//img.uscri.be/pth/9295b92216b63a14c8dd5e7aa1fb0b4ee27623ef
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,13 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'insertion socio-spatiale des Haïtiens à Miami

De
299 pages
Par son rôle d'interface dont elle est le théâtre, Miami constitue un terrain idéal d'étude de l'interdépendance entre sociétés développées et en développement dans les Amériques. L'auteur y appréhende l'immigration haïtienne dans une perspective socio-spatiale. La question des relations interculturelles est posée à travers une réflexion sur le logement, l'identité, l'économie et la politique. Une contribution à l'étude des relations entre les stratégies d'insertion sociale des immigrés, leur dynamique culturelle et leur appropriation des espaces d'installation.
Voir plus Voir moins

L'insertion socio-spatiale
des Haltiens à Miami

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

~ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00948-4 EAN : 9782296009486

Cédric Audebert

L'insertion socio-spatiale des Haïtiens à Miami

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa L'Hannattan Italia L'Harmattan Burkina Faso Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

Konyvesbolt KossuthL. u. 14-16

Via Degli Artisti, 15 10 124 Torino

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

- RDC

ITALIE

Populations Collection dirigée par Yves Charbit, Maria Eugenia Cosio-Zavala, Hervé Domenach

Déjà parus

Jesus ARROYO ALEJANDRE, Jean PAPAIL, L'émigration mexicaine vers les Etats-Unis, 1999. Véronique PETIT Migrations et société dogon, 1998. Frédéric SANDRON, Les naissances de la pleine lune, 1998.

Remerciements

Miami renvoie souvent l'image multiforme d'un paradis pour touristes, retraités, trafiquants de drogue et « exilés dorés» inaccessible à des immigrés haïtiens perçus comme clandestins, pauvres et incultes. Ces représentations superficielles passent sous silence un aspect majeur: l'homme, son expérience, ses projets et son rapport vécu et perçu à la société et à l'espace. Mon accueil dans la communauté haïtienne m'a permis de relativiser ces images souvent si éloignées de la réalité de terrain et d'appréhender la complexité, la richesse et la diversité de cette population. C'est donc d'abord à ces Haïtiens déployant des trésors d'ingéniosité et de courage pour réussir en Floride que vont mes pensées. Ils ont accepté de partager leur expérience, en dépit de conditions de vie parfois difficiles et de la méfiance liée à l'incertitude de leur destin. Certains m'ont même offert leur toit: Gisèle et Deslandes, nou nan kè m pou toujou! Ma profonde gratitude va également à Hervé Domenach, Henry Godard, Emmanuel Ma Mung, Thomas Boswell de l'Université de Miami, et Bernard Gandrille, dont les qualités humaines et les conseils judicieux m'ont apporté une aide précieuse. Je remercie aussi les institutions ayant facilité mon immersion dans la communauté haïtienne: Little Haiti Housing Association, Notre Dame d'Haïti, North Miami Adult Training Center, les lycées d'Edison, de North Miami et de North Miami Beach, Haitian American Foundation, Center for Haitian Studies... et le père Thomas Wenski, Mèt Zen, le Dr. Claude Charles, Léonie Hermantin, Marleine Bastien, Osman Désir, Carline Paul, Viter Juste, Jan Mapou, William Aristide et Mickaëlle Vincent. Enfin, une pensée toute particulière va à Natasha, ma femme, dont le soutien sans faille a été un élément déterminant dans la réalisation de cet ouvrage.

5

A Jimmy et Philippe

INTRODUCTION

Depuis leur création, les États-Unis n'ont cessé d'être une terre d'immigration importante, évoluant au gré des vagues successives de nouveaux venus. Marquée par une origine essentiellement européenne pendant plus de trois siècles, la nature des flux migratoires s'est profondément modifiée au cours de la période contemporaine. Depuis le milieu des années 1960, une législation migratoire moins exclusive sur le plan de l'origine nationale et l'élaboration de solides réseaux transnationaux ont permis une diversification notable de l'origine des immigrants, modifiant la composition ethnique de la population états-unienne. Parallèlement, la mondialisation de l'économie et les restructurations du tissu productif interne des États-Unis ont entraîné une redistribution spatiale de la richesse et des emplois dont les premières bénéficiaires ont été les grandes villes de l'ouest et du sud du pays. Au cœur de ces mutations contemporaines, les métropoles ayant joué le rôle de principales portes d'entrée pour les nouveaux immigrants ont enregistré une modification rapide et profonde de leur composition ethnique et de leur structure économique. Il en est notamment ainsi de Los Angeles, lieu d'installation important pour les Mexicains, les Centraméricains et les Asiatiques, de San Francisco qui a accueilli beaucoup d'Asiatiques, de Houston et Dallas, destinations de flux migratoires en provenance du Mexique et de l'Amérique centrale, de New York, ville d'accueil d'une immigration du monde entier et de Miami, porte d'entrée de la Caraïbe aux États-Unis. Dans ce contexte, la diversification ethnique des grandes métropoles jouant le rôle de porte d'entrée - et de point 9

INTRODUCTION

d'ancrage - des immigrantsrécents tend à renouveler les termes des questions relatives à l'intégration, à la redéfinition identitaire et aux rapports intercommunautaires dans la ville nord-américaine. En effet, le renforcement du poids des minorités visibles semble rendre caduque la problématique des relations Blancs/Noirs ou Blancs/minorités ethniques visibles (Noirs, Asiatiques par exemple) dans des espaces urbains où les minorités tendent à devenir numériquement majoritaires. La complexité croissante de la question de l'insertion et de l'intégration - donc de l'identité et des rapports entre communautés - amène à s'interroger sur le bien-fondé d'une catégorisation «ethno-raciale» distinguant de manière plutôt arbitraire et simplificatrice cinq catégories - les Asiatiques, les Amérindiens, les Blancs, les Noirs et les Hispaniques - en décalage croissant avec des réalités culturelles états-uniennes beaucoup plus fines et nuancées. D'autant que dans le contexte d'une mobilité accélérée des hommes, des biens et de l'information entre sociétés de départ et d'arrivée, les immigrants récents préservent plus facilement leur identité originelle avec la possibilité de maintenir des liens symboliques et concrets avec le pays d'origine. Dans ce cadre, l'analyse de l'insertion socio-spatiale des Haïtiens dans l'aire métropolitaine de Miami constitue une approche novatrice et originale de la question de l'insertion des néo-immigrants dans la société états-unienne. Le choix d'analyser l'insertion socio-spatiale d'un groupe immigré noir récent - et de surcroît non anglophone - dans une métropole où les «minorités» sont de fait devenues majoritaires n'est pas innocent. Exemple le plus accompli d'interface entre la Caraïbe et le monde nord-américain, Miami est le théâtre d'influences croisées et d'échanges permanents d'hommes, de marchandises, de capitaux et d'informations entre ces deux régions. Révélatrice de l'ampleur de ces échanges, l'immigration a fait de cette métropole un lieu dont la population est majoritairement originaire de la Caraïbe, ce qui constitue une situation unique en Amérique du Nord. Mais loin de se limiter à une simple ligne de contact, cette interface à épaisseur variable 10

INTRODUCTION

est animée par une mosaïque de quartiers «ethniques» entretenant parfois autant sinon davantage de relations avec le pays d'origine qu'avec les territoires urbains voisins. Les liens entre les territoires « ethniques» et les pays d'origine respectifs de leurs habitants constituent un moteur permanent du dynamisme démographique, économique, culturel et politique de Miami. La ville vit donc au rythme de l'évolution des divers pays de la région ainsi que des relations étroites entretenues entre les États-Unis et leur «méditerranée». Les populations originaires de la Caraïbe apparaissent comme des acteurs de premier plan dans le processus de métropolisation et d'internationalisation de l'économie et de la culture en Floride. Compte tenu de leur diversité en termes de caractéristiques culturelles, socio-économiques et de stratégies migratoires, les immigrants caraïbéens ont fait l'expérience de modes d'insertion différenciés dans la structure sociale et spatiale de Miami. La complexité de leurs comportements spatiaux en fonction de leur origine nationale et de leur insertion dans la structure sociale métropolitaine a produit (ou reproduit?) un espace urbain hétérogène marqué par la segmentation. La communauté haïtienne de Miami reste la population noire immigrée dont les traits culturels semblent différer le plus de ceux des Noirs états-uniens, ce qui pose la question de la pertinence de la théorie de 1'« assimilation segmentée» la concernant. Ensuite, les 100 000 Haïtiens de Miami constituent la communauté noire immigrée la plus importante de la métropole, rassemblant plus de 20 % de la population noire locale [U.S. Census Bureau, 2001 b, 2002 e : table PCT 18]. Leur présence en grand nombre depuis vingt-cinq ans se traduit par plusieurs concentrations spatiales remarquables, ce qui permet de mieux restituer leur dynamique spatiale dans le contexte de la genèse historique de Miami et de comparer plus aisément d'une part les implantations spatiales haïtiennes avec celles d'autres communautés, et d'autre part les quartiers haïtiens traditionnels avec des secteurs haïtiens plus récents. L'analyse de l'insertion d'une population caraïbéenne noire dans une métropole majoritairement peuplée de Caraïbéens Il

INTRODUCTION

hispaniques pose la question des incidences de l'origine géographique des immigrés et de celles de la catégorisation « ethno-raciale» à l'arrivée aux États-Unis sur le processus d'intégration et de redéfinition identitaire des individus. La dimension spatiale de l'insertion sociale des Haïtiens à Miami implique d'analyser l'implantation de la population concernée dans le contexte urbain général qui conditionne son insertion, mais aussi de s'intéresser à l'espace qu'elle aménage et s'approprie. Il apparaît donc nécessaire d'examiner l'influence du contexte culturel et socio-économique original de Miami sur l'insertion socio-spatiale des Haïtiens dans la société d'accueil. Mais au-delà du cas spécifique des Haïtiens à Miami est posée la question plus générale de l'insertion spatiale des immigrants récents d'origine non européenne dans des métropoles où les minorités ethniques dominent désormais en termes de poids démographique et d'occupation de l'espace. Dans quelle mesure les mutations contemporaines de la structure sociale et ethnique des métropoles nord-américaines influencent-elles l'insertion spatiale des immigrants récents? Quelle est l'influence de la segmentation sociale et ethnique caractérisant l'organisation de la métropole états-unienne dans l'appropriation d'une portion de son espace par les Haïtiens? Dans quelle mesure la recomposition récente de la segmentation urbaine tend-elle à redéfinir la place des nouveaux immigrants dans la ville? En définitive, l'apprentissage de l'espace, sa prise de possession et son affectation à une activité déterminée par les Haïtiens dans l'aire métropolitaine de Miami se limitentils à un processus d'adaptation ou bien révèlent-ils une véritable dynamique d'intégration? La question de l'insertion socio-spatiale des Haïtiens à Miami amène plus précisément à examiner les interactions et les oppositions entre deux mondes: celui des enjeux sociaux et des processus spatiaux à l'œuvre dans la grande métropole nord-américaine - dans l'aire métropolitaine de Miami en particulier - d'une part; et celui d'immigrés haïtiens aménageant l'espace d'installation dans l'optique d'améliorer 12

INTRODUCTION

leurs conditions de vie en terre d'exil sans renoncer à leur identité d'origine d'autre part. Cela revient à questionner la capacité de la grande ville états-unienne à intégrer les néoimmigrants que sont les Haïtiens ainsi que leur capacité à inventer ou reproduire des stratégies spatiales pour réussir leur intégration ou au minimum leur insertion dans un domaine de la vie sociale du pays d'installation. L'insertion des immigrés est fonction à la fois de la segmentation ethnique et socio-économique du marché du logement dans la ville et des stratégies de survie qu'ils ont mises en œuvre au niveau familial et communautaire. Le statut social précaire d'une grande partie des Haïtiens n'est pas sans conséquences sur les modalités de leur insertion urbaine, quoique les stratégies familiales de mobilité résidentielle et les mutations de la structure sociale et ethnique métropolitaine aient contribué à élargir et à diversifier leurs espaces d'implantation. Les traductions spatiales du lien entre le processus d'intégration et la redéfinition identitaire des immigrés et de leurs enfants posent la question de l'appropriation territoriale en terre d'exil. En effet, l'analyse de leur espace de vie permet d'appréhender les rapports vécus et perçus des individus à leur territoire. Ensuite, le lien existant entre la volonté d'être reconnu comme un groupe ethnique à part entière au sein du melting-pot floridien, l'accession au pouvoir de décider de son propre destin et la constitution d'un territoire commercial et politique, introduit une réflexion sur la réalité d'une intégration de fonctionnement, voire d'une intégration participative des immigrés. Plus globalement, l'analyse de l'expérience sociale et spatiale de la population d'origine haïtienne en Floride renouvelle les termes de la question relative aux formes de l'insertion des immigrants récents dans la société états-unienne et à ses enjeux. En relativisant la pertinence de la catégorisation

13

INTRODUCTION

« ethno-raciale » officiellel en vigueur, l'expérience migratoire haïtienne amène à porter un regard plus nuancé sur une société d'installation moins figée et plus complexe que son organisation sociétale institutionnelle pourrait le laisser penser. Elle porte aussi à considérer avec circonspection une perception répandue selon laquelle les caractéristiques socio-économiques et socioculturelles de la grande majorité des immigrants haïtiens constitueraient un frein à leur insertion dans les pays de destination.

1

Cette catégorisation« ethno-raciale» subjective élaborée à la fin du XIXe

siècle sous l'influence du darwinisme social et officialisée distinguant cinq catégories - les Amérindiens, les Asiatiques, les Noirs, les Blancs et les Hispaniques - pose une double limite à la portée de ces statistiques. D'une part, elles entretiennent la confusion (ou l'amalgame) entre les catégories « raciales» et les catégories culturelles et linguistiques, en considérant les Hispaniques comme une catégorie à part entière, au même titre que les Noirs et les Blancs. Or, la catégorie « hispanique» ne relève pas d'un phénotype particulier mais s'avère être plutôt une notion transculturelle : est Hispanique un individu de toute «race» qui s'identifie comme mexicain, mexicainaméricain, cubain, chicano, portoricain, originaire d'Amérique centrale ou du sud, ou revendique des ancêtres espagnols ou hispaniques. On peut également s'interroger sur la pertinence d'une catégorie « asiatique» dite « raciale », mais regroupant des populations aussi diverses que les Indiens et les Chinois par exemple. De même que tous les Hispaniques ne sont pas « bruns », tous les Asiatiques ne sont pas «jaunes ». D'autre part, ces catégories sont d'autant plus subjectives que, jusqu'en 1999, elles ont fait l'objet de choix uniques et obligatoires de la part des individus interrogés dont la marge de manœuvre restait ainsi étroite. Les personnes qui ne s'identifiaient à aucune des cinq catégories prédéfinies pouvaient toujours opter pour la catégorie « autres races », mais celles se revendiquant d'une appartenance «ethno-raciale» plurielle n'avaient pas la possibilité de le signifier officiellement car aucune rubrique du recensement ne prenait en compte I'hybridité. La prise en compte pour la première fois du métissage à l'œuvre dans la société états-unienne par le recensement de l'an 2000 a permis à près de sept millions de personnes d'opter pour une catégorisation hybride. 14

CHAPITRE 1

INSERTION ET SÉGRÉGATION

SPATIALE

Au cours de la période contemporaine, la dynamique de métropolisation à l'œuvre à l'échelle mondiale s'est traduite par une concentration des hommes, des activités et de la puissance économique dans le cadre de grandes, voire de très grandes villes. Les flux d'hommes, de biens, de capitaux et d'informations ont constitué les supports d'une mondialisation économique et culturelle dont quelques «villes-mondes» (global cities) sont devenus les centres. À l'échelle des ÉtatsUnis, cette dynamique s'est manifestée par une localisation des hommes et des activités privilégiant de plus en plus les agglomérations multimillionnaires jouant le rôle de portes d'entrée de l'immigration contemporaine (gateway cities). Les principales métropoles d'accueil des néo-immigrants - au premier rang desquelles New York, Los Angeles, Miami et San Francisco - ont ainsi connu des mutations démographiques, culturelles et économiques très rapides depuis quarante ans; au point que, sous l'effet de flux migratoires venant désormais majoritairement d'Amérique latine et d'Asie, les minorités ethniques d'hier sont parfois devenues majoritaires. Le multiculturalisme croissant qui en résulte dans les grandes métropoles nord-américaines - et plus généralement occidentales - a-t-il pour autant remis en question leur développement fondé sur l'étalement et la segmentation spatiale? La transformation contemporaine de Miami d'une ville moyenne du Sud traditionnel (Deep South) en une interface de premier plan entre l'Amérique latine et l'Amérique 15

CHAPITRE

1

du nord s'est-elle accompagnée d'une rupture avec le schéma de ségrégation « ethno-raciale» antérieur ou bien ses traductions spatiales se sont-elles au contraire inscrites dans une logique de reproduction du salad bowl? Dans l'hypothèse de la persistance de la ségrégation « ethno-raciale» à Miami et compte tenu des conditions de leur exode, de leurs caractéristiques sociales et de leur insertion dans la structure socio-économique de la société d'accueil, où et comment s'est réalisée l'installation originelle des immigrants haïtiens dans la métropole floridienne ? L'analyse du contexte de la genèse historique de Miami ville à peine centenaire - met en exergue la persistance d'une segmentation sociale et spatiale héritée de l'époque de la ségrégation institutionnalisée (avant 1968) et reproduite depuis quarante ans par les néo-immigrants. Dans ces conditions, les nouveaux arrivants haïtiens, essentiellement noirs, pauvres et clandestins, se sont à l'origine installés dans les secteurs noirs du centre-nord de l'agglomération en phase de transition résidentielle, les seuls susceptibles de les accueillir en grand nombre.

LA SEGMENTATION

SOCIALE ET ETHNIQUE DE MIAMI

Les métropoles états-uniennes sont, à l'instar de toutes les grandes villes du monde, des espaces marqués par une ségrégation socio-économique plus ou moins affirmée en fonction de l'importance numérique et de la diversité sociale de leurs habitants. Parallèlement, du fait de l'attraction migratoire qu'elles exercent à l'échelle mondiale, ces métropoles rassemblent des populations de plus en plus diverses sur le plan culturel, dont la cohabitation tend à s'opérer sur le mode de la ségrégation selon l' « ethnicité » ou l'origine nationale. L'exemple de Miami montre comment les vagues contemporaines d'immigration - d'origine essentiellement non 16

INSERTION ET SÉGRÉGATION SPATIALE

européenne - ont contribué à perpétuer la ségrégation antérieure, en rendant plus complexe la segmentation de l'espace métropolitain.
Des espaces sociaux et « ethniques » relativement cloisonnés

Dès l' entre-deux-guerres, les chercheurs de l'Ecole de Chicago sont les premiers à modéliser l'organisation sociale de la grande ville sur une base économique et ethnique. En dépit des critiques principales qui peuvent leur être formulées - en particulier la non prise en compte du lien entre les mutations du capitalisme au cours du XXe siècle et les nouvelles constructions sociales urbaines, et la sous-estimation des logiques collectives par rapport aux logiques individuelles pour expliquer l'organisation et les transformations de la ville -, les modèles de l'Ecole de Chicago ont montré l'importance du regroupement spatial des individus selon leurs affinités socioéconomiques et culturelles, dans une dynamique de compétition professionnelle et résidentielle [Park et al., 1925]. Burgess a notamment mis l'accent sur le double processus d'agrégation spatiale des communautés et de leur expansion vers la périphérie par le biais de la succession résidentielle. Quoique non figé et fondé sur l'hypothèse d'un organisme urbain en constante mutation, son modèle concentrique distingue les zones centrales, les plus pauvres et les plus dégradées, des zones périphériques où vivent les classes sociales aisées [Grafmeyer et Joseph, 1990 : 131-147]. S'intéressant à l'impact des voies de communications radiales sur la transformation de la structure urbaine, Hoyt nuance le modèle radioconcentrique de Burgess en lui apportant une dimension sectorielle [Scheibling, 1998 : 32]. La ségrégation socio-économique et ethnique mise en lumière par les théoriciens de l'Ecole de Chicago reste aujourd'hui à la base de l'organisation des villes nordaméricaines, en dépit des mutations de ses formes spatiales. Le gradient social centre/périphérie demeure dans une certaine mesure pertinent dans l'analyse de la différenciation entre d'une 17

CHAPITRE

1

part les quartiers centraux accueillant les groupes sociaux les plus pauvres et les minorités ethniques les moins bien insérées dans la structure sociale et professionnelle métropolitaine et d'autre part les banlieues aisées majoritairement blanches. De même, la segmentation sectorielle décrite par Hoyt pour expliquer le compartimentage socio-économique de l'espace urbain apparaît utile pour rendre compte aussi de la ségrégation « ethno-résidentielle », au regard de la genèse de marchés ethniques du logement distincts.
La pertinence du gradient social centre/périphérie l'analyse de la ségrégation urbaine dans

Tout d'abord, un ensemble de mécanismes plus ou moins volontaires ont abouti à une différenciation de l'espace urbain en termes de classe sociale sur le modèle centre/périphérie. Par exemple, dans la ville nord-américaine de la deuxième moitié du XXe siècle ayant fondé son développement sur l'étalement, les autorités ont privilégié la construction de nouveaux logements de bonne qualité en périphérie plutôt que la rénovation du bâti dans les quartiers centraux. Les logements plus anciens des villes centrales (inner cities) sont apparus alors plus dégradés, donc d'une valeur inférieure à celle des logements des banlieues résidentielles récentes. Si les loyers abordables des logements du centre les ont rendus attractifs pour les immigrants pauvres, la dégradation du bâti dont ils ont fait l'objet les ont rendus répulsifs aux yeux des classes moyennes et supérieures. Les familles démunies n'ayant pas les moyens de maintenir en l'état leur logement, les quartiers centraux qui les ont accueillis ont enregistré une dégradation rapide du bâti. Devenant de moins en moins attractifs aux yeux des ménages à pouvoir d'achat élevé, ces secteurs ont enregistré une baisse sensible de leurs loyers et de la valeur de leur parc de logements. Les logements vacants s'y sont alors multipliés, attirant les minorités pauvres puis les nouveaux immigrants. En outre, les nouvelles subdivisions résidentielles en périphérie ont été créées pour des acheteurs potentiels d'un niveau de revenu relativement élevé, disposant d'une automobile leur permettant 18

INSERTION ET SÉGRÉGATION SPATIALE

de résider loin de leur lieu de travail. Ce fut la première étape de la genèse d'une géographie résidentielle fondée sur le revenu. À ces considérations socio-économiques se sont ajoutés des facteurs politiques. Beaucoup de nouvelles subdivisions créées ne s'intégrèrent pas à la ville centrale mais formèrent des entités municipales distinctes, ce qui leur permettait de mettre en place des règles ayant pour effet direct d'attirer les ménages aisés et pour conséquence indirecte d'exclure les ménages les moins favorisés socialement. Ces entités politiques aux larges pouvoirs pouvaient par exemple décider de ne pas accueillir de logements publics subventionnés (projects) sur leur territoire, ou décider de limiter les impôts sur la propriété. Au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, les ménages riches et les ménages pauvres en sont progressivement venus à vivre dans des zones résidentielles de plus en plus séparées, renforçant les contrastes socio-économiques entre le centre et la périphérie. En 1998, le revenu médian des ménages dans les villes centrales - 33 151 $ - ne représentait que 71 % de celui des banlieues - 46 402 $ - et le taux de pauvreté dans les premières était deux fois supérieur à celui observé dans les secondes [U.S. Department of Housing and Urban Development, 2000 : 30]. La part du cinquième des ménages les plus pauvres est passée dans les villes centrales de 22 % en 1969 à 26 % en 1998, alors qu'il restait stable autour de 15 % durant la même période dans les banlieues.2 De même, tandis que la part du cinquième des ménages les plus aisés déclinait durant la même période de 18 % à 16,5 % dans les villes, elle restait stable autour de 26 % dans les banlieues [U.S. Department of Housing and Urban Development, 2000 : 31]. Ce mouvement traduit un appauvrissement des quartiers des villes centrales - en dépit de
2 Seuil de pauvreté en 1998 pour une famille de quatre personnes: 16 660 $ [U.S. Bureau of the Census, 1998].

19

CHAPITRE

1

politiques de rénovation de grande envergure au profit de ces villes - et de manière générale le fossé socio-économique grandissant séparant les villes centrales de leurs banlieues. À ces éléments socio-économiques et politiques sont venus s'ajouter des facteurs socioculturels - valeurs et affinités de classe, modes de vie et réseaux socioprofessionnels contribuant à une différenciation et un cloisonnement croissants entre les quartiers de la périphérie et ceux du centre. Compte tenu des écarts de revenus entre la majorité blanche non hispanique et les minorités ethniques3, le contraste socio-spatial marquant l'espace métropolitain prit une dimension «ethnoraciale» qui, quoique atténuée dans les années 1990, reste une constante distinguant les villes centrales de leurs banlieues. Les populations catégorisées comme minoritaires représentaient 47 % de la population des villes centrales états-uniennes, mais seulement 22 % de celle des banlieues en 1998 [U.S. Bureau of the Census, 1999; U.S. Department of Housing and Urban Development, 2000 : 46-47].4 Mais la différence de statut socio-économique entre les Blancs non hispaniques et les minorités (Noirs en particulier) ne peut expliquer à elle seule le développement de la ségrégation « ethno-raciale» dans les métropoles nord-américaines. Outre le gradient social et « ethno-racial » centre/périphérie
3 Etant donnée l'âpreté des débats suscités par la catégorisation «ethnoraciale» de la population états-unienne, nous utilisons les termes relatifs à la « race» et à l' « ethnicité » (ethnie, ethnique, ethno-racial) avec beaucoup de prudence, sans préjuger d'une quelconque essence inhérente aux individus dans ces catégories ou de limites figées ou naturelles déterminant l'appartenance à ces catégories. 4 Ces statistiques doivent être utilisées avec précaution. En effet, les enquêtes et recensements du U.S. Census tendent à sous-évaluer le poids démographique des immigrés récents pauvres et des minorités (noire et hispanique notamment), en particulier dans les quartiers déshérités des villes centrales. Ainsi, le Metro-Dade Planning Department estime que l'effectif recensé des Haïtiens à Miami a été sous-évalué de 50 % en 1990 [Metropolitan Dade County Planning Department, 1996 : 2]. 20

INSERTION ET SÉGRÉGATION SPATIALE

organisant leur espace, les villes états-uniennes sont marquées par une segmentation sectorielle de leur géographie ethnique, du fait de processus complémentaires d'agrégation et de ségrégation dont la genèse de marchés du logement distincts constitue l'élément le plus révélateur.
Un schéma centre/périphérie nuancé par la genèse de marchés ethno-résidentiels distincts

La création de quartiers séparés, voire de ghettos noirs, trouve ses origines dans les mutations de la ville au début du XXe siècle dans un contexte d'industrialisation et d'exode rural massif de 2,2 millions de Noirs du sud vers les métropoles manufacturières du nord-est et du sud du pays entre 1900 et 1940 [Farley et Allen, 1987: 113]. À cette époque, l'augmentation de la population noire dans les villes du nord-est - attirée par le développement des emplois manufacturiers et fuyant la ségrégation du sud et la profonde crise du coton des années 1910 - engendra des conflits de classe entre les classes moyennes blanches et les nouveaux venus noirs et de race entre les classes ouvrières blanches et noires sur fond de compétition économique. L'inquiétude et l'hostilité de la part des résidents blancs se manifestèrent par une ségrégation croissante dans le domaine de l'emploi, de l'éducation et du logement. Elles prirent la forme d'intimidations et de violences physiques vis-àvis des Noirs habitant ou passant dans des quartiers blancs et visant à empêcher la cohabitation. Les émeutes «raciales» dirigées contre les Noirs amenèrent ces tensions à leur paroxysme et se multiplièrent au début du siècle: New York en 1900, Springfield en 1908, Saint-Louis en 1917 et Chicago en 1919 [Massey et Denton, 1993 : 30]. C'est dans ce contexte que fut initié le mécanisme de ségrégation « raciale », où les Noirs habitant de longue date dans des quartiers blancs furent obligés de déménager pour s'installer dans les ghettos en voie de constitution et accueillant les migrants noirs récemment arrivés du sud. De cette époque date la suprématie de la ségrégation « raciale» sur la ségrégation socio-économique: les Noirs de l'élite et de la classe moyenne furent alors obligés de cohabiter 21

CHAPITRE J

avec ceux des couches défavorisées, ce qui n'était pas le cas pour les autres groupes ethniques. À partir des années 1920 avec la constitution du ghetto, le conflit «racial» changea de forme sur le plan spatial. Si la violence «raciale» visait jusqu'ici à chasser les Noirs des quartiers blancs, elle fut par la suite de plus en plus pratiquée dans les zones résidentielles limitrophes du ghetto pour contenir son expansion spatiale. Le lynchage des Noirs s'installant dans ces quartiers adjacents et le dynamitage de leur maison devinrent des pratiques répandues. Dès la fin des années 1920, la ségrégation fut institutionnalisée et prise en main par les associations de quartier, les agents immobiliers et les pouvoirs publics locaux, notamment à l'aide de conventions restrictives officialisant l'exclusion des résidents noirs des quartiers blancs. Cette tendance se traduisit par une isolation spatiale croissante des populations noires vis-à-vis du reste de la population urbaine dans des zones restreintes proches du centre des villes, aboutissant à leur ghettoïsation. Des années 1940 à 1968, la ségrégation fut implicitement soutenue par la politique fédérale dont les programmes de logements subventionnés ignorèrent les quartiers noirs centraux et dont les fonds furent utilisés par les autorités locales pour raser les ghettos menaçant de s'étendre sur les quartiers voisins. Les résidents noirs furent relogés dans des logements publics (projects) construits dans d'autres quartiers noirs pour contrôler leur expansion spatiale et perpétuer la ségrégation résidentielle. C'est ce que Hirsch [1998] appelle le « second ghetto ». La mise en place du Fair Housing Act en avril 1968, loi destinée à mettre fin à la ségrégation résidentielle institutionnalisée, ne signifia pas la fin de la ségrégation dans les faits. D'une part, les Noirs sont restés réticents à l'idée de s'installer dans des quartiers entièrement blancs du fait de leur crainte des attitudes de rejet et du harcèlement qu'ils pourraient y rencontrer. D'autre part, plus la part de population noire que les résidents blancs sont prêts à accepter dans leur quartier est faible, moins l'intégration spatiale a de chances de s'établir. Or, 22

INSERTION ET SÉGRÉGATION SPATIALE

les études les plus sérieuses portant sur la question montrent que les Blancs apparaissent majoritairement réticents à l'idée de résider dans un quartier comptant au moins 20 % de Noirs et qu'à peine plus d'un quart des Blancs interrogés sont prêts à vivre dans un quartier dont la moitié de la population est noire [Farley et al., 1978 : 335, cité dans Massey et Denton, 1993 : 93 ; Schuman et al., 1998: 106-107]. Les études attribuent ces attitudes à des inquiétudes liées aux préjugés que les résidents blancs entretiennent vis-à-vis de leurs compatriotes noirs, considérant que l'arrivée d'un grand nombre d'entre eux pourrait faire baisser la valeur des propriétés et menacer la sécurité du quartier. Cependant, ces perceptions et attitudes n'ont pu se traduire par une ségrégation de fait qu'avec l'appui d'agents immobiliers dont les pratiques discriminatoires subtiles ont maintenu l'existence de quartiers exclusivement blancs en y limitant l'entrée de résidents noirs. Une étude pionnière du gouvernement fédéral réalisée en 1977 dans quarante aires métropolitaines dont les villes centrales comptaient au moins Il % de Noirs montra que les clients noirs étaient l'objet de discriminations par rapport aux clients blancs dans 48 % des cas sur le marché de la vente immobilière et dans 39 % des transactions sur le marché de la location [Wienk et al., 1979]. Actuellement, les métropoles états-uniennes portent la marque de cette ségrégation ethno-résidentielle initiée il y a plus d'un siècle et qui constitue encore un trait majeur de leur organisation spatiale.5 Une analyse comparative de l'indice de ségrégation des Noirs vis-à-vis des Blancs non hispaniques dans les principales métropoles d'accueil de l'immigration contemporaine aux États-Unis (gateway cities) - celles dont les
Il convient néanmoins de remarquer que cette ségrégation résidentielle sur une base ethnique n'est pas propre aux villes nord-américaines et qu'il parait difficile de parler de «modèle urbain états-unien» dans ce domaine. La ségrégation «ethno-raciale» existe dans de nombreuses villes à travers le monde, mais revêt des formes et des intensités différentes selon les contextes. 23
5

CHAPITRE

1

transformations ethniques rapides de la population auraient pu favoriser un réagencement de la géographie « ethno-raciale » au profit des minorités - montre que la ségrégation résidentielle liée à la couleur de la peau persiste dans ce pays. Selon la métropole concernée, entre les deux tiers et les quatre cinquièmes des Noirs vivent dans des quartiers différents de ceux des Blancs [U.S. Census Bureau, 2002 b].6 L'indice de ségrégation des Noirs non hispaniques par rapport aux Blancs non hispaniques demeure supérieur à 75 à Miami, c'est-à-dire que trois quarts des Noirs non hispaniques de la métropole devraient changer de quartier pour que leur distribution résidentielle soit similaire à celle des Blancs non hispaniques dans tout l'espace métropolitain. En cela, Miami se situe dans la moyenne des métropoles jouant le rôle de portes d'entrée principales de l'immigration contemporaine aux ÉtatsUnis. Néanmoins, cette métropole se distingue des autres portes d'entrée par le fait qu'il s'agit de la seule aire urbaine étatsunienne de plus de 2 millions d'habitants dont la majorité de la population est à la fois d'origine latino-américaine (57 %) et née à l'étranger (51 %) [U.S. Census Bureau, 2002 e : tables P 7, P 21]. Dans quelle mesure le poids démographique particulièrement important des immigrés à Miami a-t-il contribué à modifier le schéma général de ségrégation ethnique superposant un gradient centre/périphérie à un gradient sectoriel? Le fait que les Blancs non hispaniques soient désormais minoritaires dans cette métropole a-t-il contribué à
6 L'indice de ségrégation (ou de dissimilarité) mesure la relative intégration spatiale de groupes de population donnés dans un espace urbain. Il est calculé par la formule: D = 1/2 L I (xi / X) (yi / Y) I où xi et yi sont respectivement la population de X et Y par entité spatiale, X est la population totale analysée et Y la population totale de référence. Un indice de ségrégation de 0 signifierait une intégration spatiale complète entre les deux groupes tandis qu'un indice de 100 signifierait au contraire une ségrégation totale entre eux. Un indice de ségrégation des Noirs par rapport aux Blancs de 84,3 signifie que 84,3 % des Noirs devraient changer de quartier pour que leur distribution spatiale soit similaire à celle des Blancs dans tous les quartiers de l'aire métropolitaine.

-

24

INSERTION ET SÉGRÉGATION SPATIALE

remettre en cause la segmentation ethno-spatiale préexistante et à élargir consécutivement les espaces résidentiels des immigrants hispaniques et noirs de la Caraïbe? Analyser les logiques de l'insertion spatiale du groupe haïtien à Miami nécessite au préalable de comprendre l'importance de la ségrégation ethnique et de l'immigration sélective dans la genèse historique de l'agglomération. Il convient en particulier de replacer leur installation dans le contexte historique de cette métropole; celui d'une ségrégation « raciale» demeurée rigide durant une grande partie du XXe siècle, puis d'une immigration caraïbéenne hispanophone ayant rendu plus complexe la partition ethnique de l'espace urbain.

L'héritage

de l'ère de la ségrégation

institutionnalisée

Depuis la création de Miami en 1898, les Noirs ont toujours constitué une part substantielle - entre 13 % et 35 % - de la population de son agglomération [Mohl, 1991 : 113-114; U.S. Bureau of the Census, 1993 b ; U.S. Census Bureau, 2002 b] et ont apporté une contribution importante au développement de son économie. À la différence des autres villes du «Vieux Sud », les Noirs de Miami comprenaient dès le début du XXe siècle une part importante d'originaires des îles voisines. À titre d'exemple, les Bahaméens constituaient la moitié de la population noire locale en 1920 [Mohl, 1991 : 121]. Les Noirs occupaient dès cette époque les emplois les plus pénibles et les moins bien rémunérés de l'économie locale: la construction du chemin de fer, le bâtiment, l'agriculture et plus tard I'hôtellerierestauration. Insérés sur un marché du travail segmenté, ils ont également dû faire face à une ségrégation résidentielle stricte. En effet, jusque dans l' «entre-deux-guerres », les politiques locales de ségrégation « raciale» ne les autorisaient à vivre que dans trois zones restreintes situées entre les deux axes ferroviaires majeurs (Florida Eastern Corridor Railway) reliant la région au reste du 25

CHAPITRE

1

pays et constituant des limites physiques à l'expansion spatiale des Noirs à Miami: Colored Town (Overtown), Coconut Grove et Perrine {figure I}. Ils y étaient régulièrement victimes de la terreur du Ku Klux Klan, de la brutalité policière et de celle des marines stationnant dans la région [Portes et Stepick, 1993 : 7678]. Seule une décision des pouvoirs publics pouvait permettre une expansion de leur espace résidentiel. Or, à partir des années 1930, chacune de ces décisions fut le fruit d'un accord implicite entre les pouvoirs publics locaux, les hommes d'affaires de la ville (promoteurs en particulier) et parfois les dirigeants de la communauté noire. A l'instar de ce qui se passait dans les autres métropoles états-uniennes, les hommes d'affaires locaux nourrissaient l'ambition de raser le quartier noir central de «Colored Town », pour étendre le centre des affaires d'une ville en plein développement. Les dirigeants noirs souhaitaient quant à eux étendre l'espace résidentiel d'une communauté résidant dans des quartiers surpeuplés. Le gouvernement local voulait, tout en autorisant l'expansion spatiale des Noirs, maintenir la ségrégation. Compte tenu des intérêts de chacun, il fut décidé dès 1937 que le nord-ouest de l'espace urbain serait la future zone d'expansion du groupe. La création d'un parc de logement public, le Liberty Square, fut alors planifiée dans le nord-ouest pour les Noirs quittant « Colored Town ». À partir de ce parc, la communauté noire a progressivement étendu son espace aux quartiers voisins, provoquant des réactions violentes de la part des résidents de la classe ouvrière blanche. Ainsi naquit dans la douleur le quartier noir de Liberty City. Une autre décision précipita l'expansion de ce quartier: en 1956, les pouvoirs publics locaux décidèrent du passage de la future autoroute 1-95 sur Overtown, l'ancienne «Colored Town». Le principal échangeur autoroutier de Floride méridionale fut construit au cœur du quartier, ayant pour conséquence la destruction du centre culturel et commercial des Noirs du Sud et aboutissant à la disparition des logements de plus de 10 000 personnes. 26

Figure 1 : L'aire métropolitaine

de Miami

N

r

OCÉAN ATLANl1QUE

Sian

ville de Miami (city oj Mami) NORTH JJ~g secteur de forte concentration de la population d'origine haïtienne en 2000

CHAPITRE

1

Les conséquences humaines et sociales de ce projet furent catastrophiques, Overtown perdant les trois quarts de sa population et en particulier ses éléments les plus dynamiques. Cet événement entraîna l'arrivée de 30 000 nouveaux résidents à Liberty City à la fin des années 1950 [Mohl, 1991 : 125], contribuant à repousser toujours plus les limites de ce secteur. On assista alors à la reproduction du ghetto noir en périphérie, le « second ghetto ». Des quartiers noirs voisins, plus restreints, furent progressivement absorbés (Brownsville) de même que des secteurs de classes ouvrières blanches (Edison et Buena Vista à l'est, Carol City au nord) au cours des années 1960. Tandis que d'autres communautés noires se développaient parallèlement dans le sud du comté à partir des colonies agricoles le long de l'axe ferroviaire (Perrine, Homestead, Florida City), le nord-ouest de l'aire métropolitaine s'affirma dès les années 1960 comme le secteur d'une implantation noire massive {figure I}. Dans les années 1970, au moment où les Haïtiens commençaient à arriver en masse, les conditions de vie dans ces quartiers noirs restaient déplorables. Malgré les efforts des dirigeants communautaires, la moitié du territoire de Liberty City demeure actuellement non annexée à la ville de Miami, c'est-à-dire sous l'administration directe du Comté. Cette situation est synonyme de services publics de moindre qualité et d'un pouvoir politique limité pour les populations vivant dans cette zone. La surpopulation y est en moyenne deux fois plus importante que dans les quartiers blancs et les logements insalubres et précaires, aux loyers souvent excessifs, y sont dix fois plus répandus [U.S. Bureau of the Census, 1993 a]. La ségrégation résidentielle de l'espace métropolitain dans lequel les immigrants haïtiens se sont installés depuis vingt ans reste donc l'héritage d'une histoire centenaire où la catégorisation «ethno-raciale» a profondément influencé l'insertion géographique des résidents. En 1980, au moment des vagues d'immigration haïtienne massive, les indicateurs de ségrégation entre Blancs et Noirs restaient très élevés à Miami 28

INSERTION ET SÉGRÉGATION SPATIALE

en dépit du vote du Fair Housing Act. Massey et Denton [1987 : 807-813, 815-816] estimaient alors à 77,8 % la part des Noirs de la métropole vivant dans des zones exclusivement noires. Ce niveau de ségrégation restait nettement supérieur à la moyenne de ceux des métropoles du sud des États-Unis (68 %). En 2000, l'indice de ségrégation des Noirs non hispaniques par rapport aux Blancs non hispaniques reste très élevé à Miami (75,8), un niveau comparable à celui des autres gateway cities étatsuniennes [U.S. Census Bureau, 2002 b].

Fig,n 2: Irdœ deségégalim

cEs N:i1Srm 1ispliCJ.ES et cEs 3md'n;

HspI'ÏCJ.ES pw lëIADt aJKBéI'IS rmlispliCJ.ESen cpIcps rrébq:deséCaIsuierrEs

Rila:lelp;e WEliIltCn
&11 FrërdSD
.. ... ... ... ;;;;. ... ..,!ill~. .? '(,j ...

'.

.

"

.

i8,9

00,2
.~. ............

.'

65,6 84,3

J\BwYak lcskgeJes Oic:go Ebta1 Mari-D:tte

r~.~..
,',
»

~......

.'''',..

.

70,5 :
,

00,6

..

..

.'."
..., , ,..,..

...;.

œ,S ;
,76,S i

'. '~~~.. "~"'...

I irdœœség'égeti Hs,:aiq.e:;'8aœ lirdœœség'égeti J\tjrsIBat:S

0

2)

4)

00

8)

100

irdœœség'égetim
Suœ: US 0:rstB B.re:u [Am t3.

29