L'Innéité aujourd'hui

De

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la notion d’innéité est revenue au premier plan du débat intellectuel avec trois phénomènes connexes. Le premier est l’essor de la génétique moléculaire, qui confortait
l’idée d’un programme contenu dans le génome, programme que l’individu biologique viendrait réaliser. Le second est la linguistique chomskyenne, qui a mis l’accent sur la nécessité de postuler une connaissance innée des
principes de la grammaire universelle dans l’analyse de la faculté du langage. Le troisième est la constitution de l’éthologie, marquée par la contribution de Lorenz et par l’idée du caractère adaptatif de schémas comportementaux innés. La philosophie se voit ainsi invitée à repenser à une notion qui avait habité le débat classique entre rationalistes et empiristes, une notion dont l’usage se développe désormais dans des champs de recherche multiples et hétérogènes, qui vont de la médecine, avec l’extension de la classe des maladies génétiques, à la philosophie morale, puisqu’il a été par exemple soutenu que nous disposons d’une grammaire innée des jugements moraux.

Le pari du présent volume, rédigé par des philosophes et historiens des sciences et par une linguiste, est de proposer une généalogie du débat, de distinguer entre les innéismes et de suggérer plutôt des solutions locales à des problèmes distincts qu’un paradigme unificateur. Sans doute ne sommes-nous pas, pour reprendre la formule de Leibniz, « innés à nous-mêmes », et nul ne peut se contenter de l’universalité abstraite d’une nature humaine qui serait toujours identique à elle-même. Mais il demeure nécessaire de réfléchir aux conditions sous lesquelles ont lieu le développement et l’apprentissage, aux conditions de la sensibilité au contexte et à celles de l’acquisition des différences.

Publié le : vendredi 1 mars 2013
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EAN13 : 9782919694181
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IntroductIon iNNéiTé L’aUjOURD’hUi 1 deNISForest uNIverSITé ParIS oUeST-naNTerre eT iHPst, ParIS
IlexIsteuncertaInnombred’examens synthétiques récents de la notion d’in-2 néité . La présente introduction, elle, entend d’abord préciser pourquoi cette notion mérite un examen patient et comment cet examen peut être mené. Elle propose, à cette In, trois choses. La première est l’esquisse d’un historique, conçu comme une généalogie du présent. Des présentations ou des histoires de tel ou tel domaine où la notion d’innéité joue un rôle, il en existe plusieurs qui sont excellentes, et cette introduction renvoie à un certain nombre d’entre elles. Mais il est plus rare sans doute que soit tenté un historique global du recours à la notion d’innéité depuis cinquante ans, qui ne s’arrête pas aux barrières entre disciplines. Et l’innéisme est sans doute quelque chose qu’il importe moins tout d’abord de juger que de comprendre dans sa provenance et ses implications multiples, pour comprendre la manière dont il détermine des recherches encore à venir. En second lieu, cette introduction inclut une analyse des résistances aux hypothèses innéistes, le débat étant loin d’être, en la matière, purement rationnel et dépassionné, et il me semble qu’il serait erroné et stérile de feindre qu’il l’est.
[1]Je remercie Jean Gayon pour ses remarques sur ce texte et ses suggestions sur plusieurs points. Je remercie également Marion Le Bidan et Samuel Lépine pour leur relecture attentive. [2]Fiona Cowie,: Nativism ReconsideredWhat’s Within , Oxford, Oxford University Press, 1999 ; Richard Samuels, « Nativism in cognitive science »,Mind and Language, 17, 2002, p. 233-265@; Paul Bateson & Matteo Mameli, « The innate and the acqui-red : useful clusters or a residual distinction from folk biology ? »,Developmental Psychobiology, 2007, p. 818-831@.
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EnIn, je présente brièvement les études qui composent le présent recueil. Leur pluralité, et cela peut être souligné d’emblée, n’est pas seulement le reet de la différence des thématiques abordées et des préoccupations en partie divergentes de leurs auteurs. Elle est aussi le signe du fait que s’il y adesinnéités, dans des contextes hétérogènes, présentant entre elles des airs de famille, les solutions prometteuses aux problèmes posés sont sans doute locales plutôt que globales.
1 | Trois sources de l’innéisme contemporain : une généalogie Telle que nous la connaissons aujourd’hui, la notion d’innéité est revenue au e XXsiècle au premier plan des débats intellectuels dans trois domaines, chacun marqué par une inexion décisive. Le premier domaine est celui de la génétique moléculaire dont le développement a permis à partir des années 1950 de donner un contenu à l’idée formulée par le physicien Erwin Schrödinger d’un « code héréditaire » grâce auquel les chromosomes d’un ovule fécondé contiendraient un « modèle intégral du développement futur de l’individu et de son fonctionne-3 ment dans l’état adulte». L’idée de code mérite sans doute une clariIcation : car on peut entendre par code soit le message qui porte une instruction (c’est le sens de Schrödinger, selon lequel les chromosomes contiennent le « code intégral »), soit la table de correspondance entre triplets nucléotidiques et acides aminés qui permet de constituer un tel message. Ensuite, on ne saurait trop insister sur le fait qu’il y avait loin, en 1953, de la découverte de la structure en double hélice de l’ADN à l’identiIcation du code génétique (dans le second des deux sens précédemment distingués), qui ne commence, après bien des tâtonnements, 4 qu’en 1961 . On ne saurait non plus trop insister sur la distance qui sépare la découverte de l’association canonique entre un triplet de nucléotides et un acide aminé, et l’idée grandiose d’une prédiction possible des caractéristiques d’un individu à partir de son génome, telle que Schrödinger l’avait envisagée. EnIn, pour un historien de la biologie, la génétique moléculaire n’est qu’un épisode, si important soit-il, dans une histoire au long cours, celle de la science de l’héré-dité dans laquelle il faudrait replacer, parmi d’autres, Francis Galton (1822-5 1911) et l’idée de « talent héréditaire » , et Wilhelm Johannsen (1857-1927), l’introducteur des termes de gène, génotype et phénotype. Tout ceci étant dit, il
[3]Erwin Schrödinger,Qu’est-ce que la vie ?[1944]@, Paris, Le Seuil, 1993. [4]Michel Morange,Histoire de la génétique moléculaire, seconde édition augmen-tée d’une postface, Paris, La Découverte, chapitre XII. [5]Voir Jean Gayon,Darwin et l’après-Darwin, Paris, Kimé, 1992.
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est indéniable que les découvertes de la biologie moléculaire devaient accréditer l’idée d’une asymétrie fondamentale dans l’explication des caractéristiques d’un individu entre une part prépondérante des facteurs génétiques, c’est-à-dire innés au sens d’intrinsèques, et présents dès la conception de l’individu, et une part secondaire des facteurs environnementaux. Il est indéniable aussi que toutes les précautions prises par les scientiIques dans l’interprétation du 6 rôle des gènessont allées de pair avec la diffusion de l’idée de prédisposition génétique, conçue sous une forme plus précise que de vagues susceptibilités. Impossible d’évoquer la génétique moléculaire sans mentionner la notion de 7 programme, inspirée par les technologies de l’information . Selon les termes 8 de François Jacob, dans le paradigme où les gènes contiennent des « instruc-tions », « l’organisme devient […] la réalisation d’un programme prescrit par l’hérédité », un programme qui, selon sa formule, « ne reçoit pas les leçons de l’expérience ». C’est la différence entre l’ancienne hérédité, ou hérédité « molle », et l’hérédité « dure ». L’idée s’est ainsi répandue que nous pourrions être « innés à nous-mêmes », pour reprendre en en modiIant le contexte et le sens la formule qu’utilise Leibniz dans lesNouveaux essais sur l’entendement. Le second domaine dans lequel on a pu assister à un retour de la notion d’innéité a été la linguistique, du fait du développement du programme de la 9 grammaire générative . Selon Noam Chomsky, en effet, d’une part la maîtrise d’une langue par un locuteur humain suppose une véritable connaissance des principes de cette langue, et d’autre part l’acquisition du langage par l’enfant se ferait à partir d’un bagage inné qui contient de tels principes. Pour Chomsky, si l’apprentissage est possible, c’est parce que l’enfant apprend en un sens faible, plutôt que fort : il apprend à spéciIer quelle version de la grammaire univer-selle permet le mieux de rendre compte des échantillons linguistiques qui sont présents dans son environnement. Mais il n’a pas à apprendre, en apprenant à parler, à quoi doit ressembler une langue humaine en général. Non seulement
[6]Michel Morange,La Part des gènes, Paris, Odile Jacob, 1998. [7]L’information et le vivant : aléas de la métaphore informa-Voir le chapitre 7, « tionnelle », de Jérôme Segal,informationLe Zéro et le un. Histoire de la notion d’ au XXe siècle[2003], Paris, Éditions Matériologiques, 2011, p. 535-643@.(Ndé.) [8]François Jacob,La Logique du vivant. Une histoire de l’ hérédité, Paris, Gallimard, 1970, Introduction [9]Voir Cowie,op. cit., 1999, et la thèse de Delphine Blitman,Innéité et sciences cognitives : la faculté de langage. Analyse conceptuelle du programme de Chomsky en linguistique, thèse de doctorat, EHESS, Paris, 2010.
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il est vrai que même un empiriste doit bien admettre des conditions minimales de l’apprentissage, qui n’ont pas à être acquises, mais la manière dont on peut contraster les échantillons limités du langage auxquels l’enfant est exposé, et la maîtrise des structures complexes auxquelles il parvient, invitent à expliquer par des facteurs internesspéciIquesla richesse des connaissances que possède le locuteur d’une langue humaine. L’inné, en ce cas, est ce qui a des conditions internes dans les facultés de l’individu. À cette référence à un tournant qui s’est produit dans l’étude du langage humain, il faut sans doute ajouter la référence à un autre point d’inexion, 10 chronologiquement antérieur, lié à la fondation de l’éthologie . Konrad Lorenz devait développer dès les années 1930 la thèse de l’existence de schémas 11 comportementaux innés qui permettent à certains animaux de s’adapter à leur environnement, non au terme d’un processus d’apprentissage, mais en répondant sans instruction préalable à certains stimuli déclencheurs. Ce qui se mettait ainsi en place, dans la Iliation des débats postdarwiniens sur les relations entre évolution et apprentissage, c’était aussi une réexion sur les bénéIces et les coûts, en termes de valeur adaptative, de réponses invariantes à des stimuli environnementaux. Un animal qui n’a besoin que de l’occurrence d’un stimulus donné pour produire une réponse appropriée fait sans doute l’économie d’un processus d’apprentissage laborieux ; mais en même temps, il est exposé à l’ambiguïté possible des données de son milieu, qui peuvent le conduire au déclenchement inapproprié du comportement en question. Dès lors, l’innéité des réponses ne peut être biologiquement pensée comme bénéIque qu’à la condition de s’accompagner d’une très grande spéciIcité des conditions de leur déclenchement. Le travail de Lorenz, et la distinction tranchée entre inné et appris qu’il instaurait, devait dans les années 1950 devenir un objet de débat, en particulier du fait des critiques de Daniel S. Lehrman. Celui-ci met-tait en doute le caractère démonstratif des expériences d’isolement : montrer que tel comportement est observé en l’absence detelfacteur environnemental ne permet pas d’afIrmerqu’aucunfacteur environnemental ne conditionne 12 l’apparition de ce comportement . Mais ceci ne fait qu’illustrer l’importance
[10]Sur celle-ci, voir Richard W. Burckhardt,: Konrad Lorenz,Patterns of behavior Nikko Tinbergen and the Founding of Ethology, Chicago, University of Chicago Press, 2005. [11]Konrad Lorenz, «The comparative method in studying innate behavior patterns», Symposia of the Society of Experimental Biology, 4, 1950, p. 221-268. [12]Daniel S. Lehrman, «A critique of Konrad Lorenz’s Theory of instinctive behavior »
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de l’éthologie dans la formation du paysage contemporain : d’une part, Lorenz (et avec lui Nikolaas Tinbergen) montrait qu’il était possible de penser comme innés des traits comportementaux précis, et que la question de l’extension du domaine de l’innéité était une question ouverte (il est caractéristique que l’un des chomskyens les plus orthodoxes, le psychologue Steven Pinker, ait depuis intitulé l’un de ses livresL’Instinct du langage) ; d’autre part, la réexion naturaliste sur l’innéité devenait avec l’éthologie une réexion non pas seu-lement sur les conditions biologiques de l’innéité, mais sur les raisons pour lesquelles l’innéité d’un trait pouvait être unbienbiologique. En outre, dans le contexte des découvertes de la génétique moléculaire, et d’une déInition de l’inné comme de ce qui est génétiquement déterminé, quelque chose comme une génétique du comportement devenait possible (le livre de John N. Fuller et W. Robert Thompson,Behavior Genetics, date de 1960). En 1966, le décryptage du code génétique est achevé et lesAspects de la 13 théorie de la syntaxede Chomsky sont publiés en 1965 . Il est remarquable que la notion d’innéité soit ainsi revenue en force presque simultanément dans le domaine des sciences biologiques et dans celui de la connaissance de l’esprit. Et il est remarquable également qu’à travers l’idée d’une linguistique carté-sienne, Chomsky ait esquissé la généalogie de son projet en remontant à ses sources présumées dans l’histoire des idées et qu’il ait proposé d’en préciser 14 la portée philosophique . L’âge classique avait été, d’une part, une époque
[1953]@, reprisinSusan Oyama, Paul E. Grifîths & Russell D. Gray,Cycles of contin-gency. Developmental systems and evolution, Cambridge, MIT Press, 1953, p. 25-39. [13]Noam Chomsky,Aspects of the theory of syntax, Cambridge, MIT Press, 1965. [14]Noam Chomsky, « Recent contributions to the theory of innate ideas »@,inStephen Stich,Innate ideas, Berkeley, University of California Press, 1975, p. 121-129. Sur cette généalogie, voir Denis Forest, « Être ou ne pas être nativiste »,inKostas Nassikas, Emmanuelle Prak-Derrington & Caroline Rossi (dir.),Fabriques de la langue-, Paris, PUF, 2012, p. 137-159. Il faudrait replacer en outre la contro verse récente sur l’innéité de la faculté du langage dans une histoire générale de l’innéisme psychologique. Par exemple, sur la question : l’accord entre les moda-lités sensorielles, en particulier la vue et le toucher, est-il inné ou acquis ?, telle qu’elle est marquée par la formulation du problème de Molyneux, voir Marjolein Degenaar,Molyneux’s problem, Dordrecht, Kluwer Academic Publishers, 1996 et Joëlle Proust (dir.),Perception et intermodalité, Paris, PUF, 1997. Concernant e le débat à la în du XIXsiècle sur la part de l’inné dans notre capacité à localiser dans l’espace la source des sensations visuelles (Johannes Müller, Hermann von Helmholtz, William James), voir Stéphane Madelrieux,William James, L’attitude empiriste, Paris, PUF, 2008, chapitre 1.
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où s’affrontaient en théorie de la connaissance les partisans et les adversaires d’un bagage inné de l’esprit. Mais d’autre part, cette période avait aussi été une période où s’affrontaient, dans le domaine des sciences de la vie, partisans de la préformation et partisans de l’épigenèse. Bien entendu, on peut toujours remonter plus loin, et l’on trouve dans la Grèce antique, et une conception innéiste de la connaissance, comme dans leMénonde Platon, et chez Aristote, une conception de l’ontogenèse des individus biologiques où, en vertu de la doctrine de la primauté de l’acte sur la puissance, « la genèse est en vue de 15 l’essence, et non l’essence en vue de la genèse». Pour Aristote, le recours aux causes Inales en biologie est légitime parce qu’il est impossible de concevoir comme des résultats fortuits des effets utiles tels que les dents de la mâchoire, dont l’occurrence est régulière : le résultat de certains processus peut être conçu 16 comme leur raison d’être, et cette raison d’être leur préexiste . Mais c’est sans doute à l’époque de Descartes que les deux domaines d’application de la notion d’innéité, biologique et épistémique, sont perçus dans leur connexion immédiate. Descartes, en effet, défend dans laDescription du corps humainla possibilité d’une déduction de l’individu biologique à partir de la connais-17 sance des parties de sa semence , et comme dans d’autres textes il se présente comme un partisan des idées innées. À la conuence de ces deux aspects de sa 18 philosophie, il peut écrire dans lesNotae in programma:
[R]econnaissant qu’il y avait certaines pensées qui ne procédaient ni des objets de dehors, ni de la détermination de ma volonté, mais seulement de la faculté que j’ai de penser : pour établir quelque dif-férence entre les idées ou les notions qui sont les formes de ces pensées, et les distinguer des autres qu’on peut appeler étrangères ou faites à plaisir, je les ai appelées naturelles […] ; mais je l’ai dit au même sens que nous disons que la générosité, par exemple, est naturelle (innatam) à certaines familles, ou que certaines maladies, comme la goutte ou la gravelle, sont naturelles à d’autres, non pas
[15]Aristote,Les Parties des animaux, traduction et présentation de Pierre Pellegrin, Paris, GF, 2011. [16]»,André Ariew, « Platonic and Aristotelian Roots of Teleological Arguments inAndré Ariew, Richard Cummins & Mark Perlman (eds.),Functions, New Essays in the Philosophy of Psychology and Biology, Oxford University Press, 2002, p. 7-32. [17]Voir François Duchesneau,Les Modèles du vivant de Descartes à Leibniz, Paris, Vrin, 1998. [18]René Descartes,Notae in programma, édition Ferdinand Alquié desŒuvres, III, Classiques Garnier, 2010, p. 358.
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que les enfants qui prennent naissance dans ces familles soient tra-vaillés de ces maladies au ventre de leurs mères, mais parce qu’ils naissent avec la disposition ou la faculté de les contracter.
À quoi sert à Descartes la comparaison des idées innées avec certaines mala-dies héréditaires ? À permettre de faire la distinction, toujours essentielle, entre être inné et être présent chez un individu dès sa naissance, et à donc à présenter un modèle dispositionnel de l’innéité. Pour reprendre l’analyse rigoureuse du philosophe Stephen Stich :
Une personne a une maladie innée à l’instanttsi et seulement si du commencement de sa vie jusqu’àt, il a été vrai d’elle que si elle a atteint ou si elle parvenait à l’âge approprié (ou au stade approprié de la vie) alors elle présente ou elle présenterait dans un cours nor-19 mal des événements les symptômes de la maladie .
Par exemple, parvenue à un certain âge, une personne ne présente pas encore les symptômes de la maladie de Huntington, mais parce qu’elle est depuis les débuts de son existence exposée à les développer ultérieurement, si elle vit assez longtemps et si rien n’est trouvé qui puisse l’empêcher, alors on peut dire à tout moment du temps qu’elle possède une affection qui a une détermination native ou innée. Et de même, si l’enfant de quelques mois ne parle pas encore, mais qu’il a toujours été vrai de lui qu’il développera bientôt la capacité de parler, on peut dire que les conditions internes de la manifestation de cette capacité sont des conditions innées. Ce qui est inné est une disposition intrinsèque de l’individu dont la base est présente en lui depuis qu’il existe, bien que l’actua-lisation de cette disposition puisse être tardive. Il est à remarquer qu’une telle disposition est pensée sur le modèle ou du moins par analogie avec une dispo-sition physique ou biologique héritable. L’innéisme biologique sous-tendu par la notion de programme génétique s’est développé dans un contexte historique et culturel bien distinct et identi-20 Iable. Mais il s’est aussi renforcé du fait de l’aboutissement de plusieurs types de recherche. L’un d’eux est celui d’une identiIcation des facteurs génétiques de certaines maladies, qui sont venus donner une base identiIable à l’idée qu’avait avancée bien plus tôt (1902) le médecin Archibald Garrod des « erreurs innées
[19]Stephen Stich, « Introduction : the idea of innateness »,inStephen Stich (ed.), Innate ideas, Berkeley, University of California Press, 1975, p. 6@. [20]Voir dans ce recueil le chapitre de Marion Le Bidan et sa présentation du travail de Lily Kay.
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du métabolisme ». Le second est un ensemble d’éléments de conIrmation liés à l’expérimentation : si inactiver le gène X conduit à la modiIcation ou la sup-pression de la caractéristique phénotypique Y, alors il est tentant d’en inférer que X est la cause ou une cause prépondérante de l’occurrence régulière de Y. Une variante de cette procédure consiste à transférer un gène d’une espèce donnée dans un embryon d’une autre espèce : dans l’expérience de Halder, 21 Callaerts et Gehring , l’embryon de drosophile dans lequel on a introduit un gène de souris qui code pour l’œil se met à développer un œil (de drosophile) supplémentaire ; comme l’a écrit John Maynard-Smith, tout se passe comme 22 si une instruction « mettre un œil ici » avait été comprise et suivie. En outre, l’essor de la génétique du développement devait coïncider avec la mise en lumière du caractère conservateur de certains aspects de l’évolution biologique, certains gènes, capables de stimuler le développement de parties de l’embryon, 23 se retrouvant sous une forme similaire chez des espèces éloignées(comme il y a des structures homologues, c’est-à-dire dérivées d’une ascendance commune, 24 les gènes eux-mêmes peuvent être dits homologues). Des formes vivantes extrêmement diverses, apparues à des moments très différents du temps évo-lutif, feraient fond sur un même « système de stimulation du développement » qui permettrait dans chaque cas leur construction. Du fait de la robustesse de cette programmation, la nature ne revient pas en permanence sur ses pas pour commencer à neuf : ce serait un autre visage de l’innéité. En ce qui concerne l’esprit, l’idée d’un bagage inné telle qu’elle est défendue par Chomsky pouvait inciter à aller plus loin dans plusieurs directions. 1° D’une part, si dans la perspective innéiste apprendre suppose de partir de quelque chose que l’on puise dans son propre fond, une réexion du même type peut être menée dans d’autres domaines. Le répertoire conceptuel, par exemple, suppose-t-il des concepts primitifs qui ne seraient pas des concepts
[21]Induction of ectopic eyesGeorg Halder, Patrick Callaerts & Walter J. Gehring, « by targeted expression of the eyeless gene in Drosophila »,Science, 267(5205), 1995, p. 1788-1792@.(Ndé.) [22]John Maynard-Smith,La Construction du vivant. Gènes, embryons et évolution, traduction Annick Lesne, Paris, Cassini, 2001. [23]Ibid., chapitre 2. [24]La génétique du développement comparée et sonVoir Guillaume Balavoine, « apport à la théorie de l’évolution »,inThomas Heamset al.,Les Mondes darwiniens. L’évolution de l’évolution,préface de Jean Gayon, Paris, Éditions Matériologiques, 2011, chapitre 21@.(Ndé.)
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tirés de l’expérience et dont l’enfant disposerait comme des concepts innés ? Un philosophe comme Jerry Fodor, une psychologue du développement comme 25 Susan Carey ont apporté des réponses positives à cette question, Fodor ayant soutenu la thèse maximaliste selon laquelle tous les concepts sont innés, et Carey une position plus modérée. 2° Deuxièmement, si l’idée est que ce qui est universellement partagé peut être inné, il peut être tentant de postuler dans d’autres domaines l’équivalent de ce que Chomsky a proposé en suggérant que les différences entre les langues sont superIcielles et qu’il existe des universaux linguistiques. Pour certains philosophes, il est ainsi légitime d’inférer l’innéité des principes moraux à partir de l’universalité de certains interdits. L’innéisme moral peut alors s’associer à une volonté de ne pas se contenter du relativisme culturel et de restaurer l’idée de dispositions qui seraient un élément constitutif de la nature humaine. Il est 26 dès lors possible de retrouver une inspiration darwinienneet de concevoir la moralité comme une capacité évoluée. 3° EnIn, si les principes qui guident l’apprentissage du langage sont spéci-Iques à un domaine, pourquoi d’autres domaines cognitifs n’auraient pas une organisation propre et ne supposeraient-ils pas une activité mentale distincte ? À la suite des thèses de Fodor sur la modularité de l’esprit, et du fait d’une vision adaptationniste de l’esprit qui n’est dans ses grands traits, ni celle de Chomsky, ni celle de Fodor, s’est développé le courant de la psychologie évolu-27 tionniste qui fait de l’esprit, selon la conception dite de la modularité massive , une mosaïque de capacités adaptatives, spécialisées et évoluées. Selon Leda Cosmides et John Tooby, la détection des tricheurs (qui permet d’accorder sa conIance à ses partenaires sociaux de manière sélective, en décelant ceux avec lesquels il serait préjudiciable de vouloir coopérer) serait une telle capacité, et 28 leur travail a servi de modèle à d’autres recherches connexes.
[25]Susan Carey,The Origins of Concepts, Oxford, Oxford University Press, 2009. Voir Pascal Engel, « Les concepts neufs de l’Empereur »,Revue philosophique de la France et de l’Étranger, 136, 2011, p. 231-45@. [26]Voir Robert J. Richards,Darwin and the emergence of evolutionary theories of mind and behavior, Chicago, University of Chicago Press, 1987. [27]Voir par exemple Edouard Machery, « Massive modularity and brain evolution », Philosophy of Science, 74, 2007, p. 825-838@.(Ndé.) [28]la psychologie évolutionniste, voir Lance Workman & Will Reader, Sur Psychologie évolutionniste : une introduction, traduction de Françoise Parot, pré-face de Jean Gayon, De Boeck, 2007et pour une approche critique, David J. Buller,
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