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L'INVENTION

DE LA PSYCHOLOGIE MODERNE

COLLECTION «BIBLIOTHEQUE DE L'EDUCATION»
Collection dirigée par Smafn LAA CHER
Si l'institution scolaire est au centre de débats scientifiques, philosophiques et politiques sans cesse renouvelés, c'est parce qu'elle a, peut-être plus que toute autre institution, partie liée avec l'avenir de la société. Du même coup, toutes les questions posées à son sujet deviennent des questions vitales,et concernent aussi bien l' éducation, que les dispositions culturelles, la formation, l'emploi. Aussi, les nombreuses transformations qui touchent aujourd'hui aux fondements et aux finalités du système scolaire ne laissent indifférent aucun groupe social.
La collection
It

Bibliothèque

de l'éducation"

veut à sa

manière contribuer à une connaissance plus grande de ces transformations en accordant un intérêt tout particulier aux textes fondés sur des enquêtes effectuées en France et ailleurs. L'analyse des pratiques scolaires des agents, des groupes au sein de l'Ecole ( de la maternelle à l' enseignement supérieur), y côtoiera celle des modes de fonctionnement de l'institution et de ses relations avec les autres champs du monde social (politique, économique, culturel, intellectuel). Parus dans la même collection,: Marie DURU-BELLA T, L'école des filles. Quelleformation pour quels rôles sociaux ?, 232 pages, 1990. - Antoine LEON, Colonisation enseignement et éducation, étude historique et comparative, 320 pages, 1991 - Yvette DELSAUT, La Place du maUre, 175 pages, 1992. - Claude F. POLlAK, la Vocation d'autodidacte, 256 p., 1992.

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GENEVIEVE

P AICHELER

L'INVENTION DE LA PSYCHOLOGIE MODERNE

Publié avec le concours du Centre National des Lettres

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur: "Psychologie des influences sociales: contraindre, convaincre, persuader" (Delachaux et Niestlé)

Photo de couverture imprimée avec la permission du Norman Rockwell Family Trust @ 1926 The Norman Rockwell Family Trust

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1106-1

INTRODUCTION Parmi les facteurs qui ont contribué à transformer profondément nos façons de percevoir, de sentir et d'agir, jusque dans les aspects les plus intimes de notre vie quotidienne, le développement de la psychologie, dont les prémisses se situent au milieu du siècle dernier, occupe une place de premier plan. Un changement profond s'est opéré à mesure que les manières de penser et de parler de soi, des autres, du monde, d'interpréter les événements, se fondaient sur la notion d'une causalité psychique et sur les concepts auxquels la psychologie donnait naissance: adaptation, motivation, quotient intellectuel... Cette révolution, qui s'est produite en chacun des individus, s'accompagnait d'une innovation institutionnelle, l'invention de la profession de psychologue. Les Psychologues en France: un parcours difficile En France, le fait que la pratique de la psychologie soit un métier réservé à ceux qui ont légalement le droit d'en porter le titre a été long à s'imposer. Si la création d'une licence de psychologie, donc d'un enseignement universitaire spécifique et indépendant de cette discipline, date seulement de 1948, la loi réglementant l'exercice de la profession de psychologue, incluse dans diverses dispositions d'ordre social, a été promulguée le 25 juillet 1985. Jusqu'alors, il était parfaitement licite de se lancer dans une pratique rémunérée de psychologue, de « poser une plaque », sans que quiconque soit fondé à exercer un contrôle sur la fonnation, la. déontologie des praticiens ainsi auto-institués. La situation n'était évidemment pas pour plaire aux psychologues nantis de diplômes qui réclamaient depuis 7

longtemps un contrôle légal de l'usage de leur titre. Sans doute n'y mettaient-ils pas assez de conviction, divisés qu'ils étaient entre des options et des écoles concurrentes, voire irréductibles, entre des conceptions du métier diamétralement opposées confrontant les tenants de la psychologie scientifique, qui se sentaient proches de la biologie, et ceux de la psychologie clinique, avec leurs accointances difficiles à la psychanalyse. Ces divisions, qui s'expriment par une prolifération de syndicats et d'organismes professionnels, étaient exacerbées par le rejet que manifestaient les professions mieux établies. Les psychiatres voulaient bien voir dans les psychologues des auxiliaires dont le rôle principal était de faire passer des tests afin de classer leurs clients dans de petites boîtes bien rassurantes, mais ils leur déniaient toute initiative dans le diagnostic et la thérapeutique. Et les psychiatres étaient, et restent, une profession forte, bien intégrée dans le cadre institutionnel de la médecine, toujours disposée à défendre et accroître son contrôle sur le territoire de la santé mentale 1. Pris en tenaille entre les médecins psychiatres et les philosophes, qui ont une piètre idée de leurs aptitudes intellectuelles ou qui leur reprochent leur mécanisme, leur matérialisme et leur scientisme, les psychologues ont un statut fragile, incertain, voire dévalorisé. De surcroît, leur pratique est traversée de l'intérieur même par une tension constante et créatrice d'anomie. Les psychologues refusent la fonction de contrôleur social que les institutions leur délèguent « tout naturellement », en même temps que leur fonction les amène à nier tout ordre de déterminations sociales et à s'enfenner dans le « colloque singulier» 2. Ces divisions, ces conflits, cette incertitude, l'anomie qui régnait panni les psychologues, expliquent sans doute pourquoi il a fallu attendre cinq ans pour que les deux décrets d'application de la loi du 25 juillet 1985 soient promulgués le 22 mars 1990, fixant la liste des diplômes permettant de faire usage professionnel du titre de psychologue et portant les dispositions relatives aux personnes autorisées à exercer.
1 Pour une analyse de la professionnalisation des psychiatres au siècle dernier, cf. 1. Goldstein (1987). 2 Ces contradictions sont analysées dans E. Flath (1990).

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La mise en place d'un statut légal ne remédiera probablement pas aux « ensembles flous» et « situations instables» (E. Flath, 1986, p. 1) qui sont le propre de la profession. Elle ne mettra probablement pas un terme aux dissensions des segments qui la composent 3, qui se résument en une .opposition entre les psychologues scientifiques et les psychologues praticiens. Ainsi est significative la distinction que P. Fraisse (1982) opère entre « psychonomie » et « psychologie », si l'on admet que la distance qui les sépare est analogue à celle qui existe entre l'astronomie et l'astrologie. De surcroît, au-delà de cette bi-partition, les choses sont loin d'être simples. « La distinction recherche/application, largement responsable de la distance qui sépare psychologues universitaires et praticiens, se trouve démultipliée par les particularités des différentes branches de la discipline, si bien que l'écart varie selon les spécialités considérées» (E. Flath, op. cit., p. 1-2). Dans un tel contexte, la fameuse « unité de la psychologie» n'est-elle pas une utopie? Selon D. Lagache (1949), un des pères fondateurs de la psychologie universitaire française, la psychologie, couvrant « l'immense domaine des sciences exactes, biologiques, naturelles et humaines» (p. 20), se trouve confrontée à un dilemme fondamental de définition: du côté de la science de la nature, elle est régie par l'atomisme, la recherche de l'explication, la physiologie, le mécanisme; du côté des sciences de l'homme, elle répond aux impératifs d'une vision totale, d'une approche globale, de la compréhension des phénomènes psychiques, conscients ou inconscients. Dans cette diversité, ce qui ferait l'unité de la démarche de la psychologie, c'est son objet: « l'être humain, en tant qu'il est porteur d'un problème, et d'un problème mal résolu. C'est là en effet une image de la vie humaine, ou plutôt de la vie en général: la vie est une succession de conflits, d'essais et d'erreurs, de désadaptations et de réadaptations: le
problème central de la psychologie

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et de la biologie -,

c'est l'adaptation, c'est-à-dire le conflit et la résolution du conflit» (ibid. p. 34).
3 La notion de segment professionnel développée par Bucher et Strauss (1961) sera présentée dans le chapitre 1.

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Concept issu des sciences naturelles, vivifié par la biologie moderne, notion sociale universelle, l'adaptation serait la pierre angulaire de la psychologie. C'est sur la base de sa polysémie que les psychologues scientifiques ont revendiqué leur insertion dans les sciences de la vie. Cette proximité permettait de se démarquer d'une tradition philosophique idéaliste et spiritualiste en se réclamant d'un néo-positivisme influencé parfois par les apports théoriques de Freud et, pour certains-, de Marx, et en s'appuyant sur une méthode: l'expérimentation. Donnant une première impulsion à la psychologie expérimentale, Théodule-Armand Ribot (1839-1916) a contribué à lui créer un cadre institutionnel indépendant. Il obtient son agrégation de philosophie en 1865 après des études à l'Ecole normale supérieure. Contestant le spiritualisme, il s'intéresse à la philosophie psychologique anglaise, marquée par l'~mpirisme. Il s'emploie à diffuser en France les œuvres de James Mill, J. Stuart Mill, Alexander Bain, Hobbes et d'autres 4. Influencé par Darwin, Spencer et surtout Galton, il soutient en 1872 en Sorbonne une thèse principale sur l'hérédité psychologique, où l'influence de Lamarck demeure très présente. Il opère ainsi un lien fondateur entre le champ physiologique et biologique et le champ d'une psychologie nouvelle, c'est-àdire expérimentale, bien qu'il ne rait jamais mise en pratique. Son attrait pour l'expérimentation psychologique se reflète aussi dans le fait qu'il introduit en 1879 en France les travaux de la psychologie physiologique allemande menés en particulier par Fechner et Wundt. Pour dispenser son enseignement dans ces domaines, il se voit confier par Louis Liard, non pas une chaire, mais une simple charge de cours en Sorbonne. Avec Hippolyte Taine, qui, par opposition au spiritualisme, cherche à développer une vision scientifique de l'intelligence, et Paul Janet, philosophe héritier de la tradition de l'éclectisme spiritualiste de Victor Cousin, il fonde en 1876 la Revue Philosophique de France et de l'Etranger, qu'il dirige et qui accueille de nombreux articles de psychologie. Pendant ce temps, il parfait sa formation en neuro-physiologie en suivant les cours de Charcot, parmi d'autres. En 1885, il
4 Sur la carrière de Ribot, que nous résumons ici, et ses conceptions de l'hérédité psychologique, cf. C. Bénichou (1989).

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crée la Société de psychologie physiologique avec Paul Janet, Jean-Martin Charcot et un des ses principaux collaborateurs, Charles Richet. Grâce au soutien de Renan, Taine et Paul Janet, la nouvelle chaire de « psychologie expérimentale' et comparée» du Collège de France lui est confiée en 1888. Il fera d'ailleurs retour de la politesse puisque c'est Pierre Janet, neveu de son bienfaiteur et disciple de Charcot qui lui succèdera en 1896. Ainsi Ribot a-t-il joué un rôle important et pionnier dans l'institutionnalisation de la psychologie en France. « Responsable, après son admission au Collège de France, de la Direction d'études qui se crée à l'Ecole Pratique, Ribot y nomme, comme par une adéquation implicite, H. Beaunis (physiologiste, professeur, de médecine à Nancy) ; en lui adjoignant Binet (Docteur en droit et en Sciences Naturelles), il impose, presque malgré lui, un courant de recherches qui allait trouver preneur, et il peut quitter le Collège de France sans le moindre remords, laissant pour héritier Pierre Janet et pour héritage un "profil-type de psychologue" doté d'une double formation: médecin et philosophe» (C. Bénichou, 1989, p. 89). Néanmoins ce profil-type, qui conjugue deux professions fortes, va faire obstacle à la constitution d'un territoire psychologique autonome. Témoignage d'une époque pionnière, l'héritage de Ribot est marqué par le paradoxe de l'oubli, voire du déni qui a frappé son œuvre après sa mort. Bien qu'un rôle de précurseur lui soit reconnu, rien n'est retenu de ses travaux sur l'hérédité, la mémoire, la personnalité, l'attention, la volonté. Seule demeure sa défense abstraite de la psychologie expérimentale. « L'œuvre de Ribot est semblable à une "passoire". Elle forme un creuset où se retrouvent tous les courants scientifiques, théoriques et idéologiques d'une époque. (...) Elle est le reflet d'une conjoncture particulière où le savoir scientifique bascule vers la psychologie en ouvrant des fenêtres sur des hypothèses venues de l'étranger. Cela explique à la fois son rayonnement inouï et sa rapide tombée en désuétude» (E. Roudinesco, 1982, p. 231). Les psychologues des générations suivantes sont pratiquement tous des médecins formés auprès des aliénistes, et surtout, avant la fin du XIXème siècle, par le plus célèbre d'entre eux: Jean-Martin Charcot. C'est le cas par exemple Il

de Pierre Janet, Georges Dumas, Charles Blondel, Henri Wallon. La renommée de Charcot est considérable. Elle marque l'apogée à la fois de la psychiatrie française et de la méthode clinique. Charcot, qui occupe en 1872 la chaire d'anatomie pathologique de l'hôpital de la Salpêtrière est mondialement connu pour ses travaux de neurophysiologie. Sa nomination en 1882 à la première chaire de neuropsychiatrie du monde, celle des « maladies du système nerveux» met un point d'orgue à sa gloire. C'est dans ce cadre qu'il s'emploie, par l'observation clinique systématique, à mettre de l'ordre dans le « labyrinthe inextricable» de l'hystérie en s'appuyant sur une démarche positiviste qui vise à démontrer la régularité et la prédictabilité de ses symptômes 5. L'engouement pour ses travaux ne se limite pas aux cercles scientifiques, il atteint aussi tout un public lettré qui se presse à la Salpêtrière aux fameuses leçons publiqu~s du mardi. Cet hôpital devient un « immense appareil d'observation avec ses examens, ses interrogatoires, ses expériences, mais c'était aussi une machinerie d'incitation avec ses présentations publiques, son théâtre des crises rituelles soigneusement préparées à l'éther et au nitrate d'amyl, son jeu de dialogues, de palpations, de mains qu'on impose, de postures que les médecins, d'un geste ou d'une parole, suscitent ou effacent, avec la hiérarchie du personnel qui épie, organise, provoque, note, rapporte, et qui accumule une immense pyramide d'observations et de dossiers» (M. Foucault, 1986, p. 7475). Après l'impulsion donnée par Ribot, l'essor de la psychologie en France est renforcé par l'influence de Charcot. Deux des ses élèves: Pierre Janet et Alfred Binet prennent la relève, avec des bonheurs institutionnels inégaux. La carrière de Pierre Janet (1859-1947), qui est aussi un disciple de Ribot, ne rencontre aucun obstacle. Médecin aliéniste, élève de l'Ecole normale supérieure, agrégé de philosophie, docteur ès Lettres: les fées qui se sont penchées sur son berceau l'ont couronné de tous les lauriers, sans compter que ses origines familiales lui dispensent au besoin les soutiens nécessaires à une progression rapide. Il se livre à des études de psychologie
5 La carrière et le rôle institutionnel de Charcot sont analysés dans G. Paicheler (1988).

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expérimentale sous la direction de Charcot et publie en 1889 sa thèse sur 1'« automatisme psychologique ». En 1890, il devient directeur du laboratoire de psychologie de la Salpêtrière, avant la soutenance en 1893 de sa thèse de médecine sur l'état mental des hystériques. En 1895, il est nommé professeur à la Sorbonne. En 1896, il remplace Ribot à la chaire de psychologie expérimentale et comparée du Collège de France, avant d'en devenir le titulaire définitif en 1902. Il fonde et dirige des revues scientifiques: av.ec Binet, en 1895, l'Année Psychologique, et avec Dumas, en 1904, le Journal de Psychologie Normale et Pathologique. Il conçoit la psychologie comme une science des maladies mentales, ces derniètes étant envisagées comme des atteintes des conduites supérieures par une libération des automatismes psychiques et un rétrécissement du champ de la conscience. Malgré ses efforts et ses prétentions, Janet n'atteindra jamais la gloire véritable, rencontrant un obstacle de taille, Sigmund Freud, dont il traitera d'abord l'œuvre avec condescendance, persuadé que la découverte de l'inconscient lui revient en priorité. Ceci lui valut une brouille durable avec le maître de Vienne et ses disciples et creusa le fossé entre lui et les psychiatres des générations suivantes, plus impliqués dans l'extension du mouvement psychanalytique en France 6. A certains égards, Alfred Binet (1857-1911) est le rival malheureux de Janet. Son parcours, tout d'abord, n'est pas très orthodoxe. Il est titulaire d'une licence en droit et d'un doctorat en sciences naturelles portant sur l'étude du système nerveux sous-intestinal des insectes. Il est aussi un disciple de Charcot et a mené de nombreux travaux reconnus sur l'hypnotisme, le magnétisme. « Il est marginal et il le restera, note cependant P. Fraisse (1962), le Collège de France lui préfèrera Janet, la Sorbonne G. Dumas» (p. 32). Janet, nous l'avons vu, avait de solides appuis. En l'occurrence, c'est Henri Bergson qui le soutient. Quant à Georges Dumas (1866-1946), il est soutenu par Janet. Psychiatre et philosophe, suivant l'itinéraire classique, il soutient en 1900 un doctorat de psychologie portant sur la tristesse et la joie. Directeur du laboratoire de psychologie de l'hôpital Sainte-Anne, il accède à la chaire de psychologie
6 Pour plus de détails sur cet épisode, cf. E. Roudinesco (1982 et 1986). 13

expérimentale de la Sorbonne en 1905. Binet, lui, doit se contenter du poste de directeur-adjoint du laboratoire de psychologie physiologique de l'Ecole des Hautes Etudes, petit laboratoire, malgré son grand nom, que dirige un médecin physiologiste, Beaunis. En 1895, il en devient le directeur en titre. Il se tourne alors vers la psychologie de l'enfant. L'instauration d'une école publique laïque et obligatoire par Jules Ferry en 1881-82 a fait surgir le problème des écoliers réfractaires, qu'ils soient indisciplinés, instables ou arriérés, tous comportements liés, selon l'esprit du moment, à la pauvreté qui fait d'eux des graines de criminels. Des «rapports étroits se nouent, dès la mise en pratique de l'obligation scolaire, entre la pédagogie et une psychologie clinique et expérimentale» (Pinell P. et Zafiropoulos M., 1982, p. 21). En 1899, une Société Française pour l'Etude Psychologique des Enfants (SLEPE) est créée à l'initiative de Ferdinand Buisson. Ce dernier est un éducateur, professeur de sciences de l'éducation à la Sorbonne, et un homme politique, partisan de la laïcité. Député radicalsocialiste sous deux législatures au début du vingtième siècle, il est président de la Ligue des Droits de l'Homme de 1913 à 1936, ce qui lui vaut de recevoir le prix Nobel de la Paix en 1927 . Binet va jouer un rôle très actif au sein de la SLEPE. TI succède à Buisson et en devient le président de 1902 à sa mort en 1911. Il est impliqué dans une commission interministérielle chargée de préparer la loi du 15 avril 1909, qui instaure un enseignement spécialisé pour enfants anonnaux au sein de l'école et le supprime au sein de l'asile psychiatrique 7. C'est dans le cadre des travaux de cette commission qu'il met au point et publie en 1907, avec le docteur Simon, une éCQelle métrique de l'intelligence destinée à classer les enfants et à évaluer leur distance à la norme des performances intellectuelles de leur âge. En 1911, la mort l'emporte prématurément. Il décède des suites d'une attaque cérébrale sans avoir le temps d'affiner son instrument comme il le souhaitait et sans connaître
7 Pour une étude de la mise en place de l'encadrement de l'enfance inadaptée et des instances professionnelles et institutionnelles mises à contribution, la psychologie incluse, cf. J. Roca (1979), Pinell et Zafiropoulos (1982). 14

l'euphorie avec laquelle il sera accueilli aux Etats-Unis. Après sa mort, le domaine de l'enfance déficiente deviendra une chasse gardée des médecins. Tous les autres intervenants seront cantonnés dans un rôle d'auxiliaires subalternes. Dans ce domaine, la psychologie aura encore une position dominée. Deux précurseurs jouent un rôle marquant, quoique divergent, à la génération suivante: Henri Wallon (18791962) et Henri Piéron (1881-1962). Henri Wallon est issu de la haute bourgeoisie. Il obtient en 1902 une agrégation de philosophie après des études à l'Ecole normale supérieure. Puis, suivant les conseils de Dumas, il fait des études de médecine afin de se consacrer à la psychologie. Sa thèse de médecine porte sur le délire chronique. Il devient assistant dans les asiles de Bicêtre et de la Salpêtrière et pratique en dispensaire et en cabinet libéral. En 1921, il est nommé chargé d'enseignement à l'Institut de psychologie nouvellement créé par Piéron. En 1937, il devient professeur au Collège de France, mais durant l'Occupation, cet enseignement lui est retiré. Toute sa vie, il jouera un rôle actif dans les problèmes de prise en charge des enfants déficients 8. Il s'engage très tôt et milite chez les socialistes, puis adhère tardivement au parti communiste en 1942. A la libération, il est nommé Secrétaire de l'Education nationale, et, par les lois Langevin-Wallon, élabore une réforme de l'enseignement. Sur le plan scientifique, les travaux de Piaget semblent avoir fait beaucoup d'ombre sur les théories de Wallon. Sa psychologie de l'enfant, qui rejette l'idée d'une succession de stades cognitifs rigides, met l'accent sur l'interdépendance des facteurs biologiques, centrés sur la maturation, et des facteurs culturels et sociaux. Ainsi, les stades de développement se succèdent de façon discontinue et cette succession est le résultat d'un remaniement marqué par des conflits entre les types d'activité anciens et nouveaux. Avec son disciple René Zazzo, il contribue en 1960 à la mise en place du diplôme de psychologie scolaire, fonnation complémentaire destinée aux seuls enseignants, qui contribue à retirer aux psychologues ce champ d'application. Henri Piéron est reconnu comme le fondateur véritable de la psychologie scientifique. Toujour~ est-il qu'il cumule
8 Ibid. 15

les positions institutionnelles prestigieuses. Il est agrégé de philosophie en 1903. Il suit l'enseignement de Ribot et de Pierre Janet. Dès l'âge de vingt ans, il est préparateur au laboratoire de psychologie expérimentale de l'Ecole des Hautes Etudes à l'asile de Villejuif où il assiste Edouard Toulouse (1865-1947), médecin aliéniste et psychologue impliqué dans le mouvement eugéniste. En 1907, il devient chef de ce laboratoire. C'est dans ce cadre qu'il prépare un doctorat ès sciences sur le mécanisme du sommeil qu'il soutient en 1912. La même année, il succède à Binet, prenant la direction du Laboratoire de psychologie expérimentale de l'Ecole des Hautes Etudes à la Sorbonne et prend, pour cinquante ans, la direction de l'A n née Psychologique. En 1921, il crée l'Institut de Psychologie. De 1923 à 1951, il occupe la chaire de physiologie des sensations du Collège de France. Pour Fraisse (1962) cependant, ces conquêtes ne doivent pas faire illusion: l'enseignement de la psychologie scientifique demeure hors de l'université. L'influence de Piéron sur l'application de la psychologie au travail est notable. Avec Toulouse, Lahy et Laugier, qui fut le premier directeur du Centre National de la Recherche Scientifique après la seconde Guerre mondiale, il crée une psychophysiologie du travail 9, fondée sur la mise en place d'une métrique des aptitudes intellectuelles et une réfutation du taylorisme. Laugier et Piéron fondent en 1928 l'Institut National d'Orieniation Professionnelle (INOP). La revue Le Travail Humain est lancée en 1933. Champ d'application de la psychophysiologie scientifique, l'étude du travail suscite, entre les deux guerres, nombre de contributions de psychologues sur lesquelles est tombée la chape d'un oubli opaque, si ce n'est celle de la négation de scientifiques répugnant à la mise en pratique du savoir. Pas plus que l'école, le champ du travail n'a contribué à l'affirmation d'une identité professionnelle positive des psychologues. Au-delà d'un survol de la contribution des précurseurs les plus significatifs qui permettra de mieux la situer par rapport à son homologue nord-américaine, la psychologie française et sa mise en œuvre ne constituent pas l'objet de
9 La création en France d'une science du travail est présentée dans W.H. Schneider (1989). 16

cet ouvrage. Dans ce domaine, tout, ou presque, reste à faire. Hormis quelques hagiographies, quelques notes nécrologiques, quelques célébrations d'événements fondateurs, les données, lorsqu'elles existent, sont rares et éparses. Des épisodes fondamentaux comme la mise en œuvre d'une évaluation intellectuelle et caractérielle de près de 100 000 écoliers français par la Fondation française pour le développement des problèmes humains d'Alexis Carrel n'ont certainement pas reçu l'attention qu'ils méritent 10. Nous ne savons presque rien du devenir et des fonctions des psychologues pendant les deux Guerres mondiales, alors que rares sont ceux qui ont été mis à l'écart durant l'Occupation Il. De même en est-il en ce qui concerne lt;s domaines de partage et de rupture dans les évolutions de la philosophie et de la psychologie depuis un siècle. Faut-il voir un reflet de la crise de la psychologie française dans la répugnance à se pencher sur son passé dont elle fait preuve? Si elle n'accomplit pas ce travail sur ellemême, comment sera-t-il possible de comprendre pourquoi elle est, selon le constat de Colette Chiland en 1983, « une discipline mal-aimée et une profession dévalorisée» (cité dans E. Flath, 1986, p. 41) ? Notre contribution ici sera de souligner les lignes de clivage sur lesquelles s'appuie l'hypothèse de la difficulté d'une délimitation de territoire autonome pour cette discipline dans notre pays. Le premier de ces clivages concerne l'opposition entre psychologie expérimentale et psychologie clinique, la première étant fondée sur une conception mécaniste. des activités humaines et la seconde sur une orientation holistique et vitaliste. Ce clivage a très probablement été accentué par l'ascension de la psychanalyse, d'une part, qui, tout en fournissant à la psychologie nombre de ses universitaires, a singulièrement réduit son champ, et par une opposition à toute orientation métaphysique, d'autre part, par laquelle la psychologie s'est exclue des débats philosophiques et en a été rejetée simultanément.

10 On en trouvera des premiers éléments d'analyses dans Roca (op. cit.). Il Un historien allemand, par contre, a procédé à un bilan des apports respectifs de la psychologie au national-socialisme et à la seconde guerre mondiale, démontrant que cette période troublée a fourni à cette discipline une exceptionnelle occasion de professionnalisation (cf. Geuter, 1984). 17

Le second clivage a trait à l'opposition entre psychologie scientifique et investissement de cette discipline dans la vie sociale 12, tenu en mépris dans le monde de l'université et de la recherche. Ce clivage a grandement facilité les entreprises d'empiètement du territoire de ce savoir. La main-mise de la psychiatrie, puis de la psychiatrie infantile, marquée par l'influence dynamique de Georges Heuyer, qui a investi le domaine de l'enfance déficiente, doit être rapportée à la maladie infantile de la psychologie, issue, comme nous l'avons vu, d'une rencontre entre médecine et philosophie. L'application de la psychologie à l'école, à l'enseignement, a été captée par les instituteurs. Dans le domaine du travail, les psychologues ont rencontré la concurrence des ingénieurs et des cadres. Pourtant, c'est pleins d'enthousiasme pour la nouvelle science des relations humaines née aux Etats-Unis, terre promise de la dynamique des groupes, que des psychologues, des ingénieurs de toute l'Europe ont participé, au début des années cinquante, aux missions d'« amélioration de la productivité» 13.La gestion des ressources humaines séduisait un patronat qui voulait s'ouvrir à la modernité en rejetant les méthodes autoritaires anciennes et inefficaces. Les psychologues n'ont ramassé que les miettes de cette fascination. Même dans le champ scientifique, chaque branche de la psychologie a toujours rencontré plus scientifique qu'elle. Cette inflation constante a tout d'abord marqué la supériorité de la psychologie expérimentale sur toutes les autres, puis, au sein de l'expérimentation, de la psychologie physiologique sur les autres psychologies expérimentales, enfin, dans la psychophysiologie, des neurosciences sur la physiologie des fonctions psychologiques. A cet égard, les migrations de la commission de psychologie du Centre national de la recherche scientifique sont très significativesl4. De 1950 à 1957, la section du Comité national contenant dans son libellé le mot psychologie est
12 Je remercie Claudine Herzlich pour les suggestions qu'elle m'a faites à ce propos. 13 A ce sujet, on se réfèrera à Boltanski (1982). Je remercie par ailleurs Robert Pagès de son témoignage. 14 Les données présentées ici sont issues d'un article plus général sur l'histoire des sections du Comité National du CNRS, celui de Bourquin, 1989.

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une section de « sociologie et de psychologie sociale ». De 1960 à 1961, la sociologie se sépare de la psychologie, une section de sociologie et démographie voisine avec une section de psychologie. En 1967, cette dernière devient une commission de «psychophysiologie et psychologie ». Elle rejoint le département des sciences de la vie. Ces changements d'appellation révèlent des conflits et des exclusions dans la discipline que personne n'a encore analysés. Ce qui semble certain néanmoins, c'est qu'il n'existe pas à l'heure actuelle de pays dans le monde occidental où la psychologie scientifique indépendante de la physiologie ne soit aussi menacée dans ses différentes facettes et notamment dans les domaines de psychologie de l'enfant et de la psychologie sociale. Ceci clôt ce survol de la psychologie française sur une note bien pessimiste et accentue le contraste entre ses orientations et celles de la psychologie américaine dont elle est pourtant largement issue sous sa forme contemporaine. Ainsi s'expliquent les difficultés récurrentes de définition professionnelle qui ont retardé la reconnaissance légale et effective de la pratique de la psychologie en France au début des années quatre-vingtdix. Les psychologues aux Etats-Unis: une ascension rapide En revanche, aux Etats-Unis, la réussite des psychologues a été remarquable dès la création de cette profession. Jusqu'à nos jours, elle y demeure en excellente posture. Elle compte près de 120 000 travailleurs dans des champs très variés et continue de connaître une progression rapide. Il faut, bien sûr, situer cette croissance dans les progrès globaux du système d'enseignement universitaire. La fréquentation de l'enseignement supérieur a doublé entre 1955 et 1980, le nombre d'étudiants passant de 15 à 30 millions 15.Dans un laps de temps plus court, entre 1960 et 1974, le nombre total de doctorats décernés, a triplé, atteignant le chiffre annuel de 35 000. Cette force de travail
15 Cette croissance exponentielle s'est manifestée dès les dernières décennies du dix-neuvième siècle, ainsi que nous le verrons au chapitre 1. 19

pouvait être utilisée dans le cadre de programmes de recherche financés par le gouvernement fédéral: mille d'entre eux étaient lancés entre 1965 et 1975 16. Dans le cadre de cette croissance, la psychologie est mieux lotie que d'autres disciplines. Sur le plan de la production des doctorats, pratiquement tous les domaines sciences physiques, mathématiques, sciences de l'ingénieur, sciences sociales - ont connu un sensible déclin entre 1970 et 1985, après une croissance rapide entre 1945 et 1970. Seules les sciences biologiques et la psychologie ont vu leur progression continuer. Ce sont les deux disciplines qui forment le plus de docteurs. Attribuant environ 3500 doctorats en 1984, la psychologie suivait de près la biologie, qui en décernait autour de 3800. Elle est un des champs qui a connu la croissance la plus rapide depuis la dernière guerre. Les doctorats de psychologie représentaient le dixième de l'ensemble des doctorats soutenus en 1984. En 1985, l'ensemble de la population des titulaires de doctorat des Etats-Unis comprenait 12,60/0de psychologues 17. Ces chiffres seraient moins convaincants si les diplômés se retrouvaient au chômage. Tel n'est pas le cas, même pour un titre inférieur au doctorat, la maîtrise. Entre un tiers et la moitié des titulaires de ce grade universitaire trouvent des débouchés en psychologie dans l'année de son obtention. Si nous tenons compte du fait qu'il existe une proportion équivalente d'étudiants (39% pour une période allant de 1972 à 1983) qui poursuivent des études doctorales, nous pouvons en conclure qu'un nombre très restreint de candidats à un emploi de psychologue ne parvient pas à l'obtenir. Le taux de chômage avoisine de fait les 2%, que ce soit pour l'ensemble des psychologues ou pour les nouveaux titulaires de doctorats 18. Un autre indice de la « bonne santé» de la profession se manifeste dans le fait que dans tous les domaines d'application, les hommes sont largement majoritaires. La féminisation d'une profession est encore le signe de sa dévalorisation, s'exprimant dans un niveau de rémunération et un prestige moindres. Parmi les 67% des psychologues en exercice qui détiennent le titre le plus élevé, le doctorat,
16 L'ensemble de ces chiffres est issu de Howard et al. (1986). 17 Stapp, Tucker & VandenBos, 1985, p. 1318. 18 Howard et al., op. cit., p. 1322.

20

62% sont des hommes et 38% des femmes 19.En revanche, la proportion d'hommes et de femmes titulaires d'une maîtrise est similaire (respectivement, 48 et 52%). Cette profession demeure enfin largement fermée aux personnes issues de groupes ethniques minoritaires (Noirs, Asiatiques, Amérindiens et Hispano-Américains) : les psychologues étaient blancs à 95% en 1983, lors de leur recensement, à peine moins que les rats qu'ils utilisent dans leurs
expériences 20.
.

Cette situation connaît un changement récent. Le nombre de psychologues formés dans les universités les moins prestigieuses tend à augmenter sensiblement. La croissance globale de leur nombre provient du fait que des universités de niveau moyen ou inférieur dispensent de plus en plus de diplômes à des étudiants - et à des étudiantes dont la proportion croît - qui ont de bonnes chances de trouver une place sur le marché du travail comme psychologues consultants ou cliniciens - plutôt que comme universitaires ou chercheurs - dans des institutions sanitaires, scolaires ou industrielles. C'est la raison pour laquelle la demande se maintient à un niveau élevé. En ce qui concerne la pratique des psychologues, des évolutions notables se dessinent clairement depuis deux décennies. Le nombre d'enseignants-chercheurs universitaires décroît très sensiblement. En 1976, l'université et la recherche fournissaient un emploi à plein temps à 47% des psychologues de l'American Psychological Association 21 nantis d'un doctorat, alors qu'en 1985, ce n'était le cas que pour 34% d'entre eux. Lors de sa période de forte croissance, entre 1960 et 1975, l'université américaine a fait le plein d'enseignants, alors que dans les années 1980 le recrutement s'est raréfié du fait de restrictions budgétaires. Au contraire, le nombre de psychologues consultants travaillant dans des entreprises de service, dans des secteurs gouvernementaux ou en pratique

19 Stapp, Tucker et VandenBos, op. cit., p. 1325 20 Cf. l'ouvrage de R.V. Guthrie (1976) : « même les rats étaient blancs ». 21 Nous retiendrons ultérieurement pour désigner cette association le sigle A.P.A. 21

libérale, augmente. Ils absorbaient 43% des titulaires de doctorat en 1983, contre 26% en 1975 22. Pour la première fois dans l'histoire de la psychologie américaine, cette polarisation du marché de l'emploi place les universitaires en .position minoritaire dans les organisations représentatives des psychologues professionnels et cette situation ne peut aller qu'én s'amplifiant, vu les tendances du marché de l'emploi. Plus qu'à une situation nouvelle, les psychologues américains se trouvent confrontés à un bouleversement qui remet en question les bases mêmes sur lesquelles leur profession a été établie au tournant de notre siècle: une pratique fondée sur une science, légitimée par une expérience de recherche et une longue formation spécialisée, attestée par un doctorat. C'est sur ces critères que se fondait dès sa création en 1892 l'affiliation de plein droit à l'A.P.A. Dans le contexte particulier des Etats-Unis, les premières applications se sont développées sur ces fondements, précédant de très loin la pratique dans le domaine clinique, voire la psychanalyse 23. Il a fallu attendre la fin des années 1980 pour que les psychologues consultants arrivent à remettre en question la représentativité de leurs adversaires et prescripteurs, les psychologues universitaires. En nombre croissant, ils réfutent la légitimité de leur principale organisation professionnelle, qui était restée campée jusque-là sur des positions à la fois hégémoniques et fédératrices, en luttant contre les différentes tentatives scissionnistes de groupes de psychologues qui s'y reconnaissaient parfois mal. La convention annuelle de l'A.P.A. qui se tenait à Atlanta en août 1988 a été le théâtre d'une implosion de la psychologie. L'irréversibilité des tensions entre psychologues scientifiques et praticiens a mené à une impasse qui s'est en partie résolue par la création d'une nouvelle société chargée de représenter la science psychologique: l'American Psychological Society (A.P.S.). L'A.P.A., forte en 1989 de
22 Howard et colI., op. cit., p. 1322-3 23 Pour un exposé complet de l'émergence de la psychanalyse aux EtatsUnis, cf Nathan G. Hale, Jr., Freud and the Americans: the beginnings ofpsychoanalysis in the United States, 1876-1917, New York, 1971. Au-delà de sa diffusion dans les milieux académiques et lettrés, la vogue proprement dite de cette pratique, sa large diffusion et sa grande popularité doivent être situées à la fin des années 30. 22

ses 95 000 membres, accoutumée aux tentatives de scission24, déploie depuis, sur les bases de la souplesse de son organisation, des efforts pour intégrer la société concurrente au nom de la pluralité et du respect des diversités. Elle a tenté par exemple de négocier avec l'A.P.S l'édition de son journal: Psychological Science, mais s'est heurtée à un refus. Ces dissensions ont pour corollaire les critiques qui fleurissent à l'encontre de la psychologie. Pour S.F. Schneider (1990), celle-ci se trouve à un tournant décisif, confrontée à une alternative l'obligeant à reconsidérer ses choix d'une pratique scientifique éclatée, où, du fait de la spécialisation excessive, des particularités minuscules ont pris le pas sur les visées scientifiques plus larges, plus ambitieuses, et surtout, plus ancrées dans le réel. De plus, la parcellisation scientifique se reflète dans une pratique individualiste et individualisée à l'excès, au point que les problèmes psychologiques ne sont plus situés à leurs niveaux sociaux et contextuels. Elle devient par conséquent inadaptée. L'éclatement de la recherche porte en lui de graves menaces sur la discipline. « Dans mes pires cauchemars, je prévois une décimation de la psychologie institutionnelle telle que nous la connaissons. Les psychologues expérimentaux ont déserté vers les sciences cognitives; les psychologues physiologistes s'en vont vers les départements de biologie et de neuroscience. Les psychologues de l'industrie et des organisations sont happés par les écoles de management; les psychopathologistes se sentent chez eux dans les écoles de médecine. Les psychologues scolaires, cliniques, les praticiens de santé sont partis depuis longtemps, dispensant leurs propres formations dans des écoles professionnelles libres et dans des écoles de pédagogie. Seuls les psychologues sociaux ou de la personnalité et certains psychologues du développement n'ont pas d'autre endroit où aller» (J. Spence, 1987, p. 1053). Ce futur improbable de la psychologie américaine est, en France, le présent de cette discipline. Le passé sur lequel celle-là s'appuie laisse néanmoins présager qu'elle a encore quelques beaux jours devant elle.
24 Celles-ci sont rappelées dans l'article de VandenBos (1989) qui donne un compte-rendu de la scission de 1988. 23

Les fondements

théoriques

La situation actuelle de la psychologie nord-américaine perpétue et modifie à la fois les données présentes dès son émergence. Si l'on veut en retracer le processus, la première question qui se pose est la suivante: sur quels éléments théoriques pouvons-nous fonder cette description? Un modèle semble particulièrement adapté au cas américain: celui de la professionnalisation, que je développerai ultérieurement. D'entrée de jeu, il faut souligner que celle-ci doit être conçue comme un processus à la fois dynamique et dialectique de conquête et de conservation d'un territoire de savoirs et de pratiques. Il ne s'agit pas d'en dépeindre une image figée, mais d'en mettre en évidence les tensions et les évolutions. La professionnalisation implique l'existence d'une communauté unie par des consensus minimaux et engagée dans une entreprise de persuasion du public. Elle s'inscrit dans un contexte d'invention de nouvelles activités professionnelles spécialisées: activités de service, d'encadrement et d'expertise. Les voies particulières suivies par le processus de professionnalisation de la psychologie américaine nous conduisent à poser deux hypothèses de départ. La première a trait au fait qu'un des enjeux fondamentaux dans la création de la psychologie comme discipline académique est sa distinction des sciences de l'homme et son inclusion dans le champ des 'sciences de la matière et de la vie. Ceci lui permet de se tenir à distance des intentions philanthropiques qui ont préludé au développement d'une discipline voisine comme la sociologie 25. Cette inclusion ne peut s'effectuer au départ que sur le plan rhétorique: les psychologues présentent leur discipline comme une science véritable, voire comme la reine des sciences, se référant principalement à la chimie, la physique et la mécanique. Si celles-ci ont résolu les problèmes de maîtrise de la matière, celle-là résoudra à coup sûr, et dans une progression aussi rapide, les problèmes de maîtrise de la vie et de l'être humain, qui demeurent la part rebelle irréductible d'une société en marche vers un avenir radieux.
25 Sur ce point particulier, on se reportera à Fumer (1975) et à Haskell (1976). 24

De fait, si les disciplines de référence sont ces sciences dures dont nul ne saurait nier la crédibilité, la psychologie se sent plus proche d'un champ lui-même en cours de constitution et en quête de légitimité, quoique sur des bases théoriques plus solides: la biologie. La compréhension du vivant et celle de l'être humain ne sauraient que progresser main dans la main. C'est d'ailleurs ce qui se produit: les implantations universitaires des deux disciplines sont parallèles. Elles se développent au même rythme dans les mêmes universités, en partant de Harvard. Les protagonistes sont issus de la même classe sociale: blancs, anglo-saxons, protestants, en majorité membres d'une classe moyenne en expansion, mais aussi en redéfinition, qui doit se découper de nouveaux territoires de conquête, non plus foncière mais intellectuelle, tout en voyant ses traditions et ses valeurs ébranlées par le développement d'une société de masse dont l'hétérogénéité croît. Plus qu'une proximité des disciplines, jusque dans leur situation géographique, nous pouvons noter un rapprochement des hommes au sein de réseaux étroits, influents, dont l'un des exemples les plus marquants est le mouvement eugéniste et la recherche qui le soutient 26. A l'origine, les filiations sont les mêmes. Le naturaliste d'origine suisse Louis Agassiz forme toute la première génération des biologistes, comme il forme William James, pionnier de la psychologie. Tout au long des décennies du tournant du siècle, les psychologues et biologistes suivent les enseignements des zoologistes, des physiologistes et des neurologistes. C'est un précurseur de la psychologie, Granville Stanley Hall, qui attire à la fin du dix-neuvième siècle à l'université Clark, dont il est le président, un aréopage de jeunes et brillants chercheurs de ces disciplines. Les engagements politiques et le débat public contribuent aussi à unir les hommes de ces différents horizons lorsqu'il s'agit de militer en faveur des législations réglementant l'immigration. Les dénominations elles-mêmes se recouvrent: les unes se réclament de la nouvelle psychologie, les autres de la nouvelle biologie. En 1895, Edwin Grant Conklin définit l'esprit de cette dernière: une science indépendante,
26 Cf. Cravens, 1988. 25

équivalente, voire supérieure, aux sciences physiques dans son pouvoir explicatif et ses applications, ses promesses d'amélioration de l'homme. Les faits se substituent aux théories abstraites. Le réalisme remplace l'idéalisme. Nous le verrons: les psychologues ne tenaient pas d'autre langage. De plus, les deux disciplines participent de la même évolution. Une nouvelle génération de chercheurs se lançait dans l'étude de la biologie alors que les méthodes expérimentales commenceaient à triompher des méthodes plus traditionnelles de l'histoire naturelle. Elle entamait une carrière scientifique alors que l'expansion de l'enseignement supérieur américain entraînait la croissance du nombre de postes, d'enseignements spécialisés, de laboratoires et de bibliothèques facilitant la poursuite des recherches. Nous pouvons noter une évolution parallèle des visées scientifiques, allant de la description des processus de la vie biologique ou psychique à la maîtrise de l'évolution de ces formes vitales. Or cette similitude n'est pas seulement revendiquée du côté des psychologues. Les biologistes se réclament également de leur proximité de la psychologie. « Les caractéristiques sont ainsi aux individus ce que les atomes sont aux molécules, énonce le biologiste expérimental Charles B. Davenport dans un discours de 1904 devant l'American Association for the Advancement of Science 27. (...) Comme nous pouvons construire de nouvelles substances à volonté en modifiant les atomes, nous pouvons produire de nouvelles espèces à volonté en créant de nouvelles combinaisons de caractéristiques» 28. Sur cette idée de l'amélioration de l'espèce, voire des races humaines, psychologues et biologistes se rencontrent à la fois sur le terrain du lamarckisme, prônant l'hérédité des caractères acquis, sur celui du transformisme de Darwin et sur celui de l'eugénisme de Galton. Dans ce dernier cas, les passions politiques l'emporteront sur la poursuite des investigations scientifiq~es : ce champ disciplinaire devra être abandonné par les chercheurs au cours des années 1920 et 1930, comme
27 Cette société scientifique, l'Association américaine pour le progrès de la science, avait été fondée en 1847, pour remplacer la plus ancienne société scientifique américaine, créée en 1840 : l'Association of American Geologists and Naturalists. 28 Cité dans Cravens, op. cit., p. 15. J'ai traduit cette citation, comme tous les autres extraits de textes anglo-américains originaux qui suivront. 26

a été déserté le champ de l'étude des instincts, lieu d'une rhétorique ritualisée dénuée d'appui sur une observation empirique. D'une autre façon, les visées interventionnistes sur l'être humain trouveront durant ces décennies une expression achevée dans le comportementalisme de John Broadus Watson. Or ce dernier avait été très impressionné par un de ses enseignants en biologie, Jacques Loeb, précurseur du génie génétique et des biotechnologies contemporaines, marginalisé en son temps par son opposition à l'évolutionnisme 29. Tout au long des décennies de son émergence, la psychologie scientifique américaine s'est trouvé liée à la biologie par un ensemble de concepts fondateurs, qui ont successivement donné lieu à des développements spécifiques et transmis aux uns et aux autres le sentiment de tenir un langage commun. La psychologie moderne prenait rang de science dès lors que les êtres humains étaient inclus dans l'unité et la continuité des processus naturels. L'œuvre de Darwin conférait une autorité empirique à ce principe fondamental. Elle puisait sa légitimité scientifique dans sa parenté à la biologie, la biologie voyait en elle un domaine lui permettant des applications concrètes sur l'homme. Au nombre des concepts qui unissent les deux ~isciplines, nous pouvons compter la conduite, les instincts, l'adaptation. L'intelligence, objectivée dans les méthodes qui rendaient possible sa mesure, soudait l'entente sur l'hérédité. La transfonnation des comportements concrétisait les ambitions de maîtrise des êtres humains. .

Sur ces fondements conceptuels s'instaurent des

pratiques, des « technologies disciplinaires », pour reprendre une expression de M. Foucault (1975), qui s'organisent autour de deux objectifs principaux: le classement et le dressage, vecteurs privilégiés de la mise en place de techniques de contrôle par la visibilité et le quadrillage individualisant des comportements humains. Or - et c'est là notre seconde hypothèse - ces technologies ne sont pas un sous-produit ou un épiphénomène de la constitution d'un savoir psychologique qui échapperait à un tnilieu académique isolé sur l'Olympe de la science abstraite, elles sont constitutives de la science même.
29 Cf. Pauly (1987). 27

L'enjeu du statut scientifique de la psychologie et de la définition de ses praticiens comme des professionnels de la science implique un ensemble d'effets sur le plan institutionnel. DaQs le cadre du « marché» particulier que constituent les universités américaines - entreprises privées financées par des « clients» et soutenues par des philanthropes ou entreprises d'Etat vivant à la fois des subsides publics et des recettes de la clientèle étudiante, donc devant prouver leur utilité aux uns et aux autres -, la maîtrise de l'organisation de la psychologie professionnelle est monopolisée par l'élite universitaire. Celle-ci définit, prescrit et pérennise les règles de l'acquisition du savoir et ses dimensions symboliques; elle s'active à trouver des marchés d'application pour sa science, dans un contexte universitaire où l'idéologie de la poursuite de la recherche pour la recherche n'est pas en odeur de sainteté; et, comptetenu du faible degré d'autonomie de son champ scientifique, elle se consacre à sa popularisation, afin de pouvoir s'appuyer sur la faveur rencontrée auprès du public. Concrètement, c'est le même segment de psychologues qui s'est simultanément employé à conquérir des. positions universitaires, à développer et organiser l'enseignement supérieur, à tenir les rênes des sociétés savantes et des o~ganes de diffusion du savoir, à implanter la psychologie dans les entreprises privées et dans les grandes administrations étatiques et à la présenter dans la grande presse à un public profane.
Le champ de la science psychologique

Nous sommes donc ici éloignés du modèle canonique 30,
selon lequel la science est produite au sein de l'université et les applications en dehors d'elle, et de la conception d'une science psychologique en marche vers un progrès constant, dans le cadre d'une accumulation des connaissances et d'une génération spontanée d'idées qui ne seraient reliées entre elles que par des liens spéculatifs. De même que « le moteur de la science ne réside pas dans sa logique immanente» (P. Bourdieu, 1976, p. 89), « l'idée d'une science neutre est une fiction, et une fiction intéressée, qui permet de donner pour
30 Présent dans la plupart des pléthoriques « histoires de la psychologie» disponibles à ce jour. 28

scientifique une forme neutralisée et euphémisée, donc particulièrement efficace symboliquement parce que méconnaissable, de la représentation dominante du monde social» (ibid., p. 101). La présentation de la psychologie comme une science neutre et abstraite, et celle de son développement comme une histoire des idées, est loin d'être anodine. Elle constitue un enjeu central de la discipline dont les effets bénéfiques interviennent à plusieurs niveaux. La psychologie y apparaît comme une discipline académique, non comme un ensemble de pratiques appliquées. C'est, par exemple, tout l'objectif de l'historiographie de Boring (1929) qui vise à promouvoir une vision partiale de l'histoire de la psychologie 31. Ce faisant, son œuvre majeure contribue à étayer un cadre normatif, donc prescriptif. Renforcée dans son autorité, la psychologie moderne est ainsi présentée comme conséquence nécessaire de l'application de procédures scientifiques. « Une telle historiographie étaye en même temps qu'elle embellit une conception de la psychologie, discipline inscrite dans une tradition profonde et continue de' description pertinente de l'homme. (...) Elle suit une convention particulière à propos de ce qu'il convient d'inclure et d'exclure» (R. Smith, 1988, p. 153). La question de la définition de la science se trouve au coeur de notre problématique. D'aucuns pourraient à juste titre s'étonner de voir la psychologie académique américaine accéder au rang de « science» dès sa création. Or, je prendrai comme point de départ cette affirmation de P. Bourdieu (1976) : « la science n'a d'autre fondement que la croyance collective dans ses fondements que produit et suppose le fonctionnement même du champ scientifique» (p. 99). Le critère fondamental de validité retenu ici est donc celui de l'existence sociale d'une discipline reconnue comme une science par la communauté de ceux qui la pratiquent, par les institutions académiques, et par la société. En dehors des moments critiques de rupture épistémologique ou paradigmatique, qui engendrent de nouveaux équilibres sociaux autour de nouvelles définitions de la science,
31 cf. O'Donnell, 1979. Il est probant à cet égard de noter que les coupures que Boring opère sur le « manifeste du behaviorisme » de Watson tendent à gommer les nombreuses références de l'auteur à l'aspect pratique et opérationnel de sa théorie. 29

l'activité scientifique routinière s'identifie à l'ensemble des pratiques d'une c9mmunauté unie par des consensus théoriques et méthodologiques et par une vision commune du monde, comme nous l'apprend Kuhn (1972). Il est possible de décrire toute discipline en fonction, d'une part, de. la reconnaissance sociale, interne et/ou externe, de la validité de ses concepts "et, d'autre part, des processus de leur légitimation. Ces notions doivent ellesmêmes être envisagées sous l'angle de l'autonomie disciplinaire. Tout champ scientifique se situe entre deux pôles extrêmes du point de vue de la régulation de ses concepts, « deux limites représentées d'une part par le champ religieùx (ou le champ de la production littéraire) dans lequel la vérité officielle n'est autre chose que l'imposition légitime (c'est-à-dire arbitraire et méconnue comme telle) d'un arbitraire culturel exprimant l'intérêt scientifique des dominants - dans le champ et hors du champ - et d'autre part par un champ scientifique d'où tout élément d'arbitraire serait banni et dont les mécanismes sociaux réaliseraient l'imposition nécessaire des normes universelles de la raison» (P. Bourdieu, op. cit., p. 100). L'autonomie du champ est un autre élément fondamental de sa caractérisation. Celle d'une science humaine en cours de constitution ne peut être que faible. Tant l'élaboration conceptuelle que la légitimitation doivent s'opérer en se tournant vers l'extérieur du champ disciplinaire, en direction d'autres sciences, du public, des demandeurs potentiels. Rompant avec la vision angélique d'une science désincarnée, mon objectif ici est de resituer l'émergence de la psychologie dans un contexte social à déterminations multiples. Comme pour toute discipline, elle ne se déroule pas dans une ambiance sereine: c'est une conquête d'arrache-pied dans un climat conflictuel où de nombreux coups et subterfuges sont permis, chacun essayant d'imposer la définition de la science la plus conforme à ses intérêts spécifiques et de lutter pour s'arroger le monopole de la compétence. Dans le cadre de la conquête de son territoire, la psychologie américaine disposait d'un atout dont elle a su tirer le meilleur profit. La philosophie ne constituait pas alors pour elle un adversaire de taille. Prisonnière du carcan 30

de la théologie, dénigrée pour son inutilité, assoupie dans sa routine, elle ne pouvait accéder au rang des nouvelles disciplines d'expertise qui se multipliaient au sein de l'université.. A une époque qui se voulait celle du progrès (progressive era), les disciplines et leurs mises en pratique, les professions, se mettaient au service d'une société régie par la rationalité scientifique, plus efficace, mais aussi sans cesse menacée par le chaos du désordre et de la destructuration.. Pour la psychologie, cette efficience se traduisait par les potentialités d'une gestion psychique s'exerçant à deux niveaux fondamentaux: celui, concret et immédiat, de l'organisation du travail, donc du système d'enseignement, et celui, à plus long tenne, de la qualité des hommes et de leur psychisme, afin d'améliorer l'avenir de l'humanité même. Cette discipline se détenninait donc, dans l'urgence, par rapport au monde du travail, de l'organisation industrielle et bureaucratique de la société, et par rapport à l'humanité, à la nature tout entière, voire à l'œuvre divine. La compréhension de l'émergence de la discipline et de la profession de psychologue procède de déterminations multiples enchevêtrées sur trois plans: celui de la production intellectuelle et de la reproduction du savoir; celui de la délimitation et de la mise en place de pratiques d'application; celui, enfin, de l'institutionnalisation. Ce dernier influe sur les deux autres: il a trait à la fois à l'insertion dans l'université, à l'organisation de celle-ci et à la réglementation de la pratique. Ces déterminations doivent être situées par rapport à deux sources de transformation de la discipline: de grands facteurs d'évolution, qui caractérisent à la fois l'univers social global et le champ de l'ensemble des sciences, et l'action d'acteurs sociaux qui amplifient ou infléchissent ce développement. En dépit de la globalité de ce champ de déterminations et de l'interaction de ces facteurs, il est nécessaire de présenter dans des chapitres séparés, d'une part, les aspects théoriques et académiques, d'autre part, les pratiqu.es d'application, tout en mettant l'accent sur les tensions et contradictions qui les traversent simultanément. Tels sont les thèmes des chapitres centraux de ce livre. Cette description s'appuiera sur le recours à un cadre théorique plus général, celui de la professionnalisation, présenté dans le premier 31

chapitre. Il fournit la trame de ce livre, la grille de lecture qui fonde la sélection des éléments retenus pour l'analyse. Les antécédents de 'la discipline, c'est-à-dire les théories et les pratiques liées à la phrénologie qui ont préparé le terrain de l'essor de la psychologie dès le milieu du dix-neuvième siècle, sont présentés dans le deuxième chapitre. Quant au dernier. chapitre, traitant de .l'émergence du comportementalisme, il permet d'opérer une synthèse entre les deux champs de la théorie et de la pratique, en même temps qu'il en illustre l'impasse. Il rassemble les éléments présents dans les chapitres précédents et met en lumière autant les éléments institutionnels que la passion de l'action individuelle dans le champ scientifique.

32

Chapitre I PROFESSIONS ET PROFESSIONNALISA TION

Dans les sociétés qui fonctionnent en droit sur un principe fondamental d'égalité, certaines catégories de travailleurs jouissent de privilèges particuliers. En effet, d'entrée de jeu, la valeur sur le marché du travail de ceux qui exercent une profession spécialisée, des professionnels 1, n'est pas déterminée selon les critères d'évaluation des autres travailleurs. Ces privilèges ne leur sont pas attribués du seul fait de leur qualification, ils sont le résultat de leur propre action par laquelle ils s'efforcent de conquérir, d'étendre et de légitimer leur champ de pratiques et d'investigation. Dans leur action, ils tirent profit d'une conjoncture favorable: la transformation du marché du travail lui-même, qui sépare et creuse l'écart entre production et encadrement. Pour comprendre l'enjeu que constituait le fait, pour la psychologie naissante, comme pour toute autre discipline, d'être identifiée et de fonctionner comme une profession, il est nécessaire de cerner l'importance du professionnalisme aux Etats-Unis. Cette tâche ne peut être menée à bien sans la mise en évidence des conditions de son émergence, à travers la création d'une institution universitaire novatrice, qui dote les professions des fondements de leur crédit.

1 Par « profession» et « professionnel », je désignerai, en restant proche du sens anglo-américain qui n'a pas d'équivalent en français, une activité spécifique, prestigieuse, libérale ou salariée, exercée par une élite du fait d'une longue formation universitaire. Une première présentation de la sociologie des professions au public français se trouve dans Chapoulie (1973). 33

De profonds

bouleversements

.

« Une société qui s'industrialise est une société qui se professionnalise » (Goode, 1960, p. 102). L'accélération de l'industrialisation est un des traits marquants du tournant du siècle. Cette transformation s'accompagne d'autres

bouleversements qui modifient radicalement la physionomie
de la société américaine après la fin de la guerre de Sécession, en 1865. Les premiers immigrants s'étaient fait une place dans une terre vierge - ou presque - aux étendues illimitées, aux richesses inépuisables, une véritable « terre promise» qu'ils s'étaient employés à exploiter en faisant du travail, de la persévérance et de la probité des valeurs cardinales. Ainsi s'était fondée une société d'exploitants agricoles et de petits entrepreneurs. Puis le temps est venu où l'expansion rurale rencontrait sa limite, et où la grande industrie se. constituait, sur la base de ressources naturelles importantes et de ressources humaines en constant renouvellement grâce à l'immigration. La fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième ~iècle sont marqués par une période de créativité technologique sans précédent, par la mise en place accélérée d'unè industrie, d'une production et d'une consommation de masse, par une urbanisation rapide, par l'ouverture des marchés du travail et de la consommation, par le développement de grandes organisations bureaucratiques et d'un système d'éducation populaire. Il n'est pas question ici de retracer l'histoire de cette transformation 2. Néanmoins, quelques chiffres permettront d'en faire sentir l'ampleur. Globalement, la richesse de la nation américaine connaît une forte accélération dans le dernier tiers du dix-neuvième siècle. Le produit national brut progresse de près de 63% entre 1869 et 1903. La proportion d'Américains vivant dans des villes de plus de 2500 habitants est de 15% en 1850. Elle atteint 46% en 1910. Le nombre d'immigrants dans le nouveau monde croît tous les ans: ils sont 250 000 en 1865, 800 000 en 1882, 1 000 000 en 1905. En 1907, année-record, 1 285 000 personnes débarquent aux Etats-Unis. Cet afflux n'évolue pas seulement en quantité, il change aussi de nature. Jusqu'en 1880 environ, ces immigrants sont principalement issus de l'Europe
2 Cf., entre autres, R. Hofstadter (1955), d'où sont issues les données chiffrées qui suivent dans ce paragraphe. 34

du Nord: Royaume-Uni, Irlande, Allemagne, Hollande, Scandinavie. A partir de 1886, ils viennent surtout d'Europe centrale et méridionale: Hongrie, Roumanie, Italie, Grèce, Turquie, Pologne, Russie. En 1910, 13 345 000 habitants des Etats-Unis, soit 1/7ème de la population totale, sont nés à l'étranger. L'augmentation de la production est simultanée à la prolétarisation des travailleurs de l'industrie, par la dévalorisation des tâches productives au profit des tâches de surveillance, d'encadrement et d'organisation du travail, prise~ en charge par une « nouvelle» classe moyenne. Cela n'est pas surprenant. Le même mouvement se manifeste dans tous les pays en voie d'industrialisation. Il se traduit par une exploitation sauvage de la main-d'œuvre ouvrière dans un climat de libéralisme convaincu. Des cycles de crise, où le marché de l'emploi se resserre, succèdent à des périodes d'abondance de travail. Néanmoins, aux Etats-Unis, à la fin du dix-neuvième siècle, du fait du taux important d'inactivité trois millions de chômeurs en 1870 - et du réservoir inépuisable de main-d'oeuvre docile que constituent les immigrants, la condition ouvrière est particulièrement âpre. La peinture que fait le romancier Upton Sinclair en 1906 dans The Jungle des conditions de travail dans les abattoirs de Chicago est noire au point qu'on ne discerne plus si ce sont les animaux de boucherie ou les ouvriers qui se font happer par les machines, voire par le système.
La naissance des universités

Simultanément, on assiste à une croissance importante de la classe moyenne, issue des exploitants agricoles et des entrepreneurs libres, pionniers de l'Amérique, qui ne peut plus étendre son champ d'activité en secteur rural. Les universités nouvelles fondent et multiplient les enseignements spécialisés qui donnent à cette classe la possibilité de faire preuve de son « utilité », ~aître-mot de la mission de l'enseignement supérieur. L'ancrage rural des universités préside en partie à leurs conditions d'existence. Une loi de 1862, le Morrill act, subordonne l'attribution d'une aide financière de l'Etat fédéral à la présence d'un département

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