L’urbain dans le monde musulman de Méditerranée

Depuis la période médiévale, le monde musulman de Méditerranée compte de nombreuses villes, d’importance variable en fonction des périodes et des lieux. Les travaux qui ont ces villes pour cadre sont abondants. L’ urbain dans le monde musulman de Méditerranée a pour origine la réaction d’un groupe de chercheurs à la multiplication des recherches qualifiées d’urbaines et une volonté de contribuer à en renouveler le point de vue dominant. Aussi bien en ce qui concerne les terrains que les disciplines, la plus grande part des recherches affectées au domaine des études urbaines dans le monde musulman de Méditerranée considère la ville comme une toile de fond uniforme et sans qualification, comme un simple lieu privilégié d’observation à la faveur de la masse de population qu’elle regroupe. Pour évaluer les limites de cette posture et des approches monographiques qui s’en suivent, il a été proposé à plusieurs spécialistes des villes et aussi à ceux qui la croisent dans leurs travaux ressortissant à divers domaines, périodes ou approches, de réfléchir à la manière dont l’urbain se manifeste, comment et où ils le rencontrent et, éventuellement, suivant quelle modalité.


Publié le : jeudi 18 décembre 2014
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EAN13 : 9782821850408
Nombre de pages : 221
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L’urbain dans le monde musulman de Méditerranée

Jean-Luc Arnaud (dir.)
  • Éditeur : Institut de recherche sur le Maghreb contemporain
  • Année d'édition : 2005
  • Date de mise en ligne : 18 décembre 2014
  • Collection : Connaissance du Maghreb
  • ISBN électronique : 9782821850408

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http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9782706819261
  • Nombre de pages : 221
 
Référence électronique

ARNAUD, Jean-Luc (dir.). L’urbain dans le monde musulman de Méditerranée. Nouvelle édition [en ligne]. Rabat : Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, 2005 (généré le 09 septembre 2015). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/irmc/281>. ISBN : 9782821850408.

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Depuis la période médiévale, le monde musulman de Méditerranée compte de nombreuses villes, d’importance variable en fonction des périodes et des lieux. Les travaux qui ont ces villes pour cadre sont abondants. L’ urbain dans le monde musulman de Méditerranée a pour origine la réaction d’un groupe de chercheurs à la multiplication des recherches qualifiées d’urbaines et une volonté de contribuer à en renouveler le point de vue dominant. Aussi bien en ce qui concerne les terrains que les disciplines, la plus grande part des recherches affectées au domaine des études urbaines dans le monde musulman de Méditerranée considère la ville comme une toile de fond uniforme et sans qualification, comme un simple lieu privilégié d’observation à la faveur de la masse de population qu’elle regroupe. Pour évaluer les limites de cette posture et des approches monographiques qui s’en suivent, il a été proposé à plusieurs spécialistes des villes et aussi à ceux qui la croisent dans leurs travaux ressortissant à divers domaines, périodes ou approches, de réfléchir à la manière dont l’urbain se manifeste, comment et où ils le rencontrent et, éventuellement, suivant quelle modalité.

Sommaire
  1. Liste des contributeurs

  2. Introduction

    Jean-Luc Arnaud
    1. Éléments pour une définition
    2. État de la question
    3. Un monde particulier ?
    4. Approches
  3. I. Ville / non-ville

    1. Identités urbaines et usages sociaux de la « frontière » à Constantine (xviiie siècle)

      Isabelle Grangaud
      1. Usagers citadins et non citadins
      2. Bien habiter, mieux cohabiter
      3. Loger en ville
      4. Droits de résidence
      5. Une frontière investie
    2. La ville, lieu de la diversité ?

      L’Égypte à la fin du xixe siècle

    1. Jean-Luc Arnaud
      1. Question de seuil
      2. Définir la population « urbaine »
      3. Du village à la ville
    2. Une urbanité sans ville ?

      Qualifier l’urbain dans le Sahara libyen

      Olivier Pliez
      1. Urbanisation d’État et nostalgie de l’urbain
      2. Les « diverses façons de… vivre l’urbain »
      3. Quelles images du Fezzan ?
      4. Comment les Fezzanais qualifient-ils leur espace de vie ?
      5. Construire le territoire dans la quotidienneté : l’emboîtement des espaces vécus
  1. II. Espaces publics

    1. Souk et citadinité dans le monde arabe

      Franck Mermier
      1. La constitution d’une forme urbaine
      2. Le souk, espace public
      3. Le souk comme institution
    2. Les espaces publics des villes maghrébines

      Enjeu et partie prenante de l’urbanisation

      Françoise Navez-Bouchanine
      1. L’urbanisation, de l’espace privé aux espaces publics
      2. Enjeux politiques de l’aménagement des espaces publics : le droit à la ville
      3. Espaces publics et changements privés
    3. Les européens de Smyrne du xviie au xixe siècle : citadins ou non ?

      Marie-Carmen Smyrnelis
      1. Les débuts de la présence européenne à Smyrne
      2. Ville et non-ville : les comportements différenciés des Européens
      3. Aménager l’espace urbain
  2. III. Diversité et interaction

    1. Sur la corniche de Beyrouth, fuir la ville ou marcher à sa rencontre

    1. Christine Delpal
      1. Expérience de la ville et manifestation de l’autre
      2. Temporalités et régulation des côtoiements
      3. Pratiques en scène
    2. Ayazma (Istanbul) : une zone sans nom, entre stigmatisations communes et divisions internes

      Jean-François Pérouse
      1. Une varoş particulièrement miséreuse : l’autre Istanbul
      2. Un « affreux repaire de séparatistes » et d’ « Anatoliens prolifiques » ?
      3. Un subtil système d’oppositions internes à plusieurs variables
      4. Des différences finalement importantes de statut social et professionnel
      5. Les « oppositions » ethno-régionales : au-delà de la kurdicité apparente ?
    3. Les Sa‘îdîs au Caire

      Accommodation dialectale et construction identitaire

      Catherine Miller
      1. Une spécificité linguistique de l’urbain ?
      2. Le parler du Caire : évolution, diversité, prestige et vitalité
      3. Les dialectes de la Haute-Égypte : diversité et résistance
      4. Les migrants de Haute-Égypte au Caire : entre données « objectives » et poids des représentations
      5. Migration, accommodation dialectale et construction identitaire
      6. Modèles urbains et mobilisation culturelle
    4. Variétés urbaines

      Perceptions des lieux et positionnements culturels dans la société cairote à travers quelques chansons populaires

      Nicolas Puig
      1. Attitude naturelle / attitude citadine
      2. Des lieux
      3. Les gens

Liste des contributeurs

1Arnaud Jean-Luc, historien, Cnrs - Irmc, Tunis

2Delpal Christine, anthropologue, doctorante à l'EHESS, Paris

3Grangaud Isabelle, historienne, Cnrs - Iremam, Aix-en-Provence

4Mermier Franck, anthropologue, Cnrs - Ifpo, Beyrouth

5Miller Catherine, linguiste, Cnrs - Iremam, Aix-en-Provence

6Navez-Bouchanine Françoise, sociologue, École d'architecture de Clermont-Ferrand

7Pérouse Jean-François, géographe, Cieu, Université de Toulouse-Le-Mirail, Oui, Istanbul

8Pliez Olivier, géographe, Cnrs - Cedej, Le Caire

9Puig Nicolas, anthropologue, Ird - Ur 107/Lau, Paris

10Smyrnelis Marie-Carmen, historienne, post-doc, Ehess, Paris

Abréviations

11Aesc : Annales économie, société, civilisation

12Ahss : Annales histoire, sciences sociales AI : Annales islamologiques

13Auc : American University of Cairo

14Beo : Bulletin d'études orientales

15Cedej : Centre d'études et de documentation économique, juridique et sociale (Le Caire)

16Cemoti : Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien

17Ceres : Centre d'études et de recherches économiques et sociales (Tunis)

18Cermoc : Centre d'études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain (Beyrouth)

19Cieu : Centre interdisciplinaire d'études urbaines (Toulouse)

20Cnrs : Centre national de la recherche scientifique (Paris)

21Eac : Éditions des archives contemporaines (Paris)

22Efr : École française de Rome (Rome)

23Ehess : École des hautes études en sciences sociales (Paris)

24Ibla : Institut des belles lettres arabes (Tunis)

25Ifao : Institut français d'archéologie orientale (Le Caire)

26Ifd : Institut français de Damas IFEA : Institut français d'études anatoliennes (Istanbul)

27Ifead : Institut français d'études arabes de Damas IFPO : Institut français du Proche-Orient (Damas)

28Inaa : Institut national d'archéologie et d'art (Tunis)

29Inau : Institut national d'aménagement et d'urbanisme (Rabat)

30Inalco : Institut national des langues orientales (Paris)

31Iremam : Institut de recherche et d’étude sur le monde arabe et musulman (Aix-en-Provence)

32Ird : Institut de recherche pour le développement (Paris)

33Irmc : Institut de recherches sur le Maghreb contemporain (Tunis)

34Mom : Maison de l'Orient méditerranéen (Lyon)

35Oucc : Observatoire urbain du Caire contemporain (Le Caire)

36Oui : Observatoire urbain d'Istanbul (Istanbul)

37Puf : Presses universitaires de France (Paris)

38Tmu : Territoires et mutations urbaines (Paris)

39Urbama : Urbanisation du monde arabe (Tours)

Introduction

Jean-Luc Arnaud

1Depuis la période médiévale, le monde arabe et musulman compte de nombreuses villes, d’importance variable en fonction des périodes et des lieux. D’abondants travaux ont ces villes pour cadre. L’urbain dans le monde musulman de Méditerranée a pour origine la réaction d’un groupe de chercheurs1 à la multiplication des recherches qualifiées d’urbaines et une volonté de contribuer à en renouveler le point de vue dominant. Aussi bien en ce qui concerne les terrains que les disciplines, la plus grande part des recherches affectées au domaine des études urbaines dans le monde musulman de Méditerranée considère la ville comme une toile de fond uniforme et sans qualification, comme un simple lieu privilégié d’observation à la faveur de la masse de populations qu’elle regroupe. Pour évaluer les limites de cette posture et des approches monographiques qui s’en suivent, nous avons proposé aux chercheurs spécialistes des villes et aussi à ceux qui les croisent dans leurs travaux ressortissant à divers domaines, périodes ou approches, de réfléchir à la manière dont l’urbain se manifeste, comment et où ils le rencontrent et, éventuellement, suivant quelle modalité.

2Ces questions, relatives à la nature du phénomène urbain, ont pour objectif de tester en quoi il est envisageable de définir la ville comme un objet de recherche à part entière. Cela, dans une conjoncture – un intérêt croissant pour les multiples dimensions de l’urbain – qui semble favorable, en proposant de poser aux villes de la rive sud de la Méditerranée des questions qui le sont à celles du nord depuis quelques décennies. Ces interrogations rejoignent aussi celles actuellement portées sur le monde contemporain, pas seulement arabe et musulman, et qui concernent notamment le pouvoir sur et dans la ville (sa nature, ses acteurs, ses formes et ses dispositifs), les territoires (leurs organisations relatives, leurs relations à l’intérieur de la ville et avec l’extérieur, leurs divers rythmes) et la notion de patrimoine matériel et immatériel.

3Pour rompre avec l’aspect monographique de la plupart des travaux, deux changements d’échelle d’observation ont été proposés aux auteurs de ce livre. Un élargissement du point de vue tout d’abord qui suggère d’observer la ville d’en haut et d’évaluer ce qui la différencie des milieux non urbains. Il ne s’agit pas de rechercher une différence binaire mais de comparer des organisations, des diversités et des interpénétrations éventuelles entre les deux mondes. D’autre part, à une échelle plus fine, on a proposé de conduire des investigations sur la manière dont les différences intra-urbaines sont organisées, comment la densité et la masse des composants (attributs, fonctions et populations), qui caractérisent la ville, déterminent les modalités de leur coexistence.

Éléments pour une définition

4Qu’entendons-nous au juste par « manifestations de l’urbain ». On peut y répondre de manière laconique : les manifestations de l’urbain sont les expressions ou les émanations, concrètes ou abstraites, dans les faits ou dans les représentations, du phénomène urbain. Mais, cette définition déplace la question vers une autre : qu’est-ce que le phénomène urbain. Les propositions formulées à cet égard à l’occasion d’une première rencontre entre les auteurs de ce livre ont été multiples ; leur abondance a surtout témoigné de la difficulté à formuler une définition.

5Même si on s’en tient au minimum, à un niveau susceptible d’établir le consensus le plus large, les définitions envisageables sont nombreuses. La multiplicité inhérente à l’objet en fournit une explication. Le phénomène urbain varie avec le temps et en fonction des lieux dans lesquels il se développe ; ainsi, une définition est valable pour un contexte : une période donnée, un lieu ou un espace culturel donné. Ce livre, limité aux villes du monde musulman méditerranéen, a été construit sur la base de l’hypothèse que ce monde, malgré ses différences internes, présente une homogénéité relative.

6Il apparaît aussi que la multiplicité des définitions envisageables ressortit à celle des chercheurs. C’est tout d’abord sur la base de la discipline des auteurs que le phénomène urbain est analysé suivant des points de vue différents. Par exemple, les historiens des trente dernières années ont plutôt privilégié une approche économique – selon eux, la ville est tout d’abord un marché, un lieu d’échanges –, les sociologues ont pour leur part retenu la pluralité des composantes de la population urbaine et ses modes de coexistence tandis que pour les géographes et les urbanistes la ville serait caractérisée par une forme particulière d’organisation de l’espace. La position des auteurs dans l’espace et l’échelle suivant laquelle ils analysent le phénomène urbain constitue aussi une source de variation des définitions. Pour les uns la ville est d’abord le lieu de maîtrise d’un territoire ou de réseaux qui la dépassent. Pour d’autres, c’est un lieu de concentration de population ou d’activités.

7Enfin, la posture scientifique des auteurs intervient également dans les définitions. Le phénomène urbain n’est pas un objet qui se livre d’emblée à l’investigation. Au contraire, c’est une construction du chercheur qui s’inscrit dans des échanges scientifiques et dans une interaction avec les intérêts du personnel politique et des praticiens de l’urbanisme2. Ainsi, les définitions envisageables sont-elles soumises à des changements indépendants de ceux de l’objet. Les divergences entre les points de vue sont parfois très sensibles ; les nombreux travaux sur la question de la délimitation des villes, des seuils et de leur pertinence, témoignent des controverses relatives à l’intégration de certains objets « partagés » dans le champ de l’urbain3.

8À la lumière de cette multiplicité, toute tentative de définition de l’urbain semble vouée à l’échec ou, du moins, excessivement restrictive. Le foisonnement exprimé dans cet ouvrage l’illustre. Si certains thèmes sont plus abordés que d’autres, ils expriment peut-être seulement l’état des forces vives et la convergence des problématiques développées par les uns et les autres en ce début de xxie siècle.

État de la question

9L’état des connaissances présente une forte disparité géographique. On note un important décalage entre les travaux qui portent sur les villes occidentales et ceux qui traitent du monde musulman méditerranéen. Pour les premières, c’est au cours des années 1960 et au début de la décennie suivante que la question est posée pour la première fois. À ce moment-là, la ville devient un objet d’interrogation à part entière dans plusieurs disciplines. Ce sont tout d’abord les géographes, autour de G. Chabot puis de J. Beaujeu-Garnier qui se demandent ce qui constitue la réalité urbaine4. Quelques années plus tard, le philosophe H. Lefebvre consacre le second chapitre de son droit à la ville aux « spécificités de la ville »5. Dans un contexte de crise de l’urbanisation, il y dénonce l’organicisme qui préside alors aux définitions. Il est suivi de près par l’équipe constituée autour de M. Castells à l’École pratique des hautes études. Le Monopolville qu’il cosigne avec F. Godard en 1974 informe, dès ses premières lignes, des réflexions relatives à la complexité du phénomène urbain et à ses multiples dimensions6. Les historiens ne sont pas en reste ; en 1970, un numéro spécial des Annales ESC est consacré à « histoire et urbanisation »7. Les éditeurs s’attachent de manière explicite à « bousculer les modèles et les catégories » en ouvrant les colonnes de la revue à de multiples exemples non européens (dont pas un seul sur le monde arabe)8. Quelques années plus tard, J.-C. Perrot publie sa thèse sur Caen au xviiie siècle. D’entrée de jeu, il pose la question de la construction de la ville comme objet de recherche et y revient à plusieurs reprises9. Le débat qu’il suscite intéresse à la fois les historiens et les géographes. M. Roncayolo dont l’efficacité de la posture quant aux études urbaines – à cheval entre l’histoire et la géographie – n’est plus à démontrer10, y prend une part active11. Plus récemment, B. Lepetit n’a pas jugé inutile de dresser le bilan de vingt ans de travaux en histoire urbaine en France autour de la même question12.

10Ce tableau omet plus d’exemples qu’il n’en cite, les géographes, autour de D. Pumain et de P. Claval ou encore les sociologues, avec I. Joseph et Y. Grafmeyer, ont continué à produire des réflexions fécondes sur la question du phénomène urbain13. Plus récemment, des programmes pluridisciplinaires, tout en témoignant eux aussi de la difficulté à définir leur champ de recherche, ont apporté leur contribution aux questionnements sur le fait urbain14. Enfin, dans un ouvrage récent, M. Agier réagit au discours dominant relatif aux agglomérations contemporaines et selon lequel la ville aurait disparu au profit de voies de communications qui déterminent les flux de biens et de personnes. Suivant une piste de réflexion suggérée par M. de Certeau, il propose de regarder ces villes, stigmatisées par les professionnels et les membres de la classe politique, d’en bas. Il opère un changement d’échelle d’observation et adopte une méthode qui lui permettent de s’affranchir de l’organisation matérielle et des institutions pour porter un regard renouvelé sur la ville et les pratiques des citadins15.

Premier débat

11Pour le monde musulman méditerranéen, les travaux relatifs à la construction de la ville comme objet de recherche sont plus rares, plus ponctuels et plus dispersés. Cependant, deux textes maintenant anciens posent les termes d’un débat toujours d’actualité qui cherche à définir la ville à travers les relations entre milieu urbain et milieu rural.

12Le premier, du géographe J. Weulersse16, propose un modèle opposé à celui dominant en Europe qu’il qualifie d’intégré. Selon lui, « en Orient, la ville apparaît comme un corps étranger “enkysté” dans le pays, comme une création imposée à la campagne qu’elle domine et exploite ». Dans ce contexte, la ville est « sans racines humaines dans le pays qui la porte et dont elle vit » puisque, grâce à l’usure et à l’appropriation des terres, elle prend à la campagne beaucoup plus qu’elle ne lui donne. Suivant ce modèle, les communautés urbaines sont reliées entre elles et constituent un corps social réparti entre diverses villes. I.-M. Lapidus17, historien de la période médiévale, propose un autre modèle. Selon lui, l’Orient ne comportait pas de ville musulmane en soi (sauf d’un point de vue physique), mais des établissements humains habités par une société musulmane. Cette population était organisée en groupes qui constituaient des sous-communautés au sein des espaces urbains et en sur-communautés, religieuses ou étatiques, qui s’étendaient à travers plusieurs espaces urbanisés ou non. Suivant ce point de vue, les villes étaient simplement les lieux géographiques de groupes dont les relations et les activités étaient d’une part plus étroites et d’autre part plus larges qu’eux.

13J. Weulersse, conformément aux paradigmes fondateurs de sa discipline, privilégie une approche par les territoires (c’est-à-dire par la qualification et l’appropriation de l’espace) ; pour sa part, I.-M. Lapidus entre dans la société par ses réseaux, indépendamment de leur inscription dans l’espace. Ces deux textes, séparés d’un quart de siècle, ont été mis en vis-à-vis la première fois par A. Abdel Nour au début des années 198018. L’auteur oppose au modèle de J. Weulerse les importants mouvements migratoires qui, durant la période ottomane, entraînent de nombreux ruraux vers les villes. Cependant, s’il relève aussi le caractère excessif de la formulation de I.-M. Lapidus, il reconnaît l’intérêt de ces modèles pour évaluer les relations entre ville et campagne dans la Syrie ottomane. Ce débat a d’abord été repris par M. Seurat19 puis, plus récemment, par A. Raymond20. Le premier, sociologue, se demandant si la ville peut constituer une unité pertinente d’étude, met les deux modèles à l’épreuve de l’organisation sociale d’un quartier de Tripoli durant la guerre du Liban. Pour cette période, où la population de l’agglomération compte à la fois d’anciens citadins et de nombreux migrants d’origine rurale, il montre que les deux modèles coexistent. Pour sa part, A. Raymond analyse en détail les relations entre milieu urbain et milieu rural en termes d’échanges de biens et de services et aussi de migrations. Pour la période ottomane, il relève le caractère trop dichotomique de l’image d’une ville dominante sans retour, telle qu’elle a été élaborée par J. Weulersse, pour rendre compte de l’ensemble des relations entre les deux milieux en question. Ces textes posent clairement les termes du débat, mais ils couvrent des champs géographiques et historiques très vastes (sauf celui de M. Seurat). Des travaux plus récents, à partir d’études de cas plus circonstanciées, suggèrent d’autres réflexions.

Travaux plus récents

14Si la période médiévale, considérée dans son ensemble, correspond au modèle élaboré par I.-M. Lapidus en ce qui concerne la structure sociale et communautaire, J.-C. Garcin, qui s’est plus intéressé aux modes d’exercice du pouvoir et à l’organisation de l’espace, identifie durant la même époque trois formes successives de villes, correspondant à autant de modes de relation avec la non-ville21. La ville gentilice, du ixe siècle au xiie siècle, est d’abord organisée autour du lieu d’exercice de l’autorité : le palais ; les activités économiques et les édifices dans lesquels elles s’exercent sont plutôt localisés le long des voies d’accès aux palais et des grandes routes caravanières. Ensuite, avec le système mamelouk, apparaît la ville des cavaliers qui atteint son apogée au cours du xive siècle. Elle est caractérisée par l’installation de vastes hippodromes, par la construction de citadelles en dehors de la ville indigène (les Mamelouks sont d’origine exogène) et par l’établissement des activités économiques dans le centre de ces villes. À partir du début du xve siècle, la récession démographique et la recomposition des routes du grand commerce entraînent un repli des agglomérations sur elles-mêmes. C’est à ce moment-là que se constitue la ville musulmane traditionnelle, bien plus dense que les précédentes.

15Ensuite, au cours de la période ottomane, ce repli se poursuit et les espaces non construits disparaissent progressivement à l’intérieur des enceintes. Les villes deviennent alors très denses et, même lorsqu’elles sont dépourvues de fortifications, elles présentent à leurs environs des façades aveugles qui témoignent bien d’une coupure entre le monde urbain et le milieu rural. Cette densité trouve son terme au cours du xixe siècle avec les réformes administratives (tanzimat) et l’abandon des enceintes. À partir de ce moment-là, la ville moderne qui se met en place est caractérisée par un étalement dans l’espace – la surface construite croît plus rapidement que la population – et par une accélération du rythme des migrations de la campagne vers les zones urbanisées. La ville devient plus poreuse que jamais, il se dessine un centre et des périphéries ; une grande part de la population des zones agglomérées présente des caractéristiques peu différentes de celles qui prévalent en milieu rural22.

16Pour la période contemporaine, J.-C. Depaule23, qui travaille aux échelles intra-urbaines les plus fines, a montré que les perceptions du Caire contemporain sont multiples. Il identifie trois modèles qui renvoient chacun à une relation particulière entre les quartiers et l’ensemble de l’agglomération. En outre, en fonction des échelles d’observation, il note que les lignes de césure entre les populations se déplacent. Enfin, les travaux récents du laboratoire Urbama (Tours), de l’Observatoire urbain du Caire et de l’Observatoire de Beyrouth24 traitent de manière privilégiée les nouveaux espaces urbains dont l’étalement échappe aux méthodes habituelles de délimitation. Ils montrent que la reconnaissance de formes d’urbanité passe au moins autant par une inscription dans des réseaux que dans des appropriations territoriales.

17Malgré ces travaux, la bibliographie sur les villes occidentales indique une abondance de références et d’approches qui fait défaut à l’égard des villes du monde musulman pour lesquelles le paradigme de la ville-toile de fond uniforme reste très prégnant. Trois caractéristiques témoignent de ce point de vue. Elles représentent une tendance générale qui n’est cependant pas sans exceptions.

  1. Les sources – qu’il s’agisse des informateurs, des données statistiques, de la littérature ou (et surtout) des archives – président plus souvent que les problématiques à la construction des thèmes de recherche. Les difficultés inhérentes à la langue arabe (ses multiples niveaux), au déchiffrement des archives, l’abondance de la documentation (pour la période ottomane en particulier) et l’avancement général de l’archivistique ne sont pas étrangers à cette situation. Bien moins qu’en Occident les recherches sur les villes du monde musulman de Méditerranée en croisent les données et construisent leurs objets en puisant dans chaque fonds documentaire celles qui sont nécessaires.
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