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L'INTERCULTUREL DANS L'ESPACE FRANCOPHONE

De
215 pages
Au moment où la notion d'espace francophone tend à se substituer à celui de francophonie, l'auteur examine ici les nouveaux enjeux d'une situation en pleine mutation. La langue française est-elle en progrès ou en déclin ? L'espace francophone un lieu de dialogue, de symbiose, d'appropriation et de convivialité ou une aire de ruptures et de conflits ? À travers ses expériences africaines, maghrébines, turques et antillaises, mais aussi sans perdre de vue la réalité franco-française, l'auteur pose la vraie question du troisième millénaire: le dialogue des cultures est-il un dialogue de sourds ?
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Pierre DUMONT

L ' interculturel

dans l'espace francophone

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest' HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

DU MÊME AUTEUR Le Français et les langues africaines au Sénégal, préface de L.S. SENGHOR, Karthala, Paris, 1983.
L'Afrique noire peut-elle encore parler français?

,

L'Harmattan, Paris, 1986. Le Français langue africaine, L'Harmattan, Paris, 1990. La Francophonie par les textes, EDICEF, Paris, 1992. Le Toubab, L'Harmattan, Paris, 1996. Le Français par la chanson, L'Harmattan, Paris, 1998. La Politique linguistique et culturelle de la France en Turquie, L'Harmattan, Paris, 1999. Le Nouvel Imposteur, L'Harmattan, Paris, 2000.
EN COLLABORATION

Pour Parler Français, EDICEF-NEA, Paris, 1967-1977. Lexique du français du Sénégal, EDICEF-NEA, Paris, 1979. Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, EDICEF-NEA, Paris, 1988. Examens de français pour l'Université, Hachette, Paris, 1990. Langage en fête, EDICEF, Paris, 1993-1996. Le Cabri et le chacal, EDICEF-CRIPEN, Paris, 1993-1994. Sociolinguistique du français en Afrique noire francophone, gestion d'un patrimoine, devenir d'une science, Hachette, EDICEF-AUPELF, Paris, 1995. La Pirogue, Hachette, EDICEF, Paris, 1995-1996. Le Français ICI et ailleurs, EDICEF, Paris, 1997-1998. L'Enquête sociolinguistique, L'Harmattan, Paris, 1999. Cinéma et chanson.. deux outils au service de la didactique, Delagrave, Paris, 1999. L'Enseignement du français langue seconde, EDICEF/AUF, Paris, 2000. La Coexistence des langues dans l'espace francophone, approche macrosociolinguistique, AUF, Paris, 2000.

« ...Dès cette époque, j'ai appris à accepter les gens tels qu'ils étaient, Africains ou Européens, tout en restant pleinement moimême. Ce respect et cette écoute de l'autre quel qu'il soit et d'où qu'il vienne, dès l'instant que l'on est soi-même bien enraciné dans sa propre foi et sa propre identité, seront d'ailleurs plus tard l'une des leçons majeures que je recevrai de Tierno Bokar. » Amadou Hampâté Bâ Amkoullel, l'enfant peul Mémoires 1991

INTRODUCTION

LES NOUVEAUX ENJEUX DE LAFRANCOPHOME

es ouvrages ou chapitres d'ouvrages consacrés à la francophonie se multiplient depuis une vingtaine d'années. Il est pourtant rare d'en trouver de bons, tant il semble difficile, aujourd'hui, de présenter une synthèse exhaustive et cohérente des connaissances acquises, des points de vue et des prises de position politiques sur le sujet. Il faut croire que le fonds de commerce a été jugé très lucratif par bon nombre de sociolinguistes, ou soi-disant tels, en mal de sujets de recherche, mais surtout désireux de se faire connaître des innombrables instances francophones créées depuis une trentaine d'années et dont la liste et 1'histoire constituent l'un des chapitres obligés des nombreux ouvrages que nous venons d'évoquer. Quand Xavier DENIAU publie son Que sais-je intitulé La Francophonie, il consacre moins de vingt lignes au Maghreb et se paie le luxe de confondre « arabisme» et « arabisation». Quand Loic DEPECKER publie Les mots de la francophonie, il pille purement et simplement L'Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire qu'il confond avec un dictionnaire, ignorant tout, semble-t-il, des

L

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rapports entre normes endogènes et normes exogènes. Il n'est pas d'homme politique français qui, à un moment ou à un autre de sa carrière, n'ait pas éprouvé le besoin de s'exprimer sur la francophonie. Tout récen1ment encore, la mort de l'ancien chef d'État tunisien, Habib BOURGUIBA, a donné l'occasion de prononcer force discours lénifiants plus ou mieux bien venus sur le sujet. Le thème est si rebattu que, régulièrement, des hommes de science, techniciens de la langue, de son histoire, de son évolution, de sa fonction, de son statut et de son devenir, éprouvent le besoin de recadrer le débat. Le dernier à l'avoir fait est Bernard CERQUIGLINI, directeur de l'Institut national de la langue française (Inalf) qui signe, dans Le Monde du 22 février 2000, un excellent article intitulé « Le commerce des langues est l'avenir de la francophonie», dans le cadre des conférences organisées par la Mission 2000, au titre de l'Université de tous les savoirs. En réalité, l'article du journal Le Monde est constitué d'extraits de la conférence de Bernard CERQUIGLINI, « Renouveau et perspectives sur la langue française ». L'auteur commence par présenter l'histoire du français comme celle de la construction d'une langue conçue comme unigue, homogène et unitaire. Mais à travers la langue, c'est l'Etat français qui se construit depuis la fameuse ordonnance de VillersCotterêts prise par François 1er en 1537, jusqu'à l'amendement constitutionnel du 25 juin 1992, introduisant à l'article premier du texte fondateur des institutions, à côté des «symboles de la République» (drapeau, hymne, devise, etc.), la phrase: «La République a pour langue le français. » Selon Bernard CERQUIGLINI, cette tradition « monoglossique » a même trouvé, parmi les grammairiens les plus célèbres, de zélés défenseurs ayant « inventé» (sic) le « francien », pseudo-dialecte de l'Île-de-France qui aurait donné naissance au français. Le seul ennui, Bernard CERQUIGLINI le prouve avec force et talent, c'est que le francien n'a jamais existé. La francophonie est donc d'abord une construction politique, une invention de l'État, monarchiste puis républicain, à laquelle les derniers grands présidents de la yème République, DE

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GAULLE et dans une moindre mesure MITTERRAND, ont continué d'apporter leurs pierres. Il n'y a pas dans la France d'aujourd'hui de locuteurs natifs monolingues d'une langue autre que le français. La preuve en est que les défenseurs des langues régionales attendent de l'école, institution étatique qui, par essence, a définitivement installé le français en France, qu'elle vienne aujourd'hui au secours de l'occitan, du basque, du breton. Et Bernard CERQUIGLINI de poser la question fondamentale à propos du rôle que l'on veut voir ici jouer à l'école: « Une langue qui n'est plus familiale estelle encore familière? » Poser la question, c'est déjà y répondre. Mais la monoglossie ne règne pas uniquement sur les pratiques linguistiques. Elle s'est aussi installée dans les représentations inculquées aux locuteurs français depuis la publication, par VAUGELAS, de ses Remarques sur la langue française en 1637. Mais qu'on ne s'y méprenne pas. La norme définie au dix-septième siècle comme« l'usage de la plus saine partie de la Cour» a-t-elle vraiment évolué? Qui sont, aujourd'hui encore, les réels détenteurs du « bon usage» ? C'est un groupe social très restreint qui impose sa loi, au besoin en faisant régner une véritable Terreur linguistique, celle qui, par exemple, souffle sur les candidats au « Grand Oral» des concours de recrutement des « Grands Commis de l'État». On connaît aujourd'hui les effets pervers de la mainmise d'une élite sociale sur la langue, cette «insécurité linguistique» qui caractérise le locuteur français. Toute innovation est suspecte, toute création sentie comme une déviance, voire une marque infamante d'incompétence. On ne touche pas à la langue-patrimoine. C'est dans ce contexte hexagonal ultra-conservateur qu'a pris vie cette notion d'espace francophone à laquelle font référence, désormais, tous ceux qui se préoccupent de francophonie. Le français, plus parlé à l'extérieur de la France qu'à l'intérieur de ses frontières géographiques (ou même politiques si l'on veut bien, pour une fois, ne pas oublier les DOM TOM), n'appartient plus aux seuls Français, mais à tous ceux qui, à un titre ou à un autre, le parlent et l'utilisent dans toutes sortes de fonctions. Culture Ilement, cette notion d'espace francophone est extrêmement riche parce qu'elle réunit tous ceux qui expriment

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une même appartenance à la langue, mais aussi aux cultures qui la constituent, africaines, créoles, arabes, slaves, orientales, américaines, asiatiques et autres. Parler d'espace francophone et non pas de francophonie, c'est rompre avec l'attitude de type impérialiste qui a grandement nui à l'installation « dans le français » de tous ses locuteurs non français, natifs ou non. Ainsi définie, la francophonie peut alors continuer à désigner l'ensemble des peuples ou des groupes de locuteurs qui utilisent « partiellement ou entièrement» la langue française dans leur vie quotidienne ou dans leurs communications, que ce soit dans un contexte unilingue (ou monoglossique), comme celui de la France (quoiqu'on soit en droit de s'interroger aujourd'hui sur le caractère réellement monoglossique du pays, ne serait-ce qu'à travers le spectacle offert par son école), ou plurilingue, voire diglossique. C'est dans ce dernier cas de figure, qui nécessite une approche typologique des plus fines, que se développe une conception renouvelée de l'interculturel, c'est-à-dire du dialogue des cultures. Ce dialogue renvoie d'abord à une notion linguistique puisqu'il s'agit bien d'un échange « francophone», autrement dit qui se conduit « en français». On pourrait donc rappeler ici que le terme de « francophonie» désigne d'abord « le fait de parler français» et, par extension, «l'ensemble des hommes et des peuples qui parlent français, ou parlant en français, comme langue maternelle, comme deuxième langue courante, comme langue officielle ou comme langue de communication internationale, éventuellement comme langue de culture ou de communication. »1 Malheureusement, d'extension en extension, le terme de francophonie s'est parfois chargé d'autres valeurs d'ordre spirituel, voire mystique. Il s'agit là, selon nous, d'une dangereuse déviation qui se manifeste à travers l'ambiguïté du terme « universel» si galvaudé à propos de la francophonie. Dire du français qu'il est une langue à vocation universelle peut être compris au sens de « langue qui peut être exportée partout dans l'univers et être appropriée par ses usagers ». C'est le sens que donnent à cet adjectif les auteurs du dernier Dictionnaire univer-

1 Michel TÉTU, La Francophonie, histoire, problématique, perspectives.

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sel publié par l'AUPELF.1 Cet ouvrage répond à une commande du Sommet de 1991, soucieux de mettre à la disposition des élèves francophones d'Afrique noire, voire plus largement des pays du Sud, un dictionnaire « culturellement et pédagogiquement adapté à leurs besoins. » Par ses trois volets (mots de la langue courante, noms propres et aspects encyclopédiques), il offre une information abondante sur le continent africain, sur ses peuples, leur histoire, leur culture passée et présente, sans renoncer en rien aux grands traits des autres continents et à leur patrimoine. Se voulant universel, cet ouvrage accorde à l'Afrique la place qui lui est due et que les ouvrages de cette catégorie ne lui avaient jamais donnée auparavant. Mais il est malheureusement un autre sens donné à l'adjectif « universel» que lui prêtent, à propos de la langue française, de trop nombreux défenseurs à tous crins. Pour ceux-là, c'est en termes de hiérarchie des valeurs que se conçoit l'universalité. RIVAROL reste leur maître à penser, lui pour qui « ce qui n'est pas clair n'est pas français », pour qui « ce qui n'est pas clair est encore anglais, italien, grec ou latin». Mais la francophonie, aujourd'hui, c'est aussi devenu une organisation internationale (l'Organisation Internationale Francophone) bien structurée, dirigée par un Secrétaire Général, représentée auprès des Nations Unies et auprès de la Communauté Européenne. Les Sommets de la Francophonie constituent la manifestation la plus tangible de cette organisation et l'on a vu, depuis 1986, évoluer leurs objectifs autour de thèmes fédérateurs récurrents: Dialogue nord-sud visant à promouvoir la solidarité et une meilleure connaissance mutuelle; Modernisation et mondialisation par l'inscription de la francophonie dans l'évolution technologique contemporaine (multimédia, autoroutes de l'information, etc.) ; Développement de la démocratie dans le respect des Droits de I'Homme (prise de position contre la politique de l'apartheid à Québec en 1987, propositions pour la reconstruction du Liban, développement de l'éducation au Tchad, etc. ).

I Dictionnaire

universel,

1995.

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La réalisation concrète de ces objectifs généraux et toujours généreux a été confiée en 1999 à un opérateur principal, l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie (ex-ACCT) et à quatre opérateurs directs: l'AUF (ex-AUPELF), TV5, l'université Senghor d'Alexandrie et l'Association Internationale des Maires Francophones (AIMF).
PETITE HISTOIRE DES SOMMETS DE LA FRANCOPHONIE

1986 : Le premier Sommet des pays de la Francophonie se déroule à Paris 1987 : Sommet de Québec 1989 : Sommet de Dakar 1991 : Sommet à Paris, Kinshasa ayant été récusé par les participants 1993 : Sommet de l'île Maurice 1995 : Sommet de Cotonou 1997 : Sommet de Hanoï, création du poste de Secrétaire Général de l'Organisation Intemantionale de la Francophonie 1999 : Sommet de Moncton La diversité culturelle a occupé une place de choix, avec les Droits de l'Homme, la mondialisation et les technologies de l'information dans les travaux du Sommet de Moncton, VIIIème Sommet de la Francophonie consacré à la jeunesse. Après l'admission de l'Albanie et de l'ex-République de Macédoine qui ont acquis à Moncton le statut de membres associés, l'Organisation Internationale de la Francophonie compte désormais 52 États et gouvernements réunissant la grande majorité de la population francophone de la planète. Lucien BOUCHARD, Premier ministre du Québec, après que le Président français, Jacques CHIRAC, eut réaffinné le rôle primordial de la coopération franco-québécoise en matière de francophonie, s'est prononcé en faveur de la « diversité culturelle », définie au prélable comme « l'expression de l'identité des peupIes». Cette prise de position qui se veut avant tout politique (<< Faire de la diversité culturelle un véritable dossier politique de la Francophonie» déclare Lucien BOUCHARD dans son discours) représente un geste d'ouverture et de solidarité envers les

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autres familles culturelles associées et/ou intégrées à celle de la francophonie. Cette perspective d'ouverture « culturelle» marque un très net progrès par rapport aux théories monoglossiques franco-françaises et amorce le thème du biennum 1999-2001, le «dialogue des cultures », qui fait l'objet de notre présente réflexion. Lier la culture à l'identité, d'une part, et réaffirmer, d'autre part, que ces deux valeurs sont aussi importantes, pour l'avenir des peuples, que l'économie et le commerce, voilà une immense avancée sur le sens profond de cette « mondialisation », ou encore « globalisation » qui occupe l'univers entier, mais que l'on ne doit pas confondre avec une entreprise d'uniformisation. La diversité culturelle ainsi vécue et acceptée par tous permet alors ce «rééquilibrage essentiel» que souhaite Lucien BOUCHARD entre richesse économique, culturelle et identitaire. L'expression des cultures, dans leur diversité, parfois même dans leurs différences (variations, variantes, etc.) devient ainsi un enjeu démocratique parce que la culture est liée à l'expression des idées, des valeurs et des opinions des peuples. La diversité culturelle devient alors partie intégrante des libertés dont jouissent les démocrates, quelles que soient les sociétés auxquelles ils appartiennent, quels que soient les modèles auxquels ils se réfèrent.

PREMIÈRE PARTIE LE MYTHE DE LA FRANCOPHONIE

CHAPITRE I
FRANCOPHONIE, FRANCOPHONIES

amaisl une notion, élevée par certains au rang d'un véritable concept, n'aura fait couler autant d'encre que celle de francophonie. Il existe, tout d'abord, un courant qu'on pourrait qualifier d'idéaliste, visant à faire de la francophonie une véritable philosophie fondée sur une représentation littéraire, ou pseudo-Iittéraire, de la langue française, langue de DESCARTES et de VOLTAIRE érigée par RIVAROL étonnament présent sur la scène sociolinguistique d'aujourd'huë, en un véritable bastion des valeurs occidentales nées en France et diffusées à partir de son sol entre les
1 Le texte de ce chapitre est une version remaniée de l'article intitulé « Francophonie, francophonies» publié dans le n° 85 de Langue française (février 1990). 2 Les éditions ARLEA (Paris) ont republié, en avril 1991, le Discours sur l'universalité de la langue française, présenté par J. DUfOURD, de l'Académie française.

J

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Serments de Strasbourg et le siècle des Lumières: élégance, pureté, clarté, sobriété, précision. Cet idéalisme va jusqu'à poser l'existence de valeurs morales prêtées à la langue française et à la francophonie en général, l'espace francophone regroupant des hommes attachés aux mêmes idéaux de liberté, d'égalité, de fraternité, de solidarité, pour qui le respect de la langue est presque un impératif moral puisqu'on a même été jusqu'à parler de la probité de la langue française, ainsi humanisée, et du sens de l'humain qu'elle porte en elle-même, par nature pourrait-on dire. De là à pratiquer un amalgame entre ce que d'aucuns appellent l'esprit français, fait pour eux de liberté, de tolérance, d'expression et de respect des droits de l'homme, etc. et la francophonie, concept mou, il n'y a qu'un pas, allègrement franchi par de nombreux chantres de la langue française. Ces valeurs morales confinent au sentiment religieux et l'on est allé jusqu'à voir dans la langue française, en quelque sorte sacralisée, mais ce n'est p~s la seule langue ainsi traitée, le moyen privilégié, absolu, d'accéder au divin. C'est ainsi que J. GUITTON, rapportant une parole du pape PAUL VI et la reprenant totalement à son compte, affirme que seule la langue française «permet la magistrature de l'essentiel ». Langue au pouvoir véritablement charismatique, le français doit être respecté, voire révéré. Il faut dire qu'avant J. GUITTON, l'abbé GREGOIRE, républicain s'il en fut, parlait des «reliques barbares» pour fustiger les emprunts faits par le français aux autres langues. Mais là où certains voient dans la langue française un instrument religieux et sacré, d'autres parlent de pouvoir magique. Les uns et les autres participent de la même idéologie. Langue au pouvoir mystérieux, au sens chrétien du terme, ou magique pour les païens, la langue française ne peut être que dominatrice, parce que c'est celle de Dieu ou de l'Inaccessible, de l'au-delà des mots. Le français, langue incantatoire, se doit donc d'être protégé, d'où l'abondance des métaphores guerrières utilisées par ceux qui, tels des croisés, mènent la guerre sainte de sa défense, comme Madame L. MICHAUX-CHEVRY, député de la Guadeloupe, exsecrétaire d'État auprès du Premier ministre, chargée de la Francophonie en 1986, qui s'écriait dans sa préface au Florilège

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de la langue française et de la francophonie publié par X. DENIAUI : « Depuis les marches de l'empire Inca des « Fils du soleil» jusqu'aux rives tourmentées du Tonkin et de la Cochinchine, de la valeureuse Acadie à l'antique Phénicie, mère d'un si courageux Liban, en passant par la Louisiane, fille de CAVELER de LA SALLE et de LOUIS XIV, et par la douce Oubangui-Chari, voisine du royaume de Tekrour aux portes de Saint-Louis du Sénégal, l'âme de la francophonie sera le lien indestructible d'un passé glorieux et d'un avenir dynamique. Tel est mon combat, tel est mon but. » Peu à peu s'est donc construit un véritable mythe fondé non sur
des valeurs

- le

mot n'est pas trop fort

- purement

linguistiques

ou communicationnel1es, mais sur des valeurs morales ou, plus généralement, idéologiques. Mais la dérive francophone ne s'est pas arrêtée là. Par-delà la valeur philosophique et morale qu'ils ont accordée à la langue française, certains sont allés jusqu'à faire de l'usage du français un principe d'action politique. « Je crois à l'avenir de la langue française parce ~ue je crois à l'avenir de la France» s'écrie S. FARANDRS, Secrétaire Général du Haut Conseil de la Francophonie, dans une véritable profession de foi idéologique. Mais bien avant lui, L.S. SENGHOR, père de l'indépendance du Sénégal, qui fut pendant vingt ans le ciment de la nation sénégalaise, érige l'utilisation obligée du français en principe de morale et d'action politiques. C'est ainsi qu'il faut lire ce texte fameux qui ne laisse pas de surprendre aujourd'hui, discours du 17 mars 1967 prononcé à la tribune de l'Assemblée nationale sénégalaise lors de la création de la section sénégalaise de l'Association Internationale des Parlementaires de Langue Française (A.I.P.L.F.) : « La francité n'est certes pas une nouvelle manière de penser; elle est une nouvelle manière de concevoir et d'agir, puisque
1 Florilège de la langue française et de la francophonie, par X. DENIAU, Paris, Editions Richelieu-Senghor, 1988. Le 18 juillet 2000, le même S. FARANDJIS, prenant la parole lors du congrès mondial de la FIPF, ne dit pas autre chose. 2 Textes et propos sur la francophonie, préface de L.S. SENGHOR, Paris, Editions Richelieu-Senghor, t 986.

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nous voilà au seuil de la société industrielle: au seuil de l'action logique, de l'action dialectique, surtout de l'action efficace. » Langue d'un idéalisme sans frontières, mystère révélé aux seuls détenteurs de la foi francophone ou du dernier mythe païen que se forge une humanité balbutiant, en français évidemment, principe d'action politique, le français est élevé au rang d'une véritable religion avec ses exigences, ses prêtres, et, bien sûr, ses dogmes. On entre en francophonie comme on entre en religion. Mais toute religion s'appuie sur la tradition et le français n'échappe pas à la règle. Son histoire s'est construite autour de quelques dates aussi célèbres que celle de la bataille de Marignan. C'est 842 et les Serments de Strasbourg, l'entrée de la langue française en politique, c'est 1537 et l'ordonnance de Villers-Cotterêts, c'est 1549 et La Défense et Illustration de la langue française, c'est 1635 et la fondation de l'Académie française chargée de « travailler avec tout le soin et toute la diligence possible à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente, et capable de traiter les arts et sciences.» Cette tradition aura ses chantres, en France et hors de France: RIVAROL et SENGHOR... et connaîtra un éclat confondu désormais avec celui de la France, à l'intérieur et à l'extérieur de ses frontières. C'est encore à S. FARANDllS, Secrétaire Général du Haut Conseil de la Francophonie, que l'on doit l'une des analyses les plus oniriques de la langue française, «le plus prestigieux des outils intellectuels de l'humanité». Cette représentation toute traditionnelle est faite d'équilibre et de rationalité, c'est Versailles sans les grandes eaux, mais avec le souffle du classicisme triomphant le plus orthodoxe, mais aussi le plus dogmatique. On y retrouve la richesse et la variété des racines, l'équilibre entre voyelles et consonnes, la rationalité linéaire de l'enchaînement sujet-verbe-complément, l'originalité des nasales et du leI muet, l'abstraction des concepts, la précision et la distinction des notions bien marquées, la richesse des modes et des temps. Cette vision ethnocentriste de la langue française relève de la plus pure tradition grammaticale en vogue au XVIIèmesiècle, d'autant plus dangereuse qu'elle se donne les allures d'une analyse qui se veut scientifique, touchant à la phonétique, à la morphosyntaxe, à la sémantique et même à l'étymologie et à la structuration des temps.

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Cette approche ne peut plus être de mise aujourd'hui. Que la langue française soit porteuse d'une tradition séculaire reconnue par tous et que l'esprit français, fait tout à la fois de rationalité et se syncrétisme, se soit diffusé à travers toute l'Europe et même le monde entier, il ne viendra à personne la tentation de le nier, mais penser que la langue soit l'expression privilégiée et peut-être ultime de ces qualités proprement françaises nous paraît aujourd'hui inacceptable. En quoi l'équilibre des voyelles et des consonnes peut-il être considéré comme un élément d'excellence ? Et que dire de l'évolution que connaît le système vocalique du français contemporain? La neutralisation des timbres intermédiaires en position finale, la disparition de l'opposition entre le lai antérieur et le lai postérieur, la confusion des deux nasales lin/ et fun!, la centralisation du /eu/, etc. qui sont autant d'éléments caractéristiques, et reconnus par tous les spécialistes, du français d'aujourd'hui, sont-ils autant de raisons de remettre en question la capacité de rationalité de la langue française? Certes non, et pourtant qu'en est-il du bel équilibre voyelles/consonnes? On pourrait faire la même démonstration pour chacun des grands domaines ou chacune des catégories du discours inventoriées par le type d'analyse auquel se livre, mais avec lui bien d'autres, le Secrétaire Général du Haut Conseil de la Francophonie. Pour ce qui est, par exemple, de la richesse des modes et des temps, que dire de la disparition, tout au moins à l'oral, du passé simple, de l'apparition du passé surcomposé, du non-respect normal (c'est-à-dire conforme à la norme définie comme l'usage du plus grand nombre) de la fameuse concordance des temps? Cette représentation traditionnelle de la langue française peut même se retourner contre le dessein avoué de ceux qui la véhiculent, à savoir l'expansion tous azimuts de cet idiome inégalable. En effet, faire du français la langue de la tradition, c'est contribuer très souvent à en donner une image très archaïsante. C'est ce qu'on retrouve chez L.S. SENGHOR quand il crée, ou quand il réactive « gouvemance », chez les journalistes du Soleil, le quotidien national sénégalais, quand ils réhabilitent les termes d'adresse « Dame» et « Sieur» tombés ailleurs en désuétude depuis plus de 200 ans. La tradition assimile francophonie à français littéraire, seule forme noble de la langue. Mais qu'est-ce que le français littéraire? C'est la norme de référence, sinon le so-