La Banque des Etats de l'Afrique Centrale

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Cette analyse de la fragilisation de la BEAC est un témoignage et un décryptage de la dérive qui l'a conduite dans l'impasse de la mauvaise gouvernance. Des ressources importantes, des dirigeants avides et l'absence d'une instance de contre-pouvoir ne peuvent que mener à cette catastrophe. Cet ouvrage est le résultat des vingt-cinq années d'immersion de l'auteur dans un monde où le service rendu au chef a été érigé en règle de survie.Voici un cri d'alarme pour changer la donne.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296254862
Nombre de pages : 382
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La Banque des Etats de l'Afrique Centrale U ne dérive prévisible

Points de vue Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga-Akoa
Déjà parus

SHANDA TONME, Analyses circonstanciées des relations internationales 2009, 2010. Alassane KHODIA, Le Sénégal sous Wade,20l0. Gérard BOSSOLASCO, Éthiopie à la une. Journaux et publicités. 1865-1935,2010. Jean-Célestin EDJANGUE, Les colères de lafaim, 2010. Jean-Célestin EDJANGUE, Cameroun: un volcan en sommeil, 2010. Gilbert TOPPE,.Communication politique et développement en Côte d'Ivoire, 2010. Alexandre WATTIN, Les détachements Hawk Épervier au Tchad 1986-1989,2010. Essé AMOUZOU, Gilchrist Olympio et la lutte pour la libération du Togo, 2010. Alexandre GERBI, Décolonisation de l'Afrique ex-française, 2010.
Ignace GNAN, Le développement les Africains, 2010. Yaya SY, Légitimations Nègres,2009. Emmanuel de l'Afrique: un devoir pour des au

de l'esclavage

et de la colonisation

KENGNE POKAM, La France et les États-Unis Cameroun, 2009.

Raphaël BINDARlYE, Le bonheur d'un couple. De vingt à quatre-vingts ans, 2009. Cyriaque Magloire MONGO DZON, Relever les défis électoraux en Afrique, 2009. Cyriaque Magloire MONGO DZON, Nés après les indépendances, 2009.

Mahamat

Massoud

,

La Banque des Etats de l'Afrique Centrale Une dérive prévisible

L'Harmattan

iÇ) L'Harmattan,

2010

5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-11728-0 EAN : 9782296117280

« La raison tient à la vérité, elle est une; l'on y arrive que par un chemin; et l'on s'en écarte par mille. » Jean de La Bruyère Les caractères

A ma mère, à l'Afrique.

Préface
Dans la cacophonie d'informations diffusées, involontairement ou non, pour jeter en pâture la Banque des États de l'Afrique Centrale, tout et son contraire a été dit. Nous avons vu des empoignades entre les hauts dirigeants de la Banque. Nous avons surpris des hommes censés garantir l'esprit de solidarité, la gestion et l'image de cette institution s'accuser mutuellement. Des éléments d'appréciation compromettants furent mis sous le boisseau. Ils ont été divulgués sous l'injonction du Fonds Monétaire International qui menaça de couper les crédits ou suspendre les programmes d'allègement des dettes. Plusieurs rapports d'audit ont été déposés. Il s'en dégage le constat d'un management calamiteux, des réactions équivoques et des pratiques inadmissibles s'agissant d'une banque centrale. En d'autres temps, ces errements seraient couvés au point de ne guère sortir d'un cercle d'initiés. Les comportements déviants et les actes délictuels étaient tenus secrets ou entourés de précaution. Un certain devoir de réserve et plus encore des menaces intimaient aux plus clairvoyants de demeurer muets. Dans cette orgie de dénonciations ou de condamnations, il est difficile de distinguer les honnêtes gens des esprits malins qui espèrent se tirer d'affaires à bon compte. Pourtant, l'objectif d'une intégration en Afrique Centrale, gage de survie pour les États membres, dicte de sortir des lamentations et de gesticulations inutiles. Il faut entrevoir une issue. La présente contribution s'inscrit dans ce sens. Il s'agit d'une quête de bonne gouvernance qui est la condition de tout le reste. L'auteur, responsable du budget puis du budget et du contrôle de gestion pendant onze ans, a été au cœur de la problématique. Il présente une critique et des solutions qui s'appuient sur des faits. Des lettres et des notes relatant des prises de position, des analyses et des propositions, formulées dans le contexte du réel, sont rapportées tout au long du texte. Elles illustrent son implication dans ce combat fratricide opposant les uns aux autres. Non, tout n'est pas corrompu à la Banque Centrale. Des hommes dignes y côtoient des gens ordinaires. Dans l'impossibilité de les convertir à la concorde, ils prônent une vision sobre de la vie humaine.

Dans la plupart des entreprises, mais plus encore à la BEAC, le contrôleur de gestion est perçu comme un gendarme. A défaut de pouvoir le faire taire, tout fut mis en ordre pour neutraliser son action. Il aurait suffi d'un peu de discernement ou même d'une simple volonté, de l'un des trois hauts dirigeants, pour limiter les risques de dérive. Il aurait suffi de procéder à une répartition équilibrée des rôles et des fonctions pour éviter la constitution de pôles dominants qui ont été à l'origine des malversations puis des dérives prédatrices. La mise en application du bon sens paysan et d'une gestion en bon père de famille aurait freiné les appétits gloutons des théoriciens du comportement de la chèvre. Ce fut un combat déséquilibré. Comment ramener à la raison des hommes nommés par les plus hautes autorités, de surcroît sûrs de leur impunité? En parcourant ce livre, le lecteur qu'il soit banquier, dirigeant, enseignant, étudiant ou curieux trouvera, dans cette fresque bigarrée et réelle de la Banque des États de l'Afrique Centrale, une analyse appuyée sur les archives du rédacteur. Des documents, durs, parfois au-delà de ce que l'on peut attendre d'une institution aussi prestigieuse, sont rapportés pour étayer l'analyse et illustrer les explications. Contrairement à d'autres, ici, il n'est question ni de rancune ni de désigner certains à la vindicte. La mission est simple et claire: trouver une solution définitive et à la hauteur des enjeux de l'intégration sous-régionale. Si l'on doit retenir une utilité à cet apport, ce sera une contribution à éclairer la prise de décisions des hauts dirigeants des États membres de la CEMAC. La BEAC est beaucoup trop importante pour laisser au hasard les soins de la mettre entre des mains justes. La plupart des dirigeants et cadres sont formés dans les grandes écoles et les universités. A l'évidence, la formation seule ne suffit pas. Il faut quelque chose de plus fondamental: une prédisposition. En matière de coopération et d'intégration, la couleur ou la nationalité importe moins que l'aptitude à servir le bien public. Ceux qui ont la chance de se voir confier la direction des institutions d'intégration doivent être: intègres, rigoureux, objectifs, dévoués, tolérants, ouverts, pondérés, persévérants, perfectionnistes et fiers d'appartenir à cette communauté d'hommes et de femmes que constitue la CEMAC. Autrement dit, il faut des individualités extraordinaires au point de privilégier la cohésion et la synergie à leur propre ego. Ils doivent être à la fois craints et adulés, obéis et respectés, suivis et compris. Il s'agit de spécimens rares. Seuls les cabinets 10

conseils spécialisés en recrutement sont en mesure de les détecter. Une fois ces oiseaux rares repérés, la liste sera soumise à l'appréciation des hautes autorités. Dans l'état actuel des dispositions, l'honneur de distinguer les plus méritants leur incombe. La BEAC a largement contribué au rapprochement du paysan Bamiléké de Bandjoun, du Fang de Mongomo, du Téké de Franceville, de l'habitant de la cuvette du Congo, de l'éleveur du Kanem et du Yakoma de Bangui. À ce titre, nous devons la préserver afin qu'elle se conforte pour nous rapprocher davantage encore. Nous contribuerons, ainsi, à donner une chance au rêve précurseur de Barthélemy Boganda de constituer les États Unis de l'Afrique Centrale. Chaque citoyen doit se comporter en combattant pour l'intégration donc pour la tolérance. Il se doit de faire preuve d'amour pour le prochain, de connaissance de son cheminement et de force de caractère pour ne pas abandonner. Tel est le message de ce livre.

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Avant-propos
Dans les pages qui suivent, il sera question de la Banque des États de l'Afrique Centrale - BEAC - dont les statuts, en leur article premier, donnent la définition suivante: «La Banque des États de l'Afrique Centrale est un établissement public international africain régi par la convention de l'Union Monétaire de l'Afrique Centrale, la Convention de Coopération Monétaire passée entre la France et les États membres de cette Union et les présents statuts. La Banque Centrale émet la monnaie de l'Union Monétaire et en garantit la stabilité. Sans préjudice de cet objectif, elle apporte son soutien aux politiques économiques générales élaborées dans l'Union...» Il s'agit, à n'en pas douter, d'une institution de premier ordre de la Communauté Économique et Monétaire des États de l'Afrique Centrale CEMAC. Elle constitue l'épine dorsale de l'intégration sous-régionale. Elle est aussi un levier indispensable en matière de collecte des statistiques économiques et financières. Elle est une source de conseils inappréciables dans les relations des États membres de la CEMAC avec les organisations multilatérales de coopération. Elle jouit d'une renommée et d'une place entièrement à part. Elle bénéficie, par ailleurs, d'immunités et de privilèges accordés généralement aux plus importantes des organisations internationales, au même titre que les ambassades. Née officiellement les 22 novembre 1972, la BEAC a été dirigée jusqu'en 1978 par des Français. Sa direction générale est, depuis lors, assurée par des ressortissants de la CEMAC. Outre les Français, trois gouverneurs ont présidé ou continuent de présider à son destin. Trente ans après son installation sur la terre d'Afrique, on ne peut éviter la question qui fâche: les objectifs assignés à la BEAC par les accords de Brazzaville ont-ils été atteints? Les objectifs fixés par les accords de 1972 étaient de quatre ordres: «i) définir une nouvelle coopération monétaire avec la France par un accord multilatéral et créer un nouvel institut d'émission commun aux cinq États membres; ii) africaniser davantage les structures de la Banque Centrale; iii) accroître le rôle de la Banque Centrale dans le financement du développement; iv) accroître la responsabilité des États membres dans le domaine de l'émission monétaire et du crédit. »

Les deux premiers objectifs ont été atteints. Les accords avec la France constituent un exemple en matière de coopération monétaire. Les nationalistes purs et durs pourraient y trouver une survivance du néocolonialisme. Mais, la réalité conseille, en la matière, de faire la politique de ses moyens. Était-il envisageable de se déconnecter de la tutelle française sans risques? Est-il encore possible, pour des économies peu diversifiées, peu intégrées et très largement dépendant des cours des matières premières, de battre monnaie et en garantir la convertibilité? Sans la présence de la France, la coopération entre les États membres aurait-elle tenu, aurait-elle survécu au-delà de l'élan initial? À ces questions, les réponses sont loin d'être simples ou évidentes. De manière générale, on peut dire que les économies de la CEMAC ont gagné en stabilité et en confiance ce qu'elles perdraient en auto-gouvernance. En conséquence, il semble logique d'affirmer que le choix de la coopération sousrégionale, d'une part, avec la France, d'autre part, a été juste et profitable. Il reste à compléter ce dispositif de base par une conduite de la politique monétaire susceptible de répondre aux besoins des économies de la CEMAC. Il reste en particulier à s'assurer que la Communauté s'est effectivement donné les moyens de financer efficacement son développement. Au vu des contraintes inhérentes à la gestion économique, cette maîtrise passe, pour les États actionnaires de la Banque Centrale commune, par une réelle appropriation de la politique monétaire. En conséquence, les réponses aux deux dernières interrogations ne donnent pas lieu, spontanément, à un oui de satisfaction. De même, les performances sur les deux derniers des quatre objectifs fixés par les accords de Brazzaville demandent à être nuancées. Les réponses relatives à l'atteinte des deux derniers objectifs apportent une meilleure visibilité de l'implication de la Banque Centrale dans le processus de développement des économies. Elles constituent, par ailleurs, des indicateurs infaillibles de la portée et de l'orientation de la politique monétaire dont elle a la charge. Qu'en est-il en réalité? Autrement dit, s'est-elle attelée à ses tâches, ses obligations et ses missions? Il s'agit-là de quelques questions de fond, compte tenu de ce qui est attendu d'une banque centrale. Elles suggèrent des réponses nuancées sinon malaisées. Tel est notamment le cas à l'analyse des faits récents. L'inventaire des avantages et inconvénients, des objectifs et réalisations, des degrés de liberté et obligations débouche sur un constat et une question: le jeu en valaitilIa chandelle? Cette question et celles qui sont sous-jacentes interpellent les dirigeants successifs de la BEAC mais aussi leurs mandants que sont les Chefs d'État. Ceux-ci sont responsables de facto de l'avenir d'une quarantaine de millions d'Africains de la CEMAC. Ils sont les garants de la sécurité, la santé, la formation et le bien-être des populations. Ils n'ont pas toujours su s'entourer des meilleurs conseils. Compte tenu des missions de la Banque Centrale, en désignant aux fonctions techniques des hommes qui n'ont pas toujours été à la hauteur des attentes, n'auraient-ils pas perdu de vue les objectifs? N'auraientils pas aussi failli à leurs obligations? 14

Le mode de désignation des dirigeants de la BEAC, qui emprunte davantage aux liens de sujétion, de filiation ou de corporatisme, laisse peu de place aux critères de compétence ou d'adéquation des profils. La nature des relations entre les dirigeants de la Banque Centrale et les plus hautes autorités des États actionnaires a créé un lit propice au non-respect des obligations. Cette franchise conduit aux comportements délictuels et à l'asservissement de l'institution aux intérêts individuels, catégoriels ou purement nationaux. Or, par essence, l'institut d'émission a pour mission de promouvoir l'intégration sous-régionale qui est donc sa raison d'être. Plus grave, d'éminents Chefs d'État ont pris pour habitude d'intervenir pour désorienter les résultats d'une enquête indispensable à l'éclatement de la vérité. Sans la manifestation de cette vérité, il est difficile de relancer la coopération monétaire et booster l'intégration. Sans la possibilité de sanctionner, il n'est pas possible d'instaurer durablement la transparence dans les procédures de fonctionnement de la BEAC. Or, la transparence est une des conditions de l'intégration. Vu sous cet angle, on serait effectivement tenté de se demander si l'Afrique Noire est condamnée, irrémédiablement, à la malgouvemance. y compris pour ce joyau qu'est la Banque Centrale, telle est l'inévitable interrogation, lorsqu'on observe le mode de fonctionnement des institutions étatiques ou para étatiques. On serait tenté de céder à l'afro-pessimisme et conclure, au vu des échecs, que les fonctions publiques sont pourries. Partout, on sent résonner l'écho d'un constat d'échec. Ce réalisme de circonstance se meut en perplexité ou incompréhension, lorsque le champ d'analyse englobe les institutions supra nationales. Celles-ci devraient corriger les travers que l'on croit circonscrits aux méandres des fonctions publiques. Les degrés de liberté dont elles jouissent devraient en être les garanties de bonne fin. Le présent document se présente sous la forme d'un témoignage. Il s'attèle à apporter une esquisse de réponse à la question de la mal-gouvemance en Afrique. Il s'appuie sur l'exemple de la Banque des États de l'Afrique Centrale. L'auteur, haut cadre au sein de la Banque Centrale, est au cœur du débat. Placé à un poste carrefour, il dispose de la vision transversale nécessaire pour modérer ses critiques ou au contraire mettre en exergue les failles et faiblesses de l'institution. Conscient de l'importance et du rôle de la BEAC, il conçoit ce témoignage comme un signal d'alerte. C'est aussi une formulation de solutions afin d'orienter les choix des décideurs, notamment les dirigeants de la BEAC, les plénipotentiaires ou les Hautes Autorités des États actionnaires. Le rôle particulier des Chefs d'État, dans leurs prérogatives à nommer les dirigeants des institutions sous-régionales, se trouve spécialement interpellé. De leurs choix dépendent la qualité de la gouvemance et l'aptitude des dirigeants à assumer leurs responsabilités. S'ils continuent de désigner des parents, des proches ou des politiques, sans autres signes distinctifs que ces 15

liens, il est à craindre que le crédit de la BEAC se soit définitivement estompé. On en déduira alors que plus rien ne sera comme avant. Pire, nos partenaires extérieurs se montreront de plus en plus réservés. La BEAC, une des rares institutions fiables a été transformée en un lieu de gabegie et de prédation des ressources publiques. Le risque est grand de voir, par exemple, le Fonds Monétaire International - FMI - et la Banque Mondiale se montrer prudents. Des signes qui ne trompent pas laissent croire qu'ils sont déjà sur leurs gardes. Il est fort à craindre que les programmes en cours et les processus de réduction des dettes publiques soient les premières victimes de cette méfiance. Les choses doivent changer vraiment et vite! Ce témoignage vise à faire bouger les habitudes et donner du sens aux choix de souveraineté. Faudrait-il une alchimie particulière pour réussir à transmettre ce message et le faire entendre? Comment faire admettre que l'instauration d'une culture de performance et de bonne gouvernance est profitable à tous? Est-ce possible que des démarches qui ont échoué dans le cadre professionnel trouvent une meilleure écoute auprès des hautes autorités des États? C'est, le pari pris par l'auteur. Confronté à la rigidité de sa hiérarchie professionnelle, il espère rencontrer plus d'écoute et de réaction par cette ouverture sur l'extérieur. À défaut, ne serait-il pas permis de conclure que les Africains se sont complètement coupés de la sagesse des Anciens? En entreprenant ce travail d'information, l'auteur s'accorde l'espoir de voir la sagesse triompher. Le style rédactionnel répond à l'exigence de convaincre le lecteur, qu'il soit responsable politique ou haut cadre, afin de l'amener à l'action. D'où ce procédé spécifique qui consiste à agencer des lettres et des notes sous la forme d'encadrés. Certaines notes sont analysées, d'autres sont présentées telles qu'elles pour laisser le lecteur se faire sa propre idée. Ce travail de mémoire, d'archivage et d'agencement forme une trame qui donne corps à la présente publication. Il démontre que, en dépit du marasme ambiant, la réflexion et la volonté de mieux faire n'ont pas manqué. Ce que la persuasion n'a pu imposer, peut-il l'être par le biais de cet exercice de communication? Nous devons-nous interroger, ensemble, sur le futur de la BEAC et de l'intégration sous-régionale. Les perspectives se révèleront sombres, si rien n'est fait. Pire, l'avenir sera compromis. Quelques individus ont situé leur confort personnel au-dessus de l'intérêt public. D'autres se sont tus, complices ou résignés. Il en est résulté une porte ouverte sur l'inconnu et l'aventure. Tout apparaît comme si, au lieu de nous battre pour le bien commun, nous avions, majoritairement, eu tendance à fuir nos responsabilités. Ce faisant, nous avons contribué activement ou de manière passive à la dérive. Le moment est arrivé de dire: les choses doivent changer! Peu importe les modèles de gouvernance dominants en Afrique Centrale, la Banque Centrale ne saurait être à l'image des États. Ceux-ci peuvent faillir, elle non. Ils peuvent s'appuyer sur la coopération bilatérale ou l'assistance multilatérale, lorsque la conjoncture l'impose. Elle doit, prioritairement, 16

compter sur son savoir-faire pour pallier les conséquences d'une période de vaches maigres. D'elle dépendent, bien plus qu'on ne le croit d'ailleurs, les solutions à certains problèmes nés de la mauvaise gestion des États. En tant que principale institution d'intégration en Afrique Centrale, la BEAC se doit de rester debout là où d'autres plient. Elle doit donner l'exemple afin d'encourager les plus vertueux parmi les fonctionnaires. Elle se doit de ne pas mimer les pratiques les plus critiquables que sont la corruption, l'abus de biens publics et l'absence de transparence dans ses procédures de fonctionnement. Fort des règles qu'il s'est volontairement imposées, l'auteur donne un coup de pied dans la fourmilière. Il refuse de se laisser engluer dans le faux confort d'une obligation de réserve. Cette réserve a souvent fait le lit des déviants qui s'en servent comme d'un cache-sexe. Ce qui est visé n'est rien moins qu'une tentative de sauvetage de l'institution phare. Cela passe par la conquête de l'attention des dirigeants, Chefs d'État notamment. Leurs réactions espérées immédiates et fortes peuvent contraindre les indécis à l'action. Le but est aussi de focaliser l'attention sur ces rapaces dont l'unique ambition est l'enrichissement personnel. Il faut les contraindre à mettre un terme à leur entreprise de pollution de l'avenir. Il faut empêcher le blocage de la noble mission d'intégration en Afrique Centrale. La démarche se veut volontariste pour se donner toutes les chances de réussir. Elle se positionne en propagatrice de bonne gouvemance. La maîtrise de ce domaine exige des compétences pluridisciplinaires ainsi que des informations fiables. L'expérience est un août majeur et un certain degré de franchise, une obligation. Le présent document érige en exemple ou plutôt en contre-exemple la gouvemance de la principale institution d'intégration de la CEMAC qu'est la Banque des États de l'Afrique Centrale. Puisse Dieu conforter les plus aptes à s'engager dans ce combat! Les lecteurs pourraient visiter le site www.beac.int. Ils y trouveront des informations sur le fonctionnement de la BEAC, ses instances et son organisation. Cette visite peut être utile notamment pour démêler les enchevêtrements des accords entre les six États membres et entre ceux-ci et la France. En tant qu'ancienne puissance tutélaire, la France apporte la garantie de convertibilité extérieure à la monnaie émise dans la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale. À ce titre, elle participe activement à l'administration de la Banque Centrale. Dès lors, on ne peut s'empêcher de s'interroger sur sa responsabilité ou celle de ses représentants dans le naufrage de la BEAC.

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PREMIÈRE

PARTIE

État des lieux
Sous sa forme post-colonisation, la banque centrale commune au Cameroun, au Tchad, au Centrafrique, au Congo et au Gabon, auxquels s'est jointe la Guinée Équatoriale en 1985, est née le 22 novembre 1972. C'est la date de la signature des accords dits de Brazzaville. De fait, c'est à partir du transfert de son siège, de Paris à Yaoundé, que l'on peut affirmer qu'une page a été tournée. En même temps que ce transfert symbolique, une africanisation des cadres ainsi que de la direction générale fut engagée et menée à terme. Mieux, de simple directeur général, celui qui assume la plus haute fonction à la Banque Centrale est depuis lors appelé gouverneur. Casimir Oyé Mba n'a pas été seulement le premier Africain à avoir occupé la tête de l'institution d'émission, il en fut aussi le premier gouverneur. Il a été assisté dans ses tâches par un Vice-gouverneur en la personne de JeanÉdouard Sathoud. L'un et l'autre sont des hommes cultivés, distingués et parfaitement acquis à l'idée de la promotion de l'intégration sous-régionale. Ils ont porté haut la lourde charge de succéder à leurs prédécesseurs. Certains n'auraient pas manqué de les observer pour dénoncer un échec prévisible ou au contraire pour s'assurer que la transmission de témoin s'est parfaitement déroulée. À la fin de l'année 1978, lorsque le siège de la Banque des États de l'Afrique Centrale a été transféré en Afrique, les attentes et l'espoir des Chefs d'État reposaient sur ces épaules-là. Quatre années auparavant, ils s'étaient réunis à Fort Lamy pour procéder à une répartition des rôles et responsabilités. Dans ce partage, le siège revint au Cameroun, le poste de gouverneur au Gabon, celui de Vice-gouverneur au Congo. Le Tchad et le Centrafrique ont obtenu des postes qui n'étaient pas que des strapontins. La présence de la France était encore importance, puisque l'un de ses ressortissants avait en charge l'administration générale, autrement dit la coordination de l'ensemble

des services. Au 1er janvier 1979, les effectifs de la Banque Centrale étaient de
696 personnes dont 95 cadres (25 Français) et 581 employés et personnels subalternes. Voici, à gros traits, le décor dans lequel la Banque des États de l'Afrique Centrale était amenée à assumer ses responsabilités de gestionnaire de la monnaie pour le compte de cinq États membres. La tâche n'était pas aisée. Cependant, l'institution avait à sa tête un homme neuf, ambitieux et désireux de lever le défi. Oyé Mba sut s'appuyer sur l'assistance de son aîné, Jean-

Édouard Sathoud, et sur la compétence ou la disponibilité d'autres hauts cadres. À dire vrai, le plus important était de continuer à mettre à la disposition des banques commerciales et des trésors nationaux la monnaie fudiciaire nécessaire. Or, la Banque Centrale avait, elle a encore, une parfaite maîtrise de ce métier. Ce travail a été dompté et adapté au contexte local par les prédécesseurs du gouverneur. Il lui restait à compléter cet atout par la gestion des hommes. En dépit de quelques critiques que l'on peut légitimement formuler, le résultat d'ensemble fut à la hauteur des attentes. Il a même été meilleur qu'on ne le prévoyait. En effet, le recrutement des Gabonais n'a pas toujours obéi aux mêmes règles de mise en concurrence et de mérite que les ressortissants d'autres nationalités. Mais, cela se justifiait. Ils étaient davantage attirés par la fonction publique gabonaise, riche de ses revenus pétroliers. Elle recrutait à tour de bras et sans trop regarder à la bourse. Or, le principe de base à la Banque Centrale était: à poste égal salaire égal. À cette règle, peu auraient été les Gabonais tentés par l'institut d'émission. Il a fallu donc compenser cette concurrence. On leur consentit les conditions d'un concours moins regardant sur la moyenne générale des recrues et un indice de salaire bien plus élevé. Cette exception ne fut qu'occasionnellement considérée comme une véritable atteinte à l'égalité des chances. On comprenait d'autant mieux cette différence que la vie était beaucoup plus chère au Gabon que dans les autres États. Les plus fervents partisans de l'absolue égalité durent se rendre à l'évidence que comparaison n'est pas, forcement, raison. Enfin, au moment de l'entrée de la Guinée Équatoriale dans la zone d'émission, la stricte application des règles aurait exclu la quasi-totalité des cadres recrutés. Cette solution de bon sens, du moins tant que cela fut contenu dans les limites de l'acceptable, s'est imposée. Des cadres de valeurs qui ont pour noms Robert Messi Messi et un peu plus tard Roger Rigobert Andely apportèrent l'assistance et la preuve de compétence qu'Oyé Mba attendait. Il voulait démontrer, aux sceptiques sinon aux irréductibles opposants à une africanisation des cadres, que la vie continue son chemin. Mieux, la Banque Centrale n'a pas forcément perdu au change. En 1990, lorsque Oyé Mba quitta ses fonctions de gouverneur pour aller endosser celles plus lourdes de Premier ministre du Gabon. La Banque Centrale comptait 1 199 agents parmi lesquels 189 cadres dont 18 Français et 1 010 employés. Le budget de l'institution qui était de 4 127 millions en 1978 passa à 18 684 millions. Lors de son discours d'au revoir, il ne put maîtriser son émotion. La Banque Centrale était sa famille. Elle finit par devenir sa raison de vivre. Son nom restait intimement lié à celui de la BEAC à telle enseigne que l'on ne pouvait imaginer un autre Gabonais prendre valablement la relève. Il a fallu donc assumer cette gageure. Ce fut à Jean Félix Mamalepot qu'échurent l'honneur et la charge de faire mieux voire beaucoup mieux. Parce que, si au commencement avec Oyé Mba,

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les attentes étaient mesurées, sa succession ouvrait d'autres perspectives. Il faut continuer, certes, mais en améliorant les performances antérieures. Contrairement à son illustre aîné qui démarra quasi en bleu ses responsabilités, il ne pourrait se prévaloir ni de virginité ni d'inexpérience. Il fut pendant plus de dix ans de tous les conseils d'administration de la Banque Centrale. À ce titre, il avait une parfaite connaissance du fonctionnement de la BEAC. L'assurance d'une transition sans heurts ni état d'âme bonifiait cette prédisposition. Originellement, cadre de la Banque Centrale, il fut détaché pour prendre la direction générale de la Banque Gabonaise du Développement -BGD. Du point de vue de ceux qui étaient fatigués ou insatisfaits de la gouvernance d'Oyé Mba, le changement fut salué comme l'espoir de voir leurs idées ou leurs aspirations avoir droit au chapitre. Pour la plupart des agents de la Banque Centrale, cependant, l'attente était mêlée d'inquiétude. On savait ce que l'on perdait mais on attendait de voir le gain. À suivre la réputation dont s'est entouré le nouveau gouverneur, les craintes n'étaient pas non fondées. Il était tenu pour rigide, autoritaire, intransigeant et inflexible. Une longue grève finit par prendre le dessus sur la force de ses soutiens qui n'étaient pas des moindres et sur sa propre capacité à se maintenir contre vents et marées. Il dut donc quitter le fauteuil douillet de dirigeant de la Banque Gabonaise de Développement. Le refuge un moment entrevu à la Société d'Eau et d'Électricité du Gabon - SEEG - fut vite oublié. Même le poste de Directeur National pour le Gabon, considéré comme un second choix, fut abandonné pour celui moins soumis à contestation de gouverneur. S'agissant d'un poste revenant au Gabon, quels que fussent les précédents du récipiendaire, les frères Chefs d'État ne pouvaient faire l'insulte d'éconduire un candidat présenté par le doyen parmi eux. Vu sous l'angle décrit ci-dessus, l'arrivée de Mamalepot à la tête de la BEAC peut être perçue comme un compromis. Pire, d'aucuns y virent un fait de prince des Chefs d'État. Pourtant, il ne fut pas qu'un second couteau. Incontestablement, il avait la maîtrise technique du sujet. Mieux qu'Oyé Mba à ses débuts, il avait pour lui l'expérience. Enfin, il disposait du charisme indispensable pour succéder à un homme présenté comme l'image en chair et en os de la Banque Centrale commune. Il sut donc tenir les rênes d'une institution dont les États membres attendent beaucoup, notamment en matière d'intégration sous-régionale. La présence d'anciens tels que Jean-Édouard Sathoud et Boukar Bélingar s'avéra utile. Elle assura une transition en douceur et une continuité dans le management de la Banque Centrale. Le second nommé fit valoir ses droits à la retraite en 1994. Le premier fut contraint de céder son siège à Roger Rigobert Andely en 1998, à la faveur du renversement de Pascal Lissouba qui abandonna la direction du pays à Denis Sassou Nguesso. Le conflit politicomilitaire à la base de ce changement ensanglanta le Congo et endeuilla nombre de Congolais. 21

On peut dater de 1998 le véritable règne de Mamalepot. Jusque-là, il était dans une sorte de transition relativement prudente. À partir de cette année, il trouva à ses côtés, pour le servir, l'accompagner et parfois le pousser à la faute, des partisans zélés. Le maître à penser et inspirateur était Gata Ngoulou, le propagandiste, Clément Mouamba et l'agitateur, Maurice Moutsinga. Quelques exécutants de basses œuvres complétaient ce quatuor. Des porteurs d'eau et, occasionnellement, de valises donnaient à cette organisation l'aspect d'un système assis sur des relations de vassalité. En réalité, les prémisses d'un changement fondamental dans la gestion de la Banque Centrale s'annoncèrent bien avant la dévaluation de 1994. Mamalepot décida de mettre un terme au rachat des billets émis par la BEAC et exportés hors de son champ sous-régional de transaction. Il ne s'était pas soucié des règles de fonctionnement de la Zone Franc. Il ne considéra pas davantage l'importance d'une intégration entre l'Afrique Centrale dont la monnaie de transaction est le F CFA et l'Afrique de l'Ouest utilisant une monnaie similaire. Cette rupture semblait motivée par le déséquilibre entre le volume de F CFA Afrique Centrale rachetés à la Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest - BCEAO - et les F CFA de cette institution sœur recensés au Cameroun, au Tchad, en Centrafrique, au Congo, au Gabon et en Guinée Équatoriale. De fait, d'une monnaie directement convertible, grâce aux accords de coopération avec la France, le F CFA devint une monnaie à convertibilité limitée. Cette décision tendit les rapports entre les responsables monétaires des deux sous-régions condamnées pourtant à l'entente. À cette époque-là, les économies de la région Afrique Centrale, comme celles de la plupart des pays africains, traversaient une période difficile. On parlait déjà d'une dévaluation possible. Était-ce donc pour conjurer ce risque que le pas du non-rachat des F CFA exportés hors zone d'émission fut aussi aisément franchi? Toujours est-il que Mamalepot ne tint pas compte des récriminations et des conseils de ses collaborateurs opposés à cette décision. On pourrait noter, dans cette absence de concertation, comme l'entame d'une dérive autoritaire. Le contre-pouvoir devait venir des mandants qu'étaient les ministres de tutelle. Peu au fait des subtilités de la gestion monétaire, ceux-ci se remettaient quasi systématiquement et miraculeusement aux choix opérés par les dirigeants de la Banque Centrale. D'une certaine manière, ce mode opératoire était adapté au contexte: la décision est prise par les plus qualifiés. Cela supposait, implicitement pour les États actionnaires de la Banque Centrale, la mise en place d'un système de contrôle efficace. Cette surveillance aurait permis de comprendre et de vérifier que les choix n'étaient dictés que par la quête d'efficacité. Ainsi que nous le verrons plus loin, rien ne fut plus illusoire. Le second geste de rupture se manifesta avec l'élimination des cabinets spécialisés du processus de recrutement des cadres de la Banque Centrale. Dès lors, l'étude des profils des candidats à l'entrée à la BEAC fut délaissée. Pourtant, elle était seule à permettre de procurer un personnel adapté aux 22

exigences et à l'état d'esprit nécessaire pour la prise en charge des domaines d'activité spécifiques d'une banque centrale. On prétendit que la BEAC pouvait, sans grand dommage, se charger en interne de cette tâche. On connaît la suite. On recruta plus sur les recommandations, sur la filiation ou les relations des postulants et moins sur la qualité intrinsèque ou le profil psychologique des candidats. Les conséquences d'une telle dérive furent immédiates: indiscipline, comportements frauduleux et délaissement des procédures. Bref, la corruption des personnes en charge de la gestion des crédits ou en situation d'attribuer des marchés gangrena les rouages de la BEAC. Dès lors, une sourde contestation se manifesta. Certains agirent par le biais de lettres anonymes. D'autres préférèrent utiliser les voies régulières afin de peser sur le devenir de l'institution commune. Incontestablement, il devenait de plus en plus difficile de se faire entendre. Les critiques ont été présentées comme les armes favorites et insidieuses des contestataires. Ceux-ci ont été réduits au silence à force de menaces ou d'éloignement des centres de décision. Les plus fragiles se turent tandis que quelques-uns continuèrent de prêcher la bonne parole, en dépit des risques. Les réactions des décideurs ont souvent été excessives. Ils procédèrent par intimidation puis par une approche assise sur la persuasion. La politique de la carotte et du bâton fut maniée au-delà du raisonnable. Ceux qui se montraient inflexibles furent ciblés. On fit semblant de les aguicher par des promesses de promotion ou d'avancement. Voyant que ces appâts n'eurent pas davantage de résultats, on intenta des procès en sorcellerie. On fit passer les tenants de la critique pour des fauteurs de troubles. Des conseils de discipline montés de toutes pièces furent tenus pour dissuader les récalcitrants. Tout paraissait bon pour tenter de ramener à la raison ceux qui refusaient de jouer le jeu de la complicité ou de la délation. La méthode fétiche, usée jusqu'à la corde, pour tenir à doigt et à l'œil tout ce monde était: motus et bouche cousue! À la faveur des changements intervenus, suite au départ de Jean Félix Mamalepot, les archives ont pu être consultées. Rapidement, elles furent de nouveau mises sous secret. Mais, l'information, comme tout corps volatile, se propagea rapidement. Pour mieux illustrer l'explication de cette dérive, la démonstration s'appuie sur des témoignages. Il s'agit de notes, lettres ou points de vue adressés aux dirigeants dans le cadre professionnel ou à titre de participation aux débats. Les encadrés qui servent de trame à ce travail peuvent être perçus comme autant d'engagements de la part de ceux qui ont refusé les injonctions. Ils ont privilégié la défense de la rectitude aux confortables attraits auxquels ils auraient pu succomber. On était prêt à leur offrir beaucoup pour acheter leur silence ou pour mettre leur sagacité au service complice des dirigeants. Grâce à leur entêtement, ils nous éclairent sur les mille et une difficultés à faire partager la culture de transparence et de bonne gouvemance. Aussi, l'auteur a-

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t-il jugé utile de publier ces informations sans rien changer à leur contenu. Toutefois, lorsque cela s'est avéré utile, il procéda à une remise sous forma ou à une modification de la chronologie afin de rapprocher les sujets portant sur le même objet mais traités à des dates différentes. Les noms des personnes et des services sont conservés. À des rares exceptions près, la chronologie des faits est donc préservée. Les archives peuvent être consultées par ceux qui souhaitent en savoir davantage.

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CHAPITRE

I

Engagement à mieux faire
La lettre présentée sous l'encadré introductif fut adressée à Philibert Andzembé en juillet 2007, au moment de sa prise des fonctions à la BEAC. Elle accompagnait un document d'une soixantaine de pages dont l'objectif était de présenter, au nouveau gouverneur, un aperçu des principales problématiques auxquelles se trouvait confrontée la BEAC. L'auteur ne sut pas la juste réaction du destinataire. Il apprit par ouï-dire qu'elle fut présentée comme une tentative d'allégeance sinon de positionnement. C'est bien dommage! Si le gouverneur avait lu le document, il aurait pu éviter les errements qui conduisirent à la conclusion du dépôt à terme indexé - DATI qui fit couler tant d'ancre. De fait, les conditions de conclusion de ce contrat fut un véritable révélateur des problèmes récurrents de la Banque des États de l'Afrique Centrale. À quelque chose malheur est bon, dit-on! Cela permit de comprendre la juste intention du gouverneur. En traitant des sujets essentiels de manière superficielle, il s'exposait aux remarques telles que: peut-être n'est-il pas à sa place? Encadré introductif Yaoundé, le 07 juillet 2007 À l'attention de Philibert Andzembé Gouverneur de la BEAC Il fut un temps où chacun tirait la couverture à soi, l'autre était perçu comme un adversaire sinon un ennemi. Le bien commun était peu considéré. La satisfaction des besoins individuels guidait toute action. La quête du bienêtre matériel s'imposait comme une évidence. La sagesse fuyait les esprits enclins aux contorsions. Nous avons combattu ces pratiques, contesté ces décisions, critiqué et vilipendé ces comportements. Il est un temps où chacun doit prendre du recul pour faire le point sur ses choix, sur son devenir, sur l'environnement, sur ses relations au travail, sur son apport personnel à l'édification d'une société plus équilibrée, plus juste, plus adulte. Il est venu le temps de se parler, de discuter, d'échanger pour convenir, ensemble, de ce qui a mal fonctionné, pourquoi cela a mal fonctionné et comment retrouver le chemin de la concorde et de l'apaisement.

Rien de tel qu'une méditation pour ramener la sérénité dans nos cœurs et le courage dans nos actes. Nous avons, en effet, besoin de courage pour nous parler franchement et de sérénité pour prendre le temps de l'écoute. Mettons à profit les changements en cours pour harmoniser nos points de vue et unir nos atouts. Une approche conflictuelle de la gestion des rapports mène immanquablement à une déperdition d'énergie, à la suspicion et aux querelles improductives. Un mauvais traité vaut mieux qu'une bonne guerre, dit-on. Tâchons d'en tirer leçon pour privilégier l'essentiel, c'est à dire: i) élaborer et mettre en application une politique monétaire originale et rigoureuse en vue d'accompagner les efforts des États pour le développement; ii) œuvrer pour davantage d'intégration dans la sous-région d'Afrique Centrale; iii) faire de la Banque des États de l'Afrique Centrale une institution fiable, reconnue pour sa rigueur et admirée pour son savoir-faire. Monsieur le Gouverneur, ce document conçu pour susciter un débat en interne, vous est spécialement destiné. Il se veut prospectif pour les réformes de structure nécessaires. À l'orée de votre prise des fonctions au sommet de notre institution, nous avons souhaité exposer ce que nous voulons voir changer mais aussi comment entreprendre et réaliser ce changement. Si nous devons nous permettre un conseil, nous vous dirons lisez ce document, in extenso. Ne vous laissez pas enfermer dans le carcan des idées reçues propres aux spécialistes du tout va bien. Ils confondent leur assise personnelle et la réalité des choses. Vous devez écouter pour mieux décider. Vous devez ouvrir votre cercle de relations pour diversifier vos informations. À travers ces quelques phrases, vous savez à peu près tout. À vous de jouer! Soyez le bienvenu à la tête de la Banque des États de l'Afrique Centrale. Nous vous souhaitons un mandat couronné de succès, dans un climat d'apaisement et de concorde. Le bon sens aurait indiqué que l'on écoutât l'auteur de la correspondance ou tout au moins qu'on l'entendît. Il n'en fut rien. Bien au contraire, tout s'est passé comme si l'on décelait dans ce point de vue une sorte de différenciation, d'opposition. De fait, cette complaisance dans le silence indiquait, déjà, une incapacité d'appréhender les problèmes, un refus de sortir des errements tant dénoncés du temps de la gouvernance de Mamalepot. Après avoir pris connaissance de cette lettre qui situe les enjeux et les difficultés insoupçonnables qu'il faut pourtant surmonter, reprenons notre marche à travers la saga de la Banque des États de l'Afrique Centrale. Sous sa forme actuelle, c'est depuis novembre 1972 que la Banque Centrale officie dans le cadre de la Coopération Monétaire de l'Afrique Centrale. Elle a connu quatre dirigeants: 26

Philibert Andzembé, de juillet 2007 à novembre 2009, date de son rappel par le gouvernement du Gabon. Le départ de Joudiou était attendu; il s'était fait sous la férule de l'africanisation des cadres. Celui de Casimir Oyé Mba a été sans conteste une promotion, un encouragement en même temps qu'une reconnaissance de la qualité d'un dirigeant susceptible d'apporter conciliation et apaisement en cette période de démocratie naissante au Gabon. Le rappel de Jean Félix Mamalepot, en revanche, ressemble davantage à une éviction. La longévité de sa gouvernance à la tête de la principale institution de la sous-région, en dépit des réalisations incontestables, a fini par interloquer puis lasser les mandants les plus fidèles. Si l'on exclut Andzembé qui n'a pas été à la hauteur de la tâche, donc précipitamment relevé de ses fonctions, la longévité moyenne des dirigeants est de près de neuf ans. Les faits marquants ayant jalonné la vie de la Banque, outre l'adhésion de la Guinée Equatoriale aux conventions de coopération, en 1985, se rapportent à: . une densification de son réseau qui s'étend sur sept pays, y compris la France où est installé le Bureau Extérieur de Paris dont les activités se limitent à un rôle de représentation et 21 sites y compris le siège central à Yaoundé; . un renforcement de ses ressources (infrastructures, équipements, personnel, budget, etc.) ; . un renforcement de l'autonomie de gestion librement consentie par les États qui se sont délestés ainsi de leurs prérogatives régaliennes de battre monnaie; . une notoriété assise sur son indépendance par rapport aux pouvoirs politiques, sa place au sein de la CEMAC et surtout le savoir-faire de son personnel; . sa contribution à la création de la Commission Bancaire de l'Afrique Centrale - COBAC, principal outil de régulation du système bancaire, à laquelle elle apporte les ressources nécessaires à l'exercice de ses activités; . ses réseaux de relations, notamment avec les institutions multilatérales, qui trouvent en elle un partenaire sérieux et efficace pour servir de courroie d' intermédiation dans leurs rapports avec les États membres de la CEMAC ;

. . . .

Christian Joudiou, pendant la transition, de 1972 à 1978 ; Casimir Oyé Mba, de 1978 à 1990 ; Jean-Félix Mamalepot, de 1990 à 2007 ;

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la gestion de la dévaluation du Franc de la Coopération Financière en Afrique Centrale - F CFA - intervenue en 1994. 27

Ces considérations ont dû peser lourd pour rendre inévitable une adaptation des instances ainsi que des institutions à l'évolution du temps et au besoin de modernisation. Cela a conféré de la souplesse aux procédures et de la rapidité à la prise des décisions. Ainsi, le Conseil d'administration, initialement composé de ministres, est devenu l'antre des techniciens et hauts fonctionnaires. Ceux-ci sont, en principe, mieux disposés au défrichage des dossiers liés à la politique monétaire. En outre, des activités connexes ou spécifiques ont consolidé les prérogatives et élargi l'audience ainsi que la notoriété de la Banque Centrale. Il s'agit: i) de la création du GABAC, du Marché financier; ii) de la mise en place d'un Système des paiements intégré, d'un Pôle pour la gestion de la dette et la formation des spécialistes; iii) du pilotage de l'intégration sous-régionale; ivy d'une gestion plus adaptée des réserves de change, notamment à travers la création d'une Salle des marchés, etc. Enfin, l'intervention des commissaires aux comptes, la mise en place d'un comité d'audit, d'un comité de rémunération, d'un comité de politique monétaire et l'élaboration d'un code de déontologie sont autant de signes d'une quête d'équilibre dans le fonctionnement, la supervision et le contrôle de la gestion de la Banque Centrale. On sait, cependant, que toutes ces innovations sont restées sans résultats tangibles. La raison est que les États actionnaires n'ont jamais su faire une réelle différence entre l'autonomie nécessaire à la conduite de la politique monétaire et un encadrement ainsi qu'une maîtrise du cadre d'action de l'institut d'émission unitaire. À défaut d'avoir prévu des courroies de transmission adaptées. Les États se sont trouvés à la traîne. Ils n'ont pas été en situation de vérifier que les objectifs communément fixés sont bien suivis. Leurs représentants n'ont pas toujours été en mesure de comprendre la complexité du contexte. Ils ne surent pas argumenter face aux choix d'une bureaucratie déterminée à préserver ses prérogatives, fut-ce au détriment des intérêts des États qu'elle se devait de protéger.

1 - LES PRIORITÉS IMMÉDIATES
Cette partie relative aux priorités immédiates a été rédigée avant le sommet des Chefs de la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale d'avril 2007, à N'djaména. Elle était destinée aux dirigeants de la BEAC afin de susciter un débat dans le but de recentrer la Banque Centrale sur son cœur de métiers. Toutefois, compte tenu de la décision qui mit fin aux fonctions de Jean Félix Mamalepot, le périmètre initial a été élargi sans remettre en cause fondamentalement la démarche. L'auteur y présente un état des lieux pour expliquer le désamour des États actionnaires à l'égard de leur banque centrale mais surtout envers des dirigeants nommés par leur seul bon vouloir. 28

1 - 1 - La relecture des textes
Dans cette quête de solutions, il convient de baliser l'histoire toute récente de la Banque des États de l'Afrique Centrale afin d'en tirer des leçons pour éclairer l'avenir. Naturellement, la solution réside dans une mise au diapason des attentes des États actionnaires qui ont librement consenti à se dessaisir de l'une des prérogatives essentielles à la conduite de l'économie, à savoir la politique monétaire, d'une part, l'indépendance ainsi que la liberté d'action nécessaires pour une gestion raisonnable des institutions de coopération ou d'intégration, d'autre part. L'article premier des statuts de la BEAC indique: « La Banque des États de l'Afrique Centrale est un établissement public multinational africain régi par la convention instituant l'Union Monétaire de l'Afrique Centrale, la convention de coopération monétaire passée entre la France et les États de cette institution et les présents statuts. La Banque émet la monnaie de l'Union et en garantit la stabilité. Sans préjudice de cet objectif, elle apporte son soutien aux politiques économiques générales élaborées dans l'Union. La Banque a pour missions de : i) définir et conduire la politique monétaire applicable dans les pays membres de l'Union, ii) conduire les opérations de change, iii) détenir et gérer les réserves de change des pays membres et iv) promouvoir le bon fonctionnement du système des paiements dans l'Union. » Outre la survivance du qualificatif africain qui paraît incongru dans un contexte de mise en place d'un institut d'émission commun au Cameroun, au Tchad, à la République Centrafricaine, au Congo, au Gabon et à la Guinée Équatoriale, deux éléments, source de confusion ou d'imprécision sémantique, sont à relever. Évacuons donc cette incongruité, sans doute un oubli hérité de la période post coloniale pendant laquelle des Français dirigeaient la Banque Centrale. Ce tutorat rendait, sans doute, nécessaire de préciser le caractère africain d'une institution dont les membres sont, tous, situés sur la terre d'Afrique. Que cela ne fût pas corrigé depuis trente-sept ans, en dépit de plusieurs révisions des textes, démontre le manque de perspicacité et de soin dans la rédaction des traités. Les deux autres points méritent une lecture plus attentive puisqu'ils se rapportent à ce qui semble être perçu comme étant la mission principale de la Banque ainsi qu'à son objectif premier. En effet, l'alinéa 2 de l'article premier précise: « La Banque émet la monnaie de l'Union et en garantie la stabilité. Sans préjudice de cet objectif, elle apporte son soutien aux politiques économiques générales élaborées dans l'Union.» L'article indique sans ambiguïté que la Banque des États de l'Afrique Centrale a reçu mandat des États membres de disposer, entièrement, du pouvoir régalien de battre 29

monnaie. Ce que le texte traduit par les termes «La Banque émet la monnaie ...» En revanche, la seconde partie de la phrase « ... et en garantie la stabilité. » est source de confusion. Cette rédaction peut être perçue comme une usurpation de rôle. En effet, il n'est pas du ressort d'une banque centrale de garantir la stabilité de la monnaie qui reste, fondamentalement, du domaine de l'économique. Or, la gestion de l'économie dans la CEMAC mais aussi dans d'autres Unions demeure l'apanage des États membres. En conséquence, la partie de l'article indiquant « ... et en garantie la stabilité» est inexacte. À tout le moins, elle est contraire à la volonté des autorités monétaires. La Banque Centrale assure la mise en cohérence des politiques nationales afin d'en dégager une politique monétaire commune qui n'est pas, tant s'en faut, toute la politique économique qui, seule, est susceptible de garantir la qualité de la monnaie. La partie finale de l'alinéa indique « ... Sans préjudice de cet objectif, elle apporte son soutien aux politiques économiques générales élaborées dans l'Union.» Cette rédaction affirme l'indépendance de la politique monétaire, sous-entendue rigoureuse, qui se différencierait de la politique économique à la charge des États. Cette affirmation n'a rien de répréhensible, si l'indépendance de l'institut d'émission ne transparaissait pas comme un objectif en tant que tel. Or, qu'est-ce une politique monétaire efficace qui ne s'adosserait pas à une politique d'ensemble (économique) performante pour la rendre possible? En conséquence, l'article premier des statuts de la Banque des États de l'Afrique Centrale peut être rédigé ainsi qu'il suit: « La Banque des États de l'Afrique Centrale, établissement public multinational, est l'institut d'émission commun au Cameroun, au Tchad, à la Centrafrique, au Congo, au Gabon et à la Guinée Équatoriale. Elle est régie par la convention instituant l'Union Monétaire de l'Afrique Centrale, la convention de coopération monétaire à travers laquelle la France apporte son appui aux États membres de cette union et par les présents statuts. La Banque a reçu mandat d'émettre la monnaie commune et d'en assurer la gestion, d'élaborer et de mettre en application la politique monétaire décidée par les hautes instances de la Communauté dans le cadre des politiques économiques générales. Elle a pour principale mission la conception et la gestion de la politique monétaire de l'Union, y compris les opérations de change, la centralisation et la gestion des réserves ainsi que la promotion et le fonctionnement d'un système des paiements intégré. Son objectif principal est de contribuer à l'effort d'intégration et de développement des États membres par laformulation d'une politique monétaire originale et rigoureuse. » Ces exemples montrent qu'une relecture des textes est indispensable. Cela permet de : i) resituer les frontières entre ce qui est du ressort des États et ce qui a fait l'objet d'un mandat spécifique à la Banque ou à d'autres institutions communautaires;

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ii) préciser les missions et les objectifs de la Banque Centrale; iii) compléter les structures de supervision de manière à séparer les rôles et fonctions, par exemple entre actionnaires, gestionnaires, administrateurs et contrôleurs ou superviseurs.

1 2 - Le besoin d'intégration
En Afrique Centrale, nous avons pris l'habitude de rechercher des références ailleurs. Pourtant, des hommes d'État issus de cette partie du continent ont été des précurseurs. En particulier, le Président Barthélemy Boganda a prêché, bien avant les indépendances, pour une union, une intégration complète des États anciennement de l'Afrique Équatoriale Française - AED. Son ambition était que ces États constituent, une fois la souveraineté recouvrée, un espace politiquement et économiquement unitaire. Nous savons ce qui en a résulté. Certains ont cru pouvoir s'en sortir seuls. Parce que leurs pays ont été mieux dotés en ressources naturelles, ils refusèrent cette main tendue. D'autres tentatives d'unité achoppèrent sur les mêmes résistances. Cependant, dès 1963, l'Union Douanière et Économique de
l'Afrique Centrale

-

- UDEAC

- fut créée. En dépit des vicissitudes,

elle a tenu

bon pour se muer en Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale en 1994. Le choix de Bangui en tant que capitale de l'Afrique Centrale est un lointain hommage au président Barthélemy Boganda qui avait cru, bien avant d'autres, à la nécessité de l'union et de l'intégration. Pris isolément, aucun des six États de la CEMAC ne peut constituer un espace économiquement viable. Ensemble, ils représentent une population de plus 40 de millions. Cela commence à compter! L'égoïsme des dirigeants a souvent constitué un frein aux élans spontanés des populations de se rapprocher, d'échanger et de s'entremêler. En dépit des richesses dont la plupart des États sont dotés ou plus exactement en raison de ces richesses, longtemps, certains ont cru s'en sortir individuellement. Pourtant, les lois implacables de l'économie enseignent que l'espace, le volume des richesses, le nombre d'habitants, la dimension des marchés et la qualité de la gouvemance sont autant de contraintes souvent insurmontables pour des tentatives esseulées de développement. L'union fait la force, dit-on. Cette sagesse est encore plus vraie en matière de développement économique. N'eût été l'amicale incitation de la France, la Banque Centrale des États de l'Afrique Équatoriale et du Cameroun

- BCEAC - n'aurait

pas résisté

à la volonté

du chacun-pour-soi.

Cet héritage

et

la clairvoyance des dirigeants d'alors ont permis de conserver le noyau dur de l'intégration qu'est l'Institut d'Émission commun. Ils l'ont conforté par la création de la Banque de Développement des États de l'Afrique Centrale BDEAC, l'École des Douanes de Bangui, l'École des Travaux Publics de N'djaména, l'Institut Africain de l'Informatique de Libreville, l'École 31

Normale de Brazzaville sans oublier la plus grande densité d'écoles et d'universités du Cameroun ouvertes sans restriction aux ressortissants de l'Afrique Centrale. Les liens commerciaux se sont renforcés pour faire des transactions intra CEMAC le principal axe d'échange de produits de première nécessité, notamment les productions alimentaires. Les déplacements des populations d'un pays à l'autre sont courants. Le Cameroun, le Gabon et plus récemment la Guinée Équatoriale ont, tour à tour, été les principaux pôles d'attraction. Ces migrations sont souvent perçues comme naturelles sinon souhaitables. Les rares tentatives de les contrecarrer se rapportent davantage à des considérations politiques voire politiciennes qu'à une réelle opposition des autochtones à la venue d'allogènes cherchant un avenir meilleur dans des pays voisins et auprès des populations sœurs. Les ports de Douala, Pointe-Noire et accessoirement Libreville sont des ouvertures, des respirations précieuses pour les régions enclavées. Peu à peu, Apapa, Lagos et Matadi ont été délaissés au bénéfice des ports de la Communauté. Véritablement, des réels efforts ont été faits pour transformer les États anciennement de l'Afrique Équatoriale Française et le Cameroun en un ensemble plus homogène. En définitive, même les plus réticents ont fini par admettre que les destins ne peuvent être que communs. Ils admirent la prophétie de Barthélemy Boganda qui tient la coopération par l'intégration comme la voie la plus sûre pour accéder au développement tant attendu. La récente décision des Chefs d'État de créer une compagnie aérienne communautaire ne fait que confirmer une démarche engagée à travers la politique monétaire et confortée par les déplacements des populations. Le choix fait par la Guinée Équatoriale de rapatrier in extenso les recettes tirées des exportations de pétrole est, avant d'être le respect d'un engagement communautaire, la manifestation claire d'une disposition à plus de solidarité, de coopération, d'intégration et de développement de l'Afrique Centrale. Comment se fait-il alors que: . la Banque de développement de l'Afrique Centrale - BDEAC - fut donnée pour pratiquement morte avant de renaître sous l'impulsion de ses cadres et le soutien discret mais précieux de la Commission Bancaire de l'Afrique Centrale? . certains dirigeants de la CEMAC ont cru devoir privilégier un prétendu intérêt du pays dont ils sont ressortissants plutôt que d'œuvrer pour plus d'intégration, plus de recherche de synergie, plus de culture d'union? . la Banque des États de l'Afrique Centrale, joyau de l'intégration, soit contestée dans sa position de fille aînée de la Communauté et donne l'image d'une institution mal gouvernée? 32

Les exemples cités supra prouvent que ni la volonté des États de s'engager entièrement dans la voie de l'intégration et de la coopération, ni la capacité des cadres et dirigeants à prendre en charge le pilotage des institutions de la Sousrégion ne sont fondamentalement en cause. Les échecs s'expliquent par la transposition, au sein des organisations d'intégration, des tares et scories propres aux administrations publiques. Les fonctionnaires portés au sommet des institutions sous-régionales firent du népotisme, de la corruption, de l'absence de transparence, de l'autoritarisme, de l'ostracisme, etc. les axes de leur gestion hasardeuse. Ce faisant, ils ont emprunté les mêmes moyens douteux que leurs parrains pour discriminer, diviser ou isoler au lieu de contribuer à la concorde et à l'union. En effet, on n'attend pas de ces dirigeants qu'ils reproduisent les méthodes qui ont souligné l'échec des administrations publiques. Ils auraient dû être convaincus que leurs objectifs se résument en quelques mots: corriger les insuffisances et surtout insuffler l'innovation, la rigueur, l'impartialité et l'objectivité pour engager la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale dans la voie du progrès et du développement. Quelle que soit l'institution en question, ces exigences sont restées lettres mortes. La cause tient à la qualité des hommes. La nomination à la tête des institutions sous-régionales ne doit plus être une possibilité de caser des hommes politiques usés pour lesquels les hautes autorités n'ont pu trouver d'autres postes d'affectation. Elle ne doit pas non plus être la voie royale pour nommer des individus dont le seul mérite serait leurs liens spéciaux ou leur allégeance avec des autorités politiques. Le recrutement des cadres et dirigeants des institutions sous-régionales doit obéir aux mêmes critères que ceux retenus pour leurs homologues européens, américains ou d'autres régions d'Afrique. Outre le niveau de qualification ou de diplôme, ces cadres et dirigeants doivent obligatoirement faire l'objet d'une évaluation. Les conditions requises portent sur leur aptitude et leur probité. Leur sélection doit être confiée aux cabinets spécialisés reconnus pour leur professionnalisme et leur rigueur. Une fois ces exigences satisfaites, les cadres et dirigeants des organisations sousrégionales, à l'image de ce qui est observé ailleurs, doivent bénéficier de protection, de marges de manœuvre et d'avantages qui leur permettent d'exercer leurs charges et responsabilités dans des conditions de confort. En contrepartie, tout manquement au devoir de réserve, toute attitude partisane et tout franchissement volontaire des limites du cadre strict de leurs prérogatives doivent être sanctionnés de manière exemplaire. C'est le seul moyen de décourager toute récidive. La règle numéro un doit être: tout dirigeant nouvellement nommé procédera à une déclaration préalable de ses revenus. Il faut éviter toute tentation d'enrichissement illicite dont les vecteurs habituels sont la corruption, le favoritisme et la concussion. On ne peut bâtir une intégration juste et équitable avec des dirigeants susceptibles de céder au nationalisme étroit, au clientélisme et à la compromission. 33

Le développement de la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale est au prix d'une quête permanente de l'excellence morale, intellectuelle et du respect des normes et textes. Il exige du travail, de la rigueur et de la persévérance. Aussi, nous devons-nous de ne pas tolérer les écarts de conduite. Seuls des hommes exemplaires sont susceptibles de diriger les organisations en charge du développement ou celles ayant pour vocation à servir l'intérêt général. Nous avons eu tendance à chercher ailleurs la cause du retard dans le processus du développement de l'Afrique. Il est dans nos comportements qui privilégient la facilité au dur labeur, les arrangements boiteux à la rigueur, l'obtention de privilèges immérités au gagne ta vie à la sueur de ton front. La Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale a besoin de dirigeants exemplaires, de cadres compétents et d'institutions à la hauteur des attentes des populations. Celles-ci aspirent à une vie meilleure et une sortie de la misère. Cela ne peut s'obtenir sans remise en cause et sans douleur. Lorsque la qualité et la probité des dirigeants sont en cause, tout va à vau-l'eau ainsi que nous le verrons ci-après.

1 - 3 - La politique monétaire
Le rapport annuel de la Banque, pour l'exercice 2005, retrace la politique monétaire de la Communauté Économique et Monétaire de Afrique Centrale dans ses pages 105 à 161. Le chapitre relatif au cadre institutionnel indique que la convention régissant l'Union Monétaire de l'Afrique Centrale et les statuts de la Banque des États de l'Afrique Centrale confèrent à l'institut d'émission commun les pouvoirs de formuler et de mettre en œuvre la politique monétaire. Il précise que le régime de change repose sur : i) une parité fixe entre le Franc de la Coopération Monétaire en Afrique Centrale et l'euro; ii) une convertibilité du F CFA garantie par la France; iii) une totale liberté de transfert entre les pays de la Zone Franc; iv) une mise en commun des réserves de change. Conformément à ce principe de base, la gestion de la monnaie tient compte, en particulier, des dispositions relatives au fonctionnement du Compte d'Opérations. Si celui-ci est débiteur pendant trois mois consécutifs ou si la couverture des engagements à vue est inférieure ou égale à 20 % pendant trois mois consécutifs, des dispositions sont prises pour réduire les objectifs de financement. Le Conseil d'Administration se réunit immédiatement pour délibérer sur des mesures de redressement appropriées. L'article 18 des statuts de la Banque indique que le montant des concours consentis à un État membre ne peut dépasser 20 % des recettes budgétaires ordinaires fongibles d'origine nationale constatées au cours de l'exercice écoulé. 34

Le Conseil d'Administration fixe, pour chaque État, les objectifs d'avoirs extérieurs, de croissance des crédits à l'économie et de masse monétaire, en cohérence avec les évolutions prévisibles de la croissance, de l'équilibre extérieur, de l'inflation et des finances publiques. La stratégie et l'orientation de la politique monétaire se réfèrent à l'article premier des statuts de la Banque qui précise que l'objectif prioritaire de la politique monétaire est d'assurer la stabilité monétaire. De manière opérationnelle, cette stabilité serait garantie par un taux de couverture extérieure de la monnaie égale ou supérieure à 20 % et un faible niveau d'inflation. Pour donner un aperçu de la pertinence de la politique monétaire, depuis l'instauration du marché monétaire en juillet 1994, la liquidité bancaire est gérée par le biais d'objectifs de financement, de taux d'intérêt et de réserves obligatoires. La mise en œuvre de la politique monétaire, au 31 décembre 2005, est résumée dans le tableau ci-dessous. Les valeurs absolues y sont indiquées en millions de F CFA.
Agrégats Masse monétaire Objectifs Réalisations Écarts moyens Refinancement Objectifs Pointe d'utilisation Taux d'utilisation Avances aux trésors Plafonds Utilisations Taux d'utilisation 6000 2125 35,4 % 8000 6143 79,3 % 6000 388 6,5% 8000 Néant 500 Néant 15000 16000 106,7 % Cameroun 4,8 à 6,8 % 5,2% -10% RCA 1,3 à3,3 % 16,5 % +617% Congo 3,0 à 5,0 % 36,3 % +808% Gabon 9,3 à 11,3 % 27,1 % 163% Guinée E. 6,2 à 8,2 % 34,7% 382% Tchad 11,4à 13,4% 31,7% 156%

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161362 155259 96,2%

173977 135367 77,81 %

154705 0 0

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Puisque les résultats résumés dans ce tableau reflètent la mise en pratique de la stratégie et de l'orientation de la politique monétaire, le constat est que leur efficacité est toute relative. Par exemple, l'exercice de programmation n'a pas pu prévoir l'évolution à court terme de la masse monétaire, principal agrégat. Les raisons de cette approximation peuvent être de deux ordres: . les données économiques de base ne sont pas cernées avec autant de pertinence que nécessaire. Ceci signifie que les services de la Banque n'ont pas une maîtrise suffisante des taux de croissance économique, des vitesses de circulation de la monnaie, des inducteurs de la variation des contreparties de la monnaie, de l'incidence réelle de la fixité du taux de change entre le F CFA et l'euro;

35

la surveillance de la monnaie, centrée sur sa couverture extérieure, la gestion des taux d'intérêt, l'encadrement des avances aux trésors nationaux, les prévisions des objectifs de refinancement et du niveau de l'inflation ne répondent pas ou plus aux contraintes endogènes à la Communauté Économique et Monétaire des États de l'Afrique Centrale. Fondamentalement, l'insuffisance des prévisions monétaires s'explique par une inadéquation entre des économies fragiles, dotées d'une monnaie arrimée à l'euro, dont la gestion leur échappe ou est peu sensible aux outils de régulations utilisés. En effet, comment expliquer que, pour des objectifs de variation des masses monétaires, les réalisations s'écartent de -10 %, par rapport à la moyenne de l'intervalle de prévision, au Cameroun, pays où les données semblent les mieux maîtrisées, à +808 % au Congo. La variation de la masse monétaire se révèle totalement insensible sinon rétive aux contraintes imposées par les outils de régulation. Il faut donc renforcer la capacité d'analyse des économies et la spécialisation des services de la Banque. En conséquence, outre la mise en place du Comité de Politique Monétaire chargé d'assister les autorités dans la définition de la politique monétaire, il y a lieu de : renforcer les services de la Banque afin d'améliorer le suivi des économies de la Communauté. Au moins deux économistes par pays doivent être désignés pour la collecte des statistiques et l'analyse des économies. Ce travail doit être fait en étroite collaboration avec des spécialistes nationaux qui seront, au besoin, formés afin de s'assurer qu'ils disposent d'outils adéquats; . revoir la composition des Comités Monétaires et Financiers Nationaux en y faisant participer deux représentants des banques, deux professeurs d'université et deux praticiens des affaires. L'objectif est de faire de ces comités des lieux d'élaboration des politiques monétaires nationales. Celles-ci doivent être centralisées et homogénéisées afin d'en déduire la politique monétaire commune qui doit tenir compte de l'état des économies nationales et des contraintes conjoncturelles qui ne sont pas forcément les mêmes dans les six États; . corriger ou compléter les outils de politique monétaire en leur insufflant une efficacité que l'encadrement de la masse monétaire par des objectifs centrés autour du taux de couverture extérieure de la monnaie et de la gestion des taux d'intérêt ont été incapables d'instaurer; . réfléchir aux modalités de stérilisation de l'incidence du rapatriement des recettes d'exportation (ou aux possibilités de leur recyclage) qui semblent être la cause principale des variations non maîtrisées;

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améliorer la collecte d'informations relatives aux politiques budgétaires des États en vue de maîtriser leurs impacts sur la politique monétaire commune; . compléter l'approche quantitative de l'élaboration des balances des paiements par une analyse des interactions telles qu'induites par le cadrage macro-économique afin de mieux prendre en compte l'impact des soldes extérieurs, notamment les mouvements nets de capitaux. Il ne peut y avoir de politique monétaire viable sans une bonne maîtrise du secteur réel, des finances publiques et des échanges extérieurs. Au besoin, il n'est pas superflu qu'une banque centrale mette en place un dispositif adéquat pour la collecte d'informations indispensables à une meilleure maîtrise de la gestion monétaire. La défaillance des administrations publiques ne peut que partiellement être évoquée pour expliquer la non-disponibilité des données ou l'approximation des prévisions des agrégats monétaires. On l'a vu, prévoir un accroissement de la masse monétaire dans une fourchette comprise entre 3 et 5 % et réaliser 36,3 % n'est plus une simple imprécision prévisionnelle. Il s'agit véritablement d'une insuffisance et d'une inadéquation du modèle utilisé pour ces prévisions. À titre d'illustration, un autre exemple (cf. tableau ci-dessous) relatif à la faible maîtrise des données est fourni par l'évolution des principaux taux d'intérêt et des conditions de banque.

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