L'industrialisation des émotions

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L'objectif de cet ouvrage est de questionner le postulat d'une nouvelle morphologie sociale incarnée par les "sociétés de l'attention" en réhabilitant l'inscription des techniques numériques dans les structures de la modernité. Quelles relations entretenons-nous au fond avec les outils numériques ? Comment et en quoi nous sollicitent-ils somatiquement par le prisme de techniques dites de "captation" de l'attention ? Quels sont les leviers de nos dépendances affectives aux communications numériques ? Quelles méthodes pour les étudier et réfléchir sur l'intégration de nouvelles normes ?
Publié le : vendredi 1 avril 2016
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EAN13 : 9782140005428
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L’industrialisation
Vers une radicalisation de la modernité ?
L’objectif de cet ouvrage est de questionner le postulat d’une nouvelle Fabienne M -J et Adrian S (dir.)
morphologie sociale incarnée par les « sociétés de l’attention », en
réhabilitant l’inscription des techniques numériques dans les structures
de la modernité. Les coordonnateurs de cet ouvrage, Fabienne
MartinJuchat et Adrian Staii, reprennent ici la thèse d’une « radicalisation de
la modernité » afn de proposer une autre lecture des transformations
actuelles. En particulier, une des formes de radicalisation interrogées
réside dans le traitement des émotions en tant que data au service de
logiques industrielles marchandes.
L’ouvrage réunit des textes rédigés par des chercheurs en sciences
de l’information et de la communication qui s’attaquent à déconstruire
la visée persuasive des discours, à interroger les logiques de production
des dispositifs et à appréhender leurs modes d’appropriation sensible.
Quelles relations entretenons-nous au fond avec les outils numériques ?
Comment et en quoi nous
sollicitentils somatiquement par le prisme de des émotions
techniques dites de « captation » de des émotions
l’attention ? Quels sont les leviers
de nos dépendances affectives aux
communications numériques ? Quelles
méthodes pour les étudier ? En quoi l’évidence des comportements
vis-à-vis des applications nous donne à réféchir sur l’intégration de
nouvelles normes, voire leur institutionnalisation ?
Fabienne Martin-Juchat est professeure des universités en sciences de l’information
et de la communication à l’université Grenoble Alpes et membre du Gresec. Ses
travaux portent sur la communication affective et les enjeux de l’inscription
corporelle et émotionnelle des technologies dans la société.Dans le cadre de ses
travaux, elle démontre en quoi le capitalisme, en connivence avec les TIC et afn de
perdurer, transforme les émotions en marchandises.

Adrian Staii est professeur des universités en sciences de l’information et de la
communication à l’Université Jean Moulin Lyon 3 et membre du laboratoire de
recherche ELICO. Ses travaux portent sur les techniques et les médias numériques
dans différents domaines (communication marchande, santé, éducation, etc.). Il
s’intéresse notamment aux logiques de développement des dispositifs numériques
et à leur ancrage à des transformations sociétales d’ampleur (mutations du
capitalisme, autonomisation sociale, etc.).
Illustration de couverture : Olga Yakovenko - Thinkstock.
ISBN : 978-2-343-08484-8
24,50 €
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L’industrialisation
Vers une radicalisation
de la modernité ?
Fabienne M -J
L’industrialisation des émotions
et Adrian S (dir.)









L’industrialisation des émotions
Vers une radicalisation de la modernité ?



Communication et Civilisation
Collection dirigée par Nicolas Pélissier

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre
1996, s’est donné un double objectif. D’une part, promouvoir des
recherches originales menées sur l’information et la
communication en France, en publiant notamment les travaux de
jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une
diffusion plus large. D’autre part, valoriser les études portant sur
l’internationalisation de la communication et ses interactions avec
les cultures locales.
Information et communication sont ici envisagées dans leur
acception la plus large, celle qui motive le statut d’interdiscipline
des sciences qui les étudient. Que l’on se réfère à l’anthropologie,
aux technosciences, à la philosophie ou à l’histoire, il s’agit de
révéler la très grande diversité de l’approche communicationnelle
des phénomènes humains.
Cependant, ni l’information, ni la communication ne doivent
être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.

Dernières parutions

Nicolas OLIVERI, Apprendre en ligne, Quel avenir pour le
phénomène MOOC ?, 2016.
Daniela ROVENTA-FRUMUSANI, Nicolas PELISSIER et Ioan
DRAGAN (dir.), Journalisme et transformations sociales : des anciens
aux nouveaux médias, 2015
Philippe J. MAAREK (dir), La communication politique des
Européennes de 2014 : pour ou contre l’Europe ? 2015
Cristina BOGDAN, Béatrice FLEURY, Jacques WALTER (dir.),
Patrimoine, création, culture. A l’intersection des dispositifs et des
publics, 2015.
Catherine GHOSN, Médiation télévisuelle et représentation de la
diversité, 2015.
Tourya GUAAYBESS (dir.), Cadrages journalistiques des «
révolutions arabes » dans le monde, 2015.
Fathallah DAGHMI, Farid TOUMI, Abderrahmane AMSIDDER
(dir.), Médias et changements. Formes et modalités de l’agir citoyen,
2015.
Hadj BANGALI CISSE, André-A LAFRANCE, Linda SAADAOUI (dir.),
Communication et sociétés en crise, Savoir y entrer ; pouvoir en
sortir, 2015.
Fabienne Martin-Juchat
Adrian Staii (dir.)










L’industrialisation des émotions
Vers une radicalisation de la modernité ?










































































































































































































































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-08484-8
EAN : 9782343084848
Remerciements


Cet ouvrage est le fruit d’une réflexion collective
initiée lors d’une journée d’étude organisée le 6
décembre 2013 par le laboratoire de recherche
GRESEC, à l’initiative de Fabienne Martin-Juchat
et Adrian Staii, avec le soutien du laboratoire
LIRE de l’université Stendhal de Grenoble.

Cette manifestation a bénéficié de l’appui
financier d’un Projet Exploratoire Premier Soutien
(PEPS) Interdisciplinaire porté par Yves Citton au
sein du PRES de Grenoble – CNRS intitulé :
L’économie de l’attention au carrefour des
disciplines.

Sans l’initiative d’Yves Citton, l’appui des
institutions mentionnées, le travail de relecture et de
mise en forme de Marianne Dubacq, cet ouvrage
n’existerait probablement pas.
Nous tenons à les remercier.

Introduction

Fabienne Martin-Juchat et Adrian Staii


Les médias et les techniques informatisées de
l’information et de la communication rythment la vie
des sociétés contemporaines en s’infiltrant dans toutes
les activités privées, professionnelles et publiques. Les
communications numériques s’appuient sur des
pratiques culturelles, tout en s’inscrivant dans les logiques
de la production industrielle qui cherchent à exploiter
et à susciter des conditions d’appropriation favorables
à l’élargissement des marchés et à l’écoulement d’une
offre abondante. La vie dans les « sociétés
numériques » contemporaines repose sur un maillage de
technologies qui sollicitent constamment l’individu et
l’incitent à communiquer, à se divertir, à travailler, à
acheter, à vendre, à consommer…

« L’économie de l’attention » propose un point de
vue particulier sur ces questions. Comme le remarque
Yves Citton (2013), ce courant s’est construit à partir
des travaux fondamentaux de Gabriel Tarde (1902),
Herbert Simon (1971) et Daniel Kahneman (1973), et
de l’ouvrage synthétique et programmatique de Georg
Franck (1998). L’expression attention economy devient
à la mode à l’occasion d’une polémique suscitée dès le
milieu des années 90 par une série d’articles et de
conférences que le publiciste Michael Goldhaber
consacrait à « un nouveau type d’économie » favorisé par les
techniques numériques. Dans l’un de ces textes,
Goldhaber affirmait :
7
Industrialisation des émotions et radicalisation de la modernité
« If the Web and the Net can be viewed as spaces
in which we will increasingly live our lives, the
economic laws we will live under have to be
natural to this new space. These laws turn out to be
quite different from what the old economics
teaches, or what rubrics such as "the information
age" suggest. What counts most is what is most
scarce now, namely attention. The attention
economy brings with it its own kind of wealth, its
own class divisions - stars vs. fans - and its own
forms of property, all of which make it
incompatible with the industrial-money-market based
economy it bids fair to replace. Success will come
to those who best accommodate to this new
real1. ity (Goldhaber 1996) »

Marque d’une société de l’abondance où le
marketing fait le produit et signe d’une société numérique en
gestation qui ne tardera pas de réinventer la
sollicitation continuelle, le texte de Goldhaber reste, à l’image
du courant dans son ensemble, étonnant par l’acuité de
certains constats et déconcertant par la banalité de
certaines analyses.

Si ce courant de pensée est moins affirmé en France
que dans le monde anglo-saxon, les questions qu’il por-

1 « Si le Web et Internet sont amenés à devenir des espaces dans
lesquels nous allons passer de plus en plus nos vies, les lois
économiques qui nous gouverneront doivent en être issues. Il s’avère
que ces lois sont assez différentes de ce que nous enseigne la vieille
économie ou de ce que suggèrent des formules comme « l’ère de
l’information ». Ce qui compte le plus est ce qui est désormais le plus
rare, à savoir l’attention. L’économie de l’attention apporte avec elle
sa propre forme de richesse, ses propres divisions de classes – les stars
vs les fans – et ses propres formes de propriété, toutes incompatibles
avec l’économie industrielle fondée sur l’argent et le marché qu’elle
risque fort de remplacer. Le succès appartiendra à ceux qui sauront
mieux s’adapter à cette nouvelle réalité » (Goldhaber, 1997, notre
traduction).
8
Industrialisation des émotions et radicalisation de la modernité
te et les notions qu’il contribue à forger ne sont pas
absentes du débat intellectuel et des discours politiques,
économiques ou médiatiques. Au contraire, leur place
est telle que l’on peut se demander, en reprenant une
interrogation formulée par Nicholas Garnham et
Bernard Miège au sujet de la société de l’information
(Miège, 2005, p. 59), si ces thèses ne participent pas d’une
idéologie dominante à l’heure actuelle qui voit dans les
réseaux et leurs capillarités médiatiques les vecteurs
par excellence d’une transformation généralisée qui
consacrerait une nouvelle morphologie sociale.

Dans un certain sens, l’idée d’une économie de
l’attention, telle qu’elle s’est forgée initialement dans le
monde anglo-saxon, sous-entend une rupture avec les
modalités de production de la valeur propres au
capitalisme industriel et avec les structures cognitives et
sensibles de la « modernité ». Elle rappelle ainsi
d’autres débats récents (ou plus anciens), comme ceux
suscités par les notions de société de l’information/de
la connaissance ou de postmodernité. L’idée d’une
mutation radicale, souvent étayée par la mise en avant des
transformations techniques considérables opérées ces
dernières décennies, se retrouve ainsi tacitement
évoquée (ou clairement affirmée) dans les prises de
position théoriques et dans les discours politiques et
managériaux inspirés par l’économie de l’attention.

Les sciences de l’information et de la
communication ont développé au fil du temps une connaissance
des logiques socio-économiques que prétend décrire
cette économie, des techniques et des pratiques
associées ou des discours qui les accompagnent. L’objectif
de cet ouvrage est de proposer une série de regards sur
des aspects ponctuels et pourtant saillants de
9
Industrialisation des émotions et radicalisation de la modernité
l’économie de l’attention : les différents textes réunis ici
s’attaqueront autant à en déconstruire la visée
persuasive et à analyser les discours qui y sont associés qu’à
interroger et à interpréter les réalités (logiques de
production, dispositifs, pratiques, etc.) dont cette
notion prétend rendre compte.

L ‘économie de l’attention joue ici plutôt le rôle
de prétexte dans la mesure où il s’agit de penser non
seulement avec elle et contre elle mais également
audelà d’elle tout en soulignant ce qu’elle ne permet pas
d’approcher. Quelles relations entretenons-nous au
fond avec les outils numériques ? Comment et en quoi
nous sollicitent-ils somatiquement par le prisme de
techniques dites de « captation » de l’attention ? Que
captent-elles ? Quels sont les leviers de nos
dépendances affectives aux communications
numériques ? Quelles en sont leurs significations
symboliques ? Quels liens sociaux construisent-elles ?
Quelles méthodes pour les étudier ? En quoi l’évidence
des comportements vis-à-vis des applications nous
donne à réfléchir sur l’intégration de nouvelles normes,
voire leur institutionnalisation ?

C’est parfois par sa présence, mais c’est le plus
souvent par son absence (ou plutôt par son élimination
critique), que cette notion permet de construire en miroir
la cohérence de notre argumentation à travers une
série de chapitres qui abordent des questions diverses et
dressent un tableau en apparence fragmenté.

Cette argumentation commence par questionner le
postulat de l’originalité des « sociétés de l’attention »
en réhabilitant l’inscription des techniques qui sont
10
Industrialisation des émotions et radicalisation de la modernité
censées fonder cette nouvelle morphologie sociale
dans les structures de la modernité.

Si l’économie de l’attention favorise la thèse d’une
rupture des régimes (émotionnels, cognitifs, etc.), les
coordonnateurs de cet ouvrage, Fabienne
MartinJuchat et Adrian Staii, se positionnent plutôt en
faveur de l’inscription de ces transformations dans le
mouvement de radicalisation de la modernité (Giddens,
1994). En effet, Adrian Staii s'intéresse aux mutations
actuelles des médias numériques et des TIC en relation
notamment avec des transformations sociétales, ce qui
l'amène dans ses travaux à discuter régulièrement les
continuités et les ruptures dont les évolutions
techniques peuvent être le signe ou le catalyseur (Staii,
2013a, 2013b, 2014, 2015).

Dans le cadre de ses travaux, Fabienne
MartinJuchat démontre en quoi le capitalisme, en connivence
avec les TIC, transforme les émotions en marchandise
afin de se renouveler. En effet, l’une des formes de
radicalisation de la modernité réside bien dans le
traitement des émotions comme « données » (data) au
service d’un nouveau capitalisme basé sur leur
industrialisation (Martin-Juchat, 2008, 2014, 2015).

Dans le premier chapitre, Adrian Staii, en
s’appuyant sur les travaux de Louis Quéré (1982),
décrit certains des schèmes de la modernité technique : le
régime de vérité rationaliste dont les techniques
numériques sont le produit et qu’elles contribuent à
légitimer ; la délocalisation d’attributs et de compétences
diverses (cognitives, affectives, somatiques) à travers
leur médiatisation ; le renforcement de
l’autonomisation sociale comme rapport à soi, à l’autre et aux
insti11
Industrialisation des émotions et radicalisation de la modernité
tutions. Ces tendances sont constitutives de la
modernité et elles permettent une lecture différente des
sujets à l’agenda de l’économie de l’attention.

Les chapitres suivants proposeront un balayage
large de cet agenda en interrogeant à tour de rôle les
caractéristiques des techniques de captation, les discours
d’escorte et les logiques marchandes qui y sont
associées, les rapports de consommation, les pratiques
professionnelles et culturelles et notamment leurs
dimensions sensibles (sensorielles et émotionnelles). Étudier
ces pratiques demande de développer des
méthodologies spécifiques, de connaître les discours des captivés,
en particulier des jeunes générations. Cependant, les
auteurs de cet ouvrage ne se contentent pas d’étudier
les discours des acteurs, ils vont aussi au plus près des
pratiques numériques. Ces nouvelles habitudes
sensibles sont ici interrogées à partir de leurs traces, comme
des mémoires à désenfouir et à donner à lire.

Dans leurs chapitres respectifs, Gustavo
GomezMejia, Lise Renaud et Émilie Flon entreprennent ce
travail d’archéologie à partir des discours des acteurs
et des caractéristiques sémiotiques des
technodispositifs. Au-delà du regard critique porté aux
discours d’escorte et aux traces numériques, le propos des
trois auteurs contribue à révéler les enjeux de la «
gestion politique » du somatique via les techniques
numériques. Insistons sur l’importance des guillemets, car il
semblerait bien, à la lecture du chapitre de Gustavo
Gomez-Mejia, que l’automatisation des traitements
des réponses à des stimuli sensoriels et émotionnels et
leur reconstruction sémiotique par des agrégateurs de
données échappent au principe de responsabilité
politique.
12
Industrialisation des émotions et radicalisation de la modernité
Plus loin, Caroline Angé et Ghylaine Chabert
s’intéressent surtout aux rites qui se construisent via
les dispositifs malgré leur standardisation. S’intéresser
aux rites, plus qu’à l’attention en tant que
manifestation subjective, permet d’ailleurs de comprendre mieux
les mécanismes de conciliation des cadres standardisés
et normés des outils avec les exigences de l’action
individuelle et collective. L’industrialisation des signes
nourrit et se nourrit des rites. Caroline Angé nous
montre comment les usagers se réapproprient certains
dispositifs comme les blogs de voyage pour exprimer
des rapports sensibles au monde. Dans cette écriture
d’écran, l’émotion participe à un projet de rencontre
intime et intersubjective. Sur un autre terrain,
Ghylaine Chabert s’intéresse aux méthodologies visuelles qui
permettent d’observer les jeux d’images des émotions
ressenties en miroir. Dans les cas qu’elle étudie, les
écrans stimulent le dialogue malgré l’apparence d’une
barrière qui s’interpose entre soi et les autres.

Enfin, dans les organisations, les injonctions
numériques sont désormais nombreuses et inévitables ; elles
posent les questions de la qualité des échanges et de la
protection de l’attention des salariés. Fabienne
Martin-Juchat observe ainsi que la dépendance affective
aux outils numériques interroge la productivité
individuelle en entreprise. Malgré l’importance de ces
questions, les organisations ne les prennent pas en compte
suffisamment et elles ne savent d’ailleurs pas comment
y répondre. Pourtant, les enjeux sont majeurs et il y a
urgence vu les évolutions des pratiques et la
complexité croissante des techniques de captation affective
promues par les « industriels de l’attention ».

13
Industrialisation des émotions et radicalisation de la modernité
D’un chapitre à l’autre, les auteurs de cet ouvrage
revisitent des sujets désormais inscrits dans notre
quotidien et dans l’agenda intellectuel de l’économie de
l’attention, tout en s’interrogeant sur la pertinence de
cette notion et des approches qu’elle favorise.

Le lecteur pourra suivre les textes dans l’ordre
proposé ou inventer son propre parcours de lecture ; le
découpage thématique des chapitres lui laisse cette
liberté, à lui de la revendiquer selon les contraintes ou
les caprices de son attention.

14
De la modernité des techniques
et des médias informatisés
2Adrian Staii

Introduction :
une métaquestion des sciences sociales

La diffusion massive des techniques et des médias
informatisés dans toutes les sphères de la vie
accompagne des transformations si importantes de nos
sociétés que le débat au sujet des techniques tend
aujourd’hui à devenir à juste titre une métaquestion des
sciences sociales. Les techniques informatisées
méritent doublement ce statut : d’une part, parce que les
problématiques techniques sont désormais
transversales aux champs de la recherche, d’autre part, parce
qu’elles posent des questions épistémologiques
centrales.
Au-delà de l’analyse des évolutions en cours,
l’interprétation du sens historique des transformations
actuelles est au cœur du débat. Certains soulignent les
dangers auxquels nous exposent les
mutations techniques : aliénations numériques, domination
de l’homme par la machine, généralisation des
totalitarismes techniques et avènement des sociétés de la
surveillance généralisée et du conditionnement marchand.

2 Je tiens à remercier Bernard Miège et Pierre Moeglin pour les
discussions, nombreuses et enrichissantes, qui m’ont permis d’affiner
les thèses qui sont synthétisées dans ce chapitre et qui ont été
développées au préalable dans le cadre d’un mémoire d’habilitation à
diriger des recherches (Staii, 2013a). Je remercie également Fabienne
Martin-Juchat pour ses remarques stimulantes et la relecture attentive
de ce texte.
15
Industrialisation des émotions et radicalisation de la modernité
D’autres insistent sur les bénéfices inespérés de ces
« révolutions » en marche : production et circulation
inégalées des savoirs, « intelligence collective »,
renouvellement démocratique, assouplissement voire
dépassement des limites du corps et des contraintes de la
biologie.
Prenant distance avec ces querelles, d’autres voix,
modérées, choisissent de procéder à l’analyse
minutieuse des phénomènes observables et mettent en
garde contre les écueils des prédictions et des
généralisations de toutes sortes (Miège, 2007). Cette position
a l’avantage certain de la rigueur méthodologique, mais
elle invite d’emblée à choisir un cadre épistémologique
particulier : celui d’une argumentation qui repose sur
la preuve empirique et sur l’articulation théorique
d’évolutions relativement récentes. Sa temporalité est
donc celle des logiques sociales et non celle des
mouvements de l’histoire.
Cette approche est certainement indispensable,
mais l’on peut se demander si elle est également
suffisante pour éclairer toute la complexité du débat sur le
sens des transformations actuelles. Face à
l’accélération du progrès technique, à la sophistication
des applications et à l’emprise considérable de
l’informatique sur nos sociétés, il n’est pas inutile de
questionner le rapport des techniques actuelles à la
modernité, en acceptant le caractère herméneutique
d’une telle entreprise et une mise entre parenthèses,
tout provisoire, de l’empirisme. L’exercice aurait le
mérite de nous rappeler que les sciences sociales sont
également des disciplines du récit et que la recherche
est aussi affaire d’interprétation (Passeron, 1991,
2001 ; Quéré, 1999).
16
Industrialisation des émotions et radicalisation de la modernité
Ce chapitre tente d’apporter une contribution à ce
débat en proposant une inscription du développement
des techniques et des médias informatisés dans une
temporalité longue, celle des transformations et des
continuités historiques. Nous chercherons ainsi à
dessiner, par l’interprétation plus que par la preuve
empirique, le « négatif » sociohistorique dont les techniques
informatisées portent l’empreinte, en suivant la
démarche de Louis Quéré :
[…] pour comprendre le rôle social des médias
ainsi que les enjeux sociaux et culturels de leur
évolution contemporaine, il faut reconstituer
leur « négatif », au sens qu’a le terme dans le
langage photographique, reconstruire la
matrice dont procèdent ces processus, ces
dispositifs et ces stratégies de communication dont
nous faisons l’expérience quotidiennement
comme système « positif » composé de
techniques, de supports, d’opérateurs, de discours,
d’images, etc. Produire ce négatif non pas
technique, mais socioculturel, au lieu de seulement
décrire l’agencement empirique des éléments
« positifs » qu’il engendre et de les expliquer
les uns par les autres […] Notons toutefois qu’il
ne suffit pas, pour le concrétiser, d’observer ce
qui se passe dans les coulisses des médias, de
projeter sur la scène ce qui organise
matériellement et intellectuellement la mise en scène
[comme le font par exemple les « approches
économiques et géopolitiques du domaine de la
communication »] ; il s’agit d’identifier le
questionnement social, les schèmes générateurs
d’une forme de société sur lesquels s’est édifié
à l’époque moderne le système des médias
(Quéré, 1982, p. 11-12).

17
Industrialisation des émotions et radicalisation de la modernité
C’est à la caractérisation, sans doute grossière et
sujette à débat, des schèmes générateurs des sociétés qui
ont favorisé l’émergence et la progression des
techniques informatisées que ce chapitre est consacré.
Nous suivrons plus particulièrement l’articulation de
ces techniques avec le régime de vérité rationaliste à
l’œuvre dans nos sociétés, avec la nature de nos
institutions et avec la configuration de nos rapports à soi et
à autrui.

1. Les schèmes du régime de vérité moderne
En retraçant la genèse de la sphère moderne de la
communication, Louis Quéré (1982) met en évidence le
rapport « en miroir » qui s’établit entre la vision du
monde propre à une société et les logiques de ses
dispositifs de médiation symbolique.
Dans les sociétés « prémodernes », la division entre
le monde social et le monde naturel est atténuée par la
référence constante à un ordre transcendant unique
qui les informe et qui les gouverne tous les deux. Cet
ordre n’est pas discutable et il n’évolue pas. Sa
temporalité n’est pas celle de l’homme ou de son histoire. Ce
n’est pas une temporalité de « l’avant », mais de
« l’ailleurs ». Le monde n’étant qu’une actualisation
constante d’une réalité transcendante, sa forme et sa
marche sont entièrement conditionnées et elles
échappent ainsi à la fois aux individus déterminés et à la
société tout entière. Le progrès est une notion qui ne peut
pas faire sens. Les dispositifs de médiation symbolique
sont censés remémorer une signification déjà
cons3truite et indépassable .

3 « Le réel en effet n’y est jamais que l’incarnation de la parole
mythique et religieuse […] Dans ces conditions la symbolique des
18
Industrialisation des émotions et radicalisation de la modernité
Ces sociétés sont fondamentalement conservatrices,
à la fois pour ce qui est de leurs formes d’organisation
socio-économique et de leurs moyens de médiation
symbolique. La communication a une fonction
purement utilitaire, par définition, elle ne peut pas «
produire » un sens qui ne serait pas déjà là. Elle ne fait que
raconter, encore et encore, un récit écrit d’avance. Et si
l’homme trouve une place dans cet agencement de
choses, de signes et de divinités, c’est tout simplement
pour lire la logique des signatures et, éventuellement,
pour réécrire dans ses marques lorsque le temps social
en vient à les estomper (Foucault, 1966).
La fin de la Renaissance marque l’épuisement de
cette période et l’émergence d’un régime de vérité
nouveau fondé sur une autre logique de
représentation. Désormais, celle-ci se clôturera sur elle-même,
« garante d’une possession par la société de son
fondement » (Quéré, 1982, p. 91). Le régime de vérité de
cette nouvelle époque (qui verra naître, entre autres,
l’économie capitaliste industrialisée, « l’espace public »
et la démocratie libérale, dans un long processus de
différenciation et de clarification des instances de
l’ordre social) peut être schématiquement réduit à
deux principes clés : l’affirmation d’une vérité inscrite
dans le réel et l’élaboration d’une représentation
objective censée l’expliciter.

sociétés prémodernes ne se distingue pas de leur réel. Elle n’est pas
réflexive mais pratique. En effet elle l’informe directement : elle
s’incorpore en lui pour façonner l’organisation collective et les
pratiques sociales. Telle est par exemple l’opérativité de la cérémonie
rituelle. La parole mythique y est récitée aux seules fins de
représentation et de réaccomplissement de l’origine. À travers cette
représentation, terme qu’il faut dans ce cas entendre au sens littéral de
présentification (rendre présent), le récit mythique a une prise directe
sur l’existence sociale » (Quéré, 1982, p. 88)
19
Industrialisation des émotions et radicalisation de la modernité
Comme le montrent, chacun à sa manière, Michel
Foucault (1966) et Claude Lefort (1978), ces deux
principes sont essentiels pour rendre effective la
rupture avec le monde d’avant. En enfermant la vérité
dans le réel et en fondant la légitimité du discours sur
la Raison, la société devient libre de se mouvoir selon
une logique qu’elle ne doit plus subir, qu’elle peut
désormais s’approprier et dominer. Cette logique est celle
de la « nature » et de son pendant rationnel, la
« science ». Mais également, par extension nécessaire,
celle de la société qui ne saurait se tenir à l’écart de ce
4principe de vérité .
C’est ainsi que naissent les idéologies de la
découverte et du progrès en tant que concrétisations
nécessaires d’une vérité naturelle qui fait converger les
fondements des modes de validation des connaissances
(vecteur d’objectivité) et des normes (source de
légitimité). Au début, pour que ce schéma fonctionne,
l’individu devait faire l’objet d’une subtile opération de
repositionnement. Il devait être à la fois mis à l’écart en
tant que personne (mais aussi en tant qu’individu
social) et affirmé en tant que « porteur » d’une rationalité

4 « […] ces idées transcendantes [Humanité, Progrès, Nature, Vie,
République, Science, Art, Propriété, Famille, etc.] ont en réalité une
double face. Elles témoignent de la vérité immanente au réel et des
capacités cognitives de la Raison. Mais elles édictent aussi des règles
pour que la pratique sociale soit conforme à la nature des choses. Elles
fournissent à la fois des connaissances et des normes en les liant les
unes aux autres. Et la dimension normative est tout aussi importante
que la dimension cognitive. Car, outre qu’elle atteste la capacité
normative de la Raison, elle est la clé d’une simulation de la maîtrise du
procès de socialisation. L’application de règles, d’abord rendues
visibles par leur extraction du réel est en effet censée engendrer la
pratique sociale, garantir l’incarnation de l’idée dans le tissu social, et,
par là, conférer son identité et son unité à l’espace social »
(Quéré, 1982, p. 93).
20
Industrialisation des émotions et radicalisation de la modernité
universelle et petit rouage de l’engrenage social. Tous
les courants de la philosophie classique sont pris dans
cette tension, comme le note Norbert Elias, qui y voit le
moment zéro du processus d’individualisation qui
réorganisera les sociétés (européennes) modernes
(Elias, 1997, p. 158).
La Raison (en tant que moyen de dévoilement du
réel, à savoir de la vérité) remplit ainsi le rôle d’outil de
légitimation et de principe d’organisation des
économies qui se mettent en place dans toutes les sphères
sociales. Il en va ainsi, bien entendu, des sciences de la
nature et des sciences appliquées, dont au premier chef
l’ingénierie, de l’économie et de la gestion (surtout
celle du travail), mais aussi des échanges d’idées et de
l’organisation de la vie sociale et politique en général.
Le « principe de publicité », l’éthique bourgeoise et,
plus généralement, l’idéologie libérale en sont des
illustrations saillantes.
Par ailleurs, cette corrélation de la connaissance et
de la norme impose une différenciation nécessaire
entre ceux qui « savent » et qui sont censés formuler et
défendre la norme (qu’ils soient scientifiques,
entrepreneurs, hommes d’État, bureaucrates ou
enseignants) et ceux qui apprennent à s’y soumettre, à la
consolider à travers leurs pratiques, et à lui procurer
ainsi une nouvelle forme de légitimité sociale et
culturelle. Un appareillage complexe, fait des «
technologies » les plus diverses – des rapports symboliques aux
techniques matérielles – se met ainsi en place à tous les
étages de la société et s’infiltre jusqu’au « niveau
infinitésimal des existences singulières » (Foucault, 1975, p.
259). C’est ainsi que les « Lumières qui ont découvert
les libertés ont aussi inventé les disciplines » (Foucault,
1975, p. 260).
21
Industrialisation des émotions et radicalisation de la modernité
Il se crée par conséquent un jeu complexe du visible
et de l’invisible : d’une part, le réel (ou, en tout cas, une
fraction, celle sur laquelle est censée se fonder la
connaissance) s’efface derrière sa représentation qui
prétend le faire connaître ; d’autre part, cette
représentation est mise en exergue afin de montrer et de
légitimer une norme en la fondant sur une prétention de
vérité et en la rendant ainsi indiscutable. La force de cette
fiction réifiante (Quéré, 1982, p. 96) réside précisément
dans sa capacité à se présenter comme « naturelle » et
« indépassable ». L’individu doit l’accepter ; en
l’intériorisant, il prend ainsi à sa charge la lourde tâche
du contrôle de soi (Elias, 1997) sous la surveillance
d’un ensemble de techniques disciplinaires.
Surveillance… ou illusion de surveillance, car l’efficacité de ces
dispositifs n’est pas fondée sur l’exercice constant du
contrôle (trop « dispendieux » à tous égards – Foucault,
1975, p. 254), mais sur sa possibilité panoptique.
Le tableau permet désormais de voir l’articulation
du paradigme de la modernité et la place
qu’occuperont dans cette architecture les techniques et
leurs déclinaisons médiatiques (désormais
informatisées). Au cœur du système, l’affirmation de la
toutepuissance de la Raison et de son ancrage dans le réel.
Tout autour, un réseau de capillarités idéologiques qui
s’en nourrit et qui la légitime en même temps :
émergence d’un nouvel esprit scientifique (Bachelard,
2003), fondé sur l’expérimentation empirique et la
transversalité des mathématiques, censées servir
autant d’outil méthodologique que de limite conceptuelle
(car elles permettent de calculer, mais elles montrent
surtout ce qui peut être calculé) ; « essaimage » des
techniques disciplinaires et renforcement des
pratiques d’autocontrôle ; développement d’un
capita22
Industrialisation des émotions et radicalisation de la modernité
lisme industriel qui se nourrit de toutes les ressources
disponibles, dont celles de la science et de la discipline
(rationalisation de la production et du travail, etc.). La
configuration du paradigme scientifique moderne
empreint de positivisme ne peut être détachée de ces
mouvements de fond à la fois parce qu’il s’y enracine et
parce qu’il les nourrit. L’obsession moderne pour la
mesurabilité, pour le calcul, pour la quantification y est
fortement ancrée et y trouve une inspiration
méthodologique durable (Mattelart, 1994).
La configuration des dispositifs de
médiationmédiatisation (médias et désormais toutes sortes de
techniques informatisées) porte l’empreinte génétique
de ce procès historique (Mattelart, 1994). D’abord,
parce que les différents dispositifs de communication
permettent de construire le récit du monde,
d’organiser l’espace et le temps et de les rendre
lisibles. Pensons seulement à la contribution des médias
de masse à la structuration temporelle des sociétés et à
la manière dont ils dessinent, au fil des « priorités de
l’agenda », la carte du monde.
Mais surtout, et c’est ce deuxième aspect qui nous
intéresse principalement ici, parce que la
communication participe aux rapports de forces du «
savoirpouvoir ». Les formes de cette participation sont
innombrables : diffusion des vocabulaires et des discours
scientifiques et techniques, vulgarisation et « diffusion
ludique » des connaissances scientifiques (tests de
personnalité, « mesures » de l’intelligence, « jeux sérieux »
et autres formes de divertissements « éducatifs » -
Illouz, 2006), etc.
Derrière ces formes de savoir, les enjeux de pouvoir.
Le pouvoir « innocent » que les très jeunes acquièrent
au fil des communications médiatisées et qui leur
per23

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