La Brousse calédonienne

Publié par

La polysémie du mot "brousse" tient avant tout à la multiplicité des représentations. En Nouvelle Calédonie la brousse, du fait qu'elle correspond à des espaces précis, est devenue territoire et toponyme. La parole est ici donnée à divers spécialistes de la brousse et de la Brousse calédonienne, issus de différentes disciplines. Aujourd'hui la Brousse n'est elle pas en train de mourir ? Face à cette transformation irrémédiable, il importe que les valeurs qui lui sont attachées ne disparaissent pas.
Publié le : jeudi 1 juillet 2010
Lecture(s) : 311
EAN13 : 9782336262284
Nombre de pages : 202
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

La Brousse calédonienne
Transformations et enjeux

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12567-4 EAN : 9782296125674

Sous la direction de

Jean-Michel Lebigre et Pascal Dumas

La Brousse calédonienne
Transformations et enjeux

Actes du XXe Colloque CORAIL

L’Harmattan

Illustration de couverture Josette Dumas, œuvre intitulée Paysage de la Brousse calédonienne, 2007. avec le concours de l’Université de la Nouvelle-Calédonie et du Centre des Nouvelles Études sur le Pacifique - EA 4242 de l’association CORAIL, du Ministère de l’outre-mer, du Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, de la province Sud, de la ville de Nouméa, de la ville de Païta mise en page Totem Infographie | Tél : (687) 79 54 30 | toteminfo@mac.com www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr © L’Harmattan, 2010 Tous droits réservés

Collection dirigée par Frédéric Angleviel, Professeur des universités en histoire

« Portes océanes »

C

ette collection est dédiée en premier lieu à une meilleure connaissance de l’Océanie à partir de l’édition cohérente des articles épars de chercheurs reconnus ou de la mise en perspective d’une thématique à travers les contributions les plus notables. La collection « Portes océanes » a donc pour objectif de créer des ponts entre les différents acteurs de la recherche et de mettre à la disposition de tous des bouquets d’articles et de contributions, publications éparses méconnues et souvent épuisées. En effet, la recherche disposant désormais de très nombreuses possibilités d’édition, on constate souvent une fragmentation et une dissémination de la connaissance. Ces rééditions en cohérence se veulent donc un outil au service des sciences humaines et sociales appliquées aux milieux insulaires de l’aire Pacifique. En second lieu, la collection « Portes océanes » a pour ambition de permettre la diffusion auprès du public francophone des principaux résultats de la recherche internationale, grâce à une politique concertée et progressive de traduction. Tout naturellement, elle permettra aussi la publication de colloques ou de séminaires sans s’interdire la publication d’ouvrages mettant à la disposition du public les derniers travaux universitaires ou des recherches originales.
Déjà parus
Frédéric Angleviel : Histoire de la Nouvelle-Calédonie. Nouvelles approches, nouveaux objets, 2005. Sonia Faessel : Vision des îles : Tahiti et l’imaginaire européen. Du mythe à son exploitation littéraire (xviiie-xxe siècles), 2006. Alain Moyrand : Droit institutionnel de la Polynésie française, 2007. Mounira Chatti, Nicolas Clinchamps et Stéphanie Vigier : Pouvoir(s) et politique(s) en Océanie – Actes du xixe colloque CORAIL, 2007. Sémir Al Wardi : Tahiti Nui ou les dérives de l’autonomie, 2008. Frédéric Angleviel (dir.) : Chants pour l’au-delà des mers. Mélanges en l’honneur du professeur Jean Martin, 2008. Benoît Carteron : Identités culturelles et sentiment d’appartenance en Nouvelle-Calédonie, 2008. Frédéric Angleviel et Jean-Michel Lebigre : De la Nouvelle-Calédonie au Pacifique, 2009.

À paraître
Michel Wauthion: Langues et identités à Vanuatu. Collectif : Franconesia. Études anglophones. Collectif : Franconesia. Études italiennes. Claire Laux et Céline Borello : Histoires religieuses d’Océanie. Nathalie Cartacheff : Maré. Approches anthropologiques et historiques.

Sommaire

Jean-Michel Lebigre et Pascal Dumas . . . . . . . . . . . . . Introduction : la b(B)rousse, essai de débroussage

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

9

Sébastien Larrue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Une approche de « la brousse » chez les Mandingues du Sénégal Oriental : pratiques et représentations

. . . . . . . . . . . . . . . . . .17

Luc Vacher . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les espaces du mythe du bush australien : de l’invention du territoire à l’exploitation touristique

. . . . . . . . . . . . . .

33

Wenhong Dan . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Partir ou rester « en brousse » ? L’exode rural dans les montagnes de la province du Guizhou, Sud-Ouest de la Chine

. . . . . .

47

Patrice Godin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . « La maison, le jardin et la brousse, les femmes, l’enfant et l’ogre ». Lecture d’un conte nemi de Tendo (vallée de la Hienghène) Dominique Jouve . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les représentations de la brousse dans la littérature de jeunesse contemporaine en Nouvelle-Calédonie

. . . . .

59

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

71

Aurélie Pinardon . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La Brousse dans un miroir brisé : espaces et identités dans « À bord de l’Incertaine » de Jean Mariotti

. . . . . . . . . . . . . . . . .

89

Benoît Carteron . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109 La Brousse, une référence commune pour se définir comme Calédoniens ?

7

Jacques Vernaudon . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Que nous enseignent les langues kanak sur la « Brousse » ? François Barthelmé et Marie-Anne Houchot . . . . . . La législation amiante en Nouvelle-Calédonie : la Brousse a-t-elle été oubliée ?

. . . . . . . . . . .

127

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .141

Jean-Michel Lebigre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La valorisation des paysages de la Brousse calédonienne : un objectif digne d’intérêt ?

. . . . . . . . . . . . .

153

Pascal Dumas . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 169 Le développement de la « Brousse » néo-calédonienne : mythe ou réalité ? Jean-Michel Sourisseau, Jean-Michel Lebigre, François Barthelmé, Marie-Anne Houchot, Jacques Vernaudon et Pascal Dumas . . . . . . . . . . . Recommandations et éléments à prendre en compte pour favoriser les initiatives « en brousse » Les auteurs des articles . 189

. . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

197 201

Les membres du comité de lecture

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

8

Introduction : la b(B)rousse : essai de débroussage*
Jean-Michel Lebigre et Pascal Dumas

Dans la langue française, il existe bien des termes à la fois fort usités et fort imprécis : le mot « brousse » en fait partie. On le retrouve dans des expressions aussi diverses que « taxi brousse », « en brousse », « village de brousse », « centre de brousse » (Pauleau, 2007), « école de brousse », « hôpital de brousse » (un peu mieux qu’un dispensaire), « médecin de brousse » (Lorrain, 1990), « coureur de brousse » (Meyer, 1996), « viande de brousse » (le gibier), « chien de brousse » ou encore « champs de brousse » (les cultures itinérantes par opposition aux jardins de case en Afrique tropicale). La polysémie du terme tient avant tout à la multiplicité des représentations attachées à cet objet multiforme. Un des sens les plus anciens et les plus communs fait référence à des types particuliers de végétation. Dans le langage courant, lorsque l’on débrousse, on défriche, c’est-à-dire que l’on s’attaque à la végétation spontanée pour la faire disparaître. D’une manière générale, une brousse est considérée comme un type de végétation à dominante ligneuse assez proche de ce qui est appelé parfois jungle, un terme d’origine anglo-saxonne au moins aussi flou. Dans la nomenclature des formations végétales tropicales, on a parlé, et on parle encore, de « brousse secondaire » (Aubreville, 1947), de « brousse épineuse », de « brousse noire » (Riou, 1995) et de « brousse tigrée » (Clos-Arceduc, 1956). Lacoste et Salanon (1991) emploient même le terme de « brousse à Quercus coccifera » pour désigner un groupement végétal des régions méditerranéennes. Dans toutes ces brousses, espaces fermés ou semi-fermés, prédominent les
* « Débrousser » et « débroussage » ne figurent pas dans le Littré mais sont admis dans plusieurs dictionnaires au même titre que « débroussailler ».

9

Jean-Michel Lebigre et Pascal Dumas

ligneux sous forme de fruticées 1 ou de buissons dispersés. C’est dans ce cas le synonyme du « bush » anglo-saxon. En Nouvelle-Calédonie, le pluriel de brousse, « les brousses » a le sens particulier de broussailles ce qui semblerait conforme à l’étymologie. Cependant, au-delà de l’exemple connu de la brousse tigrée, la brousse s’élargit à des espaces mixtes où s’interpénètrent fruticées et formations herbacées. La brousse accède là au statut d’espace ouvert. Quant aux « feux de brousse », cette expression, commune dans le langage courant des pays tropicaux francophones, est aujourd’hui consacrée par de nombreuses publications scientifiques (un exemple : Crozat et al., 1978). Du sens biogéographique du terme « brousse » à une consonance mettant en avant l’aspect « sauvage » de certains espaces, il n’y a qu’un petit pas à franchir. La brousse est alors représentée comme un domaine inculte ou rarement cultivé, dans lequel un petit nombre d’hommes, qui y passe ou qui y réside, tombe sous l’emprise d’une Nature à la faune hostile et aux esprits chatouilleux (Sow et Anderson, 1986 chez les Malinké ; Fauroux, 1997 dans l’Ouest malgache) :
« …(la brousse) est un monde primitif dominé par le chaos, tant que l’homme n’intervient pas. D’une manière générale, la brousse est caractérisée par sa nature sauvage, étrange et inhabituelle. « Vous marchez dans la brousse et quand vous arrivez à un certain endroit, vos cheveux se dressent sur la tête et vous vous mettez à trembler de la tête aux pieds… Vous ne voyez rien mais vous avez peur. » « Parfois aussi, dans certains endroits, vous vous mettez tout à coup à avoir très chaud, sans savoir pourquoi. » En gros, la brousse est vue comme un lieu habité par d’autres êtres et objets de la création – serpents, lions, djinns, etc. – à l’opposition du village. » (Sow & Anderson, 1986)

Le mot fait d’ailleurs passer un petit frisson d’aventure dans les romans où il est employé. La brousse s’oppose alors au monde « civilisé » qui constitue la norme.
On dira « mort en brousse comme on dit « péri en mer » pour évoquer le trépas solitaire et la sépulture inconnue. » (à propos de l’Indochine, Charles Meyer, 1996 : p. 228)

Pour le villageois africain, la brousse commence au-delà de l’enclos des jardins de case. C’est une sorte de no man’s land entre les villages. Mais pour le citadin, la brousse commence parfois dès que l’on quitte les faubourgs. Les villageois, considérés comme des êtres rustiques et mal dégrossis, souvent dotés de pouvoirs maléfiques ou bienfaisants, sont les « habitants de la brousse »… au même titre que les bêtes sauvages (Foa, 1895, récit d’un géographe mandaté par
1. Fourrés en langage phytogéographique.

10

Introduction : la b(B)rousse : essai de débroussage

le Muséum d’histoire naturelle de Paris pour parcourir l’Afrique). La brousse peut par ailleurs constituer un refuge temporaire pour les personnes traquées, malfrats, rebelles ou civils chassés par la guerre. Le mot a des équivalents dans d’autres langues, avec des nuances :
« …le sertão désigne donc la brousse, mais s’opposant aux terres habitées et cultivées. Ce sont des régions où l’homme ne possède pas d’installation durable. L’argot colonial fournit peut-être un équivalent exact avec bled ». (Levi-Strauss, 1955)

Dans de nombreuses acceptations du terme, la brousse apparaissant cependant comme un espace « loin de la ville », elle ne peut donc se trouver directement à la périphérie de celle-ci, dont elle est séparée par une transition, une sorte d’écotone péri-urbain où s’entrelacent espaces ruraux et ville. Cette transition peut également correspondre plus simplement aux espaces ruraux influencés par la ville. Mais cette définition n’est pas satisfaisante pour tout le monde. Pour Abdoulaye Elimane Kane (2003) qui se réfère au monde pulaar en Afrique de l’Ouest, la brousse est d’abord « une catégorie de l’impur », tout ce qui n’est pas le village d’où l’on vient, considéré comme une sorte de centre du monde :
« Du coup la brousse cesse d’être ce monde naturel immédiat qui jouxte le village pour inclure des espaces aussi variés que les autres terroirs, l’espace urbain, puis, progressivement : l’étranger et le reste du monde. »

C’est ce qui permet de mieux comprendre le beau titre du roman de Sayouba Traoré (2005) : « Loin de mon village, c’est la brousse ». Dès lors « …toutes les cultures ont conçu et exprimé à leur manière ce qui correspond à la notion de brousse ». (Kane, 2003) Revenons sur le sens le plus usité  : la brousse comme espace rural par opposition à la ville. C’est sur cette dichotomie que repose le sens commun du mot brousse en Nouvelle-Calédonie. Quand certains constatent la mort de la brousse sous les coups des sécheresses répétées (Keletigui, 1996), c’est de cette brousse-là dont il s’agit. Encore faut-il que cet espace obéisse à certains critères. La brousse en effet n’est pas tout à fait synonyme de campagne. Cette dernière apparaît comme « civilisée » ce que n’est pas la brousse. Cependant, en Nouvelle-Calédonie notamment, la connotation péjorative vulgarisée en Europe (« venir de sa brousse », voire « de sa cambrousse » n’est guère laudatif) laisse place à une revendication identitaire. Le « broussard » calédonien, la plupart du temps descendant de la colonisation libre ou du bagne 2 est le détenteur des
2. De 1864 à 1924 sur l’île de Nou, toute proche de Nouméa, l’administration française pénitentiaire a tenu un bagne où furent déportés de nombreux prisonniers de métropole (environ 21 000). La politique de peuplement du territoire s’est notamment faite avec l’installation d’une partie des ex-bagnards (une minorité de condamnés) sur des parcelles agricoles.

11

Jean-Michel Lebigre et Pascal Dumas

valeurs perdues dans un monde citadin contaminé par la modernité et par tout ce qui vient de l’extérieur, en particulier de la Métropole. Cultivateur, pêcheur ou plus souvent éleveur, il affirme un fort attachement à la terre et revendique une façon de vivre attachée aux valeurs sûres de la vie calédonienne telles que la famille et les amis ou encore les « coups de chasse », « coups de pêche » et « coups de fêtes ». Dans ce sens, la brousse sous-tend toute une culture «  caldoche  » encore vivace alors qu’elle a tendance à se perdre à Nouméa. C’est ce que mettent en exergue les albums de bande dessinée de la Brousse en folie de Bernard Bergé. Il en était de même en Indochine où pour Charles Meyer (1996), « (les gens de la brousse) sont ceux qui entre Mékong et mer de Chine, explorent, prospectent, défrichent, bâtissent, soignent… ». Lors du colloque, la question de savoir si les espaces correspondant aux tribus appartenaient à la Brousse a fait débat. Certains auteurs tels que Jean-Pierre Doumenge (1982) définit la brousse comme « un univers rural à dominante mélanésienne » alors que certains Calédoniens ont affirmé, lors du colloque, que le concept de brousse était directement lié à la colonisation. À l’opposé de la ville 3, la brousse s’arrêterait là où commence le monde kanak, ce qui exclurait les tribus de la Grande Terre et toutes les Loyauté. Cette considération parait particulièrement juste au regard des Îles Loyauté, marquées par une végétation forestière dense, peuplées principalement de Kanak et où les valeurs culturelles des « caldoches » sont absentes. Cela est d’ailleurs conforme à l’idée que s’en faisaient les anciens «  coloniaux  » de l’Afrique tropicale. Comme le «  coureur de brousse  », le broussard africain n’était pas un « autochtone », même quand il jugerait normal et utile de fréquenter ses voisins, les « habitants des paillotes » :
« Les broussards non plus ne sortaient pas tous d’un même moule. Certains voulaient être en prise directe avec les habitants des paillotes couvertes de ces herbes appelées nianga. » (Pellerin, 1990)

Dans ce cas, lorsque la brousse correspond à un espace précis, lorsqu’elle devient territoire et toponyme, elle s’habille alors d’une majuscule que plusieurs co-auteurs de cet ouvrage n’ont pas hésité à employer. Le XXe colloque organisé par l’association CORAIL qui s’est tenu à l’université à Nouméa puis sur la commune de Païta les 29 et 30 novembre 2007, avec l’aide du Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, de la Province Sud, de la Mairie de Païta et de l’association Géopacifique, que nous tenons à vivement remercier, est l’aboutissement d’un programme financé par le Ministère de l’Outre Mer, consacré à « La Brousse calédonienne face au développement économique.
3. Ici, la ville, c’est le « Grand Nouméa » composé des communes périphériques de Dumbéa, Païta et du Mont-Dore, fortement touchées par la périurbanisation.

12

Introduction : la b(B)rousse : essai de débroussage

Programme d’aide à la décision de mise en place de projets de développement ». Celui-ci a été réalisé en collaboration avec l’Institut Calédonien d’Agronomie (IAC) dans le cadre de l’équipe d’accueil Transcultures qui a laissé depuis la place à l’EA4242 CNEP (Centre des Nouvelles Études sur le Pacifique). Il nous est alors paru intéressant de savoir d’abord comment on se représentait la brousse ailleurs qu’en Nouvelle-Calédonie. Nous en trouverons plus loin trois exemples. Luc Vacher nous présente le bush australien, un des piliers de l’identité australienne, par le biais des images véhiculées par le tourisme. Pour Sébastien Larrue, la brousse mandingue du Sénégal est perçue à la fois comme une réserve nourricière et comme une source de danger. Dan Wenhong présente, quant à elle, le cas des régions rurales d’une province montagneuse, pauvre et rurale de Chine, le Guizhou, que leurs populations fuient pour travailler dans les grandes villes. N’est-on pas en face d’une brousse à l’échelle de la Chine ? Les images de la brousse en Nouvelle-Calédonie ouvrent encore d’autres horizons. À travers l’analyse d’un conte nemi de la région de Hienghène, Patrice Godin décrit le rôle que jouent les espaces cultivés comme lien symbolique entre la brousse, espace sauvage, et la maison, espace socialisé. Dominique Jouve nous montre la diversité des représentations de la brousse mise en scène dans la littérature de jeunesse contemporaine en Nouvelle-Calédonie. Aurélie Pinardon s’intéresse à la Brousse vue par le romancier Jean Mariotti. Il en ressort que c’est un monde désabusé par des rêves de fortune facile. Le colloque nous avait par ailleurs offert l’occasion de dialoguer avec le peintre de la brousse calédonienne, Johanès Wahono. La très grande majorité des Calédoniens, quelle que soit son origine, marque un fort attachement à cette Brousse en proie à des mutations rapides. Certaines activités économiques à forte valeur identitaires telles que l’élevage ne risquent-elles pas d’ailleurs de disparaître ? On note que le monde rural calédonien se situe aujourd’hui au centre d’interrogations fondamentales des pouvoirs publics. De ce point de vue, il est significatif que le terme « brousse » figure dans l’axe 2 du « Livre blanc sur la recherche en Sciences Humaines et sociales en Nouvelle-Calédonie » publié conjointement en 2007 par le Haut-commissariat et le Gouvernement. L’avenir de la Brousse est marqué aujourd’hui par de nombreuses incertitudes économiques et sociales. Cela implique toute une série de questions propres au développement et aux recompositions économiques et sociales. Pour Benoît Carteron, en dépit de la perte de mémoire en ville, la Brousse peut devenir exemplaire pour penser un destin commun. Jean-Michel Lebigre essaie de démontrer l’intérêt à prendre en compte des paysages de la Brousse calédonienne : renforcer leurs caractères identitaires peut se révéler 13

Jean-Michel Lebigre et Pascal Dumas

un excellent investissement économique et social à long terme. Pour Jacques Vernaudon, l’enseignement des langues kanak qui se met actuellement en place dans les écoles offre l’opportunité de rapprocher les enfants de leurs sources rurales. En dépit de ce qui a été fait depuis les accords de Matignon en faveur du rééquilibrage comme le montre Pascal Dumas, la Brousse paraît encore souffrir d’un déficit d’attention. François Barthelmé et Marie-Anne Houchot insistent sur le fait que la législation amiante de la Nouvelle-Calédonie a oublié la Brousse en ne prenant en compte que les risques en milieu urbain. L’ouvrage se termine sur des recommandations et éléments à prendre en compte pour favoriser les initiatives « en brousse ». Il s’agit d’une synthèse élaborée par quelques uns des participants au programme « La Brousse calédonienne face au développement économique ». La Brousse n’est-elle pas en train de mourir ? N’en déplaise aux nostalgiques du passé, il s’agit là d’une transformation irrémédiable. Par contre il est important que les valeurs qui lui sont attachées ne disparaissent pas.

14

Introduction : la b(B)rousse : essai de débroussage

Bibliographie
Aubreville André, Les brousses secondaires en Afrique équatoriale, Bois et forêts des tropiques, 1947, 2, p. 24-49. Bergé Bernard, La brousse en folie, série d’albums en bandes dessinées, Nouméa, éd. La brousse en folie, 1984-2007, < http://www.brousseenfolie.nc/ >. Clos-Arceduc Albert, Étude sur photographie aérienne d’une formation végétale sahélienne : la brousse tigrée, Bull. IFAN, 18 (3), 1956, p. 677-684. Crozat G., Domergue J.L., Baudet J., et Bogui V., Influence des feux de brousse sur la composition chimique des aérosols atmosphériques en Afrique de l’Ouest, Atmospheric Environment, 12, 9, 1978, p. 1917-1920. Doumenge Jean-Pierre, Du terroir à la ville. Les Mélanésiens et leurs espaces en NouvelleCalédonie, Thèse de Doctorat d’État en Géographie Tropicale, Université Michel de Montaigne, Bordeaux III, 1982, 488 p. Ela Jean-Marc, Quand l’État pénètre en brousse, Paris, Karthala, 1990, 268 p. Fauroux Emmanuel, Les représentations du monde végétal chez les Sakalava du Menabe, dans Lebigre J.-M., (coord.), Milieux et sociétés dans le Sud-Ouest de Madagascar, Talence, CRET, Collection Îles et archipels, 23, 1997, p. 7-26. Foa Edouard, Mes grandes chasses dans l’Afrique centrale, Paris, Firmin-Didot, 1895, 340 p. Kane Abdoulaye Elimane, Brousse, Groupe d’Études et de Recherches sur les Mondialisations, 2003, < http://www.mondialisations.org/php/public/art.php >. Keletigui Abdourahmane Mariko, La mort de la brousse. La dégradation de l’environnement au Sahel, Paris, Karthala, 1996, 126 p. Lacoste Alain et Salanon Robert, Éléments de biogéographie et d’écologie, Nathan, 1991. Levi-Strauss Claude, Tristes tropiques, Plon, 1955, 504 p. Lorrain Jean-Marie, J’étais médecin de brousse : 1941-1943, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 1990, 180 p. Meyer Charles, Les Français en Indochine, 1860-1910, Hachette, La vie quotidienne, 1996, 298 p. Pauleau Christine, Mots de Nouvelle-Calédonie, éléments de recherche sociolinguistique sur le français calédonien : inventaire lexicographique polylectal, Nouméa, Centre de Documentation Pédagogique de Nouméa, collection « Université », 2007, Tome 1, p. 57-58 (« broussard », « brousse »). Pellerin Pierre, Une enfance en brousse congolaise, Paris, Arthaud, 1990, 163 p. Riou Gérard, Savanes, L’herbe, l’arbre et l’homme en terres tropicales, Masson, U, 1995, 270 p. Sow Moussa et Anderson Jon, La forêt vue par les villageois Malinké des alentours de Bamako, au Mali, Unasylva, Vol. 47, n° 186, 1996. Traoré Sayouba, Loin de mon village, c’est la brousse, roman, Vents d’ailleurs, 2005, 410 p.

15

Une approche de « la brousse » chez les Mandingues du Sénégal Oriental : pratiques et représentations
Sébastien Larrue
Université de la Polynésie française

Résumé Chez les Mandingues du Sénégal oriental, le terme de brousse est d’utilisation courante. À priori, les villageois l’applique autant aux espaces boisés que découverts. Des savanes aux forêts claires, des bowé aux berges des marigots, la brousse nous semble insaisissable. Pour les paysans, elle est à la fois un espace perçu comme infini, source de danger, mais aussi un lieu de subsistance dont une des principales fonctions est de garantir la reproductibilité du schéma traditionnel d’accession à la terre. Outre les nombreuses représentations qu’elle véhicule et les savoirs qui entourent sa conception, la brousse possède chez les Mandingues une limite spatiale certaine. En effet, elle est avant tout ce qui entoure le village et commence au-delà des champs proches. La brousse mandingue est en définitive à la fois un concept et un espace bien identifié. Cet espace se compose dans le détail d’une mosaïque de lieux allant au-delà des limites du terroir villageois afin de composer ce que nous appelons « le territoire ». Mots-clés : savane, forêt claire, Sénégal Oriental, Mandingue, représentation, succession écologique. Abstract To Mandingues of East Senegal, the term of bush is of common use. A priori, the villagers apply as much in the wooded spaces as discovered. Savannahs to the clear forests, the bowé to the rivers banks, the bush seems to us imperceptible. For the farmers, it is at the same moment a space perceived as infinity, source of danger, but also a place of subsistence from which one of the main functions is to guarantee the reproducibility of the traditional agriculture practice. Besides the numerous representations which it conveys and the knowledges which surround its conception, the bush possesses at Mandingues a sure spatial limit. Indeed, it is above all what surrounds the village and begins beyond the near fields. The mandingue bush is after all at the same moment a concept and a well identified space. This space consists in the detail of a mosaic of places going beyond the limits of the rustic soil to compose what we call “the territory”. Keywords: savannah, clear forest, East Senegal, Mandingue, representation, ecological succession.

17

Sébastien Larrue

Le Sénégal oriental appartient à la zone climatique soudano-sahélienne. Il est culturellement dominé par deux groupes sociaux. Le premier, historiquement le plus ancien, est représenté par les cultivateurs Mandingues. Le second est formé des éleveurs Peuls dont la présence remonte au xviiie siècle. Notre propos concernera surtout les rapports entre la société mandingue et « la brousse ». Au Sénégal oriental, les paysages sont typiquement ceux que l’on rencontre en Afrique de l’Ouest. Ils sont représentés par des formations végétales composées de : – savanes arbustives et herbeuses tapissées d’Andropogon, de Loudetia et de Pennisetum ; – savanes boisées à Combretum glutinosum, Combretum micranthum, Combretum nigricans, Daniellia oliveri, Anogeissus leiocarpus ; – savanes arborées à Parkia biglobosa, Pterocarpus erinaceus, Khaya senegalensis, Ficus sp, Bombax costatum, Adansonia digitata et Cordyla pinnata ; – des forêts galerie ou l’on rencontre entres autres Borassus aethiopum, Ceiba pentandra, Mimosa pigra et Nauclea latifolia ; – forêts claires composées « en strate » d’une bonne partie des espèces qui précèdent où se mêlent Prosopis africana, Annona senegalensis et Piliostigma thoninguii. Ces formations couvrent « des unités géomorphologiques » telles que les bowé et les bas glacis qui forment, avec les berges et le lit des marigots, l’essentiel des paysages. Ces paysages se composent donc de formations végétales variées qui drapent souvent des formes topographiques. Bien qu’il existe une définition biogéographique assez précise de « la brousse » (brousse à épineux ou brousse tigrée par exemple), nous qualifions sur le terrain, et souvent par commodité de dialogue avec les populations, ces paysages de brousse. Pour autant, la brousse chez les paysans mandingues est-elle un « fourre-tout » ou possède-t-elle une définition précise ?

I. Qu’est-ce que la brousse pour les Mandingues ?
La brousse chez les Mandingues possède plusieurs dimensions et fonctions fortement corrélées.

Une dimension nourricière
Pour les Mandingues, wulotoo, la brousse, c’est l’endroit en dehors du village où domine yirijuwoo, l’arbre. Des arbres qui ont été inventoriés, localisés et jadis étudiés pour en connaître les vertus. Les Mandingues se réfèrent à leur aspect, leur dureté, leur couleur d’écorce, ou leur texture. Un travail minutieux dont la base a été l’observation à travers le temps. Le fait de nommer l’arbre traduit son appropriation 18

Une approche de « la brousse » chez les Mandingues du Sénégal Oriental : pratiques et représentations

culturelle par la société et la transmission de ses propriétés aux générations suivantes. Comme l’écrit Claude Lévi-Strauss (1962 : 15), les populations paysannes qualifiées de « primitives » ne s’intéressent pas uniquement aux plantes qui leur sont utiles mais à un domaine beaucoup plus vaste : « les espèces animales et végétales ne sont pas connues, pour autant qu’elles sont utiles ; elles sont décrétées utiles ou intéressantes parce qu’elles sont d’abord connues » (Levis-Strauss, op. cit., : 16). Ceci implique un préalable intellectuel dont Claude Lévi-Strauss (op. cit.) considère que le premier stade de cette « science » n’est pas d’ordre pratique, mais « répond à des exigences intellectuelles, avant, ou au lieu, de satisfaire à des besoins. » Cette position insiste sur l’expérimentation et l’accumulation des savoirs au fil du temps. La brousse est en réalité le siège de la connaissance. C’est ici que les populations ont appris, au cours d’un processus historique, à discerner l’utile de l’inutile. Mais, si la brousse est un lieu dominé par les arbres, tous paysages arborés ne relèvent pas de la brousse.

Tableau 1 : périodes et parties utilisées des arbres nourriciers en Pays mandingue.

19

Sébastien Larrue

Une dimension spatiale et paysagère
Chez les Mandingues, la brousse est surtout un espace dominé par des formations végétales arborescentes. Néanmoins, et bien que comportant de nombreux arbres, tous les espaces boisés ou arbustifs ne relèvent pas de la brousse. En effet, la brousse ne se résume pas à un ou des paysages arborés mais correspond aussi à une frontière. Si chaque villageois ignore où la brousse finit, on sait par contre où elle commence. La brousse s’étend à partir des espaces situés au-delà des champs proches. Cette considération nous amène à présenter brièvement la distribution spatiale des champs sur les terroirs mandingues. On y distingue habituellement trois zones. La première, peu étendue, se résume aux « champs de case » ; petits jardins jouxtant les habitations dans lesquels les femmes cultivent divers légumes et fruits (niébé, oignon, bissap, ignames, piments…). Ce petit espace de production est essentiellement destiné à fournir des condiments pour les sauces. Il est souvent planté de citronniers ou de jeunes baobabs. On y trouve également Moringa olieifera et d’autres espèces ligneuses dont les fruits ou les feuilles rentrent dans la préparation des plats. Bien que de taille réduite, ces jardins possèdent une fonction importante dans l’alimentation. Les Mandingues considèrent que le riz ou le « couscous » ne peut être consommé sans les sauces traditionnelles. Ce périmètre de petite polyculture est constamment cultivé et fait l’objet d’une grande attention de la part des femmes. Il en est de même du faro, espace humide qui suit le talweg, symbole de divinités féminines liées à l’eau. Le faro cultivé en riz est exclusivement travaillé par les femmes. À la périphérie immédiate des villages, et jusqu’à une distance d’environ deux à trois cents mètres, s’étendent ensuite, plus ou moins régulièrement, des champs cultivés « en permanence ». Chaque année, cette auréole est cultivée en production vivrière. On y trouve essentiellement du maïs et du mil. Cette zone des « champs proches » possède de vastes parcelles dénudées en saison sèche mais couvertes de mil, parfois d’arachide ou de maïs en saison des pluies. Cette auréole qui ceinture le village est baptisée « sunkomakunko ». Elle est relativement fertile car régulièrement fumée par le pacage des animaux en saison sèche. Cette fumure permet d’exploiter les terres chaque année sans que le sol s’appauvrisse. Toutefois, la fumure des champs proches mandingues n’atteint pas le degré de fertilité attribuée aux champs peuls dont les troupeaux nombreux produisent énormément de déjections. Néanmoins, il est courant de voir en « Pays mandingue » la venue du cheptel peul sur les champs proches en période sèche. Cette coopération entre les Peuls et les Mandingues permet au 20

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.