Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,38 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La bibliothèque vide et le mémorial de l'holocauste de Berlin

De
185 pages
Le 10 mai 2005, après plus de quinze années de controverses, est le jour qui a été choisi pour inaugurer le Mémorial de l'Holocauste de Berlin. Celui-ci, ainsi que la Bibliothèque Vide qui commémore l'autodafé du 10 mai 1933, sont dans le "pays des coupables" deux lieux désormais hautement symboliques. En effet, le nazisme est un des phénomènes historiques qui préoccupent le plus les Allemands depuis un demi-siècle. Les lieux de mémoire sont-ils alors la matière à partir de laquelle se construit l'Histoire?
Voir plus Voir moins

LA BIBLIOTHEQUE VIDE ET LE MEMORIAL DE L'HOLOCAUSTE DE BERLIN

Allemagne d'hier et d'aujourd'hui Collection dirigée par Thierry Feral
L'Histoire de l'Allemagne, bien qu'indissociable de celle de la France et de l'Europe, possède des facettes encore relativement méconnues. Le propos de cette collection est d'en rendre compte. Constituée de volumes généralement réduits et facilement abordables pour un large public, elle est le fruit de travaux de chercheurs d'horizons très variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur âge. Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le lecteur soucieux de l'avenir trouvera motivation à une salutaire réflexion.

Dernières parutions
Anne HENRY, Shoah et témoignage, 2005. Sophie BaYER, La femme chez Heinrich Heine et Charles Baudelaire: le langage moderne de l'amour, 2005. Hanania Alain AMAR et Thierry FERAL, Le racisme: ténèbres des consciences. Essai, 2004. Didier CHAUVET, Sophie Scholl. Une résistante allemande face au nazisme, 2004. Ludwig KLAGES, La nature du rythme, 2004. Michèle WEINACHTER, Valéry Giscard d'Estaing et l'Allemagne,2004. Marie-Noëlle BRAND-CRÉMIEUX, Les Français face à la réunification allemande, 2004. Stephan MARTENS (dir.), L'Allemagne et la France. Une entente unique pour l'Europe, Préface de Alain Juppé, 2004. Jean DELINIERE, Weimar à l'époque de Goethe, 2004. A. W ATTIN, La coopération franco-allemande en matière de Défense et de Sécurité, 2004. Walter KOLBENHOFF, Morceaux choisis, Choix et adaptation française de Thierry FeraI, 2004. Rachid L'AOUFIR, Ludwig Borne (1786-1837), 2004. Hans STARK, Helmut Kohl, l'Allemagne et l'Europe. La politique d'intégration européenne de la République fédérale. 1982-1998,2004. Doris BENSIMON, Juifs en Allemagne aujourd'hui, 2003.

Régis Schlagdenhauffen

LA BIBLIOTHEQUE VIDE ET LE MEMORIAL DE L'HOLOCAUSTE DE BERLIN

Lieux de mémoire pour construire l'Histoire

PRÉF ACE DE FREDDY RAPHAËL

L'Harmattan 5-7t rue de PÉcole-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artistit 15 10124 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-8354-6 EAN: 9782747583541

Préface

Le cri sans fin du vide et du visage déserté
«Mais il n y a pas d'ambiguïté, nous restons des hommes, nous ne finirons qu'en hommes» (Robert Antelme, L'Espèce humaine)

C'est dans le vide des étagères de la Bibliothèque enterrée de la Bebelplatz, dans la nudité d'une pièce que toute présence humaine a désertée, que viennent s'inscrire à la fois la fascination que les Juifs allemands éprouvaient pour une culture garante de leur humanité, et la haine implacable que leur vouaient ceux qui célébraient le sol et le sang. En écho à la démarche de Régis Schlagdenhauffen qui rappelle à juste titre la puissance créatrice du vide, il importe d'évoquer la tentative du système concentrationnaire nazi d'imposer à ses victimes l'insignifiance et la mort du visage. Il s'agit de retrancher les Juifs et les Gitans de l'appartenance au genre humain, en effaçant tout regard et toute expression individuelle. Jean Améry, résistant autrichien déporté à Auschwitz, qui survivra mais ne pourra jamais « surmonter l'insurmontable », découvre au camp «l'effondrement total de la représentation esthétique de la mort» 1. Le bourreau veut que sa victime meure avec un visage vidé de toute possibilité de sens, « abîmée en elle-même ». Primo
Amery Jean, Par-delà crime et châtiment, Arles, Actes Sud, 1995, pp.43-44. 1

7

Levi2 évoque la «présence sans visage» de ceux que la vie est en train d'abandonner, ceux qu'on appelle les "musulmans", et qui errent, sans regard, extenués. Mais ce que nous ont appris les témoignages d'autres survivants, Les Jours de notre mort de David Rousset, L'espèce humaine de Robert Antelme, c'est que dans le visage tuméfié, le visage décharné et hagard, le visage oblitéré du déporté demeure, indestructible, la trace de l'humain. Face à l'entreprise nazie pour arracher et détruire la marque de I'homme, s'affirme, jusque dans l'extrême déréliction, la revendication fondamentale d'appartenance à l'espèce humaine. Quelque soit la souffrance des détenus, quelque soit le rêve des SS de faire tomber des hommes qu'ils ont amenés à « ressembler à tout ce qui ne se bat que pour manger et meurt de ne pas manger»3, dans l'infra-humain, les détenus sont inexpulsables de la condition humaine. «Eh bien, ici, la bête est luxueuse, l'arbre est la divinité et nous ne pouvons devenir ni la bête ni l'arbre. Nous ne pouvons pas et les SS ne peuvent pas nous y faire aboutir. Et c'est au moment où le masque a emprunté la figure la plus hideuse, au moment où il va devenir notre figure, qu'il tombe. Et si nous pensons alors cette chose qui, ici, est certainement la chose la plus considérable que l'on puisse penser: "Les SS ne sont que des hommes comme nous" ; si, entre les SS

et nous - c'est-à-dire dans le moment le plus fort de
distance entre les êtres, dans le moment où la limite de l'asservissement des uns et la limite de la puissance des autres semblent devoir se figer dans un rapport surnaturel nous ne pouvons apercevoir aucune différence substantielle en face de la nature et en face de la mort,
2 Levi Primo, Si c'est un homme, Paris, Julliard, 1987, pp.96-97 ; Les Naufragés et les Rescapés, Paris, Gallimard, 1989, p.82. 3 Antelme Robert, L'Espèce humaine, édit. rev. et carrig., Paris, Gallimard, 1978. 8

nous sommes obligés de dire qu'il n'y a qu'une espèce humaine »4. Le bourreau peut défigurer, mutiler, broyer sa victime, il peut la tuer, «mais il ne peut pas la changer en autre
chose» 5

.

Lorsqu'Antelme se rend au Revier, au mouroir, rencontrer son ancien camarade K. qui agonise, qu'il marche le long des lits, il ne le voit pas. Des camarades le lui signalent, il ne le reconnaît pas: «Rien que la tête pendante et cependant la bouche entrouverte de personne» 6. Dans cet être qui glisse vers la mort, 1'humain ne peut être complètement effacé: «K. reste K., quoiqu'il ne soit pas reconnaissable comme tel »7. Et Martin Crawley d'ajouter: «troué par tout ce qu'il n'est pas, K. reste là, résiste, non pas comme force intacte, mais justement comme faiblesse extrême ». Dans la misère programmée du corps, dans l'extrême dénuement du visage, jusque dans l'acte de "pisser" et de "chier", s'affirment un sursaut de vie et l'appartenance obstinée à l'espèce humaine. Les bourreaux ne peuvent empêcher l'irréductible grandeur de ces hommes "pourris, jaunâtres", de cette liberté jusqu'au bout maintenue. « Une peau gris noir collée sur des os : la figure. Deux bâtons violets dépassant de la chemise: les jambes »8: ces déchets transcendent la déchéance à laquelle on a voulu les réduire. Il conviendrait de prolonger cette brève évocation par une interrogation sur l'interdit de la représentation de l'homme
4 5
6

Ibid., pp.229-230.
Ibid., p.230. Ibid., p.179.

7 Crowley Martin, Robert Ante/me, Lignes, Leo Scheer, Paris, 2004, p.45. 8 Antelme Robert, op.cit. p.34. 9

dé-figuré. Comme le souligne Jean-Luc Nancy, il signifie l'impossibilité « soit de ramener la réalité de l'extermination à un bloc massif de présence signifiante, comme s'il y avait là encore une signification possible, soit de proposer une réalité sensible, forme ou figure qui renverrait à une forme intelligible, comme s'il devait y en avoir une »9. Les camps ont détruit la capacité de représenter, de ce qui ne peut advenir à la présence que par la béance, le vide, le trou. Des livres brûlés aux hommes gazés et réduits en cendres, sont à l' œuvre la haine de la culture et la célébration de la race supérieure. «On commence par brûler des livres, disait H. Heine, on finit par tuer des hommes ». Rendre compte de cette entreprise de déshumanisation et d'éradication radicale par des images saturées de signes référentiels, c'est là une démarche indécente, proche de l'idolâtrie. Il y a quelque chose d'obscène à imiter l'extrême déréliction, à représenter les étapes de la déshumanisation de la victime avant qu'elle ne soit achevée. Seuls le vide, le refus de la réplique laissent advenir une présence au monde, une dimension irréductible de l'homme que les nazis ont vainement essayer d'abolir. Ce travail témoigne de la plénitude inépuisable du vide.

Freddy RAPHAËL

9 Nancy Jean-Luc, « La représentation interdite », in Le Genre humain, 36, Le Seuil, Paris, 2001, p.19. 10

AVANT-PROPOS
« C'est la ville elle-même qui m'a paru se faire tout entière mémoire. Ville désarticulée, couturée de cicatrices du siècle, saturée d'une histoire lourde et pathétique, comme Jérusalem, et comme elle, divisée ». Pierre NoralO

.

Berlin, capitale d'un pays réunifié

Comparée aux autres villes allemandes, il n'y a pas de ville dans laquelle on trouve un tel concentré de mémoire de l'histoire la plus récente de l'Allemagne et de l'Europe qu'à Berlin. Berlin n'est pas une ville ancienne, il est très difficile de trouver à Berlin des monuments ou des souvenirs qui soient antérieurs au XVIIIe siècle. Dans cette ville en recomposition permanente, on trouve toute une série de traces du passé récent à partir du XIXe, surtout, et du XXe siècles dans lesquelles tous les drames, tous les défis de I'histoire allemande se trouvent rassemblés. A partir de 1871, Berlin prend le rôle de capitale nationale, mais jamais cette ville n'a eu un rôle comparable à celui de Paris par exemple, c'est à dire de métropole nationale. Aujourd'hui, en 2005, l'Allemagne réunifiée depuis un peu plus de quinze années semble avoir enfin trouvé une voie lui permettant d'assumer sa responsabilité par rapport aux méfaits du National-Socialisme.

10 Nora Pierre: 22/23.12.01.

« Quand l'irréversible

est consommé », in : Le monde

Il

Ces méfaits ont atteint leur paroxysme à travers les assassinats programmés des nazis visant quatre groupes d'individus en particulier. En premier lieu ce sont les Juifs qui subirent les persécutions; le terme «juif» recouvrant ici aussi bien des Juifs pratiquants que des personnes qui se considéraient elles-mêmes comme chrétiennes ou athées. Un deuxième groupe désigné fut celui des Tsiganes, tandis que les «handicapés» et les homosexuels constituaient les deux derniers. Durant de nombreuses années, des représentants et des sympathisants de trois de ces quatre groupes désignés pour être exterminés par le régime National-Socialiste ont réclamé de la part de l'Etat allemand une reconnaissance officielle de leur martyre. Juifs, Tsiganes et homosexuels ont tous officiellement demandé qu'un mémorial ayant pour but d'ancrer cette reconnaissance dans la réalité perceptible soit érigé dans la capitale fédérale.

.

La naissance tardive de l'Allemagne

En raison de la naissance tardive de l'Allemagne en tant que nation unie politiquement, plusieurs histoires de l'Allemagne se sont développées simultanément. Adolf Hitler est le dernier en date à avoir tenté de rassembler et de «magnifier» des traditions et images unissant l'Allemagne. L'histoire de l'Allemagne, en tant que pays allant du Rhin à l'Oder, s'est interrompue en effet suite à la défaite du régime nazi pour reprendre son cours lors de la Chute du Mur de Berlin en 1989. Ainsi, après une parenthèse de quarante années I'histoire de l'Allemagne unifiée continue. En 1949, avait été créé à l'Ouest le Bund (la Fédération) sous l'impulsion des forces d'occupation occidentales. Cependant, dès sa création, « le manque d'unité ethnique, historique et culturelle de la plupart des « pays» qu'elle 12

était censée fédérer» fut le problème principal. En effet, «la division en Liinder qui s'était faite après 1945 ne tenait pas compte [...J de la tradition allemande, mais des , , . Il
traces d es zones d occupatzon».

En 1945, «les maîtres survivants» du Ille Reich sont jugés à Nuremberg, accusés de « crimes contre la Paix », «crimes de guerre» et «crimes contre l'Humanité ». Punir les criminels aurait pu s'avérer relativement simple, mais comment «épurer» la vie publique allemande afin de reconstruire une nation sur de nouvelles bases? Comme l'affirme Alfred Grosser 12 «Un nombre appréciable d'Allemands reconnaissent eux-mêmes et n 'hésitent pas à proclamer ouvertement en 1945 qu'ils se sont rendus coupables de faiblesse ou de lâcheté. Ils cherchent à ce que le plus grand nombre possible de leurs compatriotes fassent eux aussi leur examen de conscience. Peu de mots reviennent aussi souvent que celui de

Besinnung - retour sur soi. » Depuis 1945, cette notion de
retour sur soi est certes devenue le maître-mot dans la conscience de la plupart des Allemands de l'Ouest, cependant notons que la notion de culpabilité collective n'a jamais été inscrite dans les textes. Le nazisme et les évènements de la Seconde Guerre mondiale ont véritablement bouleversé la mémoire de l'Allemagne, le rapport à la Nation a été brisé et remis en causel3. Ce n'est réellement qu'à partir des années quatre-vingt que les historiens s'intéressèrent à l'Allemagne nazie et cela en
in: Grosser Alfred, La République Fédérale d'Allemagne, PUF, Que-Sais-Je n° 1069 , Paris, 1963, pp.1 0-11
12 Il

ibid. pp. 10-11

13

in: Raphaël Freddy et Herberich-Marx Geneviève, Mémoire de

pierre, mémoire de papier (La mise en scène du passé en Alsace), Strasbourg, 2002, p.21. 13

premier lieu dans le cadre d'une querelle ayant pour motif la comparaison des actes de Staline et d'Hitler et la recherche de liens de cause à effet entre les deuxl4. C'est la raison pour laquelle l'art de montrer l'Etat, dans les symboles comme dans les cérémonies de commémoration, est si complexe en Allemagne, qui compte au nombre des «patries difficiles ». Il en résulte que l'Allemagne ne pouvait reprendre un « inventaire de traditions éprouvées, car la plupart des formes d'expression de la représentation officielle étaient compromises ou
définitivement usées» 15.

La question qui se pose en Allemagne est celle de la continuité, et, à travers celle-ci, la question de l'unité. Le problème de l'unité peut être posé de plusieurs manières. On peut le poser à partir de sa genèse: pourquoi chercher à unifier du multiple; à partir de sa réalisation: comment faire naître une unité à partir du multiple; à partir de sa forme, dans notre cas: le lien unité-identité. L'Histoire, et à travers elle l'Etat, participent à la construction d'une « identité» par l'usage d'images, de symboles et de manifestations, stratégies par lesquelles les individus se reconnaissent à travers un «nous» sublimant le «je» dans une perspective de la nation en tant que communauté de souvenirs. Or, comment les Allemands peuvent-ils se reconnaître à travers un passé honteux? L'Etat-nation, cette «forme conventionnelle d'identité nationale» est-il légitimé à être le forgeron de la nation culturelle allemande réunifiée?

in: Stavginski Hans-Georg, Das Holocaust Denkmal: Der Streit urn das «Denkmal fUr die ermordeten Juden Europas» in Berlin (1988-1999),Paderborn,2002,p.187 15in : Raphaël et Herberich-Marx (op. cit.), 2002, p.20
14

14

.

La recherche d'un consensus autour de la question de l'identité nationale

«Dans leur mémoire collective, l'appartenance à la communauté des Allemands, limitée par le NationalSocialisme à des caractères d'ordre racial et ethnique constitue désormais, en tant que complexe de culpabilité moralement fondé, un stigmate caractéristique de

l'essence même de l'appartenance à cepeuple 16. »
Dans cette phrase, Dan Diener croit pouvoir déceler le complexe de culpabilité comme élément constitutif de l'identité allemande actuelle. Mais plus fondamentalement, on peut s'interroger sur la fonction qu'un tel sentiment peut ou doit remplir par rapport à l'identité allemande. La question se pose de savoir si cette culpabilité concerne tous les Allemands, en particulier ceux de l'Est. Après-guerre, lors de la division de l'Allemagne en deux Etats, la République Démocratique d'Allemagne s'est construite sur le «mythe de l'opposition radicale au fascisme en tant que vainqueurs de I'Histoire aux côtés de l'Union Soviétique ». La République Fédérale d'Allemagne quant à elle, se voulant seule héritière de la Nation allemande, dut assumer tant l'héritage de la République de Weimar que son passé National-Socialiste. Depuis 1989, beaucoup ont eu le sentiment qu'un chapitre de l'Histoire n'ayant jamais pu être clos se prolongeait. L'Allemagne réunifiée cherche le moyen le plus habile de se défaire d'un sentiment de culpabilité prégnant, lié à une mauvaise conscience enracinée dans la mémoire collective. Beaucoup
in : Dan Diener, Kreislaufe. Berlin, 1995, p.118 16 Nationalsozialismus und Gedachtnis,

15

d'Allemands (hormis les activistes d'extrême-droite) n'ont guère de sentiment de fierté nationale, ni dans leur propre pays ni à l'étranger, tous se sentant obligés de porter un fardeau qui n'est en fin de compte pas réellement le leur, dans la mesure où ils n'en sont que les héritiers. Le pays réunifié s'est donné pour devoir de dépasser la mémoire des « années Hitler» afin d'unifier ses concitoyens autour d'une identité nationale qui se cherche encore. Se pose alors, entre autres, la question de la mémoire collective et de sa mise en scène. L' Erinnerungspolitik allemande doitelle être organisée de manière autoritaire ou démocratique, décentralisée ou consensuelle? Les monuments doiventils être définitifs ou transitoires, temporaires, figuratifs ou abstraits? Quelle forme donner aux lieux de mémoire? Doivent-ils esthétiser le souvenir? L'approche méthodologique utilisée pour cette recherche exige qu'elle s'inscrive dans une perspective systématique. En effet, cette perspective conçoit la réalité comme complexe et constituée de composantes interdépendantes. Le changement de génération, cinquante ans après la fin de la dernière guerre et les difficultés liées à la réunification ont remis la question de la mémoire collective allemande au cœur de l'actualité. C'est en particulier autour de l'érection des mémoriaux que se réveillent les vieilles querelles sur ces questions. Deux mémoriaux incarnant deux aspects distincts de l'impérialisme allemand sous le joug totalitaire: la Bibliothèque Vide et le mémorial du Martyre Juif ou mémorial de l'Holocauste (Denkmal für die ermordeten Juden Europas) sont l'objet de cette étude. La première rappelle le souvenir de l'autodafé du 10 mai 1933 et le second la Shoah.

16

Les deux mémoriaux ne sont pas uniquement là pour rappeler ces deux évènements, ils sont consubstantiels à la création d'une identité négative, une conscience nationale face à un sentiment de culpabilité collectif ancré dans les mémoires depuis plus d'un demi-siècle. En effet, l'individu, la société et l'ensemble du système culturel sont des porteurs de mémoire étroitement liés les uns aux autres. Or la question de la mémoire du Troisième Reich et de 1'Holocauste est liée au principe de traumatisme dans une acception psychologique. Ainsi, une des questions actuelles lorsque l'on parle de mémoire collective est de savoir combien de temps encore l'Allemagne doit se sentir coupable et dans quelle mesure ces mémoriaux participent à l'effacement de la culpabilité - tout en contribuant à la formation d'un sentiment d'identité commune - dans un pays qui avait banni cette notion quarante années durant.

.

Organisation de l'étude

La recherche prend la forme suivante: Dans la première partie attachée au contexte dans lequel le problème se pose, sont exposés à la suite du chapitre d'introduction tout d'abord les termes habituels sur le sujet traité puis les référents théoriques et conceptuels relatifs à l'objet étudié. Le deuxième chapitre est consacré à un rappel du traitement du souvenir du National-Socialisme en Allemagne depuis la dernière guerre. Le troisième chapitre met en lumière l'importance du problème auquel se rattache cette étude. Il nous amène à formuler la question centrale de cette étude à savoir: de quelles manières les deux lieux de mémoire étudiés peuvent-ils être considérés comme des lieux d'actualisation de l'identité nationale allemande? C'est cette question centrale qui sera débattue et discutée dans la deuxième grande partie de cette étude, partie consacrée à l'analyse proprement dite. 17