de viande conviés à profiter des
« enchanteursdu merlin » pour «boiredu sang, avantqu’il soit tout noir […]«Fautavalerde
la barbaque pour être bien gras quand on claque […] et nourrir des vers commak […] Faut
queça saigne ».
29végétariens ; ne cuisinant jamais de poulet d’élevage ou de viande bouchère
elle neconsomme quedu gibier tué par leschasseurs:
« … parce que je suis une femme sensible […] Avant d’arriver dans ma
cuisine, le gibier a vécu sa vie, librement le plus souvent.Il a eu son destin
d’animal sauvage.Ensuite, la mort est venue le prendre dans les champs ou
dans les bois, pas dans un affreux abattoir. La mort vient toujours, non ?
Mais je pense que la mort donnée par le chasseur est la moins cruelle de
toutes et la moins laide aussi. »
Dans le contexte du vaste débat philosophique contemporain, d’origine
principalement anglo-saxonne sur les relations entre l’animal et l’animal
humain opposant les théoriciens de l’instrumentalisme, du contrat, ceux de
l’approche par les capacités, par la sensibilité, par la similitude des esprits,
etc., la citation proposée parD.Venner n’entre pas en contradiction avec la
réflexion deClare Palm er posant la question de savoir si la vie d’un animal
nourri en vue de l’abattage est préférable à la vie sauvage, imprévisible,
difficile et parfoisbrève;Hobbes lui-mêmedécrit ledestinde labête élevée
industriellement comme «pauvre, pénible, quasi animal et bref »,c'est-à-
14diredansles mêmestermes que la vie desanimaux à l’état sauvage .
Il convient ici de rappeler que même dans la nature où l’harmonie est
équilibre des conflits entre espèces, les prédateurs sévissent dès l’heure du
loup, et vieillesse ou maladie sont souvent un cauchemar pour l’animal
sauvage qui ne peut plus se nourrir, fuir ou se défendre. Un guépard affecté
par la plus petite blessure ne pourra plustenir le sprint lui permettant
d’attraper l’antilope et sera condamné à mourir. C’est pourquoi la plupart
des chiens de chasse, bien que domestiqués depuis longtemps, retrouvent
souvent chez le vétérinaire dont ils ont peurle vieux réflexe sauvage de ne
pas crier lors d’une manipulation douloureuse: dans la nature ils
signaleraient ainsi leur faiblesse, s’exposant aux prédateurs. Avec leurs
maîtres par contre, en qui ils ont confiance et qui ne menacent pas leur
sécurité, ils produisent plus facilementdes signesde réactionà ladouleur.
Uncertain fatalismecontemporaindonnant la priorité par mimétismeàdes
regroupements affectuelslocaux ou circonstanciéssouvent peu durables
relègue au second plan la lutte contre les abus des propriétaires du monde,
toujours plus puissants et mieux organisés, lesquels savent très bien
manipuler ce qui fait recette dans les diverses polarisations des sensibilités
du moment ;ainsi peut-on voir, à l’heure o ù ladernière marée noire va fair e
disparaître les mangroves de Louisiane, des groupes pétroliers finançant tel
diffuseur spectaculaire d’images de nature exotique ou tel consortium
bananier qui associe écologie et cosmétique, avec cette pseudo-connivence
empathique, publicitaire et impérative du « nous »(« sauvons-la-planète »),
quand ce n’est pas le «tu » pour les plusjeunes, voire une pure et simple
substitution de la logique épicière à la supposée conscience du
14cf. Philosophieanimale p. 364.
30consommateur (« je-sauve-la-planète en m’oignant avec Usuhaha »,
«j’économise-l’eau avec le jacuzzi Bobo-art », «j’adopte-l’éco-attitude
avec la dernière BMW »). Cette dimension providentielle d’une nouvelle
république d’« éco-citoyens » n’échappe pas aux affairistes du «green
business » et on pouvait liredansLaTribunece titre pleine page émanantdu
directeur de l’Edhec-Risk Institute: «La protection de la planète doit être
15
aussi, et même surtout, une bonne affaire financière. » ; mêmeMacDonald
se piquede «sensibiliser les enfants aux gestes éco- citoyens. »
Le sort des éléphants d’Afrique et l’interdiction phobique de l’utilisation
de l’ivoire, favorisant le marché noir et le braconnage, objectif de diverses
associations pendant une décennie, est un bon exemple des polarisations
évoquées précédemment: sans une politique à long terme et les moyens
suffisants pour faire vivre les réserves et les populations humainescontiguës,
la protection est vouée à l’échec. Les rhinocéros, dont les substances
élaboréesà partirde leurcorne réduite en poudre sont très recherchées par le
marché asiatique, sont à nouveau la proie du braconnage mercantile,
particulièrement au Zimbabwe. D’une manière générale les priorités
écologiques souvent soulignées dès les années trente par Lévi-Strauss sont
liéesà ladémographie, et la surviede ladiversité faunistique est inversement
proportionnelle à l’augmentation des populations humaines. Nombre d e
pachydermes prospérant anarchiquement dans des biotopes trop petits, en
concurrence alimentaire avec les populations humaines autochtones, ont dû
être abattus à la mitrailleuse dans le silence général, la thématique, hors
quelques résurgences épisodiques, n’étant plus de mode, tandis que des
dizaines de tonnes d’ivoire étaient médiatiquement brûlées. En Afrique
centrale aujourd’hui des centaines d’éléphants sont, moyennant une bouchée
de pain, assassinés par les braconniers pour alimenter via les nombreux
réseauxdecorruption, le marchéasiatique.
Onpeut cependant remarquerque cette précieuse matière organique
captant la lumière de façon inimitable, dès lors que l’éléphant peut
normalement vivre et terminer sa vie, demeure un support merveilleux pour
les rares sculpteurs qui savent en façonner une œuvre d’art ; une partie du
commerce de l’ivoire est d’ailleursaujourd’hui contrôlée et parfaitement
légale.Danscedomaine,après ladisparitiondesateliers dieppois enFrance,
le centre mondial de cette création des volumes les plus subtils parle géni e
de la main humaine si bien souligné par G. Bachelard, qui remonte à la
préhistoire et a produit des merveilles qu’on peut admirer au Louvre, au
Muséedesarts premiers,auMuséedeCluny ouauCabinetdes médaillesd e
laBibliothèque Nationale, utilisant un resteanimal parfois suspectil est vrai
(ivoire de mammouth mais aussi d’éléphant de provenance diverse), se situ e
aujourd’huiàHongKong.
15cf.Dossiers du canard n°115 p. 9.
31Danscette perspectiv e d’une réactivité affectuellevariantavec les effetsd e
mode, souvent induits par les médias, les gorilles du Rwanda pour lesquels
s’est battueDianeFossey vont peut-être devoir la survie de leur survie à la
création de circuits touristiques pour le plus grand bénéfice des tours
opérators et des compagnies aériennes ; à Bornéo une femelle orang-outan
qui ne supportait plus de vivre sous le regard de touristes installés sur un e
plateforme se trouva prise de folie, compromettant l’avenir de l’espèce. De
même l’archipel des Galapagos cher à Darwin et à quelques rares
navigateurs qui le connurent dans les années soixante-dix après une longue
traversée sans y commettre de dégâts, un moment protégé comme un
sanctuaire, va être exploitétouristiquement à partir d’installations auxquelles
on accède rapidement et en nombre, dont la télévision a fait récemment la
publicité.A uneautre échelle les louables luttesassociatives pour la propreté
des rivières bretonnes menacées par les élevages industriels de porc,
focalisées sur le local, ne se soucient pas toujours du plus grand enjeu
géostratégique mondial, qui est probablement,avec ladémographie, celui d e
l’eau. La problématique démographique, dans la pensée des divers
ethnologues ayant côtoyé les Bororos ou les Nambikwaras, est
particulièrement soulignée chez Lévi-Strauss qui montre à quel point ces
groupes humains, en limitant les naissances par des règles sociétales mais
aussi par l’avortement, étaient conscients du fragile équilibre nécessaire à
leur modede vie particulierdans la nature.Leconsensus écologique général
autour des variations climatiques débattu récemment à Copenhague avec
l’insuccès que l’on sait, qui donne pour diverses raisons, entre autres
économiques et industrielles, la prioritéà la réductiondes émissionsdeCO2,
est contesté par divers scientifiques insistant davantage sur la disponibilité
de l’eau potable et la nécessité de la réduction démographique par
l’accessiondesfemmesàl’alphabétisation et la connaissance,cequisuppose
d’autres types d’investissement dans les pays du Sudet l’abandon d’une
vision mercantiledes échangesdudroità polluer.
Fait remarquable témoignantdans nos sociétés d’une indifférence générale
à l’éthologie animale comme autrefois à la culture des «sauvages»,
« primitifs»et indigènes du Nouveau monde, soulignée par Montaigne au
XVIe siècle et hypocritement débattue dans la controverse de Valladolid,
certaines bêtes sont considérées par les populations des villes comme
davantage dignes de respect et d’intérêt que d’autres : c’est le syndrome de
Bambi qui fait qu’on s’apitoiera plus facilement sur le sort d’un chevreuil
aux mœurs pourtant féroces que sur celui d’un sanglier, que l’écureuil plait
davantage que le rat dont l’intelligence estcependant remarquable.Il est vrai
que depuis quelques décenniesla culture zoologique Disney a souvent fait
disparaître celle de Fabre ou de La Fontaine et tout enseignant en milieu
ordinaire sait qu’il est vain de proposer aux générations récentes
l’apprentissaged’une fable, «Les animaux malades de la peste» par
exemple, ou encore, moins évocatrice de la verticalité des pouvoirs, «Le
32lion et le rat» pour souligner davantage l’horizontalité du lien social ; cela
risquerait hélas de «prendre la tête » en empiétant sur les horaires de la
Game boy et les fascinations aujourd’hui tactiles des divers écrans. Notre
fabuliste semble réservé par les temps quicourent aux délices d’une certaine
bourgeoisiecomme en témoignent lesdictionsbranchéesdeF.Luccini.
La croissanceimportante dans la société urbaine des NAC (nouveaux
animaux de compagnie) consistant à maintenir dans l’environnement
domestique des «bêtes étranges »dont l’acquisition est facilitée par le
développement d’un commerce souvent illégal, sans avoir fait l’effort de les
rencontrerdans leur milieu,du perroquet grisduGabonau petit python pour
jacuzzi en passant par différents types de varans, témoigne d’un effet de
mode peut être passager, nuisible en tout cas à certaines espèces menacées,
même lorsqu’elles ne figurent pas dans la Convention de Washington;
l’exploration du labyrinthe parisien, des officines du Quai de la Mégisseri e
au Marché aux oiseaux du métro Cité est révélateur de cette tendance. De
même le consumérisme festif, se ruant à la période de Noël sur l’achat en
coffret tout préparé de ces merveilleux papillons et coléoptères exotiques
aux couleurs spectaculaires très«déco », qu’on peut voir autour de
Montparnasse, suppose le pillage organisé de lointains biotopes par des
collecteurs oeuvrant pour quelques grossistes dont le plus connu est un
entrepreneur japonais.
La fauconnerie par contre est légalement accessible chez nous aux
passionnés de ces magnifiques oiseaux, elle exige cependant un
apprentissage, une véritable dévotion et de nombreux efforts ; mais quell e
joie de voler l’oiseauaprèsunaffaitage bien mené (pl.3).
Curieusement dans nos villes l’inoffensive souris fait encore monterles
dames sur les chaises avec des cris d’orfraie alors que Boris Vian dans
L’écume des jours a su en faire un être soyeux, féerique et délicat: « Les
souris de la cuisine aimaient danser au son des chocs des rayons de soleil
16sur les robinets ».A la fin du roman c’est la souris, la grise à moustaches
noires, qui porte le poids d’un monde désespérant et doit supplier un chat
repudebien vouloir lacroquer.
Mais l’airdu temps, qui n e semble pas toujours à l’effort cognitif, reste à
l’affect zoophile plus ou moins virtuel et tout à fait grégaire dans ses
manifestations phobiques. Dominique Venner rapporte dans son
Dictionnaire amoureux comment la Marquise de Sévigné, qui considérait
cette pratique comme une barbarie, changea complètement d’opinion après
avoir assisté à une chasse à la tourterelle dans le Médoc: sensible à la
beauté, pareille à une savane, que revêt l’ondulation de la cime des pins
considérés de la nacelle d’un pylône, à la stratégie complexe des vols lié e
auxchangementsdes vents,à la finesse d’esprit des vieux nemrods gascons,
elle finit par penser que « ces chasseurs de tourterelles ne sont pas si
16cf.BorisVian,L’écume des jours,J.JPauvert10/18, 1987 p. 11.
33mauvais qu’on le croit»pour conclure par « j’ai besoin de chasser la
tourterelle », regrettant que son fils pour qui elle avait fait venir le meilleur
fusil deParisn’aitpasobtenuun tableauaussi abondant quelesautochtones.
Defait la tourterelle aujourd’hui suscite des mobilisations médiatiques
dépendantes de l’image qu’a l’animal dans l’opinion publique plus ou moins
consciemment imprégnée de christianisme: la tourterelle est proche dela
colombe, oiseau de l’arche et duSaint-Esprit ;comme l’écrit Pierre Larousse
à l’article«Instruction »de sonGrandDictionnaire universel « on ne discute
pas avec le Saint-Esprit ».
Les confrontations de sensibilités postmodernes évoquées plus haut ont
pour origine une perception différente de l’animal sauvage: l’écologisme
urbain souhaiterait le transformer en animal familier, anthropophile, aussi
facile à observer que sur un écran de télévision ou d’ordinateur,
transformation qui conduirait à une dénaturation dela faune sauvage ; d e
même certains anthropologues ne voient dans la sauvagerie qu’une
représentationculturelle, glissementde pensée souvent injustifiéde l’homme
à la bête,alors que nous savons depuis Fabre et ses Souvenirs
entomologiques ou Lorenz et ses oies cendrées qu’il existe une éthologie de
l’animal sauvage, insecte, oiseauou mammifère, qui s’explique par la
génétique et par les comportements acquis variant en fonction des espèces
(Darwin).
Cet extraordinaire savant que fut Fabre, laissant place dans ses
observations rigoureuses à la métaphore et à la poésie, ce « montreur
d’infinis », était avant tout un chasseur qui certesnetuait point (excepté les
rossignols lorsque leur chant gâtait ses nuits) mais connaissait toutes les
techniques de l’affût, de l’approche, du p ièg e in situ à la différence de son
prédécesseur Réaumur qui n’étudiait que des insectes morts, disséqués. Il
traça seul son sillage loin des institutions: «méfions-nous des fêtes du
17savoir, nous les pauvres »,avait-ilcoutumededir e .Ila su nous transmettr e
en même temps qu’une connaissance précieuse, vérifiée parla thèse de
Steiner en 1962,ses facultés d’émerveillement ; mais Fabre a-t-il beaucoup
de lecteurs aujourd’hui en dehors des Japonais pour qui l’observation et la
méditation esthétique de la nature ont toujours fait partie d’une culture
profonde ?
17 cf. Souvenirs entomologiques, tome1, préface de Y.Delange et article de P.BerthonLas
cantantes del Alto Aragon y su admirador provenzal, revu e Comarcan°54 septembre 2007,
traductionM.Molina ;cf.Texte français enannexe 3.
34La peur de la nature et la mémoire du loup
Par ailleurs un écosystème riche et équilibré ne peut pas être un parc
d’attractions «vert » organisé et balisé pour la circulation humaine ;
l’Harmas de Sérigna n, jardin entomologique de Fabre, était soigneusement
protégé de toute intrusion humaine, il ne peut constituer un modèle
massifiable; signe des temps, ce n’est plus aujourd’hui qu’un musée. Un
milieu écologique diversifié inclut forcément la présence de prédateurs
rendant difficile l’observation de certaines espèces naturellement fuyardes
dans ces conditions et il est peu souhaitable de rendre les animaux sauvages
familiers de la présencehumaine: aux USA le magnifique grizzli des
épopées du Grand Nord chez Jack London ou Oliver Curwood doit êtr e
aujourd’hui éloigné des poubelles jouxtant les centres touristiques «pour
éviter les accidents ». Nombre de personnes qui fréquentent de nos jours
massivement la nature ne l’apprécient qu’organisée, sécurisée, avec des
sous-bois nettoyés, percésdechemins rassurants etbaliséscardans sa réalité
la sauvagerie intacte les effraie ou leur répugne: peu de gens par exemple
seraient disposés à passer une nuit entière seuls dans une forêt et la culture
occidentale du petit chaperon rouge a depuis des lustres brodé mythes et
légendes sur le thème. Dans le moyen âge christianisé la forêt reste un lieu
sauvage pour la plupart des hommes, où l’on se sent vite perdu comme le
montre l’ensemble du cyclearthurien, maisaussi le toposdes exploits et des
rencontres magiques pour le chevalier et le chasseur. C’est pourquoi
l’adjectif le plus souvent utilisé dans le conte duGraal est soutaine, issu du
bas latin solitanus qui signifie«isolé, solitaire »comme l’indiqueP.Ménard
dans les Cahiers de Commarque. Le monde moderne, en voulant rendre la
natureconsommable,abîme sa précieusedimension originellede sauvagerie.
FrançoisTerrassondansLa peurde la naturecritiqueainsi les infrastructures
récemment créées: « a-t-on jamais vu qu’un statut de parc naturel régional
ait jamais modifié la façon de faire un remembrement, limité un
enrésinement, rendu la gestion forestière plus écologique,arrêtéune
autoroute ou une voie rapide? Par contre, ce que l’on voit, c’est qu’il faut
construire des routes pour accéder au parc, bétonner des parkings, installer
des «équipements d’accueil », démontrer en sabotant le paysage que le parc
naturel n’est pas incompatible avec ce que l’on appelle le développement
économique » .
Contrairement à une idée répandue l’homme n’est pas l’ami de la vraie
nature qui n’est ni un parc, ni un jardin, ni un verger et son intervention,
pour en monnayer l’image aujourd’hui, se fait souvent au détriment de sa
sauvagerie. Voici le commentaire que fit Chef Luther StandingBear, Sioux
Oglala, à l’arrivée des Occidentaux: « Les vastes plaines ouvertes, les belles
collines qui serpentent en méandres compliqués n’étaient pas «sauvages » à
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