L'imaginaire religieux et le fonctionnement cérébral

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Pour conjurer son angoisse existentielle, l'homme a construit des théogonies souvent très complexes et a aussi cherché dans la rationalité des explications logiques. Cet ouvrage, après une étude détaillée des théogonies et des positions matérialistes, celle-ci se reportant aux travaux neurobiologiques modernes, tente d'apporter une amorce de réponse aux éternelles questions de la foi et de l'athéisme.
Publié le : vendredi 1 février 2008
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EAN13 : 9782296191563
Nombre de pages : 277
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L'Imaginaire religieux et le fonctionnement cérébral
Place et signification des mythes religieux

Religions et Spiritualité Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d'ouvrages: des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l'homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux. Dernières parutions

Humberto José SANCHEZ ZARINANA, s.j., L'être et la mission du laïc dans une église pluri-minsitérielle. D'une théologie du laïcat à une ecclésiologie de solidarité (19532003), 2008.

André Liboire TSALA MBANI, Biotechnologies et Nature Humaine, 2007. David BENSOUSSAN, L'Espagne des trois religions. Grandeur et décadence de la convivencia. 2007. Daniel FAIVRE, Tissu, voile, vêtement, 2007. Daniel FAIVRE, Mythes de la Genèse, genèse des mythes, 2007. Didier FONTAINE, Le nom divin dans le Nouveau Testament, 2007. Pierre BOURRIQUAND, L'Évangile juif, 2007. Bernard FELIX, Pour I 'honneur de Dieu, 2007. Jean-Jacques RATERRON, Célébration de la chair, 2007. Bernard FÉLIX, Fêtes chrétiennes, 2007. Antonio FERREIRA GOMES, Lettres au Pape, 2007. Étienne OSIER-LADERMAN, Sources du Karman, 2007. Philibert SECRET AN, Essai sur le sens de la philosophie de la religion, 2006. Émile MEURICE, Quatre « Jésus» délirants, 2006. PAMPHILE, Voies de sagesse chrétienne, 2006. Domingos Lourenço VIEIRA, Les pères contemporains de la morale chrétienne, 2006. Francis LAPIERRE, L'Evangile de Jérusalem, 2006. Pierre EGLOFF, Dieu, les sciences et l'univers, 2006. André THA YSE, Vers de nouvelles Alliances, 2006.

François Le Boiteux

L'Imaginaire

religieux

et le fonctionnement cérébral
Place et signification des mythes religieux

L'Harmattan

(Ç) L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique,

2008 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05025-9 EAN : 9782296050259

À mon épouse Monique qui a participé avec moi à un approfondissement de ces problèmes, et a bien voulu être une lectrice et une correctrice très précise et indispensable., Qu'elle en soit profondément remerciée. À mes enfants qui m'ont apporté aussi une lecture et une collaboration qui me furent très utiles pour clarifier ces idées et les mettre en forme; en particulier à Gilles qui fut le premier lecteur de l'embryon de cet essai et m'apporta ses connaissances et à Marie-Pierre qui corrigea la mise en page et la typographie. Merci à eux tous.

Préface
Au moment de mettre un point final à cet essai, je m'aperçois qu'il peut subsister une ambiguïté dans ce texte. Il semble difficile, pour le lecteur, d'appréhender ma position personnelle quant à l'éternelle querelle entre spiritualité et rationalité. Il peut être tout aussi impossible, je pense, pour ce même lecteur, de dissocier ou d'associer ces deux notions au regard de la croyance et de la foi. Il est donc nécessaire de préciser les différentes positions et les engagements possibles au regard du problème de la transcendance divine. Insistons tout d'abord sur le fait que la foi est avant tout une démarche personnelle qui, suivant Comte-Sponville, consiste à penser comme vrai, sans pouvoir absolument le démontrer 1.Mais la foi et la recherche de rationalité ne sont pas antinomiques. Il s'agit de deux démarches en quête de la Vérité. Chacune de ces démarches a son fondement dans les possibilités de la logique cognitive, c'est-à-dire dans le fonctionnement le plus essentiel du cerveau humain. Mais cette logique cognitive est uniforme et la vérité du monde qu'elle recherche est évidemment unique. Seules les démarches d'approche semblent multiples. Pourtant, il n'en est rien. Le postulat de la foi dans l'existence d'un dieu antérieur à la création ou dans l'hypothèse d'une réserve d'énergie avant le Big-bang constitue bien la première marche de cette recherche de vérité. Ces deux positions relèvent du même imaginaire, celui de l'existence d'une force qui préexiste à toute apparition de la matérialité. En étudiant les différentes théogonies connues, nous constatons qu'il est certain que cette notion et cette démarche existent chez le Mésopotamien du Xe millénaire avant J.-C. comme chez le Grec du Ve siècle avant J.-C., ainsi que chez le chrétien du XXIe siècle. Il est certain aussi que tenter une analyse des différents textes qui existent ne peut pas constituer une démarche contraire à la foi. Les différents textes théogoniques de même que les différents mythes ne constituent que le support d'une notion fondamentale, celle de l'existence, à côté ou au-dessus de l'homme, d'un facteur d'adaptation, d'un but évolutif et d'une fm programmée dans un équilibre parfait. Cet équilibre doit être en communion avec une force prédominante, supérieure à la vie purement matérielle. C'est à ce niveau que se situent la croyance et la foi, c'est-à-dire la certitude d'un postulat divin, organisateur et créateur de la vie. Mais c'est aussi à ce niveau que se situe la perfection matérialiste des philosophes de l' Immanence.
. 1

Comte-Sponville.

Dictionnaire

philosophique.

7

Mais il existe un autre facteur, au moins aussi important, résidant dans l'organisation même du cerveau. Il peut paraître choquant de comparer tel ou tel symbolisme, et surtout tel ou tel aspect de la divinité. C'est, en effet, toucher à un domaine sensible que de mettre en parallèle certains éléments afférents aux différentes religions. Certains lecteurs peuvent ressentir comme une provocation la comparaison des aspects des religions primitives et des dogmes judéochrétiens. Un exemple très caractéristique est celui des nombreuses équivalences entre la vie du Christ et certaines légendes théogoniques préexistantes. Nous citerons par exemple les nombreux symboles de résurrection qui se trouvent dans les théogonies anciennes et qui sont des préfigurations de celle du Christ. Or, ces deux aspects qui paraissent s'opposer, sont en réalité strictement semblables et relèvent de la même démarche philosophique, car le cerveau a évolué mais est resté ontologiquement identique. Les nombreuses résurrections qui émaillent les religions anciennes forment incontestablement un ensemble très homogène. Or, elles furent toutes dogmatiquement fondamentales dans la religion correspondante. Deux facteurs nous paraissent essentiels. La première cause, dans l'hypothèse théogonique de l'existence d'un dieu, réside dans le fait qu'il ne peut exister qu'une seule vérité qui est celle de l'essence même du dieu. Celui-ci enseignera donc à tous les hommes les mêmes vérités, par le canal d'une manifestation humaine de son esprit 2 auprès des êtres et de façon adaptée à l'état de développement de la civilisation à laquelle il s'adresse. La seconde cause essentielle est le fait que ces enseignements ne peuvent faire, à un instant donné, table rase de ce qui avait déjà été révélé. La vérité ne peut être variable, elle est une et immuable. Donc, les dogmes de la religion du XXIe siècle ne peuvent reprendre que ceux qui ont été symboliquement révélés précédemment. S'il existe un Dieu, la notion de la résurrection au troisième jour, souvent afftrmée dans les siècles archaïques, est une Vérité que l'on doit retrouver dans l'histoire du Christ, fils de Dieu, chargé de renforcer et de faire évoluer la religion de son époque. C'est pourquoi nous insisterons sur les symboles qui se retrouvent dans les différents mythes connus et qu'il faudra bien comparer 3. La question qui se pose donc est celle de la validité de la foi. Nous pensons que l'existence de si nombreuses similitudes à travers le temps et l'espace, la permanence de la recherche des mêmes espoirs luttant contre les angoisses existentielles, la fIXité épistémologique du fonctionnement cérébral sont des éléments favorisant ces positions de foi. L'intolérance vis-à-vis de certaines positions, l'opposition entre les deux conceptions déiste et matérialiste, le refus parfois de discussions philosophiques, ne sont que des attitudes purement humaines et strictement réglées sur des appréciations souvent partisanes. Nous
2

C'est-à-dire par l'intermédiaire au moins d'un prophète et, souvent par une matérialisation de sa conscience,
par son fils, alors devenu intermédiaire divin.

représentée
3

Ainsi, pour revenir sur l'exemple cité plus haut, la juxtaposition de la résurrection de Dionysos et celle de

Jésus n'est qu'une juxtaposition de texte. Mais c'est justement cette juxtaposition qui fait sens et plaide en faveur de l'existence d'une transcendance divine, en démontrant la persistance chronologique de la vérité révélée, quelle que soit sa forme.

8

remarquerons que dans chaque religion existent des interprétations humaines de la spiritualité théogonique souvent très éloignées de la réalité enseignée par le dieu ou ses envoyés. Par exemple, il existe un fossé entre les enseignements purement religieux, moraux et philosophiques du Christ et ceux de son église qui les transformera en dogmes intangibles, alors fondateurs d'un pouvoir absolu. Il est indispensable de rechercher à chaque stade évolutif de la civilisation ce qui est transmis à partir de la civilisation précédente. Il faut aussi évoquer la conception que le cerveau de l'homme n'est pas apparu spontanément. Cette notion de création est un élément en faveur de la foi. Deux hypothèses sont envisageables. Soit, il existe bien un dieu, et la vérité est la sienne, elle est immuable mais aussi complexe. Elle ne peut donc être révélée que peu à peu, chaque révélation rappelant aussi les révélations précédentes et s'adaptant à l'évolution civilisatrice et rationnelle de l'homme. Soit, il n'existe pas de dieu au sens strict du mot, mais simplement un élément créateur de hasard et une matière s'autorégulant. Dans cette conception, il ne reste que l'immanence et la vie devient uniquement un ensemble de phénomènes d'adaptation de type darwinien. Alors toutes les possibilités de compréhension de l'avant de la vie, de sa justification et surtout les raisons de vivre et de mourir disparaissent. Il ne persiste qu'une vérité matérielle insuffisante à la compréhension totale de la vie. En résumé, Dieu est soit extérieur à l'homme et correspond à celui qui enseigne la vérité par l'intermédiaire d'autres êtres choisis, prophètes ou Dieu incarné, soit intérieur à l'homme comme cela a été évoqué par certains philosophes dans la notion d'Homme-Dieu. Dans cette dernière hypothèse, la vérité est celle du cerveau humain qui en constituerait le support et la transmission. Dans les deux cas, cette vérité ne peut qu'être immuable et transmise de génération en génération. C'est cette vérité que j'ai tenté de découvrir à travers les textes cosmogoniques et théogoniques les plus divers. Ceci m'a, certes, entraîné à exposer souvent des concordances qui pourraient apparaître sacrilèges. Mais c'est là que réside la force des idées qui me conduisent à croire en l'existence d'une transcendance supérieure à l'homme et organisatrice de l'adaptation évolutive du monde, conséquence des actes humains. Chacun peut interpréter à sa convenance sa position face à ce problème de l'imaginaire religieux. Cette interprétation n'est autre qu'une manifestation de la liberté humaine. Quant à moi, l'existence de cette concordance dans les textes et la constatation d'une évolution civilisatrice et théogonique ne peuvent que me renforcer dans une position de croyance en une certaine et réelle transcendance. Il est donc indispensable d'insister sur le risque de mauvaise interprétation de certaines références et de certaines analyses. Le seul but de ce traité est de démontrer qu'il existe une concordance très étroite entre toutes les théogonies, 9

ce qui est particulièrement troublant et m'a interpellé. Laissons là toutes les querelles partisanes devant ce problème fondamental du sens de la vie. Il existe une évolution de la pensée que l'on peut suivre à travers l'évolution civilisatrice et qui est secondaire à l'évolution du cerveau lui-même. Il est certain que toute évolution, surtout celle de la rationalité, ne peut se faire qu'à partir de l'utilisation d'un passé conceptuel. Il n'est non moins évident que la Vérité traverse toute évolution, s'enrichissant peu à peu à partir du passé, mais restant uniforme et immuable. Ce qui évolue c'est la préhension même de la Vérité et jamais sa nature. C'est pourquoi, à chaque instant de l'évolution, les hypothèses et les notions réellement véritables serviront de fondement à de nouvelles certitudes, évaluées et exposées dans la lumière du présent du monde. Je veux aussi insister en conclusion sur le fait que Jésus n'est pas venu en chef de peuple, ni en chef religieux, mais en philosophe humaniste. Il a apporté à la fois une évolution de l'explication de la vie, une synthèse des théogonies préexistantes et une espérance eschatologique. Laissons de côté les querelles sémantiques et approfondissons les approches rationnelles de l'imaginaire religieux et de la foi, hors de toute intransigeance stérile.

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Introduction générale
La première question qui se pose lorsque l'on veut approfondir ce que recouvre le concept de religion est de savoir s'il existe une interdépendance entre les différentes religions, ce qui mettrait en évidence une unité certaine, tant chronologique et géographique que philosophique. Or il semble bien que l'on se trouve en présence d'un ensemble d'archétypes, en nombre d'ailleurs assez limité, qui constitue la base des créations mythiques. Ces mythes, fondateurs des religions, furent repris au fil des ans par les prêtres, c'est-à-dire par ceux qui créèrent, enseignèrent et propagèrent les dogmes correspondants, par leurs écrits pour la plupart. On notera dès maintenant que des mythes, tels ceux de la naissance du monde et de l'homme, de la Vierge Mère, de la résurrection, de la vie future, de la Trinité divine, se retrouvent à la base même de toutes les religions. Qu'est-ce donc qu'une religion? C'est essentiellement une tentative d'explication de l'inaccessible. Le cerveau humain est caractérisé par une double potentialité: la perception et le raisonnement. Mais il ne peut raisonner que sur des éléments matériels perçus et analysés, selon une logique rationnelle 1. Ce qui, dans sa perception, échappe à l'analyse de sa conscience logique ne peut pas être appréhendé en tant que certitude. Il doit donc l'interpréter comme un mystère, comme un facteur inconnu qui ainsi le perturbe. Cette approche impossible ou incomplète est l'origine d'émotions parfois importantes. C'est la peur du mystère, du vide, de l'inconnu. C'est à ce niveau que va apparaître le sentiment religieux. La religion ne fut pas au début une recherche mystique de la félicité. Comme le dit Bottéro, la religion est:
Une obéissance à des facteurs transcendants devant la crainte des phénomènes naturels non explicables et des phénomènes apparaissant surnaturels 2.

A ce stade, une nouvelle possibilité de fonctionnement du cerveau apparaît, celle de l'imaginaire. L'homme tente de remplir le vide rationnel par la création d'un monde imaginaire qui devient une certitude grâce à un acte de foi ou de croyance 3. Pour cela, il remplace l'explication rationnelle par une construction
1 2

3 Nous développerons dans la dernière partie de cet ouvrage les notions complémentaires de foi et de croyance (voir chapitre XllI).

Dont le caractère principal est la validité, suivant la définition Jean Bottéro, La Plus vieille religion, en Mésopotamie.

de Comte-Sponville.

Il

logiquement développée à partir d'un postulat imaginaire et qui semble répondre aux interrogations que posent les réalités de la vie. La construction d'un monde imaginaire cohérent, que l'on peut décrire à volonté et qui soustend et explique le monde matériel, constitue une méthode efficace de lutte contre l'angoisse existentielle. Ce monde imaginaire est le plus souvent calqué sur le monde réel, ce qui renforce encore les possibilités de croyance en sa réalité. La recherche d'une causalité rassurante parce qu'explicative, oblige donc 1'homme à poser un postulat conçu comme un Principe premier. Celui-ci peut être un Dieu, mais peut aussi correspondre à un concept plus rationaliste. La notion d'amour, qui lui est souvent attachée, sera très tardive et constitue une des marques de l'évolution philosophique 4. Les rapports de l'humanité avec ce Principe créateur sont, dans les débuts de la religion, des sentiments de crainte envers un Dieu tout-puissant et dominateur. C'est ce qui expliquera en particulier les nombreuses conceptions de monstres, de combats et d'agressivité qui existent dans les théogonies archaïques. La première notion est donc celle d'une croyance dérivant de l'affmnation d'un postulat, croyance construite à l'aide de mythes tentant d'exposer et d'expliquer les rapports entre le naturel et le surnaturel, ou plutôt entre l'homme et ce qui lui demeure mystérieux et incompréhensible. Ils permettent l'édiction de dogmes qui formeront les cadres ultérieurs des religions en déterminant un mode de vie moral, sociologique et politique. Cette évolution vers des lois contraignantes s'explique, en particulier, par le besoin d'être en accord avec les obligations imposées par ce Dieu tout-puissant et souvent impitoyable. Ces lois religieuses reposent sur une notion de dépendance vis-à-vis d'une entité supérieure et, sur la croyance en une vie future. Celle-ci est alors comprise comme une récompense ou un châtiment, selon le jugement porté par la divinité sur les actes que l'homme a accomplis lors de sa vie terrestre. C'est pourquoi, dans le courant de l'évolution, la religion déterminera aussi une éthique applicable à tout un peuple, dans le but d'établir une unité permettant à la fois un essor politique et une potentialité de domination. C'est ainsi que la notion d'un Dieu unique a permis aux Hébreux de se situer hors de l'influence esclavagiste de l'Egypte, pourtant toute relative, et, secondairement, de dominer la civilisation akkadienne de Canaan. Plus près de nous, l'existence d'églises essentiellement combattantes a permis la création d'une structure religieuse dominante, éthique, politique et sociale, souvent même intégriste. Un autre but de la religion est aussi de tenter d'apporter une solution à l'incohérence opposant la connaissance à la croyance, en d'autres termes une solution à l'opposition entre ce que l'on connaît rationnellement et ce que l'on ne comprend pas. La religion est l'épistémologie de l'inconnu, suivant l'expression de Bottéro.

4

C~est donc dans cette notion d~amour, notion spécifique
ce qu~ils appellent la transcendance humaniste~

à l~homme, que des philosophes,
sens de la vie (voire chapitre

tel Luc Ferry,
XV).

situent

véritable

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Un autre aspect de la religion, et souvent sa conséquence, est d'atténuer la responsabilité de l'homme face à ses actes. Plus exactement, la religion tend à inclure la responsabilité de l'homme dans le cadre d'une acceptation ou d'un refus du plan divin. Cette conception est évidente dans les religions polythéistes telle celle de la Grèce, où les dieux se servent directement des hommes. Ainsi, Oedipe est puni, car il a voulu s'opposer à la prédiction de la Pythie et il engage ainsi sa vie entière; de même la guerre de Troie est une manifestation de la guerre divine au sein du monde terrestre. La vie de chaque homme dépend en particulier des Moires qui filent le lien vital de chacun. Cette atténuation de la responsabilité est aussi présente dans les formes modernes du monothéisme dans lesquelles le rôle des vrais responsables du refus des lois divines est tenu par les démons, les anges perdus. Il est habituel de penser dans les religions judéo-chrétiennes que l'acte mauvais est induit par Satan. Ainsi l'homme n'est plus responsable que de son choix. Le Mal et le Bien lui sont proposés, sinon imposés, par Dieu ou par les anges déchus 5. Pour les religieux, la liberté ne permet à l'homme que de choisir entre l'obéissance et le refus. En outre, toute catastrophe vitale comme le Déluge ou la disparition d'une civilisation, est la conséquence d'une décision divine et non directement d'un acte humain 6. L'ancienne position d'Homère suivant laquelle les actions humaines sont sous la dépendance des volontés et des désirs des Dieux et des Déesses se poursuit, sous des formes atténuées ou parfois même cachées. C'est parce que la notion de dépendance de l'homme constitue un mythe fondamental qu'elle se manifeste encore dans les religions modernes les plus évoluées par la démonologie, simple démarque du polythéisme ancien. Nous pouvons alors répondre à la question, qu'est ce que la religion? C'est une tentative d'explication du monde et de l'inconnu, reposant sur des archétypes et des mythes universels, ayant pour conséquence l'établissement

d'un code sociologique,moral, politique et eschatologique 7

.

Une deuxième question se pose alors. Pourquoi l'homme a-t-il besoin d'expliquer le mystère? La vie de l'homme se situe au sein d'une nature parfois favorable mais aussi parfois hostile. L'homme se trouve face à deux éventualités: celle de l'existence de problèmes qu'il peut comprendre et celle de l'inquiétude devant des questions qui constituent pour lui un mystère non compréhensible. Ainsi, il conçoit que la pluie entraîne la montée des rivières et par suite les inondations, mais il ne peut comprendre pourquoi apparaît subitement ce que toutes les civilisations ont appelé le déluge. Si on admet la réalité historique du déluge, aucun homme de cette époque ne pouvait relier ces inondations catastrophiques à leurs causes réelles, fonte des masses glaciaires et phénomènes climatiques, voire sismiques.

5 Rappelons la phrase du Notre Père, une des prières fondatrices de la religion chrétienne: Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre nous du mal. 6 En effet, si c'est une sanction divine, cette situation n'est pas une conséquence directe, physique, de l'acte humain. C'est toujours une décision de Dieu au regard d'un acte existentiel qui s'oppose à la volonté divine.

7

C'est-à-dire sur la notion d'un jugement ultérieur, en particulier lors de lafin du monde.

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De même, I'homme est conscient de la mort, la sienne programmée et celle des autres dont il est souvent l'agent. Mais comment expliquer ce passage qui laisse provisoirement le corps intact mais supprime toute possibilité de communication extérieure? La position mythique, mais aussi la plus logique, fut, de tout temps, de croire à la double constitution de l'être, corps et souffle de vie (âme ou autre dénomination) dont la séparation constitue la mort. Mais alors il faut bien sous-entendre qu'il y a autre chose que la matérialité simplement représentée par le corps. D'où la création d'une notion d'autre monde et d'une autre hiérarchie supérieure à celle des hommes, celle des dieux. Nous verrons tout au long de cet ouvrage comment fut conçue cette notion et quelles conclusions en tirèrent les différentes civilisations. Pour cela, nous essaierons d'établir une synthèse des mythes fondamentaux et de leurs conséquences. Cela évidemment nous entraînera à étudier pour chaque religion le symbolisme utilisé et la construction dogmatique, voire même socialement totalitaire. Un autre problème est celui de l'utilisation de ces mythes sur le plan philosophique, moral, social et politique. Les lois promulguées déterminent souvent de façon stricte et étroite non seulement l'attitude de chacun, mais aussi sa pensée. L'homme, dès la plus haute antiquité, s'est heurté à la nature souvent hostile et a été alors très tôt conscient de la prépondérance de l'union, génératrice de force. Mais l'union ne peut exister qu'en tant que résultante de l'application de règles qui imposent l'entente et l'absence de luttes internes. L'homme se heurta donc immédiatement, lors de la constitution des groupes familiaux puis sociaux, à l'obligation d'imposer une coopération stricte et non belliqueuse. La loi du plus fort étant celle de la nature et de la vie, il lui fallut donc imposer un équilibre des forces civilisatrices à l'intérieur de son groupe. Les mythes religieux, c'est-à-dire la perception d'un pouvoir extérieur à l'homme, furent très vite intégrés comme des possibilités de créer cet équilibre de force. Parallèlement, la nécessité se posa très tôt de s'affronter aux oppositions belliqueuses et concurrentielles des autres groupes. Ces autres entités avaient évidemment suivi une évolution parallèle et elles étaient aussi dépendantes d'un équilibre reposant sur des codes mythiques. Si ces différents codes avaient des points communs, ceux-ci pouvaient alors se rejoindre, se fondre plus ou moins. À l'opposé, deux groupes ayant des codes religieux différents ne pouvaient que s'opposer, l'un de ces groupes cherchant à dominer l'autre. Les exemples historiques sont multiples dès le début de l'évolution humaine (ainsi Akkad et Babylone, les Hébreux et Akkad, l'Egypte et le peuple de Moïse) 8. C'est pourquoi la religion, au départ simple explication de l'inexplicable, peut devenir une forme de pouvoir, pouvoir à la fois interne et externe au groupe. Nous verrons non seulement par quels mécanismes se développe ce pouvoir, mais aussi jusqu'où il peut aller.
8 n y a un contre exemple qui nécessiterait une étude détaillée, c'est celui de l'Islam et de l'Espagne lors des invasions arabes. n faut aussi insister sur le fait que l'opposition religieuse permet souvent de masquer des luttes d'influence, politiques ou économiques, comme c'est le cas des intégrismes modernes.

14

La dernière question fondamentale est celle de la place de cette construction des mythes, au cours de l'évolution de l'homme et de la société. Ce peut être un élément qui lui est imposé par une force extérieure à lui, Dieu par exemple, ou par une fonction inhérente à son cerveau. Cette question difficile constituera une tentative de conclusion à ce travail. Disons dès maintenant qu'une solution partiellement matérialiste ne peut être évitée. Le mythe semble bien une conséquence de la structure psychologique et intellectuelle de 1'homme. Comme le montrent les travaux de Pascal Boyer 9, le mythe existe parce que le cerveau est capable de le construire. Refuser l'origine neuropsychologique des mythes semble difficilement concevable. Les propositions envisagées par certains auteurs d'une répartition des mythes sur toute la terre par suite des voyages de tous les peuples, ayant entraîné la fusion des différents symbolismes, paraissent peu vraisemblables. Encore moins plausibles sont les références à des extraterrestres ou à des héros mythiques. Cependant il faut bien constater que les mythes fondamentaux sont les mêmes partout, du moins dans leur structure et leur symbolisme. La recherche du merveilleux ne représente en fait qu'une des formes de fonctionnement du cerveau humain. Il y a deux activités cérébrales différentes dans le domaine du mythe. Il existe celle qui prend conscience de l'inconcevable et celle qui imagine un postulat d'où dérivera un mythe logiquement construit. La perception du mystère et de sa nature même est universelle et se situe au sein même de la pensée humaine. Ainsi en est-il de la perception des phénomènes physiques ou vitaux qui paraissent souvent merveilleux. Tels sont les éclipses ou la foudre pour les anciens, les phénomènes lumineux ou OVNI pour nos contemporains. Mais la perception la plus tenifiante est bien celle de la mort qui pose le problème même de l'Être et celui du Non-être. Cette question essentiellement métaphysique se trouve au plus profond même de l'homme qui ne peut éviter d'y être confronté. Or le cerveau humain fonctionne sur le mode de la logique, de la rationalité, qui cherche à construire une théorie prouvée ou possible. Dans le domaine de la vie, de la mort, des phénomènes inexplicables, quoi de plus logique que de concéder à un pouvoir extérieur à l'homme la source même de la vie, de la mort et de l'Être? C'est cela l'esprit religieux qui sous-entend la croyance en ce pouvoir extérieur. Mais lorsque l'homme refuse les dogmes révélés et imposés, il lui faut bien, malgré tout, faire appel à une explication. Elle sera rationaliste et matérialiste, le hasard et la nécessité de Monod, la neuropsychologie, l'évolution par le biais des Mêmes 10 (notion proposée par Richard Dawkins) ou l'adaptation darwinienne entre autres. Cependant en pure rationalité, cette explication fait appel à une transcendance, la Nécessité, située hors de l'homme bien qu'elle dérive directement du fonctionnement cérébral. En fait, les recherches actuelles
9

Nous verrons en, effet que le cerveau construit ces mythes à partir de ses possibilités d~élaboration qui constituent une véritable programmation dont il ne peut s extraire.
~

10

Il s~agit d~une notion récente expliquant l'évolution du cerveau humain et de ses constructions

conceptuelles par les modifications environnementales qui agissent comme une programmation d~ordinateur. Cf le chapitre XVll..

15

en neurophysiologie, en psychologie et en ethnographie montrent que c'est la programmation particulière du cerveau qui permet l'apparition de tout concept religieux. C'est ce que nous essaierons d'analyser dans la dernière partie de cet ouvrage, tout en gardant à l'esprit l'équivalence fondamentale de toute construction logique dérivant des conséquences d'un postulat, qu'il soit spiritualiste ou matérialiste. Quant à la technique d'exposition que nous utiliserons, nous tenterons d'être à la fois le plus complet et le plus clair possible. Pour cela nous envisagerons dans une première partie une étude des mythes fondamentaux et leur utilisation dogmatique. Ensuite, nous approcherons dans une deuxième partie de l'ouvrage l'utilisation religieuse de ces dogmes, leur utilité dans l'évolution de la pensée, et dans la construction d'une société, mais aussi l'utilisation perverse qui en a souvent été faite. Les différentes théogonies ont donné une impulsion civilisatrice, en favorisant peu ou prou l'équilibre du groupe sociologique, l'apparition d'une éthique et des notions de respect de l'autre. Elles furent aussi souvent le moteur d'expression artistique et d'évolution sociale. Malheureusement, elles ont aussi souvent constitué la base théorique des colonisations et des oppressions les plus diverses et les plus cruelles. Enfm nous essaierons, comme nous l'avons précédemment évoqué, de préciser la conception de l'origine de ces mythes au sein même du fonctionnement du cerveau humain, avant de tenter une synthèse entre foi, croyance et rationalité.

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1èrepartie.

Les mythes fondateurs

1

Considérations générales

Il faut exposer les différents mythes qui, en tout temps et en tout lieu, ont constitué pour l'homme une manière d'approcher l'inconnu. Lors de cette réflexion, apparaîtra une certaine uniformité symbolique. Cette équivalence pose un problème sémantique qu'il faut tenter d'analyser. Pourquoi l'homme at-il toujours éprouvé la nécessité de résoudre les interrogations métaphysiques fondamentales? En fait, il se trouve affronté à quelques mystères importants et angoissants. Citons, ainsi, ceux de son origine, de son devenir, de la vie, de sa mort, de l'essence même de la nature et évidemment de sa propre essence. Si une partie de ces interrogations trouve une réponse dans l'évolution de la connaissance, beaucoup d'autres demeurent encore inexpliquées. Le développement progressif de la connaissance ne fait que repousser le plan où se situent les interrogations que 1'homme se pose devant les inconnus du monde et de son Etre même. Cet approfondissement progressif de la connaissance n'annule pas les problèmes fondamentaux 1.Ainsi nous expliquons maintenant l'évolution des espèces par les lois génétiques. Chaque pas évolutif, bénéfique ou non, est sous la dépendance d'un gène nouveau ou d'un gène qui se transforme. Mais pourquoi certaines transformations géniques sont-elles acceptées, d'autres refusées? Quel pouvoir apprécie donc leurs conséquences sur l'évolution de l'individu et de l'espèce? 2 C'est pourquoi on ne peut pas faire l'impasse sur le symbolisme dans lequel se réfugient les hommes, c'est-àdire sur les religions ou sur les constructions métaphysiques, transcendantales, matérialistes ou autres. D'autre part, l'homme est un animal social, à la fois proie et prédateur, ce qui entraîne une obligation d'évolution, mais aussi des difficultés d'adaptation. Il a besoin de règles sociales et morales pour stabiliser la vie en groupe et limiter les conflits violents 3.

1

L'étude de I'histoire des sciences et celle des luttes entre connaissance et religion dogmatique mettent en

évidence le fait que la science ne réponde pas aux questions existentielles. Par exemple, si les découvertes de Galilée ont ouvert la voie à l'explication de l'univers, elles n'ont rien apporté sur le plan métaphysique quant à sa justification et à sa création.
2

La notion de nécessité évoquée par Monod pour expliquer l'acceptation ou le refus des mutations géniques
un

n'apporte qu'une explication partielle du phénomène. En acceptant cette notion, on ne peut que concevoir but, une transcendance, qui ouvre la porte à une nouvelle interrogation.
3

Les notions neurobiologiques actuelles se concentrent autour de la notion d'un monde entièrement
(Pascal

constitué de prédateurs et de proies, cet affrontement étant avant tout le moteur de la socialisation. Boyer, Et l 'homme créa les Dieux, chez Robert Laffont).

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Ces règles doivent être conçues et acceptées en fonction des possibilités conceptuelles du cerveau humain 4. Dans le domaine des lois civilisatrices, les religions et les préceptes moraux philosophiques jouent un rôle non négligeable, même fondamental, quelle que soit la forme des mythes fondateurs. Les règles de la vie sociale (sociale et politique) et de la vie personnelle (morale ou éthique) sont, en réalité, des règles édictées par la structure métaphysique de la société dans laquelle elles s'appliquent. En d'autres termes, c'est la religion ou ce qui en tient lieu 5 qui détermine les commandements organisateurs de la vie publique et privée. Mais il existe aussi une interaction réciproque. L'homme projette souvent sa propre vie au niveau des dieux en créant un panthéon mythologique calqué sur la vie humaine. Cette conception d'un panthéon constitue, à mon sens, une preuve de ce que les ethnologues et les neurobiologistes conçoivent sous les termes de catégories ontologiques et d'inférences. Cela donne à l'homme les possibilités de situer toute compréhension au sein d'une catégorie préexistante dans la structure même de son cerveau. Celui-ci, et nous détaillerons dans la dernière partie de cet ouvrage les acquisitions actuelles, repose sur des associations neuronales prédéterminées créant des autoroutes et des encyclopédies de la pensée conceptuelle qui orientent et guident la conscience rai sonnante :
Les concepts comportements religieux sont des concepts dont l'acquisition active certains systèmes mentaux et produit certaines inférences un peu plus que d'autres concepts possibles. Dans l 'histoire de l 'humanité, les gens ont toujours eu des pensées religieuses pour des raisons cognitives dans des contextes classiques. Ces pensées sont efficaces. Elles produisent des commentaires pertinents sur des situations comme la mort, la naissance, le mariage, la maladie 6.

4

Nous détaillerons ultérieurement ces notions. Disons dès maintenant que la catégorie ontologique, décrite par les neurobiologistes comme étant à la base de toute construction conceptuelle du cerveau, constitue le catalogue des caractères essentiels dans lequel se trouve l'objet envisagé. Par suite aucune matérialité ne peut se concevoir si elle n'entre pas dans cette catégorie ontologique, à moins qu'elle n'ouvre une autre catégorie ontologique. C'est bien là la position épistémologique des mythes. La détermination d'un caractère propre à un concept fait apparaître une notion secondaire d'inférence, c'est-à-dire une spécification particulière propre à l'objet étudié. Par exemple l'homme est un animal sociable et doué de conscience. Mais si on considère une qualité particulière, être vivant mortel, ce sera une qualité précise qui ne peut être appliquée qu'à certaines catégories ontologiques, mais pas à d'autres (telle celle des pierres).. Cette qualité examinée produit une inférence spécifique permettant d'enrichir une catégorie ontologique bien précise. La notion d'immortalité ne pourra pas convenir à la catégorie ontologique homme, mais à celle de Dieu,. Inversement l'inférence de mortalité ne pourra pas s'appliquer à celle de Dieu, mais à celle de l'homme. On comprend alors que la notion de Dieu ne peut pas être une inférence directe de la catégorie ontologique homme mais par contre peut appartenir à une autre catégorie ontologique voisine et liée étroitement à celle de I'homme et, par conséquent, devra donc lui être compatible. C'est-à-dire que la catégorie dieu devra contenir toutes les inférences de la catégorie homme dont elle se sépare par une inférence particulière, l'immortalité.
S

6 Pascal Boyer

Par exemple la morale naturelle de l' athéisme.
(cf L 'homme créa les Dieux).

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Dans l'optique de cette recherche neurobiologique, les religions et les descriptions des Panthéons seraient induites par des inférences particulières,

acquises lors de l'évolution du cerveau humain, dans le but 7 d'une orientation
évolutive vers la conservation et la transmission des gènes de défense contre la prédation. Mais les religions, elles aussi, évoluent. Elles partent d'un postulat princeps, ou conception première de création, la cosmogonie, pour aboutir à des religions structurées de façon souvent stricte, les théogonies. Nous verrons que c'est à partir d'un tronc commun que les différentes religions se sont développées, ce qui n'est pas sans poser un troublant problème ontologique. Il n'est pas possible d'envisager un mélange physique des races s'étendant sur toute la surface de la terre dans la période protohistorique, ni de faire appel, comme certains le font, à quelque envoyé d'une civilisation préexistante extra-- planétaire. Il n'est pas non plus évident qu'une conscience supérieure, engendrée ou non 8, se soit transformée subitement et spontanément en démiurge. Ce problème sera partiellement résolu par les nouvelles découvertes et par les hypothèses récentes qui en découlent dans le domaine de la neurobiologie et de la neuropsychologie, déjà évoquées succinctement et que nous étudierons ultérieurement 9. Ces hypothèses scientifiques inscrivent dans les possibilités du cerveau humain les conceptions cosmologiques. Avant de nous intéresser à l'explication scientifique de l'apparition et de l'évolution des religions ou plus généralement des interprétations symboliques de la vie et de ses mystères, il nous faut étudier les mythes fondateurs. Il faudra aussi considérer leur évolution et leur aboutissement actuel. Dans la première partie de cet ouvrage, nous étudierons ces mythes fondateurs. Nous suivrons un plan faisant référence à la construction progressive de ces mythes. En effet, il semble logique de penser que les mythes
7

Le terme de but doit être discuté, car il introduit la notion appelée par Monod, la nécessité. En fait, nous savons que l'évolution d'une espèce ou sa disparition repose avant tout sur son adaptation au milieu environnant. L'évolution de l'individu, par suite de l'espèce elle-même, sous la dépendance des modifications géniques, possède en première approximation des conséquences vitales. Mais, à moins de faire référence à la notion de hasard, il semble bien que la nécessité de Monod soit une finalité recherchée mais non toujours réussie. C'est dans ce sens que nous parlons de but, c'est-à-dire d'une immanence qui se veut positive pour l'évolution de la vie elle-même. Libre à chacun de considérer le plan où se joue cette immanence, soit divin, soit matérialiste. 8 En effet, nous verrons que la notion d'avant sous-entend l'existence d'une potentialité qui n'est pas encore un Etre. C'est, en quelque sorte, un Etre en puissance dont le premier acte va consister à s'engendrer en Principe créateur et en Conscience. Le Dieu lui-même du monothéisme ne prend une existence réelle qu'en décidant de créer, car avant la création, il n'est qu'une potentialité, que sous-entend implicitement cette cosmogonie. 9 Pour les neurobiologistes, et en particulier pour Pascal Boyer, la forme même du démiurge doit rentrer dans le cadre des catégories ontologiques. fi ne peut donc qu'être compatible avec les structures cognitives du cerveau humain, ce qui limite obligatoirement ses possibilités et induit aussi sa conception dans un sens très précis. L'avant création serait donc, dans cette hypothèse, le potentiel du cerveau humain, l'homme n'étant plus qu'une simple apparition d'une forme de vie grâce à des conditions environnementales favorables. Tout ne se joue plus que grâce aux possibilités et au fonctionnement très particulier du cerveau humain.

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se sont développés à la manière d'une poupée russe, chacun d'entre eux comprenant et induisant le suivant. Les documents archéologiques écrits que nous possédons vont dans ce sens, et c'est celui-là même que suppose la logique. Chaque pas évolutif repose sur un développement et un approfondissement des acquisitions du passé. Et, fait essentiel, ce processus épistémologique se retrouve de façon identique aussi bien dans la construction évolutive de l'imaginaire que dans la recherche rationnelle. C'est le fonctionnement même de la logique du cerveau humain.

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2

La création du monde

La création du monde constitue le mythe primitif fondamental. C'est à partir de celui-ci que vont se développer les mythes postérieurs. La cosmogonie et les théogonies reposent totalement sur ce mythe fondateur. Comment le monde, le ciel, la terre et ses occupants, végétaux, animaux et humains sont-ils apparus? Ou plutôt qu'y a-t-il eu avant, avant la terre, avant le ciel, avant la matière, avant le vivant, avant l'homme? Cette question est fondamentale. Dans la conception déiste, la réponse est toujours conceptuellement bien défmie. C'est soit un Principe, soit une Force, soit un Etre premier, non engendré et préexistant à tout Etre. C'est un Préexistant qui a engendré ce qui est. C'est bien à ce niveau que se situe le tout premier mythe fondamental, celui d'un Etre ou d'une Force dont l'essence sera celle de l'Un, principe éternel de tout et Géniteur ayant existé avant même l'apparition de l'Être 1 en tant que potentialité. Dans la conception matérialiste du monde, celui-ci serait apparu par un phénomène de matérialisation de l'énergie: le Big-bang. Cette énergie constituant l'avant matière est une notion proche de la potentialité défmie dans le déisme, le Chaos primordial.

Renseignements chronologiques
Il n'est pas possible d'avoir des renseignements théogoniques précis dans la période protohistorique, c'est-à-dire avant l'apparition de l'écriture. À cette période, il est évident qu'il existait déjà un sentiment religieux. C'est ce que nous montrent en particulier les peintures rupestres et les sépultures qui prouvent l'existence d'un rite funéraire. En effet, si l'homme éprouvait la nécessité d'instituer des rites funéraires précis et souvent complexes, c'est qu'il avait une conscience religieuse préoccupée de la conservation après la mort d'une partie de la personnalité du défunt. C'est aussi parce qu'il appréhendait un monde extérieur et supérieur à lui, monde rempli d'inconnus angoissants,
1 Si l'Un est existant avant l'existence même du monde, il faut préciser que cet Etre premier n'est qu'une potentialité tant qu'il n'a pas réellement créé le cosmos. En quelque sorte, il se crée en créant, ou plutôt d'Etre potentiel, il devient Etre incarné dans le temps qui débute à l'instant zéro de la création. Cette création est double; d'une part création du potentiel créateur (c'est-à-dire en fait matérialisation) qui le propulse dans la réalité, d'autre part création du temps, c'est-à-dire passage du stade de l'éternité indéfinie à celui d'une évolution marquée par la durée, (il y eut un premier jour).

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qu'il éprouvait le besoin d'exorciser ses angoIsses par des représentations picturales. Mais il est impossible d'extrapoler ces faits purement matériels dans une conceptualisation évidente alors qu'elle n'est pas confll1Ilée par l'écrit Or ce dernier n'apparaîtra que plus tardivement. Les premières indications que nous avons à notre disposition remontent au début de l'écriture, tout particulièrement en Mésopotamie. Mais le début de cette période laisse derrière elle une longue évolution de plusieurs centaines de siècles qui sont pour nous encore bien obscurs. Les premières tablettes écrites retrouvées en Syrie datent seulement de 9000 ans avant notre ère, et il s'agit d'un graphisme en partie non encore totalement déchiffré. Les premières écritures lues avec certitude remontent au IXe millénaire avant notre ère; elles ont été découvertes à Uruk, en Mésopotamie, c'est-à-dire en pleine civilisation sumérienne. Tout d'abord simples mentions pratiques en rapport avec l'économie du pays, elles dérivent secondairement et rapidement vers des interprétations politiques et religieuses. Selon Emilia Masson: Les premières ébauches d'un système graphique apparaissent lorsque la civilisation atteint le stade économique et intellectuel où le besoin se fait sentir de fixer, de manière plus ou moins durable, des faits concrets inhérents à la vie quotidienne ainsi que des données plus abstraites relevant des premiers concepts et des premières croyances 2. Cette nécessité d'une écriture plus précise et surtout plus conceptuelle commence entre 9 000 et 6 000 avant J.-C. en Mésopotamie, vers 5 500 avant J.-C. dans la vallée du Danube et vers 5 300 avant J.-C. en Europe occidentale. Simples pictogrammes d'abord (hiéroglyphe, écriture cunéiforme ensuite), elle aboutit vers 1 500 avant J.-C. à la découverte de l'alphabet par les Phéniciens. C'est donc vers le VIe millénaire seulement que l'on peut avec certitude trouver des textes religieux précis.

La cosmogonie et son aspect universel3
Quelle était donc à cette époque la cosmogonie habituellement admise? Elle n'est pas uniforme. Chaque civilisation, chaque peuple a construit sa propre cosmogonie. Mais il existe des points communs qui en constituent les bases. C'est pourquoi, il faut insister sur les principales conceptions proposées dans les anciens écrits.

Emilia Masson, Vallée des merveilles, un berceau de la pensée religieuse européenne. 3 Il faut préciser ce que l'on entend sous le terme de cosmogonie. C'est l'ensemble symbolique qui aboutissent à la construction d'une théorie religieuse, qui constituera, elle, la théogonie.

2

des mythes

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Dès les premières approches, le problème fondamental est de concevoir ce qui existait avant la création. Nous allons constater que, sous des symbolismes parfois très différents, le mythe fondamental reste le même, celui d'un avant incréé et constitué de tous les potentiels ontologiques 4. En fait, il existe deux grands aspects symboliques du mythe de la création. Dans un premier groupe, la création est conçue comme un acte de la pensée, de la parole, ou de l'ascèse 5 pour la civilisation bouddhique, d'un Dieu créateur préexistant de toute éternité. Dans ce cas, ce qui existe dérive directement de ce Dieu créateur lui-même considéré comme Etre intemporel, puisque non créé. La création se fait sans l'aide d'aucun agent extérieur ni d'aucun substrat préexistant. Elle n'est en fait que la conséquence d'une décision divine - d'ailleurs bien arbitraire. C'est le premier pas vers le monothéisme. Dans le deuxième groupe symbolique des cosmogonies connues et les plus répandues, l'univers est créé à partir d'un substrat préexistant riche de toutes les potentialités. On peut tenter de classer ces cosmogonies de la façon suivante: a) Celles qui se réfèrent à l'apparition d'un Dieu créateur qui envoie un être mythique au fond des eaux primordiales pour ramener un peu de boue dont la terre sera faite 6. Il Ya souvent dualité entre le Dieu créateur et l'être mythique. Cette dualité sera souvent responsable des imperfections de la création 7. b) Celles qui dérivent d'une série d'autres symboles en faisant appel à la division de la matière primitive non différenciée, soit par la séparation du couple primaire terre/ciel, soit par l'organisation du Chaos originel, soit à partir d'un œuf primordial non créé, existant de toute éternité 8. c) Celles qui considèrent l'association des quatre éléments, terre, eau, air et feu 9. d) Celles qui envisagent le démembrement d'un homme primordial, d'un monstre marin 10ou bien un combat contre un monstre ou un Dieu qui sera démembré Il.

4

Le Dieu des monothéistes, civilisations mésopotamiennes
S

l' Apeiron (ou Chaos) de Thalès et des philosophes et égyptiennes, Le Soufl1e taoïste par exemple.

grecs, Aton ou An dans les

6

Ascèse qui est en fait la pensée et l'esprit. Par exemple le Dieu créateur qui est lui-même esprit de l'eau primordiale et envoie sa première création,
(glaise) nécessaire à la création de

être mythique, chercher au sein du Chaos (eau primordiale) la matière I'homme. 7 Cosmogonie d'Europe orientale et d'Asie centrale. S Une grande partie de la région mésopotamienne. 9 Les présocratiques grecs. 10 Homme primordial immolé de la religion védique et chinoise.
11 Mythe d'Isis, de Dionysos et de Tiamat.

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e) Celles enfm qui défmissent un homme créé pour relancer la création par un acte magique sous la dépendance du Dieu créateur primordial, après une lutte contre des êtres mal créés 12. Il est simple de concevoir l'existence d'un dieu tout puissant qui, à partir d'un Chaos préexistant et par la force du Verbe crée le monde. Par contre, il est plus aléatoire d'appréhender ce qui existe avant le Dieu créateur. En fait toutes ces interprétations se résument dans la notion d'une potentialité indéfmie, portée par un Principe non engendré, immuable et riche de toutes les possibilités. C'est ce que nous pourrions appeler, en termes modernes, un Principe premier et ce que les philosophes ioniens, en particulier Thalès et ses successeurs ont tenté de défmir sous le nom d'Apeiron. Il nous faut donc insister sur les différentes formes de ce Principe.

A vant création, Principe premier, Apeiron
Remarquons tout d'abord que dans les deux formes envisagées du symbolisme cosmogonique, monothéisme et polythéisme, il faut affmner l'existence d'un Avant et il faut donc tenter de le concevoir. C'est à ce problème fondamental que se heurteront les conceptions anciennes et modernes. C'est ce qui permettra de fonder et de définir la totalité des théogonies, mais c'est aussi ce que sous-entend la notion moderne du Trou noir et du Big-bang, voire la construction neurophysiologique du mythe, comme la décrit Pascal Boyer. C'est d'une part la notion d'une potentialité d'être qui renferme en elle tout l'avenir bien qu'elle soit par elle-même sans passé ni présent. C'est donc à ce niveau une potentialité intemporelle. C'est un état permanent, éternel, hors du temps, qui va prendre existence dans la matière et dans la durée. La création porte à la fois sur la matière et sur le temps, car elle détermine conjointement l'Etre, son présent et son évolution possible dans l'avenir. La matérialité et le temps apparaissent donc simultanément. D'autre part, il est possible de considérer qu'un Dieu, non créé, existe de toute éternité. Il est plus qu'un pouvoir potentiel infmi, il est déjà un Etre (incréé) qui, de sa propre décision, va créer le monde. Cette essence d'Etre non créé, infmi, éternel et source de ses potentialités, ne rend plus nécessaire la recherche d'un Avant. Cet Être, non né, est celui qui est. Dans cette notion aussi, la création ne porte pas seulement sur la matière, mais également sur le temps: Dieu dit que la lumière soit et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne.
12

Mythe de Cadmos,

d'Osiris,

religion Orphique

et religions

à Mystère.

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Dieu sépara la lumière des ténèbres. Dieu appela lumière jour et les ténèbres nuit 13. Il Y eut un jour, il y eut une nuit 14.

Donc tout d'abord, dans cette cosmogonie, existe la création du temps, (lumière/jour et ténèbres/nuit). Viennent ensuite les créations de la terre et du ciel, c'est-à-dire de l'espace et de la matière:
Dieu dit qu'il y ait un firmament au milieu des eaux et qu'il sépare les eaux d'avec les eaux. Dieufit unfirmament et sépara les eaux d'avec les eaux supérieures. Dieu appela le firmament ciel. Dieu dit que les eaux inférieures s'amassent en un seul lieu et que le continent paraisse; Dieu appela terre le continent; il appela mer l'amas des eaux.

C'est la position du judaïsme et secondairement du christianisme. Mais en dehors de la présence d'un Dieu unique, cette position monothéiste ne diffère pas ontologiquement de la position des cosmogonies reposant sur un Apeiron. Dans les cosmogonies polythéistes, il existe aussi un avant de la création qui est une potentialité intemporelle d'où naîtront les différents dieux. Dans L'épopée de la création il est dit:
Lorsqu'en haut le ciel n'était pas encore nommé, Qu'en bas la terre n'avait pas de nom, Que le primordial Apsou de qui naîtront les Dieux, Que la génitrice Tiamat qui les enfantera tous, Mêlaient leurs eaux en un seul tout 15, Alors que des Dieux aucun n'était encore paru, N'était nommé d'un nom ni pourvu d'un destin 16, Alors de leur sein des Dieuxfurent créés 17.

Nous remarquerons donc que, dans les deux cas, le Dieu et le Principe premier ne sont pas définis; ils sont, et cela suffit. C'est uniquement et essentiellement une potentialité de création. La seule différence, et ce n'est pas une opposition, réside dans la conception soit d'un Avant créateur qui est luimême déjà un Être éternel, soit d'un ensemble de potentialités qui un jour jaillissent du Chaos primitif.
13

Genèse

(bible

de Jérusalem).

14

Genèse (1,1,31 /2,1 /4).

15

Poèmes de la création, dit Enuma Eleili, l'un des textes les plus anciens de Sumer, se situant entre le x:r et

le IXc siècle avant J.-C. et probablement dérivant d'une très longue tradition orale. 16 A noter la prépondérance du nom et du destin, c'est-à-dire en réalité de l'Etre (le nom) et du temps (le

destin). 17 Le sein d'où naissent les dieux - et secondairement la terre et les hommes - est celui de Tiamat et d'Apsou, qui constituent le couple primordial. Ce sont les éléments du véritable Principe premier, non créé et indifférencié avant le début de la création.

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