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L'Orient qui s'en va

De
380 pages

A bord de la Seyne, novembre 1889.

Le paquebot est parti de Marseille au grand complet. Sur le pont, une cohue, un grouillement pittoresque : toute la figuration de la Rue du Caire campe là dans une promiscuité bruyante, âniers, danseuses, marchands de bibelots arabes.

Un avant-goût d’Egypte, assez peu séduisant d’ailleurs.

Parmi les passagers d’importance, des fonctionnaires de la compagnie de Suez avec leur famille, des négociants français d’Alexandrie et du Caire, retour de l’Exposition, le classique ménage parisien en voyage de noce.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Lucien Trotignon

L'Orient qui s'en va

Égypte, Palestine, Syrie, Constantinople

Ce livre est fait de notes rapides, recueillies au cours de deux voyages successifs.

On n’y trouvera aucune considération grave, utilitaire, sociale ou politique. Ce sont des impressions d’art et de nature, des croquis et des ébauches, des tableaux pris sur le vif, au hasard de la route, des paysages enlevés lestement comme des aquarelles ; un peu de ce vieil Orient prestigieux, chatoyant, décoratif, qui se transforme peu à peu et finira par disparaître.

La civilisation européenne, de plus en plus envahissante, importe là-bas ses banalités coutumières, gâte la physionomie originale des villes et des hommes. L’incurie musulmane laisse s’effriter et tomber en ruines les monuments, souvenirs du passé glorieux.

N’importe ! En cette terre classique, berceau du vieux monde, subsistent toujours le poème immuable du soleil, la féerie du ciel bleu, la splendeur des nuits étoilées, le charme primitif, un peu mélancolique et sauvage qui se dégage des plus simples choses : d’un bouquet de palmiers, d’une mosquée blanche se profilant, le soir, sur l’horizon empourpré, d’une caravane en marche le long des berges du Nil, à travers les montagnes de Judée et les défilés du Liban ; le charme grisant, ensorceleur, indéfinissable, de la nature orientale.

Et c’est cela surtout que nous avons tenté d’exprimer.

 

L.T.

ÉGYPTE

A bord de la Seyne, novembre 1889.

Le paquebot est parti de Marseille au grand complet. Sur le pont, une cohue, un grouillement pittoresque : toute la figuration de la Rue du Caire campe là dans une promiscuité bruyante, âniers, danseuses, marchands de bibelots arabes.

Un avant-goût d’Egypte, assez peu séduisant d’ailleurs.

Parmi les passagers d’importance, des fonctionnaires de la compagnie de Suez avec leur famille, des négociants français d’Alexandrie et du Caire, retour de l’Exposition, le classique ménage parisien en voyage de noce..., puis tout un monde d’exotiques amusants à observer : un archevêque de Guatemala qui s’en va à Jérusalem ; très jeune, trente-cinq ans à peine, barbu et bronzé, portant une énorme bague, cachant ses petits yeux faux et clignotants derrière de grosses lunettes d’or. Il est exilé, nous dit-il, et profite de ses loisirs pour courir le monde.

Le fils d’un émir druse, un grand beau garçon sorti du Liban pour la première fois et qui revient émerveillé, un peu ahuri même, d’une tournée à Paris et à Londres. Il nous parle de son pays, de la vie patriarcale, puritaine et rigoriste des gens de sa secte, des anciennes querelles sanglantes entre Druses et Maronites, et aussi, avec une sincérité ingénue, il raconte ses étonnements d’Europe, comme quoi il a été scandalisé à l’Opéra par les maillots des danseuses et par les épaules nues des spectatrices.

... Puis encore, de gros marchands de Damas et de Smyrne, olivâtres, à nez crochus, à types bien caractérisés. Une malheureuse jeune femme phtisique, qu’on emmène mourir là-bas, au soleil, une Genevoise, blonde, la figure douce et triste, les grands yeux bleus brillants, entourés d’un cerne livide ; une institutrice allemande, rougeaude et plantureuse, bâtie comme un cuirassier ; un capitaine anglais et sa moitié, qui font bande à part, etc...

Pêle-mêle avec les âniers, des Levantins, solennels et fiers, sous leurs habits graisseux, des Arméniens et des Grecs, coiffés du tarbouch. L’un deux se pavane, comiquement drapé dans une vieille robe de chambre à brandebourgs rouges, épave de quelque bon bourgeois marseillais. Ils se sont construits des abris avec leurs malles et leurs valises, et les jambes croisées, installés sur des tapis turcs à nuances vives, ils fument et jouent aux cartes, placidement.

Enfin, tout à fait à l’avant, au milieu des niches à chiens et des cages à poulets, un groupe de pauvres diables, tannés par le soleil, hirsutes, loqueteux, faméliques ; la misère en voyage, les gueux lamentables qui dorment dans les traversées sur le pont des navires, recevant les averses et les paquets de mer, et qui s’en vont on ne sait où.

... Le deuxième jour nous franchissons le détroit de Bonifacio, en longeant de près la Corse. Très distinctement apparaît le monument des naufragés de la Sémillante, une sorte de petit obélisque. Aucune trace de végétation le long de celte triste côte ; partout des roches grisâtres, abruptes et crevassées, s’étageant en blocs monstrueux.

... Les âniers, que le séjour de Paris a rendus plus effrontés encore, viennent causer avec nous et racontent leurs bonnes fortunes en termes peu voilés. Il paraît qu’ils emportent des Parisiennes le meilleur souvenir. L’un deux, un vilain gamin de quatorze à quinze ans, crapuleux et cynique, nous dit avec aplomb : « Moi, moussié, avoir trouvé une madame qui voulait m’établir. Mais moi aimer mieux retourner au Caire revoir papa et maman. » Bon fils, va ! — Sur trente qu’ils étaient, trois sont restés, retenus par leurs conquêtes, et leur chef Mustapha s’inquiète de l’accueil que vont lui faire les parents des fugitifs.

Pour se distraire, ils s’offrent des danses du ventre, mais les almées sans fard, sans bijoux, affublées de malpropres nippes, de confections achetées, avant le départ, dans les magasins de nouveautés, ne donnent guère d’illusion au grand jour, dans ce décor particulier. Une petite négresse, premier sujet de la troupe, a les honneurs des séances. Les passagers désœuvrés font cercle et regardent, sauf pourtant quelques vieilles Anglaises pudibondes que ce spectacle a chassées du pont.

Brusquement le bateau s’arrête. Il y a une avarie à la machine et nous stoppons, pendant quatre ou cinq heures, en pleine mer. La soirée est superbe, d’une douceur sereine. La lune brille, découpant son disque dans le ciel pur, et se reflète sur l’eau paisible en une immense traînée d’argent. Très loin, à gauche, sur la côte italienne, le feu d’un phare se montre et disparaît alternativement.

Enfin recommence le bruit monotone de l’hélice et nous poursuivons notre route. La Rue du Caire, déjà tourmentée de cet incident, pousse des hurlements de satisfaction.

 

Le lendemain on aperçoit la terre toute proche, à droite et à gauche. C’est le détroit de Messine et son admirable paysage. D’un côté, les montagnes de Calabre, sauvages, accidentées, et l’énorme cône du Stromboli, isolé, plongeant dans la mer ; de l’autre, la ville de Messine, blanche, ensoleillée, s’adossant à une haute colline tapissée de verdures sombres, et, comme fond du tableau, la masse colossale de l’Etna casqué de nuages.

Le temps, très beau jusqu’alors, change subitement le quatrième jour. La mer moutonne et devient houleuse ; de grosses lames balayent le pont, inondant toute une smalah égyptienne qui dormait enroulée dans des couvertures. Aniers et danseuses se relèvent, ruisselants, piteux, grelottants de froid. Chacun s’abrite le mieux qu’il peut. Quatre ou cinq grands diables de nègres se sont tapis frileusement au-dessus de la chaudière, le dos collé au tuyau de la cheminée.

Nous passons devant la Crète et ses rochers dénudés qu’enveloppe une brume épaisse.

Enfin voici la côte africaine, la ville d’Alexandrie qui s’étend, grise et basse. Le soleil a, reparu. Toute la Rue du Caire, séchée, vêtue de ses habits de gala est en grande liesse.

Une pilote indigène monte à bord pour guider le paquebot à travers les passes dangereuses de la rade. Les détails de la ville se distinguent : sur la droite, au bout d’une sorte de presqu’île, un grand palais abandonné, dont les belvédères sans vitres se détachent sur le ciel, lugubrement ; puis une ligne bizarre de moulins, quelques bouquets de palmiers rissolés et poudreux ; dans le lointain, la haute silhouette de la colonne de Pompée.

Au premier plan, les constructions du port, les docks et les entrepôts, le fouillis des navires amarrés le long du quai et dans les bassins. Parmi eux, un stationnaire anglais qui monte la garde devant le palais du khédive, une rotonde blanche, à colonnade, semblable à une énorme pièce de pâtisserie. Tout cela d’un aspect assez maussade et sans caractère.

ALEXANDRIE

Au débarquement, l’impression n’est pas meilleure. Rien de moins oriental qu’Alexandrie  : des quartiers neufs construits dans le goût italien, de longues rues droites et bêtes, d’insipides maisons à persiennes vertes qui sentent la camelote, des bazars pleins de cotonnades et de ferblanteries européennes, un cosmopolitisme louche, une population hybride, mercantile, de Grecs, de Maltais, d’Italiens, de Français venus pour chercher fortune et qui ont absolument changé la physionomie du pays.

Pas un monument où l’art se révèle, pas une mosquée digne d’intérêt. Au centre de la ville franque, la place des Consuls, toute en longueur, que domine la statue équestre du grand pacha, Méhémet-Ali, la barbe touffue, le poing sur la hanche, dans une attitude fière et théâtrale. De nombreux cafés l’entourent, et l’on voit installés dehors des Levantins, impassibles et somnolents, tenant en main les longs serpentins noirs des narghilehs.

Un détail typique : aux devantures des magasins, chez les épiciers, les confiseurs, les bijoutiers, etc., — des Français pour la plupart, — c’est une débauche de tours Eiffel, petites et grandes, en toutes sortes de matières. Nous qui espérions enfin être débarrassés de cette obsession ! Pour la fuir, nous allons errer bien loin, dans le quartier arabe, à travers de misérables ruelles noirâtres, bâties en pisé. Au delà d’une ligne démantelée de vieux remparts, voici quelques belles plantations de palmiers, et, s’éparpillant dans une plaine, un pittoresque campement de nomades : quelques centaines de tentes brunes en poil de chameau, où grouillent pêle-mêle des femmes, des enfants, des chèvres, des moutons, sous la garde de maigres chiens fauves qui aboyent furieusement.

Un peu plus loin, la colonne de Pompée se dresse solitaire, en haut d’un tertre qui lui sert de piédestal. Elle est en granit rouge, d’un seul bloc et d’une silhouette élégante. Ce qu’elle faisait là jadis ? A quel édifice appartenait-elle ? Les archéologues n’ont pu le dire exactement. D’après l’opinion commune, elle fut le point central du Sérapéum, le temple fondé par Ptolémée Soter et comprenant la fameuse bibliothèque, les galeries, les cours, les portiques où venaient discuter les rhéteurs et les théologiens. Un voyageur imbécile, parvenu, je ne sais comment, jusqu’au sommet, y a tracé son nom en énormes majuscules.

Près de là, un grand cimetière arabe, nu, triste, désolé, sans ombrages ni verdures. Des chemins le traversent et il s’ouvre à tous ceux qui passent. Les tombes maçonnées en terre, recouvertes d’un badigeon à la chaux, s’effritent bien vite sous la pluie et le soleil, et s’écroulent lamentablement.

A l’autre bout de la ville, un obélisque se morfond, sur le rivage de la mer ; près de lui un second est couché enfoui dans les sables, brisé en plusieurs morceaux. On appelle ces obélisques les Aiguilles de Cléopâtre, très inexactement d’ailleurs, puisqu’ils ont été érigés, paraît-il, dix-huit siècles avant elle. Avec la colonne de Pompée, ce sont là aujourd’hui les seuls souvenirs de l’Alexandrie antique, de la glorieuse cité des Ptolémées.

 

Le chemin de fer vous mène en quelques heures d’Alexandrie au Caire. Tout le long de la route, la campagne se présente verte, plane, uniforme, bien cultivée, sillonnée de canaux d’irrigation. Parfois, sans les bouquets de palmiers aperçus au loin et qui caractérisent le paysage, on se croirait en Hollande.

Dans le wagon qui suit le nôtre, voyagent de gros personnages, pachas et ministres. A chaque station, les fonctionnaires locaux sont rassemblés, guettant le passage du train, uniformément vêtus de cette disgracieuse redingote noire, à col droit, à petits boutons multiples, la redingote officielle, importée de Constantinople et qui se nomme la stambouline. Ils saluent très bas, avec force révérences cérémonieuses et exagérées qui sentent un peu trop la servilité.

Les villages fellahs se succèdent, tous semblables, bâtis en briques crues, des briques grossières et noirâtres, faites de limon et de paille hachée, qu’on laisse simplement sécher au soleil. C’est le mode habituel de construction. On le retrouve dans toute la vallée du Nil.

Au milieu des champs s’agite un peuple de travailleurs, hommes et femmes. Celles-ci, habillées de cotonnades bleues, les hommes à moitié nus, dorés et luisants comme des bronzes.

Voici Tantah, la quatrième ville de l’Egypte, célèbre par les grandes foires qui s’y tiennent chaque année, plusieurs fois. Bientôt apparaissent, à droite, les pyramides de Gizeh et les premiers escarpements de la chaîne lybique ; puis de l’autre côté, les montagnes d’Arabie, la haute colline du Moqattam, qui domine le Caire ; à mi-côte, la citadelle et la mosquée blanche de Méhémet-Ali, et dans la plaine, au-dessus des maisons carrées et plates, les coupoles, les dômes, la forêt des minarets...

LE CAIRE

Deux villes existent au Caire, bien distinctes. La ville arabe, la seule intéressante, très curieuse encore malgré sa décrépitude, peut-être même un peu à cause de cela. La ville européenne, moderne et banale, agrandie surtout par le khédive Ismaïl. De celle-ci pas grand bien à dire. Sa première attraction, c’est l’Ezbékyeh, un jardin public, superbe jadis, paraît-il, dans le désordre de sa végétation luxuriante, et devenu aujourd’hui un vulgaire square, peigné, ratissé, tiré au cordeau, un parfait modèle du genre. On y voit des grottes artificielles, un kiosque à musique, des cafés, un atelier de photographe, et d’ignobles aloès en zinc peinturlurés d’où émergent des becs de gaz. Ces aloès en zinc sont assez la caractéristique du goût égyptien contemporain.

Une musique militaire qui s’installait sous le kiosque nous arrête un instant au passage. Le premier morceau qu’elle attaque est : « En r’venant d’ la revue ! »

De l’Ezbékyeh jusqu’au Nil s’étend le quartier aristocratique, la plaine Monceau du Caire : de longues avenues bordées d’arbres, de grandes maisons qui s’isolent au fond de jardins invisibles, deux par deux pour la plupart, l’une réservée au maître, le sélamlik, l’autre, logis des femmes et des enfants, le harem. Beaucoup sont construites à l’italienne, comme à Alexandrie.

Au lieu de copier le vieux style indigène, au lieu de s’inspirer de cette belle architecture sarrasine, pure et sévère, si parfaitement logique avec les mœurs et le climat du pays, on a voulu faire moderne, à l’instar de l’Europe, toujours. D’ailleurs, il faut le dire une fois pour toutes, l’art, dans l’Egypte actuelle, est absolument lettre morte. On en trouve à chaque pas de tristes exemples.

... Une visite aux bazars va nous ramener en Orient. Ils forment à peu près la moitié du quartier arabe. Ce sont des ruelles étroites et tortueuses, se croisant, se mêlant, s’enchevêtrant parfois en un dédale inextricable, quelques-unes entièrement couvertes, les autres abritées de distance en distance par des auvents qui se rejoignent, par des toiles tendues, par des paillassons qui tamisent la lumière et entretiennent la fraîcheur.

Là, dans un demi-jour mystérieux, au fond des boutiques minuscules, toutes pareilles et séparées par une simple cloison, les marchands se tiennent accroupis, majestueux et graves, savourant béatement leur narghileh et attendant les acheteurs ; les ouvriers travaillent, silencieux, entourés de leurs apprentis, des gamins à la mine éveillée et aux. grands yeux noirs.

Ils sont tous rangés par corporation. Chaque métier, chaque commerce occupe ses rues spéciales, un peu au hasard et sans ordre apparent. Voici les cordonniers encadrés dans des grappes de babouches jaunes et rouges ; les droguistes et les marchands de parfums, chez qui l’on respire des odeurs inconnues, âcres et pénétrantes ; les ciseleurs de cuivre, les graveurs de plateaux à café, avec leurs étalages reluisants, qui accrochent le regard ; les selliers, qui façonnent pour les ânes de jolis harnais multicolores ; les marchands de chibouks et de narghilehs ; les passementiers, les brodeurs d’or et d’argent, qui soutachent des costumes pour les saïs et les drogmans des ambassades. Puis, dans une longue galerie haute et claire, les fabricants de ces mosaïques d’étoffe, de ces tapis en morceaux appliqués où se déroulent sur des bandes éclatantes des versets du Coran.

Voici encore, installés dans des échoppes sordides, les marchands de turquoises du Sinaï, les orfèvres et les bijoutiers. Sous une toute petite vitrine exposée devant eux, sont pendus des colliers, des boucles d’oreilles, des bracelets, faits avec toutes sortes de monnaies, louis d’or de France, livres anglaises ou piastres turques. Et pour finir, les changeurs et les usuriers. Pas les moins remarquables, ceux-là ! Une collection de vieux oiseaux de proie embusqués à la file, chacun près de son coffre-fort, crayonnant des chiffres sur des papiers graisseux, comptant des pièces d’argent et les empilant dans des balances avec leurs vilaines pattes crochues.

... Toute l’animation, toute la gaieté de la ville se concentrent dans le Mouski, la rue principale. Le matin surtout, à l’heure des marchés, la foule y grouille bruyante, colorée, faite de types divers et pittoresques : des Fellahs en longues robes bleues, des Bédouins déguenillés, venus des environs, des Turcs, des Coptes, des Levantins, des femmes arabes voilées, informes comme des paquets, des Syriennes à tête pâle et régulière, habillées de soie noire...

Les voitures circulent avec peine, obligées d’aller au pas. Des pachas ventrus défilent, affaissés dans leur victoria, tenant à la main un chapelet d’ambre jaune, qu’ils égrènent distraitement ; puis encore, des dames de harem enfermées dans des coupés spéciaux, tout en glaces, avec un eunuque nègre à menton gras et luisant, sur le siège, près du cocher.

Et se frayant un passage au milieu de toute cette cohue, les ânes, les petits ânes blancs et gris, coquets, pimpants, alertes, excités par les cris de leurs conducteurs et s’emportant en des galopades fringantes. Ils sont vraiment la note originale et amusante du Caire, réunis par groupes à l’entrée des rues, sur les places et dans les carrefours, chacun flanqué de son inséparable gardien.

Élégants, bien découplés, malgré leur petitesse, les pattes fines et nerveuses, l’encolure raidie, la tête haute, pas du tout l’aspect navré, la mine rechignée et déconfite de nos pauvres baudets de France. Soignés avec amour, harnachés pour plaire à l’œil, ils ont des selles tapissées, garnies d’étoffes polychromes ; sur la croupe et sur les cuisses, des festons, des dessins naïfs tracés par le ciseau du tondeur. Ils portent au cou des chaînettes, des chapelets de piastres qui s’entre-choquent et bruissent joyeusement. Excellents coureurs avec cela, marchant à toutes les allures, sobres, obéissants et très durs à la fatigue.

Une sorte d’amitié tendre unit le petit ânier à sa bête. Il lui parle, la caresse, l’embrasse, partage souvent avec elle sa maigre pitance, et c’est plaisir de les voir s’ébattre fraternellement tous les doux.

 

Les mosquées, très nombreuses — il y en a plus de trois cents — sont, au point de vue artistique, les seuls monuments de la ville. On peut aujourd’hui les visiter toutes facilement. Le fanatisme religieux des Égyptiens nous a semblé très assoupli, plus accommodant qu’ailleurs. A Tunis, par exemple, on ne laisse pénétrer dans aucune. En Algérie, il faut se déchausser à la porte, rigoureusement. Ici on emprisonne les souliers du chien de chrétien dans de larges babouches jaunes, et quelques piastres de bakchich (pourboire) font ouvrir toutes les portes.

La plus intéressante peut-être, c’est la Gama-El-Azhar, la « mosquée splendide », dit son nom arabe, à la fois école, hôpital d’aveugles, asile de pauvres et lieu de prière. Pour les futurs docteurs de la loi du Prophète, c’est une université célèbre, une façon de Sorbonne. On y enseigne la théologie et le droit musulman. Plusieurs milliers d’élèves de tous les rites et de tous les pays de l’Islam suivent les cours, et beaucoup, entretenus par des legs pieux, habitent la mosquée.

De dehors elle se présente mal, cachée par les boutiques et les maisons qui l’enclavent. Seuls ses minarets apparaissent, sveltes, légers, octogones, cerclés de galeries qui surplombent en un gracieux encorbellement. C’est de là qu’aux heures de prière, cinq fois par jour, le muezzin appelle les croyants avec sa voix traînante et nasillarde.

Le plan intérieur est celui de toutes les vieilles mosquées sarrasines : une grande cour rectangulaire, environnée de colonnades et de galeries sur trois côtés. Au centre, la fontaine des ablutions couronnée d’un dôme bulbeux ; et dans la galerie du fond, le sanctuaire proprement dit, toujours orienté vers la Mecque, contenant la partie la plus sainte, le Mihrab : une petite niche creusée dans la muraille, décorée très richement de mosaïques et d’incrustations.

Un des imans de la mosquée nous sert de guide, un grand gaillard nonchalant et endormi, coquettement vêtu d’une robe soyeuse à petites raies blanches et roses. Partout, dans la cour, sous les portiques, les étudiants sont accroupis, innombrables : quelques-uns isolés, appuyés aux piliers, la plupart réunis par groupes de dix à quinze, tous habillés à l’orientale, coiffés de turbans blancs qui encadrent bien leur front rasé et découvert. Ils tiennent à la main, en grandes feuilles manuscrites, les versets du Coran qu’il leur faut apprendre, et ils les récitent tout haut, avec un balancement rythmique de la tête et des épaules, enseigné par les ulémas, et qui paraît être le dernier mot de la piété musulmane.

Certains causent entre eux et rient aux éclats ; d’autres déjeunent maigrement de pain et d’olives ; d’autres encore, allongés sur les nattes, roulés dans des couvertures, dorment à poings fermés, et il faut les enjamber au passage.

Dans un coin spécial, des bandes de tous jeunes enfants font cercle autour de vieux magisters à barbe blanche, répétant leur leçon eux aussi, ânonnant, épelant, avec leurs petites voix aigres et fausses, et se dandinant déjà comme des hommes, Plus loin, le long d’un mur, des aveugles sont alignés, se chauffant au soleil, immobiles comme des statues, horribles à voir, les yeux sanguinolants, mangés par les mouches.

Et pêle-mêle, dans cette multitude, des gens qui prient bien tranquilles, indifférents à ce qui se passe autour d’eux, touchant du front la terre, multipliant les prosternations et les fléchissements, selon les rites prescrits

Nous avons quitté la mosquée. Bien loin au dehors, la rumeur confuse et sourde des étudiants nous poursuit toujours, et aussi la vision étrange de tous ces corps qui se meuvent, automatiques comme des balanciers d’horloge.

... Un autre magnifique type d’architecture arabe, c’est la mosquée du sultan Hassan. Elle se dresse à l’extrémité de la ville, sur la place Roumaïlah, haute, sombre, crénelée, avec un air de forteresse moyen âge. A l’intérieur, les proportions colossales de ses murailles, la simplicité austère et un peu barbare de son ornementation la rendent plus imposante encore. Malheureusement elle tombe de vieillesse, et bientôt l’incurie musulmane en aura fait une ruine.

Dans le sanctuaire, une porte fermée par un grossier loquet de bois donne accès au tombeau du sultan Hassan. Il s’élève au milieu d’une salle froide et dénudée. Sur le monument très modeste est déposé un Coran énorme, écrit tout entier de la main du sultan. Aucune natte, aucun tapis ne couvrent le sol. Les dalles reluisent, jaunes comme du vieil ivoire, polies, vernies par le frottement séculaire des pieds nus.

La voûte de la coupole s’effondrera un de ces jours, de grands trous bleus se découpent par endroits dans les corniches, et les pendentifs vermoulus des angles sont hérissés de brindilles apportés par les corbeaux et les oiseaux de proie qui s’y logent.

Pendant notre visite, deux grands Bédouins sont entrés sans bruit, leurs babouches sous le bras. Ils s’approchent du tombeau avec respect, posent les mains dessus et l’embrassent à plusieurs reprises, très longuement.

Derrière la mosquée du sultan Hassan, sur un contrefort du Moqattam, est bâtie la citadelle. Un étroit chemin y monte à pic, encaissé dans de vieux murs. C’est là, en 1811, que les mameluks, convoqués traîtreusement à une fête par Méhémet-Ali, succombèrent tous, fusillés à bout portant. Un seul, raconte-t-on, parvint à s’échapper en se lançant, avec son cheval, par une brèche du rempart, à trente mètres de hauteur.

Au milieu de l’enceinte se groupent une foule de constructions : des casernes, un arsenal, des ministères, puis l’ancien palais de Méhémet-Ali, et, sur le point culminant, la mosquée où il repose et qui porte son nom. Elle est de style byzantin, close entièrement et coiffée de grosses coupoles lourdes ; très riche dans sa décoration intérieure, pleine de dorures, de peintures criardes et de lustres modernes d’assez vilain goût. Une jolie cour à colonnes d’albâtre la précède ; devant la façade, qui regarde le Caire, deux minarets s’élancent ténus, grêles, d’une hauteur excessive et finissant en éteignoirs.

Les Égyptiens en sont très fiers et vous en parlent avec admiration. La grande ruine du sultan Hassan est infiniment plus imposante. Entre les deux monuments, la différence est à peu près celle d’une basilique italienne, clinquante et surchargée, avec une de nos belles cathédrales romanes ou gothiques, d’un goût si pur.

On conserve précieusement dans la mosquée les tapis déposés chaque année à la Kaaba de la Mecque par le pèlerinage et rapportées au Caire l’année suivante. Ce retour du tapis sacré est l’occasion de grandes fêtes religieuses, officielles et populaires, où le fanatisme musulman se donne libre cours. Parmi elles figurait autrefois la cérémonie du Dosseh, ou piétinement, supprimée depuis peu. Plusieurs centaines d’hommes illuminés, délirants, affolés dans leur exaltation pieuse, se couchaient à plat ventre en hurlant, bien tassés les uns près des autres, et le chef des derviches, à cheval, passait sur cette route de corps humains. Les croyants fidèles, au cœur pur, devaient se relever sains et saufs ; seuls les mauvais serviteurs d’Allah risquaient d’être écrasés et meurtrie.

Près de la mosquée s’étend une esplanade, garnie de vieux canons. On a de cet endroit une vue merveilleuse. Le Caire tout entier se déroule à vos pieds : d’abord la ville arabe, grise, jaunâtre, compacte, hérissée de tours et de minarets. Au delà, les terrasses blanches des palais modernes, encadrées de verdures, les hautes berges où se cache le Nil, le port de Boulaq, l’ile de Rodah et ses plantations de palmiers ; puis fermant l’horizon, à l’entrée d’une immense plaine rougeâtre, qui est le désert, les trois pyramides de Gizeh, baignées de soleil, dessinées très nettement, et sur la gauche, parallèles à la chaîne lybique, une dizaine d’autres pyramides plus petites, celles de Saqqarah et d’Abouzir, à moitié disparues dans la brume.

... En redescendant par le Mouski nous apercevons un cortège qui s’avance, bruyant, bariolé, traînant après lui toute une foule. Renseignement pris, c’est une de ces processions solennelles qui, dans les familles riches, accompagnent la circoncision des enfants.

Une sorte de pitre ouvre la marche, gambadant et grimaçant, puis une troupe de gens armés de vieux fusils et de vieux sabres, qui simulent une fantasia. Après eux, trois grands chameaux habillés de caparaçons éclatants, couverts de pompons, de clochettes, de verroteries, de coquillages, de perles multicolores. De chaque côté de leur selle sont accrochés deux énormes tam-tams et des musiciens frappent là-dessus à coups redoublés. Un orchestre à pied suit encore, pas très harmonieux, puis des hommes portant des fleurs, et dans une voiture découverte les héros de la fête, cinq ou six gamins, vêtus d’habits de gala, l’air étonné et timide.

Pour finir, viennent les parents et les amis, surtout des femmes, masquées de vilains voiles noirs et dont les yeux seuls apparaissent. Quelques-unes jettent sur la foule de grosses poignées de sel. C’est, paraît-il, une façon de conjurer les mauvais esprits.

Dans les mariages, ce défilé existe presque semblable. Mais la mariée reste invisible, et sa voiture est close hermétiquement par un châle cachemire tendu sur les vitres des portières.

 

Il y a grande fête depuis quelques jours à la mosquée d’Hassaneïn, une mosquée très vénérée, où sont enterrés les deux fils d’Ali, le gendre du Prophète.

Tout le quartier est décoré et pavoisé naïvement à la mode arabe. On a tendu par-dessus les rues des velums aux couleurs saintes, rouges et verts ; des banderoles, de petits drapeaux flottent au vent, des lanternes et des lustres légers sont accrochés en guirlandes devant les cafés et les boutiques. Certains murs disparaissent, tapissés de miroirs, de versets du Coran encadrés, et même d’affreuses chromolithographies représentant des têtes de Napolitaines et des paysages suisses.

Chaque soir, au moment de la prière, la mosquée s’illumine et se remplit. Les fidèles arrivent en grand nombre, se déchaussent sur le seuil et vont s’accroupir en rangs serrés. Installé dans sa tribune, l’iman psalmodie une phrase sur un ton monotone et traînard, puis brusquement la voix de la foule éclate comme une explosion et répond en chœur.

Devant l’une des portes, sur une petite place, une longue tente est dressée, ouverte d’un côté. Là nous assistons à un spectacle étrange, inénarrable : Une cinquantaine de dévots musulmans, hommes de toutes conditions, pauvres diables pour la plupart, se font face, debout, alignés sur deux files. Au milieu d’eux, réglant la cérémonie, un vieillard à belle barbe blanche, coiffé du turban vert, signe distinctif des anciens pèlerins de la Mecque.

Il élève les mains et donne un ordre. Alors tous en cadence se mettent à crier : Allah, rejetant alternativement la tête en avant et en arrière et décomposant le mot comme ceci : Al-lah ! Al-lah !