L'immigration et Marché du Travail

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La problématique de ce livre porte sur l'évolution du marché du travail dans le cas français, à partir du milieu des années 50; sur la place qu'y a occupé 1'immigration de main-d'oeuvre, et celle qu'elle occupe encore à l'heure actuelle, compte tenu à la fois d'une sédentarisation de populations issues de la vague migratoire des années 1955 à 1973, et de la poursuite de flux, bien que ce soit sous une forme différente et accompagnée d'un net ralentissement, depuis la mesure officielle de blocage de l'immigration prise en 1974.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296369412
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IMMIGRATION ET MARCHÉ DU TRAVAIL
Le développement de la flexibilité en France

@ L' Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6917-5

Odile

Merckling

IMMIGRATION ET MARCHÉ
Le développement

DU TRA V AIL
en France

de la flexibilité

CIEMI
46, rue de Montreuil 75011 Paris L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

Mes remerciements vont à: Fanny Darius, Paul Dalmas, Catherine Trubuil, et à tous les chercheurs et enseignants qui, pendant plusieurs années m'ont aidée dans la réalisation de ce travail.

INTRODUCTION

Cet ouvrage est le produit d'un ensemble de travaux menés pendant les années 80. Sa problématique porte sur l'évolution du marché du travail dans le cas français, à partir du milieu des années 50 ; sur la place qu'y a occupée l'immigration de main-d'œuvre, et celle qu'elle occupe encore à l'heure actuelle, compte tenu à la fois d'une sédentarisation de populations issues de la vague migratoire des années 1955 à 1973, et de la poursuite de flux, bien que ce soit sous une forme différente et accompagnée d'un net ralentissement, depuis la mesure officielle de blocage de l'immigration prise en 1974. 20èrne siècles a conduit à une concentration des capitaux dans quelques pays riches. La tendance à une internationalisation des économies capitalistes a été soulignée, dès le début siècle, par certains dirigeants de la social-démocratie, qui y voyaient du 20èrne la seule issue possible aux crises; celles-ci traduisant une diminution de la rentabilité des capitaux investis dans les pays les plus développés. Toutefois, c'est surtout à partir de 1945 que cette internationalisation a pris la forme d'implantations industrielles localisées dans différentes parties du monde. Depuis, les lieux de la centralisation financière et ceux du développement industriel ne coïncident plus exactement. Une des raisons de la baisse de rentabilité des capitaux investis dans les pays capitalistes avancés réside dans le développement d'un mouvement ouvrier, qui a réussi à constituer un rapport de force en sa faveur, et qui a conduit progressivement à la mise en œuvre de droits sociaux. Ceci a rendu possible à la fois une prise en charge des frais de reconstitution de la force de travail sur la durée de la vie, et la reconstitution de celle-ci, dans son intégralité, au travers de la sphère marchande. Cependant, tout se passe comme si le capitalisme imposait de réguler l'évolution des salaires et des conditions d'existence de façon à ce

L'évolution économique au cours des

19èrne et

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que soit préservé un rapport de dépendance de la classe salariée vis-à-vis de la classe capitaliste, cette dernière agissant de façon concertée. La transformation des modes de vie (en particulier des normes de consommation et de loisirs) s'effectue en correspondance étroite avec celles qui ont lieu dans la sphère productive, de façon à ce que soit maintenue cette dépendance globale. Le passage des petits producteurs indépendants (paysans et artisans) au salariat a été le résultat d'une expropriation, qui a porté aussi bien sur les moyens de production que sur les savoir-faire et les connaissances techniques nécessaires à la maîtrise des processus de fabrication (1). L'évolution du capitalisme dans le courant des 19èmeet 20ème siècles a conduit à l'élimination d'une grande partie des producteurs indépendants. Cependant, l'évolution prévue par Marx, allant dans le sens d'une polarisation de la société en deux groupes nettement opposés, a été remise en question, notamment du fait de l'apparition d'une couche moyenne salariée et technicienne (2). Un certain nombre d'auteurs, tels que Gérard Noiriel ont mis en évidence l'importance des flux migratoires depuis le 19èmesiècle, pour la constitution des classes ouvrières de certains pays, dont les USA et la France (3). En France, le compromis social instauré avec la troisième république a conduit à un ralentissement de l'exode rural, et au maintien dans les campagnes d'une petite paysannerie. Ceci a rendu nécessaire un recours à l'immigration pour l'approvisionnement en main-d'œuvre de l'industrie, tant celle du textile en cours de mécanisation, que celle de l'industrie lourde, dont le développement commençait. Dans le courant du 20ème siècle, et alors que le capitalisme tendait au dépassement des frontières, le cadre de l'Etat-nation a été cependant réaffirmé, comme espace de gestion des conflits sociaux et des modalités de la reproduction sociale. La naissance de l'Etat-providence a été consécutive au développement des luttes sociales pendant la période des années 1920 et 1930. Compte tenu de la situation relative de chaque pays à l'issue de la première guerre mondiale, la classe ouvrière a fait preuve d'une capacité à s'opposer à un retour au capitalisme sauvage, et à constituer des limites à l'exploitation. Des liens étroits ont été institués entre l'Etat-nation et l'Etat-providence; l'Etat-nation demeurant un échelon de définition des rapports de force entre les groupes sociaux, et des conditions de la reproduction de la force de travail nécessaire au développement de chaque pays. Le développement économique a pris encore la forme d'un capitalisme ayant conservé une base nationale et des intérêts nationaux. Après 1945, et surtout à partir de l'achèvement de la reconstruction des économies européennes et de la signature du Traité de Rome en 1958, s'est à 10

nouveau ouverte une phase d'internationalisation, accompagnée de la constitution d'un capital transnational. Les firmes multinationales ont progressivement structuré une économie mondiale, indépendamment des objectifs de développement affirmés dans chaque pays. Le fonctionnement du marché du travail a été lui même largement internationalisé, une libre circulation des hommes étant instituée, en même temps que celle des capitaux et des marchandises. Des accords bilatéraux de main-d'œuvre ont été signés à l'issue de la période de décolonisation, avec les pays du sud de la Méditerranée, (dont celui avec l'Algérie, le 27 décembre 1968) ; accords qui visaient à favoriser une libre circulation, et à contingenter l'accès au marché du travail et à la protection sociale, des ressortissants de ces pays (4). D'autres accords ont été signés entre 1963 et 1965, avec le Portugal, la Yougoslavie et la Turquie. Dans le cas de la France, la reprise de la croissance a entraîné un large recours à la main-d'œuvre rurale et à l'immigration, la main-d'œuvre nationale ne suffisant plus à assurer l'approvisionnement de l'industrie. Ces mouvements de main-d'œuvre, dans le contexte d'un accroissement des différences de développement entre pays du Nord et du Sud, ont donc accompagné le déyeloppement des activités industrielles. «L'armée industrielle de réserve» était désormais essentiellement constituée par les réserves abondantes de main-d'œuvre disponibles dans les pays moins développés. Les économies de ces pays sont entrées dans une relation de dépendance à l'économie mondiale, compte tenu de la survivance d'un secteur économique d'autosubsistance, ayant une fonction essentielle de fourniture d'une main-d'œuvre à bon marché; la force de travail étant en partie produite dans le cadre d'économies domestiques (qui sont «à la fois préservées et détruites »), notamment sur la base d'une activité non rémunérée des femmes (5). Le développement historique des flux migratoires à l'échelle internationale montre que ceux-ci se sont structurés en fonction des relations instituées entre des espaces hiérarchisés, de différents niveaux de développement. Les conséquences de la colonisation, sur l'établissement de ces relations, sont encore largement perceptibles. Des espaces migratoires constituant des étapes vers les régions les plus développées sont apparus. Certaines métropoles du tiers-monde ont vu s'accroître leur population de façon très rapide, et sont devenues des espaces de transition vers les pays développés, étant donné que la population n'a pas les moyens de vivre sur place. Des pays européens du pourtour de la Méditerranée comme l'Italie ou l'Espagne, qui étaient traditionnellement exportateurs de main-d'œuvre, sont devenus à leur tour des pays d'immigration, pendant les années 70, alors que d'autres pays européens mettaient en œuvre un contrôle des flux migratoires. Un espace européen a été constitué pendant les années 80, à partir de la

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signature de la convention de Schengen, afin de permettre une coordination des politiques migratoires (6). Une restriction de la libre circulation en provenance de pays tiers a été effectuée, notamment au travers de l'instauration d'un visa unique pour le franchissement des frontières des pays signataires. Dans la même période, les USA ont tenté également - sans toutefois y parvenir - de mettre en place un contrôle plus strict des frontières, et de restreindre l'entrée légale de leur territoire aux catégories de maind'œuvre hautement qualifiées. Certains pays ont joué également un rôle charnière, dans la mesure où ils constituent des espaces de transition, de convergence ou de divergence, entre les luttes du salariat des pays développés, et celles des populations du tiersmonde. Depuis la fin des années 60, l'immigration a favorisé l'émergence d'un nouveau type de compromis social, au travers d'un développement de la classe moyenne salariée, lié à celui du système éducatif; lié à un accès plus large à un mode de consommation évolué; et à une mobilité sociale vers les emplois qualifiés de l'industrie et du tertiaire. Jusqu'à la fin des années 60, la mise en œuvre d'un turn over transnational a permis de restreindre l'installation de migrants, ceux-ci contribuant généralement plus au financement du système de protection sociale, qu'ils ne bénéficiaient de prestations. L'évolution des rapports de force a été, pendant les années 70, favorable aux salariés, ce qui a permis une extension de droits sociaux (tels que le droit au logement, le droit de vivre en famille, ou celui à la représentation syndicale), à de nouvelles couches sociales. Le problème de l'intégration en France de populations issues de l'immigration s'est posé, depuis cette période, en relation avec celui de l'extension (ou non) de la sphère du salariat. La crise qui a débuté en 1974, et qui s'est aggravée durant les années 80, peut être interprétée comme une crise des modalités de la régulation économique et sociale. Elle s'est traduite par une perte d'efficacité des instruments traditionnels (notamment keynésiens), de la politique économique; et par une crise des modalités de la régulation du marché du travail. Le chômage croissant au sein des pays développés traduirait ainsi, selon certaines analyses, un déséquilibre structurel entre l'offre et la demande de travail. La crise actuelle, à la différence de celle des années 30, n'a pas entraîné un retour au protectionnisme, mais au contraire une démultiplication des échanges internationaux, et une accélération des délocalisations industrielles. Certains pays occidentaux sont devenus des places financières, et des plaques tournantes du point de vue des mouvements internationaux de capitaux. Dans le contexte de la mondialisation, les économies de pays européens (notamment la Grande12

Bretagne, la France, et l'Italie), qui ont constitué des pôles de développement du capitalisme, sont désormais prises en tenaille entre, d'une part, la concurrence des pays plus avancés sur le plan technologique (les USA, la RFA et le Japon) ; et d'autre part, celle de pays à main-d'œuvre à bon marché. La concurrence de nouveaux pays industrialisés (notanunent asiatiques) ayant des taux de croissance très élevés depuis 1974, est devenue plus vive. La mondialisation recouvre un double phénomène de mise en concurrence des classes ouvrières des pays développés avec celles des pays en voie de développement, et de mise en œuvre de spécialisations et de complémentarités sectorielles. Elle apparaît de plus en plus comme l'unique remède à la crise économique, compte tenu d'une- perte d'efficacité des instruments traditionnels de la politique économique, et de la situation intermédiaire de certains pays. La constitution d'un vaste espace européen de développement (marqué par une libre circulation des capitaux et des marchandises) a été envisagée pour faire face à la concurrence des économies plus puissantes (Japon et USA). Elle a induit un changement des perspectives du développement économique, compte tenu d'un développement accéléré d'une économie de placements financiers et de services, au détriment des activités industrielles. On a assisté en ce qui concerne certains pays comme la Grande-Bretagne et la France, à une nette diminution de la part de la production industrielle dans le PIB, ainsi qu'à une nette diminution des effectifs salariés de l'industrie, en même temps qu'il y a eu une augmentation de leurs effectifs dans de nouveaux pays industrialisés, où les acquis sociaux sont faibles. Selon certaines hypothèses, l'industrie connaîtrait dans les pays occidentaux, une phase de rapide déclin de ses effectifs, de façon analogue à ce qui s'est passé dans l'agriculture depuis les années 30. Mais les mécanismes de la distribution des revenus montrent un net déplacement en faveur des revenus du capital, au détriment des revenus du travail, ce qui révèle une distorsion croissante par rapport à leur fonction habituelle, permettant d'assurer la reproduction de la force de travail dans des conditions normales. Dès lors, même si l'argument essentiel des politiques ultralibérales demeure celui d'une affectation productive des fonds publics, au détriment des affectations « improductives» (telles que l'aide aux chômeurs), en réalité, la redistribution est effectuée selon une autre logique, plus conforme à des objectifs immédiats de maintien de compromis sociaux et politiques, qu'à des objectifs de développement économique et social définis à long terme. La réduction des investissements productifs et le développement d'une économie de placements, largement orientée par des phénomènes de spéculation, impliquent en réalité une discordance croissante entre l'économie réelle et l'économie financière et une inutilisation massive de ressources 13

humaines et matérielles. En conséquence, le redressement de la rentabilité des capitaux a été largement l'effet de mesures de dégraissage des effectifs salariés, et du développement d'un domaine d'emploi non couvert par les conventions collectives. La décomposition des classes ouvrières, et leur éclatement en de multiples statuts, a été un aspect essentiel de la crise des modalités de la régulation sociale. La transformation des classes sociales au sein de la crise actuelle se manifeste également au travers d'un déclin des classes moyennes (phénomène qui n'est pas vraiment indépendant du premier). Les effets de plus en plus complexes de la mobilité sociale consistent dans un éclatement de différents segments sociaux et de collectifs de travail. Le développement des efforts des entreprises, en vue de la formation du personnel (conçue comme un moyen de promotion), s'effectue au détriment des modalités traditionnelles et collectives de constitution de savoir-faire. L'expropriation, qui porte sur les produits du travail, comme sur le contenu des savoir et des savoir-faire, concerne désormais aussi bien les couches intellectuelles du salariat. Selon André Gorz (7),l'éclatement de l'emploi salarié se traduit également par le développement d'un domaine constitué par des emplois de services peu rémunérés, parmi lesquels un grand nombre de services rendus aux particuliers, consistent dans la réalisation de tâches qui relevaient auparavant de la sphère privée. Dans le même temps, on assiste au développement d'une nouvelle « classe servile », dont les revenus ne suffisent pas à constituer une véritable autonomie des individus, et dont l'activité se déroule entièrement au profit d'une classe salariée désormais restreinte, lui permettant de se consacrer à des tâches socialement plus valorisantes. Selon Robert Castel, on assiste à un phénomène d'effritement de la société salariale, et à une démultiplication des travailleurs surnuméraires, inemployables, ou employés de façon intermittente, qui se traduit par une atténuation de la protection sociale (8). Apparaît également une relation de plus en plus problématique et inégalitaire, entre des groupes centraux constitutifs du salariat qui conservent une capacité de pression et d'action collective, et une «périphérie» sans cesse croissante, composée d'individus qui ne trouvent de place que dans les zones intersticielles du système de travail, et qui ne peuvent s'inscrire dans le cadre des rapports de travail normaux. L'expropriation de savoir-faire et la dévalorisation de catégories de maind'œuvre est brutale. Le glissement vers la classe moyenne est remis en question, et se borne le plus souvent à des reclassements d'individus qui ont été préalablement déclassés. Le modèle de négociation contractuelle instauré après 1945, qui sert encore de référence aux directions des appareils syndicaux, ne permet plus de répondre aux problèmes les plus graves, notamment à ceux qui se posent du fait de la précarisation du travail et de

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l'augmentation du nombre de chômeurs. Dans les entreprises, la montée de la précarité permet un déni des compétences et des identités personnelles et culturelles, qui concerne plus particulièrement les catégories précaires. L'idée d'une programmation de la régression sociale, et d'une redistribution généralisée de l'accès aux différentes positions sociales, existe depuis longtemps de façon sous-jacente. Les organisations syndicales voient leur propre base directement menacée par ces redistributions incessantes. Certains groupes sociaux, de façon limitée, demeurent relativement protégés, pour autant qu'ils se montrent capables d'agir de façon concertée. Mais, un fonctionnement corporatif conduit à restreindre l'accès à de nombreuses professions (voire à encourager des processus de décrochage), ce qui renforce l'idée que la défense d'acquis sociaux peut être assimilée à celle de privilèges. En même temps, se développe une pratique de désignation, tour à tour, de catégories et d'individus; un brouillage et des superpositions s'instaurant entre les catégories professionnelles, et celles qui mettent enjeu d'autres distinctions (de sexe, d'âge, d'origine nationale et culturelle). A long terme, le statut des emplois occupés joue un rôle déterminant de différenciation sociale, plutôt que le contenu des tâches effectuées. Il contribue souvent à une différenciation arbitraire, entre des individus qui ont le même niveau de diplôme, et qui font le même type de travail. La précarisation de larges couches ouvrières s'est affirmée, ainsi que la dégradation des conditions de vie des catégories sociales intermédiaires, et l'accroissement des inégalités de revenus. Le capital a vu ses revenus augmenter en vingt ans, de façon beaucoup plus rapide que le travail. Et, y compris parmi les salariés, ce sont les catégories les mieux rémunérées, dont les revenus sont les moins susceptibles d'être remis en question. Une polarisation des ménages s'est effectuée, selon qu'ils comprennent zéro, un seul ou deux adultes ayant une activité rémunérée. Peu de groupes sociaux sont réellement à l'abri du chômage de membres de leurs familles. Les classes moyennes ont développé des stratégies d'accès aux études de leurs enfants, dans l'espoir de modifier de façon significative la relation au marché du travail de ceux-ci. La distribution des revenus entre les groupes sociaux joue un rôle de différenciation croissant, dans la mesure où le rendement des diplômes dépend de l'existence d'un capital économique et de relations sociales. A long terme, seules peuvent valoriser leurs formations, les catégories qui sont encore à l'abri des vicissitudes économiques. Les catégories intermédiaires sont elles-mêmes remises en question, tant celles qui participent à l'encadrement social des populations défavorisées, que celles qui, dans les entreprises, doivent constamment démontrer leur capacité à imposer des objectifs d'efficacité et de compétitivité économique. Ces catégories constituent, ainsi que l'a indiqué 15

P. Bourdieu, « les dominés de la classe dominante». Elles ne peuvent qu'être le relais, auprès de couches sociales inférieures, de la domination qu'exercent ceux qui sont situés au dessus. Leur déstructuration et leur restructuration incessante constituent une conséquence directe du processus de dévalorisation que subissent les premières. Il nous semble indispensable de situer la question de l'immigration en relation avec les différentes évolutions du travail et de la stratification sociale que nous venons d'évoquer. C'est ainsi un éclairage des questions relatives à l'intégration des populations issues de l'immigration prenant en compte la dimension de l'insertion professionnelle, que nous souhaitons apporter. Il faut rappeler à ce sujet que, dans la tradition durkheimienne, le concept d'intégration désigne un état de cohésion propre à une société selon que: « la « solidarité organique» (interdépendance liée à la complémentarité fonctionnelle des personnes et des groupes) y est plus ou moins développée et dense, en termes d'interrelations internes, de partage de valeurs, et de consensus sur les objectifs. L'intégration s'oppose à l'anomie, définie soit comme crise ou rupture dans ces interdépendances (De la division du travail social), soit comme insuffisance ou perte de normes, de règles et d'organisation sociales, provoquant une indétermination des objectifs et une désorientation des conduites, par absence de limitation imposée aux désirs individuels (le Suicide)>> (9). Le problème de l'intégration des populations issues de l'inunigration a donc essentiellement été posé, jusqu'ici, dans le cadre d'une problématique de la cohésion sociale, et il a été, peut-être abusivement, identifié à celui de l'assimilation et de l'homogénéisation (ID). Or, de nombreux jeunes issus de l'immigration sont aujourd'hui amenés à se poser la question de comprendre comment se situer vis-à-vis de la société dans laquelle ils doivent entrer, et ce qu'ils peuvent envisager de faire de leur vie. Ils sont amenés à s'interroger sur les difficultés qu'ont connues ceux qui les ont précédés, et, en dépit de la montée de leur niveau de scolarisation, beaucoup d'entre eux trouvent une société qui leur semble pratiquement fermée. Paradoxalement, les difficultés de l'intégration ne semblent pas uniquement liées au fait de la migration, et de la disposition d'un moindre capital social. Elles résultent également du fait que les migrants, surtout dans les zones urbaines, ont constitué par le passé une fraction importante de la classe ouvrière, et sont devenus les porteurs de traditions ainsi que d'une dynamique d'action collective. L'antiracisme a, quant à lui, montré ses limites, ainsi que celles d'intellectuels qui, dans le domaine des sciences humaines, ont entériné la dichotomie entre objet et sujet; et ont véhiculé un modèle d'assimilation, en tant que modèle de 16

hiérarchisation des cultures, plutôt qu'ils n'ont cherché à constituer un milieu favorable à des confrontations. L'assimilation semble actuellement demeurer la seule perspective, étant donné un contexte économique et une situation du marché du travail qui imposent une individualisation des trajectoires, concomitante d'une « vulnérabilité de masse» (11); chaque individu étant essentiellement préoccupé de sa situation personnelle. Même si l'on sait que l'identité individuelle est toujours pluridimensionnelle, dans un tel contexte, toute forme de différence peut être interprétée dans un sens qui implique une connotation négative. L'assimilation contribue dès lors à une invisibilisation de populations et à une détérioration globale de leurs droits sociaux, plutôt qu'à l'affirmation de valeurs communes, susceptibles d'entraîner leur adhésion. La société d'accueil peut imposer des conditions d'insertion professionnelle rigides, et renvoyer constamment les individus qui ne s'adaptent pas vers des segments de la société où prédominent des rapports sociaux de type traditionnel. L'idée d'une société segmentée est venue progressivement accompagner celle d'un marché du travail segmenté, et la conforter. La fragmentation sociale a induit la constitution d'espaces ségrégués, où l'on assiste à une affirmation identitaire de type ethno-culturel. Ces différents segments de la société ne vivent pas en réalité selon les mêmes règles de participation à l'activité économique et d'accès au marché du travail. Le contrôle des populations a pris le pas sur des modalités d'intégration qui impliqueraient de plus larges possibilités d'autonomie des individus, et d'échanges culturels égalitaires. Le passage d'un segment de la société à un autre est devenu problématique, et il engendre une ambiguïté de situation pour des individus pris dans des systèmes de contraintes d'une grande complexité. L'accès à un emploi garanti implique pour de nombreux jeunes une période de transition de plus en plus longue et un changement de milieu social, vis-à-vis du milieu d'origine souvent marqué par l'emploi ouvrier non qualifié. Il implique également l'acquisition de normes culturelles et de valeurs considérées comme seules légitimes parmi les couches moyennes. La première partie de l'ouvrage est consacrée aux modèles d'analyse du fonctionnement du marché du travail. Elle prend en compte les évolutions récentes de la recherche vers des approches interdisciplinaires, notamment celles qui font l'hypothèse de catégories de main-d'œuvre, constituées en fonction de la place des individus dans les rapports sociaux et des modalités de leur insertion économique; et d'une accumulation de facteurs conduisant à la précarité sociale. Elle montre qu'il y a eu un processus de constitution d'une catégorie« immigrée », comme catégorie de main-d'œuvre ayant une place spécifique dans le système d'emploi, ce qu'on perçoit, dans le cas de la 17

France, au travers d'un rappel de données historiques concernant la période des années 60 et 70. Ce processus a résulté d'un mode de gestion patronal qui impliquait l'absence d'évolution de carrière favorable, notamment en matière de rémunérations (phénomène qui a pu, dans la période des migrations tournantes, être imputé à une mobilité volontaire de ces ouvriers); d'autre part, de la nouveauté de l'attrait de la société de consommation. La seconde partie est consacrée à l'examen, au travers de données d'enquêtes menées pendant les années 80, de l'évolution des politiques d'emploi des grandes entreprises consécutive à la mesure officielle d'arrêt des flux migratoires, prise en 1974 (12). On a assisté en effet à un renversement de la situation du marché du travail dans la fin des années 70, et au cours des années 80, qui a conduit à la fois à un déplacement global de l'emploi lié à des évolutions structurelles de l'activité économique, ainsi qu'à une remise en question du fordisme et du modèle traditionnel de l'emploi des immigrés, au profit d'un développement de la flexibilité. La troisième partie est consacrée aux évolutions de l'emploi dans les petites entreprises, qui montrent à la fois une diffusion des immigrés vers un domaine d'emploi où ils étaient peu présents, et une évolution vers des qualifications plus élevées. Elle aborde la segmentation des postes de travail, et les principes de la différenciation des tâches entre nationaux et étrangers, tels qu'ils ont été établis durant la période des années 60, puis les évolutions qui ont eu lieu pendant les années 70 et 80. Elle rend compte également des conditions d'une telle segmentation, dont l'origine se situe en partie au niveau des technologies mises en œuvre, et en partie au niveau des modalités d'apprentissage du travail, qui accompagnent les affectations successives (plus ou moins aléatoires ou fréquentes) des individus dans les emplois. L'analyse en termes de « discrimination» ne peut dès lors pas nous suffire. L'affectation spécifique dont font l'objet, encore aujourd'hui, les populations issues de l'immigration dans le marché du travail, résulte d'un processus de constitution d'une stratification; d'un isolement en tant que fraction de la classe ouvrière qui entretient peu de lien avec les autres groupes sociaux; et d'une accentuation des différences fondées sur l'origine nationale et culturelle; processus dans lequel sont impliqués, souvent malgré eux, de nombreux acteurs. Cette affectation s'effectue aujourd'hui au travers des mécanismes scolaires de sélection et d'orientation; puis au travers des modalités d'accès au marché du travail; de l'extension de la précarité et de modes de gestion qui impliquent - tout au long de la vie active -, une différenciation des trajectoires professionnelles et des ressources. La 18

revendication de mesnres spécifiques, voire d'une discrimination inverse, est dès lors porteuse de nombreuses ambiguïtés. L'intégration est inséparable, en réalité, d'une transformation des rapports sociaux allant dans le sens d'une atténuation de la division du travail (ce qui vaudrait aussi pour d'autres catégories de salariés); d'une amélioration des possibilités de valorisation, y compris dans la sphère professionnelle; et d'une égalité des droits sociaux, ce qui ne va pas de soi.

NOTES
8ème section, Paris, Les Editions Sociales,

(1) Notamment, Karl Marx: Le capital, 1976 (là-. édition en 1867),761 p.

Livre premier

(2) Dans une autre perspective que celle de Marx, la tradition sociologique inaugurée par Alexis de Tocqueville conçoit l'évolution de la stratification sociale comme devant aller, à long terme, dans le sens d'une égalisation des conditions des individus et d'un vaste élargissement de la classe moyenne; ceci au détriment des couches sociales les plus riches et les plus pauvres, qui deviendraient très réduites. Alexis de Tocqueville: De la démocratie en Amérique, deux volumes, Editions GF Flammarion, Paris, 1981, tome 1: 569 p.; tome 2 : 414 p. (tome 1 : là-. édition en 1835; tome 2: là-. édition en 1840). (3) Gérard Noiriel: Les ouvriers dans la société française, XIXème-XXème siècle, Paris, Editions

du Seuil, Points Histoire, 1986, 317 p. (4) Notamment: volumes, 1139 p. Liste des traités et accords de la France, Publication du Journal Officiel de la
l'''

République Française, Ministère des Affaires Etrangères, en vigueur au

octobre 1992, deux

(5) Claude Meillassoux: Femmes, greniers et capitaux, Editions François Maspéro, collection Textes à l'appui, Paris, 1975, 251 p.
(6) Schengen. Accord du 14 juin 1985.Textes de réjërence, Edition mise à jour au 8 mars 1996, Ministère de l'Intérieur, Direction des libertés publiques et des affaires juridiques, 441 p., p.212.

(7) André Gorz: Les métamorphoses du travail. Quête de sens: économique. Paris, Editions Galilée, collection Débats, 1988, 301 p.
(8) Robert Castel: Métamorphoses Editions Fayard, collection L'espace

critique de la raison

de la question sociale. Une chronique du politique, 1995,490 p.

du salariat,

Paris,

19

(9) Véronique de Rudder: interethniques,

Article «Intégration».

Vocabulaire

historique

et critique des relations p. 25.

Pluriel-Recherches

n02, année 1994, Editions L'Hannattan,

(l0) Les différents modes d'intégration peuvent ètre: individuels ou collectifs; égalitaires ou inégalitaires (les inégalités étant sanctionnées juridiquement, institutionnellement, ou existant du seul fait des pratiques sociales courantes); enfin ils peuvent référer plus précisément à une dimension: socioéconomique, culturelle ou politique. Quant à l'assimilation, elle privilégie la dimension culturelle du processus d'intégration, mais n'est pas synonyme d'une intégration socioéconomique. Elle implique une homogénéisation, au travers de la reconnaissance d'un culture dominante et d'une hiérarchisation des différentes cultures. Elle repose essentiellement sur: l'adoption de la langue et des pratiques culturelles propres au groupe dominant et la relégation dans la sphère privée des pratiques culturelles spécifiques; la naturalisation, parfois accompagnée d'un changement de nom; la fréquence des mariages mixtes. Elle est conçue comme un processus qui passe d'abord par l'adoption d'une conformité extérieure; puis par l'adhésion aux valeurs centrales du groupe dominant; et qui aboutit enfin à la dissolution des groupes minoritaires, en tant qu'ils sont susceptibles de produire des phénomènes de résistance. (V. De Rudder, op. cit, également: Article « Assimilation », Vocabulaire historique et critique des relations interethniques, PlurielRecherches nOl 1993, Editions L'Harmattan, p. 22- 26.) (11) Les termes de « vulnérabilité de masse» et de « désaffiliation », qui semblent décrire de façon

adéquate la situation de certains

groupes de population, ont été définis et employés par R. Castel,

(op. cit, p. 13). Selon celui-ci: «la déconversion sociale, l'individualisme négatif, la vulnérabilité de masse, la handicapologie, l'invalidation sociale, la désaffiliation... - prennent sens dans le cadre d'une problématique de l'intégration ou de l'anomie (en fait, c'est une réflexion sur les conditions de la cohésion sociale à partir de situations de dissociation). » Et, « la vulnérabilité sociale est une zone intermédiaire, instable, qui conjugue la précarité du travail et la fragilité des supports de proximité. » (12) Odile Merckling: Les politiques de la substitution nationaux-immigrés, Doctorat de 31m. cycle en sociologie du travail, CNRS, Groupe de sociologie du travail, Université de Paris 7, mai 1984, 707 p. et annexes; et plusieurs études du méme auteur ont été menées pour le compte du Ministère des Affaires sociales et de l'Emploi, Direction de la Population et des Migrations, de 1985 à 1988.

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Première partie
LES APPROCHES SOCIOECONOMIQUES ET HISTORIQUES

INTRODUCTION

Cette première partie de l'ouvrage consiste en une présentation de différentes approches théoriques du marché du travail et en une évocation historique de la place qu'a occupée l'immigration du point de vue de son fonctionnement en France, pendant les années qui vont de 1955 à 1973. Elle fait état des évolutions de la recherche depuis les années 70, en partant des approches purement économiques et en allant vers celles qui, d'inspiration sociologique, prennent en compte de façon plus précise la place des individus dans les rapports sociaux et les relations - de complémentarité ou de concurrence - entre des catégories de main-d'oeuvre. L'étude du fonctionnement du marché du travail doit aussi être reliée à celle des transformations sociales au sein de la crise actuelle qui, au travers de multiples restructurations, révèle une montée de l'indifférenciation aussi bien qu'une tendance à utiliser tous les critères de distinction fondés sur des signes extérieurs. L'établissement de nouvelles formes de compromis social semble impliquer que soient laissés de côté certains groupes de la population plutôt que d'autres, et la constitution de stratifications du marché du travail s'opère, en particulier, en fonction de critères d'origine nationale et culturelle. Le primat de l'économie a conduit, du moins jusqu'à présent, à considérer l'immigration sous l'angle des besoins en main-d'oeuvre et de la reproduction de la force de travail. Ce type d'approche est aujourd'hui considéré comme dépassé, notamment par certains courants qui évoquent l'éclatement de la société salariale, et qui remettent en question l'idée d'une intégration fondée sur le travail (1). Cependant, cette remise en question de la place du travail n'a pas la même signification selon le milieu social, selon le sexe ou l'origine nationale des individus; elle semble induire des « degrés d'employabilité» différents, ainsi que des relations différentes entre l'activité, l'emploi et le chômage. Rendre compte des raisonnements 23

économiques peut conduire à mieux comprendre la nature des contraintes qui s'exercent sur des populations et à rompre avec le point de vue des « nécessités économiques », aussi bien qu'avec celui de logiques purement assistancielles qui semble y avoir fait suite. Même si le point de vue de l'économie doit être critiqué, c'est bien en réalité celui qui a orienté et qui continue à orienter les décideurs. Traditionnellement, il a conduit à envisager le problème de l'intégration en fonction de critères démographiques, d'une sélection des origines nationales et d'une analyse multicritère, portant sur les coûts et les avantages de chaque migration. Ceci dans la mesure où les instances gouvernantes cherchaient à la fois à assurer un approvisionnement en main-d'oeuvre à bon marché de l'économie et à assurer une adhésion à une vision homogène et consensuelle de l'espace national. Nous tenterons donc de rendre compte de ce point de vue et d'en montrer les limites. L'étude du marché du travail que nous proposons tente de combiner plusieurs paradigmes: celui de l'individu; celui de la classe sociale; et celui de l'origine nationale ou culturelle. Le premier, qui est celui de l'économie libérale, ne demeure opérant à notre sens, que pour autant que l'individu se trouve au croisement de plusieurs réalités et déterminations, constitutives de son identité. Or, l'acquisition d'un statut professionnel signifie un certain nombre d'obligations sociales, tout autant qu'économiques. Le postulat de l'économie libérale est celui d'une substituabilité parfaite d'individus, considérés comme équivalents ou interchangeables dans les emplois. L' approche de la sociologie - qu'il n'a pas été possible de développer dans l'espace de cet ouvrage - fait, quant à elle, davantage référence aux mécanismes de constitution de la stratification, ce qui oblige à prendre en compte l'histoire des individus; l'ensemble des itinéraires et des pratiques culturelles qui sont susceptibles d'influer sur leurs comportements à l'égard du marché du travail; sur le choix d'une profession, et l'acceptation - ou non - de conditions d'emplois. Le troisième chapitre pose le problème de la remise en question du modèle d'accumulation fordien, de l'évolution récente vers un nouveau modèle fondé sur une plus grande flexibilité du travail et sur le développement d'un vaste domaine d'emplois périphériques. La figure de l'OS est au coenr de cette remise en question, puisqu'aussi bien, celui-ci s'inscrivait encore dans le cadre de l'emploi salarié au sens classique, susceptible de bénéficier d'une protection sociale et de garanties juridiques (2). Des remises en question du recours à une main-d'oeuvre migrante ont été formulées à partir des travaux du 7ème Plan de développement économique et social (3), au travers d'une identification de celle-ci avec certaines formes d'organisation du travail. 24

Dans les parties suivantes de l'ouvrage, nous montrerons la nécessité d'une évolution des représentations du travail des immigrés, et rendrons compte des évolutions observées au travers de nos enquêtes.

NOTES

(1) VoiT notamment: - Dominique Méda : Le travail. une valeur en voie de disparition. Paris, Editions Alto Aubier, 1995, 358 p. du travail. Quête de sens. Critique de la raison économique, - André Gorz : Les métamorphoses Paris, Editions Galilée, collection Débats, 1988,301 p. -« L'avenir du travail», Esprit n02l4, août et septembre 1995; et: «Vers une société de pluriactivité?», Esprit, n0217, décembre 1995.

(2) Comme l'a montré Robert Castel, dans: Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Editions Fayanl, collection L'espace du politique, 1995, 490 p.
(3) André Lebon: Immigration et 7éme Plan. (Analyse économique), Paris, La Documentation Française, collection Migrations et sociétés, 1977, 169 p. (Il faut noter que cette planification n'a qu'un caractère indicatif, les grandes entreprises ayant largement l'autonomie de la défmition de leurs stratégies d'emploi).

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CHAPITRE 1 UN APERÇU DES THEORIES ECONOMIQUES

Il faut envisager plusieurs origines des théories de l'emploi, qui ont inspiré les différentes approches de l'économie à ce sujet et qui ont conduit à analyser de façon différente l'ajustement entre offre et demande d'emplois. Les néoc1assiques ont étudié cet ajustement essentiellement sur le plan quantitatif. La plupart des autres approches, à partir des travaux de 1. M. Keynes, ont tenu compte des régulations sociales, et du fait que l'ajustement entre main-d'oeuvre et emploi est à la fois un problème d'ordre quantitatif et d'ordre qualitatif. Elles ont tenu compte des différenciations de la maind'oeuvre, et des mécanismes d'allocation de celle-ci dans les emplois; problème essentiel de la gestion des ressources humaines. a) La théorie néoc1assique, puis celle élaborée par 1. M. Keynes, ont mis surtout l'accent sur le rôle du taux de salaire. Un aspect nouveau évoqué par 1. M. Keynes a été celui d'une rigidité à la baisse des salaires, qui limite les mécanismes concurrentiels sur le marché du travail, notamment du fait de l'existence d'un taux de salaire minimum, empiriquement observé. b) Les théories de la segmentation du marché du travail sont apparues aux Etats-Unis pendant les années 60, lors de tentatives de mise en oeuvre de programmes de lutte contre la pauvreté; elles ont pris en compte les différenciations permanentes du monde salarial en plusieurs catégories distinctes. c) L'approche marxiste, puis les approches contemporaines de la régulation (école présente notamment en France) ont étudié les différentes formes du rapport salarial qui se sont succédées depuis les débuts du capitalisme. Ceci 27

implique une prise en compte des conditions historiques du développement de chaque pays et de sa place relative dans la division internationale du travail. Le salaire, qui représente le coût de reproduction de la force de travail, est un concept relatif à chaque formation économique et sociale. Il fait référence à des normes sociales, à l'évolution des rapports sociaux et à la notion de « droits acquis».

I L'APPROCHE ISSUE DES NEOCLASSIQUES Pour les économistes néoc1assiques, la main-d'œuvre est une marchandise dont le prix est déterminé par une confrontation sur le marché. Elle est considérée traditionnellement comme homogène et indifférenciée. Un individu est équivalent à tout autre, et les individus se trouvent en situation de concurrence parfaite sur le marché. L'offre de travail dépend d'abord de facteurs démographiques et non de la dynamique du système productif. L'offre et la demande de travail sont des variables indépendantes l'une de l'autre. L'ajustement entre offre et demande est réalisé par le biais de variations du taux de salaire, qui peuvent se produire sans limitation. Dans ce modèle, il n'y a donc pas de situation durable de sous-emploi possible. A partir de ces propositions, plusieurs questions ont été posées quant aux effets spécifiques de l'introduction d'une main-d'oeuvre migrante. La première concerne les conditions de l'équilibre du marché du travail et la seconde, l'évolution des taux de salaire. a) L'offre de travail peut être plus ou moins « flexible », c'est-à-dire qu'elle réagit par des variations de différentes amplitudes, à une variation du taux de salaire offert. D'une part, dans les conditions habituelles de fonctionnement du marché du travail, les salariés ont la possibilité d'accorder plus ou moins d'utilité au travail; de choisir entre des gains supplémentaires ou davantage de loisirs. D'autre part, dans les conditions d'arrivée d'une main-d'oeuvre migrante, le fonctionnement du marché du travail peut être profondément modifié. Il faut aussi distinguer entre le court terme et le long terme, ce qui relève de la conjoncture économique et ce qui relève de la structure. A long terme, les entreprises ont la possibilité d'effectuer des choix entre différentes combinaisons de facteurs de production et d'investir. Ceci peut conduire à des déplacements de la courbe de demande de travail et des conditions de l'équilibre du marché du travail. Le long terme implique la possibilité d'autres instruments d'adaptation que le taux de salaire, en particulier, des variations des techniques utilisées. Dans la logique néoc1assique, 28

l'abondance de facteur travail est susceptible de retarder l'évolution technique. Selon G. Tapinos (1), la relation entre immigration et progrès technique est en réalité complexe.

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L'immigration a favorisé dans un premier temps, la modernisation des systèmes productifs, dans la mesure où celle-ci entraînait une déqualification du travail, mal acceptée par les autochtones. Le processus migratoire une fois amorcé, il existe, à la fois dans le pays de départ et dans le pays d'arrivée de la migration, des facteurs qui poussent à son développement cumulatif et à un déplacement des structures économiques. Les conséquences, du fait des migrations, d'une augmentation considérable de l'offre de main-d'oeuvre seraient, dans un second temps, de retarder la modernisation des systèmes productifs.

b) La seconde question concerne l'effet des migrations sur l'évolution des taux de salaire. Dans le modèle de l'équilibre général, le marché contribue à réaliser une égalisation entre la productivité marginale du facteur travail et le taux de salaire (2). De l'homogénéité de la main-d'oeuvre résulte qu'il existe en principe un taux de salaire unique, fixé par les conditions du marché; et qu'un travailleur peut toujours trouver à s'employer, dans la mesure où il accepte d'être rémunéré selon la productivité marginale du travail. L'analyse microéconomique conduit en réalité à distinguer des groupes de salariés plus ou moins homogènes, ou à l'intérieur desquels existe une concurrence, du fait de leur adéquation à des groupes d'emplois eux-mêmes similaires ou voisins. Deux types de critères peuvent être retenus pour le classement des emplois, qui dégagent des topologies différentes. - Les élasticités de substitution ont fondé une mesure de la proximité des emplois par la variation du taux de rémunération susceptible d'inciter un salarié à passer d'un emploi à un autre. De même façon, deux salariés seront plus ou moins substituables, selon l'importance de la variation de salaire nécessaire au remplacement de l'un par l'autre (3). - Les exigences requises initialement à la tenue des emplois, ou sous une autre forme, le temps de formation complémentaire requis pour le passage d'un emploi à un autre, ont constitué un autre critère de mesure. On fait alors référence soit à l'inégalité des contributions productives individuelles des personnes employées, soit au temps d'adaptation requis pour arriver au même degré de productivité sur un poste donné.

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Plusieurs questions importantes sont demeurées sans réponse, dans le modèle néoclassique. La première concerne l'impossibilité d'un chômage durable, si le marché fonctionne bien selon le modèle de la concurrence pure et parfaite. L'intervention de rigidités sociales et institutionnelles a été prise en compte, notamment à partir des travaux de J. M. Keynes (4) ; puis du développement de procédures contractuelles de détermination des rémunérations. La seconde question résulte du fait qu'à long terme, la persistance d'inégalités de salaires entre des groupes de salariés bien délimités (par exemple, entre hommes et femmes; ou entre blancs et personnes de couleur) devrait être impossible, alors qu'on assiste au contraire à leur aggravation. Certains aménagements de la théorie néoclassique furent proposés à partir des années 60, pour expliquer néanmoins cette persistance d'inégalités de salaires importantes, entre des catégories de salariés. a) En période de suremploi, les employeurs seraient amenés à recruter des salariés moins efficients, qu'ils ne sélectionnent pas habituellement. Il y aurait une baisse de la productivité du travail, référant aux personnes nouvellement employées. Par ailleurs, dans le modèle de la désaffection du travail évoqué notamment par G. Tapinos (5),« si l'on admet qu'ancienneté et promotion vont de pair, il est clair que, pour l'essentiel, les nouveaux arrivants non qualifiés devront occuper les postes les plus délaissés de la hiérarchie» ; à des conditions de travail jugées dégradantes et présentant un maximum d'inconvénients, qui sont refusées par la moyenne des individus, seront cependant généralement associés les taux de salaires les plus faibles. b) Les explications recourant à la notion de discrimination (6) sont fondées sur l'existence de facteurs psychologiques et irrationnels qui ne sont pas pris en compte habituellement par la théorie économique. Seule l'absence de discrimination conduirait à une situation optimale, dans laquelle s'égalisent les productivités marginales des facteurs. Selon M. J. Piore (7),ces différentes théories furent évoquées dans les années 60 pour orienter les politiques à l'égard des travailleurs désavantagés, qui comprenaient une amélioration de la productivité de ces travailleurs, par le biais de formations spécifiques; ou une modification des structures salariales rendant plus profitable leur utilisation. Les employeurs n'acceptent en effet d'embaucher certaines catégories, habituellement reléguées dans la pauvreté, qu'à condition de pouvoir les rémunérer audessous des conditions habituelles. Un obstacle à leur embauche est constitué par la rigidité des taux de salaires à un ajustement vers le bas et par le respect des obligations d'un taux de salaire minimum. 30

Au bout du compte et en dépit des aménagements de celle-ci, la théorie néoclassique pose problème car les différences de salaires, d'accès à la formation et d'accès à l'emploi ont persisté, les mesures envisagées dans le cadre des programmes de lutte contre la pauvreté n'ayant pu être appliquées. Ce constat a conduit certains auteurs, à la fin des années 60, à une remise en question des hypothèses fondamentales du modèle néoclassique, et à la formulation des hypothèses de la segmentation du marché du travail. Les développements théoriques ultérieurs ont tenu compte de l'existence de rigidités de l'affectation de la main-d'oeuvre, et du fait que la structure des emplois est elle-même nettement différenciée en plusieurs niveaux. Dès lors, le problème de l'ajustement entre main-d'oeuvre et emploi est en réalité à la fois d'ordre quantitatif et d'ordre qualitatif. Il n'existe pas un marché du travail, mais plusieurs « sous-marchés» relativement cloisonnés entre eux du fait des qualifications requises et des caractéristiques sociales qui sont censées y correspondre; et sur lesquels prédominent des conditions d'ajustement différentes. Le chômage peut être interprété comme l'effet d'un déséquilibre structurel entre la qualité des offres et celle des demandes d'emploi. L'analyse des raisons de ces désajustements peut conduire à mettre l'accent surtout sur les comportements des salariés, ou bien sur les insuffisances des mécanismes de régulation sociale et institutionnelle: par exemple, du fait d'un inégal développement des filières du système éducatif. Selon les thèses ultralibérales, ce déséquilibre du marché du travail doit être interprété comme l'effet d'une insuffisante fluidité de la main-d'œuvre; d'une insuffisante mobilité de celle-ci, entre des emplois de natures différentes. Une solution proposée pour éliminer le chômage consiste donc à éliminer toutes les formes de rigidité, en particulier celles qui résultent de l'exigence des salariés d'une prise en compte de leurs qualifications et diplômes; de la syndicalisation ou de l'existence d'un taux de salaire minimum. Les difficultés à la mise en oeuvre d'une flexibilité sont liées à des modes de détermination des taux de rémunération fortement modifiés par rapport aux postulats de la théorie néoclassique, notamment du fait de la détermination contractuelle des taux de salaires, qui fait appel à la définition de grilles de classification. Les rigidités résultent de la structure hiérarchique des rémunérations de sorte que, très souvent, l'échelle salariale qui a ainsi été établie ne correspond plus aux raretés relatives des qualifications sur le marché du travail. Des facteurs sociaux font obstacle à la mobilité des salariés, les distances entre emplois étant modifiées par des contraintes sociales ou géographiques. Existent également différents degrés de protection des catégories de salariés; certaines, du fait de leur syndicalisation ou de leurs relations, sont susceptibles d'exercer un contrôle sur les embauches,

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notamment dans le cas où la participation de salariés anciens est requise pour former de nouveaux arrivants. La hiérarchie des taux de salaires apparaît bien plus rigide que ce qu'impliquerait la réalisation des phénomènes de mobilité souhaités, d'autant plus que les catégories avantagées ont généralement intérêt à la pérennité des écarts de rémunération. Autrement dit, des phénomènes de redistribution globaux de l'offre de main-d'oeuvre, entre les différentes catégories d'emplois et les différents sous-marchés (y compris entre celui des cadres et les autres), dépendent étroitement de la possibilité de modifier, à plus long terme, la structure hiérarchique des rémunérations; et de l'attitude des organisations syndicales et des catégories avantagées. A long terme, les modifications les plus décisives s'effectuent plutôt du côté de la demande de travail des entreprises, que du côté de l'offre, notamment du fait d'une substitution du capital au travail et des restructurations de l'appareil de production. Dans le modèle qui a été proposé par H. Bussery (8),compte tenu des mécanismes du modèle physico-financier, l'effet d'une réduction de la main-d'oeuvre migrante serait une augmentation des taux d'inflation et une diminution de la compétitivité économique, essentiellement du fait de répercussions des hausses de rémunération tout au long de la structure hiérarchique des emplois et du fait de mécanismes induits par la relation de Phillips. Des variations des taux de rémunération limitées suffisant à modifier l'offre de main-d'oeuvre non qualifiée, le problème devient celui d'une répercussion de ces hausses, amplifiées en masse pour les autres catégories de salariés, si on suppose la pérennité de la structure hiérarchique des rémunérations. Au bout du compte, il y aurait une baisse du taux de croissance, liée à une perte de compétitivité des produits.

II LES THEORIES TRAVAIL

DE LA SEGMENTATION

DU MARCHE

DU

Les développements théoriques ultérieurs ont envisagé une division de l'offre de main-d'oeuvre en catégories distinctes, les différences n'allant pas en s'estompant, mais plutôt en s'accentuant. Les modèles de la segmentation ont proposé une représentation du fonctionnement du marché du travail qui intègre la prise en compte de discontinuités sociales. Ils ont postulé l'existence d'une hétérogénéité de la main-d'oeuvre due - au moins en partie - à des facteurs sociaux et celle d'une détermination réciproque des
caractéristiques des emplois et des travailleurs occupés.

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fi. 1 Les raisons de la division du marché du travail entre un marché primaire et un marché secondaire Michael1. Piore a tout d'abord élaboré une théorie du « marché interne» en partant de l'observation des pratiques de la gestion des ressources humaines de chaque entreprise (9). Il a constaté l'existence d'une division entre un marché interne de la firme (constitué de postes sur lesquels la main-d'oeuvre est stable) et un marché externe (constitué de postes pourvus par une maind'oeuvre gérée avec des turn over). Le marché interne est structuré selon des filières professionnelles, qui s'adressent à des catégories précises. Ces filières dépendent du « job design», ou du découpage de postes de travail, qui structure les emplois de façon plus ou moins rigide. Ce découpage correspond à des conditions techniques et organisationnelles à l'intérieur de l'entreprise: selon les types d'activités, les types d'installations et de techniques employées. Chaque filière s'adresse à des salariés qui ont des caractéristiques sociales et professionnelles particulières. A partir d'un poste d'embauche, il existe des règles internes à l'entreprise qui définissent les possibilités d'évolution d'un individu, de passage d'un emploi à un autre. Toutes ces règles relèvent de la gestion des ressources humaines propre à chaque entreprise. Elles induisent la constitution de catégories de gestion qui prennent appui sur des différences entre les salariés. Elles déterminent de façon rigoureuse, les conditions de la mobilité entre les postes de travail, selon les périodes d'expansion ou de contraction de l'emploi. Les représentations et les présupposés qui concernent les différentes catégories de main-d'oeuvre jouent un rôle important, surtout dans la grande production industrielle. Le potentiel de l'individu peut ne pas entrer en ligne de compte, dans la mesure où l'entreprise n'a pas de besoin immédiat et ignore même souvent les qualifications de ses employés. Certains emplois pour lesquels n'existent aucune possibilité d'évolution professionnelle, font l'objet d'une gestion basée sur une rotation de la main-d'oeuvre, les salariés étant poussés à quitter l'entreprise au bout d'un certain temps. Un certain nombre d'auteurs ont ensuite élaboré une théorie qui distingue de façon systématique, entre un marché primaire et un marché secondaire du travail (10).La distinction essentielle porte sur le critère de la stabilité de l'emploi, notion relative selon les évolutions récentes de la recherche, mais qui présuppose néanmoins certaines garanties juridiques. Elle repose également sur des différences de salaires, et sur l'existence de lignes promotionnelles, lorsque sont encouragées des attitudes de stabilité dans l'entreprise. Les explications données à cette division durable du marché du travail sont diverses.

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a) Des discontinuités techniques entraînent des différences importantes entre des secteurs modernes et des secteurs traditionnels de la production; des secteurs qui utilisent intensivement le facteur capital et d'autres, le facteur travail. En France, certains auteurs ont ainsi développé des travaux d'observation concernant des types particuliers d'industries et de procès de travail (par exemple, les industries lourdes, la chimie, la pétrochimie, la cimenterie). Ils ont mis en évidence la division croissante des salariés entre des catégories nouvelles d'opérateurs sur installations automatisées, et celles de la périphérie des procès de travail (11).Ils ont montré que l'automatisation et l'utilisation de techniques capitalistiques entraînent une tendance à stabiliser des équipes de travail employées sur ces installations, car elles ont une responsabilité importante, et doivent avoir une connaissance de leur fonctionnement. Sur le plan des rapports sociaux, les différences de statut professionnel recouvrent souvent une hiérarchisation de la main-d'oeuvre et impliquent pour les travailleurs stables, la possibilité d'exercer des fonctions de commandement sur les travailleurs précaires, employés à des tâches annexes. b) Les entreprises considèrent une fraction de la main-d'oeuvre comme incorporant un « capital humain ». Elles reportent les effets de l'incertitude économique sur des catégories dont le coût en formation a été faible, ou dont la mise en chômage affecte moins le consensus local. Certains emplois nécessitent des facultés spécifiques. Il peut s'agir d'emplois routinisés qui nécessitent une simple habitude gestuelle; ou d'emplois « indépendants », qui nécessitent une faculté d'initiative. Les emplois garantis ne sont pas tous nécessairement qualifiés, dans la mesure où la taille de l'entreprise et la couverture par les conventions collectives peuvent également jouer un rôle important. c) Les employeurs cherchent à faire face aux incertitudes liées aux variations de la conjoncture. Pour cela, le travail est le facteur variable, c'est-à-dire qu'il est le plus adaptable. L'approvisionnement sur le marché secondaire permet d'éviter les coûts que représentent l'emploi de travailleurs permanents, lorsque ceux-ci ne sont utiles qu'une partie du temps. L'emploi de techniques capitalistiques augmente la certitude, car il présuppose une stabilité de la demande. Il instaure un dualisme entre des secteurs qui répondent à la fraction stable de la demande, et des secteurs utilisant davantage de facteur travail, et qui répondent à la fraction aléatoire de la demande. Le facteur travail est considéré comme adaptable, à l'inverse du capital, qui a fait l'objet d'un investissement dans la longue durée et qui doit nécessairement être amorti. 34

La division entre un marché primaire et un marché secondaire n'est pas conçue chez M.I. Piore, de façon statique, mais de façon dynamique. Jusqu'à un certain point, la pression des salariés et de leurs organisations peut produire une amélioration des conditions d'emploi et une limitation de l'emploi secondaire. L'évolution de l'organisation du travail et des qualifications requises a ainsi été largement différenciée selon les pays, notamment les USA, la France et l'Allemagne. Elle montre des évolutions contrastées, de décomposition et de recomposition du travail, notamment en fonction du niveau d'éducation de la main-d'oeuvre (12). L'évolution de l'organisation du travail et des qualifications requises dépend de facteurs sociaux et historiques, tels que le développement des systèmes de formation professionnelle, et les conditions institutionnelles permettant l'organisation et la représentation des salariés. De plus, dans certains pays, tels que la France, l'apparition de législations strictes sur les licenciements a introduit des rigidités que les employeurs ont cherché à contourner en faisant largement appel à des catégories de main-d'oeuvre « hors statut» et à une extériorisation des activités de production (13). Ces débats sont considérés comme dépassés depuis le début des années 80, étant donné la restauration de facilités de licenciements touchant presque toutes les catégories professionnelles. Le développement du modèle de la flexibilité a rendu en partie caduques les approches en termes de segmentation et d'une division du marché du travail entre une maind'oeuvre primaire et une main-d'oeuvre secondaire. Du moins peut-on affirmer que l'extension de la précarité d'emploi dépasse désormais, de très loin, les seules catégories de salariés qui étaient traditionnellement considérées comme secondaires. Néanmoins, il n'était pas inutile de les rappeler. Les théories de la segmentation de l'emploi ont postulé, en dernier ressort, que les discontinuités du marché du travail reposent sur des comportements sociaux des salariés, eux-mêmes nettement différents. La dynamique d'extension de l'emploi secondaire est dépendante de l'existence de travailleurs déjà catégorisés comme secondaires, et qui vont ensuite le demeurer; d'autre part, les employeurs peuvent transformer les conditions d'emploi en fonction d'une volonté de primariser ou de secondariser certains segments d'emplois.

II. 2 L'analyse des comportements sociaux des travailleurs secondaires L'introduction des comportements des salariés a permis de passer de l'étude de la gestion particulière de chaque firme à des phénomènes macroéconomiques, dotés de permanence (14). Certains groupes de salariés 35

(femmes, jeunes, salariés d'origine étrangère) sont supposés avoir un autre rapport à l'emploi et un attachement au travail plus faible, du fait qu'ils disposent d'espaces sociaux de repli; d'autres sources d'identité et d'autres activités, notamment dans la sphère domestique, dans l'agriculture, ou dans le «secteur informel », ce qui explique des facultés d'adaptation à la précarité (15). Ils ont des comportements sociaux et des aspirations, qui expliquent - du moins pendant un certain temps - la possibilité d'une acceptation d'emplois ayant une image sociale défavorable et l'absence de recherche d'une qualification professionnelle. Notamment, pour les travailleurs immigrés, du fait qu'ils perçoivent, dans un premier temps, leur présence dans le pays d'accueil comme temporaire; et du fait qu'ils cherchent surtout à accumuler une somme d'argent rapidement. Il existerait de plus, selon les hypothèses de M.J. Piore, un marché du travail spécifique à la main-d'oeuvre migrante, sur lequel prédominent les conditions d'un «équilibre instable », perpétuellement reconduit, et sur lequel les gains salariaux n'évoluent pas en raison du travail fourni, ce qui implique la possibilité d'un cycle cumulatif de diminution des salaires. L'écart de salaires durable avec les nationaux s'expliquerait par l'existence de marchés bien distincts, sur lesquels les courbes d'offre de travail sont régies par des règles différentes. Les immigrés seraient, du moins pour une partie d'entre eux, des travailleurs « à buts et temps définis », c'est-à-dire qui cherchent à réaliser un montant d'épargne dans une durée limitée. Ils élèvent leur offre de travail lorsque le taux de salaire diminue, afin de remplir leurs objectifs plus rapidement. Ils acceptent plus facilement des heures supplémentaires, le travail en équipes alternées ou de nuit, et des conditions de travail pénibles compensées par des primes, dans la mesure où ils n'ont pas de vie familiale et dans la mesure où cela leur permet de réaliser des gains supplémentaires. La période d'activité est intensifiée, en vue de la réalisation plus rapide d'un projet. Ils changent facilement d'entreprise, en cas de modification des conditions du marché. Les employeurs ne peuvent recourir à des augmentations de salaires significatives sans risquer le départ de salariés déjà expérimentés, car la durée moyenne de séjour est d'autant plus courte que les salaires sont élevés. Sachant à l'avance que l'effet d'une augmentation de salaires est opposé à celui qui est souhaité, les employeurs, d'un commun accord, s'en abstiennent. Toutefois, ce discours des employeurs, qui fait appel à des intentions prêtées aux individus plutôt qu'à une réelle connaissance, doit être interprété avec de nombreuses réserves. Il est de moins en moins conforme à la réalité, car le maintien de faibles taux de salaires conduit à une augmentation de la durée moyenne de séjour, les migrants ne pouvant réaliser leurs projets aussi rapidement qu'ils le souhaitent. 36

L'existence d'un projet individuel de retour du travailleur migrant apparaît surtout importante d'un point de vue subjectif, comme incitation à intensifier son activité professionnelle et en l'absence de possibilité de mener une vie familiale. Ce projet ne s'avère souvent guère réalisable et la distance ne semble pas cesser de s'accroître, entre les intentions et les conditions de réalisation effective. L'allongement du séjour entraîne une augmentation de la propension à l'installation définitive et à la venue des familles, ce qui modifie ensuite profondément les comportements à l'égard des entreprises et du pays d'accueil. L'évolution des stratégies migratoires peut être également suscitée par des conditions d'accueil plus favorables. Une autre origine de l'hétérogénéité provient des comportements à l'égard de la qualification. L'investissement personnel dans l'acquisition d'une qualification serait plus fréquent parmi les travailleurs autochtones, qui sont intégrés à la hiérarchie sociale du pays d'accueil et à ses valeurs. Il leur permet d'espérer une amélioration de leur revenu à long terme. Le fait, pour un migrant, d'acquérir une qualification professionnelle ne se conçoit que pour un travailleur qui envisage un séjour prolongé ou quasiment définitif, tandis qu'un capital financier est utilisable en toutes circonstances. De plus, l'image de référence de la promotion sociale, pour des travailleurs venant souvent de régions rurales, n'est généralement pas liée à une qualification qui suppose la tenue d'un emploi salarié. « La véritable promotion souhaitée par un travailleur à son retour, n'est pas tant le passage d'un travail salarié non qualifié à un travail salarié qualifié, mais bien plus l'abandon de la condition salariale pour celle de travailleur indépendant» (Tapinos, 1974). Il existe, selon les hypothèses du dualisme, des possibilités d'amortissement du chômage par les structures traditionnelles dans les pays d'origine, ce qui rendrait celui-ci plus acceptable pour des travailleurs immigrés. Cependant, la crise ouverte en 1974 a atteint d'autant plus les économies des pays du tiers-monde, ce qui a conduit à une remise en question de ce modèle. Il faut, pour comprendre les raisons de la disparition des possibilités d'amortissement du chômage par des retours au pays, évoquer de façon plus approfondie les liens qui se sont établis entre les modèles migratoires et les comportements sociaux des migrants, ce qui fera l'objet, pour le cas français, d'un chapitre ultérieur. Une difficulté inhérente au modèle de la segmentation - une fois constaté le phénomène de sédentarisation et d'installation des migrants -, est donc d'expliquer la reproduction d'une affectation spécifique de ceux-ci. Il faut expliquer les raisons pour lesquelles des travailleurs qui résident désormais dans le pays d'accueil, voire qui y sont nés, restent faiblement intégrés à la hiérarchie sociale et aux valeurs de

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la société d'accueil, d'autant plus que les liens avec les sociétés des pays d'origine se distendent, et même dans certains cas disparaissent. Selon M.l Piore, les migrants installés ne semblent intégrés à la société d'accueil, ni d'un point de vue économique, ni de celui de l'adoption d'une échelle de valeurs qui les pousserait à l'acquisition d'une qualification. Les migrants auraient plus facilement recours aux systèmes d'assistance, au détriment de la recherche d'une insertion professionnelle. L'installation serait le résultat d'un échec du projet initial de retour, plutôt que d'un choix conscient et d'une insertion professionnelle réussie. La mise en oeuvre de politiques sociales favorisant l'insertion des migrants et permettant l'amélioration de leurs conditions de vie (dans les domaines du logement, de l'environnement urbain, et des conditions juridiques de séjour) n'est pas toujours effectuée, pour autant que le pays d'accueil peut craindre de favoriser ainsi une propagation de la migration. Selon nos propres observations, les pratiques des employeurs semblent de nature à perpétuer un mode de gestion qui les a déterminés par le passé à recourir à la main-d'oeuvre migrante; et ceci alors même qu'en termes de stratégies migratoires, les présupposés sont de plus en plus contraires à la réalité et que les comportements sociaux des immigrés deviennent de plus en plus semblables à ceux des autochtones. II est significatif qu'aux USA, les employeurs, pour conserver les avantages d'une main-d'oeuvre ayant les caractéristiques habituelles d'adaptabilité propres au secteur d'emploi secondaire, aient dû s'adresser à de nouvelles nationalités venant des Caraibes et de l'Amérique centrale, alors que la main-d'oeuvre noire ou migrante venant des pays d'Europe du Sud était frappée par le chômage, et percevait des indemnités relativement importantes. Les migrants clandestins ont représenté ainsi dans les années 70, une population estimée entre deux et douze millions de personnes, et la mise en application de politiques ultralibérales n'aurait fait qu'accentuer ensuite ce même phénomène. La maind'oeuvre noire est désormais perçue comme trop exigeante pour tenir les emplois qu'elle tenait jusqu'ici, soit du fait de la possibilité d'un recours aux assurances sociales, soit du fait d'un refus de conditions d'emploi jugées dégradantes. Tout se passe comme si, les exigences sociales et économiques de ces catégories s'élevant, elles n'avaient plus réellement le profil correspondant aux emplois secondaires, sans avoir pour autant celui qui correspond aux emplois primaires. L'intérêt du modèle de la segmentation a donc été de rechercher les raisons d'une permanence de l'allocation des emplois entre des salariés dits primaires, et des salariés catégorisés comme secondaires. L'hypothèse de 38

comportements sociaux ou de stratégies propres aux salariés « secondaires», permettant de justifier la reproduction d'une affectation spécifique de certaines tatégories dans des emplois précaires. Il est aujourd'hui évident que ces comportements sociaux sont en grande partie le produit d'une adaptation des individus à des situations qui leur sont imposées et qui ont par la suite été étendues à la main-d'oeuvre autochtone. Il faut donc aller, en ce qui concerne les mécanismes de la constitution de catégories de maind'oeuvre et de production de comportements sociaux, au-delà de stéréotypes qui n'ont le plus souvent qu'une fonction d'injonction et de légitimation de pratiques mises en oeuvre par les employeurs.

III L'APPROCHE

MARXISTE

Pour les approches qui s'inspirent des hypothèses marxistes, ni l'offre, ni la demande de travail ne sont des variables indépendantes des mouvements de l'accumulation du capital. Celui-ci, non seulement produit la demande de travail dont il a besoin, mais il produit aussi l'offre, par la création d'ouvriers surnuméraires ou d'une « armée industrielle de réserve ». Les différenciations internes à la classe ouvrière ne sont compréhensibles qu'au travers d'une mise en perspective historique et en fonction des mouvements de l'accumulation et des déplacements de l'activité industrielle. Par ailleurs, au cours du 20émesiècle se sont développées de nouvelles fonctions, qui ont davantage pour but l'accélération de la vitesse de rotation du capital et de la circulation des marchandises, alors que la part des ouvriers affectés à la production industrielle proprement dite a nettement régressé.

m.l

La production d'une armée industrielle de réserve selon Marx

La composition organique du capital (c/V) restant la même (16), le mouvement de l'accumulation fait monter les taux de salaires, ce qui constitue en retour une limite à celle-ci, et peut susciter la recherche de nouveaux gisements de main-d'oeuvre ainsi que de nouvelles conditions de production. Pour diverses raisons, on assiste périodiquement à un bouleversement de la composition organique du capital et à l'apparition de nouvelles techniques. L'augmentation de la composition organique du capital répond en premier lieu à la nécessité d'abaisser le temps de travail socialement nécessaire à la production de marchandises, notamment de celles qui entrent dans la reconstitution de la force de travail (telles que les biens de consommation courante), car ceci contribue à la formation d'une « plus-value relative» (pl/v) ; c'est-à-dire à un déplacement, au détriment

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des salaires, du partage de la valeur produite au cours de la journée de travail. Cependant, étant donné que seul le travail humain est créateur de valeur, l'augmentation de la composition organique produit aussi tendanciellement une baisse du taux de profit, du fait de la diminution du travail vivant mis en oeuvre à l'aide d'un volume de capital donné. La production d'une surpopulation relative entre dans les moyens nécessaires pour contrecarrer la baisse du taux de profit, au travers d'un renforcement de l'exploitation des ouvriers occupés. Le capitalisme a besoin d'une armée de réserve abondante et rapidement mobilisable en cas d'expansion de la production. L'approvisionnement en forces de travail suppose la prolétarisation incessante de couches non encore intégrées à la sphère de la production capitaliste. L'existence de catégories de la population démunies de tout moyen de production est une condition indispensable à la reproduction sur une échelle élargie. La production d'une armée de réserve est l'instrument essentiel qui permet de maintenir la subordination de la classe ouvrière; elle a pour fonction d'assurer « l'enchaînement le plus solide de l'ouvrier au capital ». Elle a également pour fonction de faciliter des réaffectations de la force de travail, en fonction des nécessités de l'expansion des différentes branches de la production. Marx distingue ainsi:

. . .

l'armée flottante des ouvriers d'industrie, constamment déplacés d'un secteur à un autre, selon les vicissitudes de l'activité industrielle, et pour laquelle, à long terme, l'attraction l'emporte sur la répulsion; la fraction latente, surtout constituée de réserves de main-d'oeuvre disponibles dans les régions rurales et qui n'est révélée qu'en période d'expansion forte de la production; la fraction stagnante, qui n'est occupée que de façon irrégulière. L'emploi de celle-ci est instable et soumis à une exploitation maximum. Cette fraction peut rejoindre les couches paupérisées, dans la mesure où les conditions minimum de reconstitution de la force de travail ne sont pas assurées (17). Elle constitue une réserve inépuisable de maind'oeuvre, qui peut devenir la base de branches d'exploitation spéciales.

Ces différentes fractions de l'armée industrielle de réserve répondent à des nécessités économiques également différentes, parmi lesquelles (pour la première et pour la troisième), celle de favoriser la mobilité entre les entreprises et les différentes branches de l'activité capitaliste. La mobilité des forces de travail est un élément essentiel de la régulation économique. 40

Le capitalisme a besoin de celle-ci, compte tenu de la mobilité des capitaux, qui se déplacent incessamment vers des activités offrant un taux de profit plus élevé; et compte tenu des mécanismes de la formation d'un taux de profit moyen. Selon I.P de Gaudemar, la mobilité agit sur le taux de l'accumulation, par le biais des modalités de la reproduction élargie: « la mobilité du travail devient dès lors le concept permettant la représentation d'une reproduction élargie, dégagée de toute contrainte démographique ou issue des rigidités du marché du travail »(18).Celle-ci est un enjeu d'autant plus important, à l'heure actuelle, que les déplacements de capitaux sont devenus très rapides (notamment du fait des évolutions du système monétaire et des mesures de déréglementation qui ont affecté le système financier). Les dévalorisations ou les déclassements de capitaux, rendus nécessaires par la baisse du taux de profit moyen, se répercutent ainsi davantage sur les entreprises qui ont des difficultés à se restructurer, du fait de l'attitude de leurs salariés. De nouvelles tâches ont été rendues nécessaires, en dehors de la sphère productive, pour le développement de la circulation des marchandises, et pour accélérer la vitesse de rotation du capital. L'introduction d'une maind'oeuvre étrangère, de façon privilégiée dans l'industrie a permis de favoriser le passage de la main-d'oeuvre nationale vers les activités du tertiaire. Pour cette dernière, « la généralisation de l'école tend à transformer le rôle valorisateur de celle-ci en son contraire, dévalorise aussi la force de travail des employés de commerce». Le coût social de la production de qualifications diminue, ce qui réduit la portée objective de cette mobilité par une « dévalorisation des employés, donc par un alignement relatif sur le mode de vie ouvrier, leur prolétarisation relative» (19).En dernier ressort, la mobilité permet des économies en capital constant et variable, et une dépréciation globale de la force de travail, dans la mesure où la stabilité est un facteur favorable à l'organisation des salariés. L'introduction de catégories de main-d'oeuvre nouvelles peut favoriser différentes formes d'évolution des procès de travail, et accélérer le départ des catégories qui s'opposent à celles-ci. Selon différents auteurs, on a assisté au cours de la seconde moitié du 20ème siècle, à une modification importante des mécanismes de fonctionnement de l'armée industrielle de réserve, sinon à sa disparition (20).Il faudrait désormais parler, y compris en période de prospérité économique, « d'exclus de la croissance », plutôt que d'armée industrielle de réserve; ceci dans la mesure où - du fait des évolutions technologiques-, des qualifications plus importantes sont nécessaires, les entreprises sélectionnant la main-d'oeuvre la mieux adaptée aux exigences du système productif. Les autres catégories,

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