L'invention et les usages des sciences sociales

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La connaissance des sciences sociales est le fondement principal de la compétence et de l'autorité de ceux qui élaborent les politiques et conduisent les actions publiques ou privées. Aussi les uns et les autres attendent-ils des sociologues qu'ils leur disent la "vérité sociale" pour légitimer leurs positions vis-à-vis des citoyens. Le citoyen, tout en exigeant l'efficacité pratique, voudrait être dirigé avec sa participation librement consentie et conformément à ses valeurs. Peut-on élaborer un discours sociologique qui rapprochent les citoyens de leurs dirigeants grâce à une compréhension plus exhaustive du réel?
Publié le : lundi 1 décembre 2003
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EAN13 : 9782296341166
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L'invention et les usages des sciences sociales
Technocrate ou Citoyen

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Déjà parus

Don1inique WISLER, Marco TACKENBERG, Des pavés, des
matraques et des caméras, 2003.

Olivier MERIAUX, La

décentralisation de

la formation

professionnelle,2003. Cédric FRETIGNE, Les vendeurs de la presse SDF, 2003. Jacqueline COUTRAS, Les peurs urbaines et l'autre sexe, 2003. Jean-Paul FILIOD, Le désordre domestique, 2003. Alphonse d'HOUTAUD, A la recherche de l'image sociale de la
santé, 2003.

Bernard DIMET, Informatique: son introduction dans l'enseignement obligatoire. 1980-1997,2003. Claude DURAND et Alain PICHON (dir.), La puissance des normes, 2003. Jean-Marc SAURET, Des postiers et des centres de tri, un management complexe, 2003. Zihong PU, Politesse en situation de communication sino-française,

2003. Olivier MAZADE, Reconversion des salariés et plans sociaux, 2003. Pierre-Noël DENIEUIL, Développement des territoires, politiques de l'emploi, etformation, 2003. Antigone MOUCHTOURlS, Sociologie du public dans le champ culturel et artistique, 2003. Antoine DELESTRE et Gilbert VINCENT, Les chemins de la solidarité, 2003.

Richard H. BROWN

L'invention et les usages des sciences sociales
Technocrate ou Citoyen

Traduit de l'américain par Daniel J. Mailliard

Préface pour l'édition en français de Daniel J. Mailliard

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bav~ 37 10214 Torino ITALIE

FRANCE

Titre original
Social science as Civic Discourse
Essays on the Invention, Legitimation, and Uses a/Social Theory

The University of Chicago Press, Chicago
@ 1989

The University

of Chicago Press

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5442-2

Pour mon fils RAMIRO BROWN BABEL Puisse-t-il faire régner l'harmonie dans les dissonances de ses diverses cultures

DU MÊME AUTEUR
Clefs pour une poétique de la sociologie, essai, 1989, Actes SUD

pour la traduction.en.français
par Daniel
J.

Préface

Mailliard

des banques

Il Y a quelques

jours le président d'une des plus .granfrançaises déclarait au cours d'un entretien

sur la réforme de l'enseignement en France: «Dans nos u-niversités, on devrait enseigner l'Économie comme la Physique et non pas comme une alternative au marxisme ». En d'autres termes: « Il faut enseigner l'économie conune une science exacte et non comme u.ne -opinion contestable». Cette remarque traduit une sorte d'agacement de la part de quelqu'un qui voudrait que l'on transmît des connaissances mais- qui constate que l'on diffuse ce qu'il considère conune de la propagande déguisée. Mais cette reconunandation fait aussi écho à la revendication déjà ancienne d' autres disciplines dites sociales comme la sociologie, la psychologie et l'histoire qui réclament toutes le statut enviable d'une science aussi authentique, aussi solide, aussi certaine, en un mot aussi « vraie» que la physique. Toutes ces disciplines s'estiment capables d'énoncer des lois aussi universelles dans le temps et dans l'espace que celle de la gravitation universelle. Il est sûr qu'une science qui serait comparable à cette science physi-

R.H. BROWN TECNOCRATE OU CITOYEN

que qui a permis à des hommes d'aller marcher sour la lune, et surtout d'en revenir, ne peut que constituer une ambition de rêve. Il y aurait bien une autre manière d'interpréter le sou-'hait de notre président. Puisque Karl Marx a prétendu avoir réalisé un travail scientifique indiscutable, l'économie marxiste pourrait aussi être vue comme un système qui s'appuierait sur d'autres postulats fondateurs que le système capitaliste, tout comme la géométrie euclidienne repose sur des postulats de base différents de ceux qui fondent les géométries non euclidiennes de Riemann ou de Lobatchevski. Mais toutes ces sciences sociales peuvent-elle vraiment être considérées comme assimilables à une science comme la physique? Qu'en est ~ilen particulier de la sociologie qui tient aujourd'hui une place d'importance majeure dans nos sociétés occidentales modernes. On attend de la sociologie en tant que science qu'elle dise ce qu'est la «vérité sociale ». Elle doit donc être en mesure d'établir, comme le

disait Montesquieu, « les rapports nécessaires qui dérivent
de la nature des choses»? Peut~elle énoncer des lois qui s'imposeraient donc partout dans le monde et dont on constaterait la véracité dans le temps grâce à la science historique? Il ne faudrait pas s'imaginer que les réponses à ces questions ne soient que des bavardages de philosophes, car elles ont des implications dans notre vie de tous les jours. Que ce soient les responsables politiques ou ceux des grandes organisations formelles, entreprises ou administrations publiques, tous font plus ou moins appel aux sociologues pour solliciter leur aide parce qu'ils ont besoin

II

Préface

dl

eux pour connaître et comprendre le fonctionnement

des grands groupes humains afin de mieux les diriger et de les rendre économiquement et matériellement plus efficaces. La connaissance des sciences sociales est le fonde.;.c ment principal de la compétence de ceux qui élaborent les politiques publiques et celle des grands ensembles sociaux. De plus, les sciences sociales servent à légitimer ces politiques en les situant au cœur même du mythe dominant de nos sociétés occidentales depuis le Lumières, celui du Progrès obtenu grâce à la Raison par la maîtrise de la Nature, nature sociale et nature humaine comprises. Il est bien clair que, si certains experts ont une connaissanee des -rapports néc€ssaires -q.ui -dérivent d€ la nature des choses, le simple citoyen, le simple «honnête homme» ou le simple travailleur n'ont rien d'autre à faire que. de' s'incliner devant ce qu'ils énoncent conune étant la vérité. Que deviennent alors les valeurs morales et la dignité humaine? Que devient notre liberté? Qu' avonsnous à faire .dorénavant .de la .démocratie ou d'une .vie politique quelconque? Qu'ont à faire les travailleurs de la participation aux décisions de leur entreprise? Le travailleur doit.,.il se soumettre au supposé expert? Le citoyen doit-il définitivement s' effacer devant le savant comme le proposaient Platon et Saint-Simon? Tel est le thème très général des réflexions que nous soumet Richard H. Brown, professeur de sociologie à J'université de Maryland, dans son livre Social Science as Civic Discourse, traduit ci-après sous le titre «Technocrate et Citoyen ». Avec ce livre, Richard Harvey Brown couronne en quelque sorte ses recherches sur la philosophie des sciences sociales et sur la théorie de la rhétorique.

III

R.H.

BROWN

TeCNOCRATE

ou

CfTOYEN

Dans deux livres antérieurs

A Poetic for Sociology, traduit
«

en français sous le titre de

Clefs pour une Poétique de la

Sociologie », et Sociology as Text, non traduit en français, il a argumenté en faveur d'une logique de la découverte et des explications sociales en montrant que la science et l'art, mais aussi l'objectif et le subjectif, dérivent tous deux -d'un mode de pensée métaphorique. Il a appliqu€ cette logique aux représentations de la Société comprise comme un récit qui rend intelligible la signification des acteurs humains dans, leurs aspirations. morales. Ce-nouveau livre, «Technocrate et Citoyen », est une critique philosophique des théories de la science sociale et une critique théorique -d-es politiqu~. Ri-chard Brown propose ,de ,réorienter le langage et les missions des sciences sociales pour qu'elles servent à comprendre les pratiques humaines du citoyen. Richard Brown a pour objectif suprême le discours, la vie politique et la participation du citoyen au bien commun. Mais, <:omme ill'{)bserve, les travaux les plus nombreux et les plus féconds, ceux qui ont obtenu les moyens financiers les plus importants, relèvent de la sociologie des grandes organisations publiques ou privées, grandes administrations ou services publiques, grandes institutions comme les hôpitaux, l'armée ou la magistrature, mais aussi grandes entreprises industrielles et commerciales. Aussi est-ce sur de nombreux exemples tirés de ces organisations qu'il appuie ses thèses. C'est aussi la raison pour laquelle, en plus de son intérêt philosophique et épistémologique, son livre apporte une riche moisson de réflexions sur les grandes organisations et de méthodes pour les conduire. Si j'ai pris le risque traduire cette œuvre difficile et si j'ai répondu à sa demande de rédiger une

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Préface

préface pour cette traduction, c' est en raison du grand intérêt que j'y ai trouvé en tant que dirigeant et consultant de grandes entreprises. Je vais donc dans ces quelques lignes d'introduction parler de ce que j'ai trouvé dans cette œuvre. Richard Brown a fort bien montré dans sa préface la structure et les articulations de sa pensée, il serait donc inopportun que j'essaie de la résumer ou de la paraphraser. Je vais donc balayer rapidement les différents chapitres de ce livre, essayer de mettre en évidence les traits qui me paraissent les plus féconds pour un praticien des sciences sociales, et montrer tout ce qu'il apporte pour réorienter la communication sociale. En préambule, il faut se souvenir que les explications en sciences humaines se partagent entre deux tendances alternatives, une tendance dite «positiviste» et une tendance que l'on peut appeler « romantique ». Chacune de ces versions présente de nombreuses variantes puisque les sciences humaines sont loin de s'être constituées comme un corps de doctrines homogènes. La première tendance,

la tendance « positiviste », décrit la société comme éperonnée par la poussée du Progrès obtenu grâce à la Raison, et préconise la mise en œuvre de l'ingénierie sociale. La tendance «romantique» lui est, dans une grande mesure, opposée et préconise non pas la prise en main mais la critique et la compréhension. La première tendance alimente un management social efficace nécessaire à la vie et au progrès matériel. La seconde est un encouragement à la liberté et au respect de soi. L'ambition de ce livre est de montrer que ces deux tendances ne sont pas inconciliables, mais que chacune d'elle correspond à des problématiques différentes de la société;

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R.H. BROWN TECNOCRATE OU CITOYEN

il est non seulement possible, mais hautement de les concilier en pratique.

souhaitable

La tendance positiviste
La tendance positiviste calque ses postulats et ses méthodes de base sur ceux des sciences logico-expérimentales comme la physique. De ce fait, elle considère, qu'il faut suivre les recommandations de Durkheim et traiter les faits sociaux comme des «choses », comme des objets dont les caractéristiques sont indépendantes de celui qui les observe et indépendantes de la conscience qu'ont les acteurs de ces faits sociaux. Ceux-ci sont alors traités comme on traiterait un électron dont les propriétés sont indépendantes du physicien qui l'observe, et qui n'a conscience ni d'être un électron, ni du traitement qu'on lui fait subir, ni de la personnalité de celui qui le manipule. Dans ce chapitre Richard Brown montre comment les principes et les méthodes scientifiques, dont les fondements furent élaborés par Des~artes ~t Ba~on, ont été étendus peu à peu aux sciences de la vie, puis aux sciences sociales, souvent au mépris des postulats de base de toute démarche proprement scientifique comme celui de l'indépendance du sujet et de l'objet. Dans la mesure où la sociologie se propose de traiter faits et acteurs sociaux comme des «~hoses n, 'elle met au servic-e des pouvoirs en place un instrument matériellement efficace, mais déshumanisant. Elle fait bon marché des aspirations des hommes les plus profondes, et se montre parfaitement incapable de les satisfaire.

VI

Préface

La tendance romantique
La deuxième tendance, tendance que Brown appelle
« romantique », considère que l'intuition est un moyen de

connaissance, et prend comme fondement la perception des faits sociaux qu'en ont les acteurs sociaux et l'interprétation qu'ils en donnent, avec leur subjectivité, leurs sentiments et leurs aspirations morales. Par contre, elle ne dispose pas des moyens intellectuels nécessaires pour maîtriser le monde matériel et développer le progrès technique. Donnant plus amplement la parole au public, elle contribue à rééquilibrer les relations entre le pouvoir et les citoyens. Il est bien clair que ce qu'attend le public cf est, certes, la sécurité et le confort matériel que peut leur apporter la version positiviste, mais il revendique, avec la même intensité et parfois même avec violence les satisfactions morales qu-e pr-end en compte la version romantique. Le public considère comme nécessaire que le pouvoir prenne en charge ce qui relève de son rôle pour lui assurer sécurité et bien être; c/est-à-dire- le- bien public, mais tout en laissant aux citoyens cette marge de liberté et de contrôle politique authentique de son destin commun de citoyen, qui lui est nécessaire pour -obtenir son -épanouissement personnel et démocratique.

Le réalisme symbolique
Les tenants de l'une et l'autre tendances considèrent qu'ils détiennent chacun la «vérité », et que ces versions

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R.H. BROWN TECNOCRATE OU CITOYEN

sont antagonistes. Mais une synthèse entre les deux versions est-elle véritablement impossible? N'est-il vraiment pas possible de disposer d'un moyen de connaissance sociale qui puisse procurer en même temps l'efficacité et la dignité? Le but de ce livre est de réunir les arguments qui prouvent que, précisément, il n'en est rien. Les deux versions ont bien les mêmes objectifs, et leurs présupposés sont loin d'être incompatibles. TIne s'agit nullement de refuser cette version positiviste des sciences sociales qui permet de faire travailler les gens ensemble pour mieux tirer partie de l'univers matériel, mais de la combiner avec cette autre version des sciences sociales, la version romantique, celle qui prend en compte les aspirations proprement humaines de ceux qui vivent en société. Loin de poursuivre les polémiques stériles qui se déroulent entre les partisans de l'une et l'autre tendance, Richard Brown, reprenant les thèmes de deux de ses ouvrages précédents, adopte les problèmes du langage comme fil conducteur pour proposer une synthèse entre les deux versions, désignée par le tenne de «réalisme symbolique». Brown observe, en effet, que l'approche positiviste comme l'approche romantique présupposent toutes deux une ontologie et une épistémologie différentes, une vue différente sur la nature de la réalité, et sur la manière de la connaître. Les positivistes présument que la réalité est entièrement extérieure aux intentions humaines, qu'elle peut être connue par des méthodes logico-déductives et statistiques, et qu'elle peut être exprimée par des lois générales qui régissent les différents ordres de faits. Les romantiques, par contre, concentrent leur attention sur

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Préface

les intentions humaines et les significations considérées comme la réalité sociale fondamentale, et sur une compréhension interprétative de la condition humaine obtenue par des méthodes critiques et herméneutiques. En face de l'une et l'autre de ces approches, Richard Brown affirme que les réalités humaines, y compris les sciences sociales elles-mêmes, sont des constructions linguistiques, et que, tout comme le langage, elles ont leur grammaire et leur syntaxe, et aussi leur sémantique et leur pragmatique. En d'autres mots, la réalité sociale comporte une structure déterminante, mais aussi des possibilités largement ouvertes, de la même façon que la «parole» se situe dans le cadre du «langage».

Plan de l'ouvrage
Après avoir survolé la problématique générale du livre dans le chapitre I, Richard Brown aborde, dans le chapitre II, la première étape de sa dialectique en esquissant les grandes lignes de la version positiviste et de l'histoire de sa naissance. TImontre quels sont les fondements de sa part de légitimité. Le chapitre III expose les bases philosophiques de la version romantique des sciences sociales, et en montre les limites. Après avoir fait la critique de chacune de ces versions, il introduit la notion de «réalisme symbolique », comme moyen d'intégrer les intentions des conduites, sources de la version romantique, avec les structures matérielles, bases du positivisme. Dans cette perspective «la science est perçue comme un système de symboles, et les

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symboles sont perçus comme un moyen de transmission de l'expérience humaine». Le réalisme symbolique met donc l'accent sur le langage et la parole en tant que structure générale des symboles et médium qui donne naissance à la conscience individuelle et au système social. L'analyse du chapitre 4 de l'existentialisme de JeanPaul Sartre et du structuralisme de Oaude Lévi-Strauss permet d'imaginer un discours « qui considérerait les personnes comme des acteurs animés par une morale mais qui le ferait dans le contexte de structures sociales largement prédéterminées ». Les deux chapitres suivants, le chapitre 5 et le chapitre 6 abordent les approches principales des sciences historiques, étant donné que la recherche de la compréhension de notre passé est animée par le désir de comprendre notre présent. Il évoque les quatre métaphores principales qui servent d'armatures aux sciences historiques - la comparaison métaphorique de la société avec un organisme vivant, la comparaison avec une machine, la métaphore de la fonne, et celle du contexte - et démonte le pouvoir explicatif de chacune. Ces cinq premiers chapitres esquissent l'image du « technocrate» avec ses mérites et ses limites. Son apport est considérable sur le plan de l'efficacité dans le monde matériel, mais tout ce gâte lorsqu'il se prend pour un politique et lorsqu'illimite sa compréhension du monde à une vue positiviste et qu'il s'efforce de réaliser ce que préconisait Saint-Simon c'est-à-dire de «remplacer le gouvernement des hommes par l'administration des choses ».

x

Préface

Les deux chapitres qui suivent constituent une sorte d'application pratique du réalisme symbolique mis en œuvre pour réconcilier le citoyen avec le technocrate. Le chapitre 7 prend comme cadre de l'application pratique du réalisme symbolique le fonctionl1ement des grandes organisations formelles, telles que les entreprises industrielles et commerciales, et les grandes administrations comme les hôpitaux. Après avoir rappelé les différents sens qui ont été attribués au concept de rationalité, Richard Brown analyse les «organisations» comme des systèmes de communications - mais aussi de noncommunications - et de marchandage entre les élites en charge de leur bon fonctionnement et le personnel qui veulent faire prendre en compte ses aspirations. Enfin le chapitre 8 analyse la «réforme opposant les méthodes techno-bureaucratiques serait - et ce qu'est parfois - l'approche symbolique. À titre d'exemple, il part des classiques du pouvoir pour montrer comment tralisent tout essai de participation citoyenne on peut la réintroduire. sociale» en à ce que du réalisme instruments ceux-ci neuet comment

L'un de ces moyens le plus classique chez les élites techno-bureaucratiques est de s'assurer la maîtrise de l'ordre du jour, ou plus généralement la problématique de façon à cantonner étroitement la réforme à leurs objectifs a priori. En opérant ainsi, on escamote des pans entiers des dysfonctionnements que la réforme a précisément pour objet de corriger. Tout au contraire, il faut définir le cadre très général de ce dont on va parler et commencer par

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redéfinir la problématique naires concernés.

en commun avec tous les parte-

Un autre moyen de lever les risques de se laisser déborder par l'examen des questions qui fâchent consiste à affirmer dès le départ que l'on «sait» où se trouvent les problèmes et par conséquent les solutions. Dans ces conditions, l'élaboration d'une réforme se transforme en une pédagogie de haut en bas que consent à pratiquer l'élite techno-bureaucratique. À l'inverse, une réforme féconde s'appuie sur une pédagogie réciproque des partenaires, chacun détenant les clés d'une partie des remèdes.

Actualité du thème de l'ouvrage
Il est clair qu'à une époque où chacun gémit à propos de la disparition des repères, le thème choisi correspond à l'une des grandes préoccupations de notre époque: comment faire pour que les sciences sociales contribuent à la prospérité, mais aussi à la paix et à la participation démocratique. Pour nous rapprocher de problèmes plus modestes, ce livre montre très clairement les méfaits de la technobureaucratie, tout en n'escamotant pas les effets positifs qu'elle peut procurer si elle se tient à une place plus conforme à ses aptitudes. Ce problème est celui de l'Europe en construction, et plus particulièrement encore de la France d'aujourd'hui avec sa tradition de direction sociale centralisée et souvent despotique. Ce livre devrait intéresser ceux qui sont conscients du malaise européen contemporain et qui cherchent un discours pour les aider à le résorber.

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Préface

Au moment où je rédige ces lignes la France traverse une crise grave, reflet d'une incompréhension totale entre les dirigeants politiques ou économiques et les citoyens. On ne peut que regretter qu'ils n'aient pas pu profiter de toutes les richesses de ce livre.

L'Auteur
Richard Harvey Brown a grandi à New York City et Los Angeles. Ayant obtenu ses diplômes aux universités de Berkeley (B.A.), Columbia (M.A. en Sociologie et en Recherches sur l'Asie du Sud-Est) et enfin à l'université de San Diego (Ph.D.), il entra à l'université de Maryland comme associate professor. Après avoir enseigné à la New School for Social Research de New York et à l'université de San Diego en Californie, il a vécut, travaillé et fait des recherches dans de nombreux pays. Il est aujourd'hui professeur à l'université de Maryland. Ses trois ouvrages principaux: A Poetic for Sociology : Toward a Logic of Discovery for Human Sciences, Society as Text: Essays on Rhetoric, Reason and Reality et Social Science

as Civic Discourse: Essays on Invention, Uses and Legitimation of Social Theory ont été publiés par des Universités
prestigieuses comme Cambridge, Chicago et Yale. Il a eu l'occasion d'être invité de nombreuses fois à faire des conférences à l'étranger ou d'être consulté comme expert auprès d'une large panoplie d'organisations publiques ou privées américaines ou étrangères. Sa carrière a été inspirée par deux thèmes intellectuels principaux. L'un d'eux porte sur les relations entre le pouvoir, la connaissance et le discours «citoyen». Le second

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R.H. BROWN TECNOCRATE OU CITOYEN

se rapporte à l'histoire comparée des origines de la modernité, aux caractéristiques de la post modernité et à la diffusion de celle-ci dans une perspective globale. Tel est aussi le champ de son enseignement à l'université de Maryland. Il a été conduit à coordonner les programmes d'études supérieures de cette université dans les domaines de la théorie et des études comparatives de sociologiques. L'étendue de la culture de Richard Brown est remarquable et en particulier sa connaissance des auteurs et des sociologues d'Europe. Comme le remarque Kenneth Burke dans son ouvrage Permanance and Change: « Ce qu'écrit Brown se situe entre la philosophie et l'action sociale [...] Son travail est impressionnant par l'étendue de son registre et son caractère exhaustif [...] Quelle ava-

lanche, quelle fournaise qui brûle de l'intérieur. » A Poetic for Sociology a été traduit en français sous le titre de « Clefs pour une Poétique de la Sociologie », livre
dont Georges Ballandier a rendu compte dans un article du « Monde» de septembre 1989 en ces termes: «Cette exploration effectuée par Brown se révèle d'une grande fécondité ;[...] elle fait de son livre un outil indispensable, en même temps qu'une preuve de regain sociologique ». 16 juin 2003

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Préface

À l'aide de quelles idées la société pourrait-elle entreprendre son propre affranchissement? C'est ce que les sciences sociales pourraient se proposer d'élaborer. Au vingtième siècle, la sociologie, l'histoire et les disciplines voisines sont devenues les langages dominants par l'intennédiaire desquels les peuples se décrivent et justifient leur existence et leurs actions. Toutefois, dans une très grande mesure, le discours des sciences sociales est positiviste devenant ainsi un instrument aux mains des technocrates, mais ignorant la signification des relations entre les personnes. TIne possède pas les catégories grâce auxquelles les actions morales pourraient s'articuler avec la vie publique. Les sciences sociales fournissent un langage qui convient à nos Bureaucraties et à nos Marchés, mais elles sont largement déficientes en tant que discours lié aux valeurs morales et aux obligations politiques. À l'inverse, un discours romantique et humaniste prend en compte les sentiments subjectifs et les obligations spiri-

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BROWN

TECHNOCRATE

OU CITOYEN

tuelles, mais alors, semble-t-il, il n'intègre plus les connaissances nécessaires pour guider pratiquement États et Marchés. Notre tâche, à nous sociologues, ne consiste pas à rejeter le positivisme des sciences sociales convel1tionnelles en faveur dJune alternative romantique. Nous devons plutôt faire la critique, et du positivisme et du romantisme, pour les combiner en un langage public plus synthétique qui prendrait en considération l'efficacité des systèmes, mais aussi les valeurs spirituelles. De ce fait, ce langage permettrait aux gens d' agir comme des citoyens responsables qui influencent les organisations politiques qui les concernent. Ce serait un langage de citoyen qui participe effectivement à la vie des diverses communautés auxquelles il appartient et qui apporte son concours matériel et spirituel pour satisfaire les attentes légitimes de bien-être matériel de la collectivité et aux aspirations spirituelles et morales des personnes. Tels sont l'esprit et la n1Îssion de ce livre. Il tente de réorienter le langage et par conséquent la pratique des sciences sociales de telle sorte qu'elles puissent devenir un

organe de renforcement du pouvoir des

«

citoye11s Ce ».

travail fait partie d'une ambition plus vaste à laquelle se sont attachés de nombreux penseurs de notre époque, celle de transfonner les sciences sociales en un discours pleinement démocratique au niveau des citoyens. L'une des tâches préliminaires pour atteindre cet objectif, le démantèlement méthodique du positivisme, ne tient plus qu'une place mineure depuis maintenant plus d'une géné-

2

PR~FACE

ration, et il ne reste plus que peu de disciples de A. J. Ayer. Ceux des sociologues qui ne s'intéressent que de loin aux problèmes de conscience ont certes entendu parler de Popper et de Kuhn, et veulent bien reconnaître une certaine pertinence à leurs méthodes et à leurs résultats, mais, pour pouvoir réaliser leurs travaux et résoudre leurs problènles, la plupart d'entre eux s'abstiennent de réfléchir à ces questions; jusqu'à un certain point, c'est aussi bien. Une orientation étroiten1ent technique de la recherche convient en effet souvent pour résoudre des problèmes purement techniques, et des résultats même limités peuvent parfois être utilisables pour des problèmes sociaux ou intellectuels plus vastes. L'i11convénient, cependant, c'est que le langage technique utilisé pour la résolution de ces problèmes techniques s'est infiltré dans presque tous les domaines de la vie publique, et ne laisse plus guère de place à un discours de morale civique fondé sur la raison. Aussi en arrivons-nous à ne disposer dans la vie publique que, soit des analyses des experts, soit des exhortations moralisantes des politiciens, et non pas d'un méta-discours qui ferait la critique des Ul1es et des autres de façon à leur faire dépasser leurs infirmités. Ell même temps, cependatlt, la partialité des sciences sociales et leur dépendance vis-à vis d'intérêts particuliers qui affaiblissent leur revendication d'atteindre une vérité objective, peuvent aussi participer à libérer le discours des sciences sociales pour le transformer en un langage utilisable pour l'action civique humaine. C'est pourquoi critiquer une attitude étroitement scielltifique ou un humanisme moralisateur, n'est pas une attitude de rejet, mais le préalable à un effort pour les transfonner.

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OU CITOYEN

Comment pourrait s'articuler l'argumentation d'un tel projet? Une première étape consisterait à trouver un langage qui subsumerait dans un méta-discours comn1un les formes de la pensée sociale orientées vers l'objet et de celle qui est orientée vers les acteurs. Dans la plupart des cas, les sciences sociales se décalquent sur la physique ou sur la biologie, en s'abstenant d'utiliser les activités humaines comme variables explicatives, et en se justifiant en tenues d'épistén1ologie positiviste. Par contre, si l'investigation sociale humaniste semble plus véridique au regard de l'expérience vécue, elle apparaît comme opérant dans le domaine de l'intuition, et comme étant une sorte d'interprétation artistique plutôt que comn1e une vérité scientifi-

que. Mon ouvrage précédent A poetic sociology: Toward a for
Logic of Discovery for Human Sciences (Une poétique pour la sociologie: vers une logique de la découverte en sciences humaines) - [1989 (1977)] - propose les termes d'« esthétique cognitive» et de « réalisme synlbolique » à titre de terminologie pour reformuler de façon critique et opposer dialectiquement les traditions des sciences sociales positivistes aux traditions romantiques. En utilisant la perspective du réalisme symbolique, certaines procédures peuvent se justifier en tant que moyens rigoureux de connaissance, de même que la science positive elle-même peut être vue comme une procédure parfaiten1ent interprétative. Une deuxième étape de la transformation des sciences sociales en discours civique serait de développer de nouvelles métaphores et de nouvelles méthodes dans les sciel1ces sociales, comprises alors con1me une pratique poétique et rhétorique. Ul1e métaphore de ce type est élaborée dans mon ouvrage Society as Text: Essays on Reason,

4

PRéFACE

Rhetoricand Reality (La société considérée comme un récit: Essai sur la raison, la rhétorique et la réalité) [1987]. Tout en restant sensible aux mécanismes des structures causales, un discours civique humaniste doit accorder le rôle principal aux acteurs humains dans la formation de la réalité sociale. Mais si la société est un texte écrit par les hommes et les femmes, il peut non seulement être « observé ), mais aussi « déchiffré » par les sociologues.Comment cela peut-il être fait valablement, et quelles relations auront les

différentes lectures scientifiques de la société avec les
autres formes d'actions politiques et morales? Ces questiOl1s,soulevées dans Society as Text, SOl1texplorées plus complètement ici grâce à plusieurs démarches qui mettent en œuvre des arguments nouveaux. Tout d'abord, je montre comment le comportement positiviste embrasse l'épistémologie, la théorie sociale et la pratique sociale d'une manière qui dessaisit le citoyen ordinaire de son pouvoir sous des prétextes d'efficacité et de compétence. Ensuite, j'évalue d'une manière critique l'alternative romantique et anti-positiviste pour mettre en relief qu'elle partage avec le positivisme de nombreuses caractéristiques : fondamentalisme, conscience critique inadéquate et incapacité à décrire une pratique civique humaine. Le réalisnle symbolique esquissé dans A poetic for sociology et développé dans Society as Text est à nouveau invoqué comme vocabulaire pour évaluer la validité de sa revendication à la compétitivité et de ses objectifs de méthode de recherche, tout au moins dans la mesure où ils recouvrent le champ des affaires et des débats civiques. Dans quelle mesure ce vocabulaire peut-il nous aider à repenser notre compréhension et notre pratique des sciences sociales dans leur relation avec la société et l'histoire?

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OU CITOYEN

Poursuivant cette démarche rhétorique, j'aborde cette question en examinant la phénoménologie existentialiste et le structuralisn1e français, exemples de discours centrés respectivement sur l'agent et sur l'objet, pour suggérer comment ils pourraient être fusionnés dialectiquement de façon à procurer une compréhension plus humaine et plus riche des structures personnelles et sociales. Je montre ensuite que toutes les représentations historiques sont des formes de représentation linguistique, c'està-dire que les modes de représentation de notre passé (et, partant, de nous-mêmes) utilisent quatre métaphores de base qui correspondent aux quatre figures principales de la rhétorique linguistique. Ainsi, je montre que l'expérience humaine obtient son statut de réalité historique par le truchement de différentes formes de représentations symboliques. Si l'on en fait complètement le tour, cette manière nouvelle de comprendre les sciences sociales et historiques offre une ouverture rhétorique critique qui débouche sur un discours civique humanisé. C'est ce que j'essaie de démontrer à la phase finale de l'argumentation en refonnulant dans les termes du réalisme symbolique

deux domaines courants de la vie publique:
tement des organisations formelles» sociale» .

«

le compor-

et la « réforme

Le développement logique ci-dessus peut être considéré comme une présentation de cet ouvrage. Je commence au chapitre I par un survol de la problématique générale selon les axes présentés ci-avant. Le chapitre II aborde la première étape de ma dialectique, en esquissant les grandes lignes du positivisme au niveau des métaphysiques, de la théorie sociale et du pilo-

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PRI::FACE

tage social. Je montre que les métaphysiques positivistes - ontologie et épistémologie - légitiment une grande partie de la théorie sociale, qui, à son tour, légitime le management, l'expertise, les réformes sociales intentionnelles et les autres fonnes de gestion de la société. Le positivisme traditionnel a été contesté, non seulement, de l'intérieur, par des mouvements de réforme, mais aussi de }'extérieur, par un mouvement romantique opposé. Au chapitre III, je passe en revue les bases philosophiques de ces contre-mouvements, inspirés par le pragmatisme, l'herméneutique, la phénoménologie existentielle et, tout spécialement, par la philosophie du langage courant. Les théories des conduites interprétées par le langage vont à l'opposé du positivisme et remplacent les faits bruts, sur lesquels se fondent les positivistes, par les « significations » de base. Je montre que, en se focalisant presque exclusivement sur les interprétations des actions intentiolmelles des acteurs, de tels discours ne peuvent guère apporter plus qu'une redescription complice des versions que donnent ceux-ci de leur propre conduite et de leurs dispositions personnelles. Ce qu'on omet, ce faisant, ciest la prise en compte des carences des structures du système social en tant que totalité, ou des malentendus et des prises de conscience errOllées de ses membres. Aussi a-t-on besoin de disposer d'une méthode qui fournisse les descriptions des intentions des conduites avec une analyse des structures et de leurs insuffisances. Quelle serait la légitimation philosophique d'une telle méthode? Dans quel contexte pourrait-on arbitrer avec une sécurité plus grande le débat entre l'idéalisme ronlantique des prises de conscience et le réalisme scientifique des structures? Je prétends qu'une telle garantie serait

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R..H. BROWN TECHNOCRATE OU CITOYEN

donnée

par le

«

réalisme symbolique

». Dans cette pers-

pective, la science est perçue comme un système de symboles, et les symboles sont perçus comme un moyen de communication de l'expérience humaine. De ce point de vue, les symboles constituent l'expérience de la réalité, en ce sens qu'ils la rendent communicable et, de là, capable d'une validation entre les sujets. Le réalisme symbolique met l'accent sur le langage et la parole el1tant que structures et utilisations universelles des syn1boles. Pour les réalistes symboliques, le discours est le médium grâce auquel prennent naissance la conscience individuelle et le système social. Cet argument se prolonge par le chapitre ~ dans lequel je me centre sur les œuvres de Jean-Paul Sartre et de Claude Lévi-Strauss, en m'efforçant de fusionner les formes de description positivistes et romantiques. Je mfinscris en faveur d'une relation dialectique entre le mouven1ent et l' ordref ou, dans le cas présent, entre l'existentialisme et le structuralisme. Je suggère que cette dialectique procurerait un discours qui considérerait les personnes comme des acteurs animés par une morale, mais qui le ferait dans le contexte de structures sociales largement prédétenninées. En réunissant ainsi structure et action, ce discours nous inviterait à ne pas simplement parler de micro-procédures et de macro-structures, mais de vrais citoyens qui prendraient en main leurs lignes d/actioll. Cet argument se développe dans le chapitre V dans lequel j'illustre plus précisément comment le réalisme symbolique pourrait élargir notre compréhension de nous-mêmes en tant que penseurs sociaux. Pour cela je développe les thèmes de mes ouvrages précédents sur la

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PReFACE

métaphore et la conscience historique [Brown 1989 (1977) i 1987]. Je montre que les deux approches principales des sciences historiques, l'évolutionisme fonctionnaliste et l'empirisme expérimental, tiennent leur pouvoir explicatif du développement de deux métaphores différentes, celle d'un organisme vivant et celle de la machine. Partant des réflexions biologiques d'Aristote, les organicistes conçoivent le changement comme une évolution lente, continue et téléologique, un mouvement continu de la Société dans un Temps homogène. À l'opposé, dans l'esprit de Newton et de Hobbes, les mécanistes considèrent que les changements se produisent à la faveur d'évé11ements discrets qui se répercutent sur d'autres événements discrets confonnément aux lois générales de la causalité. Chaque école considère ses propres formulations comme la description littérale du passé, et chacune accuse l'autre d'erreur. Cependant, considérée dans la perspective du réalisme symbolique, chaque approche est, à la fois, métaphorique et véridique. Chacune est fondée sur un langage, et chacune garantit sa prétention à la vérité par S011respect des règles de sa propre pratique linguistique. Poésie et connaissance se rejoignent dalls le logos; la créativité et le savoir naissent du langage. Cette discussion se poursuit dans le chapitre VI, dans lequel je discute de deux autres métaphores de base de la représentation historique, le contexte et la fonne, telles qu'elles sont développées dans deux approches supplémentaires de la science historique, le structuralisme français et la phénoménologie existentielle. Cette discussion est construite en s'appuyant sur le chapitre antérieur qui est consacré à Jean-Paul Sartre et à Claude Lévi-Strauss, mais elle est alors placée dans la perspective générale du

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réalisme symbolique et centrée sur les disciplines spécifiques à la science historique. Je montre que le projet structuraliste, tel qu'il est exprimé dans l'œuvre de Louis
Althuser et dans 1'« Histoire des Mentalités
»)

de l'École

des Annales, est élaboré à partir de la métaphore de base du contexte. De même je développe une phénoménologie sociale fondée sur la métaphore de la forme qui procure une méthode pour décoder l'authenticité de la praxis des historiens et celle des acteurs de l'Histoire, passée et présente. Dans une section terminale, je reviens au modèle linguistique du chapitre précédent et je compare les quatre racines métaphoriques des sciences historiques - organicisme, mécanique, contexte et fonne - aux quatre grandes figures de la rhétorique: synecdoque, métonymie, métaphore et paradoxe. J'en conclus que le déploiement de l'une ou l'autre de ces métaphores, ou de ces figures de rhétorique ne peut être éliminé dans aucune représentation linguistique de la réalité, et que les dimensions scientifiques et positives d'une part, artistiques et créatives d'autre part, ne sont opposées que par la confusion et la mauvaise foi. Si cette conception réaliste symbolique de ce que nous faisons en tant que théoriciens sociaux est acceptée, en quoi cela pourrait-il changer nos façons de concevoir des théories? Ma réponse est qu'on doit comprendre que toute activité humaine, y compris }'élaboration de théories, est un comportement de communication qui invite à un discours sur les processus sociaux, un discours plus universel, dialectique et intégrateur. Cela est montré au chapitre VII qui est centré sur la théorie de la Bureaucratie et des organisations fonnelles, le domaine peut-être le plus riche en généralisations empiriquement fondées. En

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PRÉFACE

concevant les organisations comme un comportement de communication, je recherche comment celles-ci sont engendrées et contraintes par la grammaire de la structure sociale au sens largeset comment à leur tour elles se constituent et restent constituées par des actes de paroles qui fonctionllent à l'il1térieur d'elles-mêmes. Pour développer cette thèse, je discute d'abord les orientations de base de Marx, de Weber et de Durkheim telles qu'elles ont inspiré les théories contemporaines sur les organisations. J'évoque ensuite les travaux de Harold Garfinkel et d'autres pour démystifier la mystique weberienne de la rationalité orgéUlisationnelle en montrant que la ratio11alité est ellemême une construction sociale symbolique. Je reformule aussi les concepts de travail et d'idéologie de Marx pour me référer à la construction de la structure sociale et des formes de conscience à partir des inter-réactions du quotidien. Fillalement après avoir « marxisé » Garfinkel et « phénornénologisé » Marx, je fusio'nne ces deux alliages, tout d'abord ensemble, puis avec les théories néo-weberienne des organisations. n en résulte une symbolique naissante des organisations formelles qui englobe les politiques au niveau de la structure aussi bien que de la conscience spirituelle du monde de la vie.
Tout cela nous aura-t-il rapproché de notre but originel, celui d'un discours qui concourrait à la prévisibilité et au pilotage nécessaires à la gestion des systèmes, et qui, cependant, proviendrait de l'expérience humaine et de la responsabilité morale? Exprimé en des termes légèrement différents, par quelle méthode pourrait-on réaliser cette société libérée, à supposer que nous puissions envisager une société libérée au niveau de la théorie? D'une part les

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TECHNOCRATE

OU CITOYEN

possibilités de manipulations offertes par les moyens techniques pour effectuer les changements sociaux tendent à nier les fins humaines. D'autre part, en acceptant les critiques romantiques sur les réfonnes sociales intentionnelles positivistes, nous semblons nous enfermer dans une passivité contemplative. Par quelles méthodes d'autogestion de la société pourrait-on surmonter l'alternative apparente entre activisme amoral et moralisme passif. Dans le chapitre VIII, j'explore les implicatiol1s de la vision du réalisme symbolique pour les réformes sociales programmées. Une telle approche ne rejette d'emblée ni les idées positivistes, ni les idées romantiques, mais cherche à les transformer. À partir de l'œuvre de Merleau-Ponty, je discute des réformes sociales intentionnelles en tant que mode de construction de la réalité. Je modifie l'idéal positiviste des réformes par les élites en un idéal past-positiviste et postromantique de pédagogie n1utuelle. Je révise aussi le concept de perfection finale en celui d'excellence par étapes, transformation du concept de résultat par celui d'orientation de la manière de faire. De même, je décentre le concept d'élaboration des décisions intelligentes pour y inclure des cadres négociés d'intelligibilité. Enfin, je prétends que l'imagination tout comme la rationalité sont des éléments essentiels d'une approche émancipatrice vers la conduite de la société par elle-même. Je conclus par des remarques sur les relations entre la pensée sociale et l'action politique.

*

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Chapitre I
Introduction
Le discours civique et }'enfantement douloureux de la vérité sociale

Les mots, ces gardiens des significations, ne sont ni immortels, ni invulnérables. Tout comme les hommes, les mots, eux-aussi, souffrent[...]. Certains peuvent survivre, d'autres sont incurables [...] Dans la nuit, tout devient confus, il n'y a plus ni nom, ni forme. ADAMOV (1958) Si les mots ne sont pas corrects, le langage n'est plus en accord avec la vérité des choses. Si le langage n'est plus en accord avec la vérité des choses, les affaires ne peuvent plus être conduites au succès [...] Par conséquent, l'homme supérieur estime nécessaire que les mots qu'il utilise soient prononcés à bon escient. Ce qu'exige l'homme supérieur est juste en ceci que, dans ses mots, il ne puisse rien y avoir d'incorrect.
CONFUCIUS, ANALECTS

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BROWN

TeCHNOCRATE

ou

CITOYEN

y a-t'il une bOllne raison pour laquelle le théoricien en sciences sociales devrait continuer à concevoir des théories? C'est la question qu'il peut vraiment se poser lorsqu'il constate que les sciences sociales, sous leur apparence neutre à }'égard des valeurs, sont devenues une composante du pouvoir technocratique, mais que, par contre, en tant que sciences humaines, elles sont tout à fait inappropriées. Dans l'un et l'autre cas, elles n'apportent que des réponses inadéquates aux exigences idéales et politiques de notre temps. Comment ne pas être désappointé en constatant que les enfants américains de la génération qui a libéré Paris de l'occupation nazie, ces compatriotes de Madison et de Jefferson/ ont occupé le Vietnam! Comn1ent croire que les intellectuels de la CIA sortis de Harvard et de Columbia estiment tout à fait acceptables leurs recherches techniques sur des programnles de « désinformation» ! Des sociologues de conceptions plus soucieuses de l'homme ont vu leurs anciens étudiants répandre du napalm sur des villageois, ou de la drogue dans les cerveaux.. Sans doute le Goulag et Auschwitz sont-ils à notre époque les archétypes et les symboles du mal, pourtant la tromperie et la cruauté, même sous leurs formes les plus baJ.laIes, semblent être non seulement imperméables aux contraintes de la raison, mais aussi constituer en réalité des sousproduits de l'hyper-rationalisation du monde moderne, rationalisation que sert la science, mais qu'ignorent les humanités.

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Introduction

Nous, sociologues, ne pouvons plus continuer à concevoir nos théories comme si notre perception des éventualités humaines n'avait subi aucun changement fondamental, comme si l'extennination organisée de millions de gens n'avait pas altéré en profondeur notre vision. Nous ne pouvons plus faire semblat1t que de tels événements n'affectent pas nos obligations il1tellectuelles, ni la

part digne de confiance de notre imagination.

«

Ce que

l'homme a infligé à l'homme tout récemment a changé les matériaux de base de l'écrivain, qui se composent de l'ensemble des comportements humains et de ses potentialités; cela instille dans 110S cerveaux des tél1èbres nouvelles») [Steiner, 1974]. El1 Europe, les études sur l'homme ont fait peu de choses pour mettre en garde contre le totalitarisme. En Amérique, de jeunes hommes enrôlés pour combattre le fascisme en arrivent, dans de nombreux cas, à se transformer en créatures au service de l'état industriel. De nombreux économistes, penseurs politiques, historiens ou sociologues, qui prirent position en faveur de la démocratie en Europe, n'hésitèrent pas à recommander son abolition au Brésil, en Indonésie, ou au Chili, pays qui exigeaient tous ce que l'on a appelé un climat politique stable pour l'investissement. Et, ironie plus tragique encore, dans les sociétés communistes, les théories de Marx sur les bases sociales de la libération de l'homme se sont transfonnées en une idéologie de domination totale. Plus ellcore, en Asie, en Afrique, en Amérique latine, la mise en œuvre de la vision des « Lumières») sur les libérations nationales n'a pas mis fin au despotisme, de même que les théories économiques rationalistes n'ont pas réduit beaucoup la pauvreté et l'injustice. Tout cela jette un doute sur l'efficacité des théories sociales en tant que forces

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d'humanisation. Dans ces circonstances, la vie de l'esprit n'est-elle pas vaine? La réflexion consciente n'est-elle pas une divagation dallS un monde dominé par la fausseté et la cruauté, un monde dans lequel la douleur est devenue le langage universel, et où la torture est pratiquée par tous les peuples parce que cfest le seul nlessage, devenu universel, que tout le monde comprenne? Un autre changement étrange de l'après-guerre est intervenu pour modifier la position du sociologue, c'est la « démocratisation» de ce qu'il est convenu d'appeler l'enseignement supérieur et, simultanément, la fragmentation de la connaissance elle-même, qui de fin est devenue moyen. Les universités sont, dans une grande mesure, devenues des usil1es qui se consacrent à fabriquer des diplômés bien dressés et aussi des rapports de recherche. Autrefois et idéalement, elles se consacraient à cultiver les hommes et à rechercher la vérité. En devenant un professionnel, le nouvel homme de science doit « échanger son appartenance à une société globale contre la participation à une communauté de gens compétents. Dans le champ de sa compétence, la valeur de ses opinions sera jugée désormais, non pas en fonction d'une compétition ouverte avec ceux qui ont d'autres convictions que les siennes, mais d'après une évaluation faite en vase clos par ses collègues professionnels» [Haskell 1977, 67]. Enrichissement professionnel, mais appauvrissement de sa participation à l'ensemble de la société. La division du travail entre départements et aussi à l'intérieur de ceux-ci, l'insécurité de leur statut et le carriérisn1e des étudiants et des enseignants, la montée des « sciences sociales appliquées» , qui ne sont en fait ni scientifiques, ni appliquées contribuent

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Introduction

toutes ensemble à créer un sentiment de malaise conune si les professeurs n'avaient plus grand chose à professer. À l'instar d'un honune qui en vient à savoir « presque tout sur presque rien» , nos connaissances sont devenues dérisoires avec la montée de notre expertise. Avec la disjonction entre le vocabulaire de la compréhension scientifique et celui de la compréhension de l'existence, plus nombreuses sont les explications scientifiques et plus étroits sont les fondements sur lesquels reposent notre dignité et notre liberté. Ainsi, le sociologue qui réfléchit se trouve-t-il exactement da11Sla même position que Samuel

Beckett lorsque on lui demanda: « Étant donné votre désespérance au sujet du langage et de la condition humaine, pourquoi continuez-vous à écrire?» Il répondit alors: « C'est ce que j'essaie de découvrir» [Strong 1978, 253]. En réponse au défi lancé par cette question, beaucoup de sociologues sont amenés à se taire. Ce refus de s'exprimer n'est pas une protestation contre une époque déU1s laquelle les relations publiques, les images de marque et les me11songes gouvernent les normes du discours public [Jung 1982, 57]. Tout au contraire, le silence des sociologues est plutôt une complicité avec le mal moderne. En fragmentant notre compréhension de nous-mêmes dans des chapelles spécialisées dans des disciplines particulières et en conceptualisant la société conune un agrégat de facteurs minuscules, les sciel1cessociales positives écartent de notre champ de conscience notre ordre politique et notre psychologie collective; elles nous ménagent un silence assourdissant sur les problèmes éthiques et politi-

ques significatifs de notre époque.

«

Ainsi, en abandon-

nant aux pouvoirs existants la tâche de se poser des

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R.H. BROWN TeCHNOCRATE OU CITOYEN

questions, les sociologues ont impliciteme11t reconnu la légitimité de ceux-ci. Leur désengagement s'est transformé en un engagement, sans doute involol1taire, du côté du statu qWJ.» [Dahrendorf 1968, 123]

Ces dernières remarques ne cherchent nullement à diminuer la valeur des techniques statistiques avancées, celles des grandes bases de données et des modèles mathématiques sophistiqués, ou encore celles de l/utilh~ation des sciences sociales pour faire prendre corps aux mouvements sociaux ou pour mettre en forme les politiques de l'État. Cependant, si les sciences sociales poursuivent ce genre dl activité en excluant les recherches théoriques approfondies, ces techniques en elles-mêmes deviennent vides de sens et idéologiques. Faute d'un cadre de réflexions théoriques, ces activités n'alimenteraient plus le réservoir de concepts nécessaires à une distanciatio11critique par rapport au sellS commUl1du public et des élites qui est dénué de perspectives historiques. Et depuis que les recherches sur la politique sont rarement tournées vers des préoccupations i11tellectuelles et encore moins théoriques ou universitaires, les chercheurs sont cooptés de manière routinière en fonction des intérêts immédiatement utiles à ceux dont ils dépendent [Goldfarb 1970, 16-17]. La corruptiol1 de la parole par le monde est aussi vieille que la quête d'une communauté politique. Dans cet effort, les croyances publiques raisonnées ont toujours eu à jouer le rôle central. Par exemple, les analyses faites par Thucydide sur la rhétoriquel utilisée par les Athéniens à la fin de

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Introduction

la guerre du Péloponnèse sont baignées par le sens religieux du logos.Mais l'effondrement de la polisfut accompagné par une rupture du lien vécu entre le discours

politique et la vie publique, entre « théorie»

et

« pratique» , sans que rien ne subsistât de disponible pour le remplacer. Plus tard, l'idée chrétienne de communauté réintroduisit une relation de signification entre les politiques et les personnes. Maintenant ce lien Sfest détruit luiaussi. Puisque peu d'intellectuels modernes prétendraient jouer le rôle de Saint Paul ou celui de Jésus, quel moyen reste-t-il pour recréer une communauté spirituelle et politique? Peut-être que tout ce qui nous reste pennis consiste à essayer de dire la vérité et à nous assurer que dans nos mots, « il ne puisse rien y avoir d'incorrect» . Cependant, comn1ent cela peut-il se faire quand notre la11gagen1ême est imprégné de mensonges et que les mots sont usés sous le poids de la fausseté qu'ils contiennent déjà? En cela et à cause de tout cela, il n'en den1eure pas moins que les sciences sociales et humaines constituent une théologie pour le vingtième siècle et que, à ce titre, elles contiennent un potentiel de critiques implicites. En dépit des douleurs de leur enfantement, elles apportent encore un vocabulaire grâce auquel nous exprimons nos préoccupations ultimes et formulons ainsi des norn1es selon lesquelles notre société pourrait être jugée. Au Moyen-Âge, ceux qui cherchaient une définition du monde et la place qui était la leur utilisèrent le langage théologique. Ils y découvrirent une théorie sur leur origine, leur nature et la destinée, et un inventaire des problèmes qu'ils allaient rencontrer et des souffrances qu'ils auraient à accepter. Nos contemporains se posent ces

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mêmes questions et se tournent vers les sciences humaines dont le vocabulaire sert de nos jours d'instruments pour formuler les besoins humains, les intérêts de la société et les réponses à y apporter. Nos définitions de la collectivité, tout comme celles de nos identités personnelles sont formulées par l'i11tennédiaire des langages de la sociologiel de l'anthropologie, de l'économie, de la psychologie et de l'histoire. En ce sens les sciences sociales constituent une théodicée pour le vingtième siècle.
«

Pourquoi donc les hommes souffrent-ils?»
..

deman-

dait-on autrefois au rabbin? Aujourd'hui l'économiste répondrait: « En raison du chômage structurel»

avait-011autrefois l'habitude de demander au prêtre.. Le criminologue de

« Pourquoi le mal n'est-il pas puni?» «

notre temps répondrait:

Parce que, dans nos sociétés

centrées sur le marché, nous avons des lois protectrices plutôt qu'une justice rétributive» . « Quand mes malheurs prendront-ils fin ?» deman-

dait-on au Seigneur.

«

Eh bien, dès que vous serez

adaptés» répond de nos jours le psychologue, le langage théologique du pêché et de la rédemption ayant été remplacé par le langage scientifique du déséquilibre et de l'ajustement. Parce que les questions pressantes de l'époque moden1e sont formulées dans les termes séculaires des études sur l'homme, les sciences sociales impliquent des conséquences plus amples que ne l'indiqueraient des recherches académiques. Elles fournissent une anthropologie philosophique implicite et une ontologie sociale. En utilisant le langage des sciences sociales pour parler de notre condition et de celle des autres, nous posons par là-

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Introduction

même les principes d'une définition de la nature des individus et de la société. Mais, bien que les sciences humaines fournissent un discours privilégié pour poser les questions fondamentales, elles ne nous permettent pas de les aborder par n'importe quelle voie que nous choisirions. Comme la théologie jadis, les sciences sociales d'aujourd'hui possèdent leurs propres règles pour leurs propres discours. Ce langage doit être respecté par celui qui veut l'utiliser en tant que participant. Son incompétence sémantique et syntaxique en sciences sociales le marquerait comme analphabète en ce qui concerne le langage dollÙ11antactuel de la défi11itio11 ersonnelle de soip même ou de la conduite d'une collectivité par elle-même. Une reformulation du langage des sciences sociales devient ainsi une reformulation des instruments utilisés pour notre discours collectif et public. Dans une très large mesure, nos existences sont el1jeu dans les débats sur les sciences sociales. La prise de conscience attentive de nos existences communes et le caractère véritable de notre être humain sont façonnés par leurs modes de symbolisation.

Les sciences socialesrendent le monde « réel»

. Ceux qui

contrôlent ce discours contrôlent ainsi les moyens principaux de la définition publique de la réalité. En tant que «réa-lisation» d'une expérience, les sciences sociales indiquent non seulement ce qui doit être tenu pour normal, légitime ou rationnel, mais aussi ce qui est tenu pour la réalité elle-même. Modifier les règles selon lesquelles les sciences sociales énoncent la vérité, revient à influencer les moyens par lesquels nous parvenons à savoir qui nous sommes et ce que nous allons devenir. Dans ce sens, la sociologie est inévitablement nonnative: elle est toujours

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idéologique et chargée de valeurs, même lorsqu'elle est objective et neutre par rapport aux valeurs. II y a une moralité politique des idées tout comme il y a une
«

socio-Iogique

»

de l'action. Nier les implications politi-

ques et morales de nos formes de théorisation est faire preuve d'inauthenticité politique et de mauvaise foi intellectuelle. Les idées sociales expriment syn1boliquement la cul~re dans laquelle elles prennent leur source. Quelles que soient leurs prétentions, les idées sociales ne constituent pas un système isolé du contexte qui les a engendrées. Au contraire elles émergent de la culture et de la société, et aident à les former. Par exemple, la plupart des concepts qui servent d'images pour la conscience moderne, sont aussi au centre de la théorie sociale. Des termes comme citoyen, idéologie, bureaucratie, intellectuel, révolution, aliénatiol1 et industrie n'ont été utilisés pour la première fois dans leur sens n10derne qu'au moment de la révolution française et de la révolution industrielle comme participant au renouvellement de l'analyse sociale systématique. «Industrie») avait autrefois pour sens les mérites du travail dur et diligent, mais ce mot a pris une signification toute différente à partir de 1800. De même, « révolution» était utilisée pour signifier rotation, retour aux origines, mais le contenu de ce mot a changé au moment où le contexte est devenu différent. Les termes d'industrie, de révolution, de bureaucratie ou d'aliénation tels que nous les comprenons aujourd'hui sont au centre de l'analyse sociale, mais, aVaI1tl'arrivée concomitante des

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