L'information mondialisée

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La couverture de l'actualité est en mutation : concurrence des agences de presse par les chaînes d'information en continu, irruption de la société civile dans la fabrication de l'actualité grâce aux évolutions du web. Ces contributions de journalistes de divers continents permettent de dresser un état des lieux de la fabrication de ce produit que sont les News.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782336265001
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L'INFORMATION MONDIALISÉE

Maquette:

Corinne Warnery-Daugy - Bureau PAO Université Mise en page et révision finale: Bertille Bohy

Paris 3

Sous la direction Michael Palmer

de

et Aurélie

Aubert

L'INFORMATION

MONDIALISÉE

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06230-6 EAN:9782296062306

INTRODUCTION
Comment couvrir l'actualité internationale? Comment celui qui produit un récit ou un papier pour la rubrique «international» et celui qui analyse cette productionjoumalistique peuvent-ils saisir la démarche de l'autre? Ces questions étaient au cœur d'une réflexion menée par des chercheurs français et européens et par des journalistes professionnels lors d'un colloque tenu en Sorbonne en mars 20071. Depuis lors, plusieurs des intervenants ainsi réunis ont actualisé leurs contributions et livré de nouvelles réflexions. L'Information mondialisée, de l'actualité aux news en est le résultat. Prennent ici la plume aussi bien des journalistes expérimentés que des chercheurs Geunes et confmnés) travaillant sur les dispositifs de la production de la copie et sur la nature même de la couverture de « l'actualité internationale »2.Les auteurs de ces communications s'expriment en français ou en anglais3. Indices du débat terminologique internationale» concernant l' «actualité

« Actualité» dans son sens temporel provient d' « actuel: état de ce qui est présent, contemporain », sens attesté dès 1823. À la fm duXIXe siècle, Gabriel Tarde, déchiffreur des rapports entre la foule, le public et les vecteurs de la communication scrute ce qui se joue autour de l'idée du «prestige de l'actualité» et de la «sensation de l'actualité [... ] caractéristiques de la vie civilisée» .Est d'actualité «tout ce qui inspire actuellement un intérêt général »4. Un siècle plus tard, les professionnels de l'information tenue pour urgente par les médias et les décideurs, parlent des « dominantes» de l'actualité, les top stories de l'agenda de l'information. Cette hiérarchie de l'information est bien évidemment en évolution constante: la dominante pour l'un à un temps «T» ne l'est pas forcément pour l'autre au même moment, dans une autre «région du monde» (world region) ou
1 «L'actualité internationale vue depuis la France: approches des professionnels et analyse des chercheurs» colloque organisé par le CIM (EA 1484), les 28-29 mars 2007, Université Sorbonne Nouvelle. 2 Les chercheurs universitaires et professionnels des médias «anglo-saxons» - appellation dont les Français sont friands - ont davantage tendance à partager leurs visions de ce que recouvre le terme «information internationale» que bien des praticiens français des médias et ceux qui analysent leurs productions. cf. Jackie Harrison, News, London, Routledge, 2006 et Howard Tumber, News: a reader, Oxford,OUP, 1999. 3 Lors du colloque, l'anglais s'est révélé la langue la plus fréquemment adoptée; mais les communications - sauf cinq - ont été rédigées en français.
4

Gabriel Tarde, « Le public et la foule» in DominqueReynié (dir.) L'opinion et lafoule, Paris, PUF,

1989.

pour un autre public. Juger de ce qu'il importe de diffuser à l'ensemble des publics concernés à des titres divers, est un exercice délicat, effectué sur la corde raide. Après un débat vers le milieu du XXe siècle sur le news agenda et le rôle des gate keepers (éclusiers), une interrogation, à certains égards analogue, a lieu, depuis peu, autour du terme media event employé par Daniel Dayan et Elihu Katz (1992)5. Cette formule est parfois rendue en français par l'expression «cérémonies médiatiques» ou « cérémonies de l'information» : l'aspect-clef, ici, ne sera pas le processus médiatique stricto sensu mais la création de manifestations cérémonielles dans l'espace public, à l'intention, entre autres, des médias. On pourrait évoquer ici la prégnance des relations publiques généralisées (les communiqués, les conférences de presse, etc.) organisées en amont pour favoriser la couverture médiatique. Pour l'actualité internationale, le prévu, mais aussi la soudaineté de l'imprévu sont des ingrédients essentiels, diffusés instantanément, ou presque, à l'échelle du « village planétaire» pour reprendre un terme galvaudé. Mais, ces flux d'information sont à ce point volumineux et hétérogènes que les professionnels qui ont la charge de les canaliser, de les formater, de les traiter, de les véhiculer vont jusqu'à éliminer le terme «international ». Dans le classement du matériau d'information d'actualité opéré sous l'égide de l' IPTC (International Press Telecommunications Council) vers 2000, les catégories de l'information (17 à 21 rubriques pour cette IPTC, avec la rubrique « sport» à elle seule sous-divisée en 117 catégories) posent toujours problème. Ainsi, bull-fighting (la tauromachie) relève-telle pour les Britanniques des blood-sports; pour les latins, elle relève plutôt de la rubrique «arts-culture-spectacle». .. Problème définitionnel du classement de l'information d'actualité sans fin. L'information en question; les mutations en cours

Partis de postures différentes, les auteurs des textes présentés ont en commun une réflexion portant sur les « dominantes» de l'actualité mondiale de ces quinze à vingt dernières années. Il faut ici entendre le terme « dominantes» de deux manières : si on peut ainsi reprendre le sens courant à l'Agence France Presse, c'est-à-dire une « top news story» qui figure un temps au sommet de la hiérarchie des news, le terme « dominantes» renvoie aussi aux acteurs médias (trans)nationaux, longtemps en position de force et que divers développements - géopolitiques, fmanciers et sociaux-techniques - battent en brèche ces dernières années. Une des réflexions centrales de l'ouvrage est la suivante: ces espaces multiples, proposés par les médias dominants évacuent-ils ou non le débat sur le pluralisme et la diversité des voix? Ainsi, les supports internet (sites des acteurs traditionnels jusqu'au « user generated content»), tout comme les médias dits «sociaux» bousculent quelque
5

Daniel Dayan, Elihu Katz, Media Events, Cambridge,

Harvard

University

Press, 1992.

6

peu les stratégies et le positionnement de groupes et de vecteurs depuis longtemps établis. La question des rapports entre l'événement, le temps et l'espace, les circonstances de la production des récits médiatiques, les conditions de travail et le statut des journalistes producteurs et diffuseurs de ces « textes», ainsi que les représentations qui ont cours à propos de l'information internationale, figurent aussi parmi les thèmes traités dans ce livre. Un tsunam i de facteurs et d'acteurs reconfigurent depuis vingt ans le paysage des médias, ainsi que les réseaux et les vecteurs de l'information mondiale. Les chercheurs sont en quête de grilles d'analyse pour poser les questions pertinentes devant des corpus foisonnants et en évolution. Les journalistes expérimentés sont, eux-mêmes, bousculés par les innovations techniques, les nouvelles configurations géopolitiques et la fmanciarisation des flux, ce qui n'est pas sans incidence sur l'économie des médias et de l'information. Travailler sur les représentations de l'actualité internationale au travers du regard des professionnels revient à s'interroger sur la défmition du terme « information» à l' heure de sa mondialisation. Elle est produite par des acteurs institutionnels, étatiques et appartenant de plus en plus aujourd'hui à la société civile, elle est ensuite diffusée et reçue par le biais de médiations diverses qui en modifient, parfois, le sens initial. La perspective internationale complexifie encore ce schéma, multipliant les instances productrices et réceptrices de la notion d'information. À l'avenir, travailler sur la géopolitique de l'information et des médias ce sera aussi analyser les médias au travers des facteurs de leur évolution: les transnationales de l'information sont aujourd 'hui configurées à la fois par les nouvelles technologies qui impriment des rythmes nouveaux aux acteurs travaillant dans des structures médiatiques traditionnelles, mais aussi par la société civile de plus en présente dans les vecteurs informatifs. La nature même de l'information
-

des dimensions de « l'événement» à sa

résonance internationale - fait débat. La situation parfois délicate des médias
dominants, face aux discours et aux stratégies d'acteurs plus en phase éventuellement avec la société civile, figure en filigrane dans plusieurs communications. L'évolution du traitement de l'actualité internationale tient, en effet, à de nombreux facteurs: les potentialités du Web 2.0 ; les chaînes de télévision provenant de régions du monde qui s'érigent contre des modèles plus ou moins explicites de la télévision internationale occidentale; les stratégies d'acquisition de contenus médiatiques par des groupes depuis longtemps dominants à des fms publicitaires et promotionnelles et d'intégration verticale, entre autres. Au cours de l'année 20072008, par exemple, la société Reuters Holdings pIc et son agence Reuters, souvent

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citée dans cet ouvrage, font l'objet canadienne Thomson. Un ouvrage analyses au croisement

d'une fusion-acquisition

par la société

des pratiques

des professionnels

et des

des chercheurs

Toutes les régions du monde (l'agencier parle de world region) sont ici évoquées (à l'exception de l'Afrique subsaharienne). L'Amérique latine et l'Asie sont davantage traitées que l'Afrique. Toutefois, l'Europe et le Moyen-Orient occupent une place de choix. Les auteurs des textes présents dans cet ouvrage revendiquent des approches et des méthodologies différentes. Outre le récit de journalistes qui s'interrogent sur leurs propres pratiques, certaines contributions adoptent la perspective historique, pour mettre en perspective les évolutions actuelles des médias internationaux. Par ailleurs, les méthodes de l'analyse de contenu ou de l'analyse de discours sont utilisées par plusieurs chercheurs, selon leurs orientations scientifiques. Enfm, le recours aux entretiens sociologiques, permettant de mieux comprendre l' habitus d'une profession, est une approche revendiquée dans quelques articles. Acteurs transnationaux de l'information depuis longtemps établis, les agences de presse reçoivent ici davantage de considération que l'espace qui leur est accordé dans bien des colloques sur lesmédias internationaux. Eric Lagneau (luimême journaliste au service sports de l'AFP), Camille Laville et Alexandra Herfroy Mischler, notamment, sont de jeunes chercheurs qui cherchent à repenser la couverture de l'actualité internationale par le biais du travail des agenciers d'une part, de leur origine géographique d'autre part. RhodaDesbordes observe les stratégies et les politiques des acteurs majeurs comme les États dans le processus de ce qu'elle nomme les «transnationales» de l'information. À côté d'une réflexion fournie sur les agences de presse, plusieurs intervenants (Defne Gürsoy pour France 24 et Amal Nader pour Al Jazira) se penchent sur l'analyse des chaînes d'information internationales, acteurs qui déstabilisent actuellement ces mêmes agences. Aurélie Aubert propose une réflexion sur l'évolution de la couverture des événements internationaux avec les médias participatifs. Deux textes écrits par des journalistes en exercice reviennent sur les différentes versions d'un événement produites, par les acteurs de cet événement d'une part, et par les historiens, d'autre part. Ainsi, la chute du mur de Berlin est revisitée par Tom Heneghan (Reuters) et Michel Martin-Roland (AFP) qui couvrirent tous deux, sur le moment, cet événement d'envergure. Le travail des correspondants de presse est d'ailleurs analysé par Gianpietro Mazzoleni et Sergio Splendore ainsi qu'Antonella Agostino.

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Les événements médiatisés de ces dernières années en raison de leur impact émotionnel ont été également des entrées pertinentes pour plusieurs contributeurs qui se servent de la construction narrative de l'événement, dans la presse ou à la télévision, pour proposer des pistes de réflexion sur la mise en récit médiatique. Jocelyne Arquembourg et Jeremy Nicey s'intéressent au tsunami de 2004 ; Emilie Roche au bombardement israélien de Cana en juillet 2006. L'irruption de l'horreur non-attendue dérange et transcende les considérations purement nationales. Travaillant à partir d'un corpus de la presse française et espagnole, Marie-Danielle Demélas et Jean-Pierre Lavaud analysent les représentations médiatiques en Occident de ce qui se joue, sur le plan politique, en Amérique latine. Enfm, plusieurs articles adoptent une focale géopolitique ou à l'échelle de la planète comme ceux de Terhi Rantanen, Jeremy Tunstall et Michael Palmer. Leurs visions, respectivement anglo- fmnoise, anglo-américaine et franco-britannique, donnent forme au monde qu'ils décryptent, conceptualisant, par exemple pour T. Rantanen, l'idée d'un cosmopolitisme de l'information (cosmopolitanization of news). Dominique Colomb, quant à lui, « délocalise » la réflexion sur la Chine pour montrer que les évolutions attendues dans la démocratisation de ce pays par l'irruption d'Internet ne sont pas toujours comprises du côté occidental. Michael Palmer, Directeur du CIM (Communication Information Médias) Aurélie Aubert, chargée de recherche au CIM

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AGENCES DE PRESSE, CHAÎNES D'INFO EN CONTINU ET MÉDIAS PARTICIPATIFS: LA COUVERTURE DES

ÉVÉNEMENTS EN MUTATION

Michael PALMER Professeur, Université Paris 3

J.O. ET ÉLECTIONS U. S. : DEUX DOMINANTES DE L'INFORMATION INTERNATIONALE
(1960-2008)
1

Mars 2008 : les élections aux États-Unis et les Jeux Olympiques de Pékin en Chine constituent deux des événements et thématiques prévisibles de l'année. La logistique de leur couverture est « pensée », planifiée, préparée plus de douze mois avant l'événement lui-même: le point d'orgue des élections américaines devant se produire début novembre, les J.O. de Pékin devant, eux, se dérouler au mois d'août. Il se peut que le lecteur de ce texte connaisse l'issue des J.O. de Pékin et des élections U.S., ce qu'ignore encore l'auteur de ces lignes: celui-ci donne, en quelque sorte des «hostages to fortune », c'est-à-dire s'en remet au destin; le propos tenu ici pourrait rapidement être démenti. Dans un univers de l'information èsmédias où un certain professionnalisme et pluralisme à l'occidental marque le traitement d'un « global» desservi par des multinationales de l'information et de la communication, on s'attend à voir émerger deux thèmes journalistiques majeurs. La question des droits de l'homme va figurer assurément comme l'une des thématiques récurrentes à propos de Pékin, vitrine de la Chine, dont les forces de l'ordre répriment des Tibétains et d'autres ethnies; par ailleurs, la pluralité des candidats aux États-Unis qui postulent pour l'investiture de leur parti - démocrate ou républicain - va se réduire, in fine, à deux noms, avec de surcroît l'éventuelle présence d'indépendants dont les chances d'accéder au pouvoir paraissent des plus minces. Nous revisiterons ici les dispositifs de la production, du traitement, de la diffusion et de la réception de « la copie », élaborée par des agences multimédias de l'information, Reuters et l'Agence France Presse en tête, avec, en filigrane, la question de savoir si les dispositifs de couverture de l'événement changent radicalement, selon les contingences et les conjonctures. En ce printemps 2008 dans l'hémisphère nord (États-Unis, Europe, Chine.. .), on s'interrogera donc sur les stratégies et logistiques de la couverture, mais aussi sur les impondérables que sont les couacs, les bévues et les dérapages, c'est-à-dire, non seulement « les sottisiers» commis dans l'urgence, mais aussi les défaillances (aussi
1 Je remercie les archivistes du service Documentation de l'AFP, en particulier Michel Martin-Roland, et de l'Agence Reuters, John Entwisle, ainsi que Yves Gacon, directeur des bureaux de province, AFP. Les traductions des textes de Reuters (RTR) sont de l'auteur sauf précision contraire.

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bien celles des machines à compter les voix, de l'informatique, des télécommunications, que celles des hommes et des femmes, ces « agents» humains). Les médias dits 'sociétaux' 2, tels Facebook et You Tube, d'une part, et le journalisme citoyen qui se développe à l'international, de l'autre, joueront-ils un rôle différent de celui des médias traditionnels à l'égard de la Chine comme des EtatsDnis? Qu'adviendrait-il si les ordinateurs, et autres machines à calculer et à communiquer, « dysfonctionnaient» pendant le comptage de la nuit électorale américaine? Que se produirait-il, surtout, en cas de panne ou de dérapage pour les agences qui se doivent d'alerter les toutes premières? En effet, hackers et virus, tout comme les catastrophes naturelles (séismes...) peuvent troubler l' internet et les réseaux des télécoms à l'occasion3. Sur un autre registre, on peut se demander si les « advocate journalists », tenus pour être les aiguillons de la société civile et qui vont à l'encontre de l'agenda news des médias dits mainstream, pourraient proposer un autre regard sur les événements? Autant de questions à la recherche d'une réponse. .. « En-ligne, temps réel et globalisation» font partie des mots fétiches des

TNCC

-

trans-national communication corporations - et de leurs « publics»

«é)lecteurs, consommateurs, citoyens et usagers de par le monde qu'elles desservent) qui en ont, eux-mêmes, leurs propres représentations. Fin février, début mars 2008, me prenant moi-même comme cobaye, je consulte sur Reuters.com trois rubriques qui me sont devenues familières. The Good, the Bad, and the Ugly formule d'un film-culte, spaghetti-western de Sergio Leone, Le bon, la brute et le truand - affiche certaines des réactions, au jour le jour, des internautes usagers des services Reuters Americas. Je l'ai longtemps consulté sur l'intranetRTR4 ; ce site, lancé en 1997, est accessible depuis peu, gratuitement, à toute personne connectée à RTR. Puis, je visionne des entrées sur une rubrique quasi-incontournable en période

électoraleUS : « On the trail» qui renvoie,en effet, à « la course de chevaux» - the
horse-race
-

la représentation la plus courante de la bataille électorale aux USA 5. ln

fine, je visionne, parmi la cinquantaine des rubriques accessibles gratuitement au « connecté R TR» la rubrique Count-down to Beijing. S'y déclinent des « sujetspapiers» consacrés aux préparatifs olympiques, sous le chapeau général: « reflet de
2

Nous faisons ici reference à l'expression

anglo-saxonne

"social media".

3

Le 26.12.2004, un séisme au large du Taiwan à 20:26 (heure locale) entraina la rupture de câbles sous-marins et interrompit un temps au Japon l'affichage des cours des sociétés desservies par R TR (liaison coupée avec son centre de transmission de données à Singapour).
4

R TR : abréviation

pour Reuters

William Benoit, professeur en communication à l'université du Misssouri, relève que depuis 1952, et de nouveau en 2008, les journalistes politiques centrent plus de 50% de leur copie, leur production, sur « la course de chevaux» (sondages, stratégies, prévisions, résultats...), parce qu'il s'agit des dernières nouvelles en date, nouvelles qui produisent un impact, plutôt que sur le caractère ou la politique (<< policy») des candidats, ce que privilégient pourtant ces derniers. Cf Editor and Publisher, 28.2.2008. 14

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la vie dans ce pays où tout change si vite, à l'approche de ce qui pourrait bien être l'événement sportif le plus médiatisé de l'histoire, et comportant des papiers sur les préparatifs nationaux transmis par les bureaux RTR à travers la planète ». Sur cette dernière rubrique, à première vue, on trouve davantage de sujets consacrés aux attentes et à l'affairement des autorités et de la population chinoises, ainsi qu'aux dispositions prises par les sportifs à l'approche du jour-J, qu'à la question des Droits de l'Homme. La démission, en février, de Steven Spielberg, cinéaste « icônique », comme dirait l'américain, de son poste de conseiller artistique des J.O., prenant le motif du comportement de la Chine au Soudan (Darfour), a été amplement couverte. Cependant, le ton général du papier posté le 14 février 2008 (<< sport vs.politics conundrum») est: «ne boycottons pas les Jeux, le fait de the participer permet de témoigner de la solidarité avec la dissidence et les exploités du Darfour» . Je clique ensuite, sur The Good, the Bad, the Ugly et trouve un papier intitulé « Obama takes on rival over economic woes» qui retient l'attention. Un internaute relève - dans un message intitulé « unfortunate typo »6 - deux références dans un papier RTR, à 'Osama' et non à Obama, le faux prénom figurant là où devrait être mentionné le nom de famille. « On a corrigé », relève, penaud, le responsable du site RTR, «mais beaucoup ont relevé l'erreur », formule qu'il emploie dans d'autres circonstances. On ne s'attardera pas ici sur un quelconque « lapsus freudien» : les adversaires d'Obama exploitent les connotations de son deuxième prénom (Barack Hussein Obama...) et ce que charrient aux États-Unis les noms de Saddam Hussein et Osama Bin Laden. Mais, si un certain emballement «Osamien» atteint le messager, force est de constater qu'une fois de plus messager et message ne sont pas à confondre 7 .Dans l'urgence de la production, des bévues sont monnaie courante, quels que soient les dispositifs de vérification et de relecture mis en places. Je consulte ensuite la rubrique «On the trail... » (<< la piste») qui sur indique, en ce printemps 2008 : « '08 : suivez les derniers titres à la Une en cliquant sur les images des candidats. Comparez leurs positions sur l'Irak, l'immigration, les
6 Erreur de frappe regrettable. Dans l'Antigone de Sophocle figure la multiplicité des postures discursives: le dramaturge oppose le garde qui hésite et n'ose annoncer « la mauvaise nouvelle» (Antigone a enterré son frère), craignant la réaction probable de Créon, au messager, ce professionnel qui relate sobrement et ajoute: « les faits sont là : à vous de consulter» . Sophocle, Tragédies, Gallimard, coll. Folio classique, 1973, pp. 92-96, 123-126. 8 Ainsi, le 5 mars 2008, dans son billet quotidien « géopolitique» sur France Inter, Bernard Guetta, commentateur des plus l'Ohio, le Texas et le qualifie John Mc Cain, horaires aidant, Guetta peut fourcher». écoutés, et qui analyse alors des victoires de H. Clinton sur B. Obama dans Rhode Island (résultats qui mettent fin à Il victoires successives d'Obama) principal candidat républicain de « candidat.. . démocrate» : le jeu des fuseaux eut peu de temps pour rédiger et relire son papier au petit matin; « la langue
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impôts et autres thèmes de la campagne. Approfondissez vos connaissances sur leurs profils et consultez les photos et vidéos tournées depuis la piste électorale». Relevons simplement qu'il ressort d'une lecture poussée des réactions des internautes dans la rubrique « le bon, la brute et le truand» que les erreurs factuelles sont plus incriminées encore que les erreurs d'interprétation ou d'appréciation. C'est la raison pour laquelle on peut se demander s'il en a toujours été ainsi? Remontons dans le temps et, du reste, multiplions les sources, les agences, les témoins. Tous les quatre ans donc, les J.O., et les présidentielles US reviennent comme les dominantes, les « marronniers» de l'information internationale. Depuis le milieu des années 1990, l'impact et l'accroissement du Web, des sites, des fournisseurs d'accès, des aggrégateurs de l'info, modifient quantitativement -

certains diraient aussi qualitativement - le flux des données en circulation, les
stratégies des protagonistes de l'événement et de ceux qui les « couvrent ». D'autres remonteraient jusqu'au tournant des années 1950-60, au moment où, dans les démocraties parlementaires occidentales, la télévision prit son essor comme média de masse; ils y dateront d'une part l'hyperpuissance médiatique étatsunienne, de l'autre la présidentialisation ou la personnalisation médiatique de la figure du chef John Fitzgerald Kennedy, en l'occurrence. Par ailleurs, c'est à cette époque qu'émerge une planète-spectacle où les J.O. deviennent un événement international aux enjeux technologiques et économiques autant que sportifs et géopolitiques: le spoutnik soviétique de 1957, la liaison satellitaire de télévision (Telstar) en 1962 et « l'alunissage » de l'américain Armstrong regardé par « toUS» en 1969, scandent l'émergence de cette planète là. Les J.O. de 1964 (Tokyo: transmission en direct) eurent des audiences télévisuelles internationales sans commune mesure avec celles de 1952 (Helsinki). Vingt à trente ans plus tard, a contrario, lire les documents internes de RTR et d'AFP sur la couverture des J.O. en 1996 (Atlanta), c'est retrouver les mêmes sortes de considérations qu'en 2008, toutes proportions gardées, et tout en reconnaissant que l'angle «commerce et interactions globalisés» s'accentue encore et toujours. En 1996, AFP inaugura ses services en-ligne World Sport Report (texte et photo) et Olympie Report. RTR développa, elle, sur ses services America (nord, centrale, sud) des dispositifs enligne destinés à informer des réactions des internautes cliquant sur ces services; en 1990, elle lança son service infographie pour la coupe du monde de football en Italie. Quel chemin parcouru depuis les années soixante! Pratiquons quelques zooms sur les États-Unis, pays des médias de masse9. Nous scrutons ici certains des textes commis par le bureau RTR aux États-Unis, ainsi que ses échanges avec le
9 Reprenons le propos de Jeremy Tunstall, collègue britannique dont l'argument, après une analyse du fonctionnement des médias dans les pays non-communistes de la planète, se résumait à ce titre choc: The media are American, Londres,Constable, 1977.

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siège à Londres, lors des élections présidentielles, parlementaires (pour le Congrès) et des gouverneurs (des états), de 1964 et de 1968. Les Etats-Unis sont le pays de l'inattendu, de l'imprévu plutôt: on pense à l'assassinat de JFK ; à celui, capté à la télévision, de son assassin, en novembre 1963, et à l'assassinat de Robert Kennedy en juin 1968. Ils sont aussi le pays d'élections, non pas « courues d'avance» mais dont la course est organisée depuis les primaires et les caucus jusqu'à la Convention des partis, les débats télévisés et la nuit électorale ou télé-prés(id)entielle. Les années 1960 débutèrent avec la victoire de justesse (120 000 voix d'écart de suffrages populaires) de JFK sur Richard Nixon, et avec d'innombrables analyses qui se centraient sur la prestation du premier lors des débats télévisuels. Les années 2000, elles, s'ouvrirent avec le suspense téléprés(id)entiel du combat opposant Al Gore, qui l'emporta en nombre de suffrages populaires exprimés, contre G.W.Bush, victorieux en nombre de sièges du collège électoral10 . Les élections de 1964 et de 1968 - l'une dans le contexte de l' aprèsassassinat de JFK et de l'annonce par son successeur, LyndonB . Johnson, de « la

grande société» ; l'autre dans celui de la guerre du Vietnam et de la contestationsur
les campus universitaires - furent, toutes les deux, l'objet de planning et de logistique de couverture bien des mois à l' avance, mais avec une distanciation de la part du responsable RTR USA qui tranche avec le ton employé par ses collègues dans les années 2000 - que ce soit en 2000 (G.W. Bush contre Al Gore), 2004 (G.W. Bush contre John Kerry) ou en 2008. Ainsi, en mars 1964, le responsable RTR à New York signale que l'essentiel de la couverture provient de l'agence partenaire aux États-Unis, AP, et rappelle l'évidence: «la primaire de New Hampshire, le 10 mars, inaugure le combat politique de huit mois qui s'achève avec les élections générales, le 3 novembre. Traditionnellement, la campagne entre dans sa phase active après la Fête du Travail, qui tombe le 7 septembre en 1964». Quant aux dispositifs de couverture des Conventions -la démocrate, le 24 août, la républicaine, le 13 juillet - RTR relevait: « notre couverture sera assurée pour l'essentiel grâce au monitoring des chaînes de télévision; si j'ai demandé deux places d'accrédités aux Conventions, une seule suffIrait probablement; quant à la Convention républicaine, l'influence qu'exercerait l'ancien président Eisenhower (1953-60) serait considérable, Eisenhower qui serait, par ailleurs, commentateur pour le compte de l'une des trois
10 « Couvrir les élections aux Etats-Unis est déjà difficile avec tant d'éléments et de produits-maison qui proviennent de nos divers bureaux et centres d'infos et qui (eux-mêmes) livrent bataille pour une place de choix; mais lorsque l'issue prévue zigzague de manière si imprévisible, la pression devient insoutenable» (fiendish). SourceM. Arkus, contrôleur de la copie US de RTR, le 8.11.2000, cité in M. Palmer, Dernières nouvelles d'@mérique, Paris, éditions de l'Amandier, 2006.

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principales chaînes, ABC ». En comparaison, vu de mars 2008, on se rappellera que, depuis longtemps, bien avant le tournant 2007-2008, les médias présentaient Hillary Clinton comme bien placée pour remporter la nomination démocrate tout en s'interrogeant sur les chances de divers candidats républicains, dont certains s'étaient déclarés tôt en 2007. En 1964, la logistique de couverture s'affmait au fur et à mesure: une innovation de taille pour les grands médias états-uniens qui virent la création d'un Network Election Service (NES), à savoir la mise en commun par les deux principales agences américaines - AP et UPI - et les trois principales chaînes de

télévision - NBC, CBS et ABC - de leurs dispositifs de comptage des suffrages,au
nombre prévu de 70 millions de voix. NES s'avéra trois fois plus rapide que les dispositifs individuels de relevé des suffrages opérationnels en 1960.Un journaliste RTR observe, le 7 novembre 1964, alors que la victoire aisée de Johnson avait été confmnée :« en fait, rendre compte d'une élection générale aux USA oblige à ignorer certains des principes de base deRTR : les chiffres disponibles ne sont pas officiels, et l'annonce que tel état a été emporté par tel ou tel candidat se fonde sur les résultats non-officiels et incomplets qu'évaluent des experts locaux. Ainsi, notre déclaration selon laquelle Johnson était sûr de l'emporter se fondait sur notre calcul additionnant les sièges du Collège électoral à partir de telles évaluations11. Le même journaliste ajoute: «la campagne elle-même s'est révélée difficile à couvrir tellement elle manquait de nouvelles saillantes; les candidats tenaient à peu près toujours les mêmes discours et les sondages estimaient correctement, dès le départ, un raz-de-marée pour le président Johnson qui en fait, même si la campagne officielle n'a duré que neuf semaines, était en campagne dès sa prise de fonctions à la Maison Blanche, en novembre 1963 ». Les élections de 1968 (le 5 novembre) se déroulèrent tout autrement. Dès janvier 1968, des tractations sans fm se tinrent entre le NES et Reuters, l'agence regimbant devant le coût de la prestation de couverture des résultats que demandait le NES. En 1967, Reuters et Associated Press avaient mis fm à leur collaboration traditionnelle - ils échangeaient les services des nouvelles - AP demandant une contribution supérieure à la somme que RTR, elle-même encline à renforcer sa propre couverture des États-Unis, était prête à payer. Affaire de gros sous et questions de droits d'auteur (la propriété du service créé par le NES) se relayaient. Les primaires et candidatures aux États-Unis se révélaient riches en nouvelles et en rebondissements (début avril, Lyndon Johnson annonçait qu'il ne se représentait pas; en juin, Robert Kennedy fut assassiné en Californie, état où il venait d'emporter la primaire entre les candidats démocrates; pour sa part, le candidat

11

Rapport

intitulé

« 1964 Presidential

election»

du 7 novembre

1964. Un collègue

RTR biffa ses

remarques. 18

républicain Richard M. Nixon refusa un débat télévisé avec son adversaire démocrate, H. Humphrey). Reuters, de son côté, déclara vouloir disposer toutes les quinze minutes des totaux nationaux des suffrages, dans la course à la présidence. Il s'agissait des totaux, état par état, pour certaines des élections aux postes de gouverneur et de sénateur, et de l'état des partis pour le contrôle du Congrès, sans parler, bien sûr, des résultats électoraux fmaux. La complexité sur la manière de voter, et la diversité des sujets sur lesquels on votait, état par état, furent détaillées pour le conseil d'administration d'une agence qui ne prétendait en rien concurrencer les agences et télévisions américaines sur le marché des médias aux États-Unis, mais qui se voulait compétitive sur les marchés internationaux de l'information12. «Il nous faut des rapports de travail solides avec les candidats et leurs équipes dès que possible », écrit le chef de bureau de Washington, en juin 1968. Cocasserie ultime: le système NES s'avéra défaillant la nuit électorale du 5 novembre. Alors que le dispositif était préparé depuis au moins deux ans, deux des trois systèmes informatiques IBM tombèrent en panne, ce qui obligea à avoir recours au troisième, aux calculs plus lents. Des chiffres fantaisistes commencèrent à apparaître vers 22h00 'Eastern Standard Time' (c'est-à-dire le fuseau horaire où se trouve New York) au fur et à mesure qu'arrivaient des résultats de 167 500 bureaux de vote, couverts par quelques 118 000 reporters. Tandis que le doyen des sondeurs d'opinion, George Gallup, affirmait que les sondages s'étaient révélés des plus conformes aux résultats fmaux de toute l'histoire des sondages en Amérique (qui remonte aux années 1930), RTR se félicitait de sa prestation malgré les erreurs du NES. Il fallut attendre midi, le lendemain du vote, pour que le NES annonce correctement l'élection de Nixon (avec 500 000 voix d'avance sur l'ensemble des 73 187 000 votants, et 110 voix d'avance sur l'ensemble des grands électeurs du Collège électoral). Dans ses commentaires en interne, RTR relève que, parfois, elle était plus lente à annoncer tel ou tel résultat que la concurrence, AP notamment, mais ajoute : «nous nous sommes tenus à livrer un service fondé sur des faits avérés, et non des prévisions et des extrapolations. Tout le monde, ici à Londres, suivait les élections à la télévision en direct. Comme pour les J.O., nous autres à Londres pensions pouvoir juger de la qualité de la couverture faite sur place; bien évidemment, c'était autrement plus compliqué ».

12 « Chaque état dispose du droit de choisir comment conduire les élections et le bulletin de vote varie sensiblement d'un état à l'autre. Ces variations peuvent aller jusqu'à comporter, dans certains endroits, de referendum sur des thèmes locaux comme la construction d'un pont, la durée permise pour la consommation d'alcool, etc. » (4.6.1968) . Archives, Documentation AFP, consultées en mars 2008.

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Le même journaliste ajoute: « la prochaine fois, on devrait peut-être fournir plus fréquemment des chiffres et des prévisions sourcées. Ma principale réserve: on a trop tardé pour que notre couverture reflète l'état de tension qui a dû régner aux États-Unis pendant cette longue nuit électorale. Peut-être n'avait-on pas sur place assez de journalistes pour que l'un d'entre eux se libère des urgences du signalement des résultats et prenne le recul nécessaire avant de rédiger un papier d'ensemble, avec la couleur et les détails nécessaires ». Événement mondial encore et toujours: depuis Buenos Aires, un responsableRTR, rendant compte des taux de reprise en Amérique latine débuta par: «Richard Nixon et RTR ont gagné tous les deux les élections US en Amérique latine» avant de préciser: « La Republica à Bogata nous a préféré AFP, car les Français sont restés sur le pont toute la nuit et nous autres avons fermé le bureau à 06.30, GMT (le 7 novembre) ». À Paris même, le 6 novembre, jour où les élections US du 5 étaient la dominante internationale, le serviceR TR titre 'à la Une ' : « des étudiants mécontents (<< disgruntled») occupent les locaux universitaires à Paris et en province ». Emboîtement des contextes internationaux et nationaux. .. Quant à l'agence mondiale française l'AFP, relevons ici quelques points qui ressortent de la copie produite dans une dépêche « après-coup» et surtout dans un grand papier d'éclairage où le directeur des bureaux aux États-Unis, Jean Lagrange, campait en quinze feuillets les enjeux, la situation, et les résultats « des élections en Amérique en 1968»: «à droite comme à gauche, le besoin d'un changement a dominé cette quasi-révolte contre un 'établissement' (sic) accusé de toutes les responsabilités depuis celle de la poursuite de la guerre au Vietnam, à celle de l'insécurité et de la criminalité dans les grandes villes (...). Le grand événement du siècle s'est produit en novembre 1967 : la population des États-Unis avait dépassé les 200 millions (Blancs: 87.9%; Noirs: 11%; autres non-Blancs: 1.1%) ». Autres « nouveautés» relevées par l'AFP: « La campagne par chemin de fer est aujourd'hui du passé. Lesjets permettent à un candidat de parler le même jour à New York et à Los Angeles en faisant en cours de route plusieurs escales pour prononcer des discours, serrer des mains, coiffer de multiples chapeaux, répondre aux questions des uns et des autres, caresser des enfants et embrasser des reines de beauté (.. .). L'ordinateur a fait son apparition dans les campagnes. Alimenté d'une masse de données sur les répartitions politiques, les aspects économiques, les tendances sociales et les partages raciale (sic) ou ethniques, l'ordinateur répond et fixe une ligne. Mais comme la machine peut se tromper, comme le petit écran ne peut remplacer le contact direct, le candidat doit se mêler aux foules, serrer des milliers de mains, s'entretenir avec de petits groupes d' électeurs indépendants. Il doit aussi présider de multiples repas où, pour une somme variant de 25 à 1000 dollars par tête, le fmancement de la campagne est pour partie assuré (.. .). Une minute de publicité sur un poste local de télévision coûte de 1700 à 2300 dollars, 20

une heure achetée à une chaîne nationale à un moment oÙ le plus grand nombre de téléspectateurs est devant son poste, revient environ à 50 000 dollars... » Le texte de Lagrange est complété sur ce dernier point par cette dépêche AFP du 3 janvier 1969 : « selon l'instance de régulation de l'audiovisuel et des télécoms, la FCC: les républicains ont dépensé cinq millions de dollars pour la publicité faite à leurs candidats à la télévision (...) [et] les démocrates (...) trois millions (.. .). Les candidats à la présidence et à la vice-présidence sont apparus pendant un total de 96 h Il min sur le petit écran (...) Les républicains ont fait passer 110 courtes annonces publicitaires contre 37 seulement pour les démocrates »13. Quarante ans après, les «états-uniens » de 2008 sont au nombre de 300 millions, presque le double des 160millions de «l'America» du président Eisenhower (1953-60). En 2008, à la différence de 1968, s'ajoute, à la question de race posée par les origines de Barack Obama - fils d'une américaine blanche et d'un kenyan de l'ethnie Luo - celle de l'importance des voix des Hispaniques qui forment 14% de la population totale des États-Unis. En effet, le choix des démocrates portera in fine sur la première femme ou le premier noir à revêtir leurs couleurs jusqu'au dernier round. État-continent, les États-Unis sont une nation-monde, à couvrir hic et nunc: à eux seuls, les Hispaniques sont au nombre de 43 millions (19millions de plus qu'en 1992) ; au Texas un habitant sur deux a des origines latino-américaines. Rappelons que les chefs de poste d'AFP et Reuters à New York et à Washington ont multiplié, plus d'un un an avant l'élection, les préparatifs et les logistiques en amont. Si la couverture des présidentielles de 2004 (George W. Bush contre John Kerry) par les grands médias aux États-Unis s'était réalisée sans anicroches majeures, le développement des blogs et des sites Internet d'une part, et le souvenir des erreurs tant informatiques, médiatiques et humaines commises en 2000 compliquent la tâche en 2008 et renforcent la tension entre la prudence professionnelle requise et le souci, tout aussi professionnel, de ne pas être battu par la concurrence. « Qui reprend quoi, provenant d'oÙ? » est, pour les agenciers, une question aussi lancinante que « comment vérifier correctement, produire et diffuser la copie avant de se faire griller? » Horse race down to the wire: la course de chevaux jusqu'à la ligne fmale : quoique éculées, les métaphores et analogies n'en sont pas moins pertinentes. Les talesfrom the trail du RTR.com, le 2 mars 2008 (avant-veille du jour d'une nouvelle série de primaires opposant Obama et Clinton dans l'Ohio, le Texas, le Rhode Island et le Vermont), accordent un papier à chacun des trois principaux candidats encore en lice: « Clinton tells voters she is best 'person' to be U.Spresident» ; « McCain turns tables and grills (for) reporters»; « Obama mocks Clinton 's 'vast foreign

13 Archives~ Documentation

AFP, consultées

en mars 2008.

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policy experience'». Sur la piste, se pratique entre candidats et journalistes, une forme de jeu de rôles, faite tantôt de «photo ops» (séquences-occasions prévues de photos) et tantôt d'interactions où l'on guette le faux pas, la nouvelle qui provoque un impact « newsworthy», le tout en affectant la distance et l'ironie complices des « boys on the bus »14 à l'égard des candidats qu'ils suivent au jour le jour. Propos maîtrisés des candidats et dérapages verbaux se conjuguent. En mars 2008, il ne fallut même pas quatre jours pour qu'une remarque peu judicieuse d'une conseillère de Barack Obama traitant Hillary Clinton de «monstre» soit relayée par le quotidien britannique The Scotsman et ne soit suivie de la démission de cette

conseillèr 15. Mais, à l'ère d'internet et des blogs, se pose une question autrement
plus fondamentale pour les multinationales multimédia. En 2007, sur des blogsRTR, des responsables rédactionnels affmnaient: «même avec nos 2 400 employés, on ne peut prétendre tout couvrir ». D'où un débat récurrent, depuis 2000 environ, qui pourrait se résumer ainsi: comment tirer profit intelligemment et prudemment des ressources offertes par les «médias sociaux» ? En 1995 déjà, face à l'Internet, certains responsables étaient des plus méfiants; les sceptiques dès 2000, qualifiaient cette période-là de « Moyen-âge» , alors que d'autres encore, en 2007, soulignaient l'évolution des pratiques et des usages, aussi bien selon les tranches d'âge que selon les segments de marché. Comme les États-Unis demeurent, encore et toujours, le centre névralgique des interactions entre les technologies de pointe, l'échange, la fabrique de l'information et la commercialisation et fmanciarisation des flux de l' économiemonde, on ne s'étonnera pas que l'interactionmédias et politique, voire « économie et géopolitique », y atteigne son paroxysme. Courons à nouveau le danger d'amalgame, en pointant deux papiers, sur des sujets qui n'ont apparemment rien à voir, parus Ie 3 mars 2008 dans l'International Herald Tribune16: «press fairness debated in Democratic contest. Is Obama receving softer treatment? : « les journalistes traitent-ils plus sévèrement Hillary Clinton que Barack Obama?» et le journaliste de répondre: « c'est ce que prétend le camp Clinton (...) et ce qui ressort d'une étude de la couverture des deux candidats dans 48 supports d'information depuis la mi-février, conduite par le fort réputé Project for Excellence in Journalism ». «Comment diable mesurer la montagne d'articles, de billets postés sur les blogs, de segments vidéo? », ajoute le journaliste IHT. Justement, le fait même que cette question se pose est un signe de l'osmose des interactions entre médias et politique. Deux jours plus tard, Clinton l'ayant emporté dans trois des
14 Titre d'un ouvrage devenu classique qui suit un candidat en campagne. de T. Crouse (RandomHouse, 1973) consacré au press corps

15 En septembre 2000, un micro supposé éteint capta l'injure journaliste du New York Times. Cf. M. Palmer, op. ci!, p.180. 16 Édition internationale aux Etats-Unis.

que proféra G.W. Bush à propos d'un généraliste le plus réputé

du groupe New York Times, éditeur du quotidien

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quatre états à voter le 5 mars, mettant ainsi fm à onze victoires successives d' Obama, on lit que le discours nombriliste intra-médias serait passé de débats internes (media inside baseball) à l'interprétation courante (conventional wisdom) : les médias traiteraient Clinton plus sévèrement qu'Obama17. Interactions également, dans un domaine totalement différent, que signale un papier dans l' IHT du même 3 mars: «EU and US press China on media. WTO actions planned on finance news rules »18. La teneur du papier est la suivante: l'Union européenne et les États-Unis ont décidé de déposer une plainte commune auprès de l'Organisation Mondiale du Commerce à propos de la politique chinoise qui oblige les fournisseurs de l'information économique et financière, tels RTR, Dow Jones, Bloomberg, à passer par l'intermédiaire de l'agence Chine nouvelle, Xinhua, agence officielle, pour accéder à leurs abonnés en Chine. La question qui gagne en intensité, posée depuis les années 1990 et surtout depuis la décision en septembre 2006 de Xinhua d'interdire aux sociétés étrangères de fournir de l'information fmancière directement aux clients en Chine, rejoint celles dont l'enjeu sera débattu cet été 2008, période où la Chine sera justement plus médiatisée que jamais avec les Jeux Olympiques: quelque 30 000 personnels des médias étrangers sont attendus ainsi que 2,5 millions de touristes19. En 1992, des agenciersFrance Presse à Pékin disaient déjà, à la fois que « Adam Smith a bien remplacé Marx, Lénine et même Mao pour édifier un socialisme aux caractéristiques chinoises» et que « les autorités assouplissent légèrement la stricte surveillance imposée aux journalistes étrangers à cause de la candidature de Pékin aux Jeux olympiques (de 2000) ». Les multinationales de l'information se savent très limitées par leurs ressources tirées jusqu'à la corde: des pannes informatiques sont à prévoir (comme en 1968), les cafouillages des machines à voter de même (comme en Floride en 2000) et les blogs sont susceptibles de diffuser des leurres (le fantôme de Monica Lewinski, stagiaire à la Maison Blanche «révélé» par le Drudge report en 1998, hantera toujours les Clinton.. .). On s'interroge sur un éventuel assassinat politique aux États-Unis, et sur le sort, après les J.O., des populations ouvrières venues construire à Pékin et ailleurs en Chine les installations et infrastructures requises.
17 M. Feiling, jadis analyste des médias, cité in LH.T., 6.3.2008, p. 6. Rédigé quelques heures après les victoires de H. Clinton le 4 mars, I'hebdomadaire news anglo-américain le plus prestigieux, The Economist observa: « pris d'un soudain sentiment de culpabilité, la meute des journalistes se rebiffa deux jours avant ces élections et malmena M. Obama », The Economist, 8.3.2008, p. 47. Que complète un papier d'un journaliste I.H.T., le 4.3 : « U.S. and EU file complaint over Chinese news rules », p. 12. 18 Papier d'Alan Wheatley, Reuters, paru dans le cahier «Business 'with Reuters' (réalisé avec le concours de RTR), p.12. Ce papier est complété par un papier d'un journaliste de l'International Herald Tribune, Ie 4 mars: «U.S. and EU file complaint over Chinese news rules », p. 12. 19 Pour les lO. d'Athènes, en 2004, l'équipe AFP comportait 121 personnes ~ les effectifs RTR et AP étaient plus nombreux encore; l'agence chinoise Xinhua avait un dispositif comparable à celui d'AFP.

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Les États-Unis sont, pour leur part et depuis longtemps, le pays le plus riche en média et le plus médiatisé de la planète, et la Chine, la puissance la plus inexpérimentée dans les pratiques du cirque médiatique à l'occidentale. Mais ses internautes occupent la 2èmeplace mondiale après les États-Unis, son appétit en infotainment s'accroît, et les riches villes côtières du Sud ont peu à voir avec la situation de« l'immense l'arrière pays ». Ces logiques disparates feront-elles bon ménage à la Une, ce deuxième semestre 2008 ?

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Eric LAGNEAU Doctorant à l'lEP Paris et journaliste à l'AFP

HIÉRARCHISER DANS L'URGENCE
LES FLASHS DE L'AGENCE FRANCE-PRESSE (1984-2006)
Les débats sur le "nouvel ordre mondial de l'information" à la fm des années 1970 ont attiré l'attention sur le rôle central joué par les agences de presse mondiales (aujourd'hui essentiellement AP,Reuters et l'AFP) dans la production et la diffusion des nouvelles internationales. L'accent a été mis notamment sur la capacité de ces agences, à travers la sélection et le premier cadrage des événements en amont de la chaîne de l'information, à influer sur l'agenda des autres médias, ce qui a nourri la critique de les voir contribuer par ce biais à une uniformisation des descriptions du monde, au profit d'un point de vue essentiellement occidental, ou, pour le moins, occidentalo-centré. Assurément, il n'est pas illégitime de s'interroger sur les effets politiques de cette sélection agencière des événements ou, en amont, de questionner les" grilles ,,1 qui président à ces choix dès lors qu'il est établi que les journalistes culturelles d'agence sont des protagonistes importants de cette activité collective qui consiste à produire des faits journalistiques à partir de la multitude d'occurrences du " flux événementiel" mondial et qu'en ce sens précis, ils participent effectivement à la défmition de cette large coproduction qu'on appelle" actualité internationale". Mais l'analyse sera d'autant plus convaincante qu'elle se donnera les moyens d'aller y voir de plus près pour décrire de manière précise le double travail de réduction2 factuelle et de hiérarchisation des événements qui caractérise au premier chef l'activité agencière et qui lui donne en quelque sorte sa marque de fabrique. On voudrait en effet plaider ici, après d'autres3, pour une sociologie attentive au journalisme en action et à la manière dont, très concrètement, les agenciers procèdent, ce qui rend particulièrement sensible aux fréquentes tensions entre les
1

Le concept est employé par Marc Paillet, ancien responsable rédactionnel de I'AFP et bon analyste

des médias. M. Paillet, Le journalisme. Fonction et langage du quatrième pouvoir, Paris: Denoël, 1974. 2 M. Kingston, " Réduire à l'événement. La couverture de sujets irlandais par l'Agence France-Presse", in Réseaux, n075, jan-fév 1996. 3 Voir, panni d'autres, C. Lemieux, Mauvaise presse. Une sociologie compréhensive du travail journalistique et de ses critiques, Paris: Métailié, 2000.

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différentes logiques à l'œuvre (très sommairement: politique, économique et professionnelle) ou - la distinction, moins usuelle, est au moins aussi fructueuse - entre les différentes règles qu'ils doivent s'efforcer de respecter pour se voir reconnaître comme de bons professionnels. L'une d'elles, celle du respect des formats4 (au sens, beaucoup plus large que dans le jargon de la presse, de l'ensemble des paramètres préétablis du traitement de l'information, c'est-à-dire aussi bien les formats de diffusion que les formats de production5), a tendance à occuper une place de plus en plus considérable dans les médias en général et en particulier dans ces usines à nouvelles que sont les agences de presse mondiales. Pour illustrer la contribution ambivalente des formats au double travail agencier de réduction factuelle et de hiérarchisation des événements, nous avons choisi de nous intéresser à un type de dépêche bien précis, sans doute le plus fameux de la mythologie agencière6, le flash, c'est-à-dire" l'annonce en quelques mots d'un fait d'une importance exceptionnelle ,,7. Nous montrerons, en analysant les flashs publiés par l'AFP ces vingt dernières années (1984-2006) et leurs conditions de production, comment ce format de diffusion, dont la définition se revèle bien plus complexe qu'il n'y paraît de prime abord, est tout à la fois pour les agenciers un instrument qui facilite la factualisation et la hiérarchisation dans l'urgence de l'actualité, mais aussi une contrainteS qui rend plus difficile l'élévation de certains événements au sommet de la hiérarchie de l'information agencière9. On mettra ainsi en évidence tout à la fois la logique proprement journalistique à l' œuvre dans ce travail d'ordonnancement du monde (et notamment les contraintes liées aux formats) mais aussi les limites de cette autonomie, en raison notamment du poids des sources jugées les plus légitimes et de l'anticipation des attentes des clients et des publics. Enfm, d'un point de vue plus théorique, cette analyse des flashs AFP ambitionne de
4

Pour une description plus précise de cette règle du respect des formats et son articulation avec bien d'autres règles, nous renvoyons à C. Lemieux qui a formalisé le modèle grammatical de l'action (journalistique) dont nous nous inspirons largement. 5 Moyens en temps, en homme et en matériel à disposition, mode d'organisation...
6

Pour ne prendre qu'un exemple, on peut signaler le titre du livre que l'agence Associated Press

aconsacré à sa propre histoire: Alabiso Vincent, Smith Tunney Kelly, Zoeller Chuck, Flash! The Associated Press covers the World, New York, The Associated Press in association with HarryN. Abrahams, inc., publishers, 1998.
7

Manuel de l'agencier AFP (en français). Le manuel en anglais de 1992 parle de "events of
importance". de et ici

transcendent
8

Anthony Giddens, à travers la notion de dualité du structurel, insiste à juste titre sur la nécessité prendre en compte la double dimension du "structurel" qui est toujours à la fois contraignant habilitant. A. Giddens, La constitution de la société, Paris: PUF, 1987, p. 444. Nous appliquons cette dualité aux fonnats.
9

Cette communication s'inscrit dans le cadre d'une thèse en cours de rédaction sur la production des faits journalistiques à l'AFP. Elle s'appuie sur une analyse de la centaine de flashs publiés en français par l'AFP entre 1984 et 2006, l'étude des manuels de l'agence et de notes de service (notamment pointages du service Alerte et Analyse), des entretiens avec des journalistes et une observation participante de plusieurs années, notamment au desk sport de l'AFP (l'auteur de l'étude ayant lui même validé deux flashs).

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montrer tout l'intérêt d'une approche du journalisme par les formats pour aborder la désormais classique question de la valeur d'information (newsworthiness)10.

1. PETIT ESSAI DE DEFINITION DU FLASH 1.1 Hiérarchie des événements et hiérarchie des depêches
Aucune description de la réalité n'est envisageable sans un travail de classement des éléments qui la constituent en fonction de leur pertinence pour le descripteur . Le j oumalisme n'échappe pas à cette règle et c'est une évidence de dire qu'aux yeux des agenciers, tous les événements n'ont pas la même importance. Il ne s'agit pas seulement, comme le suggère l'approche du gate-keeping, d'opérer un tri entre ceux que l'on retient et ceux que l'on choisit de ne pas traiter, mais bien plus largement d'établir une hiérarchie des événements et de leur accorder, en fonction de celle-ci, un traitement différencié, depuis une couverture intensive, jusqu'à l'impasse pure et simple, en passant par toute une gradation de traitements intermédiaires. On est ici en plein dans le débat, à la fois professionnel (cf. les manuels de journalisme) et sociologique, sur la fameuse valeur d'information (newsworthiness), c'est-à-dire sur le degré d'attraction qu'exerce un événement sur les journalistes et qui leur impose la manière de le rapporter (ou non). La double difficulté pour le sociologue est que 1) ce travail de hiérarchisation, sans être dénié, n'est que partiellement revendiqué et faiblement théorisé, répondant avant tout à des exigences pratiques où la réflexivité n'est pas absente mais encadrée par des routines, et que 2) sans être arbitraire et répondant donc à des règles (plutôt qu'à des " lois "), il autorise des marges d'appréciation individuelles et collectives parfois non négligeables. Même si, à la différence d'autres médias, les agences de presse ne disposent pas à proprement parler d'une" Une" pour afficher leurs choix éditoriauxll, cette hiérarchisation des événements se lit de plusieurs manières dans le produit fmi livré aux clients de l'agence, et notamment dans le degré de priorité accordé à une dépêche. Consulté sur l'écran d'un ordinateur12, un fil d'agence se présente en apparence comme une succession sans fin d'en-têtes de dépêches par ordre chronologique de publication, mais, malgré une certaine impression de fourre-tout due en grande partie à la diversité des sujets abordés, il existe bien un autre principe
10

Cet article aurait aussi pu s'intituler Deciding what toflash, pour faire un clin d'oeil à l'ouvrage

pionnier d'Herbert Gans qui fait encore référence en la matière, même si les études de cas sur laquelle il s'appuie sont aujourd'hui dépassés. H. Gans, Deciding what's News: A Study of CBS Evening News, NBC Nightly News, Newsweek and Time. New York: Pantheon Books, 1978. Encore que le menu des prévisions, annonçant chaque matin aux clients les dominantes de l'actualité et les principaux papiers de la journée, peut être considéré comme une sorte d'équivalent fonctionnel de la " Une" des journaux ou de l'annonce de titres des journaux télévisés ou radio. 12 Informatisation aidant, le mode de consultation plus ancien des dépêches sur un téléscripteur devient de plus en plus rare dans les rédactions.
Il

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de classement que la seule chronologie puisque certaines en-têtes apparaissent en rouge et sautent immédiatement aux yeux du lecteur. Cette marque distinctive signale les dépêches les plus urgentes, c'est-à-dire (les deux choses sont quasiment synonymes dans le fonctionnement agencier) celles qui traitent des faits les plus importants. Ainsi, du point de vue de l'importance de l'information rapportée, toutes les dépêches ne se valent pas, il existe une hiérarchie des dépêches qui correspond à la hiérarchie des événements et le flash trône au sommet de cette hiérarchie des dépêches, suivi par le bulletin, puis l'urgent Ce sont les seules dépêches qui sont diffusées avec les priorités les plus hautes 1 ou 2 (3 ou 4 pour les autres dépêches). Le format extrêmement court de ces dépêches (1Omots maximum pour le flash, sans titre et sans mot-clé, 20 mots pour le bulletin, 30 pour l'urgent) correspond à ce souci d'une rédaction et d'une diffusion très rapide13. Il faut insister sur le fait qu'un format de diffusion en est effet incompréhensible si on fait abstraction des conditions de production (formats de production) qui le caractérisent, ici l'urgence. Parce qu'ils rapportent des faits" d'une importance exceptionnelle ", les flashs sont aussi nécessairement rares, comme le souligne explicitement le manuel de l'agencier. Nous en avons comptabilisé 108 (en langue française) depuis 1984. Et depuis 1997, l'AFP a diffusé entre 6 et 9 flashes par an 14. En comparaison, les bulletins (en moyenne 700 par an) et surtout les urgents (environ 10.000 par an) sont beaucoup plus fréquents, comme on l'a résumé dans le tableau suivant Mais il faut remettre ces chiffres en perspective puisque tous ensemble, flashs, bulletins et urgents ne représentent pas plus de 4% de la copie agencière. Tableau 1 : Hiérarchie et fréquence des différents types de dépêches (sur fil France) de l'AFP entre 1997 et 2006
Type de dépêches Flashs Bulletins Urgents Dépêches « normales» Priorité Pl P2 P2 P3 ou P4 Nombre / an 6à9 700 10.000 330.000 x lOO/flash x 15 / bulletin x 33 / urgent Facteur multiplicateur

Avec le bulletin et l'urgent, le format de diffusion" flash" apparaît donc clairement comme l'un des outils de classement des événements et
13 La priorité 1 a même pour particularité" d'interrompre le fil " pour permettre la diffusion instantanée de la dépêche. Cette propriété était très importante jusqu'au milieu des années 1990, lorsque les techniques de transmission, moins performantes qu'aujourd'hui, conduisaient à l'apparition de files d'attente de dépêches déjà validées par les desks mais pas encore transmises aux clients. 14 a deux exceptions près: seulement 3 tlashs en 2001, et pas moins de 18 en 1998, année prolifique avec pas moins de Il flashs pour la parité des monnaies en euro. On y reviendra.

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d'ordonnancement de la production journalistique à la disposition des agenciers. Ils permettent un découpage plus" nerveux" de la copie, comme on dit en jargon agencier.

1.2 De quoi parlent les flashs de l'AFP?
Les critères évoqués ci-dessus (concision, rareté, priorité) sont loin de suffIre à défmir le flash mais le fait que les manuels de l'AFP se concentrent pour l'essentiel sur eux est révélateur de la difficulté à le caractériser en substance (par le contenu). Les formats sont surtout défmis relativement les uns par rapport aux autres (le « flash» est plus urgent que le «bulletin» qui est plus urgent que l' « urgent»...) et par leurs conséquences pratiques. On notera, à cet égard, l'importance de l'anticipation des réactions des clients de l'agence. "Le flash doit littéralement brûler les doigts. C'est une mise en alerte de toutes les rédactions", explique le manuel de 1971. "C'est l'annonce en quelques mots d'un événement d'une importance telle qu'il est assuré de faire la manchette de tous les journaux, en tout cas dans une zone géographique donnée (ou sur un marché donné comme dans le cas de la nouvelle sportive) ", précise celui de 1982. C'est bien parce que ces questions pratiques priment qu'on ne saurait s'en tenir aux seules défmitions des manuels. On tient ici une importante règle de méthode. Si l'on veut véritablement comprendre ce qu'est ce format, ce qu'il permet (et souvent facilite) et ce qu'il interdit (ou, du moins, rend plus difficile), il faut s'intéresser de plus près à l'usage qu'en font concrètement les journalistes. Et d'abord, demandons-nous de quoi parlent effectivement les flashs publiés par l'AFP. En ce qui concerne le contenu, les manuels de l'AFP proposent, on l'a dit, une défmition assez vague: " un fait d'une importance exceptionnelle". Pour le reste, ils s'en tiennent à quelques exemples (mort du pape, accord pour élargir rUE à 25 membres...), sans en dire beaucoup plus sur ce que recouvre cette notion d'importance exceptionnelle, mis à part l'assurance en pratique de "faire la manchette de tous les journaux". " En gros, le flash, c'est la guerre est déclarée, la guerre est finie et le pape est mort", précise un ancien rédacteur en chef (pour l'international) de l'AFp15. En réalité, le spectre des événements flashés est un peu plus large, comme on va le voir, mais ils ont tous la caractéristique commune et indispensable de se prêter aisément, à l'instar de la mort du pape, à la factualisation, c'est-à-dire la réduction à un fait concret qui peut être rapporté en quelques mots en honorant la fameuse règle canonique des 5 W (ou plutôt des 4 W car en raison de la concision requise, le flash est de facto dispensé d'expliquer le comment ou le pourquoi) .

15

Entretien

avec l'auteur. 29

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