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L'intime civilisé

160 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 200
EAN13 : 9782296288430
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L'INTIME CIVILISÉ Sexualité privée et intérêt public

Couverture

conçue par Martine Cléron

@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2478-3

Sous la direction de Jean-Marie SZTALRYD

L'INTIME CIVILISÉ
Sexualité privée et intérêt public

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'École Polytechnique 75005 Paris

Collection "Sexualité Humaine"
dirigée par Charlyne Vasseur-Fauconnet
"Sexualité humaine" offre un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir, l'identité, les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socioculturel, dans le temps et dans l'espace. La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L'erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d'oublier que l'essentiel est dans une relation, une communication avec l'autre, cet autre fût-il soi-même. Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologie à l'anthropologie, etc. Elle est directement issue de l'Enseignement d'Études Biologiques, Psychologiques et Sociales de la Sexualité Humaine de l'Université Paris XIII - Bobigny.

À paraître: - L'empreinte, J. Mignot. - L'Amour, la Mort, A. Durandeau. -Art et sexualité, Ch. Vasseur-Fauconnet. - Anthropologie et sexualité, P. Benghozi. - Écriture et sexualité, D. Lévy.

PRÉSENTATION Jean-Marie SZTALRYD La sexualité "naturelle" et anhistorique fut longtemps publique; puis elle devint une affaire privée. Claude Lévi-Strauss, dans Les structures élémentaires de la parenté, a défini les lois premières du clivage NatureCulture. Il a fondé la culture comme réglant les rapports entre l'homme et la femme, instituant de fait du public et du privé. Tout sujet est confronté à la prohibition de l'inceste, et doit renoncer à jouir de la mère. Cette situation engendre une insatisfaction fondamentale du désir. De cette rencontre avec l'interdit, surgit la loi qui permet de se situer comme homme ou comme femme. L'insatisfaction structure tout sujet et le pousse à désirer ailleurs. Il est contraint d'élaborer des réponses afin de s'expliquer la différence des sexes et les raisons de l'interdit de l'inceste. Les modalités de sa sexualité nous éclairent sur les réponses qu'il a construites: c'est le parcours obligé des vivants. Un à un ils y sont confrontés, engageant ainsi le rapport singulier de chaque individu au désir et à la vérité; les discours religieux, sociaux, politiques et culturels, opérant comme ordre et norme, produisent du "Tout", du groupe, du comptable, du classable, du modélisable. La conjugaison de ces modes de pensée a créé le concept de santé publique. La sexualité est devenue une question de santé publique dans la mesure où certaines de ces manifestations furent interprétées comme contraintes faites au politique. Il fallait soigner, prévenir, légiférer, enseigner. Le Sida a largement déplacé la question de la sexualité dans le domaine public. Il l'inscrit à telle enseigne qu'une grande enquête socio7

épidémiologiquel a tenté en 1992, d'apprécier ce qu'il en était de la sexualité en France. Il y a vingt ans par le biais du Planning familial et de la contraception, avec le rapport Simon, la sexualité entrait dans le domaine de la santé publique. Ainsi la contraception, les abus sexuels sur des enfants, la prostitution, l'homosexualité masculine, les maladies sexuellement transmissibles, dont récemment le Sida, et les symptômes sexuels sont devenus objets d'étude et d'interrogation pour le médecin, le psychanalyste, le juge, etc. Des questions se sont déployées: comment interroger, localiser, révéler, soigner, prévenir les manifestations problématiques de la sexualité? Quels trajets empruntent-elles de l'espace pIivé à la scène publique? Que sont ces manifestations, ces plaintes? Qui en pâtit? Qui en parle? Qui les écoute? Qui les entend? Comment sontelles prises en compte par le politique? Il existe différents lieux et relais d'écoute sérielle, institutionnalisés. On y trouve le médecin, le psychanalyste, le psychiatre, le sexologue, le juge, le sociologue, l'assistant social, l'éducateur, le professeur, le religieux, voire les médias, tous saisis par ce même problème. Depuis le début du vingtième siècle, la sexualité dont la polysémie articule le biologique, la procréation, l'identité, le désir, l'amour, la normalité, le droit au plaisir et avec le Sida, la mort, est sommée de dire la vérité de tous pour un, ce qui laisserait croire qu'il y aurait du un pour tous. C'est autour de ce point que quelques-uns d'entre nous essayent d'apprécier la validité mais surtout les limites de cette articulation santé publique et sexualité privée. L'obligation de la prise en charge du sexuel, faite au politique trouve sa limite dans l'existence même de l'inconscient. Il est impossible et c'est heureux, de régenter désir, jouissance et symptôme. S'il est malgré tout souhaitable d'avoir comme projet social la promotion de la "santé sexuelle", cela implique que chaque sujet puisse élaborer ses choix de vie à travers un lien social, pacifié, aux autres; autres qui vont sur trois
(1) Les comportements sexuels en France, Alfred Spira, Nathalie Bajos et le groupe ACSF, La DOCUmel1k'ltionrançaise. f 8

temps de l'autre moi-même au groupe social en passant par la cellule familiale. Les auteurs proposent à partir de leur expérience clinique et théorique, une mise à l'épreuve de ces différents temps de passages nécessaires mais pas suffisants. Ils questionnent les diverses expressions de la sexualité qui viennent se dire sur la scène sociale.

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I
ESPACE SOCIO-MÉDICAL

LIBÉRA TION : DE LA SUBVERSION AU CONFORMISME Dominique WOLTON Directeur de recherche au C.N.R.S. Mettre les mots "sexualité" et "santé publique", côte à côte, eût été invraisemblable il y a cinquante ans. Mais les choses ont tellement changé en un peu plus d'une génération, que l'on ne se rend plus compte de cette mutation. Je voudrais essayer de rappeler brièvement ce qui a pu rendre possible ce rapprochement. Pour se rendre compte du chemin parcouru, il suffit de se rappeler le

scandale que provoqua Freud - même s'il constatait luimême un changement culturel et social à l'époque - en parlant de la sexualité, il y a un siècle. Pourquoi la sexualité a-t-elle pu devenir une question de santé publique? Grâce à ce qu'on peut appeler les "Trois Glorieuses de la libération". Premièrement, la sexualité est sortie de la dimension du secret et de .la vie privée. Deuxièmement, elle a échappé à la tyrannie du discours religieux. Troisièmement, en se laïcisant elle s'est socialisée, et pour tout dire s'est politisée. Etre pour "la libération sexuelle", fut un thème finalement de gauche, même si cela ne voulait pas dire grand chose rétrospectivement. Ce qui voulait dire quelque chose c'était que l'on pouvait s'opposer sur un mode politique à propos de la sexualité. Dans la sexualité, il y a deux aspects. Un aspect qui

renvoie à la reproduction- et qui est traité pm1iellementpm.
les questions de contraception et d'avortement - et un aspect qui renvoie à l'épanouissement individuel. Les 13

sociétés se sont toujours occupées de la sexualité sous l'aspect reproduction et d'ailleurs depuis le XIXème siècle, il y avait implicitement dans l'ensemble des pays occidentaux des politiques familialistes. On parlait de politique de la famille, mais jamais de politique de la sexualité. Je ne vais pas parler de l'aspect contraceptionavortement, mais simplement de la question du "bonheur" et de la liberté individuelle. Ce paradigme est inséparable de la philosophie du XVIIIème siècle qui repose sur l'idée d'un sujet et d'un individu, conscient et libre. On ne peut pas comprendre le mouvement de libération des mœurs depuis les années 50, sans savoir que, derrière ce mouvement culturel et politique, il y a d'abord l'assomption du sujet. Première caractéristique, cela suppose l'émergence d'une société laïque, donc la constitution d'un espace public lui même lié à la sécularisation qui a duré près de deux siècles. Cette manière d'affirmer le droit de l'individu à revendiquer une liberté et éventuellement une libération sexuelle est très important car c'est l'affirmation du sujet contre la communauté et l'affiImation de l'individu, au nom de la modernité, contre la tradition. Nous sommes aujourd'hui tellement dans un paradigme laïc, rationnel et moderne que l'on ne se rend plus compte de la difficulté qu'a représenté ce mouvement de libération, même si hélas, il n'a pas apporté les satisfactions souhaitées. Deuxième caractéristique qui a permis l'émergence du mouvement de libération sexuelle: la norme, car il n'y a pas de société sans normes, est devenue celle de la liberté. Ce qui est considérable comme changement dans l'histoire de l'humanité. Autrement dit, le sujet non seulement est un sujet autonome par rapport aux multiples systèmes symboliques, mais en plus il peut être libre. Troisième caractéristique de ce mouvement, le fait de repousser les interdits. La liberté individuelle ne se situe pas par rapport à des interdits, religieux, scientifiques ou sociaux, mais par rapport à des normes que le sujet s'impose. Ce qui suppose là aussi un changement de
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représentationdu sujet dans ses rapports au monde.
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La conclusion de cette fantastique mutation, qui s'est produite en 40-60 ans, se traduit par deux phénomènes. Premièrement, nous sommes dans un modèle social où les interdits sont relativisés. L'interditn'existe qu'à travers la manière dont le sujet l'accepte librement. Autrement dit, la liberté devient norme. Deuxièmement, jamais la sexualité au sens large, qui fut longtemps considérée comme une dimension privée de la vie n'a été autant réglée par des normes et des valeurs à caractère social. C'est ce retournement incroyable, lié à la laïcisation et à la sécularisation, qui a permis in .fine le processus que nous avons connu depuis une cinquantaine d'années. La norme aujourd'hui, en ce qui concerne les mœurs, c'est "liberté et égalité". La fraternité, comme dirait l'autre, est une autre histoire... Je voulais faire ce rapide retour histOlique pour éviter de croire que nous avons "inventé" la libération. Ce qui a changé, c'est le rapport entre la vie plivée et la vie sociale et le fait que ce sont les mêmes normes qui régissent la vie privée et la vie publique et que ces normes sont liées à l'émergence d'un espace public laïc. Quant à la liberté sexuelle, elle a déjà existé, il suffit de se reporter à tous les travaux des historiens de la famille - ils sont pléthores (J.L. Flandrin, L. Dumont...) y compris d'ailleurs le Tome III de la Vie privée qui vient de sortir aux éditions du Seuil - pour se rendre compte que ce que l'on considère

comme les acquis de la société libérale 1960 - 1990, a la
plupart du temps été largement pratiqué, y compris au XIXème siècle dans un siècle bourgeois, répressif et conservateur. Pourquoi dire cela? Parce que, dès que l'on met en perspective ce qui est le résultat d'une lutte, on s'aperçoit en général que tout est plus compliqué. Les problèmes? Premièrement, dans ce modèle d'affirmation du sujet, de sa liberté, de sa rationalité et de son expression, la sexualité a, pour une bonne part, été réduite à l'expression. L'expression de moi. Me trouver moi. Mais, naturellement, cette expression de soi a buté sur la question de l'autre. Deuxième problème qui fait se réduire la portée de ce mouvement libératoire: la société a véhiculé un seul modèle: un modèle d'expression et un modèle de liberté 15

"soyez vous-même", etc. etc. "Jouissez l", Jouissez de la consommation jusqu'à la libération sexuelle - De l'hyper-marché jusqu'à Reich, ce fut le même modèle culturel, le même paradigme. L'ennui, c'est que ce paradigme, devenu un discours commun, était émis en même temps que se produisaient des transformations sociales radicales. L'exode rural, l'éclatement de la cellule familiale, la mise au travail des femmes, etc. Toutes ces transformations sociales mettaient l'individu seul face à lui-même. Il y avait donc à la fois la promotion du discours de l'individu libre, et des transformations sociales qui faisaient une rupture radicale violente, et très rapide, par rapport à ce que fut l'ensemble du corps social, des conditions de communications et des conditions de relation. Pensons simplement - il suffit de regarder les photos des années trente - pour voir ce qu'est aujourd'hui l'ordre social, par rapport à ce qu'était l'ordre social des communautés, vivant il y a à peine 60 ans. L'émergence du modèle de l'individu libre, est aussi l'émergence de la solitude. Si vous prenez une ville comme Paris, intra muros, vous avez près de 40 % de célibataires! Pas seulement parce que le prix du mètre carré est cher, mais parce que l'aboutissement d'un certain modèle culturel de libération, ce sont des solitudes. Et la solitude n'a pas forcément à voir avec la libération. Troisième caractéristique de ce p11X payer: ce modèle à libératoire est un modèle du temps immédiat. Cela fait partie des grandes forces et des grandes faiblesses de la civilisation occidentale: nous vivons dans un temps immédiat. Actuellement, je m'occupe de communication et d'information, et le symbole le plus extraordinaire est que l'information en direct est devenue le symbole de l'information. Nous vivons dans une société sans durée. L'arrivée de ce modèle laïc, rationnel a naturellement consisté à faire basculer dans le passé tout ce que l'on considérait comme étant le passé, la tradition, les valeurs religieuses... : en gros, ce qui est "archaïque". On a fait une espèce de dichotomie entre le modeme qui serait bien, et l'ancien qui serait mauvais. Le quatrième problème, qui à mon avis explique les difficultés de ce modèle libératoire met systématiquement trois choses en interaction. Premièrement, un modèle de 16

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