L'Un sans l'Autre

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La hantise d'un monde sans altérité habite les courants racistes et eugénistes. De l'Irlandaise Mary Mallon, accusée d'avoir répandu la typhoïde dans les familles bourgeoises où elle était employée, à la communauté arabo-musulmane américaine, en but à des représailles qui, après le 11 septembre, frappent aveuglément tous ceux qui ont un faciès du "Sud", de la stérilisation forcée des Noires et des pauvres à l'eugénisme plus complexe du mouvement hygiéniste, Le Groupe de Recherche sur l'Eugénisme et le Racisme de l'Université Paris 7 livre ici dix nouvelles contributions autour de la "race" dans l'aire anglo-saxonne.
Publié le : mercredi 1 juin 2005
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EAN13 : 9782296404595
Nombre de pages : 236
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L'Un sans }'Autre
Racisme et eugénisme dans l'aire anglophone

Collection "Racisme et eugénisme" dirigée par Michel Prum La collection "Racisme et eugénisme" se propose d'éditer des textes étudiant les discours et les pratiques d'exclusion, de ségrégation et de domination dont le corps humain est le point d'ancrage. Cette problématique du corps fédère les travaux sur le racisme et l'eugénisme. Elle s'intéresse à toutes les tentatives qui visent à biologiser les rapports humains à des fins de hiérarchisation et d'oppression. La collection entend aussi comparer ces phénomènes et ces rhétoriques biologisantes dans diverses aires culturelles, en particulier l'aire anglophone et l'aire francophone. Tout en mettant l'accent sur le contemporain, elle n'exclut pas de remonter aux sources de la pensée raciste ou de l'eugénisme. Elle peut enfin inclure des ouvrages qui, sans relever véritablement de l'étude du racisme, analysent les relations entre les différents groupes d'une société du point de vue de l' ethnicité. Déjà publié dans la collection "Racisme et eugénisme" :
Michel Prom (dir.) : Les Malvenus, Race et sexe dans le monde anglophone, ouvrage du Groupe de Recherche sur l'Eugénisme et le Racisme (2003) Michel Prom (dir.) : Sang impur, Autour de la "race" (GrandeBretagne, Canada, États-Unis), ouvrage du Groupe de Recherche sur l'Eugénisme et le Racisme (2004)

Martine Piquet, Australie plurielle, Gestion de la diversité ethnique en Australie de 1788 à nos jours (2004)
Frédéric Monneyron, L'Imaginaire racial (2004)

Sous la direction de

Michel Prum
GROUPE DE RECHERCHE SUR L'EUGÉNISME ET LE RACISME

L'Un sans l'Autre
Racisme et eugénisme dans l'aire anglophone

Collection: Racisme et eugénisme

Ouvrage publié avec le concours de l'Université Paris 7 Denis-Diderot
L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest L'Harmattan ltaIia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

(Ç)L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-8741-X EAN : 9782747587419

7

Introduction
Michel Prum

Dans l'univers utopique, ou plutôt dystopique, imaginé par Samuel Butler au XIXe siècle, les criminels sont soignés (ce qui, vu de notre XXIe siècle, ne nous semble pas étrange) mais les malades, eux, sont incarcérés pour de longues périodes, en punition de leur maladie1. Ce curieux fantasme semble être devenu réalité au Xxe siècle lorsqu'on lit l'étonnante histoire de Mary Mallon, porteuse saine de la typhoïde, arrêtée et internée de force durant vingt-trois années sur l'île de North Brother dans l'État de New York en raison de sa maladie et des risques épidémiologiques qu'elle présentait. Hélène Quanquin, Maître de conférences à la Sorbonne (Paris 3), se penche sur la sévérité de la peine infligée à la jeune femme, et ses réflexions font de Mary Mallon, passée à la postérité sous le surnom de Typhoid Mary, un cas emblématique qui illustre bien les exclusions de race, de corps et de classe dont cet ouvrage se préoccupe.2 Certes Mary Mallon présentait un danger, mais le déchaînement médiatique qu'elle déclencha à l'époque aux ÉtatsUnis est sans proportion avec ce risque. Le danger qu'incarnait Mary Mallon était peut-être autre. Comme le note Hélène Quanquin, la jeune Irlandaise était « plusieurs fois minoritaire» : « ethniquement, en tant qu'immigrée irlandaise; socialement, en tant que domestique; médicalement, en tant que porteuse du virus de la typhoïde; sexuellement, enfin, en tant que femme ». Mais l'article qui ouvre ce volume a le mérite d'éviter la caricature, en montrant d'abord le jeu complexe d'inclusion / exclusion qui ne se limite pas au seul rejet. Les Irlandais sont
1 Samuel Butler, Erewhon (1872), Harmondsworth, Penguin, 1985, p.90. 2 L'internaute qui pianote "Typhoid Mary" sur Google obtient près de 50 000 occurrences (mai 2005) .

8 certes une minorité ethnique, mais une minorité alors en passe d'être acceptée; les domestiques sont à la fois à l'extérieur et à l'intérieur de la classe bourgeoise (d'où peut-être aussi leur dangerosité particulière) ; etc. Si Mary Mallon inspire tant d'articles et d'ouvrages aujourd'hui, c'est aussi, comme le rappelle notre collègue, en raison du parallèle avec une autre maladie, le SIDA, et le mythe du « patient zéro ». Gaetan Dugas, à l'instar de Mary Mallon, fut accusé d'être celui qui contamina l'Amérique. Lui aussi était « plusieurs fois minoritaire» : ethniquement (dans un monde anglophone, il était Québécois) et sexuellement (il était homosexuel). Comment rendre justice à la célèbre Irlandaise sans l'instrumentaliser à son tour est la difficile question que pose, avec beaucoup d'honnêteté, Hélène Quanquin. Les Irlandais (qui étaient majoritairement des Irlandaises, nous rappelle Hélène Quanquin) ont été à leur arrivée victimes de comportements de rejet, avant de devenir l'une des constituantes très intégrées de la société américaine, comme d'autres populations immigrées qui sont venues grossir le nombre des "hyphenated Americans", ces Américains reliés par un trait d'union à une autre origine ethnique: Italo-Américains, SinoAméricains, etc. On sait que la grande faille de l'intégration américaine reste la difficulté de la société à établir les mêmes liens avec les Afro-Américains (African-Americans), en raison d'un lourd passé d'esclavage qui n'en finit pas de peser sur les mentalités et les comportements. Mais il est un autre groupe ethnique qui fait figure d'exception aujourd'hui: ce sont les Arabo-Américains. Taoufik Djebali, Maître de conférences à l'université de Caen, se penche sur cette communauté particulièrement discriminée depuis les attaques contre les Tours jumelles et le Pentagone un certain Il septembre 2001. Pourtant, cette discrimination est plus ancienne que cela. Taoufik Djebali rappelle qu'après les attentats sanglants d'Oklahoma City en 1993, la plupart des médias ont hâtivement

9 accusé les terroristes arabo-musulmans, déclenchant des centaines d'agressions racistes, avant que ne fût arrêté l'extrémiste américain Timothy McVeigh. Taoufik Djebali fait remonter la stigmatisation de la population arabo-musulmane à la révolution iranienne de 1979 et à I'humiliation de la prise d'otages à laquelle dut faire face Jimmy Carter, ce qui est, en partie au moins, paradoxal, puisque les Iraniens ne sont pas arabes. Mais l'opinion américaine n'en est pas à de tels distinguos! Taoufik Djebali montre bien l'amalgame entre « arabe» et « musulman ». Pour nombre d'Américains, tous les Arabes sont des musulmans et tous les musulmans sont arabes. On sait qu'en fait les « Arabes» représentent moins du tiers de l'ensemble des musulmans vivant aux États-Unis. Mais l'amalgame ne s'arrête pas là, et les auteurs d'agressions racistes « ne distinguent pas un Iranien d'un Koweïtien, d'un Italien, d'un Indien ou d'un Péruvien ». Dieu reconnaîtra les siens... Le premier « Arabe» assassiné en représaille après le Il septembre était Sikh, rappelle Taoufik DjebaIL Le Il septembre a profondément marqué le paysage des relations « raciales» outre-Atlantique. La montée des violences anti-musulmanes était malheureusement prévisible, mais notre collègue montre aussi que les autres communautés ethniques se sont ressoudées contre l'ennemi commun. « Des communautés longtemps marginalisées, à savoir les Noirs, les Asiatiques, les Hispaniques, ont pu être intégrées dans un nouveau front qui a émergé pour faire face au danger extérieur, musulman en l'occurrence. » Sur le plan inter-ethique aussi, l'Amérique de l'après Il septembre n'est plus tout à fait la même. Taoufik Djebali termine son article en comparant le sort de la communauté arabo-musulmane à celui des Japonais et des Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. C'est à cette dernière communauté de « enemy aliens» que s'intéresse Ines Katenhusen, Professeur à l'Université de Hanovre. Le rejet violent des Allemands, elle l'étudie à travers le destin d'un émigré un peu particulier: l'historien d'art Alexander Domer.

10 Domer est un des deux seuls émigrés allemands à qui on offre un poste de directeur de musée. Cette nomination ne va pas sans déclencher jalousie et acrimonie. « On avait mis un Allemand là où on aurait dû installer un Américain. » C'est qu'à la veille du conflit, la xénophobie et plus particulièrement la germanophobie se répandent dans tout le pays, et dans l'État du Rhode Island en particulier. C'est l'époque où l'on recherche la « cinquième colonne» d'Adolph Hitler (ce sera le titre français d'un film de 1942 d'Alfred Hitchcock - Saboteur), où l'on n'ose plus parler allemand ni lire un journal allemand dans la me. Domer est l'un des relativement rares réfugiés allemands à ne pas être juif. C'est « un pur descendant de la souche des Gentils ». Il a même multiplié les professions de foi nationalsocialistes, après avoir adhéré remarquablement tôt (dès avril 1933) au Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei (NSDAP). On pourrait voir en lui une version politique de l'arroseur arrosé: le racisant racisé. En fait, son attachement au national-socialisme semble avoir été plus opportuniste que le fruit d'une conviction. Ardent défenseur de l'art moderne, de ce que les nazis appelaient l' « art dégénéré »3,il essaie, pour survivre et continuer son action au service de l'avant-garde artistique de l'époque, de donner des gages au pouvoir en place. Mais ce sera peine perdue, nous explique Ines Katenhusen, et il devra en 1937 s'exiler en Amérique, où il rejoint Walter Gropius, le fondateur du Bauhaus, déjà exilé. Le cas d'Axander Domer ne peut donc se réduire à la caricature du nazi victime de la xénophobie, de l' ostraciseur ostracisé. Comme pour Mary Mallon, la réalité est plus complexe. L'homme n'était pas un nazi, mais il n'était pas non plus une victime innocente. L'article d'Ines Katenhusen a le mérite de présenter ce personnage hors du commun dans sa complexité et, ce faisant, d'évoquer le climat social tendu de l'immédiate avant-guerre. Ce n'est pas par le biais de la peinture et de la muséographie, mais par celui de la littérature, que Noëlle de
Voir pour plus d'informations sur ce sujet J.M. Palmier et alii, Une Exposition sous le Ille Reich, L'art dégénéré, Paris, Jacques Bertoin, 1992. 3

Il Chambrun, Maître de conférences à l'université Paris 7 Denis Diderot, aborde la question du racisme, dans le contexte du colonialisme européen de la fin du XIXe siècle. Elle s'intéresse ici au célèbre récit de Joseph Conrad, Heart of Darkness (Au Cœur des ténèbres - 1902). Ce texte a suscité, dans la seconde moitié du XIXe siècle, dans le cadre de la critique postcoloniale, des jugements sévères, le plus célèbre étant celui du romancier nigérian Chinua Achebe, pour qui le texte de Conrad projette « l'image de l'Afrique comme "l'autre monde", l'antithèse de l'Europe et donc de la civilisation -lieu où l'intelligence et le raffinement tant vantés de l'homme sont finalement raillés par la bestialité triomphante» 4. Noëlle de Chambrun s'inscrit en faux contre cejugement et considère Conrad comme bien moins raciste, plus nuancé, que ce qu'Achebe et d'autres ont voulu le dire. Certes, Conrad « n'a pas perçu toute 1'horreur du génocide congolais» ; certes le mot raciste « nigger» revient fréquemment dans la bouche de son personnage; certes les Africains sont souvent « mal traités». Mais Noëlle de Chambrun rappelle le mépris radical dont Conrad couvre aussi les petits Blancs. Elle ajoute que « la dépression consécutive à son voyage [...] montre à quel point cet homme très moral [...] a été profondément traumatisé (après coup) par la réalité d'un colonialisme prédateur. » Conrad est capable de célébrer la beauté africaine, « figure sublime devant laquelle ne peut que pâlir la fiancée victorienne », qui symbolise la fierté de cette autre Afrique, « que les colonisateurs n'ont pu ni subjuguer, ni comprendre ».

De race, il sera encore question dans la seconde partie de cet ouvrage, consacrée à l'eugénisme et au contrôle social du corps. Le racisme imagine des races humaines et les hiérarchise.
4

Chinua Achebe, "An Image of Africa: Racism in Conrad's Heart ofDarkness ", Massachusetts Review 18, 1977, cité dans Robert Kimbrough (dir.), Heart of Darkness, An Authoritative Text, Background and Sources Criticism, 1961. 3e éd., Londres, W. W Norton and Co., 1988, pp.251-61.

12 L'eugénisme s'intéresse à la race humaine et veut l'améliorer, ou éviter qu'elle ne dégénère. Mais l'un et l'autre ont une approche biologisante. Tous deux biologisent les rapports sociaux, le premier s'attaquant aux rapports inter-ethniques, le second visant prioritairement les rapports à l'intérieur du groupe. Enfin, on le verra, « la » race que l'on veut perfectionner, ou simplement préserver, est en fait la« race blanche», et les Noirs sont souvent les premières victimes de l'eugénisme négatif, qui s'inquiète de l'expansion plus rapide des « autres races» et s'emploie activement à l'enrayer. L'aire anglophone, et la Grande-Bretagne en particulier, ont été particulièrement traversées par le discours sur la race, surtout depuis le XIXe siècle et le darwinisme. On sait que Charles Darwin a eu une influence profonde sur la culture anglophone, même si son œuvre a été mal comprise dans sa propre langues. Francis Galton, le cousin de Darwin, est, on l'a souvent dit, celui qui forgea le mot « eugénisme» et Herbert Spencer sera en grande partie responsable de cette « annexation du social au biologique »6 qu'on appellera, à tort, « darwinisme social» . Le XXe siècle britannique, du moins en son début, baigne dans une pensée « raciale ». La gauche britannique, et en particulier les fabiens, reprennent le discours eugéniste ambiant et le mettent au service de leur cause. George Bernard Shaw s'attache à populariser, au moyen de ses pièces de théâtre, un « eugénisme socialiste »7. Dans une précédente livraison, Janie Mortier, Maître de conférences à l'Université de Paris 13 Villetaneuse, avait déjà étudié l'étrange alliance des forces progressistes et des projets d'amélioration raciale, en donnant entre autre la parole à Julian Huxley, pour qui le système
Pour des précisions sur la réévaluation du darwinisme, voir Patrick Tort : « L'anthropologie inattendue de Charles Darwin », in Charles Darwin, La Filiation de I 'Homme et la sélection liée au sexe, Paris, Syllepse, 1999, pp.1769. 6 Patrick Tort, Spencer et l'évolutionnisme philosophique, Paris, PUF, colI. "Que sais-je ?", p.120. 7 Voir Stéphane Guy, « Le surhomme de George Bernard Shaw» in Michel Prom (dir.), Corps étrangers, Paris, Syllepse, 2002, pp.189-206. 5

13 capitaliste est « par nature, dans son essence même, dysgénique »8. Dans la présente livraison, elle revient sur le groupe de biologistes et de généticiens de l'entre-deux-guerres dont Huxley faisait partie, mais c'est au personnage de Haldane qu'elle s'intéresse ici, et son article montre combien cet intérêt est mérité. Janie Mortier fait revivre ce scientifique hors du commun et montre comment il se situe par rapport à l'eugénisme, qui semble faire alors partie de l'air ambiant. À l'eugénisme négatif, Haldane oppose de très sérieuses réserves. Il critique la stérilisation forcée, préconisée par certains, car qui décidera de qui est inapte, et que veut dire: être inapte inapte à quoi? L'inaptitude n'est-elle pas« un phénomène social et économique plutôt que biologique» ? Haldane, en partie, débiologise le débat ou, pour plagier la formule précédemment appliquée à Spencer, opère « l'annexation du biologique au social ». Janie Mortier montre aussi comment Haldane tente de résoudre la question, préoccupante pour lui, de la fécondité différentielle (les riches sont moins féconds que les pauvres), non pas en voulant rendre les riches encore plus riches, mais en allant plutôt vers un Welfare State qui apporterait aux classes laborieuses fécondes les conditions d'éducation et d'hygiène favorables au bon développement humain. Combattre les effets dysgéniques du capitalisme: on reconnaît la proximité intellectuelle de Haldane et de Julian Huxley. Pour autant, Haldane ne croit pas en l'égalité biologique des individus, allant jusqu'à citer Engels: « Toute revendication égalitaire qui va audelà [de l'abolition des classes sociales] devient une absurdité. » Quant aux « races », Haldane les veut égales mais les imagine différentes: « certains génotypes désirables sont plus communs chez un peuple ».
Apporter aux classes laborieuses fécondes les conditions d'éducation et d'hygiène favorables au bon développement
8 Janie Mortier, « La Société eugéniste et la Eugenics Review dans la tourmente des années trente », in Michel Prum (dir.), Sang impur, Autour de la « race» (Grande-Bretagne, Canada, États-Unis), Paris, L'Harmattan, 2004, p.39.

14 humain, c'est aussi le credo des hygiénistes. John Ward, responsable de formation de travailleurs sociaux à l'Institut Régional du Travail Social à Montrouge Neuilly sur Marne, rappelle ce lien très fort, du moins à l'origine, entre hygiénisme et eugénisme. Il a travaillé à partir de la revue américaine The Journal of Social Hygiene, fondée en 1914. « L'hygiène sociale, note-t-il, se pose en première instance comme un courant idéologique, visant à promouvoir l'amélioration de la race humaine en favorisant ce qu'il y a de meilleur dans l'homme. L' hygiénisme prône une forme positive d'eugénisme, c'est -à-dire l'intervention active, mais non coercitive, visant à améliorer les conditions de transmissions des caractéristiques favorables de la race. » À côté de cet eugénisme positif, les hygiénistes préconisent aussi l'eugénisme négatif (politique prophylactique pour réduire l'immoralité, la criminalité et les déficiences mentales). John Ward montre l'évolution du mouvement au cours des années, et les différences entre les théoriciens de 1'hygiénisme et les travailleurs sociaux, forcément plus pragmatiques, qui mettent sur pied les résidences sociales, les « settlements », comme « Hull House », fondée à Chicago dès la fin du XIXe siècle. John Ward montre aussi que les cibles prioritaires de ces premiers travailleurs sociaux sont les femmes, et les femmes noires en particulier. Dans leur lutte contre les naissances illégitimes, leur point de vue est environnementaliste plutôt que « racial ». On a là une démarche proche de celle de Haldane, et qui est diamétralement opposée au mouvement pour la stérilisation forcée, qu'étudie Élodie Veysset. Les femmes afro-américaines sont en effet, de loin, les principales victimes des hystérectomies et autres mutilations. Ce qui frappe, c'est non seulement l'ampleur du phénomène (des dizaines de milliers de cas), mais aussi le fait qu'il se poursuive au-delà de la Seconde Guerre mondiale, comme si l'Amérique n'avait rien retenu des expériences perpétrées en Europe par les nazis pour «purifier la race». Les méthodes pour contraindre les jeunes femmes sont multiples, de l'intimidation à la tromperie.

15 Un arsenal législatif est mis en place pour légaliser de telles pratiques. Élodie Veysset montre les divers courants qui, dans la société américaine du début du xxe siècle, concourent à vouloir légitimer ces atteintes au corps de la femme, dans la lignée du darwinisme social et du concept de « suicide de la race» de Francis Amasa Walker. Les eugénistes, comme Charles Davenport, sont bien sûr les premiers à prôner la stérilisation forcée (on parle même à l'époque de « stérilisation punitive» - il faut punir les criminels et les femmes de mauvaise vie en les privant de descendance). Mais les courants féministes qui militent pour le contrôle des naissances ne sont pas toujours insensibles au discours des avocats de la stérilisation. Margaret Sanger elle-même, persuadée qu'il fallait éliminer les inadaptés sociaux et que ces derniers étaient incapables de maîtriser leur contraception, se déclare pour la « stérilisation immédiate» de ces femmes. Mais Élodie Veysset précise que la célèbre féministe américaine, contrairement aux eugénistes, souligne l'importance du facteur environnementaliste par rapport au facteur héréditaire. La femme noire était donc la principale victime de ces campagnes de stérilisation forcée, parce qu'elle était tenue responsable de la dégénérescence de la « race ». Mais la femme en général, noire ou blanche, pauvre ou riche, était confinée à ce rôle de « gardienne de la race », comme le rappelle Sylvie Pomiès-Maréchal à propos de la femme anglaise à l'époque de la Première Guerre mondiale. Les formules se veulent flatteuses: « ange du foyer », « vase de la vie» ; la femme est glorifiée dans sa fonction maternelle, de génitrice d'une race saine. Mais cette glorification est bien sûr avant tout une stigmatisation. La femme est jugée responsable de toutes les tares, de toutes les maladies sexuellement transmissibles, même si les enquêtes de nombreux médecins devaient prouver que les hommes, et en particulier les soldats, étaient très majoritairement responsables des épidémies de syphilis et de blennorragie qui sévissaient alors. Tout l'article de Sylvie Pomiès-Maréchal montre le « double code» (double standards) qui régissait la morale sexuelle. Mais ce double code,

16 qui n'appartient malheureusement pas au passé, était alors clairement affirmé « au nom de la race ». La morale victorienne, plus portée sur la vertu ou le péché de l'individu, adopte, à l'époque édouardienne, un discours plus « racial» : la femme enceinte n'est plus seulement porteuse de son enfant, « la femme enceinte est enceinte de la destinée des races ». C'est donc un crime contre la race qu'elle commet lorsqu'elle se rend coupable d'une grossesse illégitime, ou qu'elle transmet des tares à sa descendance. Ce discours sur la femme enceinte responsable de la race ne pourrait plus être tenu aujourd'hui, du moins dans cette formulation. Mais l'eugénisme a-t-il pour autant cessé d'être à l'ordre du jour ? Il semble au contraire que jamais l'humanité n'a disposé d'autant de moyens pour exercer un eugénisme tant positif que négatif, en raison du développement exponentiel de la génétique. Anne-Marie Bernon-Gerth, Maître de conférences à l'Université Paris 7 Denis Diderot, fait le point sur l'état du débat, en 2005 au Royaume-Uni. Elle montre que la question eugénique est plus que jamais débattue - le mot même d'« eugénisme» n'est pas tabou outre-Manche et la Eugenics Society, rebaptisée Galton Institute en 1989, existe toujours. L'eugénisme britannique d' auj ourd 'hui est qualifié d' « eugénisme libéral », voire d' « eugénisme domestique» (home eugenics). Dans la pratique, on sait que des gender clinics (cliniques pour le choix du sexe) sont depuis déjà longtemps en activité en Grande- Bretagne et effectuent le tri des spermatozoïdes, certes sans licence, mais en toute impunité. Dans ce pays, on peut mettre au monde légalement des « bébés-médicaments» : Raj et Shahana Rashmi, parents d'un enfant souffrant d'une grave infection sanguine, se sont vus confirmer ce droit en avril 2005. Enfin, Anne-Marie Beman-Gerth rappelle qu' « au Royaume-Uni, contrairement à d'autres pays européens, il est légal d'utiliser des embryons humains en recherche médicale ». Il est également légal de cloner un embryon humain, à des fins non pas

17 reproductives mais thérapeutiques, ce qui n'est pas autorisé actuellement en France. L'opposition à l' « eugénisme libéral» est très hétéroclite. Elle inclut tout aussi bien des chrétiens des groupes antiavortement que des militants anti-libéraux, opposés à la marchandisation du corps humain. Les uns veulent affirmer la dignité de l'embryon en tant que personne humaine; les autres, la primauté des facteurs environnementaux et sociaux sur l'hérédité. Mais le clivage n'est pas vraiment un clivage droitegauche. Comme le souligne notre collègue, « certains penseurs de gauche commencent à souhaiter l'utilisation des biotechnologies afin d'égaliser les chances en élevant le niveau de base, une fois que les problèmes de sécurité et de coût auront pu être résolus. » L'opposition entre hérédité et environnement, entre facteurs génétiques et facteurs sociaux, court donc au fil des décennies, depuis l'époque de Francis Galton jusqu'à nos jours. Le paysage scientifique et technique a certes radicalement changé, mais les questions restent les mêmes et chacun des groupes participant au débat s'inscrit dans une filiation que les différents articles de ce volume permettent de mieux appréhender. C'est encore une fois la question du corps, et du contrôle social du corps, qui est ici à l'ordre du jour. Cette question, Neil Davie, Professeur à l'Université Lyon 2 - Lumière, la pose en étudiant le « corps criminel» : corps incarcéré, supplicié, « scruté, palpé, photographié, et... disséqué »9. Il ne faut pas croire que ce corps criminel n'a pas à voir avec les notions de race dont nous avons parlé précédemment. Neil Davie a bien

Neil Davie, « Cacher le corps criminel: 1868 ou la fin des pendaisons publiques en Angleterre », in Michel Prom, Sang impur, Paris, L'Harmattan, 2004, pp.45-69. Voir aussi de Neil Davie Les Visages de la criminalité: à la recherche d'une théorie scientifique du criminel type en Angleterre (18601914), Paris, Kimé, 2004.

9

18 montré10 que ce qu'on appellera plus tard le lumpen proletariat était « racifié ». Dans la présente livraison, notre collègue s'intéresse au fameux Panoptique. Le Panoptique de Jeremy Bentham a fait couler beaucoup d'encre, et nombreux en France sont ceux qui l'ont découvert par la lecture de Surveiller et punir: naissance de la prison (1975) de Michel Foucault. Ce projet d'établissement pénitentiaire, véritable « ruche de verre» touj ours éclairée où « chaque mouvement de membres et chaque muscle du visage [seraient] exposés à la vue » a servi de modèle à Foucault, qui y a reconnu, note Neil Davie, « l'aboutissement de l'élan réformiste. Mais, poursuit-il, Bentham n'avait aucune intention de pénétrer les coins et les recoins les plus secrets de l'âme criminelle» et Neil Davie de citer Bentham: « Je ne suis pas chercheur d'âmes. » L'analyse foucauldienne de la prison s'applique donc, selon notre collègue, seulement à la seconde moitié du XIXe siècle britannique, c'est-à-dire bien après les projets du philosophe utilitariste. Bon connaisseur de Foucault et de 1'histoire du système carcéral britannique, Neil Davie apporte ici une critique stimulante de l'interprétation foucauldienne du Panoptique. Enjanvier 2004 nous avions organisé, avec le CIRNA de Paris 7 et l'ENS de Cachan, un Congrès international intitulé Killing the Other, auquel avaient participé Neil Davie et d'autres membres du GRER. Tuer l'Autre, par peur sans doute aussi

d'accepter que Tu es l'Autre, c'est ce que fait

-

symboliquement et parfois concrètement - le raciste. Mais l'eugéniste tue aussi l'altérité puisqu'il est obsédé par le changement de lui-même - ce qu'il appelle « la race », et cherche à la reproduire éternellement à l'identique, ou à la « purifier» jusqu'à en obtenir la quintessence. En cherchant à éviter la naissance d'inadaptés, de « fous» ou de futurs délinquants, l'eugéniste rejoint l'obsession du raciste. Cette
Neil Davie, « "Entre le fou et le sauvage" : les théories scientifiques du criminel en Angleterre (1850-1914) », in Michel Prum (dir.), Corps étrangers, Paris, Syllepse, 2002, pp.129-61. 10

19
obsession, que nous avions appelée« Tuer l'Autre », c'est, dira-t-

on ici, de vivre

-

ou de survivre -

l'Un sans l'Autre, en se

privant des richesses de l'Autre. J'ai cité Francis Amasa Walker et le « suicide de la race ». Ne pourrait-on pas reprendre cette formule et voir dans la fermeture à l'Autre une forme de suicide, sinon de la race, du moins de l'humanité?

Je tiens, pour terminer, à saluer une dernière contribution à cet ouvrage, qui n'est pas une contribution littéraire mais iconographique. François Arnold, l'auteur déjà du logo du GRER et de l'affiche de Killing the Other, nous a gracieusement offert une nouvelle réalisation, la très belle couverture de ce livre, qui témoigne de son talent, de sa générosité, et aussi, au travers de son esthétique très optimiste, de sa volonté de vivre l'un avec l'Autre.

21

De Mary Mallon à Typhoid Mary, de Typhoid Mary à Mary Mallon: enjeux autour d'une histoire des femmes « holistique »1 et politique
Hélène Quanquin
En 1907, une cuisinière irlandaise du nom de Mary Mallon devint la première porteuse saine du virus de la typhoïde - à savoir qu'elle était susceptible de transmettre la

maladie sans en avoir les symptômes - à être identifiée en
Amérique du Nord. Mise en quarantaine une première fois en 1907, puis relâchée deux ans plus tard à la condition expresse qu'elle ne manipulerait plus de nourriture2, elle fut à nouveau arrêtée en 1915 après avoir été retrouvée en train d'exercer son ancien métier de cuisinière, et elle fut internée, cette fois jusqu'à sa mort en 1938. Elle avait passé plus de la moitié de sa vie en isolement.3 L'histoire, déjà exceptionnelle en soi, de Mary Mallon a connu des prolongements également intéressants jusqu'à l'époque contemporaine. Tout d'abord, le surnom qui lui fut donné de son vivant, « Typhoid Mary», est passé dans le langage courant aux États-Unis pour signifier, d'une façon

1 L'expression « histoire holistique » est utilisée par Gerda Lerner, dans la phrase suivante: « ce que nous essayons de faire, c'est de créer une histoire holistique dans laquelle hommes et femmes, dans les divers aspects de leur vie, interagissent de diverses façons, reflétant les différences entre eux. » Cf. Gerda Lerner, "Reconceptualizing Differences Among Women," Journal of Women 's History 1:3 (hiver 1990) p.ll? 2 La typhoïde se transmet par le contact avec de l'eau ou de la nourriture contaminée. 3 Les références biographiques sont tirées de Judith Walzer Leavitt, Typhoid Mary: Captive to the Public Health, Boston, Beacon Press, 1996, pp.14-21.

22 générale, la contagion4. Un exemple de l'utilisation de l'expression dans un sens figuré est donné dans l'ouvrage considéré comme fondateur du féminisme américain moderne, The Feminine Mystique de Betty Friedan, publié en 1963. Comparant la différence de conséquence sur les garçons et sur les filles de la « relation de symbiose» entretenue par la femme au foyer avec ses enfants et de sa tendance à se réfugier dans le fantasme, elle écrit:
Le signe de ce retrait pathologique sera plus frappant chez les garçons, puisque même quand ils sont enfants, on s'attend à ce qu'ils soient confrontés à des épreuves de réalité auxquelles la mystique féminine permet aux filles de s'échapper par le fantasme sexuel. En dernier ressort, cependant, ces attentes permettent aux garçons de développer un moi fort, et elles font des filles les pires victimes, ainsi que les « Typhoid Marys », de la déshumanisation progressive de leurs propres enfants.5

L'expression « Typhoid Marys », utilisée ici au pluriel et entre guillemets, décrit les conséquences du mal-être des femmes, qui, prisonnières de leur éducation et de l'idéologie dominante qui les enferme dans un rôle peu gratifiant, sont à la fois les victimes et les vecteurs - le sens ici de l'expression - de la dépression. Le passage du surnom de Mary Mallon dans la langue courante peut être vu comme la preuve de la fascination qu'elle exerça sur ses contemporains et de l'importance du scandale qui entoura sa personne au début du xxe siècle. Le fait même que le surnom « Typhoid John », donné à un porteur sain, masculin
Kevin Kenny évoque aussi une « métaphore de la contagion et de la contamination délibérée de la maladie, par les immigrés de façon générale et les Irlandais en particulier ». Cf. Kevin Kenny, The American Irish: A History, Harlow, Pearson Education, 2000, p.187. L'expression est également utilisée pour parler de quelqu'un qui change souvent de travail, autre caractéristique de Mary Mallon.
5
4

Betty Friedan, The Feminine Mystique, Londres, Penguin Books, 1992

(1963), p.251.

23 cette fois, du virus de la typhoïde6, ne nous soit pas parvenu montre a contrario la spécificité de l'histoire de Mary Mallon et de sa signification dans une perspective américaine. Par ailleurs, le fait que « Typhoid Mary» puisse être utilisé indépendamment de la connaissance de I'histoire de Mary Mallon rappelle la façon dont celle-ci fut traitée par ses contemporains: si elle ne fut pas la seule aux États-Unis au début du xxe siècle à être repérée comme porteuse saine du virus de la typhoïde, et si elle ne fut pas non plus la seule à avoir été inquiétée par la justice, elle fut en revanche la seule à être internée, et, qui plus est, sur une aussi longue période. De son vivant, son cas fit l'objet de débats et de comptes rendus passionnés et nombreux dans la presse, qui contribuèrent à donner d'elle une image très probablement éloignée de la réalité de sa vie et de sa personne? Ceci est confirmé par l'utilisation, de son vivant, du surnom « Typhoid Mary» en lieu et place de son nom pour la nommer.8 C'est sur cette entreprise de déréalisation et de désappropriation que se sont penchés certains historiens, parmi lesquels on retrouve au premier chef des historiens des femmes, qui ont consacré à Mary Mallon soit des cours, soit des ouvrages, mettant ainsi en évidence des mécanismes de persécution et de victimisation. Dans ces études, Mary Mallon apparaît comme un bouc émissaire, plus victime que criminelle, et affublée de ce que René Girard nomme « critères persécuteurs» ayant trait à la société américaine du début du xxe siècle: « Les persécuteurs croient toujours choisir leur victime en vertu des crimes qu'ils lui attribuent et qui font d'elle, à leurs yeux, le responsable des désastres auxquels ils réagissent par la persécution. En réalité ce sont des critères persécuteurs qui les déterminent... »9. À ce mécanisme de désappropriation dont fut victime Mary Mallon à son époque a
6

Voir Judith Walzer Leavitt, op. cil., p.94.

7

De fait, au fil des articles et des années, ainsi que l'indique très bien le surnom Typhoid Mary, on assista à une déshumanisation progressive de Mary Mallon. 8 Dans un article de 1915, on parle de « la femme connue sous le nom de « Typhoid Mary» ». Cf. " "Typhoid Mary"", Outlook, 109, avril 1915, p.804. 9 René Girard, Le Bouc émissaire, Paris, Grasset, 1982, p.42.

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