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L'INSECURITE ALIMENTAIRE EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE

De
213 pages
La situation alimentaire de l'Afrique subsaharienne est alarmante : l'insécurité alimentaire progresse et aucun retournement de tendance n'est prévu dans les prochaines décennies. La persistance de l'insécurité alimentaire est analysée ici comme la conséquence de la gestion des incertitudes par les acteurs clés : producteurs, commerçants, État, bailleurs de fonds. Mieux comprendre les déterminants de cette insécurité suppose une étude fine des relations complexes que nouent ces acteurs entre eux.
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L'INSÉCURITÉ ALIMENTAIRE EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE
Le rôle des incertitudes

Collection Bibliothèque du Développement

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2000 ISBN: 2-7384-8963-X

@ L'Harmattan,

Kako NUBUKPO

L'INSÉCURITÉ ALIMENTAIRE EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE
Le rôle des incertitudes

Préface d'Idriss Al Faroukh

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Préface

L'une des grandes préoccupations des dernières décennies du vingtième siècle, et certainement de celles du début du troisième millénaire, sera celle de la sécurité alimentaire dans certains pays en développement, en particulier en Afrique subsaharienne, qui est une zone confrontée à des aléas climatiques perpétuels et cycliques et à des conflits internes répétés entraînant des bouleversements dramatiques (malnutrition, famine, épidémie) et des situations catastrophiques dans les pays. L'Afrique subsaharienne est une zone de tradition agricole. Le secteur représente plus du tiers du produit intérieur brut (PIB). Il mobilise environ 70-80% de la population et fournit environ 40% des recettes d'exportation. Certaines données annoncent que plus de 40 à 50% de la population subsaharienne est sous alimentée et la situation alimentaire ne s'est guère améliorée depuis vingt ans. Au regard de l'accroissement de la population, les importations en céréales sont indispensables. Les revenus du secteur rural se diversifient peu et la majorité des ruraux sont agriculteurs, éleveurs ou pêcheurs. Les revenus des ruraux sont marqués par un important auto-approvisionnement. Une forte mobilité vers les villes est constatée chez la frange de la population jeune adulte tout particulièrement chez les hommes. Au nord, la région est désertique, au centre la zone sahélienne où l'élevage transhumant est dominant. Au sud, la zone soudanienne et son prolongement guinéen est beaucoup plus favorable à l'agriculture qui demeure en général extensive utilisant peu d'intrant et un équipement agricole réduit.

Préface

Si les pluies sont rares au nord de la zone subsaharienne, l'eau souterraine ou de surface est parfois abondante en particulier au niveau des grands fleuves et des lacs où l'on pratique la pêche et l'irrigation. Il est à noter, d'une manière générale que les surfaces potentiellement irrigables sont importantes mais peu mises en valeur. Les sols sont parfois médiocres mais encore abondants dans certains pays avec une agriculture vivrière largement extensive et un accroissement rapide de l'espace. Une zone confrontée à de tels problèmes peut-elle relever le défi à l'avenir pour assurer sa sécurité alimentaire? Au vu des réalités agricoles, des efforts importants sont à faire pour la sécurisation de l'alimentation et l'éloignement du spectre de l'insécurité alimentaire. L'ambition de ce travail n'est autre qu'une contribution à l'étude des fondements de l'insécurité alimentaire et des moyens à mettre en œuvre pour la combattre efficacement. Les difficultés d'assurer à boire et à manger en quantité et en qualité peuvent-elles être la conséquence d'une insuffisance de l'offre agricole vivrière ou de la demande solvable, ou encore la conséquence d'une certaine forme de gestion de l'incertitude par les acteurs? Des questions pertinentes d'une recherche d'actualité sont posées mais dépassent largement le seul secteur céréalier dont il est cas dans le travail. En effet, malgré l'importance et la profondeur des analyses, le travail ne prend pas en compte les produits complémentaires aux céréales: les produits animaux, les ressources halieutiques, les produits de cueillette, etc. Certes, la prise en compte de ces éléments aurait pu mieux situer le contexte de l'insécurité alimentaire, l'enrichissement des analyses et la profondeur de l'approche par rapport à la réalité de terrain. D'un autre côté, il est évident que le choix du secteur céréalier dans cette recherche constitue une limite, une certaine restriction dans l'intérêt de la clarté et de la simplicité de l'analyse car les céréales ne constituent qu'une partie de la consommation 6

Préface

alimentaire des essentielle ).

populations

de

la

région

(consommation

En effet, si la majorité de la population en Afrique subsaharienne ne vit que de cette agriculture peu productive et souvent aléatoire, liée aux aléas climatiques, il y a une minorité qui ne vit que de l'élevage. Il y en a d'autres qui tirent la plus importante partie de leurs ressources de la pêche. A cela s'ajoutent les produits de cueillette qui ne contribuent pas seulement à la réussite alimentaire (bien que faiblement) mais apportent des ressources additionnelles pouvant participer à l'amélioration du pouvoir d'achat des populations (gomme arabique, karité, graminées et riz sauvages, etc.). Les tubercules de même que les fruits et légumes non plus ne sont à oublier. La spécificité de l'analyse reposant sur les produits faisant l'objet de commerce international est bien fondée car la dynamique des échanges est plus aisée à apprécier. Cela est certes vrai pour les céréales mais également pour l'élevage qui est considérée comme la seconde mamelle de l'agriculture (la première étant les céréales) dans beaucoup de pays subsahariens (en particulier dans les pays sahéliens ). L'étude se base sur deux hypothèses complémentaires liant les incertitudes alimentaires exogènes (axés sur les marchés céréaliers internationaux, instabilités des marchés et les choix des céréales cultivées, comportements des producteurs, etc.) et les résultats des déterminants endogènes aux acteurs du secteurs vivrier (relations dynamiques entre les différents acteurs du secteur céréalier). L'insécurité économique appelle l'insécurité alimentaire. L'analyse de l'évolution de la situation alimentaire et les perspectives ne semblent pas donner une conclusion unanime. La tendance pessimiste semble s'acheminer vers une insécurité alimentaire croissante même si l'on prend en compte l'aspect souvent limité des statistiques liées aux prévisions agricoles à moyen et long termes et à l'aspect informel de l'économie des pays subsahariens.
7

Préface

La tendance optimiste montre que l'avenir alimentaire de l'Afrique subsaharienne est complexe mais il faudra compter sur les capacités d'adaptation, de transformation et de créativité des populations concernées. A travers la demande en produits céréaliers, la complexité sociale, les théories malthusiennes et néo-malthusiennes, les aléas climatiques, la solvabilité des populations, l'insuffisance de l'offre et la décision agricole sont analysées, de même que les déterminants théoriques de l'insécurité alimentaire subsaharienne qui sont intimement liés à l'incertitude du climat, du marché, des aspects d'ordre institutionnel, etc. La liaison entre les producteurs céréaliers africains et les incertitudes sont illustrées par le cas des producteurs de maïs du sud-Togo. Cette analyse prend en compte tous les aspects socioéconomiques, de la production céréalière, des contraintes, des conditions techniques et économiques dans lesquelles opèrent les producteurs (instrument de production, mauvaise répartition des pluies, faible taille de l'exploitation, nombre d'enfants en charge, l'apport des femmes, du chef de ménage, rationalité des producteurs, etc.). L'étude montre les difficultés réelles pour assurer l'autosuffisance alimentaire par les ménages. Les apports parviennent rarement à couvrir de manière convenable les besoins réels de la famille jusqu'à la récolte suivante. L'insécurité alimentaire est traitée également sous l'angle sociohistorique, prenant en compte les interactions entre l'Etat, les producteurs, les commerçants, les consommateurs, les bailleurs de fonds, etc. La parfaite cohérence entre les objectifs des différents acteurs ne paraît pas toujours évidente, c'est le cas de la répartition du surplus de production au niveau de l'Etat et des commerçants, malgré la coopération qui s'instaure entre le pouvoir économique et le pouvoir politique (surtout dans le cadre de parti-Etat). Dans ce contexte, la cœxistence entre misère rurale et urbaine et l'oligarchie marchande et étatique apparaît clairement laissant voir une contradiction qui ressort de l'analyse: «ceux qui peuvent agir 8

Préface

contre (l'insécurité alimentaire) n'en souffrent pas, et ceux qui risqueraient d'en souffrir n'ont pas les moyens de s'exprimer ». Face à l'insécurité alimentaire, les populations rurale et urbaine recherchent leur équilibre à travers la variété ou substitution entre les produits alimentaires, le développement de l'individualisme alimentaire et de l'entraide mutuelle. L'étude dégage un certain nombre de pistes pouvant contribuer efficacement à la sécurité alimentaire. Ces pistes reposent sur une répartition appropriée du pouvoir politique qui est un facteur déterminant, le niveau, le type de développement technologique, l'objectif de satisfaction des besoins fondamentaux des populations, le niveau d'intégration au marché mondial et régional. Certes les conditions socio-économiques et politiques des pays de l'Afrique subsaharienne sont en mouvement. Il y a des évolutions qualitatives et quantitatives qui annoncent le recul du spectre de l'insécurité alimentaire (démocratisation, libéralisation des prix, régionalisation, protection faible ou négative, intervention publique limitée, politique agricole et autosuffisance alimentaire marquée, etc.). Ces avantages couplés à une pluviométrie qui tend à la normale et à un encadrement approprié des services publics, la dynamisation du secteur privé agricole et le renforcement de la recherche seraient sans doute un facteur primordial pour la sécurisation alimentaire. D'une manière générale, l'étude confirme une fois de plus la complexité de la question de la sécurité ou l'insécurité alimentaire qui est sujette à plusieurs facteurs (climatiques, institutionnels, endogènes, exogènes, commerciaux, routiers, etc.). Toutes ces contraintes doivent être surmontées en vue de tendre vers un développement endogène rapide des productions qualitativement et quantitativement diversifiées aptes à sécuriser totalement la région ouest-africaine. La sécurité alimentaire est une préoccupation qui doit être le fondement de toute la politique de développement agricole de la région. Cette politique doit prendre en compte la démocratisation de la production agricole de la région (la libéralisation des prix des 9

Préface

céréales et des engrais, la privatisation, l'importation mesurée des produits céréaliers, l'encouragement de la production locale, l'encadrement approprié des producteurs, la politique semencière appropriée, le désenclavement des régions productrices des produits alimentaires, etc.). Sa durabilité est liée au respect des ressources naturelles, à la protection des productions et des sols et à l'utilisation des intrants, en même temps qu'une moindre dépendance vis-à-vis des aléas climatiques. Cette production doit être considérée au sens large et prenant en compte toutes les productions (végétales, animales, forestières et halieutiques) qui resteront encore longtemps les secteurs clés des économies des pays de l'Afrique de l'Ouest et sans aucun doute auront toute l'attention des décideurs politiques aux niveaux national et régional et des donateurs au plan international. L'analyse faite dans ce travail, qui est basée sur une approche intéressante éclaire les difficultés et les voies à suivre pour la gestion des incertitudes et la sécurisation alimentaire en Afrique de l'Ouest. Ce travail qui prend en compte l'aspect céréalier, laisse la voie ouverte aux études plus complexes qui examineront les cas de l'insécurité alimentaire sous un angle plus large incluant les productions animales, les ressources halieutiques et forestières. La réflexion sur l'insécurité alimentaire et le rôle des incertitudes est relancée et mérite d'être poursuivie, vu l'importance et l'urgence de la question. Alors agriculteurs, décideurs, professeurs, chercheurs et commerçants à vos postes pour l'atteinte de la sécurité alimentaire en Afrique subsaharienne !

Idriss AL FAROUKH

Directeur Général de l'Institut du Sahel

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Remerciements

Ce livre est issu de ma thèse de doctorat soutenue en novembre 1997 à l'Université Lumière-Lyon 2. Il a également bénéficié des discussions que j'ai eues avec l'équipe « Sécurité Alimentaire» de l'Institut du Sahel (CILSS). Mes remerciements vont à tous ses membres. Elsa Assidon a bien voulu publier ce livre dans sa collection « bibliothèque du développement ». Elle a en outre, passé de nombreuses heures à corriger les différentes versions du manuscrit. Qu'elle en soit ici vivement remerciée. Tous mes remerciements vont également à Jean-Pierre Micaëlli qui a assuré une grande partie de la mise en forme de cet ouvrage. Jean-Marc Boussard (INRA) a initié la recherche qui a conduit à ma thèse, et l'a soutenue de bout en bout, je lui adresse ici mes sincères remerciements. Jean-Michel Servet et son équipe du Centre Walras (CNRS-Université Lyon2), en particulier Bruno Tinel et Jérôme Maucourant, m'ont permis depuis quelques années, par la richesse de leurs conseils, d'élargir ma vision des déterminants du sous-développement subsaharieu. L'occasion m'est ici donnée de les remercier. Ma reconnaissance va également à toutes les personnes qui m'ont soutenu, ma famille, O. Camara, J-B. Wago, L. Abdelmalki, M. Girard, D. Saby, M. Ze Belinga, C. Di Domenico, B. Versaevel, B. Laurent. Enfin, merci au Dr. Idriss Al Faroukh, Directeur Général de l'Institut du Sahel, qui a bien voulu rédiger la préface de cet ouvrage.

Introduction

«Je crains d'avoir quitté le bateau à l'escale «problèmes éthiques et autres questions ». Etant donné ce choix, c'est peut-être tout ce que je méritais, mais il n'est pas évident que je puisse m'acquitter de cette tâche [...] La tâche limitée consistant à démêler l'écheveau complexe des questions en jeu n'est pas simple. Il y aura des lacunes et des ébauches inachevées; mais arrêtons là les excuses ». A. SEN, Ethique et Economie, 1993, p.271.

L'Afrique subsaharienne connaît depuis quelques décennies une insécurité alimentaire dont les manifestations sont plus ou moins spectaculaires (famines, malnutrition, précarisation des conditions de vie des populations...). Cette situation, parfois dramatique, ne peut laisser insensible tant elle est en prise directe avec les problèmes de production et d'allocation de ressources, domaines de l'analyse économique. Diverses explications ont été avancées dans le but de cerner les fondements de cette insécurité alimentaire, les unes insistant sur l'insuffisance de l'offre agricole vivrière, les autres sur celle de la demande solvable, conformément aux clivages traditionnels de l'économie politique. Dans cet ouvrage, nous voudrions nous affranchir de cette opposition en montrant que l'insécurité alimentaire constatée en Afrique de l'Ouest est la conséquence d'une certaine forme de gestion de l'incertitude par les acteurs. Cette approche s'inscrit dans un programme de recherche plus vaste, qui plaide pour un effort

Introduction

plus soutenu dans la recherche d'outils pertinents d'analyse de la réalité socio-économique du sous-continent africain subsaharien. D'un côté, l'incertitude est mentionnée dans la plupart des analyses socio-politico-économiques concernant l'Afrique, et plus précisément l'Afrique subsaharienne pour désigner de multiples aspects de celle-ci. De l'autre, il existe un éventail impressionnant de réflexions, d'outils d'analyse concernant la conception de l'incertitude dans la science économique, assez peu exploités au regard de la place que la discipline accorde aux analyses en univers certain. Dans la mesure où l'incertitude s'impose comme la caractéristique majeure d'une réalité qu'on observe, il semble légitime qu'elle constitue le centre névralgique de la plupart des tentatives de compréhension, d'explication, de prédiction des éléments de cette réalité. Cependant, notre étude n'aurait qu'un intérêt anecdotique si les explications traditionnellement données à la persistance de l'insécurité alimentaire en Afrique de l'Ouest étaient pleinement convaincantes, et si les thérapeutiques qu'elles inspirent contribuaient effectivement à la réduire. Tel n'est malheureusement pas le cas, nous semble-t-il, et ce, à plus d'un titre. Par exemple, l'argument des «aléas climatiques» est assurément très important. Il ne dispense cependant pas d'une réflexion sur l'influence de l'organisation des marchés céréaliers. En outre, la libéralisation au cours des années quatre-vingt des prix des céréales dans les pays africains, consécutive aux programmes d'ajustement structurel adoptés par ces pays, pose de redoutables problèmes de gestion des marchés céréaliers. Ces deux aspects (sécurité alimentaire et libéralisation des prix) ne sont pas déconnectés l'un de l'autre. Le premier pose essentiellement le problème de l'approvisionnement en céréales des populations, le second insiste plus sur le coût de cet approvisionnelnent. Le premier lien qui vient à l'esprit entre ces deux aspects, est le cas où l'approvisionnement serait possible mais non réalisé du fait d'un pouvoir d'achat des populations trop faible. 14

Introduction

LE CONCEPT DE SECURITE ALIMENTAIRE

« L'idée de sécurité alimentaire fut exposée pour la première fois lors de la conférence mondiale sur l'alimentation de 1974. La forte augmentation des prix alimentaires internationaux survenue les deux années précédentes laissait craindre l'emballement du système agricole mondial. Le rapport final de la conférence insistait sur la nécessité d'encourager l'offre de denrées alimentaires et de réguler les stocks disponibles. Dans ce contexte, la sécurité alimentaire consistait simplement à «disposer à chaque instant d'un niveau adéquat de produits de base pour satisfaire la progression de la consommation et atténuer les fluctuations de la production et des prix. » » (S. MAXWELL, 1995). Le concept de sécurité alimentaire a été affiné par la Banque Mondiale (1986) qui le définit comme la « possibilité pour tous de disposer en permanence d'une alimentation suffisante pour être en bonne santé et mener une vie active» . Dans cette perspective, D. REQUIER-DESJARDINS (1995) distingue deux formes d'insécurité alimentaire: « -l'insécurité alimentaire chronique: une partie de la population se trouve en permanence dans l'incapacité d'accéder à une alimentation satisfaisante; -l'insécurité alimentaire temporaire: une partie de la population, sous l'effet d'événements conjoncturels, fluctuations diverses inattendues, créatrices d'instabilités macro-économiques se trouve dans l'incapacité d'accéder à une alimentation suffisante» (p.222). Sur un plan analytique, divers niveaux d'insécurité alimentaire peuvent être retenus: la famille, l'exploitation agricole, les collectivités, la nation et la région. Suivant l'optique retenue (micro ou macroéconomie), la notion de sécurité alimentaire revêtira un contenu et des modalités spécifiques, au-delà du principe de base commun. Par exemple, sur le plan familial, la sécurité alimentaire renvoie à la « capacité de produire ou d'acheter les aliments requis pour vivre en bonne santé, et éliminer les inégalités qui limitent 15

Introduction

l'accès à la nourriture et aux autres ressources au sein de la famille» (K. GELLEN, 1994, p.2). Le niveau national rend quant à lui compte de la volonté de « constituer des réserves alimentaires suffisantes pour faire face aux crises et stabiliser les prix, et investir dans la recherche pour augmenter les rendements, améliorer le stockage et réduire le temps de travail au stade de la culture comme du traitement» (Ibidem, pp.2-3). Enfin, la recherche de sécurité alimentaire à l'échelon régional consiste à « favoriser les échanges intracontinentaux pour élargir les marchés des produits alimentaires africains et encourager la coopération pour développer l'infrastructure et les intrants» (Ibidem, p4). On peut constater avec l'effort de définition du concept de sécurité alimentaire, une triple difficulté: une définition pertinente du concept, les modalités de délimitation des différents niveaux d'analyse (familial, local, national, etc.) et l'articulation entre les différents niveaux retenus. En ce qui concerne la définition de la sécurité alimentaire, la difficulté réside dans l'appel qui est plus fait à l'intuition qu'à de véritables concepts opératoires. Sur le plan strictement individuel, les nutritionnistes ont mis sur pied des compositions alimentaires standard permettant d'identifier précisément les seuils d'insécurité alimentaire. En revanche, le passage au plan macroéconomique du concept d'autosuffisance alimentaire à celui de sécurité alimentaire, illustre à notre sens l'évolution d'une conception nationale (sinon nationaliste) de l'alimentation vers une conception plus intégrée, tenant compte des relations inter-étatiques sur le plan agricole. De fait, la définition de la sécurité alimentaire est plus floue car plus riche que celle d'autosuffisance alimentaire. Cette dernière est relative à la production nationale vivrière alors que la sécurité alimentaire tient simultanément compte des deux dimensions offre et demande solvable de produits vivriers, indépendamment de l'origine de l'offre (production locale ou importations).

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Introduction

LE CADRE GEOGRAPHIQUE DE L'ETUDE

Cette étude se situe dans un cadre géographique précis, et dans un secteur vivrier spécifique dont les choix respectifs sont motivés par certaines considérations qui méritent d'être exposées. Le choix de l'Afrique de l'Ouest comme zone privilégiée d'illustration de notre propos est essentiellement dû à des considérations d'ordre pragmatique, plus qu'à de réelles spécificités vis-à vis du reste de l'Afrique Subsaharienne. Nous avons choisi le Togo et le Mali. ; ce second pays appartient à la zone sahélienne, souvent sujette à la sécheresse. Par ailleurs, le caractère pionnier des recherches effectuées sur le fonctionnement des marchés céréaliers dans ce pays, notamment dans le cadre du Programme de Restructuration des Marchés Céréaliers (PRMC) permet de bénéficier de balises sur le plan méthodologique et de disposer de statistiques fiables. Malgré le souci de cohérence institutionnelle, nous n'avons pas choisi de limiter le cadre de cette étude aux pays de l'Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA). Disposant d'une même monnaie (le Franc CFA), ces pays, membres de la zone Franc, ont décidé en Janvier 1994 d'harmoniser leur politique économique respective en vue d'aboutir à un espace d'intégration économique. En fait, les choses ne sont pas si simples: l'influence de pays anglophones comme le Nigeria et le Ghana est particulièrement présente dans la structuration économique de la plupart des pays de la zone Franc de la sous-région ouest-africaine. On peut par exemple difficilement comprendre l'activité économique béninoise sans la prise en compte du rôle du Nigeria. ; de même, ce pays influence beaucoup l'activité de production céréalière du Niger (C. BONJEAN,1992). Le cas des relations entre le Togo (zone Franc) et le Ghana (pays anglophone) est également représentatif de relations économiques dont l'existence relativise en partie le passage préalable par des critères institutionnels issus de la colonisation dans le choix des zones d'étude. 17

Introduction

LE SECTEUR CEREALIER

Contrairement au relatif arbitraire qui a présidé au choix de l'Afrique de l'Ouest comme zone privilégiée d'illustration du problème de la sécurité alimentaire subsaharienne, la réduction que nous ferons, tout au long de ce travail, du secteur vivrier au secteur céréalier, n'est pas issue d'une confusion entre les termes, mais d'une simplification analytique, généralement faite dans les travaux sur la sécurité alimentaire. Ainsi, reprenons-nous à notre compte l'argumentation faite à ce propos par la Commission Européenne (1996): «Les céréales ne constituent qu'une partie de la consommation alimentaire mondiale et leur niveau de substituabilité avec les autres biens alimentaires est le plus souvent élevé, permettant des ajustements en cas de variations des prix relatifs. Les biens alimentaires non céréaliers font toutefois moins l'objet de commerce international, et la dynamique de leurs échanges reste difficile à apprécier. Cela explique en partie pourquoi, loin de considérer négligeable le rôle des produits alimentaires non céréaliers ou des céréales secondaires dans la sécurité alimentaire, la présente analyse s'intéresse surtout aux céréales principales» (p.l). Cette réduction du vivrier au céréalier explique l'utilisation indifférente faite dans le travail de ces deux notions, lorsqu'il n'y a pas une réelle spécificité à mettre en relief, du secteur céréalier vis-à-vis du reste du secteur vivrier. De même, le choix des producteurs de maïs pour illustrer le comportement des producteurs céréaliers togolais provient du fait que cette céréale constitue la céréale de base de l'alimentation du Togo (avec le mil), et surtout celle de la région maritime de ce pays.

L'APPROCHE

THEORIQUE

Cet ouvrage n'appartient pas au domaine de la théorie de la décision, ni à celui de la théorie des jeux, pas plus qu'il ne relève de 18

Introduction

la dynamique non-linéaire. Il a simplement pour ambition d'être une contribution à l'étude des fondements de l'insécurité alimentaire, et des moyens à mettre en œuvre pour la combattre. Les différentes théories, que nous venons de mentionner, servent simplement de «boîte à outils» : en effet, au sein de celle-ci, le concept théorique d'incertitude, reçoit des traitements spécifiques, plus ou moins adaptés à notre centre d'intérêt. Cette instrumentalisation des théories mérite d'être justifiée. La conception du rôle de la science économique, qui nous semble le mieux refléter l'approche de cette étude, est résumée par l'affirmation suivante de M. WEBER (1992) : « La science sociale que nous nous proposons de pratiquer est une science de la réalité. Nous cherchons à comprendre l'originalité de la réalité de la vie qui nous environne et au sein de laquelle nous sommes placés, afin de dégager d'une part la structure actuelle des rapports et de la signification culturelle de ses diverses manifestations, et d'autre part les raisons qui ont fait qu'historiquement elle s'est développée sous cette forme et non sous une autre» (p.148). Ainsi, n' avonsnous pas choisi d'effectuer ce travail en nous référant explicitement à une théorie économique, ou une école de pensée donnée ex ante. Notre démarche se veut au contraire « compréhensive », c'est-à-dire partir de l'objet d'étude et d'expliciter son fonctionnement à partir de la description des acteurs agissant au sein de cet objet, et de leurs logiques de comportement. Cependant, cette étude s'appuie sur un certain nombre d'acquis théoriques et méthodologiques, et sur le cadrage de la sphère économique au sein de l'ensemble du social, comme K. POLANYI (1983) invite à le faire: «La découverte la plus marquante de la recherche historique et anthropologique récente est que les relations sociales de 1'homme englobent, en règle générale, son économie. L 'homme agit, de manière, non pas à protéger son intérêt individuel à posséder des biens matériels, mais de manière à garantir sa position sociale, ses droits sociaux, ses avantages sociaux. Il n'accorde de valeur aux biens matériels que pour autant qu'ils servent cette fin. [...] Ces intérêts seront très différents dans 19

Introduction

une petite communauté de chasseurs ou de pêcheurs et dans une vaste société despotique, mais, dans les deux cas, le système économique sera géré en fonction de mobiles non économiques» (p.74-75).

PLAN DE L'ETUDE

Le premier chapitre décrit, statistiques à l'appui, l'insécurité alimentaire subsaharienne, et les tendances probables des années à venIr. Suite à cet état des lieux statistique, le deuxième chapitre met en lumière les principaux schémas théoriques explicatifs de l'insécurité alimentaire, avant de fournir le cadre de l'explication complémentaire à la base de notre travail, le rôle des incertitudes. L'insécurité alimentaire subsaharienne est-elle le fruit d'incertitudes exogènes? Ou au contraire, est-elle le résultat de déterminants endogènes? L'étude de la première hypothèse constitue l'objet des troisième et quatrième chapitres. Sont tour à tour examinées, les conditions d'accès des Etats africains aux marchés vivriers internationaux, marchés caractérisés par une forte instabilité (chapitre trois), et celles dans lesquelles les producteurs vivriers africains prennent leurs décisions de production (chapitre quatre). En effet, le contexte de la décision agricole en Afrique subsaharienne y est étudiée en étroite relation avec le comportement des producteurs céréaliers africains. Ces derniers sont en effet confrontés à différentes incertitudes dont la gestion conduit à poser la question de la rationalité des producteurs, et du caractère inéluctable de l'insécurité alimentaire. Les insuffisances relevées dans le test de la première hypothèse amènent à explorer des schémas explicatifs complémentaires: une insécurité alimentaire subsaharienne issue de la gestion d'incertitudes endogènes aux acteurs du secteur vivrier. 20

L'étude des relations entre les différents acteurs du secteur céréalier subsaharien, objet du cinquième chapitre de l'ouvrage, s'engage dans cette direction. En effet, les acteurs: producteurs, commerçants, Etat et «reste du monde », sont dans des jeux dynamiques, souvent très subtils, fortement marqués par divers types d'incertitudes. Nous essayons de montrer qu'une des conséquences majeures de ces jeux est l'insécurité alimentaire qui prévaut en Afrique subsaharienne. Le chapitre six est consacré aux implications de cette analyse pour la politique économique: quels peuvent être les fondements d'une politique céréalière optimale, c'est-à-dire pouvant permettre de garantir la sécurité alimentaire en Afrique subsaharienne ?

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