Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La Bonne école

De
271 pages

Thomas a su dès son plus jeune âge ce que veut dire l'expression : aller au charbon. La dure vie des mineurs ne laisse pas de place pour l'éducation. À dix-huit ans, il prétend maintenant à une meilleure existence et veut devenir contremaître.

Ajouté le : 08 mars 2017
Lecture(s) : 1
EAN13 : 9782812916373
Signaler un abus

Vous aimerez aussi

Michel Lacombea toujours écrit, et le succès lui vient dès son p remier roman, Le Retour au masmtal en, couronné par le prix des Automnales de Sury-le-Co 1999. Depuis, ce passionné d’histoire, d’archéologi e, de préhistoire, de nature et de science a publié près de vingt-cinq livres aux é ditions du Mot Passant et du Rouergue. Ces « romans de vie », comme il les appel le, où il s’attache à faire ressentir au plus près ce que vivent ses personnage s, lui ont valu la reconnaissance d’un lectorat fidèle, ainsi que les prix Lucien-Gachon 2002 pour La Grimace du givreet Cabri d’Or 2004 pourLes Jumeaux de Malatresque. La Bonne Écoleest son vingt-huitième ouvrage.
L B A ONNE ÉCOLE
Du même auteur Aux éditions De Borée La Berceuse de Sang,éditions de Porthos, 2009. Les Brûlots de paille,éditions De Borée, 2008. Le Mystère du mas du païen,Éditions du Mot Passant, 2008. La Campagne de Baptistin,Éditions du Mot Passant, 2007. L’Inconnu du Vaccarès,Éditions du Mot Passant, 2006. La Vengeance de Jean-sans-Dieu,Éditions du Rouergue, 2006. Les Charpentiers de fer,Éditions du Mot Passant, 2005. La Sansouïre du Toquadou,Éditions du Mot Passant, 2005. La Cagnotte de Cyprien,Éditions du Mot Passant, 2004. Le Mécréant de Saint-Poutouzat,Éditions du Mot Passant, 2004. Les Jumeaux de Malatresque,Éditions du Mot Passant, 2004. Barjac au fil du temps, documentaire,Éditions du Mot Passant, 2003. Le Douvi,Éditions du Mot Passant, 2003. Les Sarments d’Hippocrate,Éditions du Mot Passant, 2003. La Boumiane,Éditions du Mot Passant, 2002. La Mer à boire,Éditions du Mot Passant, 2002. Les Brûlades,Éditions du Mot Passant, 2002. Le Secret d’Adrienne,Éditions du Mot Passant, 2002. La Brouille,Éditions du Mot Passant, 2001. La Semaine de Gaga, nouvelles,Éditions du Mot Passant, 2001. Le Sans-gueule,Éditions du Mot Passant, 2001. Les Fachines,Éditions du Mot Passant, 2001. La Grimace du givre,Éditions du Mot Passant, 2000. La Noire Tourmente,Éditions du Mot Passant, 2000. Le Retour au mas,Éditions du Mot Passant, 1999.
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
©
, 2010
MICHELLACOMBE
LA BONNE ÉCOLE
I
Comme des moutons…
I L OUVRIT DES YEUX DE NUIT sur une aube grise comme les autres. Avec d’épaisses volutes de lassitude qu’un sommeil fort bref n’avait pas lessivées. Dans le lit trop étroit, son jeune frère Mathieu gr ogna et se retourna, en tirant la couverture sur lui. Thomas soupira: malgré la fatig ue qui lui nouait encore les muscles, il lui fallait bien se lever! Comme chaque matin, il redoutait ce moment, mais, comme chaque matin, il lui fut plus facile de mettre le pied par terre qu’il ne l’avait cru: la force de l’habitude! L’esprit encor e embrumé, il enfila son pantalon, puis se dirigea à tâtons vers la lampe à pétrole, craqua une allumette sur le velours élimé de son vêtement. Une flamme hé sitante prit peu à peu de la vigueur sous le verre jauni.
La clarté vacillante réveilla les ombres de la peti te pièce qui servait de cuisine et abritait, de nuit, dans un coin, la pauvre couche d e Thomas et de son frère. «Allez! Lève-toi, Mathieu: il est l’heure!» Le jeune garçon, une quinzaine d’années à peine, bâ illa et s’étira en râlant, et ses mimiques ensommeillées accrochèrent un sourire ironique sur les lèvres de son aîné. Dans la chambrette attenante, le père tou ssa et cracha. Aussitôt, les deux frères devinèrent le pas menu de leur mère qui trottinait comme une souris, et ils replièrent en hâte paillasses et couvertures dans le coffre en bois de l’angle. Thomas secoua la grille du fourneau, ôta q uelques rondelles de fonte, puis jeta sur les braises une pelletée de charbon, tandis que Mathieu sortait du placard la tourte de pain entamée, aussi dure que l e saucisson trop sec, et une portion de fromage de la plaine. Les deux garçons n ’osèrent pourtant pas, par respect, grignoter la moindre miette avant que leur s parents ne se fussent installés à table. Enfin, Paulette Thiévenard sortit de l’alcôve dans sa chemise de nuit écrue, un châle de laine sur les épaules, et elle s’affaira a ussitôt au fourneau pour réchauffer le café de la veille. Ce faisant, elle s e contenta d’un maigre grognement en guise de salut matinal envers ses deu x fils. Après une quinte de toux qui sembla ne jamais devoir s’éteindre, son ép oux, Marius, pénétra à son tour dans la cuisine en bougonnant des paroles inco mpréhensibles. Taciturne, il s’installa à table en bout du plateau, sans même pa raître remarquer ni Thomas ni Mathieue avait mangé la vie: il en était ainsi chaque matin, depuis que la min de Pierrot, leur frère aîné, quelques années aupara vant… Accablé par une existence de labeur épuisant, usé a vant l’âge, Marius Thiévenard entamait depuis longtemps, trop longtemp s, ses journées de travail avec l’âme du bœuf que l’on attelle sous le joug. I l déplia la lame du couteau qui ne le quittait jamais: un simple claquement sec! À ce signal, chacun commença à mastiquer bruyamment dans le silence, bouchée de pain après bouchée de pain, les yeux perdus dans le vague de pensées amèr es: qu’il fallait trimer dur, pour gagner un salaire de misère! Et pourtant, Thomas, dans le feu de sa
jeunesse, se souvenait encore comme si c’était hier de l’entrain qui l’avait soulevé, la première fois… La première fois où il s ’était levé, aux aurores, pour suivre les semelles de son père et de son frère aîn é jusqu’au puits de mine: qu’il s’était alors senti «grand» et «responsable», du haut de ses huit ans! Presque un homme… Aujourd’hui, plus d’une décennie après, ce bel élan s’était peu à peu dissous dans la rancœur muette qui se niche sous les paupiè res baissées des pauvres… Des humbles: ceux qui ne se rebellent jamais! Peut-être était-ce ainsi qu’il avait vieilli, d’un coup, sans avoir vraiment connu ce qu ’était l’enfance? Vieilli d’un coup lorsque l’on avait remonté de la fosse, sur un e civière de fortune, le corps brisé et sanglant de son aîné: Pierrot, qui, à vingt ans à peine, avait toujours eu un sifflotement ou une chanson aux lèvres! Pierrot, qu’il ne verrait jamais plus… Qu’il n’entendrait plus siffler ou chanter… En repe nsant à lui, Thomas serra les poings, et une volonté sans faille souffla une fois de plus en lui la tornade de ses espérances secrètes. Non: jamais il ne se résoudrait à se contenter de vivo ter comme son père et son grand-père l’avaient fait. Il avait de l’ambition, lui! Et du courage… En quelques années, il s’était déjà hissé jusqu’à occuper une place enviée: un poste d’aide boiseur! Et il se persuadait, de semaine en semaine, 1 qu’il deviendrait un jourgouverneur. Et, pourquoi pas,chef gouverneur? Oui: il mènerait un chantier, une équipe, et ne se laissera it pas ronger par la rouille du renoncement… Il soupira en considérant d’un œil un peu triste sa famille réunie autour de la table. Avait-il, lui aussi, la peau aussi grise que son frère ou son père, malgré le récurage auquel ils se livraient tous chaque soir? Au milieu d’eux, le visage trop blanc de «la» mère paraissait presque incongru! Elle leva les yeux sur la pendule et se fendit d’un pauvre sourire: c’était l’heure pour «ses» hommes de se rendre au puits… L’heure de rassembler les débri s épars d’une énergie délitée par l’érosion des journées de labeur… Mariu s Thiévenard déplia sans un mot sa carcasse endolorie et, le premier, s’approch a du mur pour en décrocher sa musette, qu’avait préparée son épouse la veille au soir. Thomas et Mathieu l’imitèrent, et le chef de famille ronchonna un vag ue et laconique «Bonne journée, la mère!» «Bonne journée à toi…» Jamais il ne l’appelait par son prénom. Jamais il n ’avait pour elle, devant le regard de ses fils, le moindre baiser ni le plus pe tit geste un peu tendre envers celle qui partageait sa vie: la pudeur rude des gens rudes! Avant d’enfiler leur bonnet de toile, les deux frères se contentèrent à leur tour d’un maigre «M’man!» à peine sonore avant de sortir de la pièce. «Bonne journée, les petits! Et soyez prudents…» La porte se referma derrière eux, et Paulette, comm e chaque matin, se sentit aussitôt désemparée de se retrouver si brusquement seule. Comme chaque matin, elle se demanda un bref instant si elle les reverrait tous, le soir: le souvenir de la mort de son Pierrot la hantait toujo urs… Les accidents étaient si fréquents, au ventre des nombreux puits de mine de la ville charbonnière! Vite, elle chassa cette pensée, puis, comme chaque matin, elle commença à débarrasser la table pour s’occuper les mains et l’ esprit.
** *
La fraîcheur de l’air matinal les surprit. Le print emps n’était pas encore là, et l’hiver agonisant exhalait, comme d’ultimes râles, ces gifles de brise glacée qui coupaient le souffle et cisaillaient le corps en de ux. Frissonnants, Marius et ses deux fils remontèrent le col de leur veste, courbèr ent le dos, et hâtèrent le pas pour se réchauffer. Le pavé luisait faiblement sous la clarté lunaire, et Thomas remarqua, une fois de plus, que les façades noirâtr es lui semblaient chaque jour plus ternes que la veille. Une légère brume envelop pait peu à peu les pâtés de maisons d’écharpes laiteuses, qui s’étiraient en vo lutes indécises et mouvantes au gré des courants d’air… «Fumier de crachin!» Peu de passants encore, à cette heure-là où les sou liers de cuir des trois hommes réveillaient d’échos la torpeur du quartier encore endormi. Des lueurs fugitives derrière les volets rappelaient pourtant qu’il était bien des logis où la vie reprenait, et, au fil des pas, ils rencontrèrent en fin quelques mineurs qui, comme eux, se rendaient sur leur lieu de travail. Puis d’ autres encore, qui sortaient dans les ruelles en battant du sabot sur le sol dur. Des «mâchurés», comme on les appelait ici… Avec à l’œil le même reflet tragique qui laissait filtrer la même insondable désespérance. Il fallait bien, malgré to ut, «aller au charbon»! Quelle autre façon y avait-il d’échapper à l’indigence, da ns cette ville de misère? Quelle autre façon que celle de s’enterrer de quatorze à s eize heures par jour, afin d’arracher cette foutue houille aux tripes du sous-sol? Si, à la fin des postes, ces besogneux des tréfonds riaient et plaisantaient volontiers, s’ils criaient même parfois à tue-tête dans une cacophonie exubérante, à l’heure de l’embauche l’ambiance étai t tout autre: des lèvres muettes, des yeux éteints, des gestes déjà las… Il fallait feindre pour prétendre ne pas le remarquer! Qu’importait, d’ailleurs? Puisqu’on n’avait pas le choix… Peu à peu, au fur et à mesure que le petit clan Thi évenard attaquait la rude côte qui menait au puits Mattray, les longues files des travailleurs de l’ombre s’épaississaient ou s’effilochaient. La foule d’hom mes résignés, presque silencieuse, se répandait en grappes dans la montée , chacun marchant à son rythme, et le mutisme commun n’était en rien dû à l ’essoufflement: seulement à cette prise de conscience quotidienne de la pauvret é de sa propre condition… «Comme des moutons qu’on mène à l’abattoir!» songea Thomas, subitement mal à l’aise devant ce constat qu’il ne faisait pou rtant pas pour la première fois. Il baissa le nez en se jurant qu’il saurait bien, lui, s’extirper de cette race de brebis laborieuses! ** *
Les mineurs qui montaient à l’embauche commencèrent à croiser quelques-uns de leurs compagnons de l’équipe de nuit, lesquels e n avaient terminé avec leur poste. Ils ne répondaient que rarement à leurs salu ts, trop pressés qu’ils étaient de rejoindre leur lit. Des hommes à face de terre e t de poussière, avec leurs
yeux blancs qui brillaient comme des lunes sur fond de nuit. Des hommes sans regard. Des hommes sans sourire. Véritables fantôme s d’eux-mêmes… Et qui redescendraient demain au fond du trou, puis après- demain, et encore le jour d’après et celui qui suivrait: la vie de la mine! Jusqu’à la mort… Enfin, la structure ajourée d’un chevalement se des sina de manière de plus en plus précise dans les brumes fragiles, et le pas de s forçats de la mine se fit progressivement moins vif: le puits était là, déjà, au détour du virage. On était 2 arrivé! Sur laplâtreipes de, des groupes se formaient par affinités ou par équ travail. Les paupières se fermèrent une dernière fo is sur les ultimes lambeaux de sommeil qui flottaient encore dans les esprits, et des étincelles plus vaillantes s’allumèrent dans les regards: il fallait bien montrer, entre compagnons d’infortune, qu’on était des hommes, des vrais, des costauds! Il le fallait, même si personne n’était dupe, comme pour s’en convaincr e soi-même: chacun savait bien que tout le monde, ici, était embarqué sur une même galère! «Salut, Thiévenard… Salut, lesmatrus!» Thomas haussa les épaules, vexé:matru? Le terme dont on usait pour s’adresser aux gamins? Il n’était plus un gosse, tout de même! «Salut, Cotteret… Et bonjour à toi aussi, Villard! D’attaque, Berchu?» Les vrais Stéphanois avaient leur langage bien à eu x, et, dans leur dictionnaire informel, le surnom de Marius avait pour définition «édenté»… «D’attaque? Il le faut bien…» Thomas ne put s’empêcher de sourire, comme chaque f ois qu’il entendait prononcer le sobriquet de son père: depuis la sortie de l’adolescence, suite à quelques coups de poing et autres bagarres, Marius Thiévenard avait mal à mâcher autre chose que ses rancœurs! Au-dessus d’eux, les grandes roues de métal grinçaient, les câbles chantaient, tandis que , sous le hangar, les machines à vapeur ahanaient et les moteurs faisaient vibrer jusqu’au sol. «Et ton petit? Il se remet de sa mauvaise grippe? Oui: toujours un peu patraque, mais ça va mieux… Et ch ez toi, la mémé? Ça va, ça va…» Des mots banals. Des mots de tous les jours…
1.Contremaître à la mine. Équivalent du porion du Nord. 2.Le carreau de la mine. Se disait aussi fréquemment au masculin: «le» plâtre. L’auteur préfère utiliser le féminin pour éviter toute confusion avec le plâtre du plâtrier.
II
Des lucioles laborieuses…
L A CLARTE ETAIT MAIGRICHONNE, d a n s cette immense salle des 1 pendus aux échos de caverne. Dans le brouhaha des hommes qui se vêtaient ou se dévêtaient, ce fut sans se dire un mot que Th omas, Mathieu, et leur père Marius, se dirigèrent chacun vers l’un des centaine s de crochets scellés dans l’austère mur de briques sales. Des crochets tous n umérotés, et qui retenaient chacun une corde montant vers la verrière opaque du toit. Là-haut, chaque filin supportait une grappe de vêtements, transformant la pièce en un vaste vestiaire suspendu. «321é, laissant descendre à»… Thomas s’empara du crochet qui lui était attribu sa portée ses habits de travail. Ayant oublié depui s longtemps toute pudeur en ce lieu voué aux déshabillages, il se dévêtit sans plus attendre avant de passer son pantalon raide de crasse et sa veste maculée de noir. Le bonnet de toile. Le chapeau de cuir. La ceinture à boucler… Puis il his sa ses vêtements de ville jusqu’au plafond, avant de se rendre dans le local attenant qui abritait la lampisterie. «321» toujours: sa lampe! Laquelle avait été, comme chaque jour, soigneusement vérifiée par les employés qui avaient la charge délicate de ce contrôle: la moindre défectuosité, et ce pouvait être l’exp losion, le coup de poussier ou de grisou, des morts et des blessés! Un poste à responsabilité, comme tous les postes de la mine… Les coups de sifflet, répétés de place en place, lu i firent hâter le pas afin de rejoindre son équipe à l’heure, sous l’auvent qui b ordait la plâtre. Son père et son frère prirent des directions opposées: Marius Thiévenard trimait à une veine différente, à un autre niveau que lui, et Mathieu é tait affecté, en surface, au chargement et au déchargement des traverses et des madriers. Un emploi plus précaire, car l’embauche y était quotidienne, en fo nction des besoins… Un silence, puis les premières salutations entre membr es de la même équipe: des amis, qui faisaient presque partie de la famille! À force de travailler ensemble, tous unis dans la même solidarité, il se créait des liens qui s’avéraient souvent plus solides que ceux du sang: c’était cela, aussi, la mine… «’Jour, Cancane! ’Jour, Jargille… Eh! Ça va, Giclette? Oui… Et toi, Jargille? Salut…» Dès la prise de poste, l’usage des noms et des prén oms disparaissait pour faire place aux surnoms et aux sobriquets. Chaque mineur avait ainsi le sien, qui lui collait à la peau sa vie durant, et Thomas ne se so uvenait plus qui l’avait appelé pour la première fois Jargille: il ne se reconnaissait d’ailleurs pas dans ce ter me dont on gratifiait les enfants taquins et turbulent s! Mais il avait eu beau dire et beau faire, il était trop tard pour qu’on pût chang er ce qui n’avait sans doute été, au début, qu’une petite pique innocente…