L'INSTINCT ET L'INCONSCIENT

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Cet ouvrage est un essai de théorie générale des névroses à partir de l'expérience de la pathologie traumatique de guerre. Il retrouve, au niveau des instincts de danger, de protection et d'agression, les mêmes mécanismes que Freud avait découverts dans les conflits issus des pulsions sexuelles lors du développement individuel.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296381100
Nombre de pages : 318
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L'INSTINCT Contribution

ET L'INCONSCIENT

à une théorie biologique
des Psychonévroses

Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud

Renouer avec les grandes oeuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir.

Dernières parutions
Au-delà du rationalisme morbide, Eugène MINKOWSKI, 997. 1 Des idées de Jackson à un modèle organo-dynamique en psychiatrie, Henri Ev, 1997. Du délire des négations aux idées d'énormité, J. COTARD,M. CAMUS ET, J. SEGLAS,1997. Modèles de normalité et psychopathologie, Daniel ZAGURY,1998. De lalolie à deux à l'hystérie et autres états, Ch. LASEGUE,1998. Leçons cliniques sur la démence précoce et la psychose maniacodépressive, C. KRAEPELIN, 998. 1 Les névroses. De la clinique à la thérapeutique, A.HESNARD,1998. L'image de notre corps, J. LHERMITTE, 998. 1 L'hystérie, Jean-Martin CHARCOT,1998. Indications à suivre dans le traitement moral de lalolie, F. LEURET,1998. La logique des sentiments, T. RmOT, 1998. Psychiatrie et pensée philosophique, C-J. BLANC,1998. Le thème de protection et la pensée morbide, Dr. Henri MAuREL, 1998. L'écho de la pensée, Charles DURAND,1998. Henry Ey psychiatre du XXle siècle, Association pour la fondation Henri Ey, 1998. Mesmer et son secret, J. VINCHON,1998. De l'hystérie à la psychose, E. TRILLAT,1999.

w. H. R. RIVERS
Docteur en Médecine, ès-Sciences et en Droit Membre de la Royal Society Maitre de Conférences pour les Sciences Naturelles au Collège Saint-John de Cambridge

L'INSTINCT ET L'INCONSCIENT
Contribution à une théorie biologique des Psychonévroses

traduit de I'Anglais

Par
RENÉ LACROZE Agrégé de L'université de Philosophie au Lycée Français de Mayence

Professeur

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, me Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Première

édition: Librairie Félix ALCAN, 1931 (Ç) L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7503-5

PRÉFACE

DU TRADUCTEUR

Le livre que nous présentons aujourd'hui au public français a paru en Angleterre en 1920 ; une seconde édition, contenant quelques modifications et additions, fut publiée l'année suivante, peu de mois avant la mort prématurée de l'auteur. C'est celle dont nous avons suivi le texte dans cette traduction (1). L'Instinct et l'inconscient appartient à cette littérature psychologique récente, qui s'est donnée pour tâche de rendre compte de certaines particularités de la conduite humaine, inexpliquées ou négligées par l'école traditionnelle. On y trouvera, avec des remarques importantes sur les instincts de danger et leurs relations avec les émotions spécifiques de peur et de colère, l'esquisse d'une théorie psychologique du sommeil, des réflexions nouvelles sur l'hypnostisme et la suggestion et enfin une contribution à cette hygiène mentale, appelée à renouveler les méthodes générales de pédagogie et d'éducation. Riche en suggestions les plus diverses, ce livre contient néanmoins une doctrine cohérente; le fait est d'autant plus remarquable que L'Instinct et l'inconscient constitue un accident dans la vie de Rivers. Bien connu déjà par ses travaux de physiologie et d'ethnologie, Rivers est un nouveau venu en médecine mentale et en psychologie généra-

(1) W.H.R. Rivers. Instinct and the Unconscious, 2e Edition, Cambridge, University Press, 1922. Une excellente revue critique de ce livre a paru, en 1921, dans le Journal de Psychologie,sous la signature de H. Piéron.

Préface du traducteur

le (2). Ce fut la guerre qui l'arracha à l'étude des civilisations primitives - il était encore en Mélanésie, quand la guerre éclata - et le contraignit d'aborder le problème des psychonévroses. Les idées directrices de cet ouvrage ont été conçues dans les deux centres de Psychiâtrie militaire, au Maghull War Hospital, près Liverpool, et au Craiglockhart War Hospital, à Edimbourg, où il servit de 1915 à 1918. Que ce livre puisse néanmoins être à quelque degré considéré comme une contribution sérieuse à l'étude des psychonévroses de guerre est une preuve de la souplesse d'esprit et de la remarquable faculté d'adaptation de son auteur. Le but spécial de Rivers est de construire une théorie biologique des psychonévroses, .mais en fait il pose dahs le volume les bases d'une psychologie nouvelle. Quand il lui donna le titre de L'Instinct et l'inconscient, il eut sans doute conscience qu'il sortait du cadre des ou'vrages déjà parus sur le même sujet (3). Partageant l'opinion de Freud, dont il fut un des premiers à défendre certaines opinions, au moment où, en bloc,
(2) Rivers suivit, en 1892, à Iéna, les cours d'Eucken, de Zichen, de Binswanger, en 1896, à Heldeberg, ceux de Kraepelin. A plusieurs reprises, il fut chargé de conférences de psychologie expérimentale. Mais il semble s'être toujours limité à des sujets spéciaux, comme l'indiquent les titres des principaux articles qu'il a publiés: Investigation into Mental fatigue and recovery ij. of Mental Science, XLIII, pp.525-529) ; On Binocular Colour Mixture (Proc. Camb. Philos. Soc., VIII, pp. 273-277) ; The Photometry of Coloured Papers, (J. of Physiol., XIII, pp. 137-145) ; On Erythopsia (Trans. ophtalm. Soc. London, XXI, pp. 296-305) ; On the apparent Size of Objects (Mind, 1896, N.S., V, pp. 71-80) ; The Illusion of Compared Horizontal and Vertical Lines (Brit. Joum, of Psy., II, pp. 241-260) ; enfin une remarquable note sur la Vision, dans le Text-Book of Physiol. de Edward Sharpey Schafer. Les deux seuls travaux intéressants la psychologie pathologique, publiés à notre connaissance par Rivers avant ce livre, sont un article datant de 1895 : Expérimental Psychology in relation to Insanity (Lancet, LXXIII, p. 867) et un ouvrage de 1908 : The Influence of Alcohool and other Drugs on fatigue (Arnold, 1908). (3) Deux d' entre eux étaient bien connus de Rivers; celui de son collègue et ami G. Elliot Smith, en collaboration avec Pear, Shell-shock ands its lessons (Manchester University Press, 1917), auquel il paraît devoir quelques-unes de ses idées sur la répression, et celui de J.T. Mac Curdy, War Neuroses (Cambridge University Press, 1918), pour lequel il rédigea une préface. 8

Préface

du traducteur

elles étaient presque universellement condamnées en GrandeBretagne (4), Rivers voit dans les névroses les solutions plus ou moins heureuses de conflits inconscients. Le mérite du fondateur de la psychanalyse est à ses yeux d'avoir brillamment contribué à donner un sens positif et précis à la notion d'inconscient, qui n'était guère avant lui qu'une étiquette, sous laquelle on classait les faits les plus divers dont le. seul caractère commun était leur moindre netteté ou visibilité. Freud posa la question sur son véritable terrain, quand il

distingua les phénomènes de JIdistraction",

souvent

nommés

subconscients ou subliminaux, des états proprement inconscients. Qu'une perception glisse à la surface de la conscience sans s'inscrire, la faute en est au sujet, puisqu'il dépend toujours de lui de faire l'effort nécessaire pour concentrer ou ramener son attention sur le point obscur. Les phénomènes subsconcients mesurent donc simplement les lacunes de notre attention et partant de notre intérêt. Les faits psychiques inconscients sont d'un autre ordre; non seulement il ne dépend pas du sujet de les évoquer, mais plus il s'obstine à les poursuivre et plus ils se dérobent à sa recherche. Ils sont "comme perdus", "comme enfouis" ; rien ne manifeste plus leur présence, sinon quelques remous à la surface. C'est cette résistance des éléments psychiques à se laisser évoquer par des procédés usuels, qui pour Freud et pour Rivers, caractérise l'expérience inconsciente. Le but essentiel de toute psychologie de l'inconscient sera donc de découvrir l'origine de cette résistance et d'étudier le fonctionnement et le rôle du mécanisme, auxquels certains éléments mentaux doivent d'entrer dans l'inconscient. La solution de Rivers lui est d'ailleurs absolument personnelle; de bonne heure, il a éliminé (5) la théorie de Freud au sujet de la censure, qui lui paraît trop anthropomorphique et fondée sur des analogies sociales douteuses : c'est à la biologie et non à la politique qu'il convient, selon lui, de demander la clef du problème de l'inconscient.

(4) Cf. infrà l'appendice I, p. 203, qui est la reproduction 1917. (5) V. appendice V., p. 276.

d'un article de

9

Préface

du traducteur

Les travaux antérieurs de Rivers, si étrangers qu'ils aient été aux questions psychopathologiques, lui fournissaient, en effet, les éléments d'une solution originale. Dès 1903, il avait dégagé la notion de suppression, qui formera le noyau de sa doctrine. En s'appuyant sur les expériences du Dr Henry Head, sur la division des fibres de certains nerfs sensitifs, il avait été conduit à distinguer (6) avec lui deux phases dans la régénération nerveuse: la phase protopathique, caractérisée par une sensibilité confuse, grossière, qui n'est ni localisée, ni discriminée, et la phase épicritique comportant le retour de la sensibilité tactile normale, finement graduée et exactement localisée. De l'une à l'autre, la distance est trop grande, selon Rivers, et le passage trop brusque pour que l'on puisse admettre une évolution graduelle. En fait, la sensibilité épicritique constitue un ordre sensoriel entièrement nouveau, dans lequel viennent fusionner certains éléments protopathiques, tandis que les autres, ceux qui sont incompatibles avec lui, doivent disparaître ou mieux être activement supprimés. Sa suppression se présente donc, d'abord, comme un moyen négatif - d'adaptation et de progrès auquel les réactions plus parfaites ultérieurement apparues doivent de n'être point troublées par les survivances d'un ordre d'activité archaïque. Plus tard, Rivers a découvert deux autres motifs de suppression. L'activité instinctive est constituée par des mécanismes distincts et désintégrés; toutes les fois qu'une double réplique instinctive a été organisée, soit pour faire face à deux situations différentes, comme chez l'Amphibie, soit pour correspondre aux phases successives d'une même existence, comme chez l'Insecte, la suppression doit intervenir pour permettre l'alternative et éviter l'interférence de deux mécanismes inconciliables. Cette inhibition spéciale s'observe aussi dans les réactions de défense de l'animal, dont une des parades les plus usuelles devant le danger consiste à "faire le
(6) Rivers collabora personnellement à ces expériences. Cf. W.H.R. Rivers and H. Head, Human experiment in Nerve Division (Brain, XXXI, 1908, pp. 323-450). Les résultats de ces expériences ont été vivement critiqués, mais jusqu'à présent, elles n' ont jamais été recommencées, ce qui serait le seul moyen de trancher le débat. 10

Préface

du traducteur

mort", en adoptant l'immobilité la plus absolue. Ainsi apparaît l'importance biologique d'une loi, qui conditionne à la fois le progrès de l'espèce, le jeu alternatif des instincts et la protection individuelle. Ce sont ces diverses raisons, qui ont conduit Rivers à une conception du système nerveux proche de celle d'Hughlings Jackson (7). Quand il parle de suppression, il ne faut pascroire, en effet, qu'il s'agisse d'une disparition totale: il entend par là la suspension de toute activité manifeste, la mise en réserve d'une réaction instinctive qui subsistera à l'état virtuel, prête à s'employer, si besoin est, et capable entre temps d'exercer une influence indirecte sur la conduite. Il suppose l'existence d'une hiérarchie d'éléments nerveux, disposés sur des plans plus ou moins élevés et subordonnés, .tous, au contrôle et à l'inhibition des centres supérieurs. Que l'activité de ces derniers fléchisse, et les éléments inférieurs sortiront de leur latence pour manifester, bruyamment parfois, leur présence. Selon Rivers, le développement de la race, tel qu'il ressort de l'étude des peuplades primitives et des recherches ethnologiques. (8), explique l'existence de ces stratifications que révèle la géologie mentale de l'homme. Sous ses formes primaires l'instinct comporte des réactions explosives et brutales, régies par la loi Iltout ou rien", dont le but essentiel est d'assurer la défense et la protection individuelles. Mais deux

(7) Des vues analogues ont été aussi présentées par Grasset. Voy. son Introduction physiologique à l'étude de la philosophie (Paris, Alcan, 1908). (8) Rivers a personnellement pris part à cinq explorations anthropologiques. La .première eut lieu en 1898 dans la région du détroit de Torrès (Australie) ; les autres datent de 1900 (Egypte), de 1901-1902 (Inde), de 1908 et 1913-1914 (Mélanésie). Les résultats de ces diverses expéditions ont été consignés par Rivers dans des revues spécialisées. Cf., en particulier, Reports of the Cambrid. Anthrop. Exped. to Torres Straits, II, Part I, pp. 1-132, et divers articles dans le J. of Anthrop. Inst., XXXI, pp. 229-247, et dans le Brit. J. of Psych., I, pp. 321-396. On trouvera les interprétations et les conclusions de Rivers dans ses trois livres bien connus: The todas (Macmillan and Co, 1906), The History of Melanesian Society (Cambridge University Press, 1914, 2 vol.), Dreams and Primitive culture (Manchester University Press, 1918) 11

Préface

du traducteur

circonstances ont contribué à la modification ou à la suppression de ces instincts élémentaires. La première fut le développement de la vie sociale, avec l'apparition de nouvelles tendances instinctives destinées à assurer la cohésion et la conservation du groupe. L'instinct grégaire ne pouvait atteindre son but, s'il n'était finement gradué pour se prêter à toutes les situations si diverses et si complexes de la vie sociale. La Ilsuggestion" qui, pour Rivers, est la manifestation principale de l'instinct grégaire, au point qu'elle est à la base de toute la vie sociale primitive, avait donc pour condition négative la disparition ou la graduation des réactions instinctives élémentaires. L'apparition de l'intelligence devait constituer une seconde cause d'évolution pour ces dernières; la sphère où se meut l'instinct possède, en effet, une forte tonalité émotionnelle : les affections de l'enfant, de la foule, de tous les êtres instinctifs, sont extrêmement violentes et souvent irrésistibles. Comment l'intelligence, que Rivers se refuse à opposer à l'instinct et dont le principal rôle est à ses yeux d'intégrer et de graduer les mécanismes, qui coexistaient auparavant dans la conscience sans se mêler,comment l'intelligence, pouvoir de contrôle et de calcul, aurait-elle pu se développer dans une atmosphère de sérénité et de calme favorable, si elle eût continué à ~tre troublée par des émotions d'une intensité excessive? Pour que le progrès soit possible, il fallait ici encore que les états affectifs soient soumis au contrôle de l'intelligence naissante. Ainsi élargie et complétée, la doctrine biologique de Rivers pouvait servir de base à une théorie psychologique générale. La personnalité humaine reposant sur les décombres des constructions anciennes de l'instinct, une discipline inexorable pliant aux exigences des organismes de formation récente les survivances du passé et devenant par suite la condition essentielle de tout équilibre nerveux ou mental tels sont les deux principes sur lesquels Rivers édifia sa théorie de l'inconscient. La loi de suppression garde, en effet, toute son importance en psychologie, où elle continue à défendre et à protéger les processus mentaux supérieurs contre les éléments indésirables susceptibles de troubler leur fonctionnement. Il est à remarquer, toutefois, qu'il ne faut 12

Préface

du traducteur

point confondre, comme le fait Freud, sous le nom de "refoulement", les deux mécanismes très distincts de la "répression" et de la "suppression". La repression, c'est l'effort volontaire du sujet pour bannir de sa conscience tels éléments obsédants ou pénibles - effort épuisant, qui provoque chez le sujet une angoisse intolérable, sans atteindre aucun résultat. La suppression est au contraire un mécanisme automatique et instinctif, qui seul peut, à notre insu, maintenir hors de la conscience les éléments propres à entraver son activité normale. Mais, dans le domaine psychique comme dans le domaine physiologique, la suppression n'est jamais totale; les éléments refoulés persistent à l'état latent et jouissent d'une autonomie et d'une indépendance relatives. Ce sont eux qui forment le contenu de l'inconscient: survivances de la préhistoire mentale individuelle et spécifique, façons de penser et d'agir du primitif et de l'enfant avec les souvenirs qui s'y rattachent (9), émotions douloureuses et angoissantes, dont le caractère est tel qu' elles mettraient en péril la santé individuelle. Leur suppression a lieu en bloc, conformément à la loi "tout ou rien", et, dans leur effondrement, ils entraînent les expériences et souvenirs neutres ou même agréables, qui y sont associés. Ainsi on comprend que l'oubli porte sur des systèmes psychiques entiers (10) et qu'à la faveur d'une simple association, entrent dans l'inconscient des matériaux indifférents, dont il est difficile plus tard de justifier la suppression. Pour juger l' œuvre de la suppression, il faut l'envisager dans son ensemble; il est probable que dans certains cas, mieux vaudrait, comme l'a vu Freud, ne pas" enfermer le loup dans la bergerie", ni "pratiquer la politique de l'autruche". Mais il ne faut pas oublier que la loi de suppres(9) Ce n'est donc pas, comme le pense Freud, le caractère honteux,

amoral, ou inavouable spécialement sexuelle

de la vie psychique infantile - à coloration des expériences - qui explique la disparition

d'enfance, mais bien plutôt leur archaïsme et leur incompatibilité formes évoluées de la vie mentale. (10) Cf, Dugas, La mémoire et l'oubli (Paris, 1919), p. 113 et suive

avec les

13

Préface

du traducteur

sion est un mécanisme instinctif et non intelligent, qui, par conséquent, n'est ni gradué, ni discriminé, ayant par contre l'immense avantage de décharger notre conscience du soin d'éliminer des éléments particulièrement fâcheux tâche qu'elle pourrait ~lfficilement mener de front avec celle de l'adaptation au réel. C'est â la suppression que nous devons en fin de compte notre paix intérieure; la santé morale est le résultat d'un équilibre entre les fonctions de contrôle nouvellement acquises et les fonctions instinctives élémentaires, avec les expériences héréditaires ou individuelles qui y sont associées. Toute circonstance, qui viendra rompre cet équilibre instable déterminera en même temps l'apparition d'un trouble morbide au sein de la personnalité. Tous les facteurs, qui auront pour conséquence un relâchement du système de contrôle (sommeil, distraction, fatigue, traumatisme, maladie, etc.) ou une surexcitation des instincts primitifs (instinct de la conservation ou instinct sexuel) seront cause d'un conflit entre les éléments normalement subordonnés et les organismes supérieurs du moi. Ce sont les solutions de ce conflit tantôt saines, tantôt morbides que l'on observe dans le rêve et la sublimation, dans les lapsus, les actes manqués et les symptômes névropathiques. En terminant, nous voudrions insister sur deux points particuliers de la théorie que nous avons très rapidement résumée ici. Son originalité, notamment par rapport â l'orthodoxie freudienne, tient â ce que Rivers considère la psychonévrose comme l'épanouissement d'instincts, dont l'activité avait été supprimée dans l'intérêt du bien-être mental. La névrose est donc bien une régression â une étape ancienne du développement humain, et les traits archaïques des symptômes névrotiques. et des rêves ne sont point dus â une déformation ou un déguisement, qui aurait pour but de tromper la vigilance d'une censure hypothétique. Ce sont, en réalité, les formes normales de la pensée infantile ou "prélogique" (11).

-

(11) Les idées de Rivers rejoignent sur certains points celles de M. LévyBruhl sur la mentalité primitive". Cet accord a été déjà signalé, en d'excellents termes, par notre ami le Dr R. Mourgue, Causalité agglutinée, représentations collectives et loi du "tout ou rien", (Archives suisses de Neurol, et de Psychiâtrie, vol. XIII, pp. 537-542).
1/

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Préface du traducteur

Il est à remarquer aussi que la conception de Rivers explique très bien le caractère fortement affectif des phénomènes inconscients. Dans le cadre de sa théorie, les rapports de l'instinct et de l'inconscient sont, en définitive, doubles, puisque c'est un mécanisme instinctif, celui de la suppression, qui est le pourvoyeur de l'inconscient, et ce sont aussi des éléments instinctifs, archaïques ou indésirables, qui forment la majeure partie de son contenu. Nous serons heureux d'avoir facilité aux lecteurs français, par une traduction qui suit aussi fidèlement que possible le texte anglais, la connaissance d'une œuvre aussi originale et suggestive que celle de Rivers. Sans doute, ce livre eût-il marqué un tournant décisif dans la vie de son auteur, s'il lui eût survécu (12). Certaines idées, simplement esquissées dans ce recueil de conférences, eussent probablement trouvé tout leur développement dans les réflexions ultérieures du maître. A ceux qui s'y intéresseront, je signale la publication récente de deux livres posthumes de Rivers, dans lesquels ils trouveront sans doute quelques précisions et quelques compléments aux idées exposées ici (13).
René LACROZE.

(12) V. au sujet de l' œuvre et de la vie de Rivers, l'article très documenté de Ch. S. Myers, The 'influence of the late W. H. R. Rivers, (Psyche, III, pp. 98-114). Nous lui avons emprunté quelques-uns des détails bibliographiques contenus dans cet avertissement. (13) W. H. R. Rivers, Conflict and Dream (Conflit et Rêve), Kegan Paul, Trenck, Trubner and Co, London, 1923; et W. H. R. Rivers, Psychology and Politics, and other Essays (Psychologie et Politique, et autres essais), même éditeur, London, 1923. Les deux ouvrages ont été publiés par les soins de l'exécuteur testamentaire de Rivers, Pr G. Elliot Smith. Voy. un compterendu de ces deux livres, sous la signature de Ch. Baudoin, in Scienta, 1925, XXXVII, p. 421. 15

PRÉFACE

Ce livre comprend deux parties. Dans la première, on trouvera la substance des conférences que j'ai faites pendant l'été 1919, au Laboratoire de Psychologie de Cambridge, et prononcées à nouveau, au printemps de cette année, sous la présidence du professeur Adof Meyer, à la clinique Phipps à l'Ecole de Médecine John Hopkins de Baltimore. Les appendices, qui forment la seconde partie de l'ouvrage, sont les réimpressions d'articles où j'avais consigné, en diverses occasions, l'expérience clinique résultant de la guerre. Quelques modifications, peu nombreuses, ont été introduites dans le corps de ces derniers, principalement en vue de mettre leur terminologie en harmonie avec celle que j'avais adoptée dans la première partie du livre. Dans le second appendice, en outre, quelques additions ont été faites à l'article original. Certaines des vues présentées dans ces appendices ne concordent pas entièrement avec la conception générale exposée dans les conférences reproduites ici. Je les ai néanmoins conservées sous leur forme originale, les variantes qu'on y trouvera serrant peut-être de plus près la réalité que les idées auxquelles je me suis rallié après réflexion. Le but généraI. de ce livre est de traduire en une doctrine biologique cohérente le système de psychothérapie, qui a prévalu en Grande-Bretagne pour le traitement des psychonévroses de guerre. Les grandes lignes de ce système ont été constitués au Maghull Military Hospital, sous l'inspiration du docteur G. Rows, auquel je dois d'avoir été initié à cette branche de la médecine; qu'il veuille bien recevoir ici mes remerciements pour l'aide précieuse et les conseils que j'ai reçus de lui, au temps où je servais sous ses ordres en qualité

Préface de médecin militaire. Je tiens aussi à exprimer tout spécialement ma gratitude au docteur W. H. Bryce, qui dirigeait le Craiglockhart War Hospital, au temps où je m'y trouvais moi-même. Cet hôpital offrait une occasion unique à celui qui désirait s'instruire sur les psychonévroses de guerre; si j'ai pu, malgré de graves difficultés, en profiter, je le dois surtout à l'appui et aux encouragements du docteur Bryce, qui ne m'ont jamais fait défaut. J'ai enfin une lourde dette de reconnaissance envers le Medical Research Committee (aujourd'hui Medical Research Council), auquel je dois d'avoir pu travailler tant au Maghull Hospital qu'à la section médicale de la Royal Air Force. Je suis heureux d'avoir aussi l'occasion d'exprimer ma gratitude aux services médicaux de ce corps, qui m'ont mis au courant des divers problèmes psychologiques posés par l'aviation de guerre. Je remercie mes confrères appartenant à cette arme pour m'avoir aidé à faire mon profit de l'expérience ainsi acquise. L'autorisation de publier les appendices m'a été accordée par les éditeurs du Lancet et de la Psycho-analytic Review, par la Royal Society of Medicine, par le National Committee of Mental Hygiene des Etats-Unis, par Ie Medical Research Council, et par le service médical de la Royal Air Force. Qu'ils en soient remerciés ici. St John' s College, Cambridge 15 Juillet 1920.

w. H. R. Rivers.

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PRÉfACE DE LA SECONDE ÉDITION

Quelques modifications ont été introduites dans cette seconde édition; la principale concerne la théorie de la dissociation : elle a été faite, à la suite des remarques critiques du docteur T. W. Mitchell. Comme avant, le livre demeure l'expression des idées personnelles d'un homme dont l'expérience s'est limitée aux psychonévroses de guerre. L'auteur n'a donc pu contrôler ses conclusions, par l'étude des affections civiles similaires, de temps de paix. Cet ouvrage a précisément été écrit dans l'espoir que les opinions qu'on y trouvera exposées seront soumises à une telle vérification par ceux qui possèdent à cet égard la compétence désirable. Deux appendices ont été ajoutés. Je suis redevable à l'obligeance des éditeurs de Scribner's Magazine et de Psyche, de l'autorisation de les publier. Octobre 1921.

w. H. R. Rivers.

CHAPITRE

PREMIER

INTRODUCTION

Mon but principal, en écrivant ce livre, est, ainsi que je l'ai indiqué dans son sous-titre, d'édifier une théorie biologique des psychonévroses. Mon dessein est d'étudier les relations psychonévrotiques avec les fonctions mentales et nerveuses normales, telles que les conçoivent biologistes et physiologistes. Afin de mieux faire comprendre à mes lecteurs le but que je me propose, j'indiquerai brièvement tout d'abord les circonstances dans lesquelles je l'ai conçu et comment j'ai été conduit de l'étude d'un groupe restreint de psychoses aux thèses présentées dans cet ouvrage. C'est un des traits les plus remarquables de la guerre qui s'achève - le plus important peut-être, au point de vue médical - d'avoir provoqué un nombre considérable de ces troubles psychiques et nerveux, connus aujourd'hui en médecine sous la désignation générale de psychonévroses. Le succès avec lequel la médecine moderne a combattu les maladies infectieuses, qui dans toutes les autres guerres récentes, s'étaient montrées plus meurtrières que les projectiles ennemis, prouve qu'elle était prête à cette lutte et qu'elle avait en main les principes essentiels du traitement pour combattre ces fléaux de guerre. De son côté la chirurgie était armée pour remplir sa tâche, c'est-à-dire pour traiter les blessures déterminées par les engins modernes. Si le pouvoir meurtrier des armes s'est accru, cela tient, en effet, non à la gravité plus grande des blessures occasionnées, mais au pouvoir qu'ont les projectiles actuels d'en déterminer un plus grand nombre. Sans doute, la chirurgie a fait, au cours de la guerre, des progrès considérables mais elle n'eût pour cela qu'à poursuivre sa voie, sans avoir à modifier ses méthodes: son développe-

Introduction

ment fut celui que tout chirurgien pouvait prévoir. Pour la médecine mentale, le cas fut tout différent. Malgré l'exemple de la guerre Russo-Japonaise, qui eût pu faire prévoir l'apparition d'un nombre considérable de psychonévroses, il faut reconnaître qu'en Angleterre comme ailleurs, les services médicaux furent surpris par le développement extraordinaire et les formes si diverses que prirent durant la guerre les troubles mentaux et les troubles nerveux, chez les combattants. Si courantes que soient les psychonévroses dans la vie civile, elles ne tiennent pas une place considérable dans les études médicales; quant aux spécialistes ils sont divisés par de profondes divergences d'opinion, portant non seulement sur leur nature mais encore sur les moyens propres à les prévenir ou à les traiter. Quand la guerre éclata, la médecine mentale était encore dépourvue du corps de principes, et de la technique, qui valurent à la chirurgie et à la médecine générale de pouvoir parer efficacement aux dommages plus matériels causés à l'organisme humain par la guerre. Selon la tendance matérialiste prédominante en médecine, on vit d'abord dans le choc de l'explosion la cause déterminante des psychonévroses de guerre; cette conception, propre à la première période de la psychopathologie de guerre, donna naissance à l'expression "commotion de l'obus" (1), fréquemment appliquée aujourd'hui encore dans le grand public, aux psychonévroses de guerre. Mais on s'aperçut bientôt que les troubles nerveux de guerre n'étaient point, en général, traumatiques, au sens strict du mot, puisqu'ils apparaissaient parfois, en l'absence de tout choc physique ou après une explosion incapable de déterminer la moindre blessure physique sans que, par ailleurs, leur gravité fût moindre. Il devint vite évident que l'éclatement de l'obus, ou l'événement quelconque, qui sert d' antécédent immédiat à la maladie n'est que. l'étincelle qui déclanche le processus morbide pour lequel le terrain a été préparé par la dépense nerveuse, et par la tension morale exigées par la guerre. Après avoir ainsi reconnu que les causes essentielles des psychonévroses de guerre sont

(1) "Shell-schock" 22

dans le texte anglais (Note du Traducteur).

Introduction

d'ordre mental et non physique, les médecins cherchèrent à déterminer la nature des processus mentaux atteints et des divers mécanismes par lesquels leur fonctionnement est altéré donnant ainsi naissance aux formes si nombreuses et si variées de la névrose. Dans la clientèle civile, les psychonévroses appartiennent à deux types principaux, d'origine fort différente. Le premier, appelé communément neurasthénie traumatique est surtout connu pour être la suite usuelle des accidents de chemin de fer; notre connaissance des névroses de guerre eût sans doute avancé plus vite, si l'on eût pris pour guide ce type de névrose, avec lequels elles présentaient tant d'analogie. Il est vrai qu'étant relativement plus rare, il était moins bien connu que celui des névroses provoquées par le surmenage et les fatigues de la vie quotidienne. Comme les opinions différaient, en outre, sur la nature des facteurs auxquels sont dues les diverses formes de ces névroses, la connaissance de ces dernières avait fait peu de progrès. Peu ont compris que si la pathologie des névroses de guerre doit être essentiellement la même que celle des névroses civiles, il se pourrait néanmoins que les facteurs qui entrent en jeu dans les deux cas soient différents. La situation était compliquée encore par l'existence d'une théorie spéciale sur les psychonévroses : bien qu'ayant réussi à en coordonner systématiquement les diverses formes, cette dernière était loin de recueillir, néanmoins une approbation unanime, mais se heurtait plutôt à une hostilité exceptionnelle, même en médecine. La défiance éveillée par cette doctrine tenait surtout à ce que son auteur, Sigmund Freud, de Vienne, croyait trouver la cause essentielle de toutes les psychonévroses dans une perturbation de la sexualité. Les développements ultérieurs de la psychanalyse, qui constituait le principal moyen d'investigation de Freud, conduisirent cet écrivain à penser que les troubles de la sexualité remontaient fréquemment aux premières années de la vie individuelle, hypothèse qui impliquait l'existence d'une sexualité infantile, contre laquelle ses adversaires concentrèrent leurs attaques et leurs railleries. Au début de la guerre, en Angleterre comme dans les autres pays, les psychiâtres se trouvaient donc divi23

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sés en deux clans nettement tranchés: d'un côté le groupe peu nombreux des partisans de Freud, qui acceptaient les principes généraux de sa doctrine, sous la forme originale

qu'il leur a donnée, ou avec les modifications que Jung et
autres disciples dissidents du maître y ont apportées; et, de l'autre, l'immense majorité des médecins, qui, non seulement niaient l'influence de la vie sexuelle sur les états de dépression mentale, mais se refusaient même à étudier certains traits de la doctrine feudrienne, qui n'eussent point manqué d'attirer leur attention, s'ils avaient pu envisager le débat impartialement. Dans le grand public, les théories de Freud furent en général mieux accueillies; elles éveillèrent un certain intérêt et firent un plus grand nombre de partisans. L'accueil favorable, reçu par la doctrine freudienne, fut, en un certain nombre de cas, dû à la confirmation qu'elle paraissait tirer de l'observation des rêves ou des incidents de la vie quotidienne, dont Freud s'est si habilement servi pour bâtir sa doctrine. Mais on ne sut pas, en général, se servir du procédé essentiel d'investigation, sur lequel la théorie psychanalytique s'appuie; par suite l'intérêt que le grand public portait aux idées de Freud ne dépassa jamais le niveau de l'amateurisme. La fréquence des psychonévroses de la guerre, eut pour effet de porter le débat devant nombre de profanes, que cette partie de la médecine n'avait pas jusque-là spécialement intéressés ; ceux qui auparavant s'intéressaient en amateurs aux doctrines freudiennes, eurent subitement à leur disposition un abondant matériel d'observations, pour contrôler en détail la théorie psychanalytique. L'occasion ainsi fournie à des investigateurs indépendants et impartiaux, eut des conséquences importantes. Dans la doctrine du maître viennois, comme dans les autres théories pathologiques, on peut, en effet, distinguer deux parties essentielles: d'un côté, l'étude des causes ou facteurs déterminants du processus morbide, et de l'autre, celle des divers mécanismes, qui provoquent les manifestations extérieures, ou symptômes de la maladie. Dans le feu de la discussion sur les causes des psychonévroses, on avait négligé les études faites par Freud des divers mécanismes pathologiques: peu s'étaient intéressés à ces der24

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nières négligence qui s'explique parfaitement d'ailleurs, car on ne s'attarde pas à étudier les détails d'un édifice dont on a condamné la base. Le premier résultat qu'eut pour la théorie de Freud, l'étude impartiale des psychonévroses de guerre fut d'établir que, dans la majorité des cas, il n'y a aucune raison d'attribuer aux facteurs sexuels le moindre rôle dans leur genèse. En revanche, les psychonévroses de guerre se comprennent parfaitement, si on les rattache aux perturbations d'un instinct plus fondamental encore que celui du sexe: l'instinct de conservation personnelle, en particulier sous la forme des réactions de défense contre le danger. La guerre a brusquement éveillé, en effet, un instinct ou un groupe d'instincts, qui, chez un citoyen de nos états civilisés modernes sont rarement affectés, dans le cours ordinaire de son existence. La guerre a ainsi activé des processus et des tendances, qui sans elles seraient demeurés dans l'état de latence où ils se trouvaient. Or les instincts de danger, comme il est permis de les nommer, sont non seulement plus fondamentaux, mais aussi plus simples par leur nature et par leurs effets, que les instincts concernant la conservation de l'espèce ou le maintien de l'harmonie sociale. Le réveil des instincts de danger, sous l'influence de la guerre, a donc déterminé l'apparition de psychonévroses beaucoup plus simples que celles que l'on rencontre dans la vie civile et qui sont, en général, dues aux perturbations des deux autres groupes d'instincts. La simplicité relative des facteurs déterminants des psychonévroses de guerre a donc permis de discerner plus aisément les mécanismes par lesquels ils donnent naissance aux symptômes observés. C'est ainsi que les observateurs impartiaux ont dû reconnaître que plusieurs des mécanismes pathologiques, décrits par Freud, permettaient d'expliquer clairement comment les causes déterminantes de l'état pathologique, provoquent les symptômes apparents par lesquels il se manifeste. Si les névroses de guerre eussent été les plus fréquentes, et les névroses civiles engendrées par des circonstances exceptionnelles, les divers mécanismes morbides oétudiés par Freud auraient probablement paru quasi évidents ou du moins 25

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auraient été admis plus volontiers et plus rapidement. Le but de ce livre est de déterminer les relations de ces mécanismes morbides avec le processus psychologique normal, par lequel certains fragments de l'expérience individuelle se séparent du reste au point de ne pouvoir désormais être évoqués à la conscience par aucun des procédés usuels de la mémoire. La psychonévrose dépend essentiellement en effet de l'activité morbide de certains éléments psychiques qui, dans les conditions normales, ne peuvent affleurer à la conscience. L'objet spécial de cet ouvrage est d'étudier la fonction et le rôle biologique général du processus par lequel une partie de l'expérience humaine se trouve reléguée dans la zone inconsciente. Je tâcherai d'établir que la fonction essentielle des psychonévroses est de résoudre un conflit surgi dans la vie mentale entre des principes opposés et incompatibles. Les processus instinctifs passent dans l'inconscient avec l'expérience qui leur est associée, quand cette incompatibilité dépasse une certaine limite. Comme son titre l'indique, ce livre a pour but d'éclairer la relation de l'instinct et du système d'expériences, groupées sous le nom d' "inconscient". Notre première tâche sera de préciser, autant qu'il se peut, le sens qu'il convient de donner à chacun de ces deux termes: ce sera l'objet des chapitres suivants.

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CHAPITRE

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Le concept de "l'inconscient" est celui, qui a soulevé en psychologie l'opposition la plus violente, la résistance la plus vive. Si disposés que soient certains psychologues à reconnaître aux facteurs inconscients un rôle important dans le dynamisme psychique, ils ont hésité à introduire dans leurs explications un facteur qui demeure nécessairement si hypothétique, à cause de la difficulté qu'il y a à en faire une étude vraiment scientifique. L'opposition contre l'inconscient s'est développée d'abord au sein de l'ancienne école de psychologie introspective, car l'existence d'une zone mentale inconsciente entrait difficilement dans le cadre de ses descriptions et de ses théories. Le but de cette école était d'expliquer rationnellement l'activité et le comportement humains. Par suite, elle s'appuyait sur des documents empruntés presque exclusivement à l'observation subjective, directe, mais en fait toujours rétrospective. Sur cette base, ces psychologues avaient édifié leur système et s'étaient efforcés à enfermer l'expérience humaine, infiniment diverse et variée, en des formules logiques et cohérentes. Quand on dut reconnaître les lacunes de l'introspection en admettant au-delà de la zone consciente l'existence de certains faits psychiques, les psychologues de cette école mirent leur ingéniosité à les combler en faisant appel à des processus subconscients, des inclinations ou des tendances. Certains allèrent jusqu'à bouleverser les fondements même de la psychologie en admettant dans leurs explications des éléments purement physiologiques: et ils n'hésitèrent pas, dans leurs théories, à réunir les faits psychiques par des intermédiaires physiologiques. Quant aux psychologues, qui ont introduit dans leurs

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explications des processus subconscients, ne différant des autres que par un degré de vivacité et de netteté moindre, ils ont rendu au caractère prétendu essentiel de la conscience un hommage dérisoire, mais n'ont réussi à tourner la difficulté qu'en s'accrochant, eux-mêmes, à un simulacre de conscience aussi problématique que les mécanismes imaginés par les partisans les plus téméraires de la théorie de l'inconscient. Parler, d'autre part de dispositions psychiques et chercher à substituer à celles-ci des processus purement physiologiques c'est, en réalité, mettre des facteurs hypothétiques à la place des éléments conscients qui manquent. Ce ne sont là pour les psychologues et psychophysiologistes que des échappatoires, qui leur permettent d'esquiver la nécessité de résoudre les difficultés d'interprétation soulevées par certains modes de comportement chez l'homme et chez l'animal, et en particulier par certains troubles psychopathologiques. Mais ceux qui s'étaient consacrés à l'étude de la pathologie mentale devaient être les premiers à reconnaître l'importance de l'inconscient et à tenter d'édifier un système, capable de rendre compte de son organisation et des mécanismes par lesquels il entre en rapports avec la personnalité consciente. Sans doute le psychologue, qui s'occupe de la vie psychique normale, est constamment en présence d'éléments inconscients, mais les manifestations inconscientes qu'il observe sont toujours brèves et fuyantes et, en général, si banales que le psychologue est tenté de les négliger ou du moins n'est nullement poussé à les étudier. Quand les éléments inconscients au contraire ont contribué à briser toute une existence, lorsqu'ils ont déterminé un état morbide contre lequel le médecin doit engager la lutte vainement parfois durant des mois et des années, il devient .impossible de les négliger et de ne pas en admettre l'existence. Ce sont les exigences pressantes et inéluctables de la maladie qui ont obligé les médecins à reconnaître franchement la présence d'une vie mentale inconsciente, mais il a fallu le nombre considérable de troubles nerveux et mentaux occasionnés par la guerre pour que l'inconscient s'impose à d'autres qu'au petit nombre de spécialistes, qui étaient seuls jusque là à reconnaître son existence. 28

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Avant d'indiquer le sens que je donnerai au mot "inconscient" dans ce livre, je dois mettre le lecteur en garde contre une acceptation à laquelle, selon nous, il convient de renoncer. A un instant donné, nous n'avons une conscience claire que des seuls éléments psychiques qui occupent le foyer de l'attention. Ces éléments forment une portion infinitésimale du contenu mental susceptible d'atteindre au même degré de conscience claire, pourvu seulement qu'il soit évoqué au foyer de notre attention. En outre, la conscience contient à chaque instant, une somme de faits psychiques plus considérable que celle qui occupe son centre ou noyau; ces éléments moins /I bien éclairés que les autres, forment comme une frange" autour du foyer de l' attention. Pour si vaste que soit l'ensemble des faits psychiques, qui entrent dans la frange la plus extrême de la conscience à un moment donné - ou même en un bref laps de temps - il ne forme qu'une faible partie du nombre immense de ceux qui pourraient pénétrer dans le champ de la conscience si l'attention venait à se déplacer. A chaque instant, une somme considérable de faits psychiques demeure donc en dehors du domaine de la conscience, parce qu'elle n'est ni objet d'attention, ni unie par des liens d'association suffisamment étroits avec ce dernier pour occuper une place, même secondaire, dans la conscience à ses côtés. Il n'y a pas lieu, toutefois, de considérer l'expérience en question comme /Iinconsciente", au sens donné ici à ce terme. Dans la /I mesure où la notion d' inconscient" s'applique au contenu mental, elle doit, selon nous, être réservée aux éléments psychiques qui ne peuvent être ramenés à la conscience par aucun des procédés d'évocation ou d'association habituels, hypnose, libres associations, ou divers états pathologiques peuvent nous révéler. Ce sont les éléments psychiques répondant à ces conditions qui feront l'objet de mon étude, il convient d' en donner, tout d'abord, quelques exemples précis. On trouvera dans l'Appendice II, l'observation détaillée d'un cas de claustrophobie d'un de mes malades de guerre; par les éléments mentaux sous-jacents mis en jeu, ce cas constitue un excellent exemple d'expérience inconsciente. Si 29
mais que, seules, des circonstances exceptionnelles

- sommeil,

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loin que ce malade pouvait remonter dans sa mémoire, il se souvenait avoir toujours éprouvé la plus vive crainte à l'égard des espaces clos. Troublé par cette crainte, qui déterminait chez lui un état d'appréhension pénible et parfois insupportable, il fut dans l'incapacité de se livrer à la plupart des occupations courantes de la vie, ou du moins, ne peut s'y livrer sans en souffrir et en être incommodé. A trente ans, il partit au front comme médecin militaire; sa phobie s'en trouva activée, du fait qu'il fût obligé de travailler désormais dans des abris souterrains; l'effort qu'il dut faire pour se dominer contribua principalement à faire éclore sa névrose d'angoisse. Ce malade fut, par la suite, soumis à un traitement spécial en vue de découvrir l'origine de sa claustrophobie; au cours de ce traitement, le souvenir d'un fait ancien lui revint à la mémoire: à l'âge de quatre ans, il s'était trouvé enfermé dans un couloir étroit, poursuivi par un chien à la fureur duquel il ne pouvait échapper; cet événement avait suscité chez lui à l'époque la plus violente terreur. Malgré tous les efforts qu'il avait faits, durant de nombreuses années, pour découvrir un incident quelconque de son enfance, auquel il puisse rattacher les symptômes dont il souffrait, le souvenir du chien qui le poursuivait dans le couloir n'avait pas réussi à se faire jour à sa conscience: il ne put être ramené à la mémoire que par un traitement spécial. Rien ne nous prouve que cet événement soit resté complètement inconscient pendant son enfance, mais les recherches minutieuses et persévérantes, qui furent faites depuis lors et l'impuissance du sujet à mettre ce souvenir au jour nous prouvent de la manière la plus absolue que certains événements capables de paralyser le développement mental et de déterminer un violent choc émotif, peuvent demeurer en nous, latents, déjouant les efforts même les plus persévérants que nous faisons pour les découvrir et les ramener à la pleine lumière. Il est à noter que la réminiscence de cet incident d'enfance ne se fit pas chez notre malade par l'une des associations habituelles de la vie de veille; il se fit à la faveur d'un de ces états de demi-assoupissement, consécutifs aux rêves. Notons le rapport très net, qui unit, dans ce cas, le retour du souvenir perdu et le sommeil qui, on le sait, favorise tout particulièrement l'émergence des phénomènes 30

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inconscients. Ce cas non seulement prouve l'existence d'une expérience séparée de la conscience dans les conditions normales, mais il montre en outre que cette expérience, bien qu'inaccessible à l'observation directe de la conscience, demeure capable de l'affecter d'une manière indirecte. La frayeur des espaces clos, présentée par notre sujet, avait avec l'incident ancien des relations si précises qu'on ne peut douter que les deux faits fussent étroitement liés l'un à l'autre. La disparition totale de la claustrophobie, lorsque le souvenir enfoui eût été ramené à la conscience, est d'ailleurs une indication dans ce sens, bien que cette indication ne soit pas à elle seule probante. La littérature psychologique contient maintes observations de ce genre. J'ai pris pour exemple ce cas de claustrophobie, en partie, parce que je puis mieux, l'ayant observé moi-même, juger de son exactitude, mais surtout parce que j'ai pu avoir, dans ce cas, la certitude que l'incident d'enfance auquel il est fait allusion était bien réel et non le fruit de l'imagination du malade, ou d'une suggestion du médecin, comme il est à craindre, surtout quand l'expérience prétendue infantile est recouvrée à l'aide de l'hypnose. Il est vrai, néanmoins, que les récits empruntés à l'expérience d'autrui n'apportent jamais avec eux la même conviction que notre expérience personnelle, même si cette dernière ne nous fournit qu'exceptionnellement des exemples aussi dramatiques et aussi concluants que celui de mon claustrophobique. Celui qui voudra trancher définitivement le problème de l'inconscient, devra soumettre sa propre histoire à l'examen le plus sévère, soit en se prêtant à l'investigation psychanalytique d'un autre, soit en se contentant d'une autoanalyse, dont les résultats sont, en général, moins satisfaisants et moins convaincants. J'indiquerai ici, parce qu'il me paraît instructif à cet égard, un des résultats de mon autoanalyse; bien qu'incomplet encore, il n'en a pas moins largement contribué à me convaincre de la réalité de l'inconscient. A l'état normal de veille, je suis presque entièrement dépourvu de toute imagerie sensorielle, aussi bien visuelle qu'auditive, tactile ou autre. Par l'expérience que j'ai des rêves, des états de demi-sommeil, et des légers délires occa31

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sionnés par la fièvre, le jeu des images, en particulier celui des images visuelles, m'est cepedant familier, et autant que je puis l'affirmer, est chez moi parfaitement normal. A l'état de veille, mon imagerie me semble du même ordre que celle d'autrui, mais elle présente avec une telle faiblesse et un caractère si fragmentaire qu'il faut l'attention la plus minutieuse pour l'apercevoir. Si elle ne m'intéressait spécialement et si je ne l'observais dans le but de m'instruire, son existence m'échapperait complètement. Cependant, j'ai l'impression, quand je fais l' examen rétrospectif de ma vie, que mon imagerie mentale était plus nette dans mon enfance: ainsi je puis évoquer certaines images visuelles très vives se rapportant à certains événements de jeunesse, en général à ceux qui ont pour moi une certains valeur affective. Il y a quelques année, je me suis aperçu, en passant en revue mes souvenirs d'enfance, que j'avais conservé d'une maison que j'ai quittée vers l'âge de cinq ans une mémoire plus vive que celles où j'ai vécu depuis. A l'heure actuelle encore, je puis en dessiner un plan plus détaillé, appuyé sur des souvenirs plus frais que je ne puis le faire pour les autres, où je suis cependant demeuré plus longtemps et à une époque de la vie où les souvenirs sembleraient devoir laisser dans l'esprit une empreinte plus profonde et plus durable. Aujourd'hui encore, je conserve de cette ancienne demeure des images virtuelles d'une clarté et d'une précision très supérieures à celles de mes images habituelles; et généralement If~squelques souvenirs que j'ai gardés de mes cinq premières années, sont tous plus fortement imagés que ceux de ma vie ultérieure. Mon imagerie visuelle eut donc jusqu'à l'âge de cinq ans une précision qu'elle perdit plus tard et qui était probablement égale à celle de l'imagerie mentale de la moyenne des enfants. Durant un temps, je me suis expliqué cette défaillance de mon imagination par l'intérêt croissant que j'ai accordé aux idées abstraites. Je pensais que mon imagerie mentale avait disparu, faute de l'attention et de l'intérêt qui l'eussent maintenue en activité, si même ils n'en eussent favorisé le développement, comme il arrive chez la plupart des hommes où l'imaginations devient progressivement un élément essentiel de l'organisme mental. Mais j'ai découvert, il y a deux ans 32

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environ, une particularité de mes souvenirs anciens, qui m'a contraint à réviser cette première opinion. J'ai remarqué que la connaissance que je conservais de cette maison que j'ai quittée vers l'âge de cinq ans se limitait à certaines parties, le reste étant plus impénétrable encore pour moi que les autres demeures où j'ai habité depuis. Autant qu'il m'en souvient, la maison comprenait trois étages. Du rez-de-chaussée, je garde une image très nette; je puis me rappeler chacune des pièces, le couloir, la porte d'entrée, etc. Je puis descendre par la pensée dans la cuisine, qui se trouvait en sous-sol; je puis aussi monter au premier étage, mais lorsque j'ai achevé de gravir l'escalier, je tombe brusquement dans l'inconnu: un inconnu total, plus absolu que celui des maisons ultérieures sur la topographie desquelles j'ai du moins quelque notion, bien que celle-ci soit parfois inexacte ou confuse. Pendant plus de deux ans je me suis efforcé en vain de pénétrer dans le mystérieux inconnu du premier étage de cette habitation: c'est sans résultat que j'ai mis en œuvre toutes les méthodes qui, en d'autres occasions, m'ont permis de restaurer des souvenirs anciens, en apparence oubliés. J'ai pu ressusciter ainsi de nombreux incidents de mon enfance, qui s'étaient passés au rez-de-chaussée, au sous-sol, devant ou derrière la maison: pas un seul se rapportant au premier étage n'est jamais revenu à ma mémoire. A certains moments, dans les états intermédiaires entre le sommeil et la veille qui favorisent tout particulièrement le retour des expériences anciennes oubliées, j'ai eu l'impression que quelque chose allait surgir à ma conscience. Mais jusqu'ici je n'ai pu réussir à déchirer le voile qui me dérobe toute la partie de ma vie d'enfant, qui s'écoula à l'étage supérieur de cette maison. Cette particularité de mes souvenirs d'enfance semble indiquer l'existence d'une expérience inconscient, mais la preuve est évidemment incomplète, puisque je n'ai pu découvrir la nature de cette dernière et que je ne suis même pas assuré qu'elle existe. Ce qui m'a frappé personnellement tout le monde n'y attacherait pas sans doute la même importance - c'est le caractère absolu du vide, qui règne dans mon esprit relativement au premier étage de cette maison. Ce vide total ne peut nullement s'expliquer par l'influence sélective 33

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