L'implication des journalistes dans le phénomène Le Pen

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Résultat d'une recherche empirique à base d'entretiens, d'observations et d'analyses de contenu, cet ouvrage établit que certains journalistes sont impliqués dans le phénomène Le Pen, ce qui contredit un de leurs mythes professionnels, celui de l'extériorité par rapport au réel. L'auteur met en évidence leur contribution involontaire aux succès électoraux du Front National, effet contre-productif des actions souvent menées afin de le remarginaliser d'urgence. Ces journalistes ne sont cependant pas les seuls acteurs sociaux en apparence extérieurs à avoir participé à la sociogenèse du phénomène.
Publié le : vendredi 1 octobre 2004
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EAN13 : 9782296371804
Nombre de pages : 320
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L'IMPLICATION

DES JOURNALISTES

DANS LE PHÉNOMÈNE LE PEN

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Déjà parus
Alain THALINEAU, L'individu, la famille et l'emploi, 2004. Denis BERNARD EAU MOREAU, Sociologie des fédérations sportives, 2004.

Muriel GUIGOU, La nouvelle danse française. Création et organisation du pouvoir dans les centres chorégraphiques
nationaux,2004. Catherine ESPINASSE et Peggy BUHAGIAR, Les passagers de la nuit. Vie nocturne des jeun es : motivations et pratiques, 2004. Olivier NOËL, Jeunesses en voie de désaffiliation :Une sociologie politique de et dans l'action publique, 2004. François CARDI, L'enseignement agricole en France :éléments de sociologie, 2004. Daniel BECQUEMONT & PieITe BONTE, Mythologies du travail, Le travail nommé, 2004. Lysiane BOUSQUET-VERBEKE, Les dédicaces, 2004. Gérard REGNAULT, Le sens du travail, 2004. Saïd ADJERAD, Jérôme BALLET, L'insertion dans tous ses états,

2004.
Agnès ~LECHAISE-DUPONT
évidences, 2004.

et Joël ZAFFRAN,

Rlettrisme

:

les fausses

Hanne TROEST PETERSEN, Deux facettes du Revenu Minimum d'Activité: Y a-t-il réellement une alternative pour les « laisséspour-compte» ? , 2004. Christian ROY, Sens commun et monde commun, 2004. Ahmed BENBOUZID, L'immigration algérienne, 2004.

Jacques Le Bohec

L'IMPLICATION DES JOURNALISTES DANS LE PHÉNOMÈNE LE PEN Volume 1

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

À ma mère, désormais seule, qui afait beaucoup plus que ce à quoi elle était tenue.

« Je me suis souvent posé la question: qu'est-ce que je ferais si j'avais un journal qui parle de politique, surtout pour remplir les pages? Qu'estce que je pourrais bien faire d'autre que ce qu'ils font tous...?» (Coluche, Le Monde, 30 septembre 1984) « Les journalistes se prennent la tête pour savoir comment parler de Le Pen. Je me fous de savoir comment on parle de Le Pen. La question, c'est peut-être comment on parle de la société tout court ». (Gilles Balbastre, journaliste)

Ce texte est la version profondément remaniée d'un article paru dans une revue de laboratoire: «Les effets de plus-value substantielle de la mise en scène journalistique dans la genèse sociale du phénomène Le Pen », L'aquarium, CRAPCNRS, Rennes, n° 10, 1992, p. 67-96. L'image illustrant le volume 1 a été « capturée» à partir d'un film en caméra DVlors de la conférence de presse de J.M. Le Pen à Marseille le 9 janvier 2004. Je remercie Jean Plantureux pour l'autorisation gracieuse à reproduire le dessin de presse paru dans Le Monde du 13 février 1984 (volume 2). Ainsi que Christine L. pour l'aide logistique sur Paris. Je remercie aussi la dizaine de collègues qui ont accepté de me donner leurs avis sur l'une des versions intermédiaires de ce tapuscrit finalement publié en deux volumes. Dont les membres du jury de soutenance pour I'Habilitation à diriger des recherches en Sciences de l'information et de la communication (Université Toulouse 1, LERASS). u'ils sachent que leurs lectures critiques ont Q été fort utiles pour peaufiner la version finale. Le signe [...] signale une partie élaguée. Les points de suspension à la fin d'une citation veulent dire que le débit du locuteur continue; quand ils suivent l'une de mes expressions, cela indique un clin d' œil ironique.

cg L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7020-7 EAN : 9782747570206

Prologue

e retour de Jean-Marie Le Pen sur le devant de la scène politique française date des élections municipales des 6 et 13 mars 1983. Après vingt et un ans de disette, il a retrouvé un mandat électif en tant que conseiller d'arrondissement (Paris 20e). Depuis, il occupe régulièrement la première page des gazettes et des journaux audiovisuels, avec les deux semaines entre le 21 avril et le 5 mai 2002 comme point d'orgue, ayant accédé au second tour de l'élection présidentielle (quatrième participation). Classé à 1'« extrême droite» sur un axe unidimensionnel, le président du Front national (FN) est très vivement critiqué. Les caricaturistes de presse n'hésitent pas à le croquer en nazi invétéré et invertébré avec des mouches autour ou bien en « beauf» stéréotypé1. La légitimité de sa présence dans le jeu politique central est souvent contestée bien qu'il fasse tellement partie du «paysage» que certains de ses adversaires ont souhaité sa présence dans la compétition en 2002 afin de la crédibiliser, manœuvrer l'adversaire jugé principal et récupérer ses électeurs au second tour (quitte à s'en mordre les doigts.. .). Nombre d'acteurs sociaux (politiciens, journalistes, intellectuels, savants, associatifs, ecclésiastiques, artistes, sportifs, militants, etc.) s'offusquent de ses thèses et s'échinent à le combattre pour le re-marginaliser. En vain. Pourquoi? L'un des moyens les plus couramment utilisés est la dénonciation morale et politique, qu'elle soit dirigée vers ce parti et « ses» électeurs ou qu'elle prenne pour cible les responsables présumés de son émergence et de sa pérennité. Mais « suffit-il de
l

L

En 1990, J.-M. Le Pen a repris à son compte le personnage de Superdupont, stéréotype du

Français moyen, ce que plusieurs dessinateurs ont interprété à leur façon (Le Monde, 2 mai 2002, p. 16-17). Voir aussi les deux pages dans L'Humanité (4-5 mai 2002).

disqualifier, en le caricaturant, un vote pour le faire reculer» ?2 estil possible que la quantité pléthorique des discours sur le FNmasque des insuffisances en terme de qualité (pertinence scientifique) des explications avancées par les pythies et les vigies malgré leurs incontestables vertu et sincérité?

La faute aux journalistes?
Les journalistes ont fait partie de ces controverses, qu'ils aient été montrés du doigt comme des coupables ayant créé exnihilo le phénomène Le Pen ou qu'ils se soient eux-mêmes efforcés de désigner les «vrais» responsables à la vindicte populaire ou élitaire ; ceci dit, je ne reprends pas à mon compte la distinction responsable/coupable (fameux « responsable mais pas coupable »), plus sophistique que sémantique, pas plus que les termes employés. De surcroît, les journalistes impliqués ne sont pas des individus interchangeables: Anne Sinclair n'est pas Christine Ockrent, ni Albert du Roy Pierre-Luc Séguillon, ni Alain Rollat Jean-François Kahn, ni Paul Amar Michel Denisot, ni Franz-Olivier Giesbert Georges-Marc Benamou, ni François-Henri de Virieu Michel Field. Au terme de cette recherche, il est acquis que des journalistes ont indirectement et involontairement favorisé les succès électoraux du FN. On peut sans doute trouver l'affirmation banale, mais encore faut-il la démontrer. Rien de surprenant à cela, d'ailleurs: « Le résultat final de l'activité politique répond rarement à l'intention primitive de l'acteur. On peut même affmner qu'en règle générale il n'y répond jamais et que très souvent le rapport entre le résultat
final et l'intention originelle est tout simplement paradoxal» 3

.

Dans cette restitution écrite d'un travail de recherche sociologique (ni essai ni pamphlet), l'activité journalistique n'est pas conçue comme l'alpha et l'oméga du phénomène Le Pen: j'ai seulement testé l'intérêt scientifique de prendre en compte les journalistes dans le schéma explicatif des votes. Or, à l'issue d'une investigation empirique substantielle (mais pas exhaustive), il est établi que ces journalistes ne sont ni innocents ni coupables, mais impliqués à leur insu dans un processus interactionnel et intermittent caractérisé par des mobilisations multisectorielles, le «phénomène Le Pen », dont la maîtrise intellectuelle leur
2 P. Lehingue, « L'objectivation statistique des électorats », La politisation, sous la dir. de Jacques Lagroye, Belin, coll. Socio-histoires, 2003, p. 251. 3 M. Weber, Le savant et le politique, Plon, coll. 10/18, na 134, 1959 (1919), p. 165.

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échappe plus ou moins selon les cas et face auquel ils ne peuvent faire autrement sous peine de perdre la position sociale éminente qu'ils occupent4. C'est la mise au jour progressive des formes variées de cette insertion involontaire de certains journalistes dans ce processus qui constitue le fil directeur du propos: ce n'est pas en effet par des incitations à voter en faveur du FN que cette implication existe. Nul besoin non plus de supposer la mauvaise foi ou le cynisme des acteurs sociaux étudiés: l'efficacité des mécanismes à l'œuvre suppose au contraire un « certain» (variable) degré d'inconscience de ce qui se passe et un refoulement, inconscient mais rationnel, de leur propre rôle, sans parler des enjeux réputationnels, qui laissent indifférent le chercheur. D'emblée, il convient d'évoquer un risque de malentendu: la seule concentration de l'attention sur cet objet d'étude pourrait laisser penser que l'auteur défend la thèse (erronée) de la responsabilité exclusive des journalistes dans les succès électoraux du FN. Cela reviendrait à estimer qu'ils sont parvenus, seuls, à propulser et à maintenir le score de ce parti et de son leader à un étiage national pivot de 15% des suffrages exprimés (parfois plus, parfois moins) entre 1983 et 2004. Cette version en roue libre des événements successifs offre l'avantage de se trouver en phase avec la controverse ordinaire sur le rôle des médias dans le score de J.M. Le Pen au premier tour de l'élection présidentielle en 20025 : hypothèse d'un effet d'agenda du thème de l'insécurité transformé en enjeu saillant (salient issue) de l'élection qui omet, entre autres choses, de mentionner l'adhésion des élites politiques « modérées» à l'idéologie sécuritaire et répressive naguère fustigée lors du projet de loi « Sécurité et liberté» . Cette explication simpliste des votes entre en résonance avec la croyance dans l'omnipotence des journalistes dominants (quatrième pouvoir, médiacratie, liberté de la presse)?, démentie par les multiples tentatives avortées de faire élire untel (Édouard Balladur soutenu par TF1 et Le Monde en 1995, par exemple) ou de re-marginaliser définitivement le FN aux
4

M. Dobry, « Mobilisations multisectorielles et dynamique des crises politiques », Revue Française de Sociologie, vol. xxiv, n° 3,juillet-septembre 1983, pp. 395-419. 5 G. Petit et C. Blachas, « Les médias et l'élection présidentielle », L'état de l'opinion 2003, Seuil, p. 193-204. 6 P. Tévanian et S. Tissot, Dictionnaire de la lepénisation des esprits, L'esprit frappeur, 2002,374 pp.. ; cf. Le Monde, 20 décembre et 21-22 décembre 1980 sur l'adoption de cette loi.
7

1. Le Bohec, Les mythes professionnels des journalistes. L'état des lieux en France,
colI. Communication et civilisation, 2000, p. 218-224.

L 'Harmattan,

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confins du champ politique8. Force est de constater que les journalistes ne sont pas les seuls acteurs sociaux ayant concouru à la sociogenèse du phénomène Le Pen et en établir une liste exhaustive ne suffirait pas à la comprendre car il faut restituer les interactions entre eux. La précipitation à répondre à la rituelle question « à qui la faute? », dans une logique intellectuelle calquée sur la procédure judiciaire (crime, accusé, procureur, avocat, magistrat, jugement, coupable, innocent, faute, sanction), constitue un obstacle majeur à une compréhension approfondie des choses (ce qui ne veut pas dire de négliger les procès stricto sensu, judiciaires, entre le FN et les médias)9. Malgré l'impression d'un sésame enfin révélé, il ne s'agit ici que d'apporter une pierre supplémentaire (un « pavé» en deux étapes...) à l'édifice de l'explication d'une réalité socio-politique qui marque le débat public français depuis plus de vingt ans. Il est en effet impossible de la comprendre sans intégrer dans le schéma explicatif des groupes sociaux différenciés (donc relativement autonomes les uns des autres) qui ne sont extérieurs aux succès électoraux du FN qu'en apparence. Le fait pour eux de ne pas appartenir formellement à la mouvance partisane et/ou de lutter sincèrement tout en espérant l'élimination définitive de ce parti hors du jeu politique (voire son interdiction administrative) n'enlève strictement rien à l'effet démonstratif. La pers~ective entamée ici est une invite - à la fois modeste et immodesteI - à ne pas cantonner le domaine de l'explication des votes à un dialogue intime entre électeurs et candidats, ainsi qu'à se déprendre tant du primat de la demande spontanée de représentation que du postulat d'une adhésion idéologique et programmatique des électeurs. L'énigme à élucider peut dès lors se décliner de plusieurs manières: la présomption d'extériorité des journalistes par rapport à cette réalité socio-politique se vérifie-t-elle concrètement? pourquoi les bonnes intentions vertueuses affichées par les journalistes n'ont-elles pas été efficaces pour re-marginaliser le FN? est-il envisageable que des actes motivés par les meilleures intentions du monde aient pu entraîner des effets imprévus opposés aux buts explicitement visés? quels sont les enjeux (expressifs et
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9 « MEDIA CULPA.Le Pen au second tour, à qui la faute? On interpelle les journalistes. Ils en auraient fait trop. Ou pas assez... », E. Vibert, Médias. L'info sur l'info, na 2, juin-juillet
2002,
ID

G. Derville, Le pouvoir des médias. Mythes et réalités, PUG, 1997, p. 109-113.

p. 38.

1. Bouveresse,

Bourdieu,

savant & politique,

Agone, 2004, p. 68.

8

autres) lors des échanges publics entre J.-M. Le Pen et les journalistes? comment se fait-il que des relations conflictuelles, avec parfois une violence verbale inouïe, aient perduré au-delà de quelques secondes? les invectives publiques sont-elles compatibles avec des formes de coopération plus discrètes? etc..

Les circonstances du choix d'objet
Les lecteurs se diront peut-être que l'auteur n'est pas un spécialiste du FN déjà répertorié comme tel, que sa compétence présumée ne va donc pas de soi; mais le statut d'expert patenté peut engendrer, comme on le verra, des effets pervers peu propices à la découverte. On sait en outre qu'en matière de choix d'objet il n'y a pas d'immaculée conception. L'origine de mon intérêt personnel pour le phénomène Le Pen se trouve dans la rencontre, en 1985, entre une suggestion professorale de faire un mémoire de fin d'études à base d'entretiens semi-directifs avec des électeurs et l'écho que cela a suscité chez moi du fait ~ue je suis originaire d'une commune proche de La Trinité-sur-mer 1.Outre le fait que le leader du FN a passé son enfance et sa jeunesse dans cette commune littorale du Morbihan, il s'y était présenté comme candidat lors d'une élection législative partielle en décembre 1983, dans la foulée des scrutins partiels de Dreux (septembre) et d'Aulnay-sous-bois (novembre). Ce scrutin avait été provoqué par la démission du député devenu sénateur, Christian Bonnet (UDF-PR),ancien ministre de l'intérieur de Raymond Barre (1978-1981), dont c'était le fief inexpugnable. J.-M. Le Pen y avait obtenu 12% des suffrages exprimés dans la circonscription et 51% à La Trinité-sur-mer. Bien qu'étudiant très peu argenté à l'lEP de Lyon à l'époque, j'avais fait le voyage exprès pour aller voter. Son score avait surpris les commentateurs autorisés et entraîné l'idée, «évidente» mais fausse, que la zone, avec peu d'immigrés, ne pouvait qu'être acquise au « gars du pays ». Plus prosaïquement, j'avais pensé (à tort) que réaliser des entretiens ne poserait guère de difficultés pratiques. Cet ancrage m'a sans doute, de façon longtemps inconsciente, incité à ne pas considérer J.-M. Le Pen de trop haut ou de trop loin; certains habitants du pays d'Auray, faisant partie ou non de ses soutiens, avaient en effet tendance à le ré-humaniser en
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1. Le Bohec, Des électeurs

de M Le Pen, mémoire
1986, 96 pp..

de diplôme, Institut d'études

politiques

(lEP) de Bordeaux,

dir. par B. Lacroix,

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ne le prenant pas vraiment au sérieux (exagération, idiosyncrasie, folklore) et ricanaient de voir les Parisiens se faire bêtement duper par ses élucubrations, billevesées et rodomontades d'incorrigible chenapan. .. Par la suite, j'ai consacré mon mémoire de DEAà l'analyse du phénomène Le Pen, « publié» un article sur le sujet et une note de lecture, tous deux dans la revue de laboratoire (littérature grise) que j'avais créée à Rennes12; c'est à cette occasion que j'ai commencé à m'intéresser aux relations Le Pen/journalistes. Ces deux volumes ne sont donc pas étrangers au parcours de l'auteur; ils présentent le résultat d'analyses débutées il y a quinze ans, interrompues pendant neuf ans (1992-2000) par d'autres investissements: thèse de doctorat sur les relations édiles-Iocaliers (1994)13, articles et colloques sur d'autres sujets, publication de deux premiers livres (1997, 2000), etc.. Au moment de m'y remettre, j'ai été (agréablement) surpris qu'elles n'avaient pas été exploitées par d'autres (éventuellement en mieux que je ne peux le faire). Du coup, l'étude présentée ici revêt un caractère d'originalité et d'innovation demeuré intact. Son but étant seulement de contribuer au progrès des connaissances, l'importation de critères d'évaluation autres que scientifiques, bien que hautement prévisible, serait donc farfelue. Je ne révélerai pas le(s) parties) politiquees) dont je me sens proche; ce ne sont pas des partis classés à l'extrême droite. Je peux juste indiquer que je n'ai pas «viré ma cuti» depuis que je suis venu voter en décembre 1983 contre J.-M. Le Pen. À cela, il faut immédiatement ajouter deux choses. D'abord, il faut rester prudent concernant les conclusions à tirer de ce genre de « coming out» car le risque est de se contenter d'apprécier le travail présenté en fonction de cette unique opinion subjective: pour les lecteurs proches du FN, ce ne peut être qu'un livre détestable; pour les opposants à ce parti, il serait à encenser a priori. En réalité, son contenu se situe par rapport aux débats internes aux sciences sociales: je peux être en désaccord avec un savant, un homme politique ou un journaliste, tous opposants sincères au FN, simplement parce que leurs explications ne sont pas
12 J. Le Bohec, Le phénomène Le Pen. Une analyse de science politique, mémoire de DEA d'études politiques, Université de Rennes 1, dir. par É. Neveu, 1988,313 pp.. 13 1. Le Bohec, Le « rôle démocratique» de la presse locale à travers l'étude des rapports entre élus municipaux et localiers, Thèse pour pour le doctorat de science politique, dirigée par Erik Neveu, Université Rennes 1, 1994,970 pp..

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scientifiquement satisfaisantes. Cela suppose deux conditions: que l'on estime possible et souhaitable de faire œuvre de science sur un tel objet, potentialité à évaluer sur pièces et non en adoptant une position de principe (anti-scientifique ou anti-sociologique); que l'analyse contrôlée du chercheur revêt une valeur sociale au moins aussi élevée que le témoignage d'acteurs à la fois «juge et partie» délivrant leur vérité intéressée comme parole d'EvangileI4. Ma motivation est donc à 99% liée à l' intérêt (de carrière) de montrer la pertinence de ma grille d'analyseI5. Je n'escompte pas grands effets sociaux ou politiques de cette publication (ni gains financiers d'ailleurs...). Je ne me sens nullement obligé non plus de me dédouaner de ce choix d'objet (assurément louche) en multipliant les preuves de bonne volonté anti-FN, comme pour sur-compenser un quelconque déshonneur ou passé honteux. Ce qui s'est passé au fil du temps, facilité par une interruption de dix ans, c'est de facto une emprise de plus en plus ténue de ma subjectivité sur mes efforts intellectuels. D'ailleurs, quand on est plongé dans les données empiriques, les tentations normatives paraissent dérisoires et décalées. En outre, deux aspects m'ont sans doute préparé sans le vouloir à mieux comprendre le personnage et le phénomène éponyme tout en évitant de céder à l'obligation sociale et morale de contre-stigmatisation: (1) hormis le fait d'être fonctionnaire, donc fainéant, invirable, surnuméraire et aux ordres de M. le ministre..., il se trouve que je ne fais pas partie de l'un des groupes parmi les plus souvent stigmatisés par J.-M. Le Pen (immigré, juif, homosexuel, journaliste, sidéen, franc-maçon ou musulman) ; (2) je partage, toutes choses inégales par ailleurs (génération, fortune, opinions, habitus), certains traits de sa trajectoire sociobiographique (voir chapitre 1 du volume 1). Je suis néanmoins à peu près conscient que la posture distanciée mais pas aseptisée, peu probable dans le monde social ordinaire, à laquelle je suis arrivé peut paraître calamiteusement prétentieuse à autruil6.

Pour Alain Duhamel, le rôle de la presse ne fait pas partie des causes des votes Le Pen (Le cinquième président, Gallimard, 1987, p. 177 et suivantes). 15« L'existence d'un champ spécialisé et relativement autonome est corrélative de l'existence d'enjeux et d'intérêts spécifiques », affirme P. Bourdieu (Choses dites, Minuit, 1987, p. 124).
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« Il [le chercheur] acquiert ainsi une posture particulière très différente des manières de
davantage portés àjuger qu'à comprendre », Daniel Gaxie, « Déni de la doxa », Revue française de science politique, vol. 44, n° 5,

voir de ses contemporains de réalité et dogmatisme octobre 1994, p. 904.

Il

Je n'ai pas soumis le tapuscrit aux acteurs sociaux étudiés avant la publication, j'ignore donc comment il va être reçu et perçu. Je me suis efforcé, n'ayant pas l'intention de devenir un spécialiste exclusif du phénomène Le Pen et disposant de la possibilité de laisser la terre brûlée après mon passage en faisant un livre à sensation, de trouver un juste milieu entre compréhension et explication, entre prise en compte des raisons et mise au jour des causes. Je ne ressens donc pas de culpabilité ou de fascination particulière; je conteste par exemple certains «dons» ou « talents» extraordinaires que certains opposants sincères attribuent non sans ambiguïtés à J.-M. Le Pen: en effet, lui octroyer généreusement la paternité charismatique de ses scores électoraux ne permet-il pas de s'exclure de toute implication? Pour moi, c'est juste un sujet comme un autre et je passerai à autre chose une fois que j'aurai apporté l'écot (1' écho) que je crois utile. Les enquêtés, quant à eux, pourront être doublement déçus: de ne pas avoir réussi à instrumentaliser le chercheur à leurs propres fins; de constater que le chercheur ne découvre rien de plus que ce qu'ils savaient déjà en plus précis. Mais les « acteurs engagés dans l'action» ne sont cependant pas les mieux placés pour « apercevoir les causes qui les font agir », affirmait Emile Durkheim. Les protagonistes disposent d'un savoir, mais celui-ci reste très dépendant de la défense partiale de leurs actions passées, de leur image sociale et de la position occupée: projections subjectives, partis pris, juge et partie, défense d'intérêts collectifs ou individuels, croyances et routines incorporées, réflexivité inexistante ou partielle, absence de méthodologie et d'intérêt à la découverte.

Le fond et la forme
Les particularités formelles de ce tapuscrit en deux étapes peuvent être résumées ainsi: volumineux et peu linéaire, voire distrait par des digressions où il s'agit de mieux situer le propos par rapport aux autres travaux savants. Cela peut gêner les lecteurs. Sur le plan quantitatif, le nombre de pages, susceptible de rebuter à une époque de goût pour la lecture rapide et de fortes contraintes commerciales dans le milieu de l'édition, est dû à deux éléments: le souci d'apporter la preuve matérielle de ce qui est avancé tout en donnant la possibilité aux lecteurs d'évaluer par eux-mêmes mes interprétations; la quasi absence de travaux antérieurs sur ce thème, ce qui n'est pas de mon fait et m'a obligé à défricher un terrain 12

encombré sur deux décennies. Sur le plan qualitatif, la forme d'exposition est caractérisée par le souci de mettre en place une grille d'analyse capable de rendre compte de la diversité, de la complexité et de l'évolutivité des situations. C'est pourquoi une organisation analytique a été préférée à un récit linéaire, de type chronologique, biographique, médiologique, ou autre. Il peut s'ensuivre une impression d'absence de fil conducteur, mais il s'avère impossible de dégager une thèse simple et une progression claire quand les données empiriques interdisent toute généralisation hâtive donc abusive. Il serait également présomptueux de vouloir tout dire simultanément en quelques sentences alors que la mise au jour des structures de l'interdépendance entre les protagonistes exige précision, décantation et outils conceptuels idoines. En outre, le lecteur sera peut-être décontenancé, voire irrité, par la transcription verbatim des propos enregistrés lors d'entretiens, d'échanges télévisés ou de discours. Le but est de rester proche des propos réels, même parcourus des inévitables scories de l'expression orale: hésitations, lapsus, fautes, oublis, interruptions, etc.. Lien entre contraintes d'euphémisation du discours et situation d'enquête (hésitations, bafouillages). Erreurs et oublis prouvant que la mémoire n'est pas infaillible. Lapsus révélateurs mais parfois ardus à interpréter. Les échanges questionsréponses (Q/R) sont reproduits autant que possible: ils montrent le chercheur en action, avec ses propres imperfections, et permettent de mieux comprendre les propos des enquêtés: l'enquêté s'est-il contenté de dire ce que l'enquêteur souhaitait entendre? C'est pourquoi les extraits insérés au fil des pages ne sont pas arrangés et intégrés à des phrases de l'auteur; ils sont mis en exergue avec plusieurs phrases successives pour mieux faire partager aux lecteurs le sens du propos et lui permettre de contrôler mes inductions. Cette manière de faire ne vient pas en contradiction avec les règles scientifiques; c'est une façon de faire comme une autre, préférée afin de ne pas lisser les phrases, ce qui aurait risqué de les travestir17. Elle est certes en décalage avec les habitudes journalistiques consistant à les corriger, à les « monter» avec un risque élevé de déformation, à les sélectionner en ne gardant qu'une infime partie ou à demander aux énonciateurs une relecture conforme. Cette transcription « brute de décoffrage» n'a pas pour objectif de se lancer dans des analyses linguistiques ou de
17

P. Bourdieu

(dir.), La misère du monde, Seuil, 1993.

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ridiculiser les interactants... L'inconfort de lecture est compensé par la multiplicité des éléments probants, la richesse et l'authenticité des propos tenus (bien que je n'aie pas toujours réussi à éviter la « langue de bois »). Elle s'inscrit dans le cadre d'une enquête de terrain: or, à quoi servirait-il de prétendre se fonder sur des data si c'est pour intervenir après coup sur celles-ci pour les modifier ?18 Elle peut aussi être comprise comme un choix formel destiné à marquer la rupture avec les pratiques ordinaires. De plus, la décision de s'exprimer parfois à la première personne du singulier s'explique par une précaution de méthode consistant à faire preuve de réflexivité critique et à établir des liens entre la recherche et l'auteur, qui n'est pas en suspension par rapport à l'objet. Mais ce n'est pas parce qu'on dit «je» que l'analyse est irrémédiablement emprunte de subjectivisme et réductible à une simple opinion personnelle parmi tant d'autresI9. Inversement, ce n'est pas parce que certains auteurs préfèrent ne pas faire état de leur propre ancrage personnel (trajectoire, opinions, dispositions, pratiques) que leur analyse, en s'effaçant derrière des formules impersonnelles plus ou moins hypocrites, possède nécessairement un niveau élevé de scientificité. Au contraire: en ne dévoilant rien de leur rapport à l'objet, ils peuvent plus aisément faire accepter leurs présupposés et masquer leurs insuffisances. Bien des fois, on a le sentiment que la discrétion faussement humble des auteurs, qui se drapent dans un confortable manteau doublé d'infaillibilité pontificale et de pharisaïsme (ostentation de la vertu vigilante), est destinée à occulter subrepticement les fragilités structurelles de leur schéma explicatif. Pourtant, des résultats probants doivent pouvoir résister à la connaissance du rapport du chercheur à son objet, sinon sa transcendance et sa pertinence méritent d'être sérieusement mises en doute. J'aurais également pu me pencher doctement sur les relations Le Pen/médias en m'adonnant à une sorte d'exercice de style décliné à partir d'une sous-spécialité20. Non seulement cette
18

L'appel

à la générosité

et à la charité argué par Michel Pinçon et Monique

Pinçon-Charlot

me paraît donc mal placé. Cf. M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot,

Voyage en grande

bourgeoisie. Journal d'enquête, Quadrige/PUF, 1997, p. 125-127. 19On substituera par exemple le couple sévère/gentil au couple vrai/faux: P. Marlières, « The Rules of the Journalistic Field », European Journal of Communication, 13 (2), 1998, p. 221. 20 Pour Arnaud Mercier, ce devrait être la « communication politique », mais les paradigmes en vigueur dans ce domaine ne sont pas adaptés à la mise au jour de la diversité des rapports d'interdépendance. Cf. A. Mercier, « Pour la communication politique », Hermès, cognition, communication, politique, n° 38, 2004, p. 70-71.

14

tradition n'existe pas, mais cette étude reste marquée par le but initial d'expliquer les votes. II est apparu indispensable en effet, consécutivement à des entretiens avec des électeurs et aux intuitions de B. Lacroix et d'Érik Neveu, d'intégrer ces interactions dans le schéma explicatif: « Qu'il suffise de constater sur ce point, et sans céder à je ne sais quel hyper-fonctionnalisme, qu'en enquêtant sur le sens de cette résurgence de l'extrême droite les professionnels de l'information contribuent à en accentuer la douteuse originalité et qu'en multipliant les occasions de la faire connaître ils en multiplient l'audience »21.Par ailleurs, pourquoi devrais-je nier mes dettes intellectuelles, qui sont aussi des preuves que les progrès scientifiques ne se font jamais par l'effort surhumain ou génial d'un seul, mais s'inscrivent dans un contexte cumulatif, interactionnel et collectif? À n'en pas douter, d'aucuns craignent d'abaisser leur crédibilité et d'être lus comme des ventriloques en en faisant état. Mais on pourrait tout aussi bien se gausser des savants qui tentent de faire croire qu'ils ont tout inventé à partir d'une table rase, de ceux qui évitent soigneusement de citer des auteurs qui ne font pas partie de leur clan ou qui occupent un rang subalterne, et de ceux qui, confinés dans l' empiricisme positiviste le plus ingénu, n'ont guère de dettes intellectuelles à faire valoir... Les articulations du plan

Pour atteindre cet objectif téméraire, il a fallu mettre au point un cadre analytique innovant car il est rarissime d'intégrer l'activité journalistique dans l'explication des faits politiques. Pour y parvenir, j'ai repris une grille élaborée antérieurement22; elle propose d'étudier les relations presse/politique en France comme des interactions entre des acteurs évoluant dans des secteurs sociaux relativement autonomes (les champs politique et journalistique) alors que l'habitude est d'englober ces deux catégories d'acteurs dans un cadre plus facile à mobiliser dans les luttes ordinaires: dénonciations morales et politiques des «connivences », par exemple. L'attention aux relations Le Pen/journalistes présente l'insigne intérêt de montrer des relations souvent conflictuelles qui
21

B. Lacroix, «Ordre politique et ordre social. Objectivisme, objectivation et analyse
», in Traité de science politique, dir. M. Grawitz et 1. Leca, PUF, tome l, 1985, p.

politique 56l.
22

J. Le Bohec, Les rapports presse/politique. Mise au point d'une typologie « idéale »,
colI. Logiques sociales, 1997, 254 pp..

L'Harmattan,

15

dérogent à l'image sociale habituelle des relations presse/politique, plutôt coopératives, avec une interpénétration des deux milieux (consubstantialité, liens incestueux, métaphores canines), voire l'approche simpliste d'une « manipulation» des uns par les autres. À l'origine, ce long compte rendu de recherche a été conçu sous la forme d'un seul volume composé de quatre grandes parties. L'éditeur a estimé que cela donnerait un livre trop épais; c'est pourquoi le tapuscrit a été scindé. La césure se situe logiquement à la fin de la deuxième partie. Après un chapitre faisant état des enquêtes effectuées, la première partie évoque les obstacles liés à la prise en compte des médias dans l'explication des votes Le Pen. Il s'agit ensuite de dévoiler les structures internes du phénomène afin de comprendre comment les journalistes y sont intégrés. La troisième partie, abordée dans le second volume, traitera du cadre des interactions pour mettre en lumière les structures sociales et mentales des diverses configurations de jeu. Enfin, le propos décortiquera le déroulement des échanges, parfois épiques et drôles, afin d'expliciter les moyens tactiques, réflexes et routines à l'œuvre, ainsi que les enjeux. Ce déroulé part donc des analyses les plus générales (obstacles à la recherche, penser les médias dans le phénomène) pour aller vers les plus détaillées (analyse des échanges), en passant par une étude des aspects intermédiaires (cadre et structures des interactions). Cette progression en entonnoir permet de montrer, par étapes (vingt chapitres au total), qu'il est impossible de comprendre les relations qui se nouent entre les protagonistes en focalisant uniquement le regard sur les propos échangés artificiellement isolés du contexte (comme on tend à le faire dans des approches de communication inter-individuelle, psychologie, analyses internes de contenu, ethnométhodologie, interactionnisme symbolique, sémiologie politique ou pragmatique du langage). Le fait que J.-M. Le Pen ne se soit quasiment exprimé que par le biais journalistique durant l'entre-deux tours de l'élection présidentielle 2002 est tout à fait révélateur. Son emploi du temps durant ces deux semaines d'effervescence a été facilement rempli par deux manifestations une série de journalistes français et étrangers sollicitant un entretien « exclusif». Illes a tous reçus. Pourquoi, alors qu'il est sans cesse stigmatisé par eux en tant qu'héritier plus que présomptif de « l'extrême droite» ? Serait-il masochiste?

(défilé et discours du 1er mai à Paris, puis meeting à Marseille) et

16

LA NÉCESSAIRE MISE À DISTANCE SOCIOLOGIQUE

1. Les enquêtes auprès des électeurs et des protagonistes 2. Les obstacles à la recherche scientifique 3. La reconnaissance par la dénonciation 4. Un objet impensable et indispensable 5. Les contraintes disciplinaires

« Mais euh, pour moi, euh, c'que j'peux admirer chez Le Pen, c'est toutes ses, ses actions, c'est, c'est les attaques qu'on a pu lui faire, comment il a pu tenir devant tout ça» . (A) «Les gens/ parce que y' aura beaucoup d' gens qui, qui iront voter pour Le Pen: il enquiquine tout I'monde, on va voter pour celui-là: hé ! hé ! hé ! C'est une partie de l'électorat aussi ». (J)
« J' sais pas si vous avez suivi "L 'Heure de vérité" de Le Pen?

- Oui, oui.

- Il avait quand même bien remis en place le deuxième journaliste... - Franz-Olivier Giesbert. - Oui, il l'avait assez bien remis en place à mon avis ». (A)

1

Les lettres correspondent

chacune à un électeur présenté page 42.

18

ette première partie n'est pas fréquente dans les restitutions écrites des travaux de recherche; le propos consiste en effet à exposer et explorer les obstacles de tous ordres qui se dressent sur le chemin d'une explication pertinente. L'auteur est supposé faire l'impasse sur ces aspects triviaux. Les remarques de méthode sont d'ailleurs souvent absentes, lapidaires, ou alors exilées en note discrète de fin de document, excepté dans les travaux d'inspiration ethnologique, où le chercheur se met plus souvent en scène. D'habitude, les lecteurs sont censés croire l'auteur sur parole, au vu des titres exhibés, du ton péremptoire et du vocabulaire intimidant. Il s'est néanmoins avéré impossible de faire comme si les conditions sociales de possibilité d'une recherche sur les relations entre J.-M. Le Pen et les journalistes allaient de soi. Sur ce thème, ni la construction d'objet ni le rapport à celui-ci ne sont évidents à trouver et à faire comprendre par rapport aux façons courantes de l'appréhender, où le normativisme domine outrageusement. Trois raisons majeures sont donc au principe de cette partie. En premier lieu, il faut parler des structures du phénomène Le Pen, caractérisées par le concours involontaire de certains journalistes et par la construction symbolique d'une réalité socio-politique à laquelle participent plusieurs catégories d'acteurs qui s'efforcent de lui donner une «définition». Le chercheur ne peut pas faire l'économie d'une analyse des formes symboliques de cette sociogenèse alors qu'elles font partie de son objet et le contraignent à des efforts de sophistication renouvelés pour avoir une chance d'atteindre un degré supérieur de distanciation et de compréhension. Cela veut dire aussi qu'on ne peut pas faire comme si les sujets étudiés n'étaient pas en concurrence avec les savants ni comme si ces tentatives d'explication étaient extérieures au phénomène. Ensuite, il s'agit de présenter les obstacles qui freinent la recherche d'une explication pertinente. Il y a quelque chose de fondamental qui se joue dans le fait que l'on puisse dire que ce tapuscrit, malgré ses défauts (longueur, digressions, redondances), a au moins le « mérite d'exister». Mais ces obstacles sont aussi des conditions de possibilité de la recherche: ils dessinent un paysage intellectuel et stimulent le chercheur. Cela veut dire que la chose n'est pas aussi évidente qu'on pourrait le penser; on sent bien qu'elle revêt un potentiel d'embarras élevé pour de nombreux

C

19

lecteurs, les mettant en porte-à-faux par rapport à leurs inclinations personnelles, ou au contraire en encourageant leurs préjugés négatifs à l'égard de la gent journalistique ou de J.-M. Le Pen, les renvoyant dos à dos. La perspective adoptée peut donc désarçonner: peu de points de repères simples pour savoir quoi en penser dans le cadre des luttes ordinaires; nulle part l'auteur ne suggère d'évaluer son travail en fonction de son opinion subjective, ne cherche de prétexte ou d'excuse en arguant du souci de bouter le FN hors du jeu politique au plus vite ou ne précise ce que les journalistes devraient faire ou pas, ni ne donne raison à certains et tort à d'autres. Il invite même ses lecteurs à ne pas le croire sur parole et à s'investir eux-mêmes psychologiquement dans la quête d'une explication plus convaincante qu'à l'accoutumée. Enfin, on y évoque les conditions sociales de possibilité d'une telle recherche. Le constat de départ, c'est que presque personne ne s'y était attelé avant. À partir de là, il a paru intéressant d'avancer plusieurs éléments susceptibles d'expliquer ce silence étonnant des chercheurs. L'hypothèse d'une censure n'est pas plausible. Peut-être y a-t-il de l'autocensure de la part de politologues soucieux de ménager leur propre accès aux médias, ce qui leur est d'autant plus nécessaire qu'il s'agit d'un moyen éprouvé pour contourner le jugement sévère des pairs et trouver une reconnaissance extérieure à l'univers savant (d'où une collaboration de ces politologues avec les sondeurs, les journalistes et les hommes politiques). Mais ce qui est le plus déterminant, ce sont les structures objectives du champ académique, qui rendent improbable le choix d'un tel objet d'étude et qui expliquent l'originalité de cette étude. Le premier des cinq chapitres de cette partie expose certains résultats des enquêtes auprès des électeurs et des protagonistes. Le deuxième évoque la prégnance de la posture normative dans la façon habituelle de parler du phénomène Le Pen, posture qui entrave le progrès scientifique en le subordonnant à des jugements de valeur et des soucis pratiques. Le troisième pose les premiers jalons de la démonstration visant à montrer l'implication polymorphe de journalistes qui ne sont ni extérieurs ni passifs. Le quatrième présente les conditions sociales et intellectuelles qu'il faut réunir pour s'intéresser aux relations Le Pen/journalistes. Le dernier aborde spécialement le contexte académique, ce qui permet de comprendre pourquoi il est peu probable que l'on s'intéresse avec rigueur à ces interactions.

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1. Les enquêtes auprès des électeurs et des protagonistes
DE QUELLES MANIÈRES DES ÉLECTEURS ONT-ILS PERÇU LES ÉCHANGES ENTRE J.-M. LE PEN ET LES JOURNALISTES À LA TÉLÉVISION?

'est grâce à une transformation durable de la structure d'offre politique en France que certains électeurs, pour des raisons et des causes variées, ont pu se tourner vers la marque Le Pen/FN à l'occasion du dépôt discret d'un bulletin dans une ume, ce qu'ils ne pouvaient faire avant la légitimation médiatique paradoxale dont ce parti a bénéficié. Autrement dit, on a affaire à une situation où voter FN est devenu « utile» (politiquement et symboliquement) et où des électeurs se sont saisis de l'occasion pour faire savoir leur malaise social particulier en votant pour une marque et un homme politique qui semblent déranger les « privilégiés ». Pour reprendre une formulation déjà employée (auto-citation): «Dans le secret de l'isoloir et sans avoir de comptes à rendre, glisser un bulletin FN dans l'ume au nez et à la barbe de tous les "bien-pensants" leur offre une occasion rare de faire connaître leur malaise personnel et d'''enquiquiner'' tous ceux qui ne semblent pas vivre les mêmes difficultés. Dans ce contexte, le contenu du discours scandaleux ne sera pas vraiment examiné par eux. Les réactions indignées et vertueuses qui s'ensuivent seront invariablement interprétées comme un acharnement et le slogan "Le Pen dit tout haut ce que les gens pensent tout bas" se révèle connoté

C

de façon inattendue, l'aspect tactique comptant plus que le contenu» 1. Autrement dit, les réactions indignées des élites justifient ex-post le contenu des déclarations provocatrices de J.-M. Le Pen aux yeux des électeurs:
« Ce sont des manœuvres justement pour écarter monsieur Le Pen, quand on fait ressurgir des problèmes qui sont des vrais problèmes, style immigration euh le chômage, l'économie et que les autres partis abordent aussi mais c'est plus ou moins nuancé, quoi. Et puis, Le Pen, Le Pen est un... comment un... il gêne, c'està-dire qu'en France la politique est faite d'une façon. Quand quelqu'un veut la changer, on essaie de le, de l'éliminer. Peut-être un jour, ils vont l'éliminer dans un attentat, un truc comme ça ». (B) « bon qu'est-ce que vous voulez?, i, i faudrait reprendre absolument tout c'qu'on dit contre lui. Parce qu'il faut bien vous dire quelque chose: y'a quand même quelque chose qui doit gêner... ». (F) «Maintenant [grâce au 21 avril 2002], les journalistes réfléchiront à deux fois avant d'écrire n'importe quoi sur les gens qui votent FN»2.

Le contenu scandaleux, quant à lui, est mis sur le compte de l'exagération normale dans le milieu politique3, du simple moyen tactique destiné à atteindre une fin ou encore d'un trait psychologique inné. Il est en quelque sorte excusé à partir du moment où les objectifs sont atteints: faire parler de soi et de sa marque partisane, susciter l'indignation morale, obliger ses adversaires à prendre position par rapport à soi, continuer à exister dans le champ politique. En conséquence, Philippe Alexandre et Patrick Poivre s'avèrent assez candides:
« Quel est l'objectif [d'un dispositif législatif qui réprimerait les propos à relents racistes] ? C'est de montrer aux Français, à ces nombreux Français, qui votent pour le FN,en croyant que c'est un parti comme les autres, que c'est un parti sans danger pour euh la République dans laquelle ils vivent et dont ils sont après tout les enfants» 4. « P. Poivre: cela dit, très franchement, vous ne les aimez pas beaucoup, les musulmans?

- lMLP
1

: Comment

ça ?

1. Le Bohec, « Analyse d'entretiens. Pour une refondation de l'explication des votes FN»,

Mots. Les langages du politique, Presses de Sciences Po, na 58, mars 1999, p. 143. 2 Adrien, cité par P. Duret, Les larmes de Marianne. Comment devient-on électeur du FN ?, Armand Colin, 2004, p. 151. Quant à elle, Nonna Mayer a eu bien raison de suggérer que les électeurs votent d'abord pour le personnage pour la réédition mise à jour de son livre: N. Mayer, Ces Français qui votent Le Pen, Flammarion, septembre 2002. 3 « Vous savez, quand on veut démolir un adversaire, on essaie de trouver des arguments qui sont pas toujours euh valables» (J) 4« Dimanche soir», France 3,15 septembre 1996.

22

- PP : Sur le fond de votre pensée.
- lMLP: Mais j'en ai tout plein autour de moi! Je m'étonne de ne pas voir là un certain nombre de musulmans français... [les harkis] »5.

C'est sans doute par réflexe et peut-être sous le choc qu'Olivier Mazerolle, le 21 avril 2002 à vingt heures cinq, demande à J.-M. Le Pen pourquoi les électeurs l'ont choisi, comme s'il n'allait pas donner une explication favorable à sa cause:
« Quelle analyse, qu'est-ce qui selon vous a amené les Français à vous placer en deuxième position? »6.

De plus, Arlette Chabot devait-elle s'attendre à ce que Carl Lang (FN) abonde dans son sens?
« Quand vous voyez en une semaine à la fois les églises, les syndicats, le patronat, euh toutes les institutions, au fond, les jeunes dans la rue, qui manifestent, vous vous sentez pas, franchement, un peu seul? »7.

De plus, les journalistes s'avèrent maladroits quand ils se posent en défenseurs des acteurs politiques dominants. Exemple:
« lMLP: Moi je crois qu'on ne respecte que ce qui est respectable. Quand un, un gouvernement, quand un État, quand une classe politique est accablée quotidiennement! - M. Chirac, M. Juppé ne sont respons/ euh respectables? sont accablés de poursuites judiciaires pour des faits - Ils ont la légitimité, ils ont la légitimité du peuple: - lMLP: moralement gravissimes. - les élections! - lMLP: Oui, mais on peut avoir la légitimité du peuple et en même temps avoir commis des actes délictueux! »8.

- lMLP : Écoutez,je je constate que les partis qu'ils dirigent et dont ils font partie

La surprise des maires en avril-juin 2002 face à l'ampleur des votes Le Pen, alors qu'on les magnifie souvent en leur prêtant la qualité d'être proches de leurs concitoyens, confondant proximité spatiale et proximité sociale, illustre l'un des mécanismes à l'origine des votes: le défi aux élites, fussent-elles locales. Ceci dit, le but de ce chapitre n'est pas d'épuiser tout ce qui peut être retiré du contenu des entretiens, ni d'achever l'étude de la perception du

traitementjournalistique du FN, mais de livrer un éclairage ponctuel
5 « Débat Tapie-Le Pen », TF1, 8 octobre 1989. 6 Soirée électorale, France 2, 21 avril 2002. 7 « Mots croisés », France 2, 29 avri12002. 8 O. Mazerolle ou C. Defrain, « Grand Jury RTL-Le Monde », RTL, 18 février 1996.

23

qui invite à une nécessaire réflexion sur la question (qu'il faudrait approfondir avec des données supplémentaires).

« Il enquiquine tout l'monde »
Les électeurs interrogés trouvent donc une sorte de vengeance symbolique et indirecte à constater que les élites politiques, journalistiques, intellectuelles, etc., sont dérangées dans leur confort intellectuel par quelqu'un qui n'est pas né avec une cuiller en argent dans la bouche, qui n'est pas un fils de bour~eois passé par les écoles de technocrates, qui ne se laisse pas faire, qui tient tête, qui ne se résout pas à la place qui lui est assignée par les structures de la société10. Bref, le «cave se rebiffe », avec sa faconde et ses penchants de petit-bourgeois ascendant (hésitation entre hypo- et hyper-correction linguistique )11.À plusieurs reprises, comme sur France 2 le 16 mai 2002, les journalistes (Olivier Mazerolle et Gérard Leclerc) se sont adressés à lui sur le mode de « m'enfin, soyez raisonnable! », sous-entendant que ses prétentions restent ridicules, même après sa présence au second tour de l'élection présidentielle. Dans un éditorial publié entre les deux tours de l'élection présidentielle de 1988, Serge July (Libération) connaît un accès de vérité quand il note l'importance de l'itinéraire biographique du leader du FNdans la sociogenèse du phénomène:
« Le machinisme politique de Le Pen, avec son franc-parler, sa gouaille, sa biographie de bagarreur aux mains sales, tranche face à des hommes au langage et à l'attitude aussi empesés que ceux d'un Balladur. Le ministre d'État n'est pas spécialement en cause, mais il symbolise de manière presque caricaturale cette noblesse 90uvemementale de droit divin, qui a perdu sa légitimité au fil des années de crise» 2.

Écoutons cet enquêté, qui se reconnaît dans J.-M. Le Pen parce qu'il « enquiquine tout l'monde »13:
9

10 « [dans la population] il y a une intuition globale de la personne en tant qu'elle est porteuse de style de toute fraction de classe », P. Bourdieu, Questions de sociologie, Minuit, 1984, p. 91. Il « Ce qui s'exprime dans l'habitus linguistique, c'est tout J'habitus de classe dont il est une dimension, c'est-à-dire, en fait, la position occupée, synchroniquement et diachroniquement, dans la structure sociale », P. Bourdieu, Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques, Fayard, 1982, p. 85. 12S. July, « La contestation lepéniste », Libération, 26 avril 1988. 13 Dans un travail réalisé par une étudiante, à la question «pourquoi ces dénonciations réitérées n'ont-elles apparemment eu aucun effet sur l'électorat? », n'entrevoit pas cette

Je remercie Erik Neveu pour avoir subtilement attiré mon attention sur cet aspect.

24

« On voit bien d'après les contacts, des gens qui en parlent, qui / c'est plus... si vous voulez, c'est / i s'passe toujours un peu le phénomène du, du challenger, si vous voulez. Les gens/ parce que y' aura beaucoup d'gens qui, qui iront voter pour Le Pen: il enquiquine tout I'monde, on va voter pour celui-là: hé ! hé ! hé ! C'est une partie de l'électorat aussi ». (J)

Un autre enquêté développe la même idée; pour lui, voter Le Pen sert à « agacer» les autres partis politiques et il se demande tout haut s'il faut continuer dans cette voie afin de susciter un encouragement ou une désapprobation de la part de l'enquêteur:
« Est-ce que nous avons intérêt à conforter le mouvement Le Pen pour, pour faire réfléchir les autres et donner une nouvelle direction à la France ou alors pour le laisser comme ça ? Comme on dit en breton: "kisser". Vous parlez pas I'breton? - Un p 'tit peu. - Ça veut dire exciter, quoi. Comme on pousse un chien après I'bétail, pour les ramener, hein? Pour, pour agacer les autres et que ça s'arrête là. Je crains qu'y'a beaucoup de gens qui pensent ça. Je crains! ». (E)

À rebours du sentiment général selon lequel on connaît déjà fort bien les électeurs de J.-M. Le Pen et leurs motivations et qu'il n'y a pas à y revenir, les chiffres sur lesquels se basent les politologues et les journalistes (tirés des sondages commerciaux) s'avèrent au mieux insuffisants, au pire constituent un obstacle supplémentaire14. Le choix d'une méthode quantitative (par quotas alors que l'on ignore quels sont les critères de représentativité pertinents pour la population étudiée) vise à produire des signes extérieurs et apparents de scientificité (les agrégats statistiques) plutôt que de la fiabilité empirique et de la profondeur dans l'analyse15. Dans ces conditions, un scoop de L 'Humanité qui se fonde sur une enquête qualitative, constituée de quinze entretiens réalisés avec des électeurs de Vénissieux (dont huit pour le FN), payée à la SOFRES Rar un député-maire communiste (André Gérin), est-il fort rare 6. Comme pour s'en
éventualité. Cf. E. Achard, citée par Simone Bonnafous, « Jean-Marie Le Pen et les médias », in La question médiatique, dir. par Fabrice d'Almeida, Seli Arslan, p. 110.
14

On remarque une sorte de joint venture entre L'événement du jeudi et « l'institut CSA»

dans les années 1990. Exemple de « Une» : « Où il est démontré que si on continue comme ça le FN peut arriver au pouvoir» (27 juin 1991). En 1989, P. Poivre avait affirmé: «Alors, j'aimerais qu'on évoque d'autres, d'autres chiffres qui sont eux incontestables, il s'agit de de sondages, euh donc toujours le fameux sondage BVA/Paris-Match... » (TF1, 8 octobre 1989). 15 On n'apprend quasiment rien des électeurs du Pas-de-Calais et de Haute-Saône interrogés par une équipe de « Mots croisés» (France 2, 29 avril2002). 16 « Les motivations et les attentes des électeurs de la liste Front national à Vénissieux après les élections municipales de juin 1995 », SOFRES, septembre 1995, 57 pages.

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excuser, la rédaction du quotidien se sent obligée de se justifier (comme si ses «bonnes intentions» n'allaient pas de soi) face à cette étude osant s'intéresser à des électeurs ordinaires:
« L'institut de sondage a ensuite décortiqué ces dizaines d'heures d'entretiens individuels, restitué la parole des interviewés, pour en dégager des attentes et des motivations qui bousculent beaucoup d'idées reçues. La publication d'une telle étude est une première dans la presse française. Ce choix de L 'Humanité s'inscrit clairement dans une volonté de combattre le Front national, de le faire reculer, de contribuer à la construction d'alternatives progressistes... » 17.

Nombre d'erreurs cognitives et tactiques proviennent en effet d'agrégats sondagiers qui font croire que le capital politique personnel de J.-M. Le Pen, les déterminants sociaux des votes et les rapports non politisés aux votes doivent s'effacer au profit de l'artefact des «motivations », qui engendrent une explication par l'adhésion au discours et le vote d'enjeuI8. Il faut d'ailleurs voir tout ce que le rapport enchanté au discours écrit ou oral de plusieurs catégories d'agents sociaux (journalistes, hommes politiques, sémiologues, philosophes, etc.) doit au rôle pivot qu'il a dans leurs activités professionnelles respectives (écriture, enseignement, exégèse, etc.). Or cette inclination leur laisse croire fallacieusement qu'il en est ainsi pour le reste du monde social, d'où les croyances dans la magie du verbe et de la verve, les vertus persuasives ou les facultés performatives du langagel9. Un autre exemple de cette erreur de parallaxe se trouve dans l'édition du Monde, avec un appel en Une et une page entière à l'intérieur: un article tente de diviser l'état-major du FN et un autre est consacré à
17 L'Humanité, 26 octobre 1995. 18 Voir par exemple: P.-A. Taguieff

(interview), L'Express, 19 septembre 1996. Pourtant: «D'ailleurs, il [Adrien] connaît malle programme de Le Pen, il en ignore presque tout. Il imagine simplement que le leader du FN partage les mêmes positions que lui» (P. Duret, op. cil., p. 24) ; « En réalité, j'ai jamais lu le programme de Le Pen; si je l'avais lu, je sais pas si j'aurais voté pour lui» (Didier, cité par P. Duret, op. cil., p. 29). L'enquêté C suppose également que c'est plutôt l-M. Le Pen qui partage ses idées que l'inverse tout en s'instituant son porte-parole; dégoûté de tout, révolté contre son sort, il le voit comme un « gars qu'a d'la pogne », un futur chef qui lui donnera du travail et expulsera les immigrés. Un autre (D) associe les critiques, qu'il juge injustifiées, à son accord idéologique: « Parce que je trouve que les idées qu'il avance sont bonnes et que, surtout, parce qu'on le critique sur des points de vue qui ne sont pas justifiés». Le propos d'un autre (H) confirme cette interprétation: «j'ai voté indiscutablement parce que ses idées correspondent tout-à-fait à ce que je pense ». Concrètement, tout cela veut dire que la fiabilité des réponses récoltées par les instituts de sondage à travers des questions fermées est infinitésimale. 19 Voir par exemple: N. Weill, Le Monde, 26 avril 2002. Ou encore Yves Mény: « il sait parler à un électorat de gauche, populaire, ouvrier, avec éloquence, mais dans un langage clair et direct» (interview, Le Point, 3 mai 2002)

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un sondage « RTL-Le Monde» acheté à la SOFRES20:« Plus d'un Français sur deux d'accord avec les idées du Front national », mais sans que les journalistes ne s'interrogent sur le réalisme des pourcentages obtenus: les enquêtés connaissent-ils les propositions du FN sur la construction de l'Europe ou les critiques de J.-M. Le Pen à l'égard de l'UDF? les dirigeants du FN sont-ils tous d'accord sur les thèses que leur parti doit défendre? pourquoi avoir réuni les « tout à fait» et les « plutôt» d'accord en trahissant les réponses choisies par les enquêtés? combien de personnes contactées ont refusé de répondre au questionnaire? etc.. Bizarrement, ces sondages sont pris pour argent comptant malgré les effets de la technique utilisée21: questionnaire administré par téléphone ou en face-à-face, par exemple22. À noter que les limites signalées de ces sondages n'ont rien à voir avec le bidonnage (les sondeurs s'arc-boutent sur leur déontologie personnelle pour éviter de les voir en face). Elles viennent du fait que les sondeurs doivent conforter les intuitions de leurs clients (certitude que le premier tour de l'élection présidentielle 2002 ne servait à rien, par exemple )23.Dans ces conditions, il est singulier de voir que les agrégats fabriqués par les entreprises privées de sondages sont considérés comme dignes de foi et suffisants par des intellectuels et des journalistes de bonne volonté et foi, comme Jean Viard, Alain Bihr, Michel Soudais ou René Monzat, qui fondent leur réflexion et leur action anti-FN sur des bases scientifiques flageolantes, au risque de se fourvoyer et de préconiser des contre-

20 C. Chombeau, «La stratégie anti-droite ne fait pas l'unanimité au Front national », Le Monde, 3 avril 1996; P. Jarreau, «L'influence des idées du FN connaît sa plus forte progression depuis 1990 », Le Monde, 3 avril 1996. 21 Par exemple: Elisabeth Schemla, « Est-il interdit d'interdire? », L'Express, 19 septembre 1996. En octobre 1985, la rédaction du Monde voulait aussi voir dans l'effet Le Pen un « effet repoussoir» (A. Rollat, Le Monde, 17 octobre 1985) ; cela fait bientôt vingt ans que le phénomène Le Pen survit à ce sondage prémonitoire... En mai 1987, le même journal est bien obligé de constater sa pérennité tout en se rassurant à travers le constat de la mauvaise image du FN (et pour cause) : A. Rollat et P.-J. Truffaut, « L'effet Le Pen, toujours répulsif, pèse sur la vie politique », Le Monde, 6 mai 1987. 22 Ce qui fait qu'il est périlleux de s'appuyer sur les agrégats ainsi élaborés: « Or, différents sondages ont montré que depuis des années les votes FN se font plus sur l'adhésion au programme ou aux valeurs de ce mouvement que sur J.-M. Le Pen lui-même ou sa capacité à faire un bon président de la République », S. Bonnafous, art. cit., 1998, p. 28. 23 Carl Meuus, « Accélération de campagne », Le Point, 1cr mars 2002. Deux semaines plus tard, Pierre Giacometti (Ipsos-France) tentait de freiner l'ardeur des journalistes sur le second tour: «Questions sur un sondage », Le Point, 15 mars 2002. A. Duhamel, notamment, s'y voyait déjà... : « Chirac-Jospin: un duel télévisé au sabre », Le Point, 22 mars 2002.

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mesures inefficaces24. Un texte de N. Mayer publié par Le Monde mettant en évidence (une partie) des apories et des limites techniques suffit pourtant à insuffler un doute salutaire25. Dans ces conditions, il faut une certaine dose d'hypocrisie ou d'aveuglement pour tancer les politiciens tentés de se lancer dans la surenchère:
« En s'inspirant des propositions du Front national, la commission parlementaire témoigne de l'efficace pression exercée par J.-M. Le Pen, dont 330/0des Français "approuvent" aujourd'hui les prises de position sur les immigrés »26.

Il est en effet tout à fait singulier de voir une rédaction qui n'hésite pas à faire fi des critiques sociologiques adressées aux sondages commerciaux, pratique dont se méfiait l'ancien directeur Jacques Fauvet, se parer de vertu pour dénoncer la tentation électoraliste de certains élus27.

« J'pensais comme les médias »
Si les électeurs inscrits sont en mesure d'envisager ce vote en pratique à partir de 1982, c'est donc à la suite d'une modification structurelle (durable) de la couverture journalistique et de l'offre politique, où le FN a désonnais sa place au soleil, quand bien même cette présence est accompagnée de contestations intenses et fréquentes de sa légitimité démocratique28. Comme le rappelle Daniel Gaxie, il ne faut pas oublier la prise en compte de la conjoncture politique dans la perception médiate (et médiatisée) de la politique par les agents récepteurs29. L'éditorialiste attitré du Nouvel Observateur (Jean Daniel) témoigne de ces luttes lors de « l'affaire du détail» (le génocide des juifs comme « détail de
24 « Les sondages réalisés à la sortie des urnes sont effectivement sans appel. Selon eux, ... », M. Soudais, Le Front national enface, Flammarion, 1996, p. 75. 25 N. Mayer, « Les idées de l'extrême droite progressent-elles vraiment? », Le Monde, 2 juin 2000. 26 « La droite dans l'ombre du FN» (éditorial non signé engageant toute la rédaction), Le Monde, 17 avril 1996. 27 C. Chambraud et G. Courtois, « La majorité s'efforce de ne pas paraître prisonnière du FN », Le Monde, 19 avril 1996. Cet article présente une infographie qui mentionne en vis-àvis les noms des membres de la commission parlementaire sur l'immigration et le score du FN dans leur circonscription aux dernières élections législatives (mars 1993). 28 Cette cruciale année 1983 est escamotée, sans doute involontairement, par un journalisteécrivain de bonne foi (catholique) consulté comme expert: J.-C. Guillebaud, « Comment combattre le FN », Le Nouvel Observateur, 15-21 juin 1995. 29 D. Gaxie, « Une construction médiatique du spectacle politique? », La politisation, dir. par J. Lagroye, Belin, coll. Socio-histoires, 2003, p. 329.

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l'histoire de la seconde guerre mondiale» d'après un J.-M. Le Pen qui joue sur la polysémie et les connotations du mot « détail») :
« Le Pen vient de rendre un immense service à la société politique. Il s'est lui-

même exclu du minimum évident de consensus national

international - qui s'est depuis longtemps établi dans l'approche du phénomène nazi. Il est aujourd'hui l'objet d'un rejet manifeste alors qu'il était, hier encore, l'enjeu d'une secrète surenchère »30.

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et d'ailleurs

On observe ici la confusion - classique - entre constat et souhait. En outre, le faible intérêt des profanes pour la politique et la marginalité du FN depuis sa création en 1972 jusqu'en 1983 rendaient auparavant impossible l'option des électeurs en faveur de cette marque électorale (faute de candidats, mais pas seulement)31. N'étant pas reconnue et visible socialement, les électeurs n'étaient pas en mesure de la « distinguer» (au double sens d'apercevoir et de récompenser) : « Leur perception par ceux auxquels ils [les biens politiques] sont destinés dépend de leur diffusion, souvent, pour une part, de leur transformation par les journalistes et les autres commentateurs» confirme D. Gaxie32. Les propos sur les médias recueillis auprès de quelques électeurs l'ont été alors que le guide d'entretien ne contenait pas de question sur ce point et que je n'ai pas rebondi, ce que j'aurais d'ailleurs dû faire pour faire préciser leur pensée aux enquêtés et avoir plus de matériel; pour cette raison, les propos recueillis revêtent une grande valeur heuristique (absence d'imposition de problématique). Le premier enquêté est ainsi heureux de voir la façon dont J.-M. Le Pen a selon lui « remis en place» un journaliste pourtant au faîte de sa corporation:
« J'sais pas si vous avez suivi "L'Heure de vérité" de Le Pen? - Oui, oui. - Il avait quand même bien remis en place le deuxième journaliste... - Franz-Olivier Giesbert. - Oui, ill 'avait assez bien remis en place à mon avis ». (A)

Un autre estime que le traitement du FN par les médias n'est pas une mauvaise chose parce que cela lui fait de la publicité:

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J. Daniel, « Le Pen pris aux mots », Le Nouvel Observateur, 18-24 septembre 1987. À l'inverse, il serait erroné de parler en terme d'« implantation» ou d' « enracinement» du FN dès lors que de nombreux candidats se présentent dans de nombreuses circonscriptions. En effet, il peut très bien exister de nombreux votes sans aucun travail militant de terrain faute de troupes mobilisées, comme à Vénissieux en 1995 (L 'Humanité, 26 octobre 1995). 32 D. Gaxie, La démocratie représentative, Montchrestien, coll. Clefs, 1993, p. 23. 31

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« JLB: Comment vous réagissez aux condamnations des médias vis-à-vis de Le Pen? Le traitement, en général, qui est fait de, de.. du Front national? - Bon disons que... i faut bien s'dire que... tout ça... j'trouve ça injuste, si vous voulez. Mais dans un autre sens c'est positif aussi pour nous, faut pas... faut pas le dénier parce que ça nous fait de la publicité, hein? Quand vous voyez tous les attentats contre le Front national, etc. » (A)

Un autre enquêté pense que l'aspect « faits divers» des informations sur J.-M. Le Pen le place en situation de victime aux yeux de citoyens qui le découvrent:
« Combien d'personnes qui ne connaissent pas Le Pen? Par contre, le flash que vous regardez à la télévision, aux informations, c'est: un attentat contre Le Pen, un attentat contre les militants de Le Pen, etc. ; c'est sûr qui y'a des personnes qui disent: si Le Pen était si méchant qu'ça, pourquoi on lui fait tant d'misères? » (A).

Il est vrai que deux attentats du groupe armé clandestin Action directe, dissous en 1982, ont eu lieu le 14 octobre 1985 à la Maison de la Radio (Kennedy) et le siège d'Antenne 2 (CognacJay) pour protester contre les invitations de J.-M. Le Pen:
« Nous avions déjà pris position contre toute propagande raciste par les médias. Six mois plus tard, le service public se couche devant Le Pen» (communiqué d'Action Directe).

Voici comment F.-H. de Virieu y réagit:
« La bombe qui a explosé ici hier à l'aube n'aura eu que des conséquences matérielles. Nous n'avons pas cédé à l'intimidation et vous êtes ici ce soir comme prévu »33.

Au cours de l'émission « Face au public », J.-M. Le Pen a été pressé de questions sur des affaires impliquant des militants du FN3 . Un enquêté admire le leader du FN par le biais de sa résistance
psychologique face aux « attaques qu'on a pu lui faire »35 :
« Mais euh, pour moi, euh, c' que j 'peux admirer chez Le Pen, c'est toutes ses, ses actions, c'est, c'est les attaques qu'on a pu lui faire, comment il à pu tenir devant tout ça ». (A)

On remarque une sorte de conversion à un moment donné. Le jeune âge de l'enquêté peut laisser penser à une influence directe
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« L'Heure de vérité », Antenne 2, 15 octobre 1985. 34 G. Bresson et C. Lionet, Le Pen, biographie, Seuil, 1994, p. 430. 35 Un enquêté de P. Duret met l'accent sur l'assurance de ton de J.-M. Le Pen plus que sur le contenu: « Je sais bien que Le Pen est un peu baratineur, à ce niveau-là ils le sont tous, mais on s'accroche à ce qu'on peut. Il a l'avantage d'être sûr de lui» (P. Duret, op. cit., p. 41).

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de son entourage, mais c'est oublier que les groupes d'amis se constituent par affinités électives et non pas de façon aléatoire:
« Au Front national, pour moi..., en parlant du Front national, j 'pensais comme tout l' monde, j' pensais comme les médias. Le Front national, c'est ceci, c'est cela, comme tout le monde. Et puis euh voilà que, disons que le personnage Le Pen étant originaire de La Trinité, je le connaissais indirectement si vous voulez, et puis c'est surtout les on-dit qu'on disait sur lui étaient assez étonnants en sachant comment vivait cette personne. J'me suis dit: c'est quand même assez bizarre quand même, et euh comme dirais-je?.. euh il est passé à Auray, aux législatives d'Auray. J'ai été, j'étais avec deux copains. Bon, à l'époque, j'étais plus ou moins fervent Barriste... ». (A)

Il est donc primordial de recueillir et d'intégrer certains éléments biographiques qui permettent d'expliquer cette soudaine attraction pour les idées du FN. Mais poursuivons notre cheminement en lisant un autre entretien, où l'enquêté est sensible à une fidélité à des idées (au contraire de lui-même) :
« JLB: Et depuis, à quelles occasions vous avez voté pour Jean-Marie Le Pen? Euh... euh... il y a eu une élection partielle dans le Morbihan, où Jean-Marie Le Pen est venu, juste au moment où je prenais ma préretraite. JLB: En décembre 83. En déc... 83. Jean-Marie Le Pen est venu se présenter donc dans le pays d'Auray. J'l'avais connu déjà à l'école. C'était un camarade d'école, mais euh j'l'avais... je dirais euh... que je l'avais suivi a,u point de vue politique, c'est-àdire que comme tout le monde, mais sans plus. Etant ancien marin, vous savez, la politique et les marins, ça fait en général deux. Alors on n'a pas le temps de s'en occuper pendant la vie [professionnelle] et quand on arrive en congé ben ma foi on reste tranquillement chez soi... Mais à partir de ce moment-là, j'ai vu que les idées de Le Pen correspondaient tout à fait aux miennes, en ce sens que lui savait fort bien les exprimer. Ah ! Ah ! Or, je le connais, je sais que c'est un... garçon très droit; il a toujours été très droit... il a toujours été jusqu'au bout dans ses idées. Et il y a quelque chose qui m'a toujours plu, il faut que j'signale, c'est que j'ai connu J.-M. Le Pen pupille de la nation ». (F)

Pour cet électeur, la concomitance entre un événement biographique important (mise d'office en préretraite) et l'option possible pour le FN est flagrante. L'important est de s'interroger sur les raisons pour lesquelles il se met à « voir» les idées de J.-M. Le Pen alors qu'il affirme qu'il ne se rendait pas compte qu'il les avait avant. Cette vision qui tient de la révélation mystique suit une série de votes favorables au PS en 1981 (à la présidentielle et aux législatives), où il espérait que se crée une action gouvernementale (appuyée par un ministère de la mer dirigé par Louis Le Pensec) en faveur de la marine marchande française: lutte contre les pavillons de complaisance, diminution de la responsabilité juridique des

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commandants de bord. On remarque dans ce cas la rencontre inopinée entre des dispositions individuelles et un entrepreneur politique devenu visible publiquement (dans les médias) et sacralisé par les urnes en l'espace de six mois (Paris, Dreux).

« Le Pen a une façon de dire »
Écoutons un autre interviewé, particulièrement sensible à la forme énonciative utilisée par J.-M. Le Pen ainsi qu'à sa manière d'être vis-à-vis des journalistes; il est remarquable que ce soit cet aspect qui compte à ses yeux alors qu'il juge que la différence est ténue entre les divers partis:
« Quand on regarde "L'Heure de vérité", donc, quand ils ont reçu Jean-Marie Le Pen et quand on regarde le débat de ce soir, on se rend compte que sur le fond les choses ne sont pas très... y'a pas grande divergence, mais sur la forme, Le Pen a une façon de dire: je suis pas d'accord avec les autres. C'est tout. - C'est ça qui joue. - C'est ça qui joue euh... Le Pen a une façon de dire les choses, a une façon d'agir vis-à-vis des médias et des journalistes. - Est-ce que les attaques personnelles contre Jean-Marie Le Pen te touchent? - Oh ! Disons, au début j'avais... à l'époque, la première émission... faut voir quelle chose et quand. à chaque fois qu'Le Pen passe à une émission, à une émission d'télévision qui peut avoir beaucoup d'audience euh notamment la première "Heure de vérité", c'était le mercredi soir, il faut noter que mardi y'avait une attaque contre J.-M. Le Pen à propos des tortures en Algérie. Le mardi, "Libération" titrait comme première page: Le Pen tortionnaire... ». (B)

Il dispose d'un vote en déshérence, déçu par la droite symbolisée par R. Barre et par la gauche arrivée au gouvernement depuis environ quatre ans. Il proclame aussi un attachement à un ethos d'entrepreneur qu'il est difficile de déconnecter des déboires de son père représentant de commerce36 alors que son vote est apparemment déterminé par une adhésion programmatique :
« ... comment dirais-je, le principe de la libre entreprise, c'est-à-dire que les gens qui travaillent le plus gagnent le plus. [...] Moi je suis plutôt pour une système de gagnants quoi, style euh économie reaganienne ». (B)

On observe un lien entre son souhait explicite de diriger une entreprise et l'obligation de situer son avenir professionnel en référence négative au statut de son père. La « façon d'agir vis-à-vis des médias et des journalistes» lui offre une compensation
36 « Maintenant, il est payé à la commission; travaille pas, il a rien dans sa boîte» (B). plus il travaille, plus il gagne d'argent et s'il ne

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