L'imaginaire polonais

De
Publié par

Il était urgent de considérer l'imaginaire, dans toutes ses expressions - mythologie, littérature, arts plastiques, théâtre, cinéma. Il nous semblait tout aussi essentiel d'enrichir notre regard par l'apport d'autres disciplines - ethnographie, philosophie, psychanalyse - qui, en faisant apparaître les invariants et les structures à l'oeuvre derrière les phénomènes, en facilitent la compréhension. En analysant ses mythologies, en interrogeant ses créations artistiques, nous tentons de contribuer à une compréhension plus intime de la Pologne.
Publié le : lundi 1 mai 2006
Lecture(s) : 88
EAN13 : 9782296149571
Nombre de pages : 274
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L'imaginaire polonais

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr

I!;)L'Harmattan,

2006

ISBN: 2-296-00808-9 EAN : 9782296008083

Guy Amsellem

L'imaginaire polonais
Société, culture, art, littérature

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE

L'Hannattan

Hongrie

Espace

L'Harmattan

Konyvesboh Kossuth L. u. 14-16

Fac. .des Sc. Sociales, BP243, Université

Kinshasa Pol. et Adm. ;

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, IS 10124 Torino ITALlE

L' Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

KIN Xl - RDC

1053 Budapest

de Kinshasa

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans tine attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus Yves BaCHER, Psychanalyse et promenade, 2006. Jacques ATLAN, Essais sur les principes de la psychanalyse, 2006. André BARBIER et Jean-Michel PORTE (sous la dir.), L'Amour de soi, 2006. NACHIN Claude (sous la direction de), Psychanalyse, histoire, rêve et poésie, 2006. CLANCIER Anne, Guillaume Apollinaire, Les incertitudes de l'identité, 2006. MARITAN Claude, Abîmes de l'humain, 2006. HACHET Pascal, L'homme aux morts, 2005. VELLUET Louis, Le médecin, un psy qui s'ignore, 2005. MOREAU DE BELLAING Louis, Don et échange, Légitimation III, 2005. ELFAKIR Véronique, Désir nomade, Littérature de voyage: regard psychanalytique, 2005. DELTEIL Pierre, Desjustices à lajustice, 2005. HENRY Anne, L'écriture de Primo Levi, 2005. BERGER Frédérique F., Symptôme et structure dans la pratique de la clinique. De la particularité du symptôme de l'enfant à l'universel de la structure du sujet, 2005. LELONG Stéphane, Un psychanalyste dans le secteur psychiatrique, 2005. J. ROUSSEAU-DUJARDIN, Pluriel intérieur. Variations sur le roman familial, 2005.

Aux miens, V, E., A. et B.

Je remercie Anka Ptaszkowska pour sa lecture attentive et stimulante

Introduction

Ce livre est né dans l'enthousiasme d'un 1er mai.
C'était en 2004. Ce jour-là, l'Europe, coupée en deux, contre la volonté de ses peuples, depuis près de soixante ans, se réunissait enfin. Ce même

jour s'ouvrait à Paris un ensemble de manifestationsl - que le hasard m'avait confié la tâche d'organiser - mettant à l'honneur la culture
polonaise. La concordance des calendriers n'était pas fortuite: en invitant la culture polonaise, notre pays célébrait l'Europe. Il organisait la rencontre féconde entre les deux conceptions matricielles, les deux paradigmes fondateurs de l'Europe moderne: les Lumières et le Romantisme. Il proposait aussi une réflexion sur la question des identités et des territoires du vieux continent. « En Pologne, c'est-à-dire en Europe », écrirait certainement aujourd'hui Alffed Jarryl. La situation singulière de la Pologne - extraordinaire à

l'échelle du continent

-

en fait un laboratoire pour la construction

européenne. Fruit d'une histoire en résonance avec les tragédies de l'Europe, espace géographique aux ffontières mouvantes, société multiculturelle et pluriconfessionnelle : la Pologne fut tout cela à la fois. Longtemps, la Pologne fut multiple: lituanienne comme Mickiewicz et Milosz, ukrainienne comme le sont aujourd'hui Lwow (où naquit Zbigniew Herbert), Drohobycz (où Bruno Schulz fut assassiné par les nazis) ou encore Jeziory (le village de Polésie où S.I.Witkiewicz se suicida) ; redevable des apports des cultures l'ayant côtoyée; jardin de l'altérité, terrain d'élection du projet moderne d'une coexistence possible entre les peuples, lieu d'un rêve dont la deuxième guerre mondiale ne laissera subsister que les cendres.
I Nova Polska, une saison polonaise en France, organisée de mai 2004 à janvier 2005,
avec le concours de l'Association Française d'Action Artistique et de l'Institut Adam Mickiewicz de Varsovie. 2 On se souvient de la célèbre phrase d'Ubu roi: «La scène se passe en Pologne, c'està-dire nulle part ». Lorsque la pièce fut écrite en 1888, la Pologne n'existait plus en tant qu'Etat. À l'issue du troisième partage du pays en 1795, la Pologne avait été, en effet, rayée de la carte européenne. Elle ne retrouva sa souveraineté qu'en 1918.

8

Terre d'accueil des Juifs chassés de toute l'Europe, la Pologne fut une nation multiconfessionnelle et heureuse, avant que la tragédie de l'histoire ne lui assigne un destin mono-ethnique. Elle doit nourrir nos réflexions, à l'heure où l'Europe se réunifie enfin. L'idée de frontière même si elle est, somme toute, assez récente, à l'échelle de l'histoire européenne, fut l'un des principaux ciments unificateurs des Etats-nations qui s'y constituèrent au XIXe siècle. Pas pour la Pologne, toutefois, qui était alors privée de souveraineté. Les siennes, de surcroît, furent mouvantes, dessinées en fonction d'intérêts qui lui échappaient, fixées au gré de décisions prises sans elle, une dernière fois déplacées de 300 kilomètres vers l'Ouest, après 1945. L'exemple polonais est, ici encore, à méditer: les frontières de l'Europe sont-elles géographiques, symboliques, ou axiologiques ? Née dans l'enthousiasme, cette entreprise fut parfois gagnée par le doute. Au printemps 2005, les Français votèrent non au référendum sur la constitution européenne. L'emblème de leur refus, héros malgré lui de cette triste campagne, avait été un plombier polonais!. Pour l'ancien commissaire général de Nova Polska, qui s'était rêvé en pourfendeur de stéréotypes, la déception causée par le choix de ce cliché paresseux fut immense - à la mesure de l'enthousiasme qu'avaient soulevé la découverte d'une riche culture et la révélation de son caractère paradigmatique pour penser l'idée européenne. À quoi bon tous ces livres, colloques, débats, expositions, films, pièces de théâtre, censés remettre en cause les représentations simplistes d'une Pologne éternellement catholique, génétiquement antisémite, grise et monotone comme un pays de l'Est? Le stéréotype était entré là où on ne l'attendait pas: dans nos baignoires. Dans l'imaginaire d'une France devenue frileuse, le plombier avait chassé le prêtre (de Wadowice, mort d'ailleurs quelques semaines plus tôt à Rome), l'électricien (de Gdansk, tombé dans les oubliettes de I'histoire en même temps que l'épopée de Solidarnosc), le cinéaste (de l'école de Lodz), le dramaturge (de Cracovie). Les hordes de plombiers
]

La défmition matricielle de ce personnage devenu un véritable mythe, émanait de Philippe de Villiers: « Cette affaire est très grave car la directive Bolkenstein permet à un plombier polonais ou à un architecte estonien de proposer ses services en France, au salaire et avec les règles de protection sociale de leur pays d'origine. Sur les Il millions de personnes actives dans les services, un million d'emplois sont menacés par cette directive ».

9

déferleraient bientôt sur l'Occident, nous poursuivraient jusque dans nos salles de bains, le tuyau à la main. On en regrettait presque le temps béni de Jacques Brel, quand Madame promenait son auguste postérieur sur les remparts de Varsovie, sans se soucier des sanitaires. Passé le moment de la déception, vint celui des bonnes résolutions: il devenait urgent d'informer nos concitoyens sur la culture polonaise, de leur enseigner combien elle pouvait les instruire, de leur rappeler que les Polonais venus s'installer dans notre pays, au temps où ils ne s'intéressaient pas encore à nos chauffe-eau, s'appelaient Mickiewicz, Chopin, Marie Curie... Ce livre procède d'une série de manques. Il y a, certes, quelques essais sur l'histoire de la Pologne, publiés en

français. Mais ils ne sont guère nombreux et pour la plupart - à l'exception notable du récent ouvrage de Daniel Beauvoisl - traduits des
langues étrangères, essentiellement du polonais. Ces ouvrages souffrent alors souvent des déformations de la vision polonocentrique : tentation hagiographique, tendance inconsciente à ignorer la part d'ombre de l'histoire, celle des peuples et des individus. De surcroît, ces livres, même lorsqu'ils ont l'ambition d'écrire une histoire totale, ignorent une dimension essentielle à la compréhension des cultures: celle des productions imaginaires. Or, les mythes, s'ils déforment le réel, sont aussi de puissants systèmes sémiologiques (on le sait depuis Roland Barthes), porteurs de significations sociales, donc tout aussi indispensables à l'entendement que l'archive et le document. Ce qui est vrai des mythes l'est aussi de l'art. Tenant en grand respect l'histoire, nous sommes convaincus que son regard, ses instruments et ses procédures, sont nécessaires à la compréhension du monde. Nous ressentons pourtant une certaine frustration face au manque d'intérêt de ceux qui l'écrivent pour la culture visuelle. Ceux-là même qui nous disent si souvent que la Pologne, privée d'Etat pendant 123 ans, n'a survécu que grâce à sa culture, ne tirent pas les conséquences de leur affirmation: dans leurs livres, la littérature et les arts sont - au mieux traités de façon insuffisante et parcellaire, le plus souvent relégués au rang de simple illustration d'une chronologie et de périodisations subordonnées au temps politique.

1Daniel Beauvais, La Pologne. Histoire, société, culture, Paris, La Martinière, 2004.

10

Il était donc urgent de considérer la culture, dans toutes ses expressions mythologie, littérature, arts plastiques, théâtre, cinéma - comme un objet
d'investigation à part entière, légitime à être réintégré dans un travail global d'élucidation.

Enfin, l'histoire reste prisonnière d'une chronologie - fût-elle inversée,
comme dans le remarquable essai de Norman DaviesI. Il nous semblait, au contraire, essentiel d'emichir notre regard par l'apport d'autres

disciplines - ethnographie, philosophie, psychanalyse - qui, en faisant
apparaître les invariants et les structures à l' œuvre derrière les phénomènes, en facilitent la compréhension. Cet ouvrage n'est donc pas un livre d'histoire. Il n'est pas davantage un livre d'art, car il s'efforce, à chaque fois qu'il aborde l'évolution des formes, de leur redonner l'épaisseur historique qui permet de les resituer dans le contexte élargi de la pensée. Plus que d'une exploration de l'histoire, notre entreprise se rapproche d'un travail sur les lieux de mémoire, au sens que Pierre Nora leur a conférés. En analysant les grands mythes de la culture polonaise, en interrogeant ses élaborations imaginaires, en particulier les créations artistiques, nous tentons de contribuer à une compréhension plus intime de cette culture, de réfléchir aux fondements de son identité. Pour y parvenir, les réflexions développées croisent une multiplicité d'approches complémentaires: l'histoire, mais détachée de la chronologie; la mythologie, l'art, la littérature, l'ethnographie, la psychanalyse, mais resitués dans leur contexte historique. L'objectif ultime est, en rendant sa culture intelligible, de nous rapprocher de la Pologne.

La politique

-

je le précise

-

est étrangère à cette entreprise. Le

rapprochement auquel nous entendons œuvrer n'est nullement dicté par la diplomatie, que nous laissons, bien volontiers, aux diplomates. Il s'agit plutôt, en rappelant aux Français combien la Pologne nous est proche, de dire aussi aux Polonais, combien ils sont européens. L'ami de la Pologne qui écrit ces lignes ne peut se résoudre à voir l'une des plus vieilles cultures du continent européen s'y faire le représentant d'une mondialisation sans mémoire, paramétrée par les seuls intérêts de la superpuissance américaine.
1Nonnan Davies, Histoire de la Pologne (traduit de l'anglais), Fayard, Paris, 1986.

11

Les Etats-Unis ont su, bien mieux que nous - il est vrai que cela ne fut

guère difficile! - valoriser l'action de la Pologne ces dernières années.
Mais il est urgent de convaincre nos amis polonais, au moment où la fatigue nous gagne, de prendre toute leur part dans la construction de la « maison commune» européenne. Deux fils conducteurs traversent ce livre. Le premier est tissé autour de Witold Gombrowicz. L'écrivain polono-franco-argentin fut pour nous le plus précieux des guides pour aborder la culture polonaise. D'abord grâce à la précision du couteau qu'il utilise pour s'« amputer de lui-mêmel», c'est-à-dire extirper la gangue de polonité qui, en lui, menace, à chaque instant, d'étouffer l'écrivain. La main qui tient la lame et délimite le périmètre des tissus à opérer, nous a constamment montré la direction à suivre, nous évitant les égarements dans les chemins de traverse. Gombrowicz, de surcroît, est peut-être le meilleur dépositaire des lieux de la mémoire polonaise, ces lieux qui, selon Pierre Nora, « ne sont pas ce dont on se souvient, mais là où la mémoire travaille; non la tradition elle-même, mais son laboratoire2». La psychanalyse est le second fil d'Ariane de cet ouvrage. N'ayant pas la prétention d'écrire l'histoire, nous n'avons eu aucune réticence à transférer, de l'individu au social, les principaux enseignements de la découverte freudienne. Les grands acquis de la psychanalyse - dimension inconsciente de l'action humaine, narcissisme, refoulement, pulsion de

mort. .. - furent souvent convoqués pour restituer la complexité d'une
culture et d'une identité en constantes métamorphoses. Gombrowicz et Freud, donc. Septembre 1939: Gombrowicz est à Buenos-Aires depuis quelques jours3, lorsque la guerre éclate. Va-t-il continuer son périple sur le même bateau, qui part justement pour l'Angleterre? Au même moment, à Londres où il s'est réfugié, Freud vit ses dernières heures. Il écoute la radio chaque jour et dit à ses proches: « ce sera ma dernière guerre ». Le 23 septembre, après deux jours de coma, le
1 Witold Gombrowicz, Testament, Folio, Paris, 1996, p. 48. 2 Les lieux de mémoire, Sous la direction de Pierre Nora, Quarto Gallimard, Paris, 2004, p.18. 3 Le paquebot Chrobry, sur lequel il s'était embarqué à Gdynia le 29 juillet, était arrivé dans la capitale argentine le 21 août.

12

médecin viennois meurt paisiblement: «la sublime conclusion d'une vie sublime », commentera Stefan Zweig. De l'autre côté de l'Atlantique, le Chrobry est parti sans Gombrowicz, qui a finalement décidé de rester en Argentine. Quelques jours plus tard, quand il se présente à la légation polonaisel, il ne sait pas encore qu'il restera dans ce pays jusqu'en 1963. Gombrowicz et Freud ne se sont jamais rencontrés. Au moment où la vie de Witold connaissait un tournant décisif, Sigmund achevait la sienne. Ce livre, qui organise leurs retrouvailles posthumes, leur est dédié.

1

Il racontera cet épisode dans son roman Trans-Atlantique.

Première partie: Mythologies

Cette première partie se propose d'explorer l'imaginaire polonais à travers ses mythologies. « Le mythe raconte une histoire sacrée,. il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des «commencements »1». Dans sa définition du mythe, Mircea Eliade, l'un de ses principaux théoriciens, met ainsi l'accent sur son aspect narratif. Le mythe est un récit. Mais de quoi nous parle-t-il ? Il est, d'abord, une histoire de l'histoire. Le mythe « ne saurait surgir de la nature des choses, nous dit Roland Barthes, il ne peut avoir qu'un fondement historique2». Mais s'il se fonde sur l'histoire, le mythe ne s'y limite pas. Il n'a que faire de l'exactitude, des sources écrites, des recoupements. Sa fonction n'est pas de reconstituer, mais de signifier: il est avant tout un message, une parole chargée de signes. En distinguant la vérité et la connaissance, la psychanalyse avait, au début du siècle dernier, ouvert une voie féconde. La mythographie s'y est engouffrée: la vérité mythologique, peut-être parce qu'elle touche au sacré, est souvent plus forte que la connaissance historique. C'est ainsi que le mythe devient réalité. Une réalité vivante. Le mythe ne vise pas seulement à donner du sens, il veut aussi mettre en mouvement. Investi d'un usage social, il prétend fournir des références, proposer des modèles pour les comportements humains. Il peut alors mobiliser les sociétés, influer sur le cours des évènements et devenir ainsi, lui-même, producteur de l'histoire. C'est par le prisme de ses mythologies que nous étudierons la nation polonaise. Il s'agira, tout d'abord, d'en explorer les constituants culturels, géographiques, historiques, institutionnels, politiques. Mais les mythologies ne sont pas seulement liées à des objets matériels et des notions abstraites. Elles peuvent aussi concerner des personnages qui, tout en s'inscrivant dans une réalité historique, sont investis de la
1Mircea Eliade, Aspects du mythe, Folio Essais, Paris,1988, p. 16. 2 Roland Barthes, Mythologies, Seuil, Points Essais, Paris, 2001, p. 182.

14

puissance de l'imaginaire. Qu'elles portent sur des individus ayant réellement existé ou sur des créatures de légende, ces mythologies sont toujours chargées de significations sociales.

Mythologies nationales

Chaque nation est révélée par son histoire, ses institutions, son folklore, ses paysages, son idéologie, ses mythes... Ce qui nous intéresse ici n'est ni de raconter l'histoire de la Pologne, ni de détailler les éléments de sa constitution identitaire. Il s'agit plutôt de dégager les aspérités qui, par rapport à d'autres nations, singularisent l'imaginaire polonais. Cela nous conduira à examiner un

ensemble de facteurs - culturel (la langue), géographique (la frontière, la
campagne), historique (l'insurrection), institutionnel (la religion, la

noblesse), politique (l'unité)
symbolique.

-

qui contribuent à construire la nation

1. La langue « Ojczysna - polszczyzna » : la langue est la patrie. La célèbre formule du poète Julian Tuwim dit toute l'importance de la langue dans la constitution de l'identité polonaise. Rien là que de très banal, en apparence. La définition renvoie pourtant au débat qui opposa, dans l'Europe du XIXe siècle, les deux conceptions de la nationl. La première, celle de Herder2, fait de la nation une entité historique plus que politique, constatée davantage que choisie: « chaque nation a une physionomie particulière, aussi bien qu'un langage particulier ». Quelques années plus tard, le français Ernest Renan opposera à cette identité définie par la langue et par le sang, une nation élective, née d'un regroupement volontaire, raisonné et consenti, fruit d'une approbation historique, profonde et permanente: « Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé,. elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune.

1 Voir, sur cette question, Guy Hennet, Histoire des nations Europe, Seuil, Paris,1996, pp. 115-133. 2 Johann GottfTied Herder (1744-1803), philosophe allemand.

et du nationalisme

en

16

L'existence d'une nation est (pardonnez-moi cette métaphore~ un plébiscite de tous les jours2». Si le modèle de Renan marqua la France, c'est la conception de Herder qui influença les pays d'Europe centrale. La nation polonaise ne fut pas plébiscitaire; elle fut identitaire. D'où l'importance de la langue dans sa construction. C'est la Providence, nous dit Herder, qui « a séparé les peuples non pas seulement par des forêts et des montagnes, des mers et des déserts, des fleuves et des climats, mais en particulier aussi par des idiomes, des penchants et des caractères, uniquement afin de rendre la tâche difficile au despotisme qui étend son . 3 Joug... ». La conception herdérienne de la nation ethnique, linguistique et culturelle alimentera le sentiment nationaliste des sociétés au XXe siècle. L'Allemagne s'en prévaudra pour justifier l'Anschluss en 1938: aux yeux des nazis, l'identité nationale est mieux incarnée par le peuple et sa langue que par la géographie. Car pour Herder, la langue ne coïncide pas avec le territoire; elle surplombe la frontière. La situation de la Pologne confirme cette analyse. Dans un pays rayé de la carte européenne à la fin du XVIIIe siècle, la langue constituera le fondement de l'identité nationale. Instrument de combat de la littérature romantique, elle cristallisera les aspirations à l'indépendance. Dans la Pologne partagée, la maîtrise de la langue fut supérieure en Lituanie, pourtant située hors du territoire linguistique polonais, que dans le royaume. Adam Mickierwicz et Czeslaw Milosz, qui furent de grands écrivains polonais, étaient tous deux lituaniens. Milosz évoque ainsi ce paradoxe, dans sa préface à l'édition française de Pan Tadeusz, l'ouvrage mythique dans lequel tant de Polonais se reconnaissent: «Imaginons un grand poète français qui serait originaire, par exemple, du Canada, et qui n'aurait jamais mis les pieds à Paris. Mickiewicz ne mit jamais les pieds à Varsovie ni à Cracovie. Il écrivit Pan Tadeusz à Paris, plein de nostalgie pour sa contrée natale... 4».

1Allusion à la pratique napoléonienne du plébiscite. 2 Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation ?, conférence prononcée à la Sorbonne le Il mars 1882. 3 lG.Herder, Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité (édition partielle), GF Flammarion, Paris, 2000, p. 184. 4 Adam Mickiewicz, Pan Tadeusz, 1834, édition française Noir Sur Blanc, Paris, 1998, p. V.

17

La langue polonaise, on le sait, résista aux politiques agressives d'assimilation linguistique - russification et germanisation - des puissances occupantes pendant les partages. C'est en écho aux

manifestations des écoliers de Varsovie - la ville est alors située en zone russe - demandant le rétablissement de l'enseignement du polonais, que
Witold Wojtkiewicz peint La Croisade des enfanti en 1905. Pendant la période communiste, l'Eglise et le théâtre, qui furent constamment des lieux de contestation, étaient aussi les seuls endroits où personne ne s'étonnait que l'on parlât polonais. Dans la Pologne partagée, à côté du polonais littéraire dont la connaissance est un signe de distinction sociale, le peuple du grandduché parle «la langue simple, autrement dit, un polonais hésitant-», rappelle Milosz. Il y eut donc la langue des possédants et celle des dominés. Mais jamais de langue « pure». Tout en ayant fait le choix du polonais (<< pourtant, j'ai été un fidèle Et serviteur de la langue polonaise et de ce qu'elle porte en soi pour l'avenir », écrit-il dans son Abécédaire3), le même Milosz reconnaît aussi les apports extérieurs dont il se nourrit: «Jaroslaw Iwaskiewicz, qui venait de Kiev... bénéficia des innovations de la poésie russe de SaintPétersbourg. Dans l'entre-deux-guerres, ses amis de Skamander4, comparés à lui, feront figure de provinciaux5». Certains Polonais décidèrent pourtant d'écrire dans une langue étrangère. Il faut ici rappeler la situation particulière de deux d'entre eux, Joseph Conrad et Bronislaw Malinowski, et leurs deux livres fondateurs, Au cœur des ténèbres6 et Journal d'ethnographe7. James Clifford8 a montré combien l'invention, par Conrad et Malinowski, des fondements de l'ethnographie moderne, dans laquelle la culture

Musée National de Varsovie. prose La Croisade des enfants, 2 Czes1aw Milosz, Abécédaire, 3 Id., p. 115. 4 Mouvement littéraire polonais
5

1

Le titre du tableau est sans doute inspiré du poème en écrit en 1896, par le symboliste belge Marcel Schwob. Fayard, Paris, 2004, p. 225. des années 1920 et 1930.

Id., p. 206.

61899. 7 1967.

8 De la construction ethnographique d'un soi: Conrad et Malinowski, in. James Clifford, Malaise dans la culture. L'ethnographie, la littérature et l'art au XXe siècle, Ecole Nationale Supérieure des Beaux-arts, Paris, 1998.

18

apparaît comme fiction collective, fut aussi liée à leur situation linguistique particulière. Tous deux étaient pris entre trois langues: la langue maternelle (le polonais), la langue de l'excès (le français de sa correspondance amoureuse avec Marguerite Poradowska pour Conrad, le kiriwinien associé à l'attrait érotique des Tobriandaises pour Malinowski), enfin la langue de la retenue, de l'écriture et du mariage (l'anglais). Il leur était donc plus facile qu'à d'autres, de s'interroger sur « le champ de validité des significations de la culture et du langage ». Ainsi, écrit Clifford, « le moi et l'autre y apparaissent comme des entités moins sures d'elles1». « Ojczysna - polszczyzna » : Tuwim était Juif. Ses coreligionnaires de Pologne n'eurent pas tous la même patrie linguistique. Certains, de langue maternelle polonaise, se considéraient comme des nationaux juifs relevant des minorités nationales et optèrent pour une autre langue. Au moment où se constitue l'idée d'une nation juive, à la fin du XIXe siècle, deux voies linguistiques sont possibles. La première consiste à doter le yiddish, parlé par la majorité des Juifs de Pologne et d'Europe centrale, de tous les attributs d'une langue de culture (codification orthographique et grammaticale, identification d'un corpus d'œuvres littéraires fondatrices...). La seconde est de reprendre, en la modernisant, la langue de la Bible: l'hébreu. Le débat s'articulera autour des mêmes clivages que pour les autres langues: sociaux (le Bund, fondé en 1897, désignera le yiddish comme langue du prolétariat juif) ou historiques (les érudits juifs regroupés au sein de l'Association pour la Culture et la Science des Juifs2 ne verront dans le yiddish qu'un dialecte germanique abâtardi de slave). L'Etat d'Israël adoptera comme langue nationale unique l'hébreu, langue moderne sans racine historique, mais aussi langue de l' oublP, après le traumatisme de l'extermination des Juifs d'Europe centrale par les nazis. C'est un autre Juif polonais, né en 1859 à Bialystok, Ludwik Lejzer Zamenhof, qui publiera en 1887 le premier manuel d'espéranto. Langue artificielle, l'esperanto se voulait l'instrument d'un espoir: celui d'une
1 Op.cit., p.116. 2 Vereinfür Kultur und Wissenschaft der Juden, fondé en 1819. 3 Par opposition au yiddish, qui, selon Isaac Bashevis Singer, est «la langue des

morts ».

19

communication pacifique et d'une compréhension mutuelle entre les peuples. Tuwim et Zamenhof: deux Juifs polonais qui, tout en parvenant à des conclusions contraires, auront néanmoins parfaitement analysé le caractère identitaire de la langue.

2. La frontière L'idée de frontière est, somme toute, assez récente, à l'échelle de l'histoire européenne. Longtemps, en effet, les solidarités dynastiques et les allégeances aristocratiques, puis, plus tard, l'appel à Dieu, suffirent amplement à souder les peuples. Par la suite, la mort des monarques, à la fin du XVIIIe siècle, conduisit à leur substituer un autre ciment unificateur, élaboré à partir des nations. En Pologne, la notion de frontière apparaît dans la pensée politique non pas immédiatement après les partages successifs du pays (1772, 1792 et 1795), comme on pourrait le supposer, mais en 1807, lors de l'éphémère Duché de Varsovie reconstitué par Napoléon. C'est à ce moment, en effet, que les Polonais prennent la mesure d'une perspective inquiétante: il est possible que l'Etat polonais, une fois restauré, ait des frontières différentes de celles d'avant sa disparition politique. Pendant les décennies suivantes, les frontières, lorsqu'elles sont invoquées, sont toujours qualifiées d'« anciennes », appelant au retour des limites territoriales de 1772. Les trois partages rythmèrent le dépeçage progressif du territoire polonais par l'Ouest (au bénéfice de la Prusse ), l'Est (en faveur de la Russie) et le Sud (au profit de l'Autriche).

Mais c'est la perte des territoires orientaux - qui correspondent aujourd'hui à la Lituanie, la Biélorussie et l'Ukraine - annexés par la
Russie, qui marqua le plus profondément les esprits. Sans doute, les Polonais reconnurent-ils rapidement celui qui, parmi leurs voisins, représentait la principale menace, rejoignant ainsi la mise en garde que leur adressait, dès 1782, Jean-Jacques Rousseau: « Vous ne serez jamais libres tant qu'il restera un seul soldat russe en Pologne, et vous serez toujours menacés de cesser de l'être tant que la Russie se mêlera de vos affairesl».
1 Jean-Jacques Rousseau, Considérations sur le gouvernement de la Pologne (1782), GF-Flammarion, Paris, 1990, p. 256.

20

Mais il y a sans doute, dès cette époque, une identification des « confins» (kresy) de l'Est avec la splendeur passée de l'union polonolituanienne, véritable âge d'or dans la mémoire polonaise. Brefrappel historique: en 1384, Hedwigel d'Anjou (1374-1399), fille de Louis rer d' Anjou (dit Louis le Grand), petite-nièce de Saint Louis, est reconnue roi2 de Pologne. La princesse angevine, d'abord fiancée à Guillaume de Habsbourg, épouse finalement Jagellon, grand duc de Lituanie, à condition qu'il se convertisse, ainsi que tout son peuple, au christianisme. Jagellon s'exécute avec célérité; il est, dès 1386, couronné roP de Pologne. La mythologie nationale polonaise retiendra surtout de Jadwiga, outre la rénovation de l'université de Cracovie4, son «sacrifice» pour christianiser l'un des plus grands pays de l'est de l'Europe et en fera une sorte de Jeanne d'Arc. Jadwiga fut accusée de bigamie par son premier fiancé - un risque auquel la pucelle d'Orléans ne s'exposa pas... JeanPaul II fit de la reine une sainte en la canonisant en 1997. Le règne de Wladislaw II Jagiello, époux de Jadwiga, inaugura la dynastie des Jagellons (1386-1572), marquée par l'union polonolituanienne, formalisée à Horodlo en 1413. La nouvelle dynastie, qui succède aux Piast, connaîtra son apogée au XVe siècle, le « siècle d'or» polonais de la Renaissance. Après les partages, le retour de la Pologne «dans ses frontières historiques» devient l'un des thèmes du catéchisme national. Il sera aussi le mot d'ordre de l'émigration, dans les années 1830. Mickiewicz dira ainsi dans Les Livres de la Nation et des pèlerins polonais5 : « Pour l'indépendance, l'intégralité et la liberté de notre patrie Nous te prions Seigneur ». Au même moment, les années 1830-1840 voient le renouveau du mouvement national en Ukraine. La question ukrainienne s'était déjà posée à la Pologne bien avant les révoltes paysannes de 1846 en Galicie. Dès le début du XVIIe siècle,
1 Jadwiga.

2 Ce titre signifiait qu'elle ne serait pas considérée comme l'auxiliaire de son futur époux. 3 Il prit alors le nom de Wladyslaw. 4 Le peintre Jan Matejka, dans Instauration de l'Académie de Cracovie (1888), immortalisa l'action de Jadwiga, en l'entourant, faisant fi de toute cohérence chronologique, d'une série de personnages illustres d'autres époques. 5 Publié à Paris en 1832.

21

certains Cosaques épris de liberté, avaient fui les chaînes du servage et s'étaient organisés militairement au-delà des rapides (za porohy, d'où leur nom de Zaprorogues) du Dniepr. Le renouveau du nationalisme ukrainien dans les années 1840 répond à la politique répressive de l'Empire russe: liquidation de l'Eglise uniate en 1839, interdiction d'imprimer et d'enseigner en ukrainien (1863). La poète Taras Chevtchenko (1814-1861), exilé au Kazakhstan pour ses prises de positions politiques sera l'emblème de la littérature ukrainienne victime du pouvoir russe. Cette situation modifie la vision que se font les Polonais de leur propre avenir: il leur apparaît de plus en plus difficile de défendre la liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes tout en ignorant l'aspiration des Ukrainiens. Lors de l'insurrection de janvier 1863, le Gouvernement National
déclare, certes, «qu'il n y a pas de Pologne sans la Lituanie et la

Russie], comme il n yen a pas sans la Couronne2». Mais sur son sceau figure, à côté de l'aigle blanc polonais et du cavalier armé lituanien, l'Archange saint Michel, patron de l'Ukraine. C'est cette même vision d'une alliance à trois que promeut Wyspianski dans ses Noces3. À la fin du XIXe siècle, le développement des conceptions ethniques de la nation modifie de nouveau la perception de la question ukrainienne. En 1898, le leader nationaliste Dmowski qualifie de «bizarrerie» et de « non-sens géographique4» l'idée d'une reconstitution du pays dans ses frontières de 1772. À l'issue de la guerre de 1914-1918, la Pologne retrouve son indépendance, ainsi qu'un accès à la mer Baltique, conformément aux Quatorze Points du président Wilson, mais la question des frontières se pose immédiatement. Celles de 1772 ne sont plus d'actualité. À l'Ouest, la Silésie et la Poméranie, trop germanisées, restent allemandes, mais la
I C'est-à-dire, à l'époque, l'Ukraine. 2 Cité par Franciszek Ziejka, Mythes polonais, autour le «La Noce» de Stanislaw Wyspianski, Presses universitaires du Septentrion, Arras, 2001, p.299. 3 Ainsi, le Maître de Maison, évoquant Wemyhora, le cavalier ukrainien, prophétique joueur de lyre, déclare-t-il: « Inclinez-vous, front contre terre: Il doit venir avec l'ARCHANGE, Du côté de la route, de Cracovie... Au château, la REINE attend, La REINE de Czestochowa» (Acte III, scène 33). 4 Roman Dmowski, Esquisses politiques à propos de la question polonaise, Revue trimestrielle scientifique, politique et sociale, 1898, vol. II, cité par Franciszek Ziejka, op. cit., p. 311.

22

Posnanie et une partie de la Haute Silésie, à l'issue de conflits réglés par des plébiscites, redeviennent polonaises. Dantzig est déclarée ville libre et la nouvelle Pologne, pour avoir un accès à la mer, édifie le port de Gdynia. La question la plus épineuse reste la frontière orientale. La ligne Curzon, du nom du négociateur anglais qui la propose, suit les contours du Bug, mais ne convient pas aux Polonais. Ceux-ci, après la guerre avec la Russie bolchevique, repoussent la frontière de 200 km au-delà de celle initialement proposée et obtiennent, par le traité de Riga de 1921, l'inclusion dans leur territoire de deux villes importantes: Wilno la lituanienne et Lwow l'ukrainienne. L'Ukraine, quant à elle, après l'éphémère souveraineté de la république populaire (1917-1921), est de nouveau partagée entre la Pologne et l'URSS. La terreur soviétique contre la paysannerie nationaliste et réfractaire à la collectivisation, la famine de 1933 qui fait 3 millions de morts, laisseront des traces durables dans la mémoire ukrainienne, au point que la population accueillera favorablement la Wehrmacht en 1941. Après la deuxième guerre mondiale, les conférences internationales de Yalta et de Potsdam fixent les nouvelles frontières de la Pologne, placée désormais sous le joug soviétique. Elles se résument en deux lignes: Curzon à l'Est, Oder-Neisse à l'Ouest. Le nouvel Etat inclut de vieilles

terres polonaises germanisées depuis plusieurs siècles - Silésie, Poméranie - auxquelles s'ajoute Gdansk; il perd, en revanche, les
territoires conquis en 1921, en particulier Lwow et Wilno. La perte des confins de l'Est est un véritable traumatisme pour la Pologne. Seule l'action du temps et la pédagogie active de la revue Kultura convaincront l'émigration d'admettre son caractère définitif. Dans l'imaginaire polonais, Lwow représente un modèle-type de société multiculturelle, où Polonais, Ukrainiens et Juifs vivaient en harmonie; un symbole de cette Pologne multiple avec laquelle l'époque postcommuniste cherche à renouer et dont La Marche de Radetzky (1932) de Joseph Roth constitue le mythe romanesque. L'histoire dément pourtant fermement cette construction imaginaire. L'accumulation des tragédies au XXe siècle tend plutôt à démontrer la faillite de ce rêve mutlticulturaliste : pogromes! à répétition, génocide de
J Mentionnons en particulier celui perpétré par l'armée polonaise et la population, le 21 novembre 1918, à la suite des violents combats entre Polonais et Ukrainiens. La communauté juive, qui avait déclaré sa neutralité face aux belligérants, subit, au cours du pogrome de Lwow, 72 morts et des centaines de blessés.

23

la population juive de la ville (100 000 personnes avant la guerre, auxquels il faut ajouter 40000 réfugiés de Pologne occidentale arrivés en 19391) ; expulsion quasi-totale de la population polonaise en 1946. Ainsi, comme l'écrit Delphine Bechtel, « malgré la redécouverte en Allemagne et en Autriche, aux Etats-Unis et en Israël, du passé multiculturel de la ville, de sa mémoire plurielle et de la juxtaposition colorée de ses communautés d'antan, malgré sa célébration à travers des publications nostalgiques, exaltant le mythe habsbourgeois et sa splendeur fin-desiècle de la ville, qui rejoint celui de la Galicie en tant que berceau de célébrités, la richesse de la culture polonaise et juive, la « ville réelle» et la « ville imaginaire» ne se rejoignent plus2». Que nous évoque aujourd'hui la nostalgie polonaise des confins perdus?

Sans aucun doute la difficulté à se situer - littéralement! - d'un pays
sans cesse déplacé au fil de l'histoire. Gonflé puis dégonflé comme un ballon de baudruche: gonflement (splendeur jagellonne), dégonflement Gusqu'à sa disparition au XVIIIe siècle), puis de nouveau dilatation (1919-1921), rétrécissement (en 1945). Enfin, déplacé comme une commode de 300 km vers l'Ouest, après la deuxième guerre mondiale. Mais aussi l'idée d'une privation, mutilante pour sa culture, de terres qui enfantèrent tant de grandes figures de la culture polonaise: Adam Mickiewicz, Czeslaw Milosz pour la Lituanie, Bruno Schulz, Zbigniew Herbert, Adam Zagajewski pour l'Ukraine. « Quand nous allions à l'Est, nous étions toujours chez nous3», se souvient Milosz, à propos de Lucyn, la ville, aujourd'hui en Lettonie, où il passa une partie de son enfance. Il y a dans l'évocation des confins, comme dans toutes les nostalgies de l'âge d'or4 disparu, le regret de l'enfance. Le paradis perdu de « l'avant» ressemble étrangement au ventre de la mère: l'économie était refermée sur elle-même, les échanges avec l'extérieur quasi-inexistants, le sentiment de protection presque absolu.

1

Delphine Bechtel, Lemberg / Lwow / Lvov / Lviv: identités d'une « ville aux frontières

imprécises », in. Diogène, revue trimestrielle, Presse Universitaires de France, n° 210, juin 2005, p. 75. 2 Delphine Bechtel, op. cit., p. 76. 3 Abécédaire, op.cit., p. 218. 4 Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Seuil, Point Histoire, Paris, 2002, pp.97-138.

24

L'avant des confins n'est pas chronologique, il est ontologique. Il correspond à l'Arcadie heureuse qui précéda l'urbanisation, le capitalisme, le péché.

3. La campagne Cimes enneigées du Massif alpin en Suisse, rivages sauvages de la côte bretonne, forêts de chênes germaniques, de bouleaux russes, de pins finlandais... Le paysage finit toujours par être le reflet du caractère national. Mais cela n'a rien de fortuit. C'est précisément au moment où se constituent les identités nationales en Europe que la peinture, la littérature et la musique choisissent et illustrent le paysage représentatif de la nation. La France verra ainsi dans la variété de ses ressources naturelles la traduction d'une vertu philosophique; terre de l'alliance harmonieuse des contrastes, le pays sera celui de la modérationI. Le paysage polonais est, lui aussi, d'une grande diversité: dunes infinies de la Baltique, sommets enneigés des Tatras, lacs de Mazurie, forêts de Mazovie... Mais c'est incontestablement la campagne qui en restitue le mieux l'imaginaire. « ... De loin, dans la lumière, Ses murs tout blancs brillaient d'autant plus nettement Que les hauts peupliers la protégeant des vents D'automne enfond obscur peignaient leur toile verte2». Adam Mickiewicz décrivait ainsi le fameux manoir de Soplicowo où s'ouvre l'action de Pan Tadeusz. Cette description inaugurale contient déjà de nombreux attributs du manoir polonais: sa pureté, illustrée par la blancheur des murs, son caractère protecteur garanti par la hauteur des peupliers qui l'entourent, sa picturalité qui en fait un décor idéal pour la littérature. Les vers qui suivent en expriment quelques autres, tout aussi essentiels, comme son hospitalité: « Sa porte grande ouverte informait le passant Qu'elle était à chacun accueillante en tout temps3»,
1 Cf Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales, Seuil, Paris, 2001, « La nation illustrée », pp. 189-228. 2 Adam Mickiewicz, Pan Tadeusz, op.cit., p.12. 3 Id.

25

ou encore sa prospérité: « Le nombre des charrues ... montrait à l'évidence Qu'en la maison régnaient et l'ordre et l'abondanceI». Dans la littérature polonaise du XIXe siècle, le manoir noble constitue un concentré de nation. Celui que décrit Mickiewicz est, en outre, un conservatoire de la mémoire patriotique. Aux murs sont accrochés des portraits de Kosciuszko et Jasinski, chefs de l'insurrection de 1794 contre le pouvoir russe, et de Rejtan, qui, à la Diète de 1773, s'était opposé en vain au démembrement de la Pologne. Et l'horloge à carillon joue l'air de Dabrowski, qui deviendra par la suite l'hymne national. Le manoir résume à lui seul tout l'écosystème aristocratique. Ecosystème végétal: Mickiewicz, outre les grands peupliers de Soplicowo, évoque aussi les tilleuls du manoir de Czarnolas qui inspirèrent les poèmes de Jan Kochanowski2 : « Que de merveilles dit pourtant là-bas au barde, Au poète cosaque, un chêne qui bavarde! Et combien le tilleul de Czarnolas pourtant De rimes inspirait en répondant à Jean P» Ecosystème social: le paysan qui travaille sur les terres du manoir est un gai laboureur. Il travaille la semaine, fait la fête et chante le dimanche. La Pologne heureuse des campagnes brille de mille feux: les paysans sont coiffés du bonnet paré de plumes de paon, leurs femmes portent des robes magnifiquement colorées. C'est cette vie gaie, remplie de couleurs et résonnant de musique, que Wyspianski exalte au début de ses Noces4. Résolument gai, le paysan a cependant besoin de la protection du seigneur pour être pleinement heureux. Dans cette Pologne idéale, il n'y a ni misère, ni exploitation, ni obscurantisme. Et si jamais, par

Ibid. 2 Jan Kochanowski (1530-1584) fut le plus grand poète de la Renaissance polonaise. 3 Op.cit., p.118. Mickiewicz fait ici allusion au poème de Kochanowski Le Tilleul, dans lequel l'arbre éponyme dit au poète: « Consacre-moi plutôt une rime flatteuse / Qui rende jaloux les arbres stériles / Ou féconds; et ne dis pas:« Que fait ce tilleul/Dans un poème? »- Les forêts dansent quand Orphée chante. » 4 « Jour féerique! / Ah, cette maison ivre de musique, / Opéra de rossignols / Costumes couleur arc-en-ciel» (Acte I, scène 19).

]

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.