L'Italie menacée : Figures de l'ennemi

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Fruit d'un colloque organisé par l'équipe "Identités Représentations Echanges (France-Italie)", ce volume comprend 12 articles consacrés aux ennemis qui ont marqué la mémoire italienne, et qui on fait partie des images du patrimoine culturel partagé par un grand nombre d'Italiens. Le lecteur est amené à suivre un parcours à travers les représentations que l'Italie s'est faites d'autres peuples ainsi que de ses propres habitants. Il est invité à réfléchir sur les mythes littéraires et politiques qui ont donné naissance aux figures de l'ennemi dans la conscience collective et dans les œuvres littéraires.
Publié le : samedi 1 janvier 2005
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EAN13 : 9782296380967
Nombre de pages : 327
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L'Italie menacée: Figures de l'ennemi
du XV! au xxe siècle

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Denis FRESSOZ, Décentralisation « l'exception française », 2004. Eguzki URTEAGA, Igor AHEDO, La nouvelle gouvernance en Pays Basque, 2004. Xavier CAUQUIL, À ceux qui en ont assez du déclin français, 2004. Mathias LE GALlC, La démocratie participative, 2004. Jean-Paul SAUZET, Marché de dupes, 2004. Frédéric TREFFEL, Le retour du politique, 2004. Michèle MILLOT, Le syndicalisme dans l'entreprise, 2004 Éric POMES, Conquérir les marchés. Le rôle des états, 2004. Alain RÉGUlLLON, Quelles frontières pour l'Europe ?, 2004. FWELEY DIANGITUKW A, Qu'est-ce que le pouvoir?, 2004. Yves PIETRASANTA, Ce que la recherche fera de nous, 2004. Delphine CAROFF, Ingrid Bétancourt ou la médiatisation de la tragédie colombienne, 2004. Eléonore MOUNOUD (coord.), La stratégie et son double, 2004. Daniel EROUVILLE, Qui sont les Trotskystes? (d'hier à aujourd'hui), 2004. Emile JALLEY La crise de la psychologie. A l'université en France. 1. Origine et déterminisme, 2004 Emile JALLEY ; La crise de la psychologie. A l'université en France. 2. Etat des lieux depuis 1990, 2004. Norbert SILLAMY (sous la dir.), Jeunes-Ville-Violence,

Comprendre-Prévenir- Traiter, 2004.

Textes recueillis et présentés par

Laura FOURNIER-FINOCCHIARO

L'Italie menacée: Figures de l'ennemi
du xvr au xxe siècle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@ L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-7495-4 EAN: 9782747574952

Sommaire

Laura

FOURNIER-FINOCCHIARO,

Présentation

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1re partie:

La politique de l'ennemi

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Jean-Louis FOURNEL, La connaissance de l'ennemi comme forme nécessaire de la politique dans la Florence des Guerres d'Italie Mariella COLIN, Les Italiens, premiers nouvelle Italie ennemis de la

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Laura FOURNIER-FINOCCHIARO, Carducci et l'anticléricalisme Xavier TABET, « L'ennemi de l'État» juridique et le droit pénal du fascisme dans la pensée

2e partie: La construction de l'ennemi comme Autre Juan Carlos D'AMICO, « Des barbares pires que l'Hydre» : les soldats espagnols vus par les Italiens pendant les Guerres d'Italie Christian DEL VENTO, Un exemple de manipulation idéologique: Foscolo et la naissance de l'« ennemi national» en Italie au début du xrxe siècle Enzo LAFORGIA, La rappresentazione letteraria del nemico abissino nella Guerra d'Etiopia (1935-1936) Brigitte LE GOUEZ, Thématiques et mise en scène du racisme dans la Difesa della razza -1938-1943

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3e partie: La dissolution de l'ennemi dans le Même Nicolas BONNET, Figures de l'ennemi G. A. Borgese dans Rubè de

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Paolo BRIGANTI,1« nemici » di Jahier. Tra Resultanze e Il Nuovo Contadino Marie-J osé TRAMUTA, La notion quelques fils du vent d'ennemi chez

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Luisa RICALDONE, Dalla « mandria di bruti » al « biondo ufficiale ». Rappresentazioni del nemico in alcuni scrittori della prima guerra mondiale

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RésuméslRiassunti

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Présentation

des auteurs

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Présentation

LAURA FOURNIER-FINOCCHIARO

Université de Caen

L'Italie, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, a souvent été le théâtre d'affrontements aussi bien de populations extérieures qu'intérieures à la péninsule. Elle a connu des guerres aussi bien internationales qu'internes (civiles ou intestines), de mouvement et de position, de conquête, de libération et de défense'. Dans ce volume, qui réunit les interventions présentées lors du colloque « Figures de l'ennemi en Italie, de la Renaissance au Xxe siècle », organisé par la Jeune Équipe Identités Représentations Échanges (France-Italie) de l'Université de Caen les 24 et 25 mai 2002, la pensée et l'action des auteurs et des communautés examinés sont déterminées par la réalité ou la virtualité de l'hostilité. Le lecteur est amené à suivre un parcours à travers les représentations, autant fabuleuses qu'effrayantes, que l'Italie s'est faite d'autres peuples mais aussi de ses propres habitants, du XVIe jusqu'au Xxe siècle, envisagés comme une menace à
1. Sur la guerre comme théorie et pratique, voir G. Bouthoul, Traité de polémologie: sociologie de la guerre, nouvelle éd., Paris, Payot, 1991.

Laura

Fournie r- Finocchiaro

son existence, à son intégrité ou à son unité. Il est aussi invité à réfléchir sur les mythes littéraires et politiques profondément enracinés, nourris de peurs et de préjugés, mais aussi sur des épisodes marquants de l'histoire de l'Italie. Les «ennemis» dont il est question ont fait l'objet d'interprétations et de reconstructions, de réécritures littéraires ou d'utilisations identitaires au cours du temps. Notre intention n'est pas tant de classer les ennemis de l'Italie et des Italiens sur une échelle de dangerosité, ni d'opérer des distinctions théoriques entre les ennemis réels, les adversaires ponctuels, ou tout simplement les peuples étrangers, mais de fournir une étude des différentes formes d'hostilité et de belligérance, prises aussi bien comme des réalités que comme des représentations. C'est pourquoi les ennemis que nous allons rencontrer ne sont pas forcément inscrits dans un contexte de guerre « guerroyée », et les études présentées dépassent le simple cadre des hostilités entre les États. En effet l'hostilité, qui devrait constituer le présupposé de la guerre, et l'ennemi, qui devrait être le concept premier par rapport à la guerre, ne sont pas des phénomènes clairs, nets et délimités. Raymond Aron a mis l'accent sur la violence en tant que caractère spécifique de la guerre, celle-ci étant définie par la spécificité du moyen: le recours homicide à la force armée pour contraindre l'ennemi. Cette spécification l'autorise à conserver l'alternative paix/guerre, la guerre impliquant l'usage direct des armes2. Mais les idées sont également des armes, et la vie intellectuelle un combat où s'expriment des conflits réels, contre toute sorte d'ennemis. Carl Schmitt est ainsi convaincu que l'hostilité est le concept primordial, la question déterminante n'étant plus « guerre ou paix? » mais « ami ou ennemi? »3. Julien Freund considère notamment que la paix, comme la guerre, est une
2. R. Aron, Paix et Guerre entre les nations [] 962], Paris, Ca]mann-Lévy, ] 984, p. ] 68-179 ; Id., Penser la guerre. Clausewitz, Paris, Gal1imard, ] 976, t. II,
p. ]26-132 et 238-262.

3. C. Schmitt, La notion de politique,. Théorie du partisan []932-] 963], Paris, Calmann-Levy, 1989, et notamment « Du rapport entre les concepts de guerre et d'ennemi» [1938], Corol1aire II à La notion de politique, op. cit., p. ]65-177. 10

Présentation

«relation politique» qui implique l'existence de vainqueurs et de vaincus4. La perception et la présence d'ennemis sont indépendantes du fait que le contexte soit belliqueux ou non belliqueux, même si indéniablement l'expérience de la guerre, le face-à-face avec l'ennemi modifie considérablement la perception de ce dernier. D'autre part, les ennemis de l'Italie et des Italiens qui ont été examinés par les différents intervenants ne sont pas forcément d'autres États en guerre contre la péninsule: au contraire il semblerait que l'Italie soit caractérisée par la conscience très forte que souvent la menace vient de l'intérieur. Chacune des interventions, formidablement variées, réunies ici, présente des pratiques, des desseins et des préoccupations comparables, et nous avons dégagé trois axes principaux dans les discours sur l'ennemi que l'on peut bien appeler structurants de l'expérience italienne. Notre réflexion s'ouvre sur la fonction politique attribuée au concept d'ennemi, depuis la Renaissance et jusqu'au fascisme italien. La théorie et la pratique politique italiennes ont souvent correspondu à la définition schmittienne du politique comme un combat, où l'on distingue l'ami de l'ennemi. Les auteurs ont mis en lumière comment, dans des moments clé de l'histoire italienne, la décision politique a désigné l'ennemi, la vie politique elle-même étant vécue comme un état de guerre permanent, et la fondation de l'État étant subordonnée à la désignation d'ennemis réels, potentiels ou imaginaires. Tout d'abord, à travers l'exemple de la pensée politique de quelques Florentins lors des guerres d'Italie, Jean-Louis FOURNELnous montre l'émergence d'une pensée de l'ennemi comme concept central de la vie politique des États, de l'inimicus (ennemi privé) de la philosophie classique à l' hostis, c'est-à-dire l'ennemi public de la communauté. À partir de Savonarole et de Machiavel, se fait jour l'idée qu'il est essentiel d'envisager la politique comme une guerre à mener, et qu'il faut apprendre à distinguer ses amis et ses ennemis. On retrouve cette
4.1. Freund, L'essence du politique [1965], Paris, Sirey, 1990.

Il

Laura Fournier-Finocchiaro

même idée dominante de la politique entendue comme une guerre contre des ennemis désignés dans l'Italie en construction du XIXesiècle. Mariella COLIN étudie comment la paix qui suit les guerres du Risorgimento n'est qu'une continuation de la guerre par d'autres moyens, le combat se déplaçant contre de nouveaux adversaires. Les hommes politiques et les pédagogues de l'Italie libérale considèrent que l'existence politique de la jeune nation italienne n'est qu'une guerre idéologique à mener contre le peuple ignorant et superstitieux, et ils présentent l'éducation comme une opération militaire. C'est encore cette propagande nationale de la jeune nation italienne qui domine l' œuvre du poète Giosuè Carducci (1835-1907). Laura FOURNIER défend le rôle majeur de Carducci, par son pouvoir intellectuel et spirituel sur toute une partie de l'élite italienne, dans l'identification de l'Église catholique comme l'ennemie non seulement des patriotes qui ont combattu lors des guerres du Risorgimento pour la conquête de Rome et des territoires pontificaux, mais aussi comme l'obstacle au développement de la« civilisation italienne ». C'est ensuite au xxe siècle, sous le fascisme, que l'on assiste à une ultérieure transformation de la politique où les opposants ne sont pas seulement des adversaires qui doivent être vaincus mais des coupables qui doivent être châtiés. Xavier TABETnous explique comment le droit fasciste procède à une criminalisation de l'ennemi, c'est-à-dire à l'abolition de la distinction entre ennemi et criminel. Après ces tentatives visant à donner forme à un État construit sur la base de l'hostilité entre amis et ennemis, on s'arrêtera ensuite sur le travail de modelage de la pensée et du regard que la définition de l'ennemi révèle également. Si la désignation d'un ennemi découle d'un acte politique qui résulte d'un dessein pragmatique à un moment donné, l'ennemi se révèle le plus souvent un concept discriminatoire: il n'est pas seulement l' hostis, l'antagoniste sur le plan des intérêts ou des valeurs, mais l'Autre menaçant qui devient la figure du mal à annihiler. Les auteurs ont ici mis à nu le travail de construction de clichés, de caricatures et de représentations stéréotypées des ennemis de l'Italie et des Italiens au cours des

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Présentation

siècles, qui passe par une réécriture de l'histoire et par une non reconnaissance des Étrangers et de l'Autre comme «humains ». Les ennemis, privés des droits de l'homme et réduits à l'état de « barbares », de « primitifs» ou d'« animaux », finissent par être rejetés de la nation qui ne peut plus envisager que leur écrasement. Juan Carlos D'AMIco, évoquant la description des troupes espagnoles de Charles Quint par les chroniqueurs de Bologne et de Sienne, dénonce les artifices rhétoriques qui portent à la création de lieux communs contre les Espagnols. Au cours du fascisme, dans le contexte de construction idéologique du nationalisme italien, Christian DEL VENTa explique comment le besoin de justifier la lutte contre les envahisseurs étrangers porte à une lecture biaisée de l'œuvre du poète Ugo Foscolo (1778-1827), où les adversaires politiques mis en scène sont transformés en Autres nationaux. C'est également sous le fascisme que l'on assiste à une exaspération de la mise à distance de l'ennemi que l'on peut constater lors des Guerres d'Italie. En effet, dans les cas étudiés de la guerre coloniale et de la politique raciste, l'État italien refuse l'égalité juridique et morale de ses adversaires. Enzo LAFORGIA, à travers l'exemple de la guerre d'Éthiopie, nous fait partager quelques « figures ignobles» d'Africains qui ont pénétré la conscience collective italienne; tandis que Brigitte LE GavEZ, par un travail sur les images et les photographies racistes publiées dans le journal Difesa della razza, montre l'ampleur du contrôle de l'imaginaire des lecteurs de l'Italie fasciste, qui sert de support à la discrimination et à la ségrégation des catégories d'individus perçus comme des menaces à l'Identité fasciste. On voit bien que ces pratiques et ces discours finissent par mettre en danger la catégorie même de l'ennemi, puisque ce dernier cesse d'être reconnu comme tel lorsqu'il n'a plus de droit à l'existence et qu'il est destiné à l'anéantissement. La dernière série de contributions illustre le doute métaphysique qui finit par mettre en discussion l'existence même de l'ennemi. Les auteurs, en analysant des œuvres littéraires ayant pour cadre la première guerre mondiale, nous font saisir l'angoisse de ceux qui, bercés d'illusions dans un

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Laura Fournier-Finocchiaro

climat d'exaltation dévastatrice, sont confrontés à une « brutalisation » des conflits5 qui débouche sur un des plus grands carnages de l'histoire. Tout d'abord, Nicolas BONNETnous parle du protagoniste du roman Rubé (1921) de l'écrivain sicilien antifasciste et critique militant Giuseppe Antonio Borgese (1882-1952). Filippo Rubè fait l'expérience, lors de la première guerre mondiale, d'un ennemi inexistant et anonyme, se contentant d'incursions aériennes: l'absence d'un corps à corps, doublée par l'obsession d'entrer dans la mêlée, révèle le rapport au monde tourmenté de toute une génération, qui a intériorisé la lutte et finit par être sa propre ennemie. C'est ce que Paolo BRIGANTIait apparaître très clairement dans le f cas du poète et écrivain Piero Jahier (1884-1966), collaborateur du journal la Voce qui participe en tant qu'officier volontaire des alpins au conflit de la Grande Guerre. Jahier, tout en cherchant à se convaincre de la différence entre les Italiens et l'adversaire allemand dans le contexte de la guerre, se sent tout à la fois emprisonné et harcelé en temps de paix par ses propres concitoyens, qu'il finit par percevoir comme ses ennemis, mais qui ne sont au fond que des doubles de luimême. Marie-José ThAMUTA, la lecture de quelques compositions par du poète et intellectuel triestin Umberto Saba (1883-1957), met en lumière l'angoisse qui suit la prise de conscience que l'ennemi autrichien est aussi un frère, un alter-ego qui suscite la compassion. Le renversement, qui à partir de la propagande nationaliste qui a imposé l'idée d'une déshumanisation de l'ennemi, porte, au cours du conflit, à voir au-delà de l'ennemi un homme comme les autres, est au cœur de l'article de Luisa RrCALDONE. L'expérience saisissante du face-àface avec l'ennemi, où l'apparition de l'Autre est vécue comme une rencontre avec le Même, pousse les combattants à réaliser brusquement qu'il n'y a pas de finalité rationnelle, pas de norme, si juste soit-elle, pas de programme ni d'idéal social, pas de légitimité ni de légalité qui puisse justifier le fait qu'un être humain tue un autre être humain en son nom.
5. D'après G. L. Masse, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes. trad. E. Magyar, Paris, Hachette, 1999.

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1re partie
La politique de l'ennemi

La connaissance de l'ennemi comme forme nécessaire de la politique dans la Florence des Guerres d'Italie]
Jean-Louis FOURNEL Université de Paris VIII

Le 18 juillet 1510 Machiavel rapporte aux membres du conseil des Dix de Florence que Louis XII, pour synthétiser sa position à l'égard des différents États italiens, et notamment de Florence, lui a déclaré sur un ton menaçant que, puisque « chaque jour naissent de nouvelles amitiés et de nouvelles inimitiés », il entendait bien « savoir qui étaient [ses] amis ou [ses] ennemis» (io vogUo sapere chi è mio amica 0 mio inimico)2. Plusieurs éléments sont frappants dans cet énoncé royal: d'abord, ce qui est requis est bien un savoir,
1. Cette communication est nourrie des travaux que je mène depuis longtemps en commun avec Jean-Claude Zancarini (c'est notamment le cas plus loin de« l'intermède savonarolien »). La dernière partie doit aussi beaucoup aux échanges et conversations avec Gabriele Pedullà, analyste précis de la question des tumultes chez Machiavel dans sa thèse de doctorat «( Un inconveniente necessario » : la riflessione machiavelliana sui tumulti nella tradizione jiorentina, Università statale di Milano, 200 I). 2. Niccoli'> Machiavelli, Legazioni e commissarie, C. Vivanti (éd.), in Opere, vol. II, Torino, Einaudi, 1999, p. 1257.

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il faut comprendre qui sont les amis et les ennemis; ensuite, la réflexion sur l'inimitié se présente dans le cadre d'un couple unique et indissociable ami/ennemi qui pose la question de l'éventuelle saturation du champ politico-militaire par cette clé de lecture; enfin, la motivation de l'exigence royale tient à l'instabilité de la situation et à la variation des alliances et se situe dans une logique strictement militaire (le problème de la relation entre ce champ-ci et la politique n'étant pas à première vue ici considéré). Dix ans plus tôt, entre la fin de l'été et l'automne 1500, Machiavel, élu depuis peu au poste de secrétaire de la seconde chancellerie, était envoyé en mission en France et il remarquait dans une de ses premières missives (datée du 27 août 1500) que les Français estimaient les Florentins pro nichilo parce qu'« aveuglés par leur puissance présente et par ce qui leur était présentement utile, [les Français] n'avaient d'estime que pour ceux qui étaient armés ou ceux qui étaient prêt à donner »3. C'est de cette même mission en France que date le fameux entretien rapporté à la fin du chapitre III du Prince entre Machiavel et le cardinal de Rouen, premier ministre de Louis XII, entretien dans lequel le Florentin répondit au cardinal qui soulignait que les Italiens n'entendaient rien à la guerre que les Français, quant à eux, n'entendaient rien à l'État (la conversation est évoquée dans sa lettre du 21 novembre 1500)4. De fait, une seule question court durant ces dix années - et audelà. Cette question concerne la façon d'agir dans l'état de guerre, une conjoncture dans laquelle les alliances se font et se défont: il est dès lors capital de comprendre - et de construire -les modifications au jour le jour des rapports de force, car un lien étroit s'est noué entre les choses de la guerre et celles de la politique, entre les affaires « du dedans» et celle « du dehors », un lien si étroit que les effets des secondes peuvent à l'occasion remettre en question l'existence même des premières.
3. Ibid., p. 587-588. 4.Ibid., p. 607-615.

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La connaissance

de l'ennemi comme forme nécessaire...

Une des conséquences de cette situation est que la guerre et la politique peuvent souvent se dire avec les mêmes mots et que leurs vocabulaires respectifs ne sont pas hétérogènes. La première hypo-

thèse explicative

-

évidente, partiellement légitime mais insuffi-

sante - pour rendre compte du développement et de la place dans les textes de réflexion politique du vocabulaire de l'inimitié serait donc d'y voir une sorte de contamination du vocabulaire du conflit politique par celui de la guerre guerroyée, de la guerre des champs de bataille (où la catégorie de l'ennemi était bien évidemment toujours présenteS). S'il est certain que l'état de guerre informe la pensée de l'ennemi, on ne peut pourtant pas considérer que se produirait de façon mécanique et très déterministe une extension de l'usage du lexique militaire au lexique politique où serait dominante la différenciation, ou le rapport, entre ennemi intérieur et ennemi extérieur. Ce qui est en jeu est plus profond est s'inscrit dans le bouleversement radical de la pensée de la cité. Voilà pourquoi je m'attacherai, dans un premier temps, à mesurer rapidement les enjeux d'une réflexion sur l'ennemi au regard de sa présence (et surtout de son absence...) dans la tradition politique classique et communale, notamment en prenant en compte la place que peut y occuper la réflexion symétrique sur l'amitié. Dans un second temps, je tenterai de montrer comment la première caractéristique de cette émergence d'une pensée de l'ennemi dans la Florence des Guerres d'Italie se manifeste par une capacité de distinctions et de questionnement du matériel explicatif que les
5. Voir à ce propos les Historiarumflorentini populi libri XII de Leonardo Bruni (ouvrage sur lequel on consultera les travaux de Riccardo Fubini, notamment Gli storici nei nascenti stati regionali, in Il ruolo degli storici nella civiltà, G. Butta (éd.), Messina, 1982, p. 169-186; «Osservazioni sugli Historiarumflorentini populi libri XII », in Studi di storia medievale e moderna per Ernesto Sestan, Firenze, 1980, vol. J, p. 403-448 ; « La rivendicazione di Firenze della sovranità statale e il contributo delle Historiae di Leonardo Bruni », in Leonardo Bruni, Cancelliere della Repubblica di Firenze, Firenze, Olschki, 1990, p. 29-62 ; « Cultura umanistica e tradizione cittadina nella storiografia fiorentina del' 400 », in Atti e Memorie dell'Accademia toscana di scienze e lettere La Colombaria, LVI, 1991, p. 67-102).

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auteurs considèrent. Ainsi se fait jour une sorte de casuistique de l'ennemi et de l'inimitié qui ne passe pas seulement par l'élucidation de la différence entre l'ennemi intérieur et l'ennemi extérieur et qui a des effets sur la pensée et sur la vie politique de ce temps.

L'histoire refroidie de la politique
Claude Levi-Strauss distingue les notions de « société froide»
-

pour parler des sociétés qui ont choisi d'ignorer leur dimension historique - et de « société chaude »6 - qui « intériorisent l'his-

toire pour en faire le moteur de leur développement »7. En reprenant cette opposition, Nicole Loraux, dans un beau livre intitulé La cité divisée8, soulignait que bonne part de la pensée politique de la Grèce antique et de l'historiographie qui lui est aujourd'hui consacrée, préoccupées de ne pas penser la question des conflits dans la cité, s'acharnaient à« refroidir» l'histoire (et elle établissait d'ailleurs à ce propos une analogie avec ce qui avait été entrepris par François Furet dans ses études sur la révolution française). Ma conviction (et ce n'est pas là une simple reprise du proemio des [storie Fiorentine de Machiavel dans lequel l'auteur reproche à ses prédécesseurs du Xve siècle, notamment Bruni et Bracciolini, de ne pas avoir traité l'histoire des heurts internes à la cité) est que les Florentins qui se penchent sur les questions politiques en ces temps troublés du début du XVIesiècle ont à leur
6. La distinction fut lancée en 1960 dans un article intitulé« Le champ de l'anthropologie » (repris plus tard dans Anthropologie structurale deux, Paris, Plon, 1973) puis encore développée dans un autre article, « Histoire et ethnologie », Annales ESC, 6, 1983, p. 1217-1231. Voir, sur ce point l'ouvrage très récent de François Hartog, Régimes d'historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003. Quoi qu'il en soit, il est évident que ce n'est pas la pertinence ou l'extension de cette distinction qui est ici discutée. 7. Georges Charbonnier, Entretiens avec Claude Levi-Strauss, Paris, Plon-Julliard, 1961, p. 44. 8. La cité divisée, Paris, Payot, 1997 (cf. p. 40-58 pour la discussion de l'article de Levi-Strauss paru dans les Annales).

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La connaissance

de l'ennemi comme forme nécessaire. . .

disposition un héritage théorique dans lequel l'histoire est tout aussi « refroidie »9. De fait, ce qui est au cœur de la pensée de la cité communale c'est bien la concorde, l'unité, la cohérence d'un corps politique dans lequel la dissension ou la discorde font figure de maladies à guérir parce qu'elles portent atteinte au bien commun. On retrouve ici une profonde conviction aristotéliciennelO selon laquelle penser la cité c'est penser l'amitié entre les citoyens comme fondement du lien social, la cité étant l'espace dans lequel les vertus (qui sont à l'origine de l'amitié, laquelle peut aussi résulter de la perception de l'utilité et du plaisir) permettront à l'unité du corps civique de s'affirmer et de se défendrell. L'amitié c'est le «choix réfléchi de

vivre ensemble »12 et cette amitié, selon Aristote, prend un sens très
large où sont mêlées la bienveillance, l'amour, la philanthropie, la bienfaisance, bref toute forme d'affection qui contribue à maintenir l'unité du groupe et qui s'avère en ce sens la condition même de ce bonheur qui est l'objectif de toute société humaine. À cet égard, l'amitié est plus importante encore que la justice car c'est elle qui fonde la concorde sans laquelle la justice n'est même pas pensable. Cette position (qualifiée d'eudoménique par Michel Senellart13) fonde aussi la position irénique d'Augustin et de Thomas d'Aquin
9. Il faudra revenir sur le paradoxe qu'il y a à affirmer ceci lorsque l'on rappelle que l'histoire de Aorence est parsemée de violents conflits entre familles et clans et que l'essentiel des chroniques médiévales de la cité s'attarde d'ailleurs longuement sur les factions et la litanie des luttes internes la cité. Sur ces heurts de factions et ces désordres citadins s'est notamment penchée l'historiographie anglo-américaine (voir par exemple L. Martines (éd.), Violence and civil Disorders in Italian Cities, Los Angeles, 1CJ72).On pourrait se référer aussi ici aux réflexions juridiques sur la guerre privée (notamment sur la question de la vengeance) ou à la complexité symétrique de la taxinomie de l'hostis. 10. Voir les deux derniers livres de l'Éthique à Nicomaque, l'Éthique à Eudème ainsi que les livres II, III et V des Politiques. Il. Voir, sur ce point, J-C. Fraisse, Philia. La notion d'amitié dans la philosophie antique. Essai sur un problème perdu et retrouvé, Paris, Vrin, 1974. 12. Politiques, II, 9, ~ 13. 13. Michel Senellart,« La crise de l'idée de concorde chez Machiavel », Cahiers philosophiques n° 4, Strasbourg, 1996, p. 119-133.

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qui font de la paix le socle de la béatitude de l'homme et font de la « société d'amis» un réquisit de la félicité dans la vie présente et des amis une nécessité pour agir vertueusement sur la terrel4. Le conflit interne, ce que l'on pourrait nommer la guerre intérieure est toujours une pathologie, pas même une monstruosité puisqu'il ne convient pas de le montrer et que toutes les formes de réticences, d'ellipses, de litotes et d'euphémisme ont souvent cours pour ne pas l'analyser, voire pour ne pas le dire. Le seul mouvement qui doive agiter la cité c'est celui de la guerre extérieure: il est notable que dans la pensée grecque chez Aristote comme chez Platon ou Isocrate la condamnation des dissensions va de pair avec l'éloge de la guerre contre l'ennemi extérieur (dans le Timée la guerre est le seul mouvement qui ébranle la cité modèleI5). Pour les mêmes raisons la « vengeance» est condamnée dans la cité grecque et le recours à l'amnistie sert à recomposer le corps social en effaçant ce qui l'a lacérél6. Dès lors, dans la cité grecque, « le politique est ce qui commence là où cesse la vengeance », « le politique c'est faire comme si de rien n'était. Comme si rien ne s'était produit. Ni le conflit, ni le meurtre, ni la rancune, ni la rancœur »17. Rien d'étonnant donc à voir repris un grand nombre de ces postulats dans les communes médiévalesl8. Pour ne prendre qu'un exemple - moins connu que Marsile de Padoue ou, au siècle sui14. Somme théologique la lIae q4 a8 ; voir aussi lIa lIae q114 et q116. IS. Selon la remarque de Nicole Loraux (op. cit., p. 49). 16. Yan Thomas ajoute dans une étude de 1984 que la vengeance n'a d'ailleurs jamais été étudiée que comme présupposé de son dépassement par le droit (in La vengeance, R. Verdier et J.-P. Joly éds, Paris, Cujas, 1984, p. 65-100). 17. Nicole Loraux, op. cit., p. 155. Tous les travaux de Nicole Loraux sont fondamentaux pour cette réflexion sur les dissensions. 18. La question de savoir si, en l'occurrence, c'est la tradition grecque ou la tradition romaine qui est dominante dans l'Italie communale a été posée récemment dans un livre de Quentin Skinner consacré à l'analyse des fresques siennoises d'Ambrogio Lorenzetti sur le bon et le mauvais gouvernement (L'artiste en philosophe politique. Ambrogio Lorenzetti et le Bon Gouvernement, Paris, Raison d'Agir, 2003). La thèse de l'auteur est que c'est la seconde à travers la médiation de traités comme Li Livres dou Tresor de Brunetto Latini qui doit être privilégiée.

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La connaissance

de ['ennemi comme forme nécessaire...

vant, Matteo Palmieri, qui auraient pu se prêter à des développe-

ments similaires - un Florentin du début du XIVe siècle, Remigio di
Girolami dans son Tractatus de bono comuni19 met au centre de son propos la concorde, la paix, le bien commun et fait du citoyen un être qui ne peut se penser en dehors de sa relation constitutive avec la cité: si non est civis non est homo. Dans ce cadre-là il est frappant de constater que la logique de ce que nous avons dit plus haut sur la « société des amis» se voit portée à son extrême conséquence puisque la relation du citoyen à la cité et donc aux autres citoyens qui la constituent devient une relation de pur amour: elle est même assortie du lexique et des effets de l'amour des sens (l'élan d'union de l'amant vers l'objet aimé, l'extase qui fait sortir le sujet de lui-même pour aller vers l'autre, le désir de conserver et protéger l'objet de l'amour). La cité communale se pense comme un tout organique dont les composantes sont indissociables selon une logique de conjonction et de complémentarité20. Quiconque transgresse la loi de la cité - ou la loi de l'Empire

depuis la redécouvertedu droit romain - est déclarérebelle et se
place - au sens le plus fort du teone
- en dehors de la loi commune, et de ce fait en dehors de la cité: sa situation n'est pas à cet égard très différente de l'ennemi que l'on affronte durant la guerre guerroyée. Ce banni peut même être considéré comme « mort» et voir son nom inscrit dans un «livre des morts» (liber mortuorum)21. De façon significative, être déclaré juridiquement hostis, ennemi (que cela soit sous la foone de l' hostis populi Romani, en référence au corpus juris, ou sous celle de l' hostis civitatis suae, en

Il me semble qu'il est difficile d'écarter l'une ou l'autre de ces deux traditions d'abord pour des raisons concernant la chronologie de leurs réceptions respectives - qu'il serait trop long de développer ici - ensuite parce qu'elles sont plus complémentaires que contradictoires. 19. Ce traité est publié par De Matteis in La teologia politica comunale di Remigio di Girolami, Patron, 1977. Voir Pietro Costa, Civitas, Storia della cittadinanza in Europa, vol. I : Dalla civiltà comunale al Settecento, Roma, Laterza, 1999, p. 22. 20. Ibid., p. 50. 21. Ibid., p. 46.

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référence au droit local, aux statuts de la cité), est la plus grave des condamnations qui puisse frapper un citoyen puisque cela le conduit à être déclaré rebelle, à être banni de la communauté, voire, souvent, à pouvoir être assassiné impunément. L'horizon de l'inimitié reconnue publiquement c'est la mort ou l'expulsion, c'est en tout cas la réduction au statut de corps étranger à la normalité politique acceptée de tous. La raison de l'ennemi est une raison de l'élimination qui ne supporte pas vraiment de subtilité dialectique. C'est si vrai que Bartolo da Sassoferato22, lorsqu'il considère la forme de bannissement la moins grave, celle qui fait que l'exilé peut conserver un certain nombre de ses compétences juridiques - comme celle de tester - n'associe plus cette figure à la catégorie de l'ennemi, de l'hostis. Les raisons de l'ennemi ne sont pas mieux représentées au cours du Xye siècle. La référence au De Amicitia cicéro ni en qui court dans tout traitement de la question de l'amitié - tout comme la référence platonicienne qui lui est liée même si elle autorise des développements différents - ne fait que renforcer cette dénégation puissante de l'ennemi dans la pensée de la cité. Pratiques et législations restent les mêmes et l'usage systématique de l'exil reste fréquent: les recommandations en ce sens peuvent même toucher non plus seulement ceux qui sont déclarés « ennemis» de la cité mais les simples « oisifs» ou les « inutiles» selon une logique de purgation régulière du corps malade pour le raffermir23. Lorsque Lean Battista Alberti décide d'ajouter un quatrième livre plus « politique» à son De Familia, quelques années après avoir composé les trois premiers, et dans l'éventuelle perspective d'en faire don au« sénat et au peuple florentin» à l'occasion du certame coronario de 1441, c'est à l'amitié qu'il décide de le consa22. Christian Zendri l'a montré dans un article récent «< Elementi di definizione giuridica dell'esilio : il Tractatus de bannitis di Bartolo da Sassoferrato (13141357) », Laboratoire italien, n° 3, 2002, p. 33-49). 23. Comme le rappelle Gabriele Pedullà, en se référant à Matteo Palmieri (Della Vita civile) et à Francesco Patrizi (De institutione reipublicae libri novem) (voir sa thèse, op. cit., p. 42).

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crer. Après une intervention de Piero degli Alberti expliquant aux jeunes gens comment il s'est gagné l'amitié des puissants, notamment à grand renfort d'« astuzie », d'« arte »... et d'argent, le tout sans jamais s'en prendre à sa cité natale qui l'avait exilé, Alberti suit à peu près le plan du dialogue de Cicéron sur l'amitié. Même si le projet idéal est celui d'une extension à la république de la qualité et de la fécondité des rapports instaurés dans la famille, la « société des amis» selon Alberti n'est plus celle de la cité tout entière mais celle d'un petit groupe d'amis choisis et rares qui reconnaissent réciproquement la vertu de l'autre et se plaisent à échanger avec lui des propos familiers. L'idéal se voile de pessimisme et de désenchantement. Il est vrai que, dans les faits, selon Alberti, lui-même exilé politique, les relations à l'intérieur de la cité ne se prêtent pas toujours à la sérénité et à l'harmonie des rapports familiaux car la loi de l'intérêt y prévaut trop souvent et car l'inimitié y est une menace permanente. Dans un passage remarquable, Leon Battista Alberti consacre d'ailleurs à l'inimicizia une quinzaine de pages du dialogue mais il semble hésiter à traiter vraiment la question de l'ennemi : l'inimitié doit être évitée à tout prix en ôtant à l'ennemi la possibilité d'exprimer son hostilité grâce aux bonnes manières, à toutes les échappatoires possibles, voire même - c'est le moment du texte le plus intéressant car il annonce les développements de la question au siècle suivant - à l'usage de la force contre la force24. Mais, très vite, il est aussi signifié au lecteur qu'il convient de renoncer à tout conflit, même ceux dont on pourrait sortir vainqueur, dès lors qu'il nous affaiblirait. Le topos du refus de la vengeance25 est poussé jusqu'aux extrêmes d'une logique purement personnelle et largement utilitariste (tout en reprenant à loisir le lieu commun sur la nécessité de fuir les personnes mauvaises et de fonder l'amitié sur
24. I Libri dellafamiglia, R. Romano et A. Tenenti (éds), nouvelle édition préparée par F. Furlan, Torino, Einaudi, 1994, p. 411. 25. Ibid., p. 401-403. Mais on retrouve aussi cette position dans le Theogenius (in Opere volgari, C. Grayson (éd.), Bari, Laterza, 1973, vol. II, p. 97-100), dans les Profugiorum ab Aerumna libri (Ibid., p. 148) et dans le De iciarchia (Ibid., p.253-254).

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l'onestà et non sur la voluttà ou l'utilità) : il s'agit de ne pas se faire d'ennemi car l'inimitié a des effets incontrôlables. C'est à ce prix qu'Averardo rend le modèle d'amitié (que Lionardo tire des classiques et que d'ailleurs il accepte de reprendre à son compte) compatible avec les - dures - réalités de la vie présente de la cité. L'idéal dans ce cas est, selon Alberti, de transformer l'ennemi en ami26suivant la reprise d'une vieille indication de la morale pratique des Anciens que l'on retrouve entre autres chez Plutarque27. À cette occasion est introduit un des rares passages où Alberti prend explicitement le contre-pied de Cicéron: le dialogue du Florentin évoque, comme celui de l'Arpinate, le dicton prêté au sage Bias selon lequel « il faut aimer comme si on était prêt à détester un jour» mais alors que le Laelius de Cicéron, s'appuyant sur l'autorité de Scipion, s'élevait contre cette affirmation avec véhémence, en refusant de croire que Bias ait pu dire une chose pareille28, l'Averardo d'Alberti se veut plus réaliste et s'appuie sur ce dicton (qu'il accepte quant à lui, contrairement à Laelius, d'attribuer au sage parmi les sages29) pour tenter de clore la discussion sur l'inimitié en renversant le propos et en affirmant qu'il faut se comporter dans les inimitiés sans haine comme si l'on devait un jour devenir amis. Bref, l'ennemi relève d'une catégorie qui est tout à la fois toujours présente dans la cité mais instable et vouée à disparaître. Il est à cet égard frappant que dans tous les traitements de l'amitié, des Grecs du ve siècle avant Jésus Christ aux Florentins du Xve siècle (à l'exception des quinze pages hésitantes d'Alberti citées plus haut), le contraire de l'amitié est moins l'inimitié que l'absence de lien social (la solitude), la perversion du lien social (la flatterie - qui est une vrai obsession de toutes les écoles philosophiques grecques car elle est tout à la fois défaut individuel et danger social)
26. / Libri dellafamiglia, op. cit., p. 412. 27. Voir Tirer profit de ses ennemis in L'ami véritable, Paul Chemla (éd.), Paris, Arlea, 1999. 28. De amicitia, 59, Paris, Belles Lettres, p. 37-38 -« comment être l'ami d'un homme dont on pense pouvoir être l'ennemi? » 29./ Libri dellafamiglia, op. cit., p. 410. 26

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ou, enfin, dans sa traduction institutionnelle en terme de régime la tyrannie (le tyran est celui qui n'a pas d'amis, la tyrannie crée un espace politique où l'amitié n'a pas sa place). Pourtant l'histoire chaude, l'histoire des clans et des factions est marquée par une conflictualité continue. Derrière l'unité pointe toujours très explicitement l'organisation verticale fondée sur une logique oligarchique ou « aristocratique », laquelle est donc susceptible de produire des chocs fréquents entre les ambitions contradictoires des grandes familles et de leurs clans respectifs: famille et oligarchie sont les deux piliers d'une concorde réservée et exclusive dont l'histoire florentine manifeste la radicale instabilité. Rien d'étonnant à ce qu'Averardo, malgré les exhortations de Lionardo, refuse de s'appuyer sur les livres d'histoire pour son pro-

pos sur l'amitié puisque « la istoria [...] solo sempre recita perturbazioni di stati, eversioni di republiche, inconstanza e volubilità della fortuna »30. En effet, si avait été évoqué plus haut le paradoxe certain qu'il y avait à supposer une relative absence de la

question de l'ennemi avant le XVIe siècle, c'est bien que le sujet
essentiel des livres d'histoire en général et des chroniques florentines en particulier est le récit des temps de troubles et des inimitiés. Cet ennemi rejeté de la cité par le droit et par la réflexion philosophico-morale est présent à presque toutes les pages d'un Compagni, d'un Villani ou d'un Cavalcanti. Mais cet ennemi-ci relève du pur constat et de la déploration: il est perçu, plus que pensé, comme une sorte de calamité qui frappe la république, un produit des vices inhérents à la nature humaine (ambition, cruauté, envie etc. . .) ou des erreurs des gouvernants 3]. Malgré leur fréquence, ces inimitiés sont des parenthèses, des situations abnormes, des maladies ponctuelles qui ne disent rien sur la politique et sur ses raisons mais ne parlent que des errements des personnes. Le seul ennemi qui demeure - et

30. Ibid., 31. Dans retrouve peuple»

p. 356. un des rares moments de conceptualisation de sa chronique, Compagni ce que nous disions plus haut à travers l'assimilation entre« ennemi du (syntagme d'ailleurs récurrent) et« ami du tyran ».

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demeurera -, celui qui est commun aux traités et aux livres d'histoire, est l'ennemi de la patrie, celui dont on peut penser qu'il est en guerre contre la patrie et que tous, de Cicéron à Machiavel, s'accordent à condamner. C'est aussi cet ennemi-ci qu'évoquent à l'occasion les traités d'architecture du Xye siècle lorsqu'ils abordent la question de la défense de leurs cités idéales. Même si dans les textes historiographiques se fait jour une utilisation du couple ami/ennemi comme élément de description des troubles à l'intérieur de la cité, même si le lien inimicizielmutazionelsedizionelsangue est nettement mis en place notamment par Villani, il reste notable que chez tous les chroniqueurs le registre dominant pour parler des heurts de factions est plus celui de la lamentation que celui de l'analyse. Gabriele Pedullà insiste sur la réticence que les chroniqueurs ont même à citer les séditieux32, et sur la reprise durant tout l'âge communal (Brunetto Latini, Marsile de Padoue, Pétrarque, Bernardo Rucellai) du topos sallustien sur les méfaits de la discorde tiré de la Guerre de Jughurta (concordia parvae res crescunt, discordia immo vero maxima dilabuntur)33. Dans cette perspective, l'amour de la patrie coïncide avec l'amour de la concorde; les ennemis du peuple ou de la cité sont de « mauvais hommes» (malvagi), des « méchants» (cattivi) soumis à une condamnation à la fois philosophique, morale et religieuse.

Intermède: certitudes, ambiguïtés et apories savonaroliennes34
La dernière tentative de recomposer une idée et une pratique viable de l'unité et de la concorde, qui fait figure de maillon man32. Compagni, II, 8 :« de' quali [=dei « malvagi cittadini »] non dirà il nome per

onestà

}}

; Cavalcanti, III, 2 : « in me medesesimo mi vergogno di pubblicare le

tante cittadinesche malvagità dei cattivi uomini ». 33. Salluste, Bellum lugurthinum, IX, in Gabriele Pedullà, op. cit. 34. Les considérations développées dans cet intermède savonarolien synthétisent une partie des résultats des deux articles de Jean-Claude Zancarini sur la question

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quant entre le discours qui prévaut au Moyen Age et le grand basculement machiavélien, nous la trouvons dans l'expérience savonarolienne. Après le renversement du régime médicéen en novembre 1494, Savonarole, d'emblée, avant même le vote de la loi instituant le Grand Conseil, les 22 et 23 décembre 1494, avertit les Florentins: l'aspiration à« l'unione, concordia, amicizia intra e' cittadini35 » qui est au cœur de sa prédication n'ira pas de soi; il faut prévoir dès maintenant qu'il y aura des contradicteurs, des gens qui « parleront contre »361e bien commun et il sera nécessaire de prendre des mesures pour les empêcher de nuire. Quand le frère crie« Pace, dico,pace, Firenze », il définit donc, en même temps, la nécessité de combattre ceux qui ne manqueront pas de s'opposer à cette paix nécessaire: à l'intérieur du discours de paix se développe immédiatement et nécessairement un discours de guerre. Les modalités réciproques de ces deux discours vont, certes, varier, l'insistance sur l'un ou sur l'autre pourra dépendre des circonstances mais ces deux discours sont simultanément présents dans les interventions de Savonarole jusqu'à la fin, y compris dans les pièces de son procès. Une formule qu'il utilise dans le sermon du Il octobre 1495 est emblématique de cette dualité « noi faremo guerra di fuora, ma la pace nostra sarà dentro al cuore »37 ; on observe qu'elle est parfaitement réversible! C'est dire, on ne peut pl us clairement, que pour faire la paix, il faut aussi, dans le même mouvement, penser la guerre. Si la distinction entre
de l'ennemi (<< La question de l'ennemi dans les sennons et écrits de Savonarole », in Savonarole: enjeux, débats, questions, vol. 22 du CIRRI, A. Fontes, J.-L. Fournel, M. Plaisance [édsJ, Paris, Université de la Sorbonne Nouvelle, 1997 et « Far la guerra con la pace nel cuore. La guerra nelle prediche di Girolamo Savonarola », in Savonarola: democrazia-Tirannide-Projezia, Giancarlo GaIfagnini [éd.], Rarence, Edizioni dei Galluzzo, 1998) qui ont été récemment repris dans un ouvrage commun (voir J .-L. Fournel et J .-c. Zancarini, La politique de l'expérience: Savonarole, Guicciardini et le républicanisme florentin, Edizioni dell 'Orso, Alessandria, 2002). 35. Aggeo, XIV, sermon du 15 décembre, p. 243. 36. Il convient de conserver ici à contradire son sens étymologique. 37. Salmi, XXVIII, vol. II, p. 185.

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les ennemis et les amis du frère est nécessaire c'est pour une véritable guerre intérieure à mener. Les ennemis sont désignés en tant que tels et ils vont même vite être classés selon leur degré de « dangerosité » (tiepidi, arrabbiati). Les ennemis dans la guerre spirituelle - les tiepidi - sont semblables aux ennemis politiques et s'unissent à eux: « COsl came e' tiepidi sono congregati contra la simplicità, COsl sono congregati contra questo bene cam une Ii cattivi 38». Les loups vont en effet avec les loups et « uno simile si ritruova con l'altro39 ». Pour Savonarole, ceux qui s'opposent à la bonne forme de gouvernement voulue par Dieu ne peuvent être que des uomini cattivi40, des gens adonnés aux vices, des ambitieux qui veulent «farsi grandi» ou, au mieux, des sots qui se laissent tromper. C'est en général le terme cattivi qui sert à désigner le bloc des ennemis, même s'il utilise quelquefois le terme arrabbiati, qui apparaît pour la première fois dans le sermon du Il janvier 1495, pour désigner ceux qui, selon lui, n'aiment pas le bien commun. Il précise dans le sermon du 21 juin 1495 qu'il se sert là d'un mot qui est employé

par les Florentins -« io non sa chiamargli altrimenti.. io usa e' tuai
vocaboli 41» - et il reprend cette précision dans un court texte au titre significatif pour notre propos: sa Lettre à un ami42. Cette

38. Salmi, IX, 1ermai 1495, vol. l, p. 156. 39. Ibid, X, 3 mai 1495, p. 166. Il développe la parabole du troupeau protégé par son pasteur: les brebis vont avec les brebis et« congregonsi insieme e' lupi co' lupi ». 40. Aggeo, XIX, 21 décembre 1494, p. 323. 41. Salmi, XXII, vol. II, p. 85. La phrase est aussi significative de la« florentinisation » revendiquée par le prêcheur dans sa parole: il entend user les mots de son auditoire. 42. Lettera a un amico in Lettere e scritti apologetici, R. Ridolfi, V. Romano,

A. Verde [éds], Roma, Belardetti, 1984, p. 244-245

«<

li quali sono dimandati da

esso popolo arrabbiati, perché e' non fanno altro tutto el giorno che abbaiare e dire case tanto sciocche che insino e 'fanciulli si ridono della Lora stultizia »). La Lettre est généralement datée de fin 1495, ce que nous pensons également. Pour une datation différente, voir G. Guidi, Lotte, pensiero e istituzioni politiche nella repubblicafiorentina dalI494 alI5I2, Firenze, 1992, vol. I, p. 61-65 (Guidi estime que la« lettre à un ami » est de fin 1496).

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insistance sur l'attribution de la dénomination d'arrabbiati a évidemment un sens: insister sur le fait que lui-même nomme ses ennemis politiques cattivi, mot à résonance morale et religieuse, c'est laisser entendre que le combat politique n'est pas dissociable de la guerre spirituelle. Des distinctions à l'intérieur du camp ennemi sont parfois mises en évidence: certains se contentent de «murmurer », de «parler mal» du gouvernement, d'autres vont jusqu'à «écrire des lettres» à Venise et à Rome pour dénoncer l'activité du frère, pour susciter des embûches 43... Il Y a donc des différences d'intensité dans la volonté de mal faire: il y a là peutêtre une faille que l'arme de la parole peut agrandir... tous les mauvais, tous les tièdes ne sont peut-être pas incorrigibles et cela aura des conséquences dans la façon de mener la guerre. Les tiepidi ont une place particulière dans le concilia des mauvais: ils sont en effet de « faux frères », des amis en apparence et des ennemis en réalité44. Les sermons sur Job sont l'occasion d'une série de mises au point sur cette question des faux amis, des amis qui révèlent, par leurs paroles et leurs actes, leur vraie nature d'ennemis : « vedesti che giudicii temerarii avevano questi amici di Job, e came di amici gli erano diventati came nimici »45. Les giudicii temerarii, explique-t-il, naissent lorsque les hommes pensent que la sagesse humaine - la sapienza umana - celle qui provient de la raison naturelle - ellume naturale - peut se passer de la lumière surnaturelle, de la grâce que seule donne la foi. Sans qu'il y ait là de paradoxe ou de contradiction, Savonarole affirme en même temps que la guerre doit avoir lieu, qu'elle sera grande, périlleuse et son issue douteuse et cependant qu'il est bon et utile d'être attaqué par l'ennemi: sans les mauvais, «non si conoscerebbe la perfezione de' buoni »46.
43. « Vien qua tu, che scrivi tante lettere a Vinegia e a Rama », Prediche sopra i Salmi, J, 6janvier 1495, p. 16. 44. « tu mostri d'esser mio arnica insino che la verità non ti tocca... ma corne io dico la verità, tu sei mio nemico », Aggeo, XV, 16 décembre 1494, p. 256. 45. Job, XII, 14 mars 1495, p. 206. 46. Aggeo, X, JO décembre 1494, p. 167.

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Lors des interrogatoires de son procès - qui, pour une part, constituent une sorte de bilan laïc de son « œuvre» - Savonarole revient évidemment sur la question des ennemis et de la guerre. « Non fu mai mia intenzione che totalmente fussi esclusa né cacciata [la faction des arrabbiati] ,.perché avevo caro che lafussi uno ostaculo a questi maggiori delta nostra parte, havendo sospetto che finalmente, questi cittadini maggiori prenominati non pigliassino tante forze che si facessino poi uno stato fra loro più stretto et guastassino il Consiglio comune ». Cette ultime déclaration pourrait sembler un tour de passe-passe d'un Savonarole voulant affirmer qu'il n'avait jamais eu l'intention de se débarrasser de ses adversaires. Mais il faut souligner que le rôle positif et constructif de l'ennemi est effectivement affirmé à plusieurs reprises dans ses sermons et que, dès le 14 juin 1495, Savonarole avait explicité dans quelles conditions les cattivi pouvaient, au fond, être utiles: « quando e' buoni sono più de' cattivi, altora non sono supeiflui e' cattivi e perD iddio ne lascerà sempre qualcuno de' tepidi e cattivi ,. e in ogni cosa ne sarà qualcuno per tribulare li buoni e fargli migliori ». Machiavel expliquait, dans un passage des Discours, la raison pour laquelle Savonarole avait échoué: l'emporter politiquement, c'est, écrit-il, être capable de «spegnere l'invidia », de « vincere l'invidia », donc de savoir qui sont ses ennemis, comment les vaincre et de vouloir le faire dans les faits, sans égards pour les méthodes à employer. Or, c'est justement cette capacité à vouloir et savoir vaincre ses ennemis que, selon Machiavel47, Savonarole ne posséda pas. Pourtant, selon messer Niccolà, ce ne fut pas faute de le savoir -« Questa necessità conosceva benissimo » - et d'avoir tenté tout ce qu'il était en son pouvoir de faire - « non pertanto per lui non rimase, e le sue prediche sono piene di accuse de' savi del mondo e d'invettive contro a loro : perché chiamava COStquesti invidi e quelli che si opponevano agli ordini suoi ». Sans doute, comme le laisse entendre Machiavel, Savonarole avait-il eu l'intuition que la guerre est la vérité de la politique, que les armes sont nécessaires
,.

47. Discours, III, 30.

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