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L'intemporelle fragilité de l'inconscient

De
257 pages
Venant d'un sémioticien sans pareil, R. Barthes, auteur, entre autres, d'un Empire des signes, ce signe dut représenter un geste mythique. Ce récit commence tel un conte, "Un jour..." et s'achève par la dispersion romantique des cendres du héros. Entre ces deux extrémités, on entend la métaphore d'une existence vécue sous le capitonnage du verbe oser. Oser appelle le dépassement d'un tabou. Il est l'anagramme d'Eros. Que reste-t-il au sujet lorsqu'il jette son petit bout d'éros ?
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L’intemporelle fragilité de l’inconscient


Clinique de l’être et de la lettreDU MÊME AUTEUR

Figures de Double
L’inconscient entre Corps et Théâtre
Denoël, coll. L’Espace Analytique, 1986

Devenir psychanalyste
(collectif)
Denoël, coll. L’Espace Analytique, 1996

Poétique et Interprétation
L’Harmattan/Penta Editions, 2003

L’Or du diable
Baudelaire et Caroline Dufays
Fiction analytique
L’Harmattan/Penta Editions, 2003

Décenseurs
Freud, Baudelaire, Flaubert
(sous la direction)
L’Harmattan/Penta Editions, 2006

Il n’y a plus de honte dans la culture
Enjeux pour Psychanalyse, Philosophie, Littérature, Société, Art
(sous la direction de Cosimo Trono et Eric Bidaud)
Penta Editions, 2010

Jacques Schotte
Un Questionnement Psychanalytique
(sous la direction de Christian Fierens et Cosimo Trono)
Penta Editions, 2011

Non c’è più vergogna nella cultura
Psicanalisi, Filosofia, Letteratura, Società, Arte
(sotto la direzione di Cosimo Trono e Eric Bidaud. Edizione
italiana a cura di Andrea Baldassarro, Roma, Alpes Editore)
(A paraître)





Cosimo TRONO




L’intemporelle fragilité de l’inconscient


Clinique de l’être et de la lettre
















Penta Editions
© Penta Éditions
- 59 rue Saint André des Arts - 75006 Paris
penta.editions@orange.fr

ISBN : 978-2-917714-05-8
EAN : 9782917714058





“Rêver, sa fragilité d’enfance, est devenu
son ancrage”

Marion van Reuterghem

Le Monde du 28/02/2012

(à propos de l’Oscar à Jean Dujardin)

Publier un livre de recueil de textes peut avoir
plusieurs sens. Mettre de l’ordre dans le désordre des
publications et des inédits ; ou sélectionner les textes
qui méritent - mais selon quels critères ? - d’être
arrachés à l’oubli, à l’effacement du temps ; ou
encore, chercher une cohérence à une trajectoire
d’écriture qui n’apparaissait pas d’emblée ; aussi
chercher un nouveau titre qui fasse métaphore ; ou,
plus prosaïquement, répondre à la « demande » de ses
lecteurs, via l’éditeur souvent, qui attendent votre
nouvelle « sortie » (ce qui, parmi toutes, est la raison
la moins applicable à ma position d’indépendance
éthique, et à ma liberté de penser). D’autres raisons
subsistent, plus inconscientes et personnelles celles-
là. Première d’entre toutes : réaliser le rêve de tout
lecteur, « se lire », en me relisant !
Mais toutes ces raisons, pour respectables et
envisageables qu’elles soient, restent secondaires
par rapport à une exigence identitaire de célébrer
un anniversaire, une auto célébration assurément,
celui des 25 ans écoulés depuis la parution en 1987
de mon premier article de psychanalyste. 2012 est
e
ainsi la date du 25 anniversaire d’une démarche
écrivante qui a entrecroisé ma pratique analytique
dans mes différents lieux de travail et d’interventions
publiques ; que ce soit en Belgique, en Suisse, au
Maroc, en Italie ou en France. Et comme dans tout
anniversaire, une façon d’inviter mes proches, mes
collègues, les lecteurs intéressés qui me liront, à une
rencontre qui tienne lieu d’événement de mémoire.
9
Celle qui transparaît de ces cas et séquences cliniques
qui jalonnent l’ouvrage, de ces élaborations théoriques
dont le fil rouge s’appelle littérature, écriture,
transfert à l’œuvre, transmission, enseignement. Ce
livre se veut un outil subjectif parmi tant d’autres
pour souligner - c’est peut-être ceci la raison de toute
lecture - qu’une lettre, un son, un mot, une parole sont
les atouts majeurs, car les plus fragiles, de l’être
humain. Que le sens d’une vie, comme celui d’une
pratique et d’un processus analytique, ne prennent
toute leur ampleur consciente que dans l’après-coup
de leur surgissement. C’est probablement le vrai pari
de cet ouvrage.

Paris, mai 2012

10


Le rê-vers de la psychanalyse


Il est difficile de parler bref et d’en dire long. Seules deux
catégories de personnes y parviennent : l’enfant et le poète.
Le psychanalyste qui trouve en eux ses pairs, ses pères et,
certes, oui, ses repères aussi, s’y doit d’y chercher ses
sources. Aussi je vais essayer de m’y inspirer, en ces
quelques minutes qui me sont accordées, pour vous donner
un aperçu succinct, certainement déformé - je ne vous en
parlerais pas, autrement - des thèmes qui traversent mon
interrogation. J’ai essayé de rendre celle-ci lisible en en
1faisant un ouvrage. Ce qui m’a valu l’amabilité d’une
invitation pour en dire quelques mots devant vous, en ce lieu
envoûtant, je l’avoue. Chose que j’ai accepté de faire,
je louvoie un peu mais ce n’est qu’apparemment, j’ai accepté
et ce malgré quelques réserves de la dernière heure. Car ce
n’est pas de tout confort, vous en conviendrez, d’assumer
le rôle de remplaçant, de bouche-trou, comme l’on dit, voire
même de dernier venu. Mais enfin, je ne me suis pas
formalisé et j’ai pris ces réserves de dernière heure pour
ce qu’elles étaient effectivement. Vraisemblablement, j’étais
devant mes dernières réserves de pudeur. Cette transformation
de l’heure en leurre et en pudeur, ce glissement phonétique
d’un signifiant à un autre, d’un agencement dénotatif à une
structure connotative, me permet d’avancer que c’est dans la
permutation des syntagmes, dans l’éboulement de la lettre
que le désir choisit son gîte.
Puisqu’il faut un titre d’ouverture qui serve de patronyme
au texte, j’appellerai ma démarche le revers de la psychanalyse.

1 Figures de double. L’inconscient entre Corps et Théâtre, Paris, Denoël, Coll.
L’Espace Analytique, dirigée par Maud Mannoni,1986.
11 L’intemporelle fragilité de l’inconscient
J’aime ce titre car, mis à part l’anagrammatisation de mes
réserves de tout à l’heure - vous voyez comme ça insiste -,
mis à part même l’indication quant à mes revers de clinicien
ou de théoricien, j’y trouve matière à lier ensemble, par ce
mécanisme bien connu de la condensation, les deux frontons
du discours psychanalytique et du discours poétique : le rêve
et le vers.
Sur la question du revers tout psychanalyste, certes,
peut en dire un bout. On peut même affirmer que la
psychanalyse a surgi d’un revers. Songeons seulement au
rêve d’Irma, ce rêve accoucheur de notre pratique. Songeons
aux méprises dont cette patiente, Emma Eckstein dans la vie,
a fait l’objet et aux nombreux malentendus et déguisements
verbaux qui étoffent le texte. Bizarreries de l’expression,
équivoques des mots, assonance de ceux-ci avec le mot
censuré, substitution sur le modèle de la chimie organique,
tout cela démontre combien Freud interrogeait une discipline,
elle aussi in statu nascendi, dont nous devons à Lacan le
démontage de ses ressorts dans l’inconscient. Je veux, bien
sûr, parler de la linguistique.
Malgré l’intérêt que cela aurait, je ne m’attarderai pas à
faire le tour des multiples acceptions du terme revers. Cela
m’amènerait trop loin de mon propos. Enfin, je suppose.
Pensons tout de même aux résistances. Mais continuons.
Puisque l’inconscient, comme effet d’écriture, insiste dans les
marges du signifiant, il faut en déduire - ce n’est pas bien
nouveau - qu’il existe une clinique de la lettre qui rend cette
ins(is)tance décelable autant dans les rêves ou autre lapsus,
symptôme ou acte manqué, que dans certaines productions
littéraires. Dans le texte poétique, le jeu de la métaphore et
de la métonymie est le plus serré. Freud l’écrivait, d’ailleurs,
clairement dans la Gradiva : « Dans la production du poète
opèrent les mécanismes de l’inconscient qui nous sont connus
par le travail du rêve ». Alors que Freud parle à propos du rêve
de « pensées latentes » (die latenten Traumgedanken), son
12 Le rê-vers de la psychanalyse
contemporain le plus génial dans le champ de nos intérêts,
Ferdinand de Saussure, a cherché dans les vers saturniens
(j’ouvre une parenthèse pour évoquer le sort regrettable de
ses travaux qui, connus de quelques intimes seulement ont
revêtu l’aspect honteux du déchet qui en a empêché la
publication de son vivant), Ferdinand de Saussure a cherché
un message caché par le poète, sous la forme de
l’anagramme. Une sorte de mot-thème camouflé dans les
sonorités de la rime. Ce que Jakobson, en qui la psychanalyse
reconnaît un maître-mot devenu courant, n’hésitait pas à
définir comme étant la tâche essentielle du linguiste, à savoir
la saisie - je cite - de « la pensée sous-jacente (the
2underthought) des poèmes » .
Ces exemples d’une connexion privilégiée entre la
science du langage et celle des rêves nous montrent combien
l’univers sémantique du revers est métaphorisable par
la figure qui double l’effigie d’une médaille. Ce qui rejoint la
conception barthésienne d’une « duplicité de l’écriture ».
Celle qui interpelle l’univers de l’Autre-Scène, de l’arrière-
scène d’où les instances surgiront pour venir clamer la
scansion de quelques passages à l’acte mortifères. Et cela
après les répétitions.
Répétition ! Voilà le grand mot lâché. Le revers
est aussi ce qui survient, du rêve au vers, comme un invariant
fantasmatique pour exprimer ce qui, du sujet, est en souffrance
d’une lettre. Lettre qui porte la marque de son origine, voire de
l’auteur que nous aurons à débusquer dans l’homophonie ou le
renversement phonématique, le déplacement des syllabes et le
soubresaut consonantique.
Par cette insistance du revers dans la lettre, c’est
la problématique du double qui se fait jour pour venir jouer
sur la scène corporelle le canevas de la pulsion de mort.
La multiplicité de ses figures, dont j’extrairai l’aspect de faux

2 JAKOBSON, R., Une vie dans le langage, Paris, éd. de Minuit, 1984, p. 147.
13 L’intemporelle fragilité de l’inconscient
et d’imaginaire de l’étymologie latine fingere, ont constitué
le moi à partir d’une aliénation fondamentale qui a laissé des
vestiges cicatriciels semblables à d’anciennes ruelles qui,
bien que perdues, ou abandonnées, n’en continuent pas moins
de signifier. Et signifier quoi ? Certes pas un sens dernier,
un signifié ultime dont le signifiant serait le garant, mais
plutôt cette part de vérité textuelle qui prend le semblant de
3la fals ific ation sous l’effet de la censure. Je la formulerai
ainsi : la passion narcissique qui nous fonde, laisse ensevelie
sous les ombres intriquées de mille amants qui la recouvrent,
comme la lave ces êtres pompéiens, une marge de signifiance
inscrite dans le réel du corps. Une signifiance « tombée dans
l’organe » en somme. Le corps abrite, dès lors, des signifiants
recouverts par la cicatrisation qui n’en demeurent pas moins
actifs en vue de la destruction du fruit de l’hainamoration
(Lacan) primitive. A la manière d’un recèlement de grossesse
ou du bout du gaze oublié dans la cavité nasale d’Emma,
l’image du corps propre recèle les contours esquissés de
l’autre Amant.
J’en viens alors à poser la question sur les
manifestations psychosomatiques et sur leur rapport à l’objet
mélancoliforme. Celui-ci porte (au sens porteur et portier du
terme), il porte la plainte dans une région ou fonction du corps
jugée comme perdue. Il se pourrait que ce type de plainte,
tout comme la plainte du mélancolique, soit adressée contre
quelqu’un. Sur le modèle de l’expression freudienne utilisée
dans Trauer und Melancholie : « Ihre Klagen sind Anklagen »
(« Leurs plaintes sont des plaintes contre quelqu’un »).
Pour le dire autrement, le corps est affecté par un
signifiant « gélifié » (Lacan) qui continue à œuvrer en silence
(ce qui est propre à la pulsion de mort) bien avant l’apparition
de la maladie. Un peu à la manière de ces espions en sommeil

3 « Text… verfälscht », dans S. Freud, L’analyse sans fin et l’analyse avec fin,
Résultats, idées, problèmes, PUF, 1985, p. 252, G.W., t. 16, p. 82.
14 Le rê-vers de la psychanalyse
qu’on réveille au cœur - le si bien nommé - même de la
structure de l’adversaire, après des années d’infiltration dont
le but était d’apaiser les résistances.
Pour en témoigner, les rêves de Freud. Il faut aller
plus loin par rapport à tout ce qu’on a écrit à leur propos.
Dans le texte de ses rêves il y a lieu de déchiffrer ce que
j’appelle une corps-version psychosomatique, une plage
signifiante constituant un préambule fidèle de son cancer à
venir. A venir peut-être, mais déjà-là, inscrit dans le langage, un
quart de siècle avant son apparition. Comme si le désir de mort
de Freud avait trouvé dans le camouflage et le déguisement du
rêve, une sorte de réceptacle matriciel inaudible, dans lequel se
développait en s’articulant à un plus grand nombre de
représentations, avant que son organe buccal ne prenne la
relève. Un peu comme ces bouts de textes rendus par le
souffleur aux acteurs sur scène et que le public dans la salle, le
moi vigilant, ne peut pas entendre. De nos jours on ne peut plus
tancer de science-fiction ou d’ubuesque pseudo-scientifique la
conception psychosomatique d’un impact modificateur de la
chaîne signifiante sur le système immunitaire.
Venons-en à ce signifiant de recèlement dans le rêve de
Freud, la bouche (Mund). Cette bouche oraculaire lui avait
déjà permis de réaliser un profond désir infantile lorsqu’il
fourra sa main dans la Bocca della Verità, à Santa Maria
Cosmedin, au cours de son premier voyage à Rome. S’il le fit
pour extirper de cet antre infernal les énigmes originaires de
la névrose, il n’en demeure pas moins que celle qu’il laissa le
plus dans l’ombre tient à la figure pétrifiante et dévorante de
la mère archaïque. Thème qu’il n’abordera, en fait, que dans
l’article sur la Tête de Méduse (Das Medusenhaupt, 1922),
quasi contemporain de son cancer.
Je vais cerner mon propos de plus près, et ce à partir
du rêve des Trois Parques, rêve dit aussi des Knödel.
Vous rappelez-vous que c’est à travers l’épisode infantile
des bouts d’épiderme détachés des mains de sa mère, pendant
15 L’intemporelle fragilité de l’inconscient
qu’elle faisait des boulettes (Knödel), que la question de
la mort lui fut grand ouverte. Or, les signifiants qu’il produit
au cours de l’analyse du rêve, se rapportent au thème du
plagiat qu’on pourrait sommairement délimiter au moyen
de l’incorporation d’une figure de dédoublement dans
l’identification primordiale. Nous avons pointé la figure de la
mère, mais il faut demeurer attentif au privilège accordé
par Freud « à la connexion de la paternité à la mort (…) dans
4maintes relations cliniques », ainsi que le formule Lacan .
Ce qu’atteste la préférence qu’il a toujours donnée à Totem et
Tabou, ouvrage qui évoque le drame inaugural de l’humanité,
le meurtre du père, et qui élève la paternité au rang de
signifiant primordial, à travers le surinvestissement de la triade
linguistique déguisée dans le titre allemand Totem und Tabu.
Ce titre peut, en effet, se décomposer sans aucune autre
modification que le glissement de la lettre m de sa position
finale à celle d’initiale ; il peut se décomposer et se
reconstituer en Tote-Mund-Tabu.
Ce nouveau syntagme ouvre sur un espace de signifiance
original qui articule la question de la mort (Tote) à l’organe
de la bouche (Mund), à travers l’interdit (Tabu) qui cèle et
qui scelle le désir.
Revenons-en, alors, au rêve des Trois Parques qui,
nous allons le constater, rencontre les mêmes balises
signifiantes. L’univers phonétique du plagiat évoque chez
Freud une série d’éléments associatifs dont je retiendrai trois
grands mots : Plagen (tourments), Plagiostomen (requins) et
Spalato (ville yougoslave à consonance italienne). Or, Plage
se dit aussi d’un fléau et, sans m’attarder sur l’épisode de la
5cocaïne auquel il renvoie également, j’ajouterai que plaga en
latin veut dire blessure. Plagiostomen pour sa part tient son
étymologie du grec plagios (oblique, à côté) et stomai

4 LACAN, J., Situation de la psychanalyse en 1956, Ecrits, Seuil, 1966, p. 469.
5 Cfr. L’épisode de la Co-Kain. Inhibition ou symptôme de Freud ?, p. 21.
16 Le rê-vers de la psychanalyse
(bouche). Enfin, le mot Spalato sans son initiale S, indique,
en italien, le palais buccal, palato.
Alors, à partir de cet ombilic béant d’horreur qui rattache
le rêve à l’inconnaissable ultime du sexe et de la mort, il est
possible de décrypter un texte inconscient que Freud ne
parvient pas à formuler comme tel, et qui prend sa valeur
dans l’après-coup. Ce texte n’est pas que celui d’un dialecte
désuet, mais un véritable agglomérat inter-linguistique où la
langue maternelle s’associe à une langue morte (le latin),
ainsi qu’à une langue porteuse, une langue-berceau de notre
civilisation (le grec) et, finalement, s’allie à la langue la plus
familièrement étrangère, celle de l’inquiétante étrangeté du
6double, l’italien .
Considérons cette intrication des langues, à la guise
d’une imbrication de discours superposés de ces doublures
imaginarisantes du moi qui nous deviennent étrangement
familières. Cette construction babylonienne du fantasme
constitue une phrase a-grammaticale, parataxique, qui
s’avèrera inscrite dans les plissures du corps, au pied de la
lettre, un quart de siècle plus tard. On l’aura deviné, cette
phrase résonne à peu près ainsi : « (Des) tourments, (des)
fléaux… (incombent par une) blessure… (dans la) région, à côté
(de la) bouche de Sig- (mund)… (quelque part) à côté (du)
palais… ». En avril 1923, Freud fait part à Jones de l’extraction
d’une tumeur sur - je cite - « le côté droit de mon palais ».
Ce rêve parmi d’autres exprime, de manière
exemplaire, la capacité diagnostique que Freud, à la suite
d’Aristote, a brièvement reconnu parmi ses fonctions.

6 N’écrit-il pas dans les associations du rêve : « L’étranger au long visage et à la
barbe en pointe qui m’empêche de mettre mon pardessus ressemble à un
marchand de Spalato » (L’Interprétation des rêves, p.183). D’autre part ce
sentiment d’inquiétante étrangeté (Unheimliche) lui fut révélé dans une ruelle
d’une ville de la province italienne de laquelle il ne parvenait pas à s’éloigner,
revenant constamment sur ses pas et provoquant une certaine hilarité chez ses
logeuses bien disponibles.
17 L’intemporelle fragilité de l’inconscient
Capacité diagnostique qui est resté un chapitre censuré de la
théorie psychanalytique et qui démontre, une fois encore, que
c’est bien du langage que notre corps est malade. Ce que
Roland Barthes qui, par ses antécédents tuberculeux, en
connaissait un bout sur le phénomène psychosomatique,
exprime ainsi : « La migraine serait alors un mal
psychosomatique (et non plus névrotique) par lequel
j’accepterais d’entrer, mais juste un peu (car la migraine est
chose ténue), dans la maladie mortelle de l’homme : la
7carence de symbolisation » .
Après le rêve la fiction poétique donne à lire le travail
8de la mort. Dans un ouvrage actuellement en cours , je
questionne l’impact d’une « théorie de la puanteur interne »
(Freud) sur le corps et l’œuvre de Baudelaire. Son grand rêve
du 13 mars 1856 communiqué au fidèle ami Asselinau, fera
office de fil conducteur reliant les balises de ce qu’il appelait,
dans une lettre à sa mère, « le désir de mort » (6-05-1861), au
choix de ses signifiants poétiques tout autant que de la
maladie. Mais cela est un discours à venir.
Certes, dans l’abord de l’œuvre littéraire, il ne s’agit
pas de faire de la psychanalyse appliquée qui, elle, nécessite
le divan, mais plutôt de mener à ses extrêmes limites la
méthode psychanalytique qui « procède au déchiffrage des
9signifiants… » , comme l’écrit Lacan.
Pour conclure sur des thèmes parcourus dans mon
ouvrage Figures de double, je dirai que l’Enfer de Dante, la
Chambre de Proust, le Château d’Elseneur et les Sonnets de
Shakespeare nous renvoient, également, au champ clos des
passions narcissiques. Je n’ai plus le temps pour m’y arrêter.
Je dirai seulement que du Hamlet aux Sonnets, pour ne citer

7 Roland Barthes, par Roland Barthes, Seuil, 1975.
8 TRONO, C., L’or du diable, Baudelaire et Caroline Dufays, Paris, L’Harmattan-
Penta, 2003.
9 LACAN, J., Jeunesse de Gide, Ecrits, Seuil, 1966.
18 Le rê-vers de la psychanalyse
que ces œuvres, on retrouve la trame du roman familial de
Shakespeare et les nœuds de la passion mortifère. Celle d’une
10« filiation falsifiée » qui lie le prince Hamlet à son frère
Claudius, la reine Gertrude aux pères de ses enfants. On
retrouve aussi l’ombre de l’enfant disparu Hamnet, sombré
sous l’emprise vengeresse de la « Dark Lady » ou d’Anne
Hathaway, figures dévorantes de la mère.
Ce qui m’amène à ouvrir sur la question des ravages
que provoque l’emprise du désir de la Mère et le défaut de la
Loi du Père.
Voilà, j’espère que vous me pardonnerez si j’ai fait subir
quelques revers à La langue française, ma langue d’(ad)option.

10 LACAN, J., Fonction et champ de la parole… , ibid., p. 277.
19


L’épisode de la Co-Kain : inhibition
*ou symptôme de Freud ?


« Il veut de la Nature arracher tous les voiles »
Goethe, Faust
(trad. de Gérard de Nerval)


Prêtant ses mots à un personnage de recèlement, Freud écrit
dans l’article sur les souvenirs-écrans : « La paysanne coupe
1la miche (Laib) avec un grand couteau. »
Cet énoncé relatant une coupure dans la miche de pain
recouvre, nous le supposerons, une énonciation qui propose
à nouveau la blessure au corps (leib), à l’endroit de la
mâchoire, qu’il s’est attiré vers ses deux ou trois ans.
Ce rapport entre un souvenir-écran et l’événement
traumatique de l’infantile posé, il y aura lieu de lire ce que
2Jones appelle l’ « épisode de la cocaïne » comme une prairie
sémantique où poussent les « fleurs jaunes » (gelbe Blumen)
de la réminiscence. Ineffaçable, immémoriale comme une
lettre en souffrance (Leid), un fantasme inextricable.
Carrefour de signifiance qu’on pourrait à peine rendre par un
Witz de faim-de-Nom-re-ce-voir.
Pointons les bords temporels : deux ou trois ans. C’est
la même période et, comme nous allons le constater, un laps

*
Alors que dans l’article « Über Coca », Freud utilise la graphie « Cocaïn », dans
la Traumdeutung il écrira désormais « KoKain ». Ici le signifiant devient analytique.
1 FREUD, S., Sur les souvenirs-écrans, in Névrose, psychose et perversion, Paris,
PUF, 1973, p. 121 ; G.W., t. I, p. 541. Souligné par moi.
2 JONES, E., La vie et l’œuvre de S. Freud, PUF, t. I, 1970, pp. 86-108.
21 L’intemporelle fragilité de l’inconscient
de temps - souche parfois d’un lapsus sur le temps - qui ouvre
sur un horizon fantasmatique très étendu.
Ainsi il écrit dans le même contexte : « A l’âge de trois
ans révolus, j’ai notamment quitté la petite localité où j’étais
né. Le départ, la vue du chemin de fer, le long voyage en
voiture qui précéda, n’ont laissé aucune trace (keine Spur)
3dans ma mémoire. »
Restera pourtant la trace de la lettre, celle qui double une
cicatrice au menton qui servira d’ouverture à la Traumdeutung
dès l’édition de 1909. Signature apposée par un Nom oublié,
un regard perdu comme celui du cyclope, une image devenue
insaisissable autrement que dans l’alvéole du mot. Joseph Pur,
4médecin à Freiberg, le recousu. Il était borgne .
De cette blessure au visage qui lui fit perdre beaucoup
de sang, il ne gardera « aucun souvenir » (keine Erinnerung),
ainsi que lors de cette autre césure avec son pays natal.
« Aucun souvenir » excepté l’insistance du signifiant,
ajouterais-je.
Cette trace indélébile de la lettre, sillon cicatriciel,
marque du sceau du caïnesque cette chute qui provoque sa
blessure et qui devient, désormais, originelle.
5Car cet « accident » (Unfall) à la mâchoire se chargera
des sémantèmes de la chute primordiale (Ur-Fall) et
reviendra, avant même que ses rêves ne nous l’enseignent,
sous les contours d’une co-caïnite qui débuta dans le
paradisiaque et s’acheva dans l’infernal. Référence, certes,
aux disputes avec le neveu John aussi bien qu’à la mort du
petit frère Julius. Rappelons à ce propos que son premier
travail « Über Coca » paraît en juillet (Juli) 1884 et son
dernier, « Cocaïnsucht und Cocaïnfurcht » (Cocaïnomanie

3 FREUD, S., op. cit., pp. 119-120 ; G.W., p. 540. Souligné par moi.
4 FREUD, S., L’interprétation des rêves, PUF, 1967, p. 24. Cfr. aussi Viviane
Forrester, La violence du calme, Seuil, 1980.
5 FREUD, S., ibid., p. 476 ; G.W., t. II-III, p. 565.
22 L’épisode de la Co-Kain : inhibition ou symptôme de Freud ?
et Cocaïnophobie) en juillet 1887, en sorte qu’ils nous
apparaissent comme des fleurs à la mémoire… ou à la gloire.
Nous y reviendrons.
Référence aussi, donc, à une problématique auto-
érotique orale sous forme d’une passion pour ce produit de
6la « cuisine latine » (lateinische Küche) , bouffe des morts,
qui apaise la faim mais non point l’angoisse qui s’y rattache,
7au travers d’une phobie d’inanition qu’un train véhiculera .
Entre la trace de la lettre et la marque du corps, deux
8sillons font texture : l’éveil de sa libido « vers matrem » qu’il
veut voir nue, ainsi que la vue des flammes du gaz, à la gare
9de Breslau, qui lui fera penser « aux âmes brûlant en enfer » .
Voici en quels termes il décrira en 1919 l’« accident »
(Unfall) qu’il s’est attiré « entre deux et pas encore trois ans »
(über zwei und noch nicht drei Jahre) : « Je montai sur un
escabeau dans l’office, pour prendre une friandise (etwas
Gutes) posée sur une caisse (Kasten) ou une table. L’escabeau
se renversa et me frappa de son arête derrière la mâchoire
10inférieure. J’aurais pu y laisser toutes mes dents (alle Zähne) »
Ces associations au rêve des « Nouvelles du front »
s’agglutinent à un vaste réseau fantasmatique portant sur
cette bande de l’entre-deux-lettres, entre Mère et Enfer, lieu
du ni perdu ni (re)trouvé mais là depuis toujours, dans le réel
d’un corps endeuillé qui bat le rappel.
« Entre deux et trois ans » (zwischen zwei und drei
11Jahren alt) c’est aussi l’âge de mémoire du souvenir-écran
de la belle prairie. Et celle-ci en est remplie de ce signifiant

6 Ibid., p. 187 ; G.W., p. 213. Cf. aussi Monique Schneider, Père, ne vois-tu pas…,
Denoël, « L’espace analytique », 1985, p. 222.
7 Cfr. la première partie de notre ouvrage, Figures de double. L’inconscient entre
Corps et Théâtre, op.c.
8 FREUD, S., La naissance de la psychanalyse, PUF, 1969, p. 194.
9 Ibid., p. 210.
10 FREUD, S., L’interprétation des rêves, op. cit., pp. 476-477 ; G.W., p. 566.
11 S., Sur les souvenirs-écrans, op. cit., pp. 540-541 ; G.W., p. 121.
23 L’intemporelle fragilité de l’inconscient
« dents » (Zähne), à travers ces « pissenlits » (Löwenzähne =
litt. dents-de-lion), ouvrant ainsi la voie à la fantasmatique de
« défloration » (deflorieren) et d’onanisme (« sich einen
12ausreissen ») sur laquelle veillent les figures, nourricières et
castratrices à la fois, de la vieille Nannie préhistorique et du
médecin borgne.
En prime de ce voyage (Reise) à travers les méandres
13du sexe, pour cette découverte (Entdeckungsreise) d’une
jouissance extirpée subrepticement au lieu de l’Autre,
continent noir de la féminité, une « miche » (laib) de pain qui
s’incorpore, qui s’avale comme un petit corps (Leib) de
14femme (Weib) .
15Nourriture (Kost) d’un « goût » (Kosten) « délicieux »
16(köstlich) qui lui coûtera (coûter = kosten) la gloire, ainsi
que ses dents, par une découverte manquée : celle des
propriétés anesthésiantes de la cocaïne. Ce produit miraculeux
qui aurait dû venir à bout de toute souffrance (Leid) afin de
cicatriser définitivement l’entaille dans le corps (Leib),
meurtri dans la métonymie d’une miche (Laib) de pain (Brot).
Aussi ce regard qui se voudrait entrevoyant ce qui reste
scellé, ce regard d’un œil qu’on est prié de fermer, reste
aveugle sur la cicatrice au menton qui s’offre en témoignage
d’un toucher qui se dérobe à la vue.
« Je peux aujourd’hui encore tâter (tasten) la cicatrice »
17écrit Freud . Tâter l’endroit de la blessure à défaut de se
représenter la « caisse » (Kasten), support du bon objet (etwas

12 « S’en arracher un » pour dire la masturbation. Ibid., p. 129.
13 Rêve de Nansen. Dans S. FREUD, L’interprétation des rêves, op. cit.
p. 170 ; G.W., p. 196.
14 Le désir éprouvé pour Martha est comparable « au besoin de boire et
de manger ». Freud le lui écrit pendant la rédaction de « Über Coca ». Lettre du
19 juin 1884, dans Correspondance 1873-1939, Gallimard, 1979.
15 FREUD, S., Le rêve et son interprétation, Gallimard, Idées, p. 45 ; G.W.,
p. 650, rêve de la « Table d’hôte ».
16 FREUD, S., Sur les souvenirs-écrans, op. cit., p. 121 ; G.W., p. 541.
17 Ibid., p. 120 ; G.W., p. 540.
24 L’épisode de la Co-Kain : inhibition ou symptôme de Freud ?
Gutes) ? Caisse devenue depuis contenant métonymique du
désir de la mère qui y avait été « coffrée ».
« Vous nous donnez la vie ;
Vous permettez que, pauvres, nous contractions une
18dette… »
L’explication de la phobie des trains apparaîtra à
Freud, finalement, comme une phobie de « pauvreté ou plutôt
19de faim » , émanant d’une « gloutonnerie infantile ».
20Il n’est pas étranger à celle-ci l’enfant-mort, Julius ,
disparu comme une boulette de viande (Fleischknödel) sous
le regard vorace d’un œil qui dissout, qui suce et qui absorbe
(saugen). « Vous avez toujours eu de si beaux yeux (Augen) »
21est dit dans le rêve d’une « Table d’hôte » .
C’est dans cette mouvance sémantique que l’épisode de la
cocaïne, me semble-t-il vient s’inscrire. Cela lui donne un relief
qui reste encore à explorer, malgré la somme de commentaires
qu’il a inspirés dans la littérature psychanalytique.
Sur la route pour Rome, ville des Mères, Freud ressentit, à
plusieurs reprises, une inhibition qui lui interdit de dépasser
l’enceinte. Si Rome l’attendit de sa position d’Eternelle face aux
propriétés anesthésiques de la plante de coca c’est son rival
22Koller, d’un an et demi son cadet, qui en est le survivant pour
la science. Et il en fait la découverte… à l’arrachée bien sûr. On
a beaucoup écrit sur les raisons qui empêchèrent Freud d’en
faire la découverte. Freud lui même s’en est également

18 « Schuldig » à la fois « dette » et « coupable », dans Le rêve et son
interprétation, op. cit., p. 18 ; G.W., p. 650.
19 FREUD, S., La naissance de la psychanalyse, op. cit., p. 272. Lettre du 21.12.1899.
Année de publication de Sur les souvenirs-écrans.
20 Cfr. aussi le long développement que Fernando Geberovich consacre à
l’épisode dans Une douleur irrésistible, Paris, Interéditions, L’Analyse au
Singulier, 1984.
21 FREUD, S., Le rêve et son interprétation, op.cit., p. 20 ; G.W., p. 650.
22 Cf. BERNFELD, S., Les études de Freud sur la cocaïne, dans De la cocaïne,
textes réunis par Robert Byck, Bruxelles, Editions Complexes, 1976, p. 285 et
H. Koller-Becker, Coca Koller, ibid., p. 230.
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