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L'Oktoberfest de Munich : portée sociale et politique

De
336 pages
Créée en 1810, l'Oktoberfest, indissociablement liée à la Bavière, contribue à marquer et à valider les distinctions sociales sous couvert d'une prétendue communion fraternelle. Elle a toujours été une occasion privilégiée pour l'élite gouvernante bavaroise de mobiliser toute une batterie de formes symboliques contribuant à légitimer son pouvoir et constitue aujourd'hui un enjeu de lutte entre la CSU et le SPD. Elle constitue l'équivalent d'une fête nationale pour les Bavarois, prolongement sur le mode festif d'un nationalisme particulariste attaché à la défense des préceptes fédéralistes.
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L' Oktoberfest de Munich: portée sociale et politique

Les Mondes germaniques Collection dirigée par Françoise Rétif et Gérard Laudin
La collection Les Mondes germaniques publie des études concernant l'histoire culturelle et politique des pays germanophones, la littérature et les mouvements d'idées, en privilégiant une approche interdisciplinaire à l'articulation de la littérature, de la linguistique, de la philosophie et de l'histoire. Si elle est largement ouverte aux travaux portant sur les AlIemagnes, l'Autriche et la Suisse depuis 1945, elle se donne une double perspective, à la fois diachronique et synchronique, et se propose donc aussi d'investiguer le passé, singulièrement dans les rapports qu'il entretient avec les enjeux présents. Les transferts culturels entre les pays de langue allemande et leurs voisins, ainsi que leur insertion dans l'espace européen, seront l'objet d'une attention particulière.

Déjà parus

Christian KLEIN (dir.), Théâtre et politique dans l'espace germanophone contemporain, 2009. LACHENY Marc et LAPLÉNIE Jean-François (textes réunis par), « Au nom de Goethe! », 2008. H. HABERL et V. HOLLER, Nouvelle générationNouvelles écritures? Les mondes narratifs de la jeune Autriche,2007. PAJEVIC Marko (dir.), Poésie et musicalité, 2007. RITT AU Andreas, Traversées culturelles francoallemandes, 2006. DOLL Jürgen (dir.), Jean Améry (1912-1978), 2006. KNOPPER Françoise et COZIC Alain, Le déchirement, 2006. BEHR Irmtraud et HENNINGER Peter (textes réunis par), A travers champs, 2005. RÉTIF Françoise (dir.), L'indicible, 2004. TUNNER Erika, Les littératures allemandes et autrichiennes du XYe siècle. Carrefours de rencontres. De Stefan Zweig à Christa Wolf, 2004.

Thomas Landwehrlen

L' Oktoberfest de Munich: portée sociale et politique
Monographie socio-anthropologique

L'Harmattan

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-10169-2 EAN : 978229610 1692

À la mémoire d'Andreas von DaU'Armi

Introduction

Point d'orgue annuel de la capitale bavaroise depuis près de deux siècles, l'Oktoberfest (ou Fête d'Octobre) constitue aujourd'hui la manifestation festive phare du monde germanique, ainsi que la plus importante fête au monde de par le nombre des visiteurs qu'elle attire. Une étude analytique la concernant apparaît ainsi essentielle aussi bien aux yeux des germanistes soucieux d'accroître leurs connaissances portant sur la civilisation allemande, qu'à ceux des sociologues souhaitant tester la validité des hypothèses émises par les auteurs postmodernes au sujet de l'effervescence festive.
1. Présentation pré-analytique de la Fête d'Octobre

Créée en 1810 à l'initiative du roi Maximilien rr Joseph de Bavière, lequel souhaitait célébrer le mariage du prince héritier Louis avec la princesse Thérèse de Saxe-Hildburghausen, la Fête d'Octobre est de nos jours indissociablement liée dans les esprits à la ville de Munich et à la bonhomie sud-allemande. Il est vrai que cette manifestation festive qui, de l'avantdernier samedi du mois de septembre au premier dimanche du mois d'octobre, se déroule chaque automne sur un gigantesque champ baptisé « Theresienwiese» l, constitue avant tout un succédané de fête nationale bavaroise, demeurant l'expression spectaculaire du particularisme sud-allemand qu'étudia jadis avec grand intérêt Julien Rovère2. Cependant, l'Oktoberfest est également un rendez-vous international cosmopolite fortement prisé des touristes, lesquels, selon une enquête quantitative inférentielle, constituaient

I La Theresienwiese, ou «pré de Thérèse », correspond à l'aire sur laquelle les festivités du mariage princier de 1810 furent organisées. Elle fut ainsi baptisée à l'issue de la première Fête d'Octobre en l'honneur de la princesse Thérèse nouvellement mariée au prince héritier de Bavière. La Theresienwiese qui, en 1810, était un champ situé à l'extérieur de la ville de Munich, est aujourd'hui une gigantesque place semi-cailloutée de 42 hectares, située en plein cœur de la métropole bavaroise. Les habitants de la région, pour désigner cette place qui sert de champ de foire à l'occasion de chaque Fête d'Octobre, utilisent couramment le terme « Wies 'n » ou « Wiesn ». Usant d'une synecdoque, ils désignent d'ailleurs de surcroît la Fête d'Octobre par le lieu même sur lequel elle se déroule: «Ich war auf der Wies 'n » ne signifie ainsi pas autre chose que « Ich war auf dem Oktoberfest » (l'étais à la Fête d ' Octobre). 2 J. ROVÈRE, La Bavière et l'Empire allemand Histoire d'un particularisme, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1920.

en l'an 2000 près de 16% des visiteurs1. La dimension internationale de la fête mérite ici d'être particulièrement soulignée, puisque celle-ci reste, depuis de nombreuses décennies, la plus grande tète au monde de par l'affluence qu'elle suscite. D'après les estimations de la ville de Munich2, organisatrice de la Fête d'Octobre depuis 1819,6,3 millions de personnes se seraient ainsi rendues en moyenne sur la Theresienwiese à l'occasion de chacune des agapes annuelles s'y étant déroulées depuis 1978 (cf tableau 1). La Fête d'Octobre, qui a eu lieu pour la 17Sème fois en 20083, et qui contribue à offrir à la ville de Munich une visibilité internationale autour de l'élément de consommation courante qu'est la bière, nous est, précisément, plus connue en France sous le nom de «Fête de la Bière ». Cette dénomination, qui correspond de toute évidence à la traduction du nom allemand « Bierfest », et non du terme « Oktoberfest », nous paraît cependant devoir être bannie en raison de sa faible pertinence. En effet, elle ne rend tout d'abord pas compte de la réalité de la tète telle qu'elle existait avant 1872, date à laquelle le restaurateur Michael Schottenhamel, en servant pour la première fois sur le champ de foire une bière spécialement brassée pour l'occasion (bière appelée aujourd'hui « Oktoberfestbier » ou « Wiesn-Bier »), a associé à la manifestation une spécialité gastronomique4. La dénomination « Fête de la Bière» ne rend par ailleurs que partiellement compte de la réalité de la tète actuelle, puisque cette boisson alcoolisée n'y constitue pas, loin s'en faut, un produit centre vers lequel tout convergerait, ou autour duquel tout serait organisé. L' Oktoberfest, comme le souligne Patrick Démerin, est bien plus qu'une simple fête de la bière: elle est un «mélange de revue du 14 Juillet [...], de Journée de la musique, de Foire de Trône, de bal aux lampions »5. Pour cette raison, il convient de privilégier l'appellation « Fête
Ce chiffre est tiré des résultats d'un sondage effectué en 2000 par le groupe de recherche Kammerer à la demande de l'Office du Tourisme de Munich (Fremdenverkehrsamt München). Les résultats de ce sondage, réalisé aléatoirement auprès de 8.050 personnes, et portant principalement sur les caractéristiques structurelles de la population des visiteurs de la rete, ont été publiés par le service du travail et de l'économie de la ville de Munich: REFERAT FÜR ARBEIT UND WIRTSCHAFT DER LANDESHAUPTSTADT MÜNCHEN (Hrsg.), WiesnWirtschafi: das Oktoberfest ais Wirtschafisfaktor - Ergebnisse einer repriisentativen Umfrage zur Besucherstruktur und dem Wirtschafiswert des Münchner Oktoberfestes, München, 2003. 2 L'Office de Tourisme de Munich rend public chaque année, vers le mois de novembre, des estimations et des statistiques portant sur la dernière Fête d'Octobre en date. Celles-ci sont alors disponibles sur le site internet de l'hôtel de ville de la capitale bavaroise: www.muenchen.de/Rathaus. 3 Guerres, épidémies de peste et crises économiques en empêchèrent vingt-quatre fois le déroulement (se reporter à l'Annexe 1 répertoriant les dates marquantes de la manifestation festi ve). 4 Cf Annexe 1. 5 P. DÉMERIN, « Plats clichés et baroques reliefs », in: P. DÉMERIN (Dir.), Munich, baroque, ingénieuse et gloutonne, Paris, Éditions de la revue Autrement, ColI. Hors-Série, n019, 1986, p. 8. 10
1

d'Octobre », traduction littérale de la dénomination que les Allemands utilisent eux-mêmes, même s'il est vrai que celle-ci a perdu de son sens depuis que la majeure partie de l'Oktoberfest se tient, pour des raisons d'ordre climatique, au mois de septembrel.
Tableau 1 : Nombre estimé de visiteurs ayant participé à l'Oktoberfest de 1978 à 2007
Année 1978 1979 1980 Nombre de visiteurs 6,5 5,6 5,1
I)

Année 1988 1989

Nombre de visiteurs 5,7 6,2
I)

Année 1998 1999

Nombre de visiteurs 6,5 6,5
2)

1990
1991 1992

6,7 6,4 5,9

2000
2001 2002

6,9 5,5 5,9 6,3 5,9 6,1 6,5 6,2

1981
1982 1983

6,2 5,8 6,6

1993
1994 1995 1996 1997

J)

6,5 6,6 6,7

1984
1985 1986

I)

7,0 7,1 6,7

2003 20041)

I)

6,9 6,4

2005 q) 2006
2007

J)

1987

I)

6,5

I) Petite Fête d'Octobre (Kleine Wiesn) : fête organisée sur seulement 26 hectares, et à laquelle est adjointe la Fête centrale agricole (Zentral-Landwirtschaftsfest). 2) Petite Fête d'Octobre (Kleine Wiesn) prolongée d'un jour. 3) Grande Fête d'Octobre (GrofJe Wiesn) prolongée d'un jour. 4) Grande Fête d'Octobre (GrofJe Wiesn) prolongée de deux jours. Sources: Pressemitteilungen des Referats fUr Arbeit und Wirtschaft der Landeshauptstadt München 10.06.2001, W06/22.07.2008.

La première Oktoberfest ayant débuté au mois de septembre est celle s'étant tenue en 1872 (cf Annexe 1). L'habitude d'inaugurer les festivités au mois de septembre ne fut toutefois prise par la ville de Munich qu'à la veille de la Première Guerre mondiale. En avançant la date d'inauguration de la fête, elle souhaitait abaisser la probabilité de voir le champ de foire recouvert par la neige. Les premières pluies verglaçantes et les premiers flocons peuvent en effet, en Bavière méridionale, tomber dès le mois d'octobre. Georg Britting (1881-1968), un des plus célèbres poètes munichois, a ainsi évoqué littérairement une fuite (Flucht) de la fête face à la neige: "Vom Oktober tragt das altberühmte Münchner Volksfest den Namen, das aber in seiner grofJeren Dauer schon im September gefeiert wird. Man hat es so eilig mit ihm, um dem Schnee zu entkommen, der in Oberbayern oft schon sehr früh sich zeigt, und manchmal ist del' Schnee auch schneller aIs das Fest, das VOl'ihm auf del' Flucht ist, undftillt in die nach vall belaubten Baume und überfallt weifJ strudelnd die bunten Zeltbauten. Sa konnte man var Jahren - wer es erlebt hat, vergifJt es nicht - wahrend der Kalender unbestechlich den grünen Herbst anzeigte, mitten im weifJen Winter auf die Freudenwiese gehen" (G. BRITTING, "Verschneites Oktoberfest", Gesamtausgabe in Einzelbiinden, Band 8, München, Nymphenburger Verlagshandlung, 1967, cité par: R. BAUER, F. FENZL, Hundertfiirifimdsiebzig Jahre Oktaberfest: 1810-1985, München, Brockmann Verlag, 1985, p. 133). 11

I

Les agapes « que l'usage international a platement désignées du nom de "Fête de la Bière" »1 sont aujourd'hui traditionnellement inaugurées par deux défilés organisés par l'association Festring München. Le premier d'entre eux, dont la première édition remonte à 1887, se déroule dans les rues de Munich le matin du troisième samedi de septembre. Il s'agit du défilé, en calèches, des restaurateurs autorisés à être présents sur la Theresienwiese durant les deux semaines que dure la fête (<< Einzug der Wiesn-Wirte »i. Ce défilé, auquel participent également les serveuses, cuisiniers et musiciens employés par lesdits restaurateurs, ainsi que les dirigeants des brasseries munichoises dont les productions alcoolisées sont servies sur le champ de foire, est symboliquement conduit par une jeune fille à cheval incarnant le Münchner Kindl3, allégorie de la ville de Munich. Derrière cette demoiselle, vêtue d'habits jaunes et noirs à la couleur de la capitale bavaroise, se trouve le bourgmestre supérieur de Munich qui, après la dislocation du cortège sur la Theresienwiese, ouvre solennellement les festivités depuis 1950 en mettant en perce, à midi précise, un premier tonneau de bière. La mise en perce, confirmée par le bourgmestre au cri de «O'zapft is! »4 - et qui n'est pas sans rappeler l'inauguration royale des festivités qui eut lieu jusqu'en 1913 -, est traditionnellement accompagnée d'une salve de douze coups de canon. Ces derniers sont tirés depuis la Theresienhohe, escarpement bordant à l'ouest sur toute sa longueur la Theresienwiese, et sur lequel Louis rerde Wittelsbach fit ériger en 1850 la monumentale statue de la Bavaria ainsi que la Ruhmeshalle, ce grand temple hypostyle abritant les bustes sculptés des plus célèbres Bavarois5. Le second défilé, dont la première édition remonte quant à elle à 1835, se déroule chaque année le matin du troisième dimanche de septembre, soit vingt-quatre heures après le défilé des restaurateurs. Il s'agit d'un cortège folklorique (<< Trachten- und Schützenzug ») auquel participent des fanfares,
I

D. MA YER-SIMETH,

« Deux semaines dans un tonneau»

in : P. DÉMERlN

(Dir.), Munich,

baroque, ingénieuse et gloutonne, op. cit., p. 173. 2 Le défilé des restaurateurs officiant sur le champ de foire munichois doit sa naissance à un aubergiste surnommé « der Steyrer Hans ». En organisant en 1879 un défilé à travers la capitale bavaroise, à l'occasion du trajet qu'il devait effectuer avec ses cuisiniers et serveuses entre son auberge de Giesing et la Theresienwiese, celui-ci donna en effet l'idée à la ville de Munich d'organiser ce qui est aujourd'hui l'un des plus importants rituels de la fête (cf Annexe 1). 3 « Moinillon Munichois ». Cet emblème est lié à l'histoire de la fondation de la ville de Munich. Celle-ci, édifiée au IXe siècle près d'une abbaye bénédictine, pris en effet un nom dérivé du mot pluriel « moines» «( Monchen» en allemand, « Muniche» en ancien haut allemand). 4 « 0 'zapft is!» est l'équivalent bavarois de l'allemand « angezapft wird! », interjection signifiant littéralement « mis en perce! », mais qui, de par son contexte, devrait être traduite en français par « que la fête commence! ». Pour l'histoire de la naissance de ce traditionnel rituel de mise en perce, se reporter à l'Annexe 1. 5 Se reporter à notre seconde partie pour plus de précisions sur ce qui peut être considéré comme la Marianne bavaroise et le Panthéon munichois. 12

des clubs de tir sportif, des associations de protection des traditions ainsi que des groupes folkloriques, originaires aussi bien de Bavière que des Lander et pays lui étant frontaliers (Bade-Wurtemberg, Hesse, Autriche, République tchèque, etc.). Près de 9.000 personnes participent annuellement à ce grand défilé folklorique qui prend traditionnellement son départ depuis la diète régionale bavaroise, et auquel ne manque point de s'associer, à l'instar du ministre-président du Land, le bourgmestre supérieur de la ville de Munich. En tête de ce défilé chamarré, comportant des chars fleuris arborant à outrance les insignes des brasseries munichoises et les armes de l'État-libre de Bavièrer, se trouvent les membres de la Guilde des tireurs à l'arbalète « Winzerer Filhndl »2. Cette guilde, qui avait été fondée en 1406 dans le but de constituer un corps de défense citadin, et dont les représentants actuels défilent en costumes traditionnels du Moyen Âge tardif, est précisément l'organisation qui, à la faveur du vingt-cinquième anniversaire de la célébration du mariage entre Louis et Thérèse, fut à l'origine de la création du présent défilé. Notons d'ailleurs que le tir à l'arbalète, de même que le tir à la carabine et au pistolet à air comprimé, est aujourd'hui encore massivement pratiqué sur la Theresienwiese: les membres masculins de l'Union Bavaroise, de l'Union Allemande ou de l'Union Internationale des Tireurs Sportifs s'y disputent lors de chaque Fête d'Octobre le titre envié de Schützenkonig, tandis que leurs alter ego de sexe féminin s'y disputent le titre de Schützenkonigin3. La ville de Munich a donné aux deux mardis après-midi durant lesquels la rete se déroule le nom de Familiennachmittage (<< après-midi des familles »t Des prix réduits y sont pratiqués pour les enfants dans la majorité des stands de jeu et de commerce. Ces après-midi, qu'il aurait été plus juste d'appeler Kindernachmittage (<< après-midi des enfants »), sont notamment l'occasion pour les marchands forains d'augmenter sensiblement le nombre de leurs clients, dont la moyenne d'âge est parfois peu élevée. Consciente de l'effet produit par la pratique des prix réduits, la ville de Munich a d'ailleurs décidé, lors de l'édition 2003 de l'Oktoberfest, d'instituer un troisième

I

La Bavièreest, d'après l'alinéa I du premierarticlede la constitutionbavaroise,un État-libre

(<< Freistaat »). Seuls trois Liinder allemands possèdent constitutionnellement cette qualité: la Bavière, la Saxe et la Thuringe. Nous reviendrons par la suite sur les ambiguïtés d'une telle notion, dont l'emploi purement juridique est synonyme de« république ». 2 Armbrustschützengilde Winzerer Fiihndl. 3 Ordinairement, les termes Schützenkonig et SchützenkOnigin se rapportent respectivement au champion et à la championne de tir ayant gagné un concours clôturant une rete organisée par plusieurs clubs de tir sportif (Schützenfest). L'Union Bavaroise des Tireurs Sportifs (Bayerischer Sportschützenbundft1r Luftgewehr und Luftpistole - BSSB) est chargée annuellement d'organiser le concours de tir sur la Theresienwiese. Les espaces de tir sont situés à côté des deux chapiteaux à bière que sont l 'Armbrustschützen-Festhalle et la Schützenfesthalle. 4 Les Familiennachmittage avaient lieu il y a encore quelques années les jeudis après-midi.

13

«après-midi des familles », et ce afin d'attirer sur le champ de foire les masses de visiteurs potentiels alors rebutées par les pluies durables. Le week-end séparant la première de la deuxième semaine de la fête est traditionnellement marqué par le concert de cuivres que les musiciens des différents orchestres présents sur la Theresienwiese donnent en commun au pied de la statue de la Bavaria. Les trois cents musiciens qui participent à ce grand concert privilégient alors les morceaux les plus connus du répertoire traditionnel bavarois, comme par exemple «Rosamunde », « Der Tolzer Schützenmarsch », ou encore « ln München steht ein Hofbrauhaus ». Le deuxième lundi de la Fête d'Octobre, que certains Munichois âgés appellent encore le Maurermontag (ou «Lundi des maçons »), était quant à lui marqué, jusque dans les années soixante, par le rassemblement des maçons et terrassiers employés dans les différentes entreprises munichoises du bâtiment. Le premier dimanche du mois d'octobre, dernier jour des festivités, est enfin traditionnellement salué par une salve de boulets de canon. La canonnade, comme pour l'inauguration de la fête, est opérée depuis le bas de la statue de la Bavaria, et constitue la dernière occasion pour les membres des différentes guildes folkloriques d'arborer leurs costumes et colifichets. Les visiteurs de la Fête d'Octobre sont, de nos jours, en majorité issus des jeunes générations. D'après un sondage effectué en l'an 2000 à la demande de l'Office du tourisme de Munich, dont on peut certes douter de la parfaite scientificitél, 59,1% des visiteurs de la fête étaient en effet âgés de moins de 30 ans cette année-là. Les 30-44 ans représentaient alors 27,2% des visiteurs, et les personnes âgées d'au moins 45 ans seulement 13,6% (cf graphique 1). Or, si nous prenons en considération les résultats de deux autres sondages, réalisés respectivement en 1985 et 198<Y,il apparaît que les moins
I Ce sondage, réalisé auprès de 8.050 personnes, et dont les résultats ont été publiés par le service du travail et de l'économie de la ville de Munich (cf supra), est par exemple censé avoir été effectué sur un échantillon représentatif de l'ensemble des visiteurs de la fête. Outre le fait qu'il est impossible de connaître la représentativité de cette population mère constituée de six millions de personnes (puisque aucun recensement de cette population, au demeurant fluctuante, n'a jamais été réalisé), on ne voit par ailleurs pas quel intérêt aurait pu avoir une enquête sur les caractéristiques structurelles de la population des visiteurs de l'Oktoberfest, étant donné que les résultats qu'elle aurait cherché à dégager auraient déjà été connus. Un autre reproche essentiel peut être formulé à l'égard de cette enquête: alors qu'elle s'est intéressée à l'origine géographique des visiteurs, elle ne s'est pas penchée un instant sur leur origine sociale. Notons par ailleurs que les membres du groupe de recherche mobilisé ont commencé à réaliser leur enquête à l'occasion de la Fête d'Octobre 1999, ce qui affaiblit l'inférence opérée fOur la seule année 2000. Sondages réalisés par le Reuther Institut fir Markt- und Meinungsforsehung. Le sondage de 1985 est intitulé « Oktoberfest 1985: SozialOkonomisehe Untersuehung», celui de 1989 « Besueherbefragung: Oktoberfest 1989». Notons que la comparaison des résultats de ces deux 14

de 30 ans sont, au fil du temps, de plus en plus nombreux à se rendre sur la Theresienwiese. Alors que les 18-29 ans représentaient 31,5% des visiteurs en 1985, ils en représentaient en effet 35,6% en 1989, et 50,5% en 2000. Cette tendance est en partie explicable par l'augmentation du nombre des visiteurs étrangers, lesquels sont structurellement plus jeunes que les visiteurs autochtonesl.
Graphique 1 : Âge des personnes ayant participé à l'édition 2000 de la Fête d'Octobre (enquête statistique inférentielle du groupe de recherche Kammerer)

plus

de 60 ans

45- 59 ans 30-44 ans

25- 29 ans 18-24 ans moÎns de 18 ans 0% 5% 10% 15%) 20% 25% 30% 35%

pourcentage

des visiteurs

Source: RejeratjÜr Arbeit und Wirtschqft der Landeshauptstadt

München (Hrsg.), op. cit., p. 9.

Le sondage réalisé en l'an 2000 indique par ailleurs que les Bavarois constituent toujours la majorité des participants. 71% des personnes s'étant rendues à la Fète d'Octobre 2000 seraient en effet originaires des différents districts régionaux du Freistaat sud-allemand (cf graphique 2). Sachant que l'Office du tourisme de Munich estime à 6,9 millions le nombre de personnes s'étant rendues sur la Theresienwiesecette année-là, et compte tenu du fait que la Bavière comptait 12,2 millions d'habitants en 20002, cela signifierait que pas moins de deux Bavarois sur cinq se seraient rendus à la Fête d'Octobre à sondages avec ceux de l'enquête de l'an 2000 s'avère difficile, dans la mesure où les découpages par tranches d'âge ne sont pas identiques. I Une simple observation désengagée de la tete nous en convainc. Voir par ailleurs notre modeste enquête sur l'orientation axiologique des visiteurs de l'Oktoberfest (Annexe 7): sur les 27 visiteurs étrangers interrogés au cours de l'enquête, ]8 ont moins de 30 ans (soit deux étrangers sur trois). 2 R. STURM, Foderalismus in Deutschland, München, Bayerische LandeszentraJe für Politische Bildungsarbeit, 2003, p. 27. 15

l'occasion de sa l67èmeéditionl. Les personnes originaires des autres Lander allemands n'auraient alors représenté qu'environ 13% des visiteurs, tandis que les étrangers, provenant majoritairement de l'ancienne Europe des Quinzé, auraient compté pour 16% d'entre eux.
Graphique 2 : Origine géographique des personnes ayant participé il l'édition 2000 de la Fête d'Octobre (enquête statistique inférentielle du groupe de recherche Kammerer)

Munich
Haute-Bavière Reste de la Bavière

Allemagne

hors Bavière
Pays étranger

0%

10%

20%

30%

40%

50%

pourcentage

des visiteurs
München (Hrsg.), op. cit., p. 7.

Source: Refer4tfUr Arbeit und Wirtschaft der Landeshauptstadt

n convient de souligner que les Allemands originaires des « anciens Lander >l,à savoir ceux de la République Fédérale d'avant la réunification, sont fortement surreprésentés parmi les visiteurs allemands non-bavarois3. On observe de la sorte une quasi-absence des Ossis sur le champ de foire munichois, ce qui peut s'expliquer par plusieurs facteurs. Tout d'abord, il convient de prendre en considération le simple éloignement géographique. Erfurt, qui est, parmi les capitales des nouveaux Lander, celle qui est géographiquement la plus proche de Munich, est par exemple deux fois plus éloignée de la capitale bavaroise que celle-ci ne l'est de la ville de Stuttgart. Schwerin, capitale du Mecklembourg-Poméranie orientale, est quant à eHe
Un tel chiffre tend à confirmer le fait que l'Oktoberfest constitue bien une sorte de tète nationale bajuware. 2 La majorité des visiteurs étrangers originaires de l'Europe de l'Ouest sont italiens et autrichiens. Voir une nouvelle fois, pour confirmation, notre modeste enquête sur l'orientation axiologique des participants à la fete (Annexe 7) : sur les 18 étrangers interrogés originaires de l'ancienne Europe des Quinze, I5 sont de nationalité autrichienne ou italienne. 3 Sur les vingt visiteurs allemands non-bavarois ayant répondu fi notre questionnaire sur les valeurs, seulement quatre sont originaires de l'ancienne Allemagne de l'Est. 16
J

deux fois plus éloignée de Munich que ne l'est Erfurt. Par ailleurs, et cela semble plus déterminant, il existe une véritable opposition culturelle entre d'une part les Bavarois, qui restent majoritairement catholiques et conservateurs\ et d'autre part les Ossis, qui adhèrent fortement aux valeurs qualifiées de « séculaires-rationnelles» par Ronald Ingleharf, et qui sont de la sorte plus enclins à voter à gauche3. Enfin, il ne faut pas oublier que le niveau de vie des Ossis est loin d'être comparable à celui des Bavarois, donnée qui a son importance lorsque l'on sait que la Fête d'Octobre tend de plus en plus à être réservée en pratique aux personnes disposant d'un capital économique moyen . 4 ou Important. Aucun des trois sondages portant sur la Fête d'Octobre ne s'est intéressé à l'origine sociale de ses visiteurs5. Il apparaît toutefois, d'après les résultats de l'enquête que nous avons nous-mêmes réalisée, que les personnes issues des classes sociales supérieures sont surreprésentées sur la Theresienwiese (cf Annexe 7). Il s'agit-là d'un constat qui n'est à vrai dire guère surprenant, dans la mesure où les prix qui y sont pratiqués sont parfois excessivement prohibitifs. Ainsi, lors de la Fête d'Octobre 2007, la chope de

J Rappelons que l'Union Chrétienne-Sociale (CSU), conduite jusqu'en septembre 2007 par Edmund Stoiber, a obtenu lors des élections régionales bavaroises de septembre 2003 environ 60,7% des suffrages, loin devant le parti social-démocrate (19,6%). En septembre 2002, à l'occasion de l'élection des députés au Bundestag, la CSU avait de surcroît réussi à remporter en Bavière, à une exception près, la totalité des mandats directs (Direktmandate). Cf F. BLUMOHR, E. HÜBNER, A. MAICHEL, Die politische Ordnung in Deutschland, München,
Bayerische Landeszentrale
2

fUr Politische Bildungsarbeit,

2004 (II

e

éd.), p. 97.

Cf R. INGLEHART,W. BAKER, « Modernization,cultural change, and the persistenceof

traditional values », American Sociological Review, vol. 65, février 2000, pp.19-51. Les « valeurs séculaires-rationnelles» (secular-rational values) y sont opposées aux «valeurs traditionnelles» (traditional values), tout comme les « valeurs d'auto-expression» (selfexpression values) y sont opposées aux « valeurs de survie» (survival values). L'adhésion actuelle des Ossis aux valeurs séculaires-rationnelles est en grande partie explicable par l'emprise communiste que l'Allemagne de l'Est a connue pendant un demi-siècle. Comme l'explique Inglehart, le communisme a profondément et durablement marqué le système de valeurs de ceux qui ont vécu sous sa domination: « Communism left a clear imprint on the value systems of those who lived under it. East Germany remains culturally close to West Germany despite four decades of Communist rule» (p. 31). Nous y reviendrons dans notre partie consacrée à la portée sociale de la Fête d'Octobre. 3 Les succès électoraux remportés dans les Lander de l'Est par le Parti du socialisme démocratique (PDS), puis maintenant par le nouveau parti Die Linke, témoignent de l'ancrage à gauche des territoires de l'ancienne RDA. Sur ce sujet, voir M. BEHREND, Eine Geschichte der PDS- Von der zerbrockelnden Staatspartei zur Linkspartei, Koln, ISP-Verlag, 2006. 4 Cf infra. 5 Cela n'interdit cependant pas aux réalisateurs et commanditaires de l'enquête d'utiliser idéologiquement l'expression de « rete populaire» (Volkslest) pour qualifier les festivités d'octobre. 17

bière d'une contenance d'un litre (lvlaj3Bier) coûtait en moyenne 7,75 E, la chope de limonade 7,17 E, et celle d'eau minérale 6,57 ë.
Graphique 3 : Entreprises présentes sur le cbamp de foire muuichois lors de la Fête d'Octobre 2002

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d'entreprises candidates: 1.245 ; d'entreprises autorisées à être présentes sur la Theresien:wiese : 644 ; estimé de personnes travaillant sur le champ de foire: 12.000 (8.000 à temps plein, temps partiel).

SQurces : Referatfiir Arbeit und Wirtschaft der Landeshauptstadt Milnchen (Hrsg.), op_ cit., p. 18; Fremdenverkehrsamt München (Hrsg.), Die Wiesn in Zahlen, 2002, p. 1.

Les festivités d'octobre, on le comprend aisément, ne sont pas attendues fiévreusement que par les simples visiteurs. Elles le sont aussi par les quelques six cents entreprises2 autorisées chaque année à être présentes sur le champ de foire au moment de la fête (cf graphique 3). Les restaurateurs,
I Le prix de la chope de bière évoluait, plus précisément, entre 7,30 € (Tente Wienerwald St{!tf) et 7,90 € (Tentes Hacker, Hippodrom, Kafer, LiJwenbriiu, Schützen et Schottenhamef). Prix répertoriés par le service du travail et de l'économie de la ville de Munich, et disponibles en juillet 2008 sur la page internet suivante: http://www.ganz-muenchen.deJoktoberfestlpreise/ bierpreis.html.
'2 Par

entreprise,il convientd'entendre ici toute entité économiquecombinantdes facteursde

production pour produire des biens ou des services destinés à être vendus. Par conséquent, un couple de marchands forains sera considéré comme une entreprise au même titre que la bras:'!eried'État Hojbriiu. Le nombre d'entreprises autorisées à s'installer sur le champ de foire le temps de la durée de la rete varie légèrement d'une année à l'autre. Leur nombre s'élevait ainsi à 644 en 2002, 591 en 2004, et 624 en 2007. Données foumises à J'auteur par J'Office du tourisme de Munich. 18

marchands forains et commerçants présents sur la Theresienwiese y réalisent en effet une part importante de leur chiffre d'affaires annuel, et parfois même la plus grande partie de celui-ci. Le service du travail et de l'économie de la ville de Munich estime ainsi qu'ils se sont partagés lors de la Fête d'Octobre 2000 près de 449 millions d'euros en 17joursl. Les entreprises profitant le plus de la manne économique de la fête sont toutefois les entreprises de restauration autorisées à dresser sur le champ de foire, le long de la Wirtsbudenstrafie, de gigantesques chapiteaux appelés Festzelte ou Bierzelte2 (cf Annexe 2). Au nombre de quatorze, ces chapiteaux ont une capacité moyenne de 7.800 places assises (places en terrasses extérieures comprises), ce qui explique que leur montage et démontage s'étalent sur plus de trois mois. Les chefs restaurateurs se trouvant à leur tête, les Wies 'n-Wirte, sont liés par un contrat d'approvisionnement en bière à l'une des six brasseries munichoises historiquement représentées sur la Theresienwiese3. Ceux-ci présentent la particularité d'être, pour la plupart, les enfants de ceux qui dirigeaient ces mêmes chapiteaux il y a une trentaine d'années. C'est par exemple le cas de Ludwig Hagn qui, en 1978, a succédé à sa mère à la tête de la tente Lowenbrau, ou bien encore des frères Peter et Christian Schottenhamel, chefs restaurateurs à la tête de la tente du même nom, lesquels ont respectivement succédé à Hans et Max Schottenhamel en 1983 et 1994. Les Wies 'n-Wirte , y compris ceux qui ont pris la succession de leurs parents sur le champ de foire, ne sont pas forcément les propriétaires de l'entreprise autorisée à dresser le chapiteau sous lequel ils officient. Plusieurs d'entre eux ont ainsi le simple statut de gérant, à l'image du couple Roiderer, assurant la direction de la tente Hacker, ou du couple Steinberg, placé à la tête du chapiteau Hofbrau. Les Festzelte, sous lesquels se produisent des orchestres de cuivres de midi à 22h45, ferment, depuis 2003, au plus tard à minuit. Deux chapiteaux, autorisés à rester ouverts jusqu'à une heure du matin4, échappent toutefois à cette règle instituée pour assurer la quiétude nocturne des riverains. Il s'agit des deux plus petits bièrodromes, dont les plats raffinés attirent avant tout « riches et super-riches, cadres dirigeants, politiciens, acteurs et tous ceux qui se veulent "dans le coup" »5. Les entreprises foraines, même si leurs chiffres d'affaires sont nettement inférieurs à ceux dont peuvent se prévaloir les Wies 'n-Wirte, jouent sur
1

REFERAT FÜR ARBEIT UND WIRTSCHAFT DER LANDESHAUPTSTADT

MÜNCHEN (Hrsg.), op. cit., p. 3. Cf Graphique 4. 2 Le premier chapiteau de taille comparable à celle des tentes à bière actuelles fut dressé en 1896 par le restaurateur Michael Schottenhamel. Cf Annexe I. 3 Nous aurons l'occasion de revenir, dans notre partie consacrée à la portée sociale de la fête, sur les controverses que suscite l'idée de « présence historique» sur le champ de foire. 4 Il s'agit de laKiifer's Wies'n-Schiinke et du chapiteau à vin Nymphenburg, anciennement appelé Zum Weinwirt. 5 D. MA YER-SIMETH, «Deux semaines dans un tonneau », op. cit. ,p. 179.

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le champ de foire un rôle tout aussi important que celui dévolu aux grands établissements de restauration. Au nombre de 229 lors de la Fête d'Octobre 2007, elles proposent essentiellement aux visiteurs ce que le sociologue Roger Caillois appelait des «jeux de compétition» et des «jeux de vertige» 1. Certains forains proposent également des attractions-spectacles semblables à celles auxquelles le public peut assister dans des cabarets. La «Revue des illusions» (Revue der Illusionen), le « Cirque de puces» (Flohzikus), ou bien encore la célèbre attraction intitulée «Auf geht's beim Schichtl ! »2, présente sur le champ de foire depuis 1869, en sont des exemples fameux. 2. De l'intérêt d'élever lafête au rang d'objet d'étude sociologique Comme le rappellent Joël Guibert et Guy Jumel dans leur ouvrage consacré à la socio-histoire, la rete, au même titre que le jeu ou les loisirs, fait partie des objets d'étude «situés en bas de la hiérarchie académique »3. S'intéresser à une manifestation festive ne va donc pas de soi, puisque celle-ci risque d'être considérée par les tenants de cette hiérarchie comme un objet d'étude insolite et insolent. Pourtant, le fait d'étudier une fête, à savoir un ensemble de réjouissances collectives dont le sens est lié à l'évocation de faits passés ayant contribué à définir la collectivité d'appartenance de ceux qui y participent, favorise grandement la compréhension de la société et de l'époque dans lesquelles elle s'insère. Constituant un «fait social total» au sens de Marcel Mauss4, la fête est en effet un reflet privilégié des modèles culturels,
1 Voir R. CAILLOIS, Lesjeux et les hommes (1958), Paris, Gallimard, 1967. Caillois propose dans cet ouvrage une classification des jeux qui se veut universelle. Il distingue ainsi les «jeux de compétition» (par exemple de combat, de tir ou d'adresse), les «jeux de hasard» (dés, loterie), les «jeux d'imitation» Geux de déguisement, jeux de rôles), et les «jeux de vertige» (balançoire, montagnes russes, etc.). 2 Cette attraction-spectacle, présentée pour la première fois par August Schichtl et ses magiciens alors même que Louis Il était encore roi de Bavière (cf Annexe 1), est aujourd'hui encore l'une des attractions attirant le plus de visiteurs lors de chaque Fête d'Octobre. Les prestidigitateurs qui y travaillent haranguent la foule avec la même antienne qu'utilisait August Schichtl il y a plus de cent ans : «Auf geht 's beim Sehiehtl, Hoehmogende Stadtleut' und Misthaufenprotzen! Kommt's rein, die sehonsten Sehwartling ais Pliitz! Und Zaubertheater ohne Kulissen! Woanders werd's bei sowas besehissen, bei mir is auf alle Fall der Schwindel reel/! ». Cité d'après: H. GEBHARDT, Das Münehner Oktoberfest, München, Bruckmann Verlag, 1997, p. 131. 3 J. GUIBERT, G. JUMEL, La socio-histoire, Paris, Armand Colin, coll. Cursus, 2002, p. 49. 4 Par «faits sociaux totaux », Mauss désigne des phénomènes qui impliquent au niveau collectif, ou révèlent au niveau individuel, la totalité de la société et de ses institutions. Phénomènes «à la fois juridiques, économiques, religieux, et même esthétiques, morphologiques », les faits sociaux totaux « mettent en branle dans certains cas la totalité de la société et de ses institutions [...] et dans d'autres cas, seulement un très grand nombre d'institutions» (Voir M. MAUSS,« Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques »(1925), in : Sociologie et anthropologie (1950), Paris, PUF, ColI. Quadrige, 1999, p. 274). 20

des rapports entre groupes sociaux, ou encore des modes de pensée existant à un moment donné sur un territoire:
« L'intérêt des sciences sociales, en particulier de l'histoire et de la sociologie, pour la fête est manifeste, sans doute parce qu'elle favorise la connaissance de la société et d'une époque, que ce soit au niveau des rapports sociaux, des croyances, des conceptions politiques ou encore des identités culturelles. » J. Guibert, G. Jumel, La socio-histoire, Paris, Armand Colin, Coll. Cursus, 2002, p.75.

Dans cette optique, il convient de garder à l'esprit qu'existent de notables différences entre les fêtes des sociétés archaïques traditionnelles et celles de nos sociétés modernes. Comme le souligne Jean-Jacques Wunenburger, les premières, caractérisées à la fois par les débordements dionysiaques du corps et la présence apollinienne de l'esprit, permettaient à l'homme de s'insérer dans une continuité spatio-temporelle sacrée, et ce par le biais de la réactivation ludique et symbolique d'un mythe permettant de plonger momentanément corps et âme dans un état transcendant. Le scénario de ces fêtes primitives, conçues comme un vécu total du sacré, témoigne de leur capacité à satisfaire les exigences contradictoires d'un ordre répressif du quotidien et d'une subversion momentanée, inscrite dans les puissances du corps et de l'imaginaire. Les fêtes des sociétés modernes, au contraire, ne sont point basées sur un équilibre liant corporel et spirituel: du fait de l'héritage judéo-chrétien, de l'occultation progressive de la symbolique du corps ou encore de la désacralisation du cosmos, elles relèvent d'une festivité sécularisée qui devient, grâce à une ivresse de l'immanence, le terrain expérimental de resacralisations du temps et de la société, voire de pratiques utopiques. Au lieu d'être un désordre anticipant sur un ordre supérieur, une démesure facilitant la rencontre de la mesure absolue, elles sont, individuellement d'abord, puis collectivement, une occasion pour l'homme de se déifier lui-même, et de confondre démesure et désordre au profit d'un sacré à son image 1. Une autre raison de s'intéresser aux moments d'effervescence festive tient au fait qu'ils constituent des objets de recherche particulièrement stimulants, car très souvent ambigus et porteurs d'une pluralité de sens. Incorporant dans des combinaisons variables des activités collectives, des distractions, des cérémonials et des représentations, ils associent des aspects sacrés (recueillement, communion) à des aspects profanes (ivresse, exubérance), et des comportements spontanés (danses, sociabilité) à des comportements codifiés (protocoles, rituels). Ils peuvent par ailleurs susciter une levée momentanée des interdits et des barrières sociales, une trans-

1 Sur la « décadence» de l'institution de la fête, voir l'excellent ouvrage de J.-J. WUNENBURGER, Lafête, le jeu et le sacré, Paris, Éd. universitaires J.-P. Delarge, 1977.

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gression des normes habituelles, tout en favorisant au final la reconduction des rapports sociaux et des normes dictées par la collectivité. C'est précisément ce caractère multiple\ voire contradictoire, qui rend la tète si difficile à définir, et la distinction de différents types-idéaux de manifestations festives si complexe à réaliser. Joël Guibert et Guy Jumel proposent à ce sujet de classer les tètes selon le public auquel elles s'adressenr. Ils distinguent ainsi les tètes commémoratives s'adressant à une nation (14 juillet ou Il novembre en France), les fêtes locales (foire, carnaval, kermesse), les fêtes familiales (anniversaire, Noël) et les fêtes dites « électives» (rallye bourgeois, festival, etc.). Claude Rivière, dans l'article « Fête» qu'il a établi pour le Dictionnaire de sociologie dirigé par Pierre Akoun et André Ansart3, tend pour sa part à distinguer deux types-idéaux de fête: la fête-transgression (carnavals et fêtes des fous) et la fête-célébration (fêtes religieuses, politiques, locales et familiales). Nadine Cretin, arguant du fait que les saisons exercent une influence déterminante sur l'objet des fêtes (l'été serait par exemple plus propice aux rassemblements publics et bruyants, l'hiver plus favorable au repli domestique et au souci de la chose sacrée), distingue quant à elle les pratiques festives en fonction des saisons durant lesquelles elles se déroulent: tètes liées au «renouveau de la végétation du
Carnaval à Pâques », tètes liées à « la croissance et au mûrissement du 1 mai
er

à la Saint-Jean », fêtes liées à « l'abondance et aux récoltes des fruits de la terre en été et au début de l'automne », et enfin fêtes liées au «retour des jours sombres et stériles »4. Cette classification serait selon elle d'autant plus pertinente que les périodes saisonnières, elles-même liées aux cycles cosmiques, entraîneraient chacune leurs craintes, leurs espoirs et leurs joies. Elle existe néanmoins, il faut bien l'admettre, presque autant de classifications de tètes que de classificateurs. L'effervescence festive constitue enfin un terrain d'enquête privilégié pour tous ceux qui veulent vérifier la pertinence des hypothèses émises par les sociologues postmodernes, dont on sait déjà qu'elles sont inscrites dans un cadre formel très contestables. Les tenants du postmodernisme, comme David
1

Pour J. Guibert et G. Jumel, « il semble déraisonnable de chercher une essence de la rete, une

signification unique tant les contenus et les intentions sont variables» (op. cit., p.75). 2 J. GUIBERT, G. JUMEL, op. cit., p. 78. 3 C. RlVIÈRE,« Fête », in : A. AKOUN, P. ANSART (Dir.), Dictionnaire de sociologie, Paris, éditions Le Robert-Le Seuil, 1999, p. 224. 4 N. CRETIN, Fêtes et traditions occidentales, Paris, PUF, CoU. QSJ., n03518, 1999, pp. 4-5. 5 Les réflexions des auteurs postmodemes sont souvent construites sur la base de figures de rhétorique comme l'oxymore ou le néologisme, figures qui permettent de coordonner innocemment des propositions contradictoires ou de désigner une réalité indicible dont on ne sait par conséquent si elle existe vraiment (pour des exemples de néologisme, pensons par exemple aux concepts de «proxémie » ou «socialité» chez Michel Maffesoli). Les auteurs postmodemes procèdent souvent par intuition et imagination, se laissant guider par une « raison sensible» désincarnée de conditions strictement rationalistes. Ils pratiquent une sociologie

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Harvey et Zygmunt Bauman au Royaume-Uni, Michel Freitag au Québec, ou Michel Maffesoli en France, considèrent en effet l'omniprésence du fait communautaire à travers l'effervescence festive comme une des caractéristiques fondamentales de la fin de la modernité. L' orgiasme dionysiaque actuel, qui traduirait l'existence d'une volonté quasi instinctuelle de vivre ensemble ainsi que la persistance d'un «sybaritisme populaire qui est le garant d'une bonne santé collective »\ serait un des éléments les plus révélateurs du changement de «figure emblématique »2 en train de s'opérer dans nos sociétés. Les manifestations festives valoriseraient tout ce qui, d'après D. Harvey, constitue « le fait le plus saisissant du postmodernisme » : « acceptation totale de l'éphémère, du fragmentaire, de la discontinuité et du chaotique, éléments qui fondent pour moitié la conception baudelairienne de la modernité »3.
3. Le choix de l'Oktoberfest comme objet spécifique de recherche

L'état du questionnement scientifique relatif à l'effervescence festive ne permet pas à lui seul de rendre compte de la détermination de notre objet de recherche. Le souci de vérifier le caractère heuristique des propositions émises par les auteurs prétendant mettre en évidence les caractéristiques de l'épistémè postmoderne aurait pu, en effet, nous amener à nous pencher sur un nombre considérable d'autres rassemblements festifs fusionnels, à commencer
errante (ou « nomade ») qui ne se fixe pas d'impératif méthodologique, excepté celui d'être proche, d'un point de vue pratiquement topologique, des phénomènes sociaux. Ce mode d'appréhension des choses va à l'encontre de la standardisation méthodologique des enquêtes objectivantes de la sociologie. Dans la quête esthétique que mènent les postmodernistes dans le but de saisir la substance et la matière de la « socialité »pensée comme actuellement à l'œuvre, il subsiste un problème relatif au statut même de la recherche, à sa valeur de connaissance, en tant qu'œuvre de science puisque dite sociologique. La question est donc de savoir s'il faut considérer leurs ouvrages comme des productions sociologiques, ou s'il convient de les traiter comme des essais littéraires rendant compte des perceptions « volatiles» d'auteurs convertis aux ravissements de l'inspiration lyrique. I M. MAFFESOLI, L'Ombre de Dionysos, contribution à une sociologie de l'orgie (1985), Paris, Le Livre de poche, 1991, p. 204. 2 « [...] en reprenant une expression durkheimienne, "chaque époque a une figure emblématique". Autant la figure emblématique de la modernité - du XIXe siècle - était celle de la figure prométhéenne: un homme, productif, reproductif, rationnel, etc. Les travaux des historiens ont bien montré que c'était à partir de cette figure emblématique que se construisait la société. Autant pour la postmodernité, c'est la revanche de Dionysos, le retour par un processus éthique de Dionysos, qui devient la figure emblématique» (M. MAFFESOLI, « Une démesure sage et nécessaire» (entretien réalisé avec B. Mabilon-Bonfils), in : B. MABILONBONFILS (DiL), La Fête techno, tout seul et tous ensemble, Paris, Éditions Autrement, ColI. Mutations, n0231, 2004, p. 63). 3 D. HARVEY, The Condition ofPostmodernity, Oxford, Blackwell, 1990, p.44, traduit et cité par: M. LALLEMENT, Histoire des idées sociologiques, tome 2, Paris, Nathan, ColI. Circa,
2000 (2e éd.), p. 180.

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par ceux qui sont traditionnellement considérés comme représentatifs du panludisme contemporain (têtes techno, prides, love parades, etc.)l. Le choix que nous avons fait de nous intéresser à l' Oktoberfest tient, notamment, au fait que cette manifestation festive dispose d'une envergure mondiale en adéquation avec la « festivisation globalisée »2 des sociétés contemporaines. Attirant chaque année entre cinq et sept millions de participants3, cette fête vieille de deux siècles est, rappelons-le, la plus importante au monde de par l'affluence qu'elle suscite. Formidable expression des valeurs locales et du « nationalisme particulariste »4bavarois, la Fête d'Octobre illustre par ailleurs concomitamment, et paradoxalement, l'idée chère aux postmodernistes selon laquelle le lieu fait lien. Ce lien n'est ici ni théorique, ni abstrait: il se fonde sur la possession, réelle ou simulée, de communes valeurs enracinées, telles que celles liées aux dispositions vestimentaires et aux traditions culinaires. L'Oktoberfest, en tant que rassemblement hédoniste liant nomadisme ludique et localisme émotionnel, possède donc plusieurs des traits caractéristiques fondamentaux des manifestations festives postmodernes, de sorte que les conclusions d'une étude la concernant auront d'autant plus de portée s'ils apparaissent au final en contradiction avec les écrits des auteurs s'efforçant de mettre au jour, dans tous les domaines de la vie quotidienne, une rupture fondamentale avec la modernité née au temps des Lumières. L' Oktoberfest présente de surcroît la particularité - importante aux yeux du chercheur souhaitant se pencher sur un objet d'étude non encore défloré - de n'avoir presque point été étudiée de manière scientifique. Malgré sa renommée internationale, aucun ouvrage de teneur sociologique n'existe en effet à son sujet, et ce y compris en Allemagne où, comme ailleurs, le phénomène festif est considéré comme un objet de recherche illégitime du point de vue académique. Si, dans ce pays, près de vingt-cinq ouvrages descriptifs relatifs à la Fête d'Octobre ont déjà été publiés (notamment à l'attention des touristes souhaitant s'y rendre ou désirant garder un souvenir écrit de leur passage sur le champ de foire), seules deux publications savantes de type analytique ont jusqu'ici été consacrées à la manifestation munichoise. La première d'entre elles, élaborée sous la direction de Florian Dering, est un catalogue publié par le musée de la ville de Munich (Münchner Stadtmuseum) suite à une exposition jubilaire consacrée à la fête en 19855. Rassemblant des contributions synthétiques d'historiens et d'archivistes, elle insiste en partiI Sur le panludisme des sociétés d'abondance contemporaines, voir J.-J. WUNENBURGER, op. cit. 2 Cf P. MURA Y, Après l'histoire, tome I, Paris, Les Belles Lettres, 1999, p. 10. 3 Cf supra. 4 Pour reprendre une expression utilisée par l'historien Jacques Bainville dans sa biographie du roi Louis II : J. BAINVILLE, Louis II de Bavière (I 91 0-1911), Paris, Fayard, 1964, pp. 72-73. 5 F. DERING (Hrsg.), Das Oktoberfest : Einhundertfürifundsiebzig Jahre Bayerischer NationalRausch, München, Verlag des Münchner Stadtmuseums, 1985.

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culier sur l'origine et la signification historique de la fête, ainsi que sur son importance politique. La seconde publication, issue d'un mémoire réalisé à l'Université Ludwig-Maximilian de Munich sous la direction du Professeur Joachim Hohl\ est un ouvrage de psycho-sociologie paru en 20062. Rédigé par Brigitte Veiz sur la base d'un travail d'enquête qualitatif l'ayant amené à conduire une vingtaine d'entretiens semi-directifs avec des visiteurs et des employés saisonniers de la fête, il analyse la communion des masses, l'ivresse dionysiaque, ainsi que les rituels «pseudo-sacrés» auxquels donne lieu annuellement la manifestation munichoise. S'inspirant aussi bien des réflexions sur les masses d'Elias Canetti, des travaux sur les rites d'Arnold van Gennep, que des écrits de Norbert Elias sur les mécanismes d'autocontrainte associés au « processus de civilisation », ce travail très intéressant tend malheureusement à adopter une focale d'analyse transdisciplinaire particulièrement large, et à se dégager des contraintes rationalistes. Il n'en reste pas moins novateur et extrêmement riche, de sorte que nous ne manquerons pas de nous y référer dans les pages qui suivent. Faire le choix de la Fête d'Octobre avait enfin le mérite de nous imposer salutairement ce que Georges Balandier appelle un «détour anthropologique »3. Un tel détour, renvoyant à l'idée jadis développée par Montaigne selon laquelle «les voyages forment la jeunesse »4, est particulièrement profitable à tout chercheur en sciences humaines dans la mesure où il lui apprend à dépasser les prénotions du monde social dans lequel il vit ordinairement. L'apprentissage par la recherche d'une culture différente, aussi proche soit-elle de celle de l'observateur, induit en effet ipso facto la comparaison avec le système social d'origine du chercheur, et crée les conditions de décentration favorables à l'émergence d'une posture scientifique de neutralité axiologique. Plus fondamentalement, le détour
J

B. VEIZ, Das Oktoberfest: Masse, Rausch und Ritual

eines Phiinomens, 2 tomes, mémoire universitaire Maximilians-Universitat München, 2001.

Betrachtungen - Sozialpsychologische de psychologie, dir. Prof. J. Hohl, Ludwig-

2 B. VEIZ, Das Oktoberfest: Masse, Rausch und Ritual

Sozialpsychologische Betrachtungen

eines Phiinomens, GieBen, Psychosozial- Verlag, 2006. 3 G. BALANDIER, Le détour: pouvoir et modernité, Paris, Fayard, Coll. L'espace du politique, 1985. 4 Les Essais de Montaigne constituent l'une des œuvres clés prônant explicitement l'adoption d'une posture relativiste du point de vue culturel. Il est vrai que Michel de Montaigne, esprit ouvert et tolérant, a été profondément marqué par les horreurs des Guerres de religion: le spectacle de la cruauté et de la barbarie offert par des fanatiques qui s'étripaient au nom du

Christ - pourtant porteur d'un message d'amour - le rendit d'une part circonspect quant à la prétention de supériorité affichée par les peuples « civilisés» et, de l'autre, accueillant aux discours témoignant une grande capacité de compréhension face aux us et coutumes des peuples dits « barbares ». On pourra notamment se reporter à son célèbre texte sur les anthropophages: M. de MONTAIGNE, Essais, Paris, Le Livre de Poche, 1974, Livre premier, ch. XXXI, « Des cannibales ». 25

anthropologique entraîne chez le sociologue ce que François Laplantine, dans son livre d'introduction à l'anthropologie, appelle une «révolution du regard »1: il lui permet d'opérer un décentrement radical favorable à l'élargissement du savoir, et de voir les institutions sociales de sa petite province d'humanité sans les fétichiser comme il était habitué à le faire depuis sa naissance. Mais avant que cette «révolution du regard» ne se produise totalement, il convient, sur le terrain, de ne pas sombrer dans le travers que constitue l' ethnocentrisme2, et donc de ne pas universaliser de manière simpliste les codes, normes, valeurs et répertoires de pratiques propres à un monde culturel d'origine. Aussi nous sommes-nous efforcés, tout au long de notre travail de recherche, de garder à l'esprit les spécificités culturelles et sociales de notre territoire d'exploration, à savoir la Bavière méridionale, et de ne pas tenir pour naturels des faits propres à notre sphère culturelle française (unitarisme institutionnel, dépréciation de l'engagement patriotique, faible empreinte de la religion sur la vie sociale, etc.). 4. Objectifs et hypothèses de départ Notre travail de recherche n'ayant point eu pour objectif d'être descriptif, le déroulement concret de l'Oktoberfest n'a pas constitué en luimême l'axe principal de nos explorations. Ce qui a retenu notre attention est bien plutôt la portée sociale et politique du grand rassemblement festif munichois. Nous avons de la sorte cherché à déterminer quelles étaient les fonctions essentielles que remplissait la Fête d'Octobre au plan social et politique, en nous gardant bien sûr d'affirmer, ce faisant, que de telles fonctions aient pu lui être assignées de manière consciente. Celles-ci peuvent

I

F. LAPLANTINE,L'Anthropologie(1995), Paris, ÉditionsPayot & Rivages,ColI. « Petite

bibliothèque Payot », 2001, p. 19. 2 « L'ethnocentrisme est le terme technique pour cette vue des choses selon laquelle notre propre groupe est le centre de toutes choses, tous les autres groupes étant mesurés et évalués par rapport à lui [...]. Chaque groupe nourrit sa propre fierté et vanité, se targue d'être supérieur, exalte ses propres divinités et considère avec mépris les étrangers. Chaque groupe pense que ses propres coutumes sont les seules bonnes et s'il observe que d'autres groupes ont d'autres coutumes, celles-ci provoquent son dédain ». (W. G. SUMNER, Folkways: a study of the sociological importance of usages, manners, customs, mores and morals, Boston, Ginn, 1906, cité par: D. CUCHE, La notion de culture dans les sciences sociales, Paris, La Découverte, ColI. Repères, 1996, p. 21). L'ethnocentrisme est un des nombreux visages du sociocentrisme analysé par Jean Piaget, lequel soulignait que « la tendance comparatiste [...] est loin d'être aussi générale et aussi naturelle qu'on pourrait le croire. Les deux tendances les plus naturelles de la pensée spontanée et même de la réflexion en ses stades initiaux sont de se croire au centre du monde, du monde spirituel comme matériel, et d'ériger en normes universelles les règles ou même les habitudes de sa conduite» (J. PIAGET, Épistémologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, 1964, p. 29). 26

être en effet parfaitement «latentes» au sens mertonien du termel. Nous employons donc ici le terme « fonction» de la même manière que l'utilisait Émile Durkheim, lequel, rappelons-le, récusait l'idée selon laquelle un fait social n'existerait qu'en vue des résultats volontairement utiles qu'il produit auprès des individus2. Si donc nous arrivons à montrer dans les pages qui suivent que la Fête d'Octobre contribue à l'existence de tel ou tel phénomène, il ne faudra pas nécessairement en conclure qu'elle a été originellement instituée dans ce but, ou qu'elle est actuellement l'objet d'une instrumentalisation fonctionnelle. En cherchant à déterminer les fonctions que joue objectivement l'Oktoberfest au niveau socio-politique, nous nous opposons à l'idée, développée par Jean Duvignaud, selon laquelle toute tète serait finalement un phénomène social insaisissable et inexplicable sociologiquement. Le socioanthropologue roche lais, dans son livre intitulé Le Don du rien, précisait en effet qu'une tète ne se laisse guère enfermer dans une explication: elle serait un excès qui excèderait jusqu'à sa propre théorie. «L'excès, précisait-il, ne saurait être une cause, puisqu'il submerge les objets qu'il traverse, comme le rire ne trouve pas sa fin dans l'organisme qu'il secoue, ou la fête dans la société qu'elle trouble »3. « Manifestation destructrice des sociétés »4, la fête détruirait simultanément les discours élaborés sur les sociétés et ceux portant sur elle-même, en tournant en dérision les procédés tranquilles de l'intellection. Cette conception, qui s'appuie d'ailleurs sur un présupposé
I Robert King Merton distinguait les «fonctions manifestes », à savoir celles dont les conséquences objectives sont voulues en pleine conscience par les individus, les groupes ou la société, des « fonctions latentes », qui à l'inverse ont un caractère involontaire et inconscient. Prenant l'exemple de la consommation, il écrivait: «Le but manifeste de l'achat de biens de consommation est évidemment la satisfaction des besoins auxquels ils répondent. Ainsi on achète une auto pour se transporter, des bougies pour s'éclairer [...] Mais ces fonctions directes et manifestes n'expliquent pas complètement certains types de consommation dominants. En d'autres termes, si les fonctions latentes d'élévation et de confirmation de statut étaient retirées aux types de consommation ostentatoire, ceux-ci subiraient des changements sérieux que l'économiste "classique" ne saurait prévoir» (R. K. MERTON, Éléments de théorie et de méthode sociologique (1953), Paris, Éd. Plon, 1965, pp. 122-123). 2 Le père fondateur de la sociologie française, dans la mesure où il considérait la recherche de la fonction d'un fait social comme une étape indispensable de l'analyse sociologique, a pu être considéré par certains comme un précurseur du fonctionnalisme (il est vrai que la division du travail social a pour lui la fonction fondamentale de produire de la solidarité sociale). Mais, pour Durkheim, identifier la fonction d'un fait social n'est pas suffisant pour définir celui-ci: encore faut-il déterminer les causes qui lui ont donné naissance. Analyse fonctionnelle et analyse génétique sont donc pour lui deux démarches complémentaires. Voir à ce sujet le chapitre II des Règles de la méthode consacré aux préceptes devant régler l'observation des faits sociaux: E. DURKHEIM, Les Règles de la méthode sociologique (1895), Paris, Flammarion, Coll. Champ, 1988, pp. 108-139. 3 J. DUVIGNAUD, Le Don du rien: essai d'anthropologie de la fête, Paris, Stock, 1977, p.288.
4 Ibid., p. 9.

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contestable, à savoir que toute fête est subversive et destructrice, apparaît malheureusement incompatible avec tout effort destiné à saisir le sens des manifestations à caractère festif. Une recherche respectant les préceptes poppériens devant être guidée par des conjectures initiales, nous avons émis, au commencement de notre travail, deux grandes hypothèses. La première d'entre elles reposait sur l'idée que l' Oktoberfest constituait une effusion dionysiaque ayant pour fonction de mettre au jour un « être-ensemble» authentique, et d'abolir pour un temps, à travers une communion des esprits et des corps, les distances socioéconomiques séparant ses participants. La seconde reposait quant à elle sur l'idée que la Fête d'Octobre se situait au-delà des impositions politiques, et que ses participants, percevant avec une certaine sagesse combien la prééminence des pouvoirs institués nuit à la vitalité sociétale, y laissaient de côté tout engagement d'ordre politico-partisan. Ces hypothèses, faites a priori, se basaient sur les analyses de Michel Maffesoli, représentant le plus connu, le plus talentueux, et sans doute le plus controversé!, du courant postmodemiste français, dont les ouvrages figurent aujourd'hui parmi les rares à se focaliser sur les rassemblements festifs et les phénomènes d'effervescence collective2. Michel Maffesoli, qui valorise depuis de nombreuses années une sociologie compréhensive du quotidien inspirée de la sociologie phénoménologique d'Alfred Schütz, et qui prône une démarche des plus empathiques à l'égard des phénomènes sociaux3, considère que les manifestations festives
I Si l'on passe sous silence les deux affaires auxquelles ont donné lieu la soutenance de thèse de l'astrologue Elizabeth Teissier et l'accession de M. Maffesoli à la section 19 du Conseil National des Universités, force est de constater que persiste un débat virulent autour du caractère sociologique, et donc scientifique, des travaux de l'auteur. Au sein de la communauté scientifique des sociologues français, l'approche développée par Maffesoli n'est considérée comme scientifique que par une minorité d'enseignants-chercheurs, parmi lesquels figurent plusieurs proches du professeur parisien. La réception de ses travaux par les sociologues étrangers donne également lieu à controverse, comme le prouve à l'évidence un article particulièrement sévère publié en 1997 par le sociologue David Evans. Celui-ci y affirmait que les théories de M. Maffesoli ne constituaient pas un paradigme sociologique enrichissant, et estimait que le travail de l'auteur était « incohérent» et « biaisé» (Cf D. EVANS, « Michel Maffesoli's sociology of modernity and postmodernity: an introduction and critical assessment », The Sociological Review, vol. 45, n02, mai 1997). 2 Ces derniers, comme nous l'avons vu, constituent malheureusement des domaines d'étude dont ne se saisissent aujourd'hui que très peu d'auteurs susceptibles d'être plus légitimement qualifiés de sociologues que M. Maffesoli. Cf supra. 3 S'inspirant précisément d'Alfred Schütz, Maffesoli lui emprunte le concept de typicalité pour désigner le fait que le chercheur est partie prenante de ce cela même qu'il étudie: « il existe une certaine interaction qui s'établit entre l'observateur et son objet d'étude. Il y a connivence, complicité parfois; je parlerais même d'empathie (Einfiihlung). C'est peut-être même ce qui fait la spécificité de notre discipline. La compréhension implique la générosité d'esprit, la proximité, la « correspondance ». C'est parce que d'une certaine manière on 'en est' que l'on

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ont toujours été des sanctuaires inviolables de la socialité, cette sorte d'« empathie communalisée» qui traduirait un irrépressible vouloir-vivre ensemble. Cependant, l'intensification actuelle de « l'orgiasme dionysiaque» à travers la multiplication ou l'intensification des hystéries collectives serait selon lui le signe de l'émergence d'une époque nouvelle, la postmodernité, dont la « figure emblématique» ne serait plus le laborieux Prométhée, mais l'exubérant Dionysos. L'effervescence festive actuelle traduirait l'apparition d'une nouvelle ère, laquelle ne reposerait plus, comme l'ère moderne, «sur la monovalence faustienne du 'faire' et sur son pendant l'associationnisme contractuelet finalisé» 1. Les structurations individuelles et rationnelles de la
modernité y seraient remplacées par des structurations tribales et affectives, tandis que la jouissance du moment présent y deviendrait une valeur centrale:
« Avec plus ou moins de sérieux ou d'intérêt, le productivisme, dans ses diverses formes, est maintenant l'objet de critique. Le travail, le progrès ne sont plus des impératifs catégoriques. Économistes, experts, philosophes s'accordent pour constater que même dans une perspective linéariste de I'histoire, ces formes ont fait leur temps. La suspicion pèse sur Prométhée. [...]. La jouissance du présent, le carpe diem, deviennent des valeurs massives et irrécusables. C'est ainsi que, pour ma part, je comprends ce qu'Octavio Paz appelle une "exaltation des valeurs orgiaques", où s'expriment les sensations, les passions, les images, les situations d'un moment. Une éthique de l'instant se donne à voir qui n'était jusqu'alors qu'en mezza voce. » M. Maffesoli, L'Ombre de Dionysos, contribution à une sociologie de l'orgie (1985), Paris, Le Livre de Poche, 1991, pp. 37-38.

Michel Maffesoli, qui par ailleurs se dit « dubitatif quant au statut scientifique du concept de "classe" »2, insiste particulièrement sur le caractère consensuel des «interférences collectives »3. Selon lui, «c'est la promiscuité, c'est le brassage des couches, des fonctions et des âges qui [y] prédomine. Les distinctions ne sont plus de mise »4.Facilitée par la consommation d'alcool, la communion des esprits et des corps abolirait à cette occasion les artificielles distinctions sociales:
« En bref, la taverne, grâce au vin qu'on y consomme, est le lieu de la socialité par excellence. Les classes et les castes s'y mêlent, le bonheur s'y prépare et la résistance à l'imposition des pouvoirs s'y organise. »
Ibid., p. 201.

peut saisir, ou sentir, les subtilités, les nuances, les discontinuités de telle ou telle situation sociale» (M. MAFFESOLI, La connaissance ordinaire, précis de sociologie compréhensive, Paris, Librairie des Méridiens, 1985, p. 37). 1 M. MAFFESOLI, Le temps des tribus, le déclin de l'individualisme dans les sociétés de masse (1988), Paris, Le livre de poche, 1991, p. 131. 2 M. MAFFESOLI, L'Ombre de Dionysos, op. cit., p. 30. 3 Expression qu'utilise Maffesoli dans le Temps des tribus, et qu'il emprunte à Maurice Halbwachs (cf M. HALBWACHS, La Mémoire collective (1950), Paris, PUF, 1968, p. 28). 4 M. MAFFESOLI, L'Ombre de Dionysos, op. cit., p. 220.

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Les exaltations orgiaques, durant lesquelles «le mécanisme d'exclusion ne fonctionne pas» 1, seraient également fondamentalement subversives. Autorisant une résistance à la monovalence, à l'énergétisme et à la distanciation apollinienne des sociétés modernes, elles permettraient le déchaînement incontrôlable des passions que cherchent à étouffer les différentes institutions de ces sociétés. «Les passions déchaînées, précise Maffesoli, sont difficilement contrôlables parce qu'elles font appel à tous les éléments qui sont la plupart du temps occultés dans la structuration sociale; c'est en ce sens qu'elles sont subversives »2. Confortant la résistance quotidienne à l'imposition sociale, les rassemblements populaires pourraient même aller jusqu'à se révéler hautement transgressifs. S'appuyant sur les travaux du père fondateur de la sociologie française, M. Maffesoli présente en effet la transgression comme un de leurs effets directs:
« Son livre sur Les Formes élémentaires de la vie religieuse fourmille de remarques et d'exemples qui confortent notre propos. L'état d'effervescence où aboutissent les rassemblements de fidèles fait de la transgression une conséquence naturelle des fetes populaires; les cérémonies religieuses sont fondées sur le "besoin de violer les règles" et, ajoute-t-il en note, "notamment en matière sexuelle',]. » Ibid., p. 66.

Toutefois, il utilise le terme «transgression» avec prudence, dans la mesure où celui qui transgresse un ordre quelconque, éprouvant généralement un sentiment de culpabilité, reste toujours dans le même espace de ce à quoi il cherche à s'opposer. L'auteur préfère ainsi souvent parler de «plain-pied» avec ce qui est ordinairement considéré comme mal ou illicite:
« Le thème de la transgression reste marqué par la culpabilité. [...] Or, dans les pratiques juvéniles en général et en particulier dans les grands rassemblements festifs et musicaux, il n'y a plus le sens du péché. Dès lors, il paraît inopportun et théoriquement peu opératoire de les analyser à partir de la thématique de la transgression. La transgression, c'est je m'oppose à... Or, là, il y a une espèce de plain-pied avec le mal, comme étant un élément de compensation de l'être humain. Il n'y a donc pas le sentiment de transgresser puisque aussi bien c'est cette loi morale qui n'est plus acceptée, qui est saturée [...]. Une piste féconde pour moi est le plainpied: la transgression s'oppose, le plain-pied affirme. » M. Maffesoli, « Une démesure sage et nécessaire» (entretien réalisé avec B. Mabilon-Bonfils), in : B. Mabilon-Bonfils (Dir.), La Fête techno, tout seul et tous ensemble, Paris, Éditions Autrement, Coll. Mutations, n0231, 2004, p. 67.

Les fraternelles effusions dionysiaques, qui échapperaient aux impositions socio-économiques, se prémuniraient également, selon Maffesoli, des excroissances du système politico-administratif. Elles se situeraient ainsi « au1

M. MAFFESOLI,
Ibid., p. 147.

L'Ombre

de Dionysos, op. cil., p. 212.

2

3 Note de bas de page de l'auteur cité: « Durkheim (E.), Les Formes élémentaires de la vie religieuse, PUF, 1968, p. 547 ». 30

delà du politique et du social, au-delà de leurs impositions et de leurs contrôles» 1. Les personnes participant à de telles effusions, dont l'impact politique serait négligeable2, percevraient d'ailleurs sagement le fait que l'engagement politique ou la présence dans l'espace publique sont néfastes à la vitalité sociétale. Ils éprouveraient par conséquent une désaffection certaine à l'égard du politique:
« [...] je considère que le politique n'est plus la foone sociétale par laquelle s'exprime l'être-ensemble. Il est intéressant de voir en quoi il y a un indifférentisme, un à-quoi-bonisme, un je-m'en-foutisme par rapport au politique, qu'il y a une vraie désaffection ». Ibid., p. 69.

Cette « saturation du politique »\ qui serait perceptible à l'échelle de la société entière, apparaîtrait étroitement liée au déclin de l'idée projective dans une société désormais centrée sur l'instant présent:
« Quand je dis "saturation du politique", c'est que l'idée projective n'existe plus pour diverses raisons, car il y a une autre temporalité: ce n'est pas le futur qui prédomine, c'est le présent. On a dans la fête techno l'expression paroxystique de cet hic et nunc, cet ici et maintenant, et quelque chose qui ne se projette pas dans la recherche d'une société quelle qu'elle soit. Il n'y a plus de pro-jectum mais quelque chose qui se vit dans l'instant. » Ibid., p. 69.

«La fin d'une vision sociale dominée par la politique projective, l'administration planificatrice et rationnelle, et l'économie comptable et utilitaire »4 relèverait de surcroît d'une nécessité historique, puisque toutes les conceptions et passions que les sociétés modernes ont refoulées se devaient nécessairement de ressurgir à un moment ou à un autre5. Quoi qu'il en soit, la postmodernité serait marquée selon Maffesoli par une «transfiguration du politique », dont la manifestation la plus visible serait la distanciation pris par le corps social à l'égard des abstractions intellectualisées des instances politiques traditionnelles, et dont le résultat serait le regroupement des individus dans le cadre de micro-sociétés où domineraient les rapports affectifs. «Avec la saturation du politique, l'énergie se transfigure, prend une
1

2 « Sans nier l'impact politique qui est présent dans toute manifestation, il semblerait que son importance soit moindre que celle qu'on lui attribue d'ordinaire» (M. MAFFESOLI, L'Ombre de Dionysos, op. cit., p. 123). 3 Maffesoli emprunte le concept de « saturation» au sociologue américain Pitirim Sorokin. 4 M. MAFFESOLI, La transfiguration du politique, la tribalisation du monde, Paris, Grasset, 1992, pp. 81-82. 5 Maffesoli, qui adopte une conception cyclique du temps, emprunte aux psychanalystes le concept de «retour du refoulé ». Nous assisterions selon lui à un cyclique et éternel retour du même. Les sociétés dont la figure emblématique est Dionysos précéderaient et suivraient donc celles dont la figure emblématique est Prométhée. 31

M. MAFFESOLI,

L'Ombre

de Dionysos, op. cit., p. 94.

autre forme », celle d'une énergie, d'une dynamique qui se contentent de se reproduire elles-mêmes, mais qui ainsi, « d'une manière instinctive, protègent la vie, assurent sa survie, pensent à la perdurance de l'espèce »1. Comme nous le verrons, les hypothèses que nous avions formulées au début de notre recherche sur la base des réflexions de Michel Maffesoli n'ont pas résisté à une analyse approfondie de la portée socio-politique de la Fête d'Octobre. Non seulement les distinctions socio-économiques ne se dissolvent pas à l'occasion de la tète, mais les mécanismes d'une subtile économie auraient même tendance à les accentuer. La manifestation munichoise, loin d'être un rassemblement festif d'ordre subversif ou transgressif, semble également régler la société bavaroise bien plus qu'elle ne la dérègle (Partie I). L'Oktoberfest, qui n'échappe pas à l'instrumentalisation et aux impositions politiques, est par ailleurs l'occasion pour les Bavarois - non marqués par un « indifférentisme » à l'égard du et de la politique -, d'exalter de manière fière et patriotique l'histoire et la culture de leur Land, et par là-même de prolonger sur le mode festif un nationalisme particulariste qui se traduit politiquement par la défense du fédéralisme et la promotion du principe de subsidiarité (Partie II). 5. Démarche Comme le soulignent Joël Guibert et Guy Jumd, la tète est un objet d'étude particulièrement propice au croisement des sources de données. Témoignages, données statistiques, récits d'observation, textes officiels, archives ou encore articles de presse peuvent en effet contribuer, par leur mise en relation, à un éclairage fructueux du «fait social total» que représente toute manifestation festive. Le croisement des sources étant par ailleurs toujours recommandé afin de vérifier ou de compléter les informations recueillies au moyen d'un quelconque procédé d'exploration, nous nous y sommes donc pliés tout au long de notre travail d'enquête. Ce dernier s'est articulé autour de trois éditions de la Fête d'Octobre, en l'occurrence celles ayant eu lieu en 2003, 20043 et 2007.
I

2 J. GUIBERT, G. JUMEL, La socio-histoire, op. cit., p. 49. 3 En retenant l'Oktoberfest 2004, nous avons fait le choix de ne pas seulement nous intéresser à de « grandes Fêtes d'Octobre », mais aussi de nous pencher sur ce que les Munichois appelle une Kleine Wies 'n (<< petite Fête d'Octobre »). Tous les quatre ans, la fête agricole centrale bavaroise (Bayerisches Zentral-Landwirtschaftsfest, BZLF) se déroule en effet en même temps que l'Oktoberfest sur la partie sud de la Theresienwiese, de sorte que la Fête d'Octobre, qui peut habituellement s'étendre sur 31 hectares, n'en occupe que 26. Le nombre des attractions y est alors restreint afin de laisser suffisamment de place au salon agricole, et de ménager un parking pour les autobus amenant les groupes de visiteurs souhaitant se rendre à l'une ou l'autre des deux manifestations. Notons que la BZLF est l'héritière de la fête agricole que le landwirtschaftliche Verein organisait sur le« pré de Thérèse» au XIXe siècle (cf Annexe I). 32

M. MAFFESOLI,

La transfiguration

du politique, op. cit., p. 160-161.

Le dépouillement d'une bibliographie sélective se rapportant au phénomène festif a constitué pour nous un préalable à la confrontation au terrain. Afin de ne pas nous laisser aveugler par la grille d'analyse de M. Maffesoli sur laquelle reposait la formulation de nos hypothèses initiales, et donc d'amoindrir le risque de trouver ce que nous cherchionsl, notre corpus théorique premier comprenant les principaux ouvrages publiés dans les années quatre-vingts par l'auteur du Temps des tribus s'est d'abord élargi aux livres clés de Jean Duvignaud sur le phénomène festif (Le Don du rien2 et Fêtes et civilisations\ ainsi qu'à une des œuvres maîtresses d'Émile Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse. Dans cet écrit, le père fondateur de la sociologie française montre notamment que «la vie des sociétés australiennes passe alternativement par deux phases différentes »4 grâce à l'existence de fêtes corrobbori qui «ranime[nt] périodiquement le sentiment que [le groupe] a de lui-même et de son unité »5.Ces retes, qui présentent une dimension religieuse comme tous les autres rassemblements festifs dont la finalité première serait en fait de célébrer le clan et de susciter chez les personnes qui le composent de la passion pour lui, renvoient fondamentalement, selon Durkheim, à un temps sacré. Nous nous sommes par suite référés à l'Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos de Marcel Mauss et Henri Beuchat6, qui met bien en évidence le rôle que jouaient les fêtes solsticiennes d'hiver dans la modification de la morphologie sociale des sociétés eskimos, et qui souligne le fait que de telles fêtes, en permettant une mise en suspens temporaire des interdits, constituent des césures sociales roboratives: l'ordre en sort régénéré car, fatigué, il avait besoin de renaître. Une constatation similaire est faite par Jean-Jacques Wunenburger dans un ouvrage que nous avons également exploité à profit: La fête, le jeu et le sacrë. Le philosophe y expose de nombreuses réflexions théoriques relatives à la rete, tout en développant des idées qui rejoignent celles présentées par Georges Balandier dans un de ses articles intitulé « Ruse
Karl Popper a mis en évidence le fait que le physicien, dans de nombreux processus de découverte scientifique, découvre au final ce qu'il cherche. Pour lui, «toute connaissance - y compris nos observations - est imprégnée de théorie» (K. POPPER, La connaissance objective
(1972), Bruxelles, Éd. Complexe, 1978, p. 82). Sur son terrain, le chercheur doit donc toujours garder à l'esprit le célèbre adage cartésien: «je doute, donc je pense ». Or, comment mieux introduire le doute que par la confrontation de travaux aux conclusions contradictoires? 2 J. DUVIGNAUD, op. cit. 31. DUVIGNAUD, Fêtes et civilisations (1973), Arles, Actes Sud, 1991. 4 E. DURKHEIM, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, le système totémique en Australie (1912), Paris, PUF, ColI. Quadrige, 2003., p. 307. 5 Ibid., p. 536.
I

6 M. MAUSS, H. BEUCHAT, «Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos. Étude de morphologie sociale» (1904-1905), in: M. MAUSS, Sociologie et Anthropologie (1950), Paris, PUF, ColI. Quadrige, 1999, pp. 389-475. 7 J. WUNENBURGER, op. cit.
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