L'Oedipe

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L'Oedipe reste-t-il une référence centrale pour la psychanalyse ? Si la réponse est positive, rend-il compte aujourd'hui des mêmes processus ? Les cures menées par les psychanalystes d'enfants et les cures concernant les personnalités adultes non-névrotiques tendent à montrer que le complexe d'Oedipe, s'il ne perd pas sa place et s'il est l'aboutissement progressif d'une "triadification" fondamentale que l'on retrouve d'ailleurs dans des cultures apparemment éloignées de notre culture occidentale, doit être repensé.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782296800021
Nombre de pages : 273
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L’ŒDIPE

Ouvrages publiés par le Groupe Méditerranéen de la Société Psychanalytique de Paris Les fantasmes originaires, ouvrage collectif sous la direction de H. Sztulman, A. Barbier, J. Caïn, coll. Éducation et Culture, Toulouse, Privat éd., 1983. Transmission, transfert de pensée, interprétation, ouvrage collectif sous la direction d’A. Barbier et de P. Decourt, coll. du Monde Interne, Paris, In Press éd., 1998. La séparation, ouvrage collectif sous la direction d’A. Barbier et de J.-M. Porte, coll. du Monde Interne, Paris, In Press éd., 2003. L’amour de soi, ouvrage collectif sous la direction d’A. Barbier et de J.-M. Porte, coll. Psychanalyse et Civilisations, Paris, L’Harmattan éd., 2006. Les enjeux de la psychanalyse aujourd’hui, ouvrage collectif sous la direction d’A. Barbier et M. Boubli, coll. Psychanalyse et civilisations, Paris, L’Harmattan éd., 2008.

Groupe Méditerranéen de la Société Psychanalytique de Paris

L’ŒDIPE
PERSPECTIVES ACTUELLES

Sous la direction de André Barbier et Myriam Boubli
André BARBIER Myriam BOUBLI Dvora BOUBLI-EFRAT Dominique BOURDIN Bernard BRUSSET Bernard CHERVET Gillian GILLISON Alberto KONICHECKIS Rémy PUYUELO René ROUSSILLON

L’HARMATTAN

© L'HARMATTAN, 2011 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54084-2 EAN : 9782296540842

Les auteurs André BARBIER (Montpellier), psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris. Myriam BOUBLI (Aix-en-Provence), psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris. Dvora BOUBLI-EFRAT (New York), psychanalyste, membre Institute IPTAR (API). Dominique BOURDIN (Paris), psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris. Bernard BRUSSET (Paris), psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris. Bernard CHERVET (Lyon), psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris. Gillian GILLISON (Toronto), anthropologue, professeur au Trinity College de Toronto. Alberto KONICHECKIS (Aix-en-Provence), psychanalyste, Institut de Psychanalyse de Lyon. Rémy PUYUELO (Toulouse), psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris. René ROUSSILLON (Lyon), psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris.

INTRODUCTION Myriam Boubli Parler du complexe d’Œdipe aujourd’hui c’est, certes, faire référence au conflit, voire au drame individuel, auquel se confronte tout humain en devenir dans son développement psychosexuel, mais c’est aussi, dans la dynamique complexe des relations parent-enfant, s’interroger sur les questions essentielles de la transmission familiale et de ses effets intrapsychiques. Après l’article de Loewald (1979), La disparition d’Œdipe1, probable clin d’œil des traducteurs au titre de Freud de 19242, d’autres auteurs ont revisité le mythe d’Œdipe et en ont proposé des lectures plus extensives. Dans la conception de Loewald, retravaillée par Ogden, une modalité centrale du complexe d’Œdipe est constituée par de multiples tensions, mobilisées par l’importance affective de l'influence des parents pour l’enfant et par le besoin de ce dernier de développer son propre potentiel. Les parents, de leur côté, mènent eux aussi une lutte pour ne pas perdre leur place prépondérante d’autorité, tout en permettant à leur enfant de grandir.
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Loewald H. (1979), The waning of the Œdipus Complex, in Papers on Psychoanalysis, p384-404, New-Haven, CT Yale UP, 1980. Ce probable clin d’oeil à Freud constitue cependant une trahison du titre de Loewald. Le terme "Waning" exprime non pas une disparition, mais une atténuation graduelle. D’ailleurs, ce concept, en anglais est immédiatement associé à un autre concept, celui de "waxing". L’expression "waxing and waning" est essentiellement référée aux cycles lunaires avec ce qu’ils impliquent de diminution graduelle suivie de réapparition de la lune. Ainsi, la constellation œdipienne estelle toujours plus ou moins active tout au long de la vie. 2 Freud, S. 1924, La disparition du complexe d’Œdipe, OCFP, XVII, Paris, PUF, 1992, 29-33.

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Cette lutte est probablement liée à la re-mobilisation de leur propre Œdipe auquel ils se sont, plus ou moins suffisamment, confrontés au cours de leur vie. Le point de vue, partagé par nombre d’analystes contemporains, est qu’on ne « sort » pas de l’Œdipe après la crise de l’adolescence, qu’il ne se dissout pas une fois pour toutes. On le conçoit plutôt comme un processus organisateur qui se prolonge, se réactive et se transforme en fonction des aléas de la vie et du fonctionnement intra psychique de chacun. La parentalité est un moment révélateur du mode d’organisation dominant mis en place par et après la crise œdipienne. Cette perspective nouvelle adjoint, à la tâche structurante de l’Œdipe pour l’enfant et l’adolescent, la tâche indispensable à la génération des parents, la génération qui précède, de la transmission générationnelle. Les pères, les ancêtres ont à répondre lorsqu’ils sont interrogés. Leur silence ou leur surdité à la question est une entrave à la mise en place intergénérationnelle, à l’organisation œdipienne. La génération qui arrive se doit, elle, d’interroger ce qui lui est transmis. On pourrait dire que c’est là la source de toute recherche dans le cadre de la psychanalyse, probablement plus fondamentalement qu’ailleurs. Chaque nouvelle génération d’analystes, pour se fonder, a pour tâche de remettre en perspective les concepts freudiens et, plus globalement, la métapsychologie héritée des prédécesseurs. C’est ainsi que l’histoire des concepts s’est complexifiée, enrichie, dès l’origine de la psychanalyse, dans cette mise en dynamique contestataire. Ainsi, alors que, pour Freud, le complexe d'Œdipe est « contemporain » (1920) de la phase phallique du développement psychosexuel, pour M. Klein, les fantasmes œdipiens très précoces, prégénitaux, sont posés comme étant à la base du futur complexe d’Œdipe. En tant qu’analyste femme, suivie en cela par H. 8

Deutsch, J. Rivière, K. Horney mais aussi par E. Jones, elle remet en question le monisme freudien de la sexualité infantile, mettant en évidence les « zones d’ombre » du développement sexuel de la petite fille. Freud, jouant son rôle de transmetteur, ne barre pas la route à ses héritiers mais admet lui-même (1931) l’intérêt de ces rénovations : « Tout ce qui touche au domaine de ce premier lien à la mère m’a paru si difficile à saisir analytiquement, si blanchi par les ans, vague, à peine capable de revivre, comme soumis à un refoulement particulièrement inexorable. Mais peut-être n’ai-je cette impression que parce que les femmes qui étaient analysées par moi pouvaient conserver cet attachement-là au père, attachement dans lequel elles s’étaient réfugiées depuis la phase pré-œdipienne dont il est question. » (Freud1, 1931, p14). En admettant cette modalité d’attachement féminin au père, Freud joue son rôle de transmetteur : il autorise la génération d’analystes qui le suivent à le tuer, selon la formule d’Ogden2 réfléchissant sur l’article de Loewald. Ainsi, dans le cadre de cette lecture, le parricide implique une révolte contre l’autorité parentale et contre la revendication de droits d’auteur des parents sur l’enfant et, de façon plus globale, sur nos capacités à être et penser. Dans cette perception de la modalité œdipienne, celui qui possède l’autorité parentale doit supporter d’être tué pour ne pas amoindrir ses enfants (ses jeunes collègues, ses patients). Cela implique, non pas une résignation passive au vieillissement et à la mort, mais un geste actif d’amour, de transmission, par lequel on cède sa place à la génération montante, pour prendre sa place parmi ceux qui
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Freud, S. 1931, De la sexualité féminine, OCFP, XIX , Paris, PUF, 1995, 7-28. 2 Ogden H. (2006). Lire Loewald : Œdipe revisité, in L’année Psychanalytique Internationale 2007, Paris, In Press.

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sont en train de devenir des ancêtres. Céder la place à la génération qui suit, sacrifier sa partie pulsionnelle c’est, en quelque sorte, sacrifier la partie Laïos de soi. C’est là une des interprétations possibles du sacrifice d’Abraham, prophète des trois religions monothéistes. Dans cette perspective, Abraham dont le nom signifie « père d’une multitude », sacrifie des aspects de lui afin de faire place à la génération qui succède. Une lecture plus littérale, opterait plutôt pour parler de « sacrifice d’Isaac », renvoyant aux désirs meurtriers réprimés ou actés des parents sur leur progéniture. Le meurtre d’enfant nécessite la « mise sous cloche » de celui-ci totalement agrégé au narcissisme parental. Dans ces cas extrêmes, toute tentative d'émancipation de la tutelle parentale, met en danger l’intégrité physique et psychique d’un ou des deux parents. C’est bien là le drame d’Œdipe mobilisant une forme de violence fondamentale1. Les effrois rendant impossibles l’investissement de l’enfant ou les investissements pathologiques de celui-ci, objet partiel d’un ou des deux parents, mobilise souvent angoisse et désirs de mort chez le parent comme chez l’enfant, comme nous le développera Rémy Puyuelo dans son texte. Nous allons, dans cet ouvrage, par un geste intellectuel, nous inscrire dans la problématique œdipienne dont nous parlons ici, en questionnant les notions fondamentales dont nous avons hérité et avec lesquelles nous travaillons. La psychanalyse contemporaine, mobilisée par les questionnements nouveaux surgis de la clinique avec des patients ayant subi des traumatismes, présentant des pathologies narcissiques, des désorganisations somatiques, repose un certain nombre de questions fondamentales. Du fait des difficultés de mises en représentation, de la pauvreté fantasmatique, nos questionnements dans le travail psychanalytique ou thérapeutique avec ces patients,
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Bergeret, J. (1984), La violence fondamentale, Paris, Dunod.

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sont mobilisés sur la dimension de l’acte, le non-sens, l’impensé, l’impensable. Dans cette perspective, une relecture de la pièce de Sophocle s’impose et éclaire sous un autre angle la question du parricide, du matricide, mais aussi le meurtre du fils, de l’enfant. La dimension destructrice, revient au premier plan, comme elle l’est proposée d’ailleurs d’emblée dans la pièce de Sophocle, comme dans les premières constructions freudiennes. L’oracle, questionné par Laïos, répond que l'enfant qui naîtrait de son union avec Jocaste lui donnerait la mort. Freud reprendra la question de la haine vis-à-vis du père, avant que la question de l’amour incestueux ne se pose. Pour aborder les multiples facettes du complexe d’Œdipe, nous allons, avec André Barbier, étudier précisément la généalogie d’Œdipe selon la tradition grecque. André Barbier nous fera cheminer, en partant du couple incestueux Gaïa-Ouranos - à la descendance souvent monstrueuse, en passant par la première organisation de l’Olympe pour aboutir, après moult meurtres et amours incestueuses, à la création de la ville de Thèbes. Cette visite, de l’arrière plan générationnel et pulsionnel, nous éclairera sur le rôle du mythe d’Œdipe dans la découverte du complexe d’Œdipe chez Freud et chez ceux qui, dans sa filiation, incluant le conflit comme moteur du dynamisme de la pensée, se questionnent. Nous poursuivrons notre cheminement avec le texte de G. Gillison, qui nous éclairera, comme à distance, au travers des croyances et de la mythologie des Gimi de la Papouasie-Nouvelle Guinée, sur des aspects primaires, des matrices génératives ou obturantes de l’Œdipe, lorsque toute rencontre est une perte de soi, de parties de soi, un danger vital quand au sentiment de continuité d’être. Derrière le fantasme inconscient d’un seul sexe se dissimule l’image d’un couple primordial uni dans une copulation interminable rendant impossible de déterminer 11

qui possède ou ne possède pas le pénis. La femme, perçue dangereuse par les hommes, comme le serait un sorcier, suivrait l’homme pour se venger et reprendre ce qu’elle a perdu au moment de la séparation du premier couple. On retrouve là des résonances avec le monisme sexuel et l’envie du pénis chez les petites filles. L’enfant vécu comme phallus est associé à l’acte sexuel menant à une procréation. En effet, nous dit G. Gillison, les Gimi considèrent que les femmes transformeraient alors, secrètement, cette partie de l’homme en un enfant, ce qui entraînerait le déclin et la mort de l’homme. La lecture originale du complexe d’Œdipe, par Dvora Boubli-Efrat, place le couple Laïos et Jocaste dans cette continuation : leur appréhension littérale des mots énoncés par l’oracle, ne leur permet pas d’entendre le message symbolique de celui-ci : chaque nouvelle génération indique le début de la fin de la précédente. A partir de trois modalités de liens, sur le modèle de ceux de Bion, Dvora Boubli-Efrat propose d’analyser le mythe d’Œdipe à partir d’un concept inspiré de la notion de lien affectif de Bion : le lien de réponse-ability (RE) et réponse-inability (–RE) et de trois vertex interdépendants les constituant QuestionnementRéponse qui permet l’organisation de la Différence. Cette analyse met en évidence que la tragédie d’Œdipe est une tragédie du non savoir, prototypique de l’illusion de la recherche de la vérité. Son héros est un roi qui ne peut ni questionner, ni entendre, un roi qui s’adapte au vide interne et externe en adhérant aux formes. La vie et la mort d’Œdipe se jouent dans un échange de fausses questions et fausses réponses dont le prototype serait l'objet bizarre que constitue la Sphinge, assemblage d’objets partiels, imitant les sons d'une énigme qu'elle ne peut pas comprendre, en direction d’Œdipe qui ne sait pas qui il est, qui ne sait pas qui sont ses parents, qui ne sait pas d’où il vient et n’a pu organiser de temporalité. De ce 12

fait, la réponse d’Œdipe est une réponse en miroir qui perpétue l’illusion d’omnipotence et d’omniscience au service du déni de séparation. Après cette lecture de la tragédie œdipienne qui reflète les ratages dans l’organisation des liens du bébé à son environnement, dans les pathologies narcissiques, B. Brusset questionnera l'Œdipe en tant que complexe, organisation psychique inconsciente, structure organisatrice des rapports entre les désirs et les identifications. De son point de vue, il ne saurait être différent aujourd'hui de ce qu'il fut autrefois, toutefois nos questionnements se sont trouvés déplacés du côté des conditions de possibilité de l'organisation œdipienne, des processus qui la rendraient possible du fait même que la névrose n'est plus en position centrale dans la psychopathologie contemporaine et que le cadre familial traditionnel n'est plus celui de l'enfant vivant aujourd’hui. L’analyste doit avoir ces paramètres présents à son esprit, afin d’être attentif aux niveaux de ses interprétations. Nous savons, à présent, l’impact désastreux d’interprétations organisées en termes d'Œdipe d'un matériel de nature différente. En effet, nous pourrions alors nous situer dans une forme de suggestion normative qui prendrait valeur orthopédique plus qu'organisatrice. Les nouvelles cliniques des pathologies narcissiques nous amènent aussi à repenser ce qu’il en est de l'intergénérationnel et du transgénérationnel. D. Bourdin, réfléchissant à ce qu’il en est des obstacles à l’élaboration de l'Œdipe dans une clinique de la honte primaire propose une sorte de trait d’union entre le texte de B. Brusset et celui Dvora Boubli-Efrat. En effet, en s’appuyant sur sa clinique spécifique, avec des patients chez lesquels la fermeture de l’avenir a comme effet de rendre difficile une succession des générations ouverte, structurée dans et par le conflit œdipien, elle en montre l’impact sur 13

l’organisation de leur structuration particulière de la temporalité. Un certain déni de la temporalité renforçant la puissance de leurs angoisses de séparation, conduit tout à la fois à un déni des séparations nécessaires et à des peurs existentielles : peur des conflits, peur de l’avenir favorisant une peur de l’autre, colonisateur psychique potentiel. Dans cette clinique de la honte, nous ne nous situons pas, comme nous pourrions en avoir l’illusion, dans une clinique de l’identité mais dans l’amour oral monstrueux de la confusion des places. Le fantasme des parents meurtriers, importé dans la relation transférentielle, ouvre un accès paradoxal à l'Œdipe. Nous sommes ici aussi, dans cette impossibilité à questionner sa place dans l’ordre des générations. Cette clinique de la honte met l’accent sur le fait que, s’il est possible de critiquer avec nos pères, on ne peut critiquer sans nos pères qui se refusent à l'exercice de l'autorité, qui se positionnent dans l’impuissance face au conflit. Pas de place pour les différences générationnelles : l’identification narcissique à l’enfant empêchant toute opposition à lui, le conflit, indispensable pour toute dynamique psychique, est abrasé. De ce fait, le questionnement n’est pas ou peu pensable et, lorsqu’il se balbutie, il se heurte à de fausses réponses, à un impossible de la connaissance de soi et de l’autre. Revenons sur les mythes des origines, aux enfermements multiples liés aux angoisses de séparation, de différenciation. On se souvient que c’est en castrant Ouranos que Kronos réalisa une étape fondamentale de la naissance du cosmos : il sépara le ciel de la terre et créa entre eux un espace libre, l’espace de la séparation, de la capacité à être seul en présence, celui du couple non fusionnel favorisant l’organisation d’un Œdipe souvent qualifié de précoce. Deux textes vont nous aider à réfléchir à cette question de l’Œdipe chez le bébé, le jeune 14

enfant, celui d’A. Konicheckis et celui de R. Roussillon. A. Konicheckis va interroger la question de l’Œdipe à partir des toutes premières expériences psychiques entre une mère et son bébé lorsque la place du père est en questionnement pour la mère. Plutôt que de s’interroger sur l’Œdipe précoce, il optera, comme l’avait fait Lebovici, pour évoquer la triadification primaire, pèremère-enfant. Pour ce faire, il s’appuiera sur la sensorialité, forme précoce du sexuel en ce qu’elle représente, pour le bébé, un point de rencontre avec l’objet adulte extérieur. Il nous proposera, dans ce cadre, de penser comme embryon de sens les expériences sensorielles et significatives qui portent en germe d’infinies possibilités psychiques aussi bien de croissance que d’amputations pathologiques, les embryons des sens pouvant être envisagés alors comme des matrices génératives, sources de nouvelles créations. R. Roussillon quant à lui, abordera les expériences précoces de l’Œdipe, en recentrant le point de vue autour d’un objet, jusque là peu étudié comme tel : l’objet couple. Si l’environnement de l’enfant a acquis ses lettres de noblesse dans la clinique du jeune enfant, il nous faut tenir compte de ce que nous nous construisons avec père et mère, dans la rencontre à la fois des particularités de l’un et de l’autre et de l’organisation du mode relationnel de leur couple. Il s’agit là, nous dit R. Roussillon, d’une matrice identitaire, fondamentale de la problématique œdipienne. L’objet couple mobilise, chez le jeune enfant, la question de la scène primitive, la question du tiers, celle de la séparation associée à celle de la représentation de l’objet absent et pose les préconditions de l’Œdipe. De ce fait, l’« objet couple » se positionne très précocement, au centre de la configuration œdipienne du jeune enfant et c’est un organisateur de celle-ci. Il s’agit tout à la fois d’une matrice identitaire et d’une matrice du sens.

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Après cet ensemble de réflexions sur les préconditions et les aléas de l’Œdipe chez le bébé, l’enfant, ainsi que dans les pathologies narcissiques, mobilisant des interrogations parallèles sur les processus de parentalité, notre réflexion va prendre un autre axe et se remobiliser sous l’angle des rêves et de leurs symboliques. R. Puyuelo va questionner les déclinaisons : mort du père, mort de la mère, et se demander si elles ne masquent pas souvent la figure centrale représentée par la mort de l’enfant, figure qui surgit répétitivement dans les rêves, en particulier dans ceux de Freud confronté à la question de l’Œdipe. Pour ce faire, l’hypothèse de départ de Freud, alors qu’il rédigeait L’interprétation des rêves, sera inversée : alors que pour Freud, le cas paradigmatique du deuil est celui de la mort du père, Rémy Puyuelo se demande si, de nos jours, le cas paradigmatique du deuil ne serait pas plutôt celui de la mort de l’enfant. Cette question sera travaillée à la fois en relisant sous cet angle de vue les rêves de Freud et ceux d’analystes en fin de formation de psychanalystes, cadre dans lequel le travail de transmission est central. Nous terminerons cet ouvrage sur un dernier point de vue, proposé par B. Chervet. Il centrera sa réflexion sur le rêve, en nous rappelant que l’étude du rêve typique numéro 2, dans le paragraphe dénommé « Les rêves de la mort de personnes chères », s’ouvre associativement sur l’histoire d’Œdipe en tant que meurtrier de Laïos. B. Chervet se donne comme objet d’étudier la réalisation du conflit œdipien au sein du travail de rêve, du fait même que la dynamique œdipienne, ayant acquis une valeur générale, concerne toutes les modalités de travail psychique et toutes les processualités. Les moments œdipiens rendent possibles le rêve et forgent aussi les symptômes diurnes et les symptômes oniriques quand ils interviennent de façon inadéquate. Ce que chaque analyste fait du matériel, récit de rêve en séance, est sous-tendu par 16

ses théories du rêve et de la séance, elles mêmes soustendues par sa conception implicite de la vie mentale et de l’Œdipe lui servant de référence dans son travail quotidien, dans son métier d’analyste. Si, comme le dit Freud (1912-13) dans Totem et tabou, dans le complexe d’Œdipe se conjoignent les commencements de la religion, de la morale, de la société et de l’art, il s’agit là d’un processus fondateur à la fois pour chaque individu et pour nos sociétés fondées sur la confiance, le sens de la responsabilité. L’élaboration du complexe d’Œdipe, organisateur d’un Surmoi mobilisateur d’une culpabilité mesurée, favorise une certaine maîtrise de l’héritage archaïque de l’être humain et tente d’éviter les écueils pervers individuels et sociétaux.

CHAPITRE I DE L’ŒDIPE DU MYTHE A L’ŒDIPE DES PSYCHANALYSTES André Barbier Les mythologues et les psychanalystes ont évidemment des points de vue différents sur « l’Œdipe », et les psychanalystes eux-mêmes le considèrent à la fois comme un « complexe », comme un « stade » du développement et comme une structure. Freud, dans la lettre n° 78 à Fliess du 12 Décembre 1897, parlait de « psycho-mythologie » : « L’obscure perception interne par le sujet de son propre appareil psychique suscite des illusions qui, naturellement, se trouvent projetées au dehors et, de façon caractéristique, dans l’avenir, dans un au delà. L’immortalité, la récompense, tout l’au delà, telles sont les conceptions de notre psyché interne… C’est une psycho-mythologie. » Dans La création littéraire et le rêve éveillé en 1908 il est plus précis : « Tout porte à croire que les mythes, par exemple, sont, très vraisemblablement, des fantasmes de désir communs à des nations entières et qu’ils représentent les rêves séculaires de la jeune humanité. » En 1913, dans L’intérêt de la psychanalyse, il revient sur la comparaison avec les rêves : « Il semble tout à fait possible d’appliquer les points de vue psychiques tirés des rêves aux produits de l’imagination ethnique tels que les mythes ou les contes de fées. » Parmi les auteurs contemporains, D. Van der Sterren (1976) remarque que rêve, mythe et poésie présentent les désirs inconscients comme étant satisfaits.

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Plus récemment A.Green (1992) estime que le mythe est un objet transitionnel collectif comme le jeu de l’enfant et que la pensée mythique est de l‘ordre de la pensée préconsciente telle que l’entendait Freud. G. et N. Nicolaïdis (1993) font observer aussi que Freud a répété psychanalytiquement ce que les tragédiens grecs avaient fait poétiquement. L’Œdipe du mythe L’abondance des travaux sur l’Œdipe permet de dire sans conteste que, de l’antiquité à nos jours, le sujet a fait couler beaucoup d’encre. Généalogie d’Œdipe1 Au commencement était le Chaos, puis émerge Gaïa (la Terre-Mère) qui divise le Chaos entre un milieu d’en dessus, le Ciel, et un milieu d’en dessous, le Tartare (peuplé des êtres de la nuit). En divisant ainsi le Chaos, Gaïa donne naissance « parthénogénétiquement » à Ouranos, qui va régner sur le Ciel, il reste au dessus d’elle, c’est-à-dire qu’il épouse sa propre mère dans une permanente étreinte. Ce couple incestueux aura une descendance prolifique et souvent monstrueuse comportant d’une part les six Titans, dont le dernier sera Cronos, et leurs six sœurs Titanes, qui restèrent tous les douze retenus dans le ventre maternel, d’autre part les Cyclopes et les Hékatonchires, enfants révoltés que leur père jeta dans le Tartare. Donc à partir d’un couple incestueux il y a rejet et quand même début d’organisation. Gaïa, qui en avait assez de sa perpétuelle étreinte avec Ouranos, se fait la complice de son fils Cronos qui, avec
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Je m’inspire ici beaucoup du travail de D. Anzieu (1980), Œdipe avant le complexe, cf. bibliog.

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l’aide de ses frères les autres Titans, tout en restant à l’ intérieur de sa mère, émascule son père pendant le sommeil de celui-ci avec une serpette donnée par la mère et tenue de la main droite tandis que les organes génitaux sont tenus par la main gauche (qui depuis a mauvaise réputation). Le sang mêlé du sperme d’Ouranos fécondera à nouveau Gaïa pour engendrer les trois Erinyes, déesses de la vengeance, Alecto, Tisiphoné et Mégère, elles ont un corps noir, des têtes de chien avec une chevelure garnie de serpents, des yeux injectés de sang, des ailes de chauvesouris, et tiennent à la main des fouets cloutés de cuivre, il suffit de prononcer leur nom pour les mettre en colère, aussi, par prudence, les appelle-t-on les Euménides (Bienveillantes) ; elles vengent spécialement les parricides et les parjures. D’autres parties du sang mêlé de sperme d’Ouranos tombent dans la mer et donnent naissance à une écume d’où sortira la belle Aphrodite. Les Titans ayant ainsi aidé leur frère Cronos à vaincre leur père Ouranos, délivrent les Cyclopes du Tartare et confient la royauté du monde à Cronos. Celui-ci relègue néanmoins à nouveau les Cyclopes dans le Tartare et épouse sa sœur Rhéa qui est un Titan féminin, mais, ne voulant pas d’enfant, il les dévore à mesure qu’ils naissent ; seul en réchappe le dernier né, Zeus, grâce à un subterfuge de sa mère qui fit avaler à Cronos une grosse pierre enveloppée de langes à la place de Zeus. Devenu adulte, Zeus va épouser Métis, fille du Titan Océanos et, avec la complicité de celle-ci et de Rhéa, va faire avaler à son père Cronos une potion émétique qui lui fit vomir la grosse pierre et les cinq enfants qu’il avait avalés : Hestia (le feu sacré), Héra (le Ciel), Déméter (la Terre), Hadès (Pluton, souverain des Enfers) et Poseidon (dieu de la mer). Il va alors aider les cinq dieux vomis par Cronos, généralement désignés comme « les Olympiens », à lutter contre les Titans en s’alliant aux Cyclopes, qu’ils délivrent 21

de nouveau du Tartare, emprisonnent leur père Cronos après l’avoir menacé, et les Titans, vaincus sont à leur tour, sont relégués dans le Tartare à l’exception de leur chef, Atlas, qui sera condamné à porter les cieux sur ses épaules. Dès lors, Zeus prendra la royauté du monde tout en laissant le monde de la mer à Poseidon. La guerre entre les Olympiens et les Titans avait duré dix ans pendant lesquels Métis, épouse de Zeus, était devenue enceinte, et Zeus avait résolu le problème en l’avalant elle-même si bien que c’est alors du crâne de Zeus que naquit la guerrière Athéna, fondatrice de la ville d’Athènes. Il épousera ensuite Thémis, déesse de la Justice, Titan du sexe féminin, union d’où naîtront les trois Hores (Heures). La guerre étant finie, Zeus répudie Thémis et célèbre sa victoire en épousant Mnémosyne (déesse de la mémoire), elle aussi Titan du sexe féminin, qui donnera naissance aux neuf Muses. Plus tard Zeus, ayant répudié Mnémosyne, épousera, en quatrièmes noces, sa sœur Héra et ce couple incestueux donnera naissance entre autres à Arès, dieu de la guerre, et aux dieux Héphaïstos et Hébé. Zeus, qui n’en n’est pas à une infidélité près, se métamorphose en taureau blanc et enlève Europe, fille d’Agénor et Téléphassa, puis l’engrosse. Mais Agenor, fils de Poseidon et Lybie, étant donc lui-même de souche divine, se rebelle contre son oncle Zeus et donne l’ordre à ses fils de partir rechercher leur sœur Europe, et parmi ceux-ci il y avait Cadmos, arrière-grand-père du futur Œdipe. J. Bergeret (1984) note que ce personnage est représenté sur les poteries comme un génie ailé à corps de dragon et à tête humaine. Cadmos, dans son voyage à la recherche d’Europe, prend sa propre mère Téléphassa comme compagne, mais elle meurt et, en échange de son renoncement à la recherche d’Europe et à l’inceste, un oracle lui promet qu’il fondra une ville nouvelle à

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l’endroit où une génisse qu’il aura suivie s’abattra épuisée de fatigue. Au moment où Cadmos paraissait pouvoir réaliser cet oracle, un dragon, envoyé par le dieu Arès, lui barre le chemin, mais Cadmos arrive à le tuer. Sur l’ordre d’Athéna il sème en terre les dents du dragon et aussitôt sortent du sol de terrifiants guerriers armés ; Cadmos jette une pierre au milieu d’eux et ils se mettent à s’entre-tuer si bien qu’il n’en restera que cinq, qui seront à l’origine de la lignée des « Hommes-Semés » dits aussi « Spartes ». En expiation du meurtre du dragon, Cadmos devra servir Arès pendant huit ans. Libéré de son service, Cadmos se marie à Harmonie (Hermione), fille d’Arès et Aphrodite, et fonde enfin la ville de Thèbes dont il va être roi ; il aura lui-même une postérité puisqu’il donnera son fils Polydore à Nyctéis (Nuit), fille de Nyctée dont le père est le Sparte Chtonios (Sorti de la Terre) et de cette union naîtra Labdacos, grand-père du futur Œdipe ; d’autre part Cadmos donnera sa fille Agavé au Sparte Echion, union dont naîtra Penthée. Cadmos aura aussi une autre fille, Sémélé, qui sera l’une des amantes de Zeus au point d’en être enceinte bien qu’étant aussi sa petite-fille, mais Héra jalouse arrivera à la faire tuer par un éclair de feu venu de Zeus, bien qu’au dernier moment celui-ci arriva à sauver, non pas la mère, mais l’enfant en l’enfermant dans sa cuisse, d’où il naîtra plus tard, ce sera Dionysos (Bacchus), le dieu du vin, de l’extase et de l’enthousiasme. Devenu âgé, Cadmos se retire avec Harmonie en Illyrie et laisse le trône de Thèbes à son fils Polydore, mais celuici meurt précocement et, comme Labdacos est trop jeune, le trône revient à son cousin Penthée qui est plus âgé, mais Penthée s’oppose aux débordements de Dionysos, si bien que les Ménades (Bacchantes) menées par la propre mère du roi Penthée, Agavé, lui brisent les quatre membres, 23

tandis qu’Agavé, en transe, le prenant pour un fauve, lui arrache la tête et entre en triomphe dans Thèbes avec les Ménades en proposant au peuple un repas anthropophagique. Labdacos devenu adulte va alors régner, son nom signifie « pieds tournés en dehors », c’est donc là le grand-père d’Œdipe dont la boiterie témoigne de la malédiction des dieux sur la famille dite des « Labdacides » ; en effet Labdacos, selon Apollodore (cité par F. Rocha,1993) va être taillé en pièces par les Ménades pour avoir interdit, lui aussi, l’accès à Thèbes du culte du dieu Dionysos. Laïos, fils de Labdacos et père du futur Œdipe , est trop jeune pour régner et c’est son oncle Nyctée, père de Nycteis mariée à Polydore, qui prend la régence. Mais l’autre fille de Nyctée, la belle Antiope, a été engrossée par Zeus de deux jumeaux, malgré quoi Épopéus, tyran de Sycione, l’enlève et l’épouse ; Nyctée ne supportant pas ce déshonneur se suicide non sans avoir préalablement investi son frère Lycos du trône et de la vengeance, c’est pourquoi celui-ci déclare la guerre à Épopéeus et ramène Antiope qui, enchaînée, sera torturée avec l’aide de Dircé, épouse de Lycos. Les fils jumeaux d’Antiope, Amphion et Zétos, vengent leur mère en assassinant Lycos. Amphion prend le trône et bannit Laïos qui aurait été en âge de régner. Laïos signifie « gaucher », ou « maladroit », ou « cagneux », il est donc lui aussi marqué par les dieux. Banni, Laïos se réfugie à la cour de Pélops, roi de l’Élide, qui était fils de Tantale. Ce fils était un réchappé d’une infâme facétie de son père, car Tantale, pour remercier les dieux de l’avoir invité à leur table, leur offrit des morceaux de son propre fils Pélops cuisinés en ragoût. Mais il avait aussi volé, pour la donner aux mortels, la nourriture des dieux et ceux-ci, pour le punir, le condamnèrent au supplice de la faim et de la soif

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éternelles et reconstituèrent le corps de Pélops pour lui donner à nouveau la vie. C’est donc bien vivant que Pélops règne sur l’Élide et engendre de son épouse Hippodamie les jumeaux Atrée et Thyeste et de sa concubine (une Danaïde) Chrisippe. Ce dernier était adolescent lorsque Laïos séjourna à la cour de son père. Laïos s’en éprit tout en lui apprenant à conduire les chars. A Thèbes Amphion, qui régnait, a été tué avec tous ses enfants par les flèches d’Apollon, fils de Zeus, dont Niobé, épouse d’Amphion avait offensé la mère, Léto, qui fut une des concubines de Zeus, en se targuant de sa remarquable fécondité. Laïos pouvait donc prendre le pouvoir qui lui revenait. Il enlève alors Chrysippe pour l’emmener à Thèbes. Chrisippe, selon la version la plus courante, se suicide de honte. Selon une autre version, rapportée par C. Chabert (1993), Chrisippe meurt avant le départ pour Thèbes, car Hippodamus, craignant que le trône d’Élide ne revienne à ce bâtard au lieu d’être attribué à ses fils, l’assassina nuitamment avec la propre épée de Laïos. Certes, Chrisippe sur le point de mourir a le temps de désigner la meurtrière mais c’est Laïos qui est accusé et de toute façon s’en va à Thèbes. Pélops assisté des dieux qui considéraient jusque là la pédophilie comme leur privilège, lance contre lui une « até » (G. et N. Nicolaïdis 1993) : « il restera sans descendance ou mourra par la main de son fils ». Laïos entre en possession du trône de Thèbes et épouse Jocaste aussi appelée Épicaste qui est l’arrière-petite-fille de Penthée, lui-même né d’Agavé (fille de Cadmos) et d’Échion (Homme-Semé par Cadmos). Elle a donc Cadmos comme ancêtre commun avec Laïos et elle est très jeune, Laïos aurait pu être son père… Les années passent et le couple n’a pas d’enfant. Laïos s’en inquiète au point d’aller consulter l’oracle de Delphes, et la Pythie, prêtresse d’Apollon, lui répond que 25

cette stérilité du couple est un don des dieux car tout enfant né de Jocaste sera la cause de la mort de son père…ou de ses parents (selon une autre traduction)…ou ses parents le tueront (selon une troisième traduction) ; ces deux dernières traductions sont proposées par D. Van der Sterren (1976), mais J. Bergeret et M. Houser (2007) vont même plus loin en proposant les deux traductions suivantes qui vont dans le sens de leur théorie de la « violence fondamentale » : « Pour survivre l’enfant devra tuer ses parents » et « Pour survivre les parents devront tuer leur enfant ». Laïos rentre à Thèbes et annonce à Jocaste qu’il va la répudier. Celle-ci lui demande d’attendre le lendemain, l’enivre et c’est au cours de cette nuit d’orgie que fut conçu Œdipe. Selon d’autres versions Laïos, cette nuit mise à part, resta simplement chaste vis-à-vis de Jocaste ou contourna le risque en pratiquant la sodomie. Quoi qu’il en soit, neuf mois après la nuit d’orgie naquit Œdipe. L’exposition au Cithéron et l’enfance d’Œdipe1 L’enfant avait à peine trois jours lorsque Laïos l’arracha des bras de sa nourrice et lui lia les pieds en transperçant les chevilles. Le rôle de Jocaste varie suivant les versions : selon certaines son rôle est effacé, selon d’autres elle aurait fourni le matériel pour lier et percer les pieds. Même chez Sophocle dans Œdipe-Roi les deux versions coexistent. L’enfant ainsi lié, que ce soit par Laïos, par Jocaste ou par les deux, est accroché au bâton du berger thébain Ménoïkes chargé de le suspendre ainsi lié, sur le mont Cithéron, aux branches basses d’un arbre pour qu’il soit dévoré au plus vite par les bêtes sauvages.
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Dans ce chapitre et les suivants je suivrai de très près les travaux (cf. bibliog.) de M. Delcourt, Œdipe ou la légende du conquérant et de D. Van der Sterren, Œdipe, une étude psychanalytique d’après les tragédies de Sophocle.

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Mais les Parques, déesses de la destinée, avaient décidé que l’enfant vivrait. En effet, Menoikes rencontre le berger corinthien Ménoikios et lui confie l’enfant ; Ménoikios l’appela Œdipe en raison de l’enflure de ses pieds blessés et alla le confier à Polybe et Mérope qui régnaient sur Corinthe et désiraient adopter un enfant du fait de la stérilité de leur couple. Dans le Résumé de Pisandre c’est un palefrenier de Sicymore qui prit l’enfant au berger thébain et l’emmena à la cour de Corinthe. Selon une autre version, rapportée par M. Delcourt, l’enfant fut enfermé dans un coffre jeté à la mer et aborda à Sycione ou à Corinthe où il fut recueilli par Polybe et Mérope. En tout cas, Œdipe passe son enfance à la cour de Corinthe, convaincu qu’il est là chez ses véritables parents. Devenu adolescent il rencontre, au cours d’une sortie, un ivrogne qui lui assure qu’il n’est pas le fils de Polybe et Mérope auxquels il ne ressemble pas. Troublé, il décide d’aller à Delphes consulter la Pythie sur ses origines et celle-ci l’invective : « Va-t-en misérable, éloigne-toi de l’autel. Tu vas tuer ton père et épouser ta mère ». Van der Sterren (1976) considère que la traduction « tuer tes parents » est aussi valable que « tuer ton père ». Meurtre du père et combat avec la Sphinx Après cet oracle, Œdipe, considérant encore Polybe et Mérope comme ses vrais parents, décide de ne pas rentrer à Corinthe pour être sûr d’éviter les prédictions de la Pythie. Il va errer jusqu’au moment où, « par hasard », il arrive dans un étroit défilé au fond d’un vallon étranglé, dans une chênaie où deux voyageurs sont portés l’un vers l’autre sans se voir tout de suite. Or Œdipe va se trouver en face d’un homme qu’il ne « connaît pas », Laïos, qui voulait aller à Delphes consulter la Pythie afin de lui demander comment débarrasser Thèbes de la Sphinx, 27

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