L'orient du psychanalyste

De felician jacques (auteur)
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Publié le : jeudi 3 mars 2011
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EAN13 : 9782296312173
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L'Orient du psychanalyste

@ L'Harmattan, 1995 ISBN 2-7384-3853-9

Jacques

Félician

L'Orient

du psychanalyste
Suivi d'un <texte de Pierre Ginésy

Editions l'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Psychanalyse et civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus: Rêve de Corps, Corps du Langage, par J. Nadal, M. Pierrakos, M.F. LecomteEmond, A. Ramirez, R. Vintraud, N. Zulli, M. Dabbah. Oralité et Violence, par K. N assikas. Emprise et Liberté, par J. Nadal, N. Rand el M. Torok, A. Eiguer, R. Major, R. Dadoun, M.F. Lecomte-Emond, H. Ramirez. La pensée et le trauma, par M. Bertrand. Mot d'esprit, inconscient et événement, par M. Kahn. La diagonale du suicidaire, par S. OIindo- Weber. Journal d'une anorexie, par K. Nassikas. Le soleil aveugle, par C. Sandori. Ferenczi et l'école hongroise de psychanalyse, par E. Brabant. Lesfantômes de l'âme, par C. Nachin. Psychanalyse en Russie, par M. Bertrand. Freud et le sonore, par E. Lecourt. Pour une théorie du sujet-limite, par V. Mazeran et S.OIindo-Weber Ferenczi, patient et psychanalyste, Collectif dirigé par M. Bertrand. Le cadre de l'analyse, Collectif, colloque du Cercle freudien. La métaphore en psychanalyse, par S. Ferrières-Pestureau. L'expérience musicale. Résonances psychanalytiques, par E. Lecourt. Dans le silence des mots, par B. Roth. La maladie d'Alzheimer, "quand la psyché s'égare.. .", par C. Montani. Lire, écrire, analyser. La littérature dans la pratique psychanalytique, par A. Fonyi. Métamorphoses de l'angoisse. Croquis analytiques, par J. Arditi-Alazraki. Idées en folie. Fragments pour une histoire critique et psychanalytique de la psychopathologie, par J. Chazaud. Cet obscur objet du désir, C. Dumoulié. Les matins de l'existence, M. Cifali. Les psychanalistes et Goethe, P. Hachet. Le stade vocal, A. Delbe. Culture et Paranoïa à propos du cas Schreber, Collectif dirigé par Prado de Oliveira. Langue arabe, corps et inconscient, Collectif dirigé par H. Bendahman.

Ce livre doit beaucoup à Gérard Grane! qui m'a incité à le réaliser, mais aussi à Pierre Ginésy, à Geneviève Krick, à notre amicale communauté de travail, et à d'autres encore, cités dans ces pages.

so kam das Wort aus Osten zu uns
HÔLDERLIN

OUVERTURE

Le pas suspendu

du psychanalyste

Tout psychanalyste souscrirait volontiers à ce qu'écrivait Jean Clavreul dans L'Ordre médical, un livre désormais classique: «La clinique psychanalytique commence là, aux manifestations transférentielles, ce qui est le lieu
où s'arrête la clinique médicale »1

. Il

y souscrirait

volon-

tiers, quelle que soit sa formation, psychologico-littéraire ou scientifico-médicale, et accepterait probablement de même ces autres propositions qui en sont les conséquences: que la clinique analytique procède d'un autre discours que le discours médical; que la demande et le désir y sont prévalents ; que les différentes catégories nosologiques sont subverties par leur mise sous transfert; que la guérison y est de surcroît; que le savoir n'est pas du côté du psychanalyste, etc. Un esprit au fait de la démarche médicale pourrait pourtant se demander avec perplexité en quoi toutes ces conditions de la clinique psychanalytique laissent subsister quelque chose de ce qu'on est habitué à appeler «clinique» ? S'il s'agit vraiment d'un autre discours, avec ce que cela implique de différence radicale dans sa formalité structurale, pourquoi conserver ce terme si profon1 . Jean Clavreul, L'Ordre médical, Le Seuil, 1978, p. 181, réédité en 1994.

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dément marqué par notre tradition hippocratique, la « clinique» ? Sans doute sa perplexité irait-elle croissante s'il lisait «l'Ouverture de la section clinique» où Jacques Lacan en 1977 traçait à grands traits l'étrange figure de ce qu'il continuait à appeler « clinique psychanalytique »2 . Il n'est pas sûr que le psychanalyste ne soit pas lui aussi embarrassé s'il réfléchit sur le maintien de ce terme. Certes, les conditions de la clinique psychanalytique que j'ai énumérées dessinent un visage familier où il reconnait volontiers celui de sa « discipline », mais cette familiarité voile cependant en le traitant comme allant de soi ce qui fait question dans la persistance de la référence clinique. Le psychanalyste se dit volontiers clinicien tout en revendiquant l'originalité de sa clinique: c'est un objet d'un autre type. Un objet d'un autre type? Peut-être n'avons nous pas mesuré à quel point elle l'est. Car c'est bien sous la forme d'une sorte d'ovni que la clinique analytique apparaît sous la plume de Lacan, méconnaissable dans son étrangeté, disséminée aux trois coins du Symbolique, de l'Imaginaire et du Réel. Lacan commence son intervention de façon anodine, comme pour apprivoiser son auditoire. « La base de la clinique psychanalytique, dit-il, c'est ce qu'on dit dans une psychanalyse. » Mais ce dire nous amène déjà fort loin, en ce qu'il tranche avec le registre du regard qui reste prévalent pour le médecin. De plus, « il ne se socie pas à l'aventure ». Et en effet, il se tri-socie, et d'abord du côté du symbolique. - «La clinique analytique consiste dans le discernement des choses qui importent... » Ce qui importe est d'entendre, là où la certitude du sens se brouille, mais tout
2 . Jacques avril 1977. Lacan, « Ouverture de la section clinique ", Ornicar, n09,

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aussi bien là où elle s'affirme comme allant de soi. Elle est une lecture dont l'alphabet n'est pas donné d'avance. - Elle est aussi « ...une façon d'interroger le psychanalyste, de le presser de déclarer ses raisons». Ici, nous sommes souvent du côté de l'Imaginaire comme en témoigne l'expérience du « contrôle », analyse entre autres des a priori de l'analyste. Et pas seulement des présupposés dont il a pu hériter de son analyste mais aussi de ceux qui sont reçus comme autant dé vérités, et font la cohésion des groupes. - Elle est enfin « ...le réel, en tant qu'impossible à supporter». On peut penser aux moments cruciaux d'une psychanalyse, à ces points de bascule où elle peut choir dans le passage à l'acte, où ouvrant sur l'innommable, elle s'interrompt. Plus essentiellement, le réel de la clinique est la véritable clé de voûte, manquante, de toute « formation analytique », en ce qu'il amène une rupture avec les savoirs préétablis et exige de répondre à ce qui chez l'Autre est urgence de l'Inconnu. Cependant, avancer que la clinique psychanalytique est un objet d'un autre type, n'est pas seulement prendre en compte le transfert dans lequel nous mettons en jeu ce « noyau de notre être », Kern unseres Wesen dont parle Freud. Cela entraîne une autre logique. On remarquera par exemple que la clinique, pour Lacan, n'est pas l'ensemble complémentaire de ces trois définitions, mais que chacune la définit entièrement (la clinique psychanalytique c'est...) et les trois sont nouées ensemble. La clinique analytique est chacune de ces dimensions, hétérogène l'une à l'autre, mais aussi liées, et tout un temps au moins en ce point de jouissance que chaque boucle d'un parcours analytique tend à évider. Comment concevoir cet inconcevable objet trine, qui à la différence de la Sainte Trinité ne peut être posé en son énigme devant nous, puisqu'il nous inclut. C'est la supposition même du sujet et de l'objet qui devient caduque. De même que deviennent caduques les coordonnées spatio13

temporelles où nous avons coutume de situer cette relation. En ce qui concerne le temps, il y a déjà plusieurs décennies que nos assurances ont été bousculées: depuis 1945 exactement, date de parution de l'article « Le temps logique et l'assertion de certitude anticipée »3 . Le temps dans l'analyse, c'est-à-dire, si nous donnons toute sa portée à cette locution, le temps du parlêtre, obéit à une logique discursive, « une logologie sophistique». Je retiens au passage ce dernier terme. Barbara Cassin a su rendre à cette position du parlêtre toute la vertu dissolvante de notre logique aristotélicienne commune, en repérant dans la figure du sophiste (...et de Lacan) l'autre de la philosophie, de la métaphysique4 . C'est à souligner et on ne peut dire que Lacan ne l'ait pas perçu, même s'il ne l'a pas développé explicitement dans ses conséquences5. On se souvient que le sous-titre du « Temps logique» est: « Un nouveau sophisme». Et pour Lacan, à cette époque, le sophisme est un exemple significatif pour résoudre les formes d'une fonction logique à un moment donné de l'histoire de la pensée philosophique. Dit autrement, le sophisme vient accentuer une impasse de la logique qui met en question les catégories dont elle dispose. C'est la mise en jeu d'autres catégories, concepts, appartenant à un champ exclu qui permet de le résoudre. Et dans ce que
3 . Jacques Lacan, Le Temps logique et l'assertion de certitude anticipée», Ecrits, Le Seuil, p. 197 ; cf. aussi Jacques Félician, (( Sur le
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temps logique et ses incidences techniques», Littoral n017, septembre 1985. J'ai essayé d'y montrer que les scansions temporelles sont des scansions signifiantes et peuvent être lues après coup comme annonçant la théorie du signifiant. 4. Barbara Cassin, « A propos d'Hélène», Littoral, 15/16, Erès, mars 1985. 5 . Cf. par exemple, Jacques Lacan, « Le P.sychanalyste, c'est la présence du sophiste à notre époque...», Problèmes cruciaux de la psychanalyse, séminaire du 12 mai 1965.

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Lacan nomme alors « les scansions suspensives », solution de l'aporie sophistique, on peut déjà lire la promesse du signifiant. Que le temps ne soit réglé que par l'horloge de la subjectivation entraîne quelques paradoxes. Ainsi par la grâce du transfert, un passé qui n'a jamais été, peut être rendu présent. Ainsi le don du temps échappe-t-il fondamentalement à la règle des échanges6 . Et à la plus triviale, celle qui veut que Time is money. Et l'analysant, soumis au temps de l'Autre, peut s'apercevoir qu'il s'est laissé voler le temps et accepter alors que celui offert par l'analyse lui permette un jour, comme on dit, de prendre enfm son temps.7 Peut-être le seul caractère du temps commun que nous conservons est-il son irréversibilité. Il s'y lit notre finitude mais aussi celle même que les Anciens n'avaient pas épargnée à leurs dieux, immortels mais impuissants à faire que ce qui a été dit n'ait pas été énoncé, soumis aux Moires, gardiennes de la parole dite et du destin. Sur le chemin de Thèbes, il n'est pas pour Œdipe de retour possible à Corinthe. Bien plutôt est-ce Corinthe qui le rattrapera et le retrouvera à Thèbes. Quant à l'espace, lieu de toutes les surprises topologiques, nous avons à le différencier de l'étendue et de ce que celle-ci entraîne: la limitation par des frontières, la maîtrise et la protection régionale, l'extension soit la conception romaine de Fimperium tel que le concoit le politique, ou celle cartésienne du calculable. Que tel, ébranlé dans la place de maîtrise qu'il croyait occuper dans un ordre généalogique (par exemple par une naissance ou un décès) voit se prendre en masse dans son discours, mais aussi dans l'espace familier qui était sien,
6. Cf. Jacques Derrida, Donne}' le temps, Galilée, 1991, 1. « La fausse monnaie». 7 . Le jeu obsessionnel avec la limite temporelle est un bon exemple d'aliénation au temps de l'Autre. On attend le dernier moment! Charmante expression qui dit bien ce qu'elle dit.

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les murs invisibles sur lesquels il bute, est probablement banal. Ce qui complique les choses est que certaines strates temporelles de son passé, se superposant, interférant avec ce qu'il vit au présent, modèlent cet espace au gré de ce désir, indestructible dit Freud, comme à l'image du passé. Nous ne savons plus alors ni ce qu'est le temps, ni ce qu'est l'espace, l'événement signifiant seul, organisant un autre espace-temps, brutal et éphémère dans son dévoilement. Peut-être la vieille sentence héraclitéenne en rend-elle le mieux compte: «Les choses qui sont là, la foudre (entendons la différence signifiante, l'en eteron eautou, l'un différent de soi d'Héraclite) les conduit toutes». Tel autre, occupé sa vie durant à ériger les frontières de ses interdits pour préserver ce qu'il tait jouir ailleurs, verra soudain les barrières qu'il a façonnées avec minutie, emportées par ce qu'on appelle aussi, mais dans un autre sens, un coup de foudre. Ici, c'est le réel apprivoisé par l'amour qui bouleverse sa topographie familière et le plonge dans un ailleurs transfiguré, autre, étranger à ce qu'il croyait connaître, et pourtant le même. Telle autre enfm, s'avançant sur le chemin incertain qui mène à conclure une analyse, réalise qu'elle habite un vide et s'interroge. Qu'est-ce qu'habiter le vide, ce lieu que la jouissance surmoïque a déserté, où le sujet ne se soutient que des fragiles passerelles de mots (Worterbrücken) avancés l'un après l'autre? Le vide est-il encore un espace? N'est. il pas plutôt ce lieu privilégié qui redistribue autrement toutes les places qui avaient été assignées au sujet? « Seul ce qui est en lui-même un lieu peut accorder une place» pOl.lrrait-on rappeler ici8. Ces remarques que chaque analyste peut déduire de son expérience bouleversent les concepts courants de sujet, d'objet, de temps et d'espace. Concepts courants est d'ailleurs trop peu dire. Ce sont eux qui forment l'assise de toute la métaphysique post-cartésienne. C'est un peu
8. Cf. Martin Heidegger, « Bâtir, habiter, rences, Gallimard, 1984, p. 182. penser », Essais et Confé-

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comme si regardant le pilier de soutènement de l'Empire State Building, nous réalisions qu'il est aussi la clé de voûte d'un tombeau étrusque et que c'est dans celui-ci que nous vivons. Le sujet est divisé; l'objet ce qui se pensait sujet, ou mieux, seulement désignable par une lettre; le temps, c'est du discours et l'espace une topologie à n dimensions. Ils circonscrivent le site de ce que nous appelons notre vie. Cependant nous avons gardé les mêmes mots. Pris dans un autre discours, ils ouvrent à une autre dimension. Ils sont comme signifiants, le point d'articulation, le gond qui permet d'entendre ce que Lacan avançait en disant que la psychanalyse est l'envers du discours du maître, le seuil du passage de celui-là à celui-ci. J'y reviendrai. De même la clinique, cette pierre d'angle requise pour l'édification de l'architecture médico-psychiatrique, estelle déconstruite par avance dans la réunion paradoxale de ces deux termes: clinique-psychanalytique. Mais pour soutenir cette dernière proposition, il faut d'abord questionner quelques présupposés. Ils sont trois. - Premier présupposé: la clinique médicale est datée et transformable. Il y a une clinique médicale, première en date, repérable à sa naissance (fm du XVIIIe siècle) et qui serait en voie de disparition avec la technicisation croissante des moyens d'investigation modernes qui suppléent au regard sur lequel elle s'est fondée. Ce que ce présupposé manque est l'ordre du discours qui reste identique: il s'agit toujours de la lecture d'un texte écrit en « langue médicale », de l'isolement de signifiants, de leur groupement et de leur mise en relation avec le signifiant-maître qui leur donne consistance. Seul le support du texte a changé: au corps que le regard cherchait à déchiffrer, d'autres tableaux se sont substitués: écrans électroniques des électrocardiogrammes, écrans scintigraphiques, etc. Il y a certes des conséquences, par exemple sur le statut du médecin généraliste déporté vers celui du travailleur social (dépistage, orientation), mais l'acte de lecture obéit aux mêmes règles et celles-ci sont bien antérieures au XVIIIe siècle. 17

- Second présupposé: la clinique analytique peut se substituer à la clinique psychiatrique dans les institutions

hospitalières.

-:

Il y aurait eu une clinique psychiatrique qui n'en finirait pas d'agoniser depuis les années 20, depuis 1968 en tout cas, sous les coups que lui porte la psychanalyse. Celle-ci, fourbissant des armes nouvelles, préparerait la mutation conceptuelle d'une nouvelle étape: à la fois le renouvellement de la clinique psychiatrique et son propre avènement. Cette thèse ne résiste guère à l'examen. Certes, la clinique psychiatrique traditionnelle, la clinique de Pinel et d'Esquirol, ne suscite, bien à tort, plus grand intérêt. Ce n'est pas toutefois la psychanalyse qui est en passe de la transformer ou de s'y substituer, mais une clinique psychiatrique réduite à un inventaire symptomatique minimum, jugé suffisamment «opératoire» pour la mise en œuvre de la chimiothérapie, pour l'évaluation « scientifique» de ses résultats, pour l'appréciation des modalités d'une réinsertion sociale, d'une réadaptation. Bien plus, tout ce qui a pu rendre la réalité de la condition hospitalière plus vivable depuis les années 60-70, est en train de disparaître: la nouvelle logique de l'efficience calculable tendant, comme l'on sait, à réintégrer les servi. ces psychiatriques au sein de la médecine hospitalière. - Troisième présupposé: la clinique analytique suppose un objet. Il y aura donc une clinique psychanalytique. Celle-ci, qui se cherchait il y a quelques années dans une clinique de la relation d'objet, se trouverait maintenant dans une clinique du signifiant, une clinique du réel, une clinique du savoir, voire une clinique du nœud borroméen. Je passe sur certaines de ces tentatives qui, comme la dernière nommée, ne visent « qu'à réenvisager notre nosologie9 ». Ce qui est bien l'aveu que l'auteur en a une, qu'il refor9. Cf. S. André, tt Clinique février 1982. et Nœud borroméen >l,Actes de l'E.C.F.,

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mule avec le nœud borroméen de la psychose, celui de la phobie, de la manie, de l'angoisse, etc. C'est un retour au réalisme des structures déjà depuis longtemps critiqué. La structure en effet n'est pas une entité organisée, une forme stable à déchiffrer sous l'apparence du phénomène, ou alors le moment structuraliste n'aura été que du vent, répétant ce qui était dit de toujours. La structure, c'est la syntaxe des transformations qui fait passer d'une variante à une autre selon l'excellente définition de Jean Pouillon. C'est une loi de transformation et non seulement une forme d'organisation. Ainsi la structure œdipIenne. S'il faut retenir quelquè chose de cette énumération des différentes cliniques psychanalytiques qui nous sont proposées, c'est la maintenance d'une cohérence de structure avec le discours médical. Pour les plus intéressantes, elles font signe vers un autre discours. Mais l'arète est étroite et proche la pente qui reconduit vers la démarche clinique traditionnelle. A l'encontre de ces trois présupposés, avançons qu'il ne saurait y avoir plusieurs démarches cliniques, chacune défmie par la spécificité d'un objet, ici la maladie, là le fantasme fondamental, le réel, le savoir ou que sais-je encore. La clinique, lorsque son référent quel qu'il soit est Un, a une démarche univoque. Je la formulerai d'abord dans ses termes antiques: c'est la recherche au-delà des apparences et du sensible des essences intelligibles qui seraient «la réelle nature des choses elles-mêmes». Démarche discursive, décisive, fondatrice inaugurée par Platon, il y a 2400 ans. Platon nomme ici l'index d'un texte auquel appartient, entre autres, Hippocrate. Elle est fort bien résumée, cette démarche, dans le chapitre 10 de La République, lorsque Socrate développe avec Glaucon, la célèbre métaphore du lit (en grec kline). Un peintre, un menuisier, un dieu nous dit Socrate, voilà les trois préposés à la fabrication de trois espèces de lit. « Mais le dieu, c'est bien sûr, n'a fait qu'un seul lit, celui-là dont toute l'essence est d'être lit, sa forme unique. » Transcrivons: 19

les différents savoirs (82), la techné de l'artisan, l'art mimétique du peintre, c'est l'essence donnée par le dieu, le signifiant-maître SI qui les regroupe, leur donne leur cohérence, en représente la vérité. Ce que le discours platonicien pose en commun avec la démarche médicale (par exemple l'établissement d'un diagnostic), c'est la subordination d'ensembles signifiants à un signifiant qui en assure la consistance en en donnant la vérité. Un exemple entre autres, pris chez Hippocrate dans le livre 2 des Maladies: le noir (idées noires ou vomissements noirs, etc.) regroupe plusieurs maladies, ébauche un cadre nosologique, ordonne des traitements proches (comme le lait et le vin... blanc naturellement)lO. Cette démarche clinique appartient donc à la tradition de la métaphysique occidentale, ce qui n'enlève rien à son efficacité, bien au contraire. Cette efficacité, celle de la science qui en est issue, est d'ailleurs d'autant plus grande, voire déchaînée, que cette réalité des choses a été posée par Galilée comme étant d'essencè mathématique, calculable. Parler de clinique analytique, c'est le plus souvent hypostasier derrière le dit, une représentation qui, quel que soit le nom qu'on lui donne (relation d'objet, fantasme fondamental, etc.) génère le même discours que celui que postule la démarche médicale. A la différence de Clavreul qui s'appuie sur les quatre discours pour montrer la polyvocité possible du discours médical; de Lacan qui, à ma connaissance, n'a jamais épinglé la clinique analytique à un quelconque signifiant. Bien au contraire, et je suppose sans grand risque, que ce n'est pas sans intentions qu'à 1'« Ouverture de la section
10 . Les Grecs ignoraient l'eau de javel. Ce qui peut faire sourire en lisant Hippocrate, c'est l'affleurement du fantasme, pris dans une opposition signifiante encore facile à déchiffrer. Les Noirs des Antilles, eux, ne font plus sourire lorsqu'ils se suicident à l'eau de javel pour se guérir de la négritude que nous leur avons apportée dans le même panier que notre médecine.

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