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L'Odeur des noisettes

De
73 pages

Le « Parisien de Marguerite », c'est ainsi que tout le monde nomme le petit Michel, enfant de l'Assistance, élevé par Marguerite, une bienveillante mère de famille, dans un village de campagne. À la maison, son origine citadine ne fait aucune différence.

Ajouté le : 08 mars 2017
Lecture(s) : 2
EAN13 : 9782812917622
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Table des matières
Couverture L'auteur Du même auteur Titre Dédicace Citation I - Le père Truchet II - Tête de pioche III - Le chef IV - Les yeux de Gabriel V - Le chemin de l’école VI - Le brochet de Michel VII - La mère est morte ! VIII - Mousseline IX - Une vie de chien X - Les histoires de Gabriel XI - L’année du certificat XII - Le temps des moissons XIII - Un beau brin de fille XIV - La maladie de Georges XV - Une place dans le dortoir XVI - Les vacances de Toussaint XVII - Bonne Année XVIII - Le malheureux déchaussé XIX - La petite guerre d’Antoine XX - La noce XXI - Le dernier zéro 4e de couverture
Enseignant, puis chroniqueur aux Affiches des Greno ble et du Dauphiné,Gilbert Daletvrages à succès, notamment lala passion de l’écriture. Auteur de plusieurs ou  a biographie remarquée du baron des Adrets, il racont e ici son enfance auprès de sa mère adoptive.
Du même auteur
Du même auteur Le Parisien de la Marguerite, La Pensée universelle , 1973. L’Étrange Figure du baron des Adrets, éditions de l’Aurore, 1982. Le Livret noir, éditions Solange Brault de Bournonv ille, 1992. Lettres de mon arbre, éditions Solange Brault de Bo urnonville, 1993. L’Homme à tête pelée, éditions Artès-publialp, 1995 .
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
©De Borée, 2000
Titre
GILBERTDALET L'ODEUR DES NOISETTES
Dédicace
Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant existé serait purement fortuite.
Citation
À ma chère maman Marguerite et à toutes celles qui ont donné un foyer à leur «Parisien»
I
Le père Truchet
A MÈRE AVAIT LAISSÉ ouvert le foyer du poêle à trois trous–et à trois L pattes–qu’elle allait garnir. D’une main elle tenai t la bûche et de l’autre la lettre. La porte s’est refermée, l’horloge a eu comme un ho quet qui lui a fait rater sa chanson. Et puis la nuit est tombée, d’un coup, mais Michel ne sait plus si c’est dans le ciel ou dans son cœur. Les voisins ont apporté la soupe, le feu s’est éteint. Dans la chambre, on pleurait, et le vent, du dehors, accompagnait. Il en rajoutait, le vent. C’est ce jour-là que maman Marguerite a su que son homme ne reviendrait pas des boues de l’Artois. Quatre ans elle avait espéré con tre toute raison. «Disparu» est un mot que les guerres se repassent sous la table, la carte truquée de la mauvaise conscience. Rien n’a changé aux Gauloires, les enfa nts n’ont pas manqué l’école le lendemain. Les enfants, c’est-à-dire Jean-Claude, M arcel et la petite dernière, Lucie, que le père n’aura pas vu marcher. Michel, lui, le petit de l’Assistance, n’a pas encore l’âge des bâtons de l’écriture. Dans sa couche, il n’arrive pas à se réchauffer depuis que Jean-Claude s’est levé et il se tient les pieds serrés, à deux mains. Une plume, sortie de l’édredon, lui chatouille le nez, maman p arle au chat dans la cuisine. Elle doit lui dire ce qu’elle n’ose pas dire aux hommes. Rien n’a changé. Marcel a creusé du pouce la couron ne de pain sur le chemin du retour de l’école: à l’envers, ça ne se voit pas. M aman a vu et n’a rien dit. Elle garde le noir, c’est sa décoration. Elle reprend l’aiguille, le tricot, elle remonte le seau du puits du même rythme qui fait la toile rêche des jours. L es voisins parlent plus haut, on s’essaie à sourire, on laisse écouter les enfants. Un jour on tire le lit au beau milieu de la cuisine et le fermier suspend contre le mur au g ros crépi le portrait du père, retouché, endimanché, figé: image glacée des prière s inutiles et de la surprise de la mort. Dehors, c’est la vie. Elle commence au puits. La mo usse lui fait une barbe douce et il porte, à la gavroche, sa casquette biscornue de tôle rouillée où les poules ont signé. La vie coule dans le Chalin qui s’en va vers l’Arro ux en jouant des coudes sous les saules. L’eau, c’est encore ce qu’on a fait de mieu x pour charrier des secrets, des violences et des regrets. Elle ne lâchera jamais le Parisien de la Marguerite. Il lui doit tout, c’est la musique du gars qui n’a rien dans le s poches. C’est sa voiture, son carrosse. Elle est comme le sable, c’est de la plui e qui s’est faite chanson. La vie passe avec le train qui se gonfle, aux porti ères, de soldats américains. Images de couleur, bras tendus vers le printemps qu i commence aux aubépines et finit dans la fumée qui se dénoue avant de se croire nuag e. On a dit depuis, à Michel, que ces soldats étaient heureux, la guerre finie, et je taient au vent et aux petits Français des cigarettes et du chocolat. Ça doit être vrai, l a paix donne la fièvre, on en est malade d’avoir trop attendu.
Lle de sapin, la mère a ouvert lea vie passe, on use ses premiers sabots. Sur la tab trousseau de l’Assistance: une aubaine, le paquet a nnuel. On l’incise avec précaution, on en fait une pile à gauche, une pile à droite. Mi chel ne comprend pas, mais Jean-Claude hoche la tête d’un air entendu. Il a déjà se s galons de sous-chef de famille. Il sait que les bonnets de la troisième layette dispar aissent dans la troisième vêture, les bavoirs à la quatrième, bien avant l’âge de raison. Allons, de la tenue, monsieur Michel Dumay. Ta trop jeune et oublieuse mère parisienne a urait-elle su t’empêcher de baver au-delà des quatre ans réglementaires? Penses-y quand l’envie te prend de ruer. Tiens, à quatre ans justement, tu te mets en deuil, sans attendre, tu laisses les tabliers à carreaux pour les tabliers croisé-noir. C’est l’âge de la cravate: il faut penser à tes dimanches. Àcinq ans, veste et veston, à six le gilet et les caleçons. Une année sur deux une vaste pèlerine qui sera plus souvent s ur l’herbe que sur les épaules du pupille aux champs. Pieds nus sur la pèlerine, à la barbe des chardons ou des chaumes pointus, c’est toute une aventure. Vous ne pouvez en avoir une idée vous qui vous pâmez sur une quelconque peau de bique tombée en descente de lit. Aux Gauloires, il n’y avait pas Michel le Parisien et les autres. Il y avait quatre gosses en taille décroissante, de Jean-Claude au de rnier et bien pareils dans leurs quatre paires de sabots. Le vent de Paris n’y souff lait qu’une fois l’an, avec le trousseau au carré. On n’y connaissait la Seine que par ses enfants abandonnés, livrés dans des habits trop grands, par souci d’économie. Ces vêtements, disaient les instructions, devaient être «larges et souples». Il s l’étaient, croyez-en Michel. «L’enfant trop serré ne profite pas», chante encore la notice du livret noir, à la page2. Si l’on jouait sur les mots, si on voulait penser à d’autres étreintes, si l’on imaginait des nourrices comme la Marguerite, il n’y aurait ni liv ret, ni matricule, ni instruction, ni règlement. Rien que des pages blanches à remplir de baisers et de mercis, pas de pèlerine, pas de chardons, rien que de l’herbe douc e aux pieds, pas de baluchon, pas de collier en os, rien que des bras qui se mélangen t autour des cous de ceux qui s’aiment. Mais gémir ce n’est pas de raison, ce n’e st pas de saison. Michel se souvient du voisin des Gauloires, le père Truchet. On ne l’attendrissait pas avec des histoires d’enfant assisté: il avait connu pire dans les tranchées. Et son unique fille ne venait-elle pas, à vingt-deux ans, de se faire décapiter à Lyon, en fin de nuit d’amour, par un gars de la Légion? Et le premi er, celui qui avait péri sur la croix pour qu’il n’y ait plus de pince à river, est-ce qu ’il en avait eu une layette, lui? Le père Truchet n’avait pas son pareil pour conter des histoires de brigands. Michel ne le quittait plus: recherche de l’homme, du père manquant peut-être. Le voisin devait avoir dans les quarante-cinq ans, mais sa femme lui en donnait dix et c’était bien payé. Sa passion, c’était son couteau et on ne pouvait l’ imaginer sans son outil à cinq lames, propre à ouvrir les noisettes ou à saigner les lapi ns. Son couteau, c’était sa plume, son archet, sa brosse à dents, sa cuiller, sa fourchett e. C’était son savoir, son adresse, ses secrets d’artiste. Avant de le replier, après usage , il le caressait à deux doigts, et pas à rebrousse-fil, il le couchait sur sa culotte, à mi-cuisse, le réchauffait, lui donnait le coup d’œil de la tendresse avant de le refermer d’un cou p sec, un coup de mâchoire de piège à loups. Le père Truchet n’avait pas d’autres passions, pas d’autres problèmes. Il était là, comme on dit, pour les coups durs: pour mettre en b ière, pour décrocher les pendus, pour annoncer les catastrophes. D’ailleurs, sa femm e lui avait préparé une fois pour toutes sa tenue d’opération: un pantalon rayé, des bretelles, une chemise blanche, une veste de velours, le chapeau de son mariage et des souliers qui ne glissaient pas pour un rien dans les escaliers. Avec le père Truch et, on était tranquille, libéré des
pièges du sentiment, des scrupules, des hésitations et des cas de conscience. Il avait le devoir facile, ponctuel, définitif. Le geste ava it reçu une fois pour toutes son amplitude, sa marque de fabrique. En avait-il tué d es cochons dans les deux mois qui chevauchaient les jours de l’an de sa vie! Eh bien! il les piquait tous dans l’épaule et le jambon de devant se gâtait toujours, et même dans l a cendre. Jamais il ne s’en corrigea, le père Truchet. Au demeurant, le meilleur homme du monde. Àtable, il ne disait mot et au lit il ne devait pas être plus bavard: sa femme n’avait droit qu’aux signes conventionnels, qu’elle traduis ait imperturbablement: «Passe-moi le sel» ou bien «Il faudra faire tondre le petit». Le petit, c’était Pierre, qui rendait à Michel deux ans et six mois et dix bons centimètres . Mon père, disait Pierre, parle plus aux vaches qu’à ma mère. Autant croire qu’ils sont morts l’un pour l’autre. Tu m’écoutes, Michel? Mais oui, Michel l’écoute. Mieux , il cherche à -comprendre le monde trop silencieux qui l’entoure. Est-ce que le courant passe des yeux du père à ceux de la mère? Est-ce qu’ils se sont déjà tout di t? Est-ce qu’ils s’aiment, se supportent, se condamnent ou se fixent dès à présen t rendez-vous dans un monde meilleur? Est-ce qu’ils se voient seulement? Est-ce qu’ils ne sont pas déjà partis, chacun de son côté? Partis et arrivés dans les nuag es de l’indifférence et du chacun pour soi? Allez savoir. Peut-être qu’au hasard d’une promenade, le père Tru chet se laissera aller aux confidences. Qui sait? Les promenades, c’est leur j eu à tous les deux, leur escapade. Michel les garde jalousement au fond de son souveni r. Un mot de maman Marguerite lui taraude la mémoire: «Mon Michel, il ne joue guè re avec ceux de son âge; il lui faut toujours des grands.» Pas sotte la Marguerite qui s e pose des questions. Michel ne pouvait pas attendre que le père descende de son ca dre doré, il cherchait ailleurs l’homme à moustaches, celui qui sait. Le père Truch et savait. Tous deux, ils filaient comme des voleurs, entre chien et loup. Ils commenç aient toujours par fixer un bout de temps le nez cassé de leurs sabots. C’était comme s ’ils mettaient leurs billes dans le même sac. On finissait toujours par arriver à la ri vière et c’était à chaque coup la surprise ou un semblant, bien réussi. Pierre, lui, n’avait pas droit à cette tombée de nuit aux étranges rumeurs. Il n’en était même pas jaloux ; qu’en aurait-il fait de sa jalousie? Le père Truchet ne cherchait pas ses mots, il les a vait mis de côté, des heures durant, pendant l’ennui du jour, quand sa femme lui jetait le coup d’œil de voisine, entre deux cuillerées de soupe. On s’arrêtait pour un rien, po ur un bruit, un glissement venant d’un fourré, les parlotes criardes des rainettes, des di sputes d’oiseaux. Ensemble on écoutait, on digérait, on rangeait ça dans un coin de tête ou un coin de cœur. Plus tard, beaucoup plus tard on saura que ce sont là les meub les les plus solides, ceux qui tiennent le coup quand les autres vous restent dans les doigts. Ils ont leur place bien à eux dans la meilleure lumière, ils sont arbre, feui llage, branche gourmande, plaie d’écorce, papillon. Ils chantent, ils pleurent, ils se font printemps, pluie, saison verte, saison blanche. Ils font, qu’avec eux, on n’est jam ais seul, qu’on est toujours en route, qu’on a soif enfin, avec un nid à portée de la main pour y mettre son bien d’amour. Le père Truchet savait. Très vite il avait compris que sa femme ne voyait rien au bout de son bâton, rien que la pierre ou la feuille morte. Très vite il s’était lassé du fils, tout pareil, qui a gagné sa journée quand il n’a pa s cassé ses sabots. «te. Et il les croit.Truchet lui raconte des bêtises, disait la Margueri » Mais elle ajoutait parfois pour elle seule: «Ça ne fait de mal à personne.» Les histoires du voisin, Michel se les gardait, com me on dit. C’étaient des histoires