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La Brûlure des pierres

De
37 pages

Dans une ferme cévenole, Augustin et Adeline vivent leurs vieux jours, heureux et paisibles. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Se connaissant depuis leur plus tendre enfance, la vie a pris quelques détours pour les réunir enfin.

Ajouté le : 08 mars 2017
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EAN13 : 9782812917653
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Table des matières
Couverture L'auteur Titre Dédicace I - Cadapuech II - Le doigt et l’ongle III - Le pays et les choses IV - La bête V - À travers le miroir… VI - Ainsi va la vie… VII - Agitation au village VIII - Le pacte IX - Le monstre X - Le brasier XI - L’errance XII - Le disque bleu XIII - Renaissance 4e de couverture
Gérard de Negri est né près d’Alès d’un père mineur d’origine ital ienne et d’une mère cévenole. Après un « exil » en Angleterre et e n Savoie pour des raisons professionnelles, il « rentre au pays » en 1990 et enseigne à Alès depuis cette date. Longtemps éloigné de cette terre cévenole sur laque lle il a grandi, il peut désormais laisser libre cours à son amour profond pour ce pay s et son histoire humaine.
Du même auteur
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
©De Borée, 2004
Titre
GÉRARD DENEGRI LABRÛLURE DES PIERRES
Dédicace
À Clémence, Emma et Mati,
« Toute respiration propose un règne »
René Char, Seuls demeurent.
I
Cadapuech
1’APRÈS-MIDI À CADAPUECH.L’air est rare. Des rideaux de vapeur, tels des L spectres diaphanes, s’échappent des crevasses de la terre vers l’espace écartelé de l’azur où tournoie la buse souveraine. Toute vie cesse, suspendue sous ce couvercle de bra ises blanches. Les bêtes et les hommes se terrent. Le chien repose dans le trou , creusé au pied de l’acacia, et sa queue chasse la mouche qui l’agace. Le mas dort, ou plutôt il soupire et attend. Arc-boutée sur une dune de pierrailles et d’arbuste s chétifs, la bâtisse se blottit, indifférente aux embruns de feu qui déferlent sur l es écailles de son toit et glissent sur la peau épaisse de ses murs. Derrière les volets cl os palpite la vie du mas, suspendue dans l’illusoire fraîcheur de la cave où, à même le sol, sur leurs sacs à herbe, Augustin et son fermier Victor dorment, bouches ouvertes, da ns un scherzo de souffles et de ronflements. Augustin a les traits burinés de ces vieux loups de mer après des siècles passés derrière le timon d’un terre-neuvier. Cependant, ce marin-là n’a jamais vu la mer et le seul océan que sa vie traverse plonge de la haute m er des montagnes, sous la houle des pinèdes et des châtaigniers, avant de terminer sa course sur le rivage des plaines et des vignes. Son corps est massif, surmonté d’une tête lourde, aux sourcils touffus, au-dessus d’un nez grossier de macaque. Une barbe d e plusieurs jours couvre son visage. Des cheveux grisonnants bondissent sur cett e tête maintenant posée sur la natte rudimentaire de jute. L’homme, à ses côtés, est un piton rocheux, haut de presque une toise, couronné d’une calebasse énorme en guise de tête.
Augustin Labaume est né à Peyremale, près de Saint- Just, à quelques lieues de la ferme de Cadapuech où il vit maintenant. Sa mère, d e retour du lavoir, n’avait pu attendre son heure et avait accouché dans le lit de feuilles de mûrier d’une magnanerie 2 voisine. Augustin en a conservé le surnom decocou, quelque peu ambigu, jusqu’à ce que son quintal d’os et de muscles dissuade tout pl aisantin, même éméché, de l’affubler d’un tel sobriquet. Seul son ami, le Gas ton, aujourd’hui disparu, détenait depuis leur enfance le privilège de l’appeler ainsi , et encore fallait-il que la 3 carthagène ou la piquette aient fait briller leurs prunelles brunes, libéré leur gouaille cévenole et que ce nom maudit fût prononcé au beau milieu d’un flot bouillonnant de paroles ou de jurons en patois. Augustin approche de ses soixante-dix ans, un âge p lus qu’honorable, surtout pour les gens de la ville, étonnés parfois de le voir re dresser des murettes ou se charger d’un immense sac d’herbe sur l’échine, tel un jeune homme de vingt ans. Ces
étrangers montent parfois jusqu’à Cadapuech pour lu i acheter le cabri ou quelques truffes. Sur ces plateaux, le corps apprend à se mé fier du temps et finit par grignoter quelques années précieuses en projetant sa force su r les choses du monde, tel un défi à la mort qui attend, patiente, partout où la vie a décidé d’arracher à cette terre un peu de pain. Les anciens disent que c’est un bel homme quand ils voient sa haute silhouette se 4 découper au sommet d’une serre ou au bord d’unefaïsse. Pourtant, ils s’accordent à dire que l’Augustin, ma lgré son corps rebelle défiant les années, fera comme les autres, comme ces vieux cade s frappés par la foudre. Un jour, il s’effondrera sous la charge du temps et face à u n trépas dont il a su déjouer toutes les traques. À le voir ainsi, solide et immuable da ns sa maison, l’heure où l’on plie devant l’inéluctable semble encore éloignée. La vie et la mort n’ont d’ailleurs plus de mystère pour lui et quand il sort du mas, son regar d s’attarde longuement, sans angoisse, derrière la murette de lauzes, où dorment déjà, sous trois pierres dressées, son père, sa mère et Louis. Aujourd’hui, alors que dehors juillet souffle des v apeurs de braise au-dessus des terres, Augustin croit dormir. Les manches retrouss ées de sa chemise dégagent deux avant-bras de lutteur. Ses deux mains se crispent, de temps à autre, sur l’arête des dalles froides, comme aux prises avec un cauchemar. Plongé dans le sommeil précaire, son visage se ferm e pour devenir un masque livide et son corps tout entier geint tel un vieux châtaignier sous la bourrasque. Dès son réveil, il rejoindra, selon le même rite, les c ollines des alentours. Ses traits retrouveront alors leur vivacité et leur couleur. I l aura puisé dans quelque source secrète le sang et la force afin de poursuivre sa route. Les ruades d’Augustin dans son sommeil dérangent le brave Victor assoupi à ses côtés. Le grand gaillard aux joues vermeilles frott e ses oreilles de chou et, sans ouvrir les yeux, répond par un renâclement aux convulsions de son maître. Aux grognements des deux hommes fait écho le gémissement du chien, dehors, où une pluie de feu s’épanche sur la terre, offerte à quelque dieu forg eron soupirant dans ses entrailles.
Plus loin, dans la cuisine sombre, un rai de lumière traverse un rideau de poussières tourbillonnantes et vient éclairer deux mains, lign euses comme des sarments. Ce sont les mains d’Adeline dont la petite ombre chinoise d anse dans le clair-obscur de la pièce. Le vrombissement de quelques insectes résonn e au fond de l’âtre éteint et, par 5 instants, les lourdesfustes craquent au cœur du silence. Les secondes claquent , métalliques, dans le ventre transparent de la pendu le. Adeline poursuit son ouvrage tout en promenant ses yeux vifs dans la pénombre, à la recherche du détail insignifiant mais insupporta ble que constitueraient un petit amas de poussière oubliée ou quelques miettes épaisses. Comme à son habitude, elle a remonté ses cheveux d’ argent et les a attachés à l’aide de deux peignes en corne. Le temps et les co ups du sort ont tracé ironiquement des sillons réguliers sur son visage. Droite dans s on fauteuil, on sent néanmoins chez elle une douceur ineffable au travers de ses gestes lents et délicats. Elle est née, elle aussi, non loin d’ici, à la ferm e des Arbousiers, et la Pierrette, qui faisait office de sage-femme pour le village, était accourue dès les premiers instants pour accoucher Justine. Elle avait donné, le jour d e la naissance de l’enfant, bien peu de chances de survie à cet être minuscule et ratati né comme un lapin sorti du faitout. Toute la nuit, elle avait travaillé avec la mère, p our délivrer du ventre de cette jeune
femme un petit bout de vie coincé entre le jour et la nuit des hommes. Les bassines d’eau bouillante allaient et venaient entre la cham bre et la cuisine. Des cris montaient parfois au milieu de cette nuit sans lune puis reto mbaient, de guerre lasse. Tout le village savait et attendait. Des vieilles priaient, des hommes étaient restés près de Rémi, le père, pour lui parler, mais il sortait fré quemment dans la cour pour caresser son chien et fixer le fond des ténèbres tout en mar monnant des mots indistincts. Puis, vers les cinq heures, vint la délivrance, un cri pr esque imperceptible résonna dans la pièce et la Pierrette, le visage baigné de sueur, o uvrit du coude la porte qui donnait sur la cuisine et s’exclama, fière comme si elle portai t Jésus en personne: «C’est une fille! Que Dieu me pardonne mais nom de Dieu, petite, tu as failli nous tuer, ta mère et moi, et je me souviendrai de ce jo ur! Toi, Adeline Larguier, tu seras pas comme les autres!» Au bout de ses bras, au milieu de langes propres, s ’élevèrent une respiration légère et un piaillement de moineau. Dans son lit, la mère était restée immobile, hagarde, comme vidée d’humanité. Son visage encore tourmenté avait épuisé sa douleur et ses larmes. Au centre des draps rougis, témoins de sa l utte, elle se sentait maintenant en paix et affranchie de sa tâche. On pouvait distingu er, sous les cernes de ses yeux, sur ses joues, le trait furtif d’un sourire. Soixante-huit ans se sont écoulés et la silhouette noire d’Adeline, dans son recoin, soupire et songe. De temps à autre, une inquiétude transparaît chez e lle, au travers d’un geste, d’une secousse de la tête, comme si elle voulait chasser la présence invisible de quelque noire chimère. Un tablier sombre recouvre sa blouse aux fines rayu res rouges, dont les deux poches laissent entrevoir un bout de fil de lin et un mouchoir à carreaux qu’elle pétrit de temps en temps pour serrer les poings et conteni r sa rage. Les bas de laine qu’elle porte en toutes saisons glissent souvent sur ses ch evilles et, d’un geste presque imperceptible, elle remonte ces jambières brunes. À ses pieds, les pantoufles qu’elle abandonnera bientôt pour ses esclops dès que les tr avaux vont l’appeler au dehors. Ces gros sabots, bourrés de paille, attendent maint enant derrière la lourde porte de châtaignier, ultime barrage contre les rouleaux de feu qui déferlent sur le mas de Cadapuech, dans une débauche d’odeurs âcres et de c répitements.
1.«Tombe puits», tombe dans le puits, d’autres traductions sont possibles, bien sûr. 2.Cocon du vers à soie et aussi cocu. 3.Vin cuit, fait «maison», fabriqué à partir du moût de raisin. 4.Terrasse cultivée (ou pas), traversier, bancel. 5.Poutres.
II
Le doigt et l’ongle
’ENFANCE D’AUGUSTIN et de son frère Louis avait été paisible mais rude aussi. L Les premières années de ces enfants, élevés dans la rigueur des traditions et des saisons cévenoles, ne manquaient pas de contraintes auxquelles leurs jeunes corps devaient s’habituer rapidement. Les journées étaient longues et les petits matins d ifficiles quand la mère, même avec sa voix la plus douce, venait les sortir de la chaleur de l’alcôve. «Allez, petits fainéants! venez vite, le jour vous fait déjà un sourire à travers les carreaux et vous êtes là à ronchonner dans les drap s! Dépêchez-vous!» Elle les conduisait vers l’immense évier de la cuis ine où ils étaient savonnés et frottés, tandis que le feu du fourneau crépitait et laissait exhaler déjà les premières senteurs du repas à venir. C’était parfois aussi la course pour arriver le pre mier au récantou de la cheminée où la chaleur et l’odeur des flammes redonnaient un no uveau courage à leurs corps encore alanguis du moelleux des rêves. La fraîcheur des dalles du sol les faisait courir sur la pointe des pieds comme s’ils eussent marché sur des picots de glace. Il s’ensuivait un massage énergique des orteils dans u n flot de petits cris et de rires canailles. En plus de la vigueur du nettoyage, la peau, adouci e de sommeil, s’accommodait mal de la séance d’habillage où la laine un peu rêc he frottait les joues rosies par la fraîcheur des chambres. Le bol fumant de lait chaud et la tartine de pain b eurrée les réconciliaient avec l’heure matinale et cette sortie prématurée de la n uit. Certains matins d’hiver, blottis sous l’édredon et recroquevillés sur l’oreiller, il s auraient voulu que ce fût jeudi tous les jours. Seuls la tendresse de la mère, l’appel du fe u ronflant et odorant de la cheminée ou bien la perspective d’une journée en compagnie d e leurs camarades de classe aidaient les deux garçons à affronter ces pénibles réveils. Augustin et son frère Louis n’échappaient pas à la séance des recommandations diverses et, entre deux gorgées de lait qui leur la issaient les babines blanches, ils se devaient de réciter leurs tables, la conjugaison de l’imparfait du subjonctif ou la poésie du jour. Ce n’était qu’après avoir passé l’inspecti on des dents, des oreilles et du nez qu’ils étaient autorisés à déguerpir sur-le-champ, non sans avoir reçu, au seuil de la porte, un gros poutou de leur mère, rituel attendu comme le baiser de la dame à ses deux preux chevaliers. Louis était un petit bonhomme avec des joues comme deux pommes d’amour, des yeux pétillants et rieurs et un nez minuscule, frét illant de plaisir et de malice à chaque sourire. Ses cheveux demeuraient toujours fous malg ré les tentatives constantes de la mère de dompter les mèches rebelles avec un peu d’h uile de noix. Augustin, quant à