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L'imaginaire et l'organisation

De
212 pages
L'imaginaire joue un rôle important dans le fonctionnement des organisations. S'il contribue à stimuler la créativité et à mettre en place des stratégies, il peut aussi être considéré comme un péril que les managers doivent apprendre à gérer. La gestion de l'imaginaire organisationnel est un enjeu de pouvoir. La lutte pour la domination sur les marchés ou en politique passe par le contrôle d'imaginaires en permanentes mutations.
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L’imaginaire
Thomas Michaudet l’organisation
L’imaginaire joue un rôle important dans le
fonctionnement des organisations. S’il contribue à
stimuler la créativité et à mettre en place des stratégies, L’imaginaire
il peut aussi être considéré comme un péril que les
managers doivent apprendre à gérer. La gestion de et l’organisationl’imaginaire organisationnel est un enjeu de pouvoir. Ce
livre s’intéresse particulièrement à la science-fi ction, qui
stimule l’innovation et inspire les prospectivistes depuis La stimulation de l’innovation
plusieurs années, principalement dans les secteurs des
technoscientifi que par la science-fi ctiontélécommunications (Orange et Intel) et du spatial (NASA
et ESA). Il présente plusieurs cas d’utilisation de cet
imaginaire dans les organisations qui peuvent s’en inspirer
mais aussi le combattre s’il est contraire à leurs intérêts
stratégiques. La lutte pour la domination, sur les marchés
ou en politique, passe par le contrôle d’imaginaires en
permanentes mutations. L’imaginaire utopique est ainsi
ambivalent, car il peut constituer l’espoir d’un futur
meilleur pour certains acteurs, autant qu’une menace
pour d’autres, qui apprennent à l’assimiler et à en faire un
discours favorisant leurs intérêts.
Thomas Michaud est docteur en sciences de gestion
et titulaire d’un MBA en management. Il s’intéresse
aux relations entre la science-fi ction et l’innovation et
a publié plusieurs livres sur ce sujet, dont deux chez
L’Harmattan en 2010 : Prospective et science-fi ction et
La stratégie comme discours, la science-fi ction dans les centres de
recherche et développement.
Illustration de couverture : © cherezo - Fotolia.com
ISBN : 978-2-343-04820-8
9 782343 04820821 € L O G I Q U E S S O CI AL E S
L’imaginaire et l’organisation
Thomas Michaud
La stimulation de l’innovation technoscientifi que par la science-fi ction






L’IMAGINAIRE ET L’ORGANISATION






























Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la
dominante reste universitaire, la collection « Logiques Sociales » entend
favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir
les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience
qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou
qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une
réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.


Dernières parutions

Claude GIRAUD, Qu’est-ce qui fait société ?, 2014.
Nicole ROELENS, Manifeste pour la décolonisation de l’humanité
femelle. Tome 4 : poussées d’émancipation et violences colonisatrices,
2014.
Khosro MALEKI, Introduction à la sociologie du mécontentement social,
2014.
Jean PENEFF, Howard S. Becker. Sociologue et musicien dans l’école de
Chicago, 2014.
Jean-Michel BESSETTE, Être socio-anthropologue aujourd’hui ?, 2014.
Alexandre DAFFLON, Il faut bien que jeunesse se fasse ! Ethnographie
d’une société de jeunesse campagnarde, 2014.
Jean PENEFF, Howard S. Becker. Sociologue et musicien dans l’école de
Chicago, 2014.
Dominique MARTIN, Relations de travail et changement social, 2014.
Thomas PIERRE, L’action en force et les forces en action. Sociologie
pragmatique des forces, 2014.
Jean FERRETTE (dir.), Souffrances hiérarchiques au travail. L’exemple
du secteur public, 2014.
Sous la direction de Sandrine GAYMARD et Angel EGIDO, Mobilités et
transports durables : des enjeux sécuritaires et de santé, 2014.
Simon TABET, Le projet sociologique de Zygmunt Bauman. Vers une
approche critique de la postmodernité, 2014.
Pascale MARCOTTE et Olivier THEVENIN (dir.), Sociabilités et
transmissions dans les expériences de loisir, 2014.
Guillaume BRIE, Des pédophiles derrière les barreaux. Comment traiter
un crime absolu ?, 2014.
Thomas Michaud







L’IMAGINAIRE ET L’ORGANISATION


La stimulation de l’innovation technoscientifique par la science-fiction

























Du même auteur

Un virus martien, Edilivre, 2013 (roman)
Prospective et science-fiction, L’Harmattan, 2010
La stratégie comme discours : la science-fiction dans les
centres de Recherche et Développement, L’Harmattan, 2010
Cosmoweb, Editions Memoriae, 2009 (roman)
La zombification du monde, Editions Memoriae, 2009
Le marsisme, Editions Memoriae, 2008
Télécommunications et science-fiction, Editions Memoriae,
2008
La rêvolution satanique, Editions Memoriae, 2008
Science fiction and Innovation, Editions Memoriae, 2008














© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04820-8
EAN : 9782343048208 ? ???????
L’imaginaire contribue autant à l’innovation et à la
compétitivité des organisations qu’il peut être considéré comme nuisible.
Il est parfois traqué et condamné pour sa dimension subversive.
Il est accusé par exemple de provoquer de l’impiété et d’induire
les individus en erreur. Alors que la religion est omniprésente et
toute puissante dans la société, il n’est pas concevable, dans
certains cas, d’accepter l’émergence d’imaginaires concurrents
et potentiellement déstabilisateurs de l’ordre social. Nous avons
souvent l’image d’un passé, médiéval par exemple, dans lequel
l’imaginaire n’était pas aussi présent qu’à l’ère industrielle.
Pourtant, certains chercheurs ont montré que le Moyen Age et
l’Antiquité étaient aussi très riches en imaginaires, voire même
1plus que les sociétés contemporaines . En effet, l’imaginaire
pouvait se développer allègrement dans des systèmes politiques
qui plaçaient souvent la religion et la spiritualité au cœur de la
société. Jacques Le Goff rappelle dans L’imaginaire médiéval
que les institutions religieuses avaient tendance à considérer
l’imaginaire d’une manière ambivalente. Il pouvait aussi bien
révéler la volonté de Dieu qu’être manipulé par Satan.
Lire les livres de Jacques Le Goff sur l’imaginaire médiéval
permet de mieux intégrer l’imaginaire industriel dans une
dimension historique. Lors d’une interview accordée au
magazine Lire, ce grand historien français expliquait qu’il
concevait le Moyen Age comme une période très riche en
imaginaire, tout en rappelant que les cadres de la pensée
demeuraient chrétiens, ce qui limitait les risques de « dérive
idéologique ». Voici un extrait de son interview, dans lequel il
répond à une question sur la résurgence de l’imaginaire
médiéval dans les sociétés contemporaines :
1 Le Goff J., L’imaginaire médiéval, Gallimard, 1985.
7
???
« Comment expliquez-vous que ces représentations d'un
imaginaire disparu réapparaissent avec tant de force
actuellement?
Jacques Le Goff : Parce que nous en manquons, tout simplement!
C'est en ce sens que nous avons besoin de Moyen Age. Nous avons
perdu tout un domaine de l'imaginaire, qui n'a pas été remplacé. Notre
époque a créé, au XXe siècle, un nouveau domaine de l'imaginaire: la
science-fiction. Mais la science-fiction ne répond pas à tous les
besoins actuels de l'imaginaire de l'humanité. Loin de là. C'est
pourquoi nous avons repêché, si je puis dire, des représentants
éminents de l'imaginaire médiéval, que je pense être la période la plus
féconde de l'histoire en production imaginaire. Notre époque a besoin
de héros, d'images et de valeurs. Or ce sont ceux et celles nés aux
Moyen Age qui lui correspondent le mieux. En ce sens, il ne s'agit pas
d'un "retour" au Moyen Age mais plutôt d'une nostalgie de ce Moyen
2Age . »
L’étude de la culture geek montre effectivement un succès
grandissant de l’imaginaire médiéval dans les romans, jeux
vidéo et jeux de rôle. La science-fiction est certes un imaginaire
très populaire, mais insuffisant pour subvenir aux besoins d’une
nouvelle classe sociale constituée d’individus passionnés par les
nouvelles technologies, mais aussi par des références
imaginaires issues du Moyen Age. L’époque contemporaine permet
l’expression de multiples imaginaires et croyances en raison de
ses cadres démocratiques.
C’est dans ce contexte de mutations idéologiques et
économiques que l’imaginaire technique fut progressivement
libéré. La science-fiction apparut au début du dix-neuvième
siècle et témoigna de l’esprit scientifique fondateur de la
révolution industrielle. De grands auteurs comme Shelley,
Wells ou Verne, représentaient des mondes dans lesquels la
science et la technique jouaient un rôle croissant dans la vie
quotidienne des individus. L’imaginaire technique se développa
considérablement à partir de la fin du dix-neuvième siècle,
avant d’exploser en Occident après la seconde guerre mondiale,
2 Le Goff J., « La pensée médiévale est au même rang que la pensée
grecque », interview de Busnel F., Lire, Mai 2005.
8

et plus spécifiquement aux Etats-Unis. Ce pays neuf, faisant
figure d’utopie à réaliser pour des centaines de millions
d’humains, se mit en effet à générer des récits imaginaires
mettant en scène les progrès et périls que l’on pouvait attendre
de la révolution industrielle et de l’innovation technologique.
Dans le même temps, le capitalisme se développa et on assista à
l’émergence de grandes organisations assurant la production de
biens commercialisés à grande échelle. La division et
l’organisation scientifique du travail contribuèrent à
l’émergence de groupes humains en concurrence et en
interdépendance. L’innovation devint progressivement un
impératif pour la survie des entreprises dans un système
capitaliste qui demandait toujours plus d’imagination pour se
démarquer et proposer les meilleurs produits aux marchés de
consommateurs. Les entrepreneurs sont incités par le système à
développer leur créativité, grâce notamment au travail de
centres de Recherche et Développement (R&D).
Schématiquement, on peut considérer que l’imitation était une
valeur dominante avant le dix-neuvième siècle et les grandes
révolutions. Avec la révolution industrielle apparut l’ère des
inventions. C’est au vingtième siècle que l’innovation devint
une valeur centrale, comme l’expliqua très bien Schumpeter
3dans plusieurs de ses ouvrages .
Tous les systèmes économiques reposent sur un socle de valeurs
morales, mais aussi sur un ordre spirituel spécifique. Si le
christianisme fut radicalement remis en question en Europe,
quel ordre spirituel soutenait l’industrialisation aux
dixneuvième et vingtième siècles ? Il est intéressant de constater
une coévolution entre la libération des imaginaires techniques et
l’avènement des ères de l’invention, puis de l’innovation. Pour
innover, il faut en première intention imaginer. En effet, c’est
en préconcevant une nouveauté que d’autres étapes de sa
concrétisation deviennent possibles. Si l’imitation rejette la
3 Par exemple : Schumpeter J.A., Capitalisme, socialisme et démocratie,
Payot, 1990.
9

nouveauté, l’innovation la conçoit comme une nécessité
absolue.
Les innovations doivent ainsi s’inscrire dans des systèmes
spirituels, idéologiques, voire religieux qui incarnent les
ambitions collectives de la société. Les visions du futur
participent à la motivation des groupes. Ceux qui les créent sont
les traducteurs d’une pensée divine pour les spiritualistes, de la
pensée d’un groupe, pour les matérialistes. Promouvoir une
vision prospective requiert aussi des capacités de récupération
4de représentations imaginaires . Les plus populaires, ou les plus
mobilisatrices intéressent les entrepreneurs, qui s’attachent à
inclure leurs projets dans des réflexions spéculatives à succès.
L’imaginaire diffusé, récupéré et créé par une organisation doit
avant tout légitimer l’ordre spirituel qui en est à l’origine. Les
questions de l’origine et de la fonction de l’imaginaire
organisationnel se posent alors. L’entrepreneur n’est pas un
acteur totalement isolé du reste de la société. Ses produits
contribuent à la modifier. Il doit donc parfois éviter de proposer
des produits révolutionnaires, dans le cas de structures sociales
légitimant massivement leurs organisations. A l’inverse, il peut
prendre le pari de révolutionner la société en commercialisant
des produits au potentiel subversif manifeste. On pense par
exemple aux ordinateurs personnels, qui ont contribué à
modifier radicalement la société et qui ont fait le succès de
quelques innovateurs dont certains sont devenus très riches et
très célèbres. Nous verrons dans ce livre que les secteurs de
l’informatique et des télécommunications ont utilisé
l’imaginaire technique comme une forme de propagande pour
diffuser leurs innovations. On peut aussi considérer ces récits,
de science-fiction particulièrement, comme des manifestations
de Dieu, qui diffuse par cette méthode la bonne nouvelle de
l’arrivée d’une innovation susceptible de changer le monde.
Bien que les scientifiques s’opposent majoritairement aux
superstitions, il est intéressant de constater que leur activité de
recherche repose aussi sur des pratiques superstitieuses.
4 Gaudin T., La prospective, PUF, 2005.
10

L’adhésion aux représentations du futur de certains types
d’imaginaires, particulièrement techniques, par les ingénieurs et
les stratèges a déjà été démontrée dans des livres précédents. Il
convient d’approfondir ici des conclusions élaborées
principalement dans le livre La stratégie comme discours : la
science-fiction dans les centres de R&D. Les organisations
cultivent leurs relations à l’imaginaire pour demeurer proches
des aspirations des consommateurs et insérer les innovations
dans les marchés.
Traiter de l’imaginaire dans les organisations peut sembler
incongru pour certains lecteurs, qui se demanderont de quelle
manière ce phénomène peut être étudié scientifiquement. Nous
avons eu recours à plusieurs dizaines d’entretiens d’acteurs se
situant à différents niveaux du processus d’innovation dans les
secteurs des télécommunications et du spatial. Cette recherche
repose aussi sur des études de cas d’imaginaires, principalement
science-fictionnels. La science-fiction est en effet une forme
d’imaginaire très bien diffusé dans toutes les classes sociales, et
il sera intéressant de constater les multiples analyses de son
impact dans la société par différents groupes. Parfois critiquée,
et parfois vénérée au point de constituer une idéologie, voire
une religion, par certains individus ou systèmes, la
sciencefiction participe à la légitimation de certaines politiques
commerciales et de stratégies de groupes, principalement dans
les secteurs technologiques et innovants comme les TIC.
Les philosophes et anthropologues français se sont beaucoup
intéressés à l’imaginaire au vingtième siècle. Bergson,
Bachelard, Castoriadis, Sartre et Durand, entre autres, ont
contribué à réhabiliter l’imaginaire comme une fonction
fondamentale pour la création. Le fonctionnement de
l’imaginaire demeure cependant méconnu et pose une série de
questions aux chercheurs. Comment apparaît l’imaginaire ?
Quelle en est l’origine ? Pourquoi certains individus imaginent
plus que d’autres ? L’imaginaire est-il dangereux ou bien
nécessaire aux individus et aux organisations ? Ce livre se
focalisera sur la question du fonctionnement de l’imaginaire
dans les organisations. A travers le prisme des utopies
11
technologiques, il posera la question de l’origine des concepts
innovants, et de leur devenir dans des structures qui tendent
depuis plusieurs décennies à valoriser l’imaginaire et la
créativité.
Comprendre les organisations nécessite de faire appel aux
concepts des sciences humaines, politiques et de gestion. Dans
cet ouvrage, la présentation s’inspire de recherches menées dans
des entreprises et institutions technopolitiques. Il apparaît que le
transhumanisme est une idéologie qui récupère la plupart des
thèmes de la science-fiction et parvient à fédérer des milliers de
scientifiques et de citoyens autour d’une forme d’utopisme dont
la finalité est de créer des intelligences artificielles supérieures
au cerveau humain, ce qui permettrait le transfert des esprits
dans des mondes numériques, assurant ainsi la vie éternelle aux
individus numérisés. Accroître la puissance des ordinateurs et
générer des mondes virtuels édéniques et hédonistes irait de
paire avec une autre ambition : la conquête de l’espace. Il est
d’ailleurs envisagé dans certains romans de science-fiction
d’envoyer des missions vers d’autres étoiles avec des humains
numérisés qui se re-matérialiseraient à leur arrivée à destination
d’un voyage de plusieurs siècles, voire de plusieurs millénaires.
Le transhumanisme propose des perspectives très stimulantes
pour les scientifiques. En France, cette idéologie est souvent
perçue avec méfiance, car elle ressemble à des propositions
édictées par une secte technophile. Les Etats-Unis et la
GrandeBretagne, principaux pays adeptes du transhumanisme, ne
développent-ils pas une pensée potentiellement nocive pour le
bien du genre humain ? Sans sombrer dans la paranoïa, il est
conseillé de se méfier de ces récits, qui assurent certes la
synthèse des grandes découvertes scientifiques et des rêves d’un
monde meilleur grâce à la technologie, mais qui pourraient
aussi s’avérer être liberticides s’ils étaient instrumentalisés par
des puissances politiques à vocation totalitaire.
12
Les cyberpunks, dont l’imaginaire a déjà été étudié dans des
5livres précédents, craignent par exemple que le progrès
technique tombe entre les mains de mégacorporations sans foi
ni loi qui posséderaient leurs propres armées, voire leur propre
monnaie, et qui créeraient une société totalitaire. Les héros
cyberpunks sont d’ailleurs souvent des victimes de ce système,
tout en en devenant les héros faisant triompher la liberté et les
valeurs démocratiques contre le fascisme d’un nouveau type,
défini par la maîtrise et l’instrumentalisation d’innovations dans
le but de soumettre le peuple, au lieu de l’émanciper. Les
comités d’éthique ont intérêt à se pencher sur l’imaginaire pour
capter la diversité des options dans les processus d’innovation
qui ont besoin de garde-fous dans leurs quêtes de la nouveauté.
Critiquer l’imaginaire et les idéologies en amont, avant qu’ils
soient instrumentalisés par des institutions contrôlant la finance
et les systèmes militaires est un impératif moral. Par ailleurs, il
est parfois difficile de distinguer les imaginaires indépendants
de toute organisation des imaginaires formatés au service d’une
entreprise ou d’une institution. Si certaines organisations
cherchent à générer leur propre imaginaire pour imposer leurs
discours aux citoyens et consommateurs, d’autres s’inspirent
des imaginaires déjà existants dans le but de mieux comprendre
les désirs profonds de la société et d’adapter leurs discours
stratégiques. L’organisation fonctionne tantôt comme un
caméléon, s’inspirant des discours et imaginaires qui l’entourent,
tantôt comme un guide spirituel, diffusant un imaginaire dont la
vocation mobilisatrice est assumée par les équipes de la
stratégie. La publicité et le marketing sont des véhicules de ces
approches différentes de l’imaginaire.
Les représentations du futur des individus et des groupes sont
stimulées et inspirées par les découvertes scientifiques de leur
époque de production. Nous verrons que certains auteurs de
science-fiction ne considèrent pas leurs œuvres comme une voie
d’accès vers le futur, mais comme une métaphore du présent.
5 Michaud T., Télécommunications et science-fiction, Editions Mémoriae,
2008.
13

Pourtant, de nombreux individus considèrent la science-fiction
6comme un moyen d’anticiper le futur, et des entreprises se sont
même créées autour du besoin de certaines organisations de
représenter leur futur sur des supports artistiques de
sciencefiction. L’imaginaire du futur est nécessairement formaté par les
organisations dominantes, qui ne peuvent pas laisser se
développer des conceptions divergentes à leurs stratégies
mobilisant des millions, voire des milliards d’euros
d’investissements. Le formatage des imaginaires par le cinéma ou la
télévision est une entreprise qui bénéficie souvent aux plus
riches ou aux plus innovants. Le futur du web est pré-formaté
en partie dans un imaginaire technique dont les premières
représentations datent des années 1970-80 et qui ne cessèrent de
se complexifier en tenant compte des innovations
technologiques concrètes qui virent le jour dans les années 1990-2000.
Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, a par exemple acheté
l’entreprise Oculus VR, le leader des technologies de réalité
virtuelle et annonçait en 2014 :
« Virtual reality was once the dream of science fiction. But
the internet was also once a dream, and so were computers and
smartphones. The future is coming and we have a chance to build it
together. I can't wait to start working with the whole team at Oculus to
7
bring this future to the world, and to unlock new worlds for all of us .»
Certains responsables d’Oculus estimèrent que le plan de
Zuckerberg était de réaliser la vision du futur du roman de
science-fiction de Neal Stephenson, Le Samouraï Virtuel
(1992). Un monde virtuel immersif, le métavers, y est présenté
comme un monde parallèle dans lequel la vie sociale de
millions d’humains se réalise par la médiation d’ordinateurs.
Facebook pourrait avoir l’ambition d’équiper des centaines de
6 Par exemple l’entreprise californienne SciFutures.
7 Traduction : « La réalité virtuelle était au départ un rêve de la
sciencefiction. Mais Internet aussi n’était qu’un rêve, et nous vivons désormais avec
des ordinateurs et des smartphones. Le futur approche et nous avons la chance
de le construire ensemble. Je suis pressé de commencer à travailler avec
l’équipe d’Oculus pour faire de ce futur une réalité, et pour ouvrir de
nouveaux mondes pour nous tous ».
14

millions d’individus en systèmes de connexion à un monde
virtuel immersif très stimulant. Le patron de Facebook pensait
aussi aux plus pauvres, et investissait dans des entreprises de
création de drones, pour permettre aux endroits les plus reculés,
d’Afrique notamment, de se connecter à Internet. Ce stratège
pense le futur du web autant pour les plus riches (le réseau
décrit par Stephenson est très élitiste), que pour les plus
pauvres. Google s’intéresse d’ailleurs aussi à la technologie des
drones pour connecter tous les humains à Internet, avant que la
question de l’Internet spatial devienne un enjeu important,
quand l’ère de la civilisation interplanétaire verra le jour.
Ce livre s’inscrit dans la continuité de précédents ouvrages qui
s’intéressaient particulièrement à l’entreprise Orange et à
l’Agence Spatiale Européenne (ESA). Nous présentons ici de
nouvelles conclusions, dont certaines ont déjà été publiées dans
des revues, ou exposées dans des conférences. La première
partie regroupe trois chapitres. Le premier établit de quelle
manière l’imaginaire organisationnel peut être orienté vers la
réflexion prospective, dont la vocation est d’innover. Quelques
cas pratiques y sont présentés. Il s’agit d’expliquer de quelle
manière la mythologie science-fictionnelle participe à
l’innovation dans des organisations comme la NASA, l’ESA ou
Intel. L’imaginaire est une donnée très importante dans le
capitalisme contemporain qui repose sur le storytelling. Il est
devenu un enjeu de pouvoir et les organisations n’hésitent pas à
recruter des experts dans ce domaine pour présenter des fictions
efficaces et mobilisatrices. Le storytelling permet effectivement
de motiver les employés en inscrivant leurs activités dans des
narrations qui touchaient jusqu’alors principalement les clients.
La prospective profite de cette méthode en élaborant des
histoires valorisant les innovations commercialisées par les
organisations.
A la suite de cela, nous nous s’interrogerons sur le
fonctionnement de l’imaginaire dans les organisations en nous
attardant particulièrement sur l’intérêt de pratiquer une
sociologie des sciences et des organisations pour comprendre
comment l’imaginaire s’y développe et influence les individus.
15
La sociologie de l’imaginaire est par exemple une discipline
encore récente, et il faudrait mettre en place des programmes de
recherche ambitieux menés auprès de dizaines, voire de
centaines d’organisations pour bien capter la complexité de
phénomènes dont nous avons modestement établi le
fonctionnement dans quelques structures.
Enfin, nous introduirons la question de l’utilité de l’utopie pour
les individus, les groupes et les organisations en nous
intéressant particulièrement à l’imaginaire du secteur des
télécommunications. Nous nous focaliserons spécifiquement sur
l’utopisme technologiques et ses rapports avec la spéculation
intellectuelle et financière.
La deuxième partie de ce livre présente quelques cas pratiques
d’imaginaires science-fictionnels. Nous aurions pu décrire le
fonctionnement de l’imaginaire dans les organisations sans citer
d’exemples, mais nous pensons qu’il est préférable de s’attarder
à un exemple d’imaginaire, la science-fiction, pour rendre plus
crédible notre enquête, qui s’est certes déroulée en partie sur le
terrain, en interviewant des acteurs du processus d’innovation,
mais aussi dans les bibliothèques et les cinémas, dans le but de
bien connaître l’imaginaire, et la science-fiction en particulier.
Si nous citons de nombreuses références qui nous furent utiles
pendant l’enquête pour nous guider vers les œuvres les plus
pertinentes, nous conseillons au lecteur de s’orienter vers le
livre de Brian Stableford Science fact and science fiction, an
8encyclopedia pour avoir une approche encyclopédique des
phénomènes que nous tentons de présenter et d’expliciter.
La troisième partie présente différentes approches de la vision
en sciences de gestion. Le but est de montrer de quelle manière
les organisations intègrent des fictions et de l’imaginaire dans la
construction de leurs visions stratégiques. Après avoir présenté
9différentes théories, et notamment celles de Castoriadis , nous
verrons que l’utopisme technologique joue un rôle crucial dans
8 Stableford B., Science fact and science fiction, an encyclopedia, Routledge,
2006.
9 Castoriadis C., L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1990.
16

le fonctionnement et l’efficacité des organisations. Dans le
prolongement des conclusions de la première partie, nous
verrons, en utilisant l’approche de Paul Ricœur de l’utopie, que
cette dernière peut autant être un frein qu’un moteur de
l’innovation. Cette forme d’imaginaire est à ce titre souvent
critiquée par les pouvoirs institutionnels qui y voient une
potentielle source de désordre. Il faut cependant reconnaître à
certaines organisations, comme Orange et l’ESA, une faculté à
challenger l’imaginaire potentiellement subversif pour l’utiliser
dans le but d’innover et de remettre en question les conventions.
17
Première partie
Utopies et imaginaires dans
les organisations