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La cause des victimes : approches transculturelles

De
222 pages
Cet ouvrage est le fruit d'une réflexion pluridisciplinaire menée par des psychologues cliniciens sur les racines et les incidences des violences, la prise en charge et le devenir des victimes dans les sociétés où ils exercent en tant que praticiens et chercheurs, La Réunion et l'Afrique du Sud. Le problème des victimes des violences d'Etat et de l'exil est par ailleurs évoqué à travers l'exemple de l'accueil, à Paris, des réfugiés d'Afrique centrale à l'Institut de Victimologie.
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La cause des victimes: approches transculturelles
Ile de La Réunion et Afrique du Sud

Illustration de couverture:

composition de Philippe Reignier

site: WW\v.libra1rieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattan1@wanadoo.fr ~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9633-8 EAN : 9782747596336

Geneviève Payet, Jean-Loup et aL

Roche

La cause des victimes: approches transculturelles
lIe de La Réunion et Afrique du Sud

Préface du Dr. Gérard Lapez (Institut de Victimologie)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

- RDC

nos remerciements aux collaboratrices de l'Antenne Réunionnaise de l'Institut de Victimologie,
membres du Comité de Lecture et de Rédaction Saint-Denis de la Réunion:

Christelle ALHAIRE Christiane ANDRE Delphine PRADIER Sabine SRAMSKI Fadella TOTAC ONAN

Les textes figurant dans cet ouvrage n'engagent que leurs auteurs

PREFACE

Dr. Gérard LOPEZ

'lie de la Réunion est depuis bien longtemps à la pointe de la prise en charge des victimes: l'expérience du recueil de la parole de l'enfant victime dans la procédure dite Mélanie en constitue la meilleure illustration; beaucoup pensent qu'elle est plus perfonnante que les modalités prévues par la loi du 17 juin 1988; elle aurait probablement pennis d'éviter les dérives et erreurs qui ont conduit à l'Affaire d'Outreau: Geneviève PAYET aborde ce sujet dans sa communication: « Le psychologue expert et le témoignage de l'enfant ». L'Antenne Réunionnaise de l'Institut de Victimologie (ARIV)l est tout particulièrement soucieuse de prendre en

L

- formation des professionnels et des personnes victimes, - information et sensibilisation du public -

1 L'ARlV, crée en août 2002 assure différentes missions: bénévoles travaiIIant auprès de

relatives à la victimisation et au psycho-traumatisme, - recherche et documentation en lien avec l'Université et les Instituts de formation, accueil des victimes d'agressions dans la cité ou dans les institutions, interventions post-traumatiques (debriefing collectif et individuel), développement de la Victimologie (à la Réunion et dans la région Océan Indien). Depuis novembre 2002, des membres de l' ARlV tiennent toutes les semaines des permanences d'accueil à la Maison de la Sécurité de Saint-Denis. Les victimes sont reçues gratuitement et de façon anonyme si eIIes le désirent. L'Association s'appuie sur le concours actif de ses bénévoles qui, ayant bénéficié d'une formation générale de sensibilisation à la victimologie clinique, peuvent participer aux permanences. Les permanences, principalement destinées au public., accueiIIent également des membres d'autres associations, des professionnels, des stagiaires... En relation avec des services médicaux, sociaux, éducatifs, judiciaires et diverses associations oeuvrant dans le domaine de l'aide aux victimes,

compte les spécificités «péi». Ainsi, Geneviève PAYET souligne combien la connaissance du créole est fondamentale pour recueillir la parole des victimes; elle construit un extraordinaire lexique créole des violences agies et subies. Elle démontre dans son article consacré à l'accueil des enfants migrants comment un respect aveugle des traditions culturelles peut être une défense du thérapeute face à l'horreur ou tout simplement une forme d'incompétence. L'approche transculturelle, qui est trop souvent la partie congrue des livres de Victimologie, constitue une des grandes réussites du livre que vous tenez dans vos mains. L'ARIV rayonne tout particulièrement vers les îles voisines et l'Afrique du Sud. Elle a pu avantageusement représenter la Victimologie française lors du dernier Symposium de la Société Mondiale de Victimologie organisé à Stellenbosch (Afrique du Sud) en 2003. Elle a su organiser le Premier Forum de Victimologie de l'hémisphère sud en avril 2004 avec un succès considérable2.Jean-Loup ROCHE retrace une histoire de l'horreur, avec en point de mire l'esclavage, et ses rapports avec les représentations sociales réunionnaises concernant la justice. Il dresse un tableau approfondi de la «cause des victimes» dans l'hémisphère sud et un bilan complet de la Victimologie en Afrique du Sud, article utilement complété par celui de François DRONNET, un français responsable d'ONG dans ce pays: «Themba Lesizwe. Une
l'ARTV a déjà mené plusieurs interventions de debriefing collectif., sur site dans diverses institutions à la Réunion. L'ARlV a contribué à la mise en place et à l'animation du premier cycle de formation approfondie en Victimologie à la Réunion, à l'organisation pédagogique de stages sur la gestion des situations traumatisantes. L'Association est présente dans des instances officielles chargées des problèmes de prévention et de sécurité. Participant à des congrès internationaux et à diverses publications, l'ARlV a des correspondants en Afrique du Sud, à l'IIe Maurice, en NouvelleCalédonie. Ses liens sont bien sûr constants avec l'Institut de Victimologie, sis à Paris.
Maison des Associations 14, rue Moulin à Vent - 97400 Saint-Denis 2 Actes du Forum ARlV: Vous avez dit victime? 22/05/2004.

He de la Réunion,

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réponse de la société civile sud-africaine à la problématique de la violence ». Mais l'ARIV travail1e surtout en profondeur. En relation étroite avec les autorités et les institutions réunionnaises, l'ARIV organise des formations et des colloques qui contribuent activement à sensibiliser les institutions et les professionnels réunionnais aux problématiques victimologiques. Les actions concernant les cibles fragiles que constituent les femmes et les enfants sont au centre des préoccupations de l'ARIV : les chapitres 2 et 3 leur sont entièrement consacrés. A la pointe de l'innovation, l'ARIV a mis en place une permanence d'accueil et d'écoute à Saint-Denis de la Réunion, participant activement à un mouvement encore trop confidentiel en Métropole. A ce propos, la vignette clinique de Philippe REIGNIER nous enseigne combien le visage de la psychose masque parfois un traumatisme qu'il convient de traiter. Jacques BRANDI BAS défend l'idée que, sous certaines conditions (reconnaissance judiciaire), une famille peut devenir expert et co-thérapeute pour régler le processus de maltraitance. Jean-Pierre HUDE rapporte son expérience thérapeutique dans le cadre du Centre de Psychothérapie des Victimes à Paris avec les Africains victimes de violences d'Etat et de tortures. L'ARIV intervient également dans la prise en charge immédiate et post-immédiate des victimes de violences et d'accidents sur les lieux de travail, selon des protocoles rigoureux bâtis avec les partenaires concernés. L'ARIV, toujours plus impliquée dans la formation des professionnels, a pris une dimension universitaire en coorganisant un Diplôme d'Université de Victimologie ! Cela lui permet d'approfondir une réflexion éthique, fondée sur l'ouverture, la discussion et l'évaluation des pratiques, destinée à éviter certaines dérives qui prêtent le flanc aux critiques des intellectuels qui précisément ne parlent pas... des victimes. Bref, l' ARIV travaille, publie, sensibilise, soigne les victimes et crée des liens avec les partenaires locaux d'accompagnement social et judiciaire, ce qui constitue le

Il

quotidien de la pratique victimologique: accompagnement et soins.

reconnaIssance,

Ce tableau parait élogieux, mais peu d'associations peuvent se prévaloir d'un bilan aussi flatteur, lequel n'est possible que grâce à l'implication de bénévoles, animés d'un idéal humaniste, travaillant sans relâche avec force et vigueur, pour prendre en charge les victimes d'agressions et accidents divers, si souvent livrées à elles-mêmes... sous d'autres cieux.
Ce livre en constitue la meil1eure des preuves.

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INTRODUCTION

VOUS AVEZ DIT VICTIME?

Geneviève P AYET

Polyphène demande: Quel est ton nom toi qui m'a pris la vue? Ulysse répond: Personne!

out le monde a ses soucis et ses bonheurs, tout le monde est pressé. Pressé et en priorité tourné vers soi. Bien sûr, on vit parmi les autres, mais c'est déjà si difficile de composer avec soi-même! On fait au mieux: parfois avec, parfois sans, toujours à la recherche d'un bonheur qui va combler notre vie. Et puis, soudain, sans savoir ni pourquoi ni comment, il y a un événement, un tournant, quelque chose qui nous fait face, qui se met en travers de notre chemin. Impossible de le nommer, parfois même impossible de le situer ou de l'identifier. Mais pourquoi? Pourquoi moi? Pourquoi là ? Les interrogations déferlent et submergent nos il1usions, nos certitudes, nos espoirs. Nous nous retrouvons sans visage, exclus de nous-même. C'est comme si quelque chose au fond de nous soudain disparaissait, sans raison. Nous voilà sidérés, épinglés, dépossédés de ce qui l'instant d'avant nous était essentiel, vital. « y a pas de mots pour vous expliquer... A quoi bon en parler? .. Plus rien ne pense, plus rien ne vit en moi... Plus le temps passe et plus je souffre... Je suis devenu comme étranger sur cette terre qu'était mon corps, dans ce cœur qui vibrait

T

encore! » C'est en ces termes que les victimes s'adressent à nous. Il n'y a pas de nom pour dire la peine. Les mots n'ont plus de sens, plus d'écho, ils sont vidés de leur force, de leur pouvoir. Nous sommes comme dans un tableau qui n'a rien à faire de notre présence et qui nous permet ni de nous promener chez lui ni d'espérer en lui. Depuis les faits, le temps s'est divisé. Il y a désormais un avant et un après. Ce qui maintenant en tient lieu ne se compte plus de la même manière. Tout est faussé: un rien et on s'affole, tout s'embal1e, on perd le contrôle. Un rien? Non. Si seulement il était possible de s'arrêter sur ce rien en question. Il est une véritable prison, un trou où sont enfouis nos idées noires, d'horribles souvenirs, des flashes qui nous clouent sur place, nous réduisent à l'impuissance. Plus de force pour lutter: prouver, accuser, se défendre. Pour qui, pour quoi? Ceux qui me sont les plus proches partagent tous quelque chose de notre vie. En voulant nous consoler, nous avons l'impression qu'ils banalisent et rabaissent notre expérience unique. A cause de cela, nous pouvons avoir envie de leur dénier la possibilité même de comprendre ce que nous avons vécu, envie de garder notre secret comme un drôle de compagnon avec lequel nous aurions appris à composer pour ne pas nous perdre dans notre chaos intérieur. Mais la résistance la plus massive et la plus terrible vient de tous ceux qui ne veulent pas écouter, qui veulent en finir au plus vite, qui veulent nous faire tout oublier. En fait, les récits de notre histoire les dérangent, cela interroge leur confort. En réalité, ils ne sont pas indifférents: ils souffrent ou ils se protègent, voire les deux à la fois bien souvent! Et pourtant, pour sortir de cette histoire, il faut bien la vivre, encore et encore, même quand tout en nous la rejette. En plus, elle résiste, elle prend de la place, toute la place même! Le jour, la nuit, dans notre corps, dans notre tête, des images, des voix, des cauchemars, c'est impressionnant, envahissant, épuisant! On n'ose même pas imaginer une autre histoire, qui peut-être libérerait ces terribles souvenirs incrustés au fond de nous comme un poison qui se répand et nous ronge. Une autre

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histoire qui nous aiderait à renouer avec du vivant. Avec ce qui nous est arrivé, quelque chose de notre être est bien mort. Tout se passe comme si l'imaginaire se dérobait sans cesse, nous ramenant dans une réalité que nous ne pouvons ni intégrer ni fuir, et pourtant qui s'impose constamment dans nos rêveries, dans nos nuits, dans notre corps aussL Face à un tel événement, la peine est la même pour tous. Elle se constitue sur la base d'un mélange de perte et de douleur à la fois. Mais, paradoxalement, plus elle est intense, moins el1e se partage, et moins nous avons envie d'en parler. C'est fou, notre mémoire est pleine de tout ce que nous avons perdu, et pourtant c'est impossible de l'atteindre! Et nous voilà condamnés à vivre de tout ce qui n'est pas ou de tout ce qui n'est plus. C'est moi et ce n'est pas moi en même temps. Nous nous retrouvons amenés à comparaître face à nous mêmes, entièrement tournés vers le passé. L'idéal, ordinairement projeté dans l'avenir, se racornit. Et, en y pensant, on aggrave notre misère actuelle. Nous nous détruisons par toute cette envie de soi que nous n'avons pas, que nous n'avons plus! Habité en profondeur par l'idée qu'on n'est plus le même, et que c'est une évidence pour les autres: « j'étais sûre que tout le Inonde le savait », « j'avais comme une carte sur mon front », nous disent les victimes. On se sent écrasé par la honte, on ne se sent le semblable de personne, on se sent comme étranger parmi les autres, et on s'isole davantage encore, ouvrant ainsi -sans le vouloir- la porte à tous les dangers. .. Chaque réminiscence nous ramène à ce que nous avons vécu et nous accable dans ce que nous sommes devenus. Notre mémoire nous enferme et devient un obstacle à toute issue. Nous ne savons que dire et redire l'événement, sans chercher à le relier à d'autres faits du passé ou du présent, cela n'a aucun sens. On risque même de le figer, pire de l'enkyster si on ne s'inscrit pas: - dans un acte où dire le passé permet de le comprendre et de le comparer à d'autres événements; - dans une démarche en prenant la décision, non pas de « tourner la page» de l'histoire (comme nous y appel1e tous ceux qui nous aiment de près ou de loin), mais enfin de lire

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cette page, pour pouvoir «passer à autre chose », comme ils disent! Voilà pourquoi, être victime, c'est également: être un témoin, être un juge et être son propre interprète. Cette quadruple alliance de la victime, du témoin, du juge et de l'interprète que nous sommes pour nous même est une épreuve démultipliée à laquelle nous devons faire face. Et ce, quand bien Inême nous ne serions pas seuls face à cet événement. Plus la violence subie est inattendue, imprévisible, immense, plus on peut avoir l'impression de quelque chose qui a été vu/qui ne pouvait se voir. Cela résonne d'abord et souvent, de façon très insidieuse, comme une faute. Car les sentiments de culpabilité apparaissent très vite après la peur: qu' avonsnous fait ou pas fait? D'interminables questions surgissent de tous côtés dans nos pensées: - les « si » : si je n'y étais pas allé, - les «peut-être»: peut-être qu'il aurait mieux valu

que. ..,

- les « pourquoi? » : pourquoi avoir fait ce choix ?, etc. Aucune réponse dans l'immédiat et, pire, pour certaines de nos questions, il nous faudra même apprendre un jour à en faire le deuil. Et par la suite, au fil du temps, un temps vécu comme indéfini/indéfinissable, sans qu'on le sache, sans qu'on s'en rende compte, il y a comme une modification dans ce qui se donne à voir de nous, notre paraître dans ce monde visible. Ce quelqu'un qui nous habitait n'est plus que quelque chose. Plus grave, le sujet que nous sommes peut parfois disparaître en totalité, sous l'emprise de ce qui s'est passé, de ce qui s'est abattu sur nous. A notre rôle d'acteur vient se substituer un autre état où se mêlent la passivité, la dépendance, la soumission. On n'y est plus, on a déserté notre propre subjectivité, on perd prise et souvent on s'abandonne. Dans ce mouvement infernal, où l'on se vide de l'intérieur, l'image qu'on a de soi est proche de la pétrification. A distance des faits, les victimes disent avoir survécu en se

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transformant en «statue », en «robot », en «cadavre » (tels sont leurs mots) ! Ainsi, disparaître en se pétrifiant, cela nous rend invisible, aux autres comme à nous-mêmes. Mais ce n'est pas un anéantissement du Moi. En fait, il s'agit seulement d'une transformation de soi! Justement pour protéger cette étincelle qui continue à vibrer au fond de nous pour en sortir un jour vivant. Si à la croisée des faits, le temps dans sa chronologie s'est arrêté, la temporalité quant à elle a soudain basculé dans un autre temps. A partir de ce moment-là, il y a eu comme un enracinement sur le lieu même de l'événement. Un arrêt sur image dirait-on dans un autre langage! En se croyant métamorphosé en statue, en robot, en cadavre, etc., on reste encore quelque chose. Ce qui résiste en fait, c'est comme une marque visible de ce qui désormais de moi n'est plus visible. En somme, notre être pétrifié offre une visibilité nouvelle. Il reflète la matérialisation de ce qui ordinairement est invisible: la souffrance, le malheur (ne disons-nous pas que nous sommes « malheureux comme une pierre» ?!), mais il reflète surtout la mort. Ce que nous ne pouvons plus voir ni montrer, c'est le fait d'être un autre. Le faisceau de l'événement qui nous a traversé tel un projectile (avec ce qu'il représente de haine, de jalousie, de folie, de hasard, de violence), contient un fluide mortifère. Mais notre deuil est un deuil de soi, non celui du Moi. Car, la statue, le robot, le cadavre, etc., que nous croyons être devenus depuis ce qui nous est arrivé, cet objet-là est quelque part toujours en vie! Pour retrouver notre être, celui qui peut à nouveau se donner à voir donc à aimer, pour nous libérer de l'emprise qu'exerce sur nous ce qui a été vécu et ce que nous sommes devenus pour les autres dans notre imaginaire, pour vivre en humain tout simplement, il nous faut à nouveau acculturer la mort, retrouver notre illusion d'immortalité, celle qui nous pousse à désirer et à créer. En pratique, tout se joue d'abord dans la rencontre, ensuite par la parole.

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Du fait de leur place intennédiaire entre les dispositifs institutionnels et les souffrances engendrées par notre société, les associations sont: - de par la souplesse de leur fonctionnement, - avec la possibilité qu'elles offrent de garder l'anonymat, - dans leur travail de proximité, un lieu privilégié pour une telle rencontre. Un lieu pour se dire ou pour se taire, pour émerger de soi à son propre rythme, pour sortir de sa coquil1e de pierre, etc. L'accueil des victimes nécessite la création d'un lieu exempt, en première intention, de tout souci de maîtrise et d'évaluation, un lieu où l'ignorance et l'incertitude ont une place à part entière. Car, pour s'ouvrir à ces personnes en souffrance et à toutes les perspectives qu'offre le récit de leur histoire, il faut pouvoir supporter d'être dans le non-savoir face à el1es, supporter le doute, renoncer à la quête d'une vérité. Dans cet « être-là avec l'autre» une restauration de leur cadre de vie (interne comme externe) devient possible, le temps peut progressivement reprendre son rythme, sa continuité, sa logique et les victimes peuvent ainsi accéder à la réparation... et peut-être au pardon. Finalement, sortir du traumatisme, c'est se réconcilier avec soi-même, redevenir acteur de sa propre vie en acceptant le fait qu'on n'oublie jamais ce qui nous est arrivé.

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HEMISPHERE SUD... LA CAUSE DES VICTIMES

Jean-Loup ROCHE
a Victimologie est issue de la Criminologie et, à ses débuts au lendemain de la seconde Guerre Mondiale, elle est ancrée dans le monde juridique. Ainsi en 1947, Hans von Hentig, criminologue nord-américain d'origine allemande, dans son ouvrage « le Criminel et sa victime », pose les bases d'une Victimologie purement pénale qualifiée de «première Victimologie ». Rapidement, grâce à des praticiens et chercheurs comme le roumain Benjamin Mendelsohn, avocat pénaliste, la Victimologie (terme qui lui est dû) étend considérablement son champ d'action, intégrant des domaines de victimisation diversifiés: victimes des guerres, génocides, catastrophes naturelles, accidents, violences familiales, institutionnelles, etc. Cette Victimologie générale qualifiée de «seconde Victimologie », la Victimologie actuelle, se situe aux confins du Droit, de la Médecine (notamment médecine humanitaire, de catastrophe, d'urgence, expertale, etc.), de la Psychologie, des Sciences sociales et du Travail Social; elle génère des modes de protection, d'assistance et d'accompagnement individuel ou co11ectif. Si l'on considère la brève histoire de la Victimologie, un peu plus d'un demi-siècle, une autre évolution est notable: son extension mondiale. Elle cesse, notamment à partir des années 1980, de se situer dans un axe nord-nord (Etats-Unis et Europe), où elle s'est considérablement développée (recherche, enseignement, publications, législation, intervention, appropriation politique nationale ou internationale). Elle s'implante aussi à l'extérieur

L

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du monde occidental et notamment dans des pays dits «du Sud» (au sud de l'équateur) situés en Amérique du Sud, en Afrique australe et en Océanie. Fait significatif, la WSV (Société Mondiale de Victimologie), créée à Jérusalem en 1973, après des symposiums aux Etats-Unis (1976), en Europe (1979 et 1985), au Japon (1982) et au Moyen-Orient (1973 et 1988), a tenu des symposiums internationaux: - au Brésil, à Rio de Janeiro, en 1991, - en Australie, à Adélaïde, en 1994, - en Afrique du Sud, à Stellenbosch, en 2003. Sont nés ainsi des axes d'échanges et de coopération: nord-sud, sud-nord et sud-sud, repositionnant la discipline, en ce qui concerne ses sujets d'intérêt et ses applications. Sont reconnus du même coup les efforts fournis par des associations de victimes, des organismes publics et privés d'aide aux victimes, des sociétés de victimologie, des gouvernements, etc., oeuvrant parfois avec des moyens restreints dans cette zone du monde qui est loin d'être épargnée par des agressions de toutes sortes, naturelles et humaines, parfois de grande ampleur. Les pays concernés sont pour certains en voie de développement, connaissent d'importants bouleversements sociaux, culturels, politiques, vivent des situations dites de transition, sont sur la voie de la démocratisation. Cette « Victimologie du Sud» interpelle la « Victimologie du Nord» car, outre des phénomènes victimaires universels, el1e a à traiter des victimations spécifiques, tel1es cel1es résultant de génocides en cours ou très récents ou de la misère sociale, économique, bien présente encore dans cette partie du globe. Elle peut donner aussi des exemples convaincants d'expériences originales interculturelles, alliant tradition et modernisme. Cette Victimologie enfm est indissociable des politiques du développement; le modèle sud-africain est une référence à cet égard.

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Doivent être mises en valeur les actions entreprises par des personnes (bénévoles et professionnels), des institutions et des états en faveur des victimes dans l'hémisphère sud. Nous illustrerons avec des exemples pris dans trois continents. - Premier exemple: le Brésil. La Société Brésilienne de Victimologie (SBV) a été fondée en 1984 à Rio de Janeiro en réaction aux victimations massives et violations des droits de l'Homme qu'avait connues le pays lors de vingt ans de gouvernement militaire. Liée à un groupe de chercheurs de l'Université Fédérale de Rio de Janeiro, la SBV a apporté sa contribution à un séminaire international sur la violence dans les grandes villes (phénomène affectant ses propres métropoles urbaines) en 1990; elle a mis en place des formations en Victimologie pour les juges avec l'Association des Magistrats (1996), a contribué à l'implantation à Rio d'un Centre d'Assistance aux Victimes de Violences (conformément à un Programme National pour les Droits de l'Homme élaboré en 1996 par le gouvernement brésilien). Nous pourrions parler tout aussi bien du rôle des Sociétés argentine et chilienne de Victimologie qui ont su, elles aussi, s'attaquer aux problèmes des violences politiques et à la maltraitance et à l'exploitation des enfants notamlnent.

- Second exemple: l'Afrique du Sud qui connaît depuis la libération de Nelson Mandela (1990), la sortie de l'apartheid, la transition démocratique, la création de structures permettant aux victimes, proches, témoins, survivants d'une sombre période d'exactions (assassinats, tortures, enlèvements, disparitions, harcèlement, etc.) de révéler, témoigner, parler, en tout cas de s'exprimer, d'être entendues (groupes « Khulumani »). Le chemin de la réconciliation entre ethnies, communautés ne fait que s'ouvrir; il en a été beaucoup question bien sûr au dernier Symposium de Stellenbosch.
- Troisième exemple: celui de pays lointains certes mais situés sous des latitudes voisines, l'Australie et la Nouvelle-Zélande, où nous trouvons d'intéressantes actions de justice particip{Jtive, réparatrice (<< restorative justice»)

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héritées de pratiques des peuples autochtones et ayant pu inspirer l'Angleterre et le Canada. ComIne le disait un juge maori néo-zélandais: « la justice doit ennoblir l'esprit sinon ce n'est pas la justice ». Aussi s'est développée à côté de la justice pénale classique répressive, une justice de proximité, de communauté avec des pratiques diverses (conférences de groupe, conférences de voisinage, conférences familiales, cercles de détermination de la peine, etc.), toutes destinées à replacer la victime au centre de l'action judiciaire, à lui permettre et à permettre aussi à la collectivité de participer à la décision concernant J'acte délictuel commis. A noter que le Conseil économique et social des Nations Unies a élaboré à Vienne en 2002, lors d'une «Commission pour la prévention du crime et la justice pénale», des recommandations pour le recours à des programmes de justice réparatrice largement inspirées de ces expériences en cours aux antipodes. Nous nous devons de signaler que c'est en Nouvel1e-Zélande que, dès les années 1960, a été mis en place un programme d'indemnisation des victimes d'infractions qui a inspiré l'Angleterre; c'est aussi dans la juridiction de l'un des états de l'Australie (Australie du Sud) qu'a été Inise pour la première fois en application la Déclaration des Nations Unies relative aux «victimes de la criminalité et d'abus de pouvoir» (Assemblée Générale de J'ONU: 11 Décembre 1985). Malgré sa taille modeste (surtout face aux pays que nous venons de citer) et bien que liée administrativement, économiquement et politiquement à la France en tant que département ultra-marin et à l'Europe en tant que région ultrapériphérique, l'île de la Réunion, par son implantation géographique, par son histoire (passé marqué par J'esclavage, le colonialisme), par sa population (métissée d'ethnies, de cultures, de religions) ne peut manquer de s'intéresser aux réalités prometteuses qui viennent d'être évoquées.

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CHAPITRE 1 : Violences, Cultures, Institutions

«BUYO MARGOZ»

«<Bouillon margose »)1 traumas et dépassement

Culture créole réunionnaise:

Jean-Loup ROCHE

.

L'Héritage de violence à la Réunion

Ie de la Réunion: c'est un nom riche de promesses qui a été donné par un décret de la Convention, le 13 Mars 1793, à cette terre si souvent baptisée et rebaptisée auparavant, et de manière si éphémère (Dina Morgabin, Santa Apollonia, Mascarenhas, England's Forest, île d'Eden, île Bourbon, etc.).

l

Un nom auquel nos imaginaires individuels ou l'imaginaire collectif peuvent associer les sentiments de sécurité, de protection (1'île-mère), les idées d'entente, de solidarité, de partage et d'hannonie (l'île-union) et pourtant... Cette île, comme bien d'autres, malgré ses modestes 2500 km2 et des poussières (de scories volcaniques !) et sans doute parce qu'elle est née du mariage de l'eau et du feu, unit et confronte tout à la fois les paysages, les hommes, les cultures, les mentalités: « Pays Bourbon lé comme margoze, son ker lé amer son grain lé doux », disait Jean-Henri Azéma, dans Olographe (1978).
1 Avec l'autorisation de la revue « Akoz »(cf. dossier « Violences », Février 2003, n° 18).

Elle est peut-être «intense », comme la vendent les affiches publicitaires dans les vitrines des agences de voyage et sur les murs de lointaines villes d'Europe; en tout cas, elle est contradictoire, ambivalente, jusqu'à l'alchimie: « île enchantée », pour Marius et Ary Leblond mais... « île pays imbroglio », pour Boris Gamaleya, « île péi bato fou », selon Axel Gauvin, « île chiendent », pour Carpanin Marimoutou, « île à double visage », selon Jean-François Samlong, Alternativement ou simultanément eden, purgatoire et enfer, comme on voudra ou plutôt comme on ressent... Il y a dans la littérature réunionnaise, ceci dès ses débuts et notamment dans la poésie (des classiques aux modernes, en passant par les romantiques et les parnassiens), un aller et retour constant entre le bucolique, l'hédonique (élégies de Bertin et Parny, « rêveries bleu mascarin » de Jean Albany) et le tragique, avec, par exemple de bien sombres diagnostics sur les hommes (comme chez Antoine Boucher, au début du XVIIIèmesiècle) ou sur la société, ainsi chez Alain Lorraine, à la fin du XXème: «ce pays aux pulsions destructrices, cette île encasernée sur sa propre défaite avec ce tapage des nerfs dans la tête des fous et dans la nuit des esclaves, avec l'érosion mentale, la crevasse sismique entre les plis de l'inconscient, cette agression du sabre à cannes qui coupe la veine populaire du beau-frère, éventre les femmes enceintes, martèle à coups de galets le rival d'un jour, ce pays-là est celui de la violence cachée et de la désespérance bloquée ». L'île, il est vrai, a eu sa part d'expériences douloureuses, de violences de toutes sortes: « une île tourmentée d'appels et de recherches une île tourmentée d'hier d'aujourd'hui et de demain », dit Agnès Guéneau (La Réunion: une île, un silence. 1979).

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