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L'univers mental des iraniens

De
210 pages
Cet ouvrage permet de cerner "l'univers mental" des Iraniens d'aujourd'hui par le truchement des proverbes et maximes traditionnels de leur société, aux contours bien tracés au sein du monde islamique. Il apportera un éclairage original sur une région du monde mal connue et mal comprise de l'Occident.Š
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L’universmentaldesIraniens
ApprochesociologiquedesproverbesetdesmaximespersansCo LLeCt Io nL’Ira ne nt ra ns It Io n
DirigéeparAtaAyati
L’IRAN sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad. Bilan et
perspective.SousladirectiondeDjamshidASSADI,2009.
M.A.ORAIZI, L’Iran:unpuzzle?2010.
eHassanPIROUZDJOU, L’Iran,audébutduXVIsiècle.
PréfaceFrancisRichard,2010.
DavidRIg OUle t- ROZe,L’Iranpuriel.Regardsgéopolitiques.
PréfacedeFrançoisgé ré,2011.
L’Iran et les grands acteurs régionaux et globaux. Perceptions et
postures stratégiques réciproques.Sous la direction de Michel
MAkI nS ky ,2012.
Mélissa le VAIll An t, La politique étrangère de l’Inde
envers l’Iran. Entre politique de responsabilité et autonomie
stratégique(1993-2010).PréfacedeBertrandBADIe,2012.
Photo de couverture : Carreaux de Faïence, Palais go lestan,
té héran.BijanGHALAMKRIPOUR
L’universmentaldesIraniens
Approchesociologiquedesproverbesetdesmaximespersans
PréfacedeClaudeJAve AU© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique;75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96795-3
EAN : 9782296967953Alamémoiredemonpère,àquijedois
mapremièreconnaissancedesproverbesPréface
Une (longue) vie de professeur d’universitéestémaillée de
rencontres, comme certes toute autre longue vie, mais celles-ci
ne pourraientsans doute pas se produire ailleurs que dans une
enceinteuniversitaire.Il yabien sûrlescollègues,membresd’une
faune particulière dontles travers ne plaidentpas toujours pour
uneexcellenceintellectuelle.Ilyaaussi,évidemment,les étudiants,
dontla masse se renouvelle partiellementchaque année. J’ai dû
en croiser quelque trentemille, à l’UniversitéLibre de Bruxelles,
àlaquellej’étaisatachéenpremierlieuetsurlesasseznombreux
campusétrangers,françaismaispas uniquement,oùlachance m’a
étédonnéed’enseigner.Onaàpeineletempsdefaireconnaissance:
enquelquesminutesd’examenorallecaséchéant,quelquesheures
lorsde séminairesoud’exercicespratiques.Deplusprès,il yaeu
ceuxetcellesdontonadirigéles travauxdemanièreindividuelle,
en général liés à la rédactiond’un mémoire de fnd’études ou de
doctorat.
Dedoctorats,ourcede rencontresplusoumoinsnombreuses,
etparfois d’échanges intellectuels profonds et stimulants. Le
directeurdethèseapprendbeaucoupdansceséchanges.J’aidirigé
denombreuses thèsesetparticipéà unplusgrandnombreencore
dejurys.Lorsquej’aieuleplaisir–çaenaétépresque toujoursun
dedirigerles recherchesd’un(e)doctorant(e), sansdouteai-jepu
lui apporter l’appointde mes savoirs etde mon expérience, mais
lesunsetl’autren’ontjamaislaissédes’enrichiràl’occasiondeces
contacts.C’estqueladiversitédesobjetsde recherchedoctoraux
a ététrès variée, ma discipline, la sociologie, s’y prêtantmieux
sansdoutequed’autres.Jemedoisd’ajouterquemacuriositém’a
beaucoup aidé à cetégard. J’ai pu diriger des thèses de doctorat
consacrées à des objetstrès éloignés de mes propres intérêtsde
7recherche. Fortsouventils m’ontpermis d’étofer ceux-ci etde
les orienterdans des voies que sans doute la sociologie courante
n’auraitpasimaginéd’aborder.
Il va sans dire que je connaissais peu de choses au sujetde
l’Iran quand Bijan Ghalamkaripour m’a sollicitépour diriger sa
thèse,en septembre1987.J’avais,ilestvrai,dirigédéjàcellede sa
compatrioteFirouzeh Nahavandi sur la révolution iranienne de
1979, mais il s’agissaitd’une recherche de sociologie politique,
etnon d’une explorationde type anthropologique. Soitditen
passant,la jeune doctoranted’alors estdevenue une collègue de
grande réputationdans son domaine en même temps que d’un
commerce très agréable. Sans doute l’étudiantGhalamkaripour
avait-il étéatiré par mes propos sur la sociologie de la vie
quotidienne,laquelleaconstituépendantlongtemps(etl’estresté
dans une certainemesure)mondomainede rechercheprivilégié.
Pourmoi,lesdiversesmanifestationsdel’existencecollective,des
plus menues aux plus extensives, doiventêtre étudiées en tant
qu’indicateurs d’une "culture", au sens que les anthropologues
donnentàceterme.Danslaproductiond’unecommunautéquelle
quesoitsonétendue,toutemanifestationhumainepeutfairefarine
au bon moulin. C’estainsi que j’ai été amené à disserter sur les
microrituels du quotidien (dans mon propre espace social), les
voiesetmoyensdu rire,lespratiquesdugrognement.Ilm’arrivait
souvent,dans mes cours, d’invoquer des dictons, des manières
de faire"populaires", des comportementsjugés archaïques, des
expressions langagières empruntées à l’un ou l’autre vernaculaire,
etc.Jen’aijamaisétégrandpartisandecequeC.W.Millsaappelé
les "suprêmes théories". La connaissance de l’humain estd’abord
afaire de renifer les lieux etles temps où l’humanitétrouve tant
bien que mal à se loger, se livrantà d’incessants"bricolages", qui
sontla matière même de nos investigations ou devraient,selon
moi, l’être.Alors pourquoi pas les proverbes ?Le projetdu jeune
diplôméiranien,telqu’ilestvenuunbeaujourl’exposerdansmon
bureau,m’aparutoutdesuitepertinentetdigned’êtresoutenu.Mes
8lumières sur cetobjetétaientévidemmenttrès limitées. Mais un
directeurdethèsen’estpasnécessairementunpuitsdesciencedans
lequel un doctorantestincitéà découvrir références, documents
ouélémentsthéoriques.Ilpeutn’êtrequ’unguideintellectuel, un
interlocuteur atentif, etcela n’estpas peu de choses. Pour Bijan
Ghalamkaripour,letravaildedoctoratdevraitpermetredecerner
"l’universmental"desIraniensd’aujourd’huiparletruchementdes
proverbes etmaximes traditionnels de leur société,aux contours
du restebien tracésau seindumondeislamique."Universmental"
réfèreauxproductionsdel’esprit,àcetepartdelaculture,produit
de la traditionautantque réceptacle d’innovations, qui double la
culture "matérielle" propre à une populationdonnée, celle-ci ne
devantpas être considérée comme un ensemble démographique
homogène ou dépourvu de dynamisme historique. Les "dicts",
comme on disaitchez nous au Moyen âge, occupentdans cet
univers une place de choix. L’homme de la postmodernitén’en a
pas répudié l’usage, sans se douter que certains d’entre eux sont
inscritsdans une très longue durée. Qui de nous, dans les pays
francophones, n’a jamais énoncé qu’ "en avril, ne tedécouvre pas
d’unfl",ouque"lesbellesplumesnefontpaslesbeauxoiseaux"
(alorsque"c’estl’habitquifaitlemoine")?Cesbrèvespropositions
tirées de la sagesse populaire se situentau troisième niveau des
déterminantsde la légitimation,tels que décritspar Berger et
LuckmanndansleurcélèbreConstructionsocialedela réalit é,entre
la légitimationpar le langage etla légitimationpar des théories
explicites,àl’instardudroit,parexemple.Ce troisièmeniveauest
coifé par un quatrième, constituépar les "univers symboliques",
parmilesquelsles religions,lesidéologies,lesCausesdiversesqui
motiventles grands bricolages historiques. Ces quatre niveaux
sontévidemmentreliésdialectiquemententreeux,etchacun rend
compted’unaspectprimordialdes universmentaux.Produitd’un
travailinformatiquedelargeétendue,uneinnovationpourl’époque,
l’analysedesproverbesmenéeparBijanGhalamkaripourportesur
un corpus de vingtmille propositions ("phrases") empruntéà un
auteur très renomméde sonpaysd’origine.Il s’agitd’un travail, si
9j’ose dire, de bénédictin. On peutdire que son auteur l’a mené à
bon port, ainsi que pourra en juger le lecteurde ce livre que j’ai
l’honneuretleplaisirdepréfacer.
Je me réjouis de voir publier, pas mal d’années après sa
soutenance,cetethèsedebonnefacture,quiapporteraunéclairage
originalsurunerégiondumondemalconnue(etmalcomprisede
l’Occident),grosseàl’heureoùj’écris,dedésordreséconomiques
etmilitairesqui rendentcete (re)connaissance plus nécessaire
encore.
ClaudeJaveau
Professeuréméritedesociologie
del’UniversitéLibredeBruxelles.
10Avant-propos
979estl’annéedelaRévolutionislamiqueenIran.âgéalors1de 23 ans, j’étais un "pro révolution" comme tantd’autres
jeunes de ma génération. Je pensais qu’un monde nouveau était
possible ; très vitecependant,l’enthousiasme de la révolution
s’en estallé etle bouleversementa donné lieu à la réfexion età
laconstruction.Cete révolutioniranienne,pourceuxqui,comme
moi,l’avaientvécuedel’intérieur,seprésentaalorstrèsvitesousun
autrevisage.
Ce fut, pendantcinq années, de 1977 à 1982, l’hallucinante
mutationcollectivedupeupleiranien.J’ai vu unpeuple tyrannisé
politiquement,maisqui vivaittrèsbienéconomiquement,vouloir
découvrir la liberté soudain etla démocratie. Durantune courte
période de la révolution islamique, ce futle cas. Mais très vite,le
rêveaétéperturbé.Ques’est-ilpassé?Oùafnicetespoirdevivre
en ayantla possibilitéd’exprimer son opinion ? Ce rêve était-il
contrenature?Ladémocratienefaisantpaspartirdeleurhistoire,
les Iraniens n’ont-ils pas supporté, ou n’ont-ils pas su assumer
cete idée démocratique? Emportés par la brusque rupture avec
un régime haï, seraient-ils tombés de Charybde en Scylla, en se
précipitantdanslesbrasd’unextrémismedeprimeabordrassurant,
parcequ’ilcadenassaittouslesaspectsdela viequotidienne?Ce
qui étaitintéressantpour moi, c’étaitde voir un telchangement,
dontjen’avaisjamaisrencontréd’exemplesauparavant.Est-cecela
la révolution ? L’Islam ? Les Iraniens ?La démocratie?N’y a-t-il
paseuunegigantesquemanipulation?Commentunpeuplepeut-il
devenirsireligieux,alorsquesonhistoiremontrequ’iln’enajamais
étéainsi?Ques’est-ilfnalementpasséenIran ?
Audébut,lestravauxdestiers-mondistessurledéveloppement
ontcru trouver uneexplicationenaccusantdemanière univoque
11l’impérialismeetlecolonialisme.Maisilfautse rendrefnalement
àl’évidence:lecolonialismenepeutpénétrerdansunesociétés’il
ne trouvepas un terrainpropiceàl’accueillir.Faut-ildonc trouver
la réponse à l’intérieur de la société? Ce qui nous confronte
à nouveau à la question de savoir ce qui s’estpassé en Iran pour
en arriver là, etqui sontles Iraniens pour s’accommoder de cete
situation?Jemesuisalorstournéverslesrécitsdesvoyageurs,vers
lesavisdesétrangersoumêmedecertainsIraniensquidécrivaient
les diférences entre les Iraniens etles autres, diférences qui les
avaientfrappés. Mais forceestde constaterque les voyageurs se
trompaientsouvent,car ils comparaientles valeurs sociales des
Iraniensavecleurspropresvaleurs.Unechoseestcertaine:comme
chaquenationaétéalimentée,pourainsidireallaitéeavec unlait
particulieretarespiréunairparticulier,elledétesteàsamanièreses
despotesetgarderancune,àsafaçon,enversceuxquiluiontfaitdu
mal;toutcommeelleadoredefaçonparticulièresespropreshéros.
Elleaentendu sesproprescontesetécouté sespropresproverbes
etmaximes.Chaquenationchoisitetlespréceptessurlesquelselle
s’aligne.Même sidesinfuencespeuventvenird’ailleurs,elles sont
absorbéesetréélaboréespourlesfairesiennes.
L’histoire de l’Iran, la manière dontelle conçoitDieu, le
monde,l’hommeetla société,estfaitedegrands récits,maisaussi
d’anecdotes,decourtessentencesquiinterpellentl’imaginationet
amènentceluiquilesécouteàreconsidérerleschoses.Leproverbe
faitpartieintégrantedelacultureiranienne.à traversluiquelque
chose se dità propos des Iraniens, de leur société,de la manière
dontilappréhendelemonde,dontilconsidèrelefaitreligieuxainsi
quelepouvoir.Cetevieilleinventiondel’homme,faisantpartiede
lacultureorale,insituabletemporellementetimpossibleàatribuer
àquelqu’un,m’aalorsinterpellé.Lesproverbesontbaignéma vie
depuisquej’aiétéenmesuredeparleretdecomprendre,maisje
n’y avais jamais prêtéune atentionsi particulière ! Ils auraient
pu pourtantm’amener à réféchir à la révolution islamique, sur
lesenjeuxd’unchangementsocial, surlesatentesdel’hommeet
sur la manière dontle pouvoir agit.Il y a en eux une intelligence
12percutanteliée à une simplicitéd’expression étonnante.En peu
de mots,beaucoup estdit.Ils s’adressentà l’imaginationetà son
pouvoirdemiseenforme.
Les proverbes nous donnenten efetà penser l’homme, le
monde etDieu. Les trois idées régulatrices de la raison chez
Kant.Ils donnentun contenuconcretà ces idées en pointantles
difcultés,les contradictions etles espoirs. Ces idées serventde
manièregénéraledefondementàlamanièredontl’hommesesitue
danslemonde,sedéfnitetsepositionneparrapportàunprincipe
créateur.Ellesserventd’élémentspourconstituerunsavoiràpartir
d’expériencesconcrètes.Ellespermetentdepouvoirsedébrouiller
dansl’existence.Làestaussile rôledesproverbes.Ils synthétisent
de manière concise un exemple pouvantéveiller la réfexion en
vue de mieux organiser l’existence. Il n’estdès lors pas étonnant
que les proverbes touchentaux fondementsessentiels de l’être-
homme etdu vivre-ensemble au sens large, lequel nécessiteune
dimension de pouvoir etd’organisation. Les proverbes peuvent
êtreliésàlapremièrenécessitéressentieparl’hommedetransférer
ses savoirs, ses croyances etsurtoutses valeurs. Plus anciens que
l’écriture etplus répandus que la poésie, ils sontindispensables à
laperpétuationetàla surviedechaque société.Onneconnaîtpas
leurgenèse.Essayerdelaconnaîtreestimpossible,carc’estcomme
s’ils étaienten dehors de la spatio-temporalité.Ils sontcomme
suspendus dans l’éternité,touten traduisantl’ordre moral d’une
sociétédonnée, ses faiblesses etses idéaux. Chaque proverbe est,
mêmes’ilestatribuéàuneculturedonnée,a-temporeleta-spatial,
du simple faitqu’il peutdonner à penser à n’importe quel être
humain. Il rayonnera certainementdiféremmentmais pointera
inévitablementverslesfondamentauxdel’existencequeKantsitue
danslesidéesrégulatricesdelaraison.
Unesociétédonnéeestimmanquablementcoloréeparlaculture
quiladétermine,laquellecultureestconstituéede tousles savoirs
véhiculés par son histoire, que ce soitsous formede légendes
ou de dispositifs rationnels. Certains appellentcela l’institut ion
13symbolique,c’est-à-direl’organisationlangagièreau senslargequi
donne formeà une culture donnée. Sans institut ion symbolique,
il n’yapasde société.Touteslesmanifestationsdel’humain sont
liéesàl’institut ionsymbolique,laquelle s’inscritdansun territoire
donné etévolue au rythmedes acquis qui l’enrichissent.Les
proverbesfontpartiedeceteinstitut ionsymboliqueenlaquellese
logeenfndecomptel’idéologied’une sociétédonnée.Il m’adès
lorssembléimportantdecomprendreceteinstitut ionsymbolique
spécifqueàlacultureiranienneetj’aivoululefaireparlebiaisd’un
de sesélémentstrèsprésentdanslelangagedes Iraniensquandils
parlentoupensentàhautevoix:leproverbe.
Ilestindéniablequ’ilssynthétisentuneexpériencequi s’adresse
de manière prépondéranteà l’imagination. C’esten elle que
prennentcorpslesprincipesqui régissentl’existenceau senslarge.
Comment,sur base de ce vécu, reconsidérer l’histoire récentede
l’Iran liée à la révolution islamique ? Aurais-je pu, en méditant
ces proverbes, avoir une autre atitudeface au changementqui
s’annonçaiten Iran en 1979 ? Je n’ai pas l’intentiond’y apporter
une réponse exhaustive,mais une autre manière de considérer ce
momentdebasculementétaitpossibleàtraverslesproverbes.Dans
cetravail,jemesuislimitéauxgrandsaxesdelapenséeproverbiale
etaux mots-clés. On peutétudier les proverbes selon l’ordre
chronologique,ou en analysantun thèmebienprécis, enprenant
comme pointde départce que la conscience collectiveretient
de telou telauteur. J’ai choisi de présenterles diférentsthèmes
proverbiauxsousunschémaafndedémontrercetecohérencequi
constituel’universmentaldesiraniens.Lesproverbesetmaximes
s’enchainentles uns après les autres pour constituercetunivers.
Ces proverbes se trouvententre crochets(<…>) etdans les cas
où la source nous estconnue, ils viennententre parenthèse à
la fnde chaque maxime.Mon intentionest, à travers un corpus
apparemmentéclatéde proverbes, d’y trouver une cohérence
interneafnde relire unepartiedel’histoire récentedel’Iran.Une
telle approche, malgré certains inconvénients,possède l’avantage
dedonneruneperspectiveglobale.Ilnefautpasoublierceprincipe
14méthodologique qui a gouverné toutce travail, comme il ne faut
pasoubliernonplusqu’une telleapprochedesproverbesiraniens
n’avait,àmaconnaissance,jamaisététentée.
Dans les pages qui suivent,toutd’abord dans l’introduction,
je survolerai quelques questions méthodologiques telles que la
placedesproverbesdansuneétudesociologiqueetdanslaculture
d’une société,les particularitésdes proverbes en général etcelles
des proverbes persans. A la fnje fais un résumé sur le corpus de
proverbes etmaximes, qui ne proviennentpas d’une recherche
personnelle mais d’une compilationsavantepréétablie, efectuée
parlelinguisteiranienAliAkbarDehkhoda, sousle titreAmsal-o-
Hekam.
L’ambitionestdonc, à partir de cetensemble qui réunitdes
adagesd’originepopulaire,descitation sdepoètes,des versetsdu
Coran, des extraitsde hadiths,de révéler l’Iran etl’étatd’esprit
des Iraniens dans la sociétételle qu’elle s’estformée au cours de
sonhistoire,en relationavec sonorganisationsociale,laplacedes
hommesetdesfemmes,lespréceptesmorauxetreligieuxauxquels
cesderniersdoiventréféchiretseconformer.
Dans le premier chapitre, intitulé"Que disentles proverbes ?"
viennentdesindicationssurlaméthodologieutilisée,enparticulier
grâceà un traitementinformatique,uneanalysedecontenu.Ici,je
présentelesproverbesdansunschémagéométriqueafn d’ofrirune
formecompréhensible etcohérentemalgré leurs contradictions
éventuelles. Dans ce chapitre, les proverbes etmaximes viennent
les uns après les autres pour former un discours plus ou moins
cohérentmaisdemanièrebruteetsansaucuneinterprétation.Leur
analyseestdoncpeuexplicative,carlecontextesociétal,historique
etpolitiquen’esticiquesuggéré.
Audeuxièmechapitre,"Que veulentdirelesproverbes?", une
étudeplus approfondie intervient.On a une reprise des thèmes
évoqués plus haut; ils sontplacés dans un espace proprement
iranien,depuisla Perseancienne,avec uneanalysedesdiférentes
philosophiesouécolesreligieuses:lemanichéisme,lezoroastrisme,
15l’islam sunnitepuischiite.Ici se trouventdesanalysespointueset
quasiexhaustivesrelativesàlacultureiranienne véhiculéedansles
proverbesetmaximes.
Dans la conclusion, je reprends à nouveau ces thèmes afn de
comprendreàlalumièredecequiprécède,certainescausesdela
révolutionayantaboutiàinstallerle"régimeislamique",enfaisant
référenceàl’histoirerécentedel’Iran.
L'annexecontientunebrèveexplicationsurlesécrivains,poètes
etsavantsiranienscommesourcesdesmaximes.
Je souhaiteadresser mes remerciementsles plus sincères à
Monsieur le Professeur Claude Javeau qui en tantque Directeur
de thèse, s'esttoujoursmontréàl'écouteettrèsdisponible toutau
longdela réalisationdecelle-ci,ainsiquepourl'inspiration,l'aide
etletempsqu'ilabienvoulumeconsacrer.
Mes remerciementss’adressentégalementà Monsieur Jean-
PaulDenisetmontrèscherami,MorenoGiannini,quiontreluce
manuscritavecplaisir,enmeprodiguantleursconseils.
J'exprimemagratitudeàmonépousepour sapatience,ellequi
m'a toujours soutenu etencouragé au cours de l'élaborationde
cete rechercheetsanslaquellecetravailn'auraitpuaboutiretvoir
lejour.
BijanGhalamkaripour
Janvier2012
bijanghalamkaripour@yahoo.f r
16IIntroductio n
’Iran estune des anciennes civilisations du monde sinon
la plus ancienne. Avec un vaste territoire etdes frontièresL
naturelles constituées par des chaînes de montagnes, l’Iran a été
toujours ataqué par de nombreux ennemis. Il a toujours réussi
cependantà"iraniser"sesenvahisseursquiétaient,aufldu temps,
de moins en moins civilisés. Alexandre le Macédonien, Sa’d Ibn
Abivaqqass l’Arabe, Tugrol le Seljukide, Gengis Khan le Mongol,
Tamerlanle turco-mongoletfnalementMahmoudleAfghanont
touràtourenvahil’Iran.
Ces invasions, malgré les malheurs qu’elles ontapportés, ont
donnéaupeupleiranienunepuissanced’assimilationdansdiférents
domainestelsquelascienceetl’art.Unepuissancequiluiapermis
de fairede grandes créations. Après l’invasion islamique, c’est-à-
direàpartirdumomentoùle système socialdescastes sassanides
aétédémoliparl’Islam,ilestdevenulecentrecultureldumonde
e emusulman,etceladu 9 au16 siècle.Cesinvasionsontgénéréune
sociétémultiethnique,mais toujours sous l’hégémonie culturelle
iranienne,composéedeKurdes,d’Azéris,deBaloutches,d’Arabes,
deGilaks,deGhashghaiys,deBakhtiarys,de Turkmènes…l’Iran
possède une culture riche en mélanges etsurtouten sélections
iranisées.
Cete unicité iranienne et cete résistance vis-à-vis des
envahisseursétaitetestdueàlalanguepersane.Celle-ciappartient
au groupe des langues indo-européennes, plus précisément le
groupedeslanguesiraniennes(persan,kurde,baloutchi,tatt,alysh,
ossète). L’évolution des langues de la famille iranienne comporte
1troisgrandespériodes :
1 Mo’in, M. Farhang-e-Mo’in (Dictionnaire de Mo’in), Téhéran, Amir Kabir, 6
volumes,l’introduction.
171- les langues persanes antiques parmi lesquelles prend
notammentplace la langue d’Avesta (celle du livre sacré des
Zoroastriens),quiseparlaitalorsdansl’estetlenord-estdelaPerse.
La langue des Mèdes, peuple qui occupaitle centre etl’ouestde
l’Iranen835AC,ainsiquelepersanancien,parléparlesParthes,
aucentreetausuddel’IranetlangueofcielledesAchéménides ;
2- les langues persanes moyennes qui étaientparlées aux
environsde400avantnotreèreetquisesubdivisentencinqsous-
groupes : a) parthe (pahlavi) ; b) sogdien, parlé à Samarkand et
à Boukhara ; c) khotni, parlé au sud de Kasqar ; d) Khawarizmi,
languedesancienshabitantsdeKhwarizmprèsdufeuvedeOxus;
e) le persan moyen, langue ofcielle de l’époque des Sassanides,
equi se maintiendra jusqu’au XII siècle de notre ère, bien après
l’avènementdel’IslamenPerse.Ellecontinueraàêtre utiliséepar
les élitesintellectuelles de l’époque, dontla conversion à l’Islam
posa un sérieux problème, etservira comme langue religieuse
etscientifque, mais aussi comme instrumentdestiné à contrer
2l’infuence culturelle trop envahissante des Arabes. Certains
documentsépigraphiques ou manuscrits,dontle contenuest
même anti-islamique, permetent en efet d’afrmer que les
Iraniensn’ontpasétéconvertisàl’Islamdeforce;j’évoquerai,plus
loin,ceproblème;
3- les langues persanes à l’époque des"invasions" arabes. A la
suitedel’invasionarabe,lalanguedel’"envahisseur"musulmana
connu uneavancéefantastique.Lespaysconquisontenefettous
abandonné leur propre parler au proftde l’arabe, exceptionfaite
de l’Iran. Certaines langues iraniennes que l’on pourraitqualifer
de "deuxième catégorie" etqui étaientparlées par des Iraniens
fraîchementconvertis à cete nouvelle foi venue d’Arabie, vont
en efets’afaiblir peu à peu. La déceptiondes nouveaux adeptes
de l’Islam, une fois abandonnée leur langue, sera grande quand
ils ferontface au despotismedes Arabes musulmans, lequel ne
2 Safa, Z. A history ofiranien literatureofthe islamic er a, Enteshârât-e-Ferdowsi,
Téhéran,1988,sixvolumes,vol.1,p.131.
18correspondaitpasàl’enseignementdel’Islam.LacroyanceenIslam
neleurpermetaitpasd’unepartd’utiliserlalanguedesguèbres(les
adorateursdufeu,les zoroastriens),c’est-à-direlalanguepahlavi ;
d’autrepart,lesvainqueursarabesétaienttellementhonnisqueles
3Iraniens ne désiraientpas parler arabe, langue de l’envahisseur.
La langueiranienne en général, etses composantesdialectales en
particulier, ontrendu la communicationdifcile entre Iraniens
etArabes, au débutde l’installationde ces derniers en Perse. Les
Arabesen vinrentmêmeàmodiferounégligerle texteduCoran
dans le butde séduire des populations non arabophones. Ils ont
acceptéde traduire la prière, ce qui estun acteformellement
4interditenIslam .C’estalorsquelepassageverslatroisièmephase
de la langue persane s’accomplit.A cete époque, on rencontre
des idiomes actuels telque l’ossèt e qui a conservé beaucoup de
caractéristiques du persan antiqueetqui se parle encore, de nos
jours,danscertaines régionsdu Caucase ;oulalanguepachtoun,
parleractueldespopulationsdel’estdel’Afghanistanetdecertains
habitantsdunord-ouestduPakistan,dialectequimaintienttoujours
ladistinctionentrefémininetmasculinetdéclinelesnomscomme
danslesancienneslanguespersanes;ouencore,lalanguebaloutchi
auSistanetauBaloutchistan(entrel’IranetlePakistan).Ilfautaussi
mentionner la langue kurde utilisée par les habitantsdes régions
kurdes d’Iran, d’Irak,de Turquie etde Syrie, etqui comprendde
nombreuxdialectes:kurmandji, zaza, sorani,mokri, soleymanieh,
sanandaji, kermânchâhi, Bayazidi,... La langue persane actuelle
ou "dari" que l’on peutconsidérer comme la continuationdu
persan moyen, pahlavi, etdu persan antique,estune langue, ou
plutôtun dialecte,qui existaitbien avantl’Islam, parallèlement
au pahlavi,maiselle n’étaitqu’un patois parlé parleshommesdu
peuple appartenantau bas de l’échelle sociale. Après l’invasion
arabe, les Iraniens musulmans ontcependantchoisi d’employer
cete langue qui n’étaitni "arabe" ni "guèbre" (zoroastrien), mais
3 Safa, Z. Ganjinah-ye-soxan (Le trésor de la parole), Univarsitéde Téhéran, 1974 ,
N°1238/1-5,p.4.
4Safa,Z.op.cit.,p.149.
19qui répondaitaux atentesde ces convertis. Elle devintensuitela
languedelacourdesrois, c’estpourquoielleportelenomde "dari"
(enpersan,lacour seditdarbârou dargâh).Ellefutalors utilisée
parlescorrespondantsofcielsdes souverains.Lalanguepersane,
dontl’utilisations’estétendue vers l’estjusqu’à la Chine ; vers le
Sud pour englober toute l’Inde ; vers l’Ouest(Asie mineure) et
vers le Nord-Estjusqu’à l’Asie centrale, futmême pendantdes
siècleslalangueofcielledelacouren Inde.Aujourd’hui,ellene
selimiteplusqu’à troispays:l’Iran,le Tadjikistanetl’Afghanistan
(bien qu’ofciellement le pachtoun soit également reconnu
comme langue ofcielle de l’Afghanistan) età certaines régions
despays voisinscommelePakistan,l’Inde,l’IraketleCaucase.Le
persan actuelse distingue par l’importanteinfuence d’idiomes
étrangerstelsquelepersanmoyen(pahlavi),les languesindiennes
(sanskrit),les langues turco-mongoles, européennes, etsurtout
5par l’apportde l’arabe. Cete infuence de la langue arabe sur la
languepersanenes’estexercée,durantlestroispremierssièclesde
l’installationarabe,quedemanièrelégère,etselimitaituniquement
aux termesqui n’avaientpasde synonymeenpersan. L’utilisation
d’un motarabe étaitparfois plus facile, lorsqu’il s’agissaitde
termes religieux etislamiques qui ne pouvaientévidemmentpas
avoirde traductionoude synonymesenpersan.C’estlecaspour
des motstels que salât(prière), hadj(pèlerinage), djihâd (guerre
sainte), masdjid (mosquée), eslâm (Islam), zakat(aumône),...Les
Iraniensprononçaienttoutefoislesmotsarabesàlapersaneetils
6ontapportébeaucoupdechangementsàcetelangue .
Cetypederéactionétaitenefetl’apanagedesIraniensmoyens,
carbonnombred’intellectuels,pendantces troispremiers siècles,
ontappris la langue arabe etontmême commencé à l’utiliser
pourécriredeslivres.Iln’estpasexagérédedirequ’ilsontpermis
à une langue, dontla litérature se réduisaitjusque-là à quelques
poésies etproverbes, de se développer etde s’enrichir. La langue
arabe, dontles sources écritesétaientalors relativementlimitées,
5Mo’in,op.cit.,p.38.
6Safa,Z.op.cit.,sixvolumes,vol.1,p.154.
20a tellementprospéré que la défnitionde la litérature "adab" est
7devenue "apprendretoutsurtoutechose". L’écriturearabeselimitait
e 8au 10 siècle à deux styles : "naskh" et"kouf". Grâce à l’apport
des scribes iraniens, on assista à l’éclosion d’une grande variété
de styles d’écriture tels que le solseine, towqi’, nasf,khaff,sols,
9mossalsal... Un des objectifs de ces changementslinguistiques
consistaità rendrecetelangueplusfacile,etdoncplus accessible
aux termes scientifques. Les Iraniens ontremplacé les "idjaz"et
10"sadj’"(deuxstyleslitéraires)par "tawasso’". Ilsontdoncquelque
peu modifé la langue arabe - précédemmentcaractériséed’une
partpar un certain fouetd’autre partpar l’utilisationabusive de
symboles-pour la rendre plus simple etl’amener auniveaude la
11languepersane .LesIraniens,aprèslaconquêtearabe,ontenoutre
poursuivi égalementleurs activitéslitéraires en langue persane.
Durantles trois premiers siècles de l’installationdes Arabes en
Perse, l’alternance des gouvernementsdes occupantsou de leurs
déléguésdirectsengendrauneambianceintellectuellepropiceàce
typedetravaux,jusqu’àl’apparitiondelapremièredynastie.Ilserait
sansdouteplusjustedeparlerdefamillegouvernante,vuqu’après
l’Islam, il esthistoriquementinexact,à mon avis, d’évoquer la
perspectived’unedynastie régnantsurla totalitédel’Iranjusqu’à
ladynastieSéfévide. "Safâriân",lespremiersgouvernantsiraniens
en Iran après l’avènementde l’Islam en 861, se sontdistingués
par la protectionqu’ils ontapportée à la langue età la tradition
iranienne ancienne etne connaissaientpas la langue arabe. A ce
propos, le Târikh-e-Sistâ n relateque quand Ya’qoub Leiss Safâry
aconquis toutesles régionsducentreetdel’estdel’Iran,comme
Herat,le Khorassan, le Sistan, le Kaboul etle Fârs, les poètes,
7Safa,Z.op.cit.,sixvolumes,vol.1,p.185.
8NaskhprovonantdupeopleNebtetKoufydeSerianian.
9Safa,Z.Aop.cit.,Enteshârât-e-Ferdows, Téhéran,1988, six volumes, vol.1,p.155:
eEbrâhimAlsadjary au X siècleainventéle style Solseine, sonfrèreYoussef,le style
Towqi’, sonélève(élèvedeEbrâhim)AhvalMoharrar:les stylesNasf,Khaff,solset
Mossalsal.ParlasuitelesélèvesdeAhval,MohammadebnMoqleh(940)etsonfrère
Abou‘AbdollâhHassan(949)ontencorecomplètél’écriturearabe.
10Safa,Z.op.cit.,sixvolumes,vol.1,p.185.
11Safa,Z.op.cit.,vol.1,introduction.
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