La chimie dans la société

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296309036
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LA CHIMIE DANS LA SOCIÉTÉ

Collection Sciences et Société dirigée par Alain Fuchs et Dominique Desjeux

Déjà parus:

- Charles

HALARY,Les exilés du savoir. Les migrations scienet romantisme allemand (1766-

tifiques et leurs mobiles, 1994. - Saïd HAMMOUD, Mesmérisme 1829), 1994.

1995 ISBN: 2-7384-3657-9

@ L'Harmattan,

Sous la direction de : Georges BRAM, Françoise CHAMOZZI, Alain FUCHS, André GRELON, LANCIANO-MORANDAT et Laurence MORDENT!

Caroline

LA CHIMIE DANS LA SOCIETE Son rôle, son image

Actes du colloque interdisciplinaire du Comité National de la Recherche Scientifique Biarritz, 23 25 mars 1994

-

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C£NrRENATlONAL
DE LA RECHERCHE SCIENTIFIOUE

Éditions L'Hannattan 5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris

Le colloque
LA CHIMIE DANS LA SOCIETE

a été financé par le Comité National de la Recherche Scientifique Il était placé sous le Haut Patronage du Ministre de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche et de l'Académie des Sciences Ce colloque a reçu le soutien du Département des Sciences Chimiques, du Département des Sciences de l'Homme et de la Société du Programme Environnement du CNRS

Il a reçu l'aide de la Société Air Liquide, de la Société ElfAtochem, de la Société Française Hoechst, de Hutchinson S.A., du Groupe Rhône-Poulenc et de Total Raffinage Distribution, du Conseil Général des Pyrénées Atlantiques, du Conseil Régional d'Aquitaine, de l'Université Paris-Sud, de l'Université Pierre et Marie Curie, de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales et du Club d'Histoire de la Chimie. Avec la participation du quotidien Libération

COMITÉ DE PARRAINAGE

DU COLLOQUE

I. Prigogine, Prix Nobel, Professeur à l'Université Libre de Bruxelles, J.M. Lehn, Prix Nobel, Professeur à l'Université Louis Pasteur, Strasbourg,

M. Augé, Président

de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, F. Bazile, Président de l'Union des Industries Chimiques, Paris, J. Cantacuzène, Président de l'Agence pour le Développement de l'Information Technologique, Paris, P. Caro, Directeur de recherche au CNRS, Délégué aux affaires scientifiques, Cité des Sciences et de l'Industrie, Paris, J. Dhombres, Directeur de recherche au CNRS, Directeur du laboratoire d'Histoire des Sciences et des Techniques - CNRS, Paris, J.B. Donnet, Professeur honoraire de l'Université de Mulhouse, Président de la Société Française de Chimie, Paris, G. Emptoz, Professeur à l'Université de Nantes, C. Fréjacques, Vice-Présidentde l'Académie des Sciences, Paris, P. Fridenson, Directeur d'Etudes à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, A. d'Iribarne, Directeur de recherche au CNRS, Directeur du Département des Sciences de l'Homme et de la Société, CNRS, J. Jacques, Directeur de Recherche honoraire au CNRS, Collège de France, M. Jollivet, Directeur de Recherche au CNRS, Conseiller scientifique du Programme
Environnement du CNRS, Nanterre,

G. Ourisson,

Membre de l'Académie

des

Sciences, Professeur à l'Université Louis Pasteur, Strasbourg, A. Pacault, Membre correspondant de l'Académie des Sciences, Professeur à l'Université de Bordeaux I, P. Potier, Membre de l'Académie des Sciences, Directeur de recherche au CNRS, Directeur de l'Institut de Chimie des Substances Naturelles, Oif-sur-Yvette, P. Rigny, Directeur du Département des Sciences Chimiques, CNRS, G. Roques, Président de la Fondation de la Maison de la Chimie, Paris, J.J. Silvestre, Directeur de Recherche au CNRS, Aix-enProvence, R. Sainsaulieu, Professeur à l'Institut des Etudes Politiques, Directeur du Laboratoire de Sociologie du Changement Institutionnel du CNRS, Paris, Ph. Tripard, Président de la Société de Chimie Industrielle, Paris.

COMITÉ D'ORGANISATION

DU COLLOQUE

G. Bram (Président,Groupe d'Histoire et de Didactique des Sciences d'Orsay, Université Paris XI), A. Fuchs (Secrétaire général, Laboratoire de Chimie Physique des Matériaux Amorphes, Université Paris XI-CNRS, Orsay), D. Armand (CNRS, Cité des Sciences et de l'Industrie, Paris), G. Balavoine (Laboratoirede Chimie de Coordination du CNRS, Toulouse), B. Bensaude- Vincent (Université Paris X-Nanterre), M. Boyer (Université P. et M. Curie, Paris), N. Chalem-Gouarin (Secrétariat Général du Comité National, CNRS, Paris), F. Chamozzi (Laboratoire d'Analyses Secondaires et des Méthodes Appliquées à la Sociologie du CNRS, Paris), A. Grelon (Ecole des HautesEtudes en Sciences Socialeset LASMASCNRS, Paris), C. Lanciano-Morandat (Laboratoire d'Economie et de Sociologie du Travail du CNRS, Aix-en-Provence), L. Mordenti (Département des Sciences Chimiques, CNRS, Paris), M. Pereyre (Laboratoire de Chimie Organique et Organométallique, Université de Bordeaux I, CNRS), C. Rolando (Laboratoiredes Processusd'Activation Moléculairede l'Ecole Normale SupérieureParis, CNRS).

Secrétariat du colloque: Yvette Naninck (CPMA-CNRS, Orsay) Relations avec la presse: Marie-Noëlle Abat (CNRS,Communication Institutionnelle) Myriam Danon-Szmydt (CNRS,MIST)

SOMMAIRE

Introduction. PREMIÈRE PARTIE : ACTES DU COLLOQUE DE BIARRITZ
L'identité du chimiste

...

11

. Pour une histoire
.

. . .

des formations à la chimie en France par André GRELON 21 Les femmes ingénieurs et la chimie par Catherine MARRy 33 Quelle identité professionnelle. pour les chimistes? par Pascal TATÉOSSIAN et Dominique DESJEUX .4 Le chimiste domestique, une espèce en voie de disparition? par Claude BONNETTE-LUCAT.. 67 L'image de la chimie dans le public par Dominique ARMAND 81

La chimie et les médias

. La chimie,

un monde et un langage. Comment la faire connaître? Compte-rendu de la table ronde par Hervé THIS ..,

...93

Dynamique industrielle et technologique de la chimie

. Réflexions .

autour d'une table ronde: les conditions et les répercussions de l'interdiction mondiale des CFC par Caroline LANCIANO-MORANDAT l13 L'évolution de la chimie industrielle, entre science et technologie par Jean-Alain HÉRAUD 137

Chimie, risques et société

. Le savoir-faire du chimiste de l'environnement et ses limites par Marie-Claire HENNION 157 . Approche pluridisciplinaire en chimie de l'environnement
. Le rôle des accidents

par Philippe GARRIGUES 167 industriels sur la prévention des risques par Pierre LASCOUMES 175

La formation en chimie de l'environnement

. Compte-rendu

de la table ronde

187

Chimie, histoire et culture

. Primo Lévi et la chimie par Stefano COLONNA . La chimie et ses instruments par Mathias DORRIES . Les chimistes et leurs mythologies
La recherche en chimie

..195 203 211

par Bernadette BENSAUDE-VINCENT

. Le groupe bordelais .

de la chimie "loin de l'équilibre" Synthèse des interventions par Caroline LANCIANO-MORANDAT 219 Qu'est-ce qu'un projet de recherche en chimie aujourd'hui? Compte-rendu de la table ronde 247

Synthèse

. Programme

pour une recherche pluridisciplinaire par Alain FUCHS

25 7

Exposés et Allocutions de clôture

. Paul RIGNY, Directeur .

du Département des Sciences Chimiques du C.N .R.S 269 . Alain D'IRIBARNE, Directeur du Département des Sciences de l'Homme et de la Société du C.N.R.S 273 Édouard BRÉZIN, Président du Conseil d'Administration du C.N .R.S ..277 Bernard BIGOT, Chef de la Mission Scientifique et Technique du Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, représentant le Ministre 281

.

INTERVENTIONS

DEUXIÈME PARTIE: DANS LE CADRE DU SÉMINAIRE DE RECHERCHE 1994-95

Les configurations productives en chimie

. Management .

de projet et industrie chimique: le cas Rhône Poulenc par Florence CHARUE.. 289 La "chimisation" de l'industrie par Pierre ROLLE ..307

Les risques industriels en chimie

. Le travail . .

ouvrier et la gestion prévisonnelle des dangers dans l'industrie chimique par Nathalie HUGOT 319 Le retour d'expérience de l'analyse globale de la sûreté des installations industrielles du "couloir de la chimie" au sud de Lyon par Robert ANDURAND 335 Informations sur les risques technologiques majeurs: les attentes des riverains des usines par Anne LALO... 341 ANNEXES

. Le recrutement

des jeunes diplômés dans la chimie par Daniel MARTINELLI

A1

. Les ingénieurs
. Programme

diplômés de chimie ou travaillant dans le secteur chimie en 1993 LEST-CNRS du colloque de Biarritz

A21 A29 A35

. Liste

des auteurs

INTRODUCTION

La proposition d'organiser un colloque sur l'image de la chimie et sur les rapports qu'elle entretient avec la société est issue des membres de la section 16 du Comité national de la Recherche scientifique, Molécules: synthèse et propriétés, et plus particulièrement de M. Pereyre et C. Rolando. Le constat est souvent fait que la chimie a été peu étudiée par rapport aux autres disciplines scientifiques. Les sociologues, les économistes, les anthropologues et les historiens ont, en effet, privilégié l'étude des sciences physiques en tant que modèle de science exacte et l'étude de la biologie en tant que science expérimentale. La rareté des recherches entreprises sur la chimie pourrait constituer un indicateur de son statut dans le corps social: une production scientifique et technique dont la spécificité est méconnue malgré son omniprésence dans la vie quotidienne et le rôle central qu'elle occupe dans le système . productif. Ce colloque interdisciplinaire du Comité national de la Recherche scientifique s'est inscrit dans le cadre général de l'étude des rapports entre la science, la technologie et la société. Il avait pour objet d'analyser ces rapports, dans le cas particulier de la chimie, discipline jusqu'ici peu étudiée, et de réfléchir à cette production scientifique et technique particulière, à ses usages. Il avait donc naturellement pour vocation d'intéresser aussi bien des chercheurs et des industriels de la chimie que des spécialistes des sciences humaines et sociales. Le cas de la chimie est un peu particulier car ce terme désigne aujourd'hui aussi bien une discipline scientifique qu'une très importante activité industrielle. En ce sens, la chimie est présente partout où il y a de la transformation de la matière, inerte ou vivante. Pourtant cela ne la rend pas pour autant très familière au grand public du fait d'une certaine "présenceabsence" de la chimie que l'on retrouve dans de nombreuses situations socioculturelles (le consommateur, par exemple, achète de l'aspirine et non de l'acide acétylsalicylique). Ainsi 11

ce qui est reconnu comme provenant de la chimie par le public n'est probablement qu'une partie de l'iceberg, celle qui lui est la moins favorable en général. Par ailleurs, le caractère "mixte" de la chimie, résultat d'une longue histoire, est la source d'une constante interrogation sur son identité; lié à une certaine méconnaissance de cette discipline, il ne contribue pas à en éclaircir l'image. Les buts de ce colloque étaient d'une part de décrire l'état des recherches menées à ce jour sur la chimie et sur sa place dans la société, et d'autre part, de dégager de nouvelles pistes afin d'initier de nouveaux travaux de recherche interdisciplinaire sur cette discipline ou dans des domaines où celle-ci est impliquée. Ces programmes de recherche doivent conduire à la mise en commun des connaissances des chimistes et des chercheurs en sciences humaines et sociales, à la coopération entre les chercheurs de ces disciplines. Leur objectif sera de mieux cerner le rôle, l'image et l'identité de la chimie aujourd'hui, afin que les choix techniques et industriels de demain puissent s'appuyer sur les connaissances pluridisciplinaires de l'ensemble de la communauté scientifique. Le colloque de Biarritz a réuni plus de 200 personnes: chercheurs, enseignants-chercheurs, industriels, journalistes. Il a permis de confirmer qu'il existe aujourd'hui, de la part de ses acteurs, une demande grandissante d'une meilleure connaissance de la chimie. Cette demande est issue aussi bien du secteur industriel que des enseignants et chercheurs en chimie qui ressentent le besoin d'analyser le fonctionnement, le développement et les mutations de leur discipline ou de leurs activités et de réfléchir à leurs pratiques. Les objectifs initiaux ont été en grande partie atteints. En outre, le colloque a permis de dégager certaines questions à partir des diverses contributions (cf. synthèse du colloque), de construire des méthodologies innovantes et de constituer l'amorce d'un collectif de travail. Ainsi, de la première journée, ont émergé des questionnements forts sur l'identité des chimistes et de la chimie (Grelon, Marry, Desjeux), sur la configuration du secteur productif et de ses acteurs (Martinelli, Marquette), sur la structuration de ce champ, dans le temps et dans l'espace (Grelon), sur les différentes représentations de celui-ci dans la société (Armand, Bonnette-Lucas). 12

La deuxième journée, avec la table ronde sur la substitution des HFA aux C.F.C. a permis, de suivre le cheminement d'une innovation de produit aux différents niveaux de son implication, d'analyser les conditions d'incertitude et de risques dans lesquelles sont prises les décisions industrielles et enfin d'appréhender l'impact des questions d'environnement sur la société et sur la création de richesses. Cette table ronde a introduit aux réflexions de l'après-midi sur les particularités de l'industrie chimique (Vatin, Héraud) et sur les différentes façons dont les chercheurs apprécient le risque chimique, selon leur discipline et selon leur place dans le processus (Lascoumes, Rémond-Gouilloud, Hennion, Garrigues). La troisième journée s'est d'abord orientée vers une réflexion nouvelle sur la discipline examinée à travers l'histoire et les pratiques culturelles des chimistes (Bensaude- Vincent, Christie, Colonna, Dorries, Ourisson), puis sur la recherche en chimie à travers le regard des économistes et des sociologues (d'Iribarne, Callon, Lanciano-Morandat, et celui de ses acteurs (Rigny, Pacault, Bigot, ...). La présente publication des actes du colloque est pour nous le moyen d'analyser plus précisément les avancées faites à Biarritz et le chemin qu'il reste à parcourir. Ce colloque a été, aussi, l'occasion d'utiliser de nouvelles méthodes d'élucidation de la réalité grâce à la multiplication des tables rondes, "forums d'experts" (la chimie et les médias, la vulgarisation de la chimie, la formation en chimie de l'environnement ...). Ces études de cas "en direct", comme celle effectuée sur la substitution des C.F.C. permettent, au dire de son animateur Marcel Jollivet, d'effectuer une recherche "interdisciplinaire, interprofessionnelle et interacteurs", de mener une réflexion collective utile pour tous, de débattre de questions "dans l'incertitude". Par ailleurs, pour préparer ce colloque, le comité d'organisation, composé environ pour moitié de chimistes et de chercheurs en sciences sociales, a fonctionné comme une ébauche de laboratoire sans mur, pendant 18 mois. Il s'est efforcé de contacter les chercheurs qui travaillent ou ont travaillé dans le domaine proche de la chimie prise dans son sens le plus large, mais aussi d'intéresser des personnes susceptibles de mettre leurs savoirs et leurs méthodologies au service de la thématique du colloque. Dans ce cadre, il a suscité 13

des productions nouvelles et des travaux de recherche préliminaires et originaux, mais il a aussi commencé à réunir autour de lui, un ensemble de chercheurs des deux départements, ainsi que des industriels intéressés pour continuer à travailler conjointement. Pour les trois raisons qui viennent d'être abordées (questionnement fort, apports méthodologiques, ébauche de collectif de travail et de réunion d'une communauté), il nous a semblé intéressant de proposer une structure de travail, souple, qui permette de "ne pas laisser retomber la dynamique de Biarritz" (Rigny), mais de la développer et de l'ancrer dans les recherches du département chimie comme de celui de Sciences Sociales. A la suite de cette proposition, les départements scientifiques des Sciences Chimiques et des Sciences de l'Homme et de la Société ont décidé de mettre en place une action de recherche commune en vue d'aboutir, dans un délai d'une année universitaire, à la présentation d'une demande de création d'un groupement de recherche (GDR) interdisciplinaire sur ce thème de la chimie dans la société. A cet effet, un séminaire a été mis en place à Paris à compter de décembre 1994. L'idée qui préside à ce séminaire est que la connaissance, la compréhension et la confrontation des paradigmes et des pratiques des autres sciences est un apprentissage utile pour une discipline et pour un chercheur individuel. Il s'agit, pour les chimistes, de s'approprier les modes de penser et les outils des sciences sociales, de les critiquer pour mieux réfléchir sur leurs propres pratiques, sur leur façon de s'organiser pour être créatif mais aussi de contribuer à l'évolution des méthodes d'investigation qui leur sont proposées. Pour les chercheurs en sciences sociales, la chimie ne doit pas constituer seulement un terrain de recherche, mais par sa façon de poser des problèmes, d'établir des faits, elle doit devenir une incitation à de nouvelles trajectoires scientifiques. Cette problématique repose donc sur l'hypothèse que chaque discipline tire profit de ces relations avec l'autre. Mais elle est enrichie par la coopération, qui est à la base de ce séminaire, entre les chimistes et les chercheurs de sciences sociales.

14

Deux thèmes sont, par ailleurs, transversaux à ce séminaire et concernent les deux disciplines: - celui de l'image de la chimie, comme science et comme activité industrielle dans la société; - celui d'une éventuelle spécificité du secteur et des activités qui le composent ainsi que les régularités de cette spécificité. Ces thèmes seront centrauX dans les différentes interrogations des chercheurs. L'une des finalités de ce séminaire est, enfin, d'encourager à la publication de textes sur le thème de la chimie dans la société, dans des revues des deux disciplines. A l'heure où ce manuscrit était livré à l'éditeur, trois sessions du séminaire se sont tenues, sur les thèmes suivants: - "Les configurations productives en chimie", le 13 décembre 1994, - "Les risques industriels en chimie", le 27 janvier 1995, - "La chimie de l'environnement", le 14 février 1995. Parmi les conférenciers invités à ces sessions, cinq d'entre eux (F. Charue, R. Andurand, P. Rolle, N. Hugot et A. Lalo) ont eu la possibilité de fournir rapidement le texte de leur intervention. Nous avons décidé de les publier, en deuxième partie de cet ouvrage. Ces textes complètent et prolongent les travaux du colloque de Biarritz et témoignent de la poursuite et de l'approfondissement de l'activité de réflexion sur le thème de "la chimie dans la société".

15

Remerciements

Nous exprimons nos vifs remerciements à Monsieur Didier Borotra, Sénateur-Maire de Biarritz, pour l'accueil qu'il nous a réservé dans sa ville. Nous remercions Monsieur Jacques Valade, Président du Conseil Régional d'Aquitaine, qui nous a fait l'honneur de prononcer l'allocution d'ouverture du colloque. Nous remercions Jean-François Biellman et André Rassat qui ont présenté, pendant la durée du colloque, des expositions de gravures et de solides platoniciens. La réussite du colloque doit beaucoup à Josette et Michel Pereyre qui ont pris en charge la très lourde tâche de l'organisation matérielle à Biarritz. Nous remercions toute l'équipe de Biarritz-Service pour leur gentillesse et leur aide précieuse pendant le déroulement du colloque. Nous remercions Nicolas de Schonen, responsable du service de la Communication Institutionnelle du CNRS ainsi que Michel Crozon, responsable de la Mission de l'Information Scientifique et Technique, pour leur aide dans l'organisation de la communication du colloque. Nous remercions toute l'équipe de jeunes chercheurs du laboratoire de Chimie Physique des Matériaux Amorphes: Anne Boutin, Gilberte Dosseh, Laurent Pech, Nathalie et Roland Pellenq et Jean-Marc Simon pour leur aide précieuse avant et pendant le colloque. Nous remercions enfin très chaleureusement Yvette Naninck pour le travail de gestion et de secrétariat accompli pendant la préparation du colloque et pendant la durée de celui-ci, ainsi que pour avoir mis en forme le manuscrit de ces actes. Le comité d'organisation

16

PREMIÈRE PARTIE: ACTES DU COLLOQUE DE BIARRITZ

L'IDENTITÉ DU CIDMISTE

POUR UNE HISTOIRE

DES FORMATIONS EN FRANCE

A LA CHIMIE

André GRELON E.H.E.S.S. et LASMAS - CNRS, Paris

Ce colloque s'ouvre avec une intervention sur l'histoire de la chimie et des chimistes. Et nous reviendrons spécifiquement à l'histoire dans la dernière journée de notre réunion. Mais tout au long de nos travaux, cette dimension sera peu ou prou présente. Ce n'est pas un hasard: comme l'indiquent Bernadette Bensaude et Isabelle Stengers dans leur Histoire de la Chimie, comme le pensent également de nombreux chimistes, la chimie est une science en quête d'identité et il lui faut questionner son passé pour comprendre son présent et préparer son avenir. Toutefois, à l'inverse des grandes fresques du XIxe siècle, unifiantes et rassurantes, lorsque la chimie était une science souveraine, sûre d'elle-même et dominatrice, aujourd'hui, l'histoire fait part de sa perplexité, met en évidence les manques, les incertitudes, propose ses constructions comme un corps d'hypothèses. Sans doute les méthodes de l'historien ont-elles évolué: elles se nourrissent maintenant de l'apport d'autres disciplines comme la sociologie, la philosophie ou l'économie: l'intérêt se porte présentement sur une analyse de la complexité qui nécessite une approche pluridisciplinaire à la fois ambitieuse et modeste. Mais cette histoire hachurée, plurielle, est aussi assurément le reflet de l'état de la discipline examinée: à sa manière, elle rend compte des interrogations, des inquiétudes qui habitent la chimie d'aujourd'hui. Les historiens savent bien que leur travail est infini, en ce sens qu'il est sans cesse à recommencer. Les faits sont les mêmes, mais telle donnée négligée autrefois devient importante, tel événement présenté comme essentiel est désormais relativisé, car les préoccupations sont autres, les problématiques changent. La fonction de l'histoire n'est-elle pas d'apporter comme outils les données du passé au monde 21

contemporain pour qu'il trouve un sens? Ainsi en est-il de la chimie, examinée dans tous ses états, au cours de ces journées. L'histoire, mais aussi l'ensemble des sciences sociales ont été convoquées pour observer la chimie dans la société. Et c'est là un acte qui apparaît triplement original. Démarche originale d'abord, que cet investissement pluridisciplinaire envers la chimie considérée dans toute l'étendue polysémique du terme, à savoir: discipline scientifique bien sûr, autant que branche industrielle, mais aussi notion que le langage courant oppose au naturel, ou encore représentations antagonistes de fée dispensatrice de bienfaits, source de guérison, d'une part, et d'hydre aux mille têtes, porteuse de mort et de pollution, de l'autre... L'originalité de cette confrontation des analyses tient également à ce que la demande soit venue des chimistes eux-mêmes qui voulaient que soient traités ces différents points, sans timidité ni tabous. Originalité enfin, parce que cette démarche pluridisciplinaire n'est pas restée interne aux sciences sociales, mais qu'elle a été rencontre, travail en commun des chimistes et des sociologues, juristes ou économistes. Le résultat de cet effort est présenté au cours de ces journées. Mais le miroir offert à la chimie aujourd'hui est un miroir en morceaux: il n'existe pas à l'heure actuelle de vision d'ensemble de la place de la chimie dans la société. A aucune des questions traitées on ne peut répondre par des analyses complètes et définitives. Peut-être même aujourd'hui, à l'issue de cette préparation, sommes-nous encore plus riches de questionnements que de réponses. Mais c'est au fond l'objectif de ces rencontres que de mettre à jour, d'expliciter la somme des interrogations contemporaines à propos de la chimie. Il s'agit d'en débattre clairement et de dégager des axes de travaux ultérieurs sur des problématiques définies en commun. On ne doit pas se cacher qu'énoncer un tel projet est déjà un objectif ambitieux. Tout d'abord, d'une façon générale, chimistes et chercheurs en sciences sociales n'ont encore guère l'habitude de travailler ensemble: question de langage, de pratique, d'indifférence réciproque... En outre, pas plus que la chimie, les sciences sociales n'ont vocation à être des "sciences de service" : il faut donc que les deux partenaires trouvent un mutuel avantage à une coopération au long cours. Mais les sciences sociales ont tout intérêt à investir dans l'examen d'un secteur économique influent, dans l'observation de l'évolution d'une discipline forte et complexe, dans l'étude de l'insertion de la 22

chimie dans la culture scientifique, technique et générale, aux abords du XXIe siècle. Quant à la chimie, pour affirmer son identité, mesurer sa place dans la société, bâtir son avenir, elle a besoin de l'apport d'un regard lucide, distancié, ni hostile, ni . nous la conviction qu'ouvrir un champ de recherche sur la chimie dans la société est une démarche importante et féconde. * * * Je voudrais, dans les minutes qui suivent, présenter quelques données de cadrage au sujet d'une histoire des formations à la chimie en France. Il s'agit plus de pistes que d'un réel bilan car il n'existe pas encore d'histoire constituée de l'enseignement de la chimie dans notre pays. La raison en est simple et dépasse le cadre de la chimie: il reste beaucoup à faire en France pour disposer d'une histoire des enseignements scientifiques et techniques. C'est ainsi que si l'on excepte quelques monographies sur certains établissements d'enseignement (par exemple sur l'École polytechnique ou sur l'École normale supérieure, ou encore sur les Écoles d'arts et métiers), l'histoire des écoles d'ingénieurs reste encore à écrire. Par conséquent, l'enseignement de la chimie avec ses filières universitaires et ses écoles d'ingénieurs, est tout aussi mal connu. Et pourtant, pour appréhender comment s'est forgée l'identité du chimiste au cours des deux derniers siècles afin d'en arriver aux chercheurs et ingénieurs contemporains, une analyse des formations, tant dans leurs structures que dans les contenus d'enseignement, est indispensable. Plusieurs recherches ont été néanmoins entamées récemment dont je présenterai maintenant quelques aspects. Trois grandes périodes peuvent être dégagées, du XIxe siècle à nos jours: la première correspond en gros à ce qu'on appelle souvent la première industrialisation: des débuts du XIXe siècle à la fin des années 1870. La seconde va des années 1880 à la fin de la Seconde Guerre mondiale et plus précisément, l'année 1947. La troisième nous amène à aujourd'hui. Une organisation progressive

complice. C'est sans doute cette double nécessité qui fonde pour

Je n'aborderai donc pas la question de la formation des chimistes sous l'Ancien Régime, car cette affaire est fort obscure et nous entraînerait trop loin; mais je suis obligé de dire 23

quelques mots de ce qui se passe au XVIIIe siècle, car l'organisation mise en place alors va être reprise peu ou prou dans la majeure partie du siècle suivant. La chimie connaît alors un grand essor et une véritable vogue. En 1761, dans la Gazette de médecine, on peut lire ce texte: "La chimie, que l'on regardait ci-devant comme une science toute allemande, semble aujourd'hui naturalisée en France et y recevra probablement sa dernière perfection comme tant d'autres arts qui été transportés, d'ailleurs, dans cet heureux sol. Rien ne prouve mieux combien le goût de la chimie est à la mode ici, que le grand nombre de cours publics et particuliers qui se font journellement à Paris et qui sont tous fort suivis; d'excellents ouvrages déjà sortis de la plume de divers chimistes français le prouvent également et nous pouvons encore ajouter, par surabondance de preuves, que les personnages qui ont toujours été en position de donner le ton de la nation, de belles dames, font l'honneur à ce grand art de le cultiver avec ardeur. De grands seigneurs y ont fait des progrès singuliers (...)". De fait, il existe un cours au Jardin royal (le futur Muséum). Le Collège royal (futur Collège de France) transforme une chaire de pharmacie en chaire de chimie, tenue par Darcet, en 1774. Les facultés de médecine ont toutes une chaire de chimie. Les professeurs enseignent également chez eux, dans leur laboratoire particulier auprès d'un public plus restreint. Mais d'enseignement pratique, point ou si peu. Au Jardin du roy, on se contente d'adjoindre à la chaire, un démonstrateur qui présente les expériences correspondant au cours théorique qui vient d'être prononcé. Seuls les apothicaires qui ne sont encore alors que marchands, s'émeuvent des charlatans qui proposent des produits frelatés et en 1700, en Assemblée, ils décident de monter un cours pratique gratuit et de créer un laboratoire de recherche pour les membres de la Confrérie. Le cours ouvre de 1702 à 1723. Puis il reprend avec une interruption de trente ans avec un corps de 9 démonstrateurs. Le cours reçoit un public nombreux au point qu'il faut agrandir le laboratoire pour placer les auditeurs. En 1777, Louis XVI le transforme en Collège de pharmacie qui officialise les cours d'étude et démonstrations gratuites pour les élèves. Parmi les démonstrateurs nommés, on compte Brongniart et Sage qui créera l'École des mines. Il y a donc une coupure entre un enseignement théorique d'une part, un enseignement pratique de l'autre. C'est une situation qui va perdurer dans la plus grande partie 24

du XIxe siècle. La chimie est alors une discipline scientifique essentielle. Tandis qu'aujourd'hui les enseignants du secondaire comme du supérieur se plaignent souvent de la place insuffisante qui est faite à leur discipline, il faut se souvenir que la chimie est une science-reine au XIxe siècle. A Paris, outre dans les grandes écoles (Polytechnique, Centrale), elle est enseignée à la Sorbonne, à la faculté de Pharmacie, au Collège de France, au Muséum d'histoire naturelle. Elle est une des trois chaires fondatrices du haut enseignement au Conservatoire des Arts et Métiers en 1819. Rapidement du reste, dans cette dernière institution, d'autres enseignements de chimie, généraux ou spécialisés sont créés: ainsi au CNAM, 4 chaires permanentes de chimie sont ouvertes contre une seule pour la physique. En province, la chimie est enseignée dans chaque faculté des sciences. Là où il n'existe pas de faculté, les municipalités s'ouvrent des cours de chimie appliquée aux arts qui connaissent un grand succès: ainsi en est-il à Rouen dès 1805 et à Lille en 1823 où l'on a été chercher à Paris un brillant élève de Vauquelin, Frédéric Kuhlmann... Mais forme-t-on spécifiquement des chimistes professionnels dans des lieux ad hoc durant la majeure partie de ce siècle? Même si la réponse doit être nuancée, il faut bien dire que ces lieux sont rares. Il n'existe pas par exemple pour la chimie d'équivalent à ces écoles d'arts et métiers chargées de préparer les excellents mécaniciens qui joueront un rôle moteur dans le développement de l'industrie française. Comme à la fin du XVIIIe siècle, la plupart des cours, que ce soit dans les facultés ou ailleurs, sont des cours publics, en amphithéâtre, sans travaux pratiques. Du reste, il n'y a pas de sanction de ces cours qui n'ont pas d'étudiants, mais des auditeurs libres. Quelques savants ont des laboratoires privés où ils forment, moyennant finance, une poignée d'étudiants. Ainsi Jean François Persoz, un autodidacte, rentre-t-il au laboratoire de Thenard. Garçon brillant, il sera nommé professeur à la faculté de Strasbourg en 1833 et pour cela, il devra passer en une semaine successivement les baccalauréats es lettres et es sciences, la licence es sciences et le doctorat. Pelouze qui prend la succession de Thenard au Collège de France, ouvre en 1849 un laboratoire privé qui devient rapidement le plus important existant: il s'y forme en permanence une trentaine de jeunes gens qui se destinent en principe à l'industrie. Les frais mensuels sont estimés à 100, 150 f., ce qui est beaucoup si l'on sait qu'à l'époque, les professeurs de l'École de dessin du 25

Conservatoire gagnaient 2000 f. par an. Berthelot, Cahours, Lamarck, Aimé Girard, Gerhardt comptent parmi ses élèves. Toutefois, les seuls qui puissent se prévaloir d'un titre d'ingénieur chimiste à cette époque sont les anciens élèves diplômés de l'École centrale des arts et manufactures qui ont suivi cette spécialisation: encore s'agit-il plus de génie chimique (spécialité ô combien utile) que de chimie de laboratoire. A Mulhouse est ouverte une formation pour contremaîtres depuis 1822, créée à l'initiative des dynamiques industriels de cette ville, mais c'est seulement quand Schutzenberger prend la direction de cet enseignement en 1855, que ce dernier acquiert vraiment un caractère scientifique, tant sur le plan des cours que du travail de laboratoire. L'expérience de cette école est importante car, pour la première fois, se met en place un enseignement dans lequel sont coordonnées la formation théorique et la formation pratique. La durée des études est fixée à deux ans au bout desquels la réussite aux examens de sortie permet l'obtention d'un certificat. En première année, les travaux pratiques sont consacrés à l'analyse qualitative et quantitative et en seconde année, à la teinture et l'impression. Ce modèle d'organisation sera repris quelques années plus tard à Paris avec la création de l'École de physique-chimie. Il faut aussi noter le rôle d'une structure peu connue, mais qui exigerait une étude approfondie: il s'agit de l'école gratuite du laboratoire, ouverte par Frémy en 1864 en annexe à sa chaire du Muséum d'histoire naturelle et dans laquelle est donné un enseignement pratique fondé sur un entraînement à la paillasse, d'une durée de quatre ans. Une cinquantaine de jeunes gens, d'un niveau de baccalauréat scientifique, travaillent en permanence dans ce laboratoire. "La première année de manipulations, explique Frémy, est consacrée aux métalloïdes. Les élèves préparent tous ces corps simples et leurs principales combinaisons. Des explications théoriques sont données sur ces opérations, et les élèves sont tenus d'inscrire tous les détails des expériences qu'ils exécutent sur un cahier qu'ils montrent [aux préparateurs. L'étude des métaux occupe la seconde année. La troisième année est consacrée à la chimie organique. C'est dans la quatrième année que les élèves se livrent à l'analyse chimique quantitative et quelquefois à des recherches originales. " Ceux qui ont travaillé avec succès reçoivent un diplôme de capacité. Et Frémy d'ajouter que ce système a donné les résultats les plus 26

heureux, car les élèves trouvent à se placer comme préparateurs dans les laboratoires scientifiques ou dans ceux de l'industrie. Cette école connaîtra nombre de chercheurs célèbres comme Moissan ou Verneuil. Elle ferme pour des raisons encore mal élucidées à la fin du siècle. Le développement des écoles de chimie En 1871, Pasteur, Sainte-Claire Deville, Renan et d'autres savants dénoncent la responsabilité des gouvernements successifs qui n'ont pas été à même de fournir au pays des "hommes supérieurs" en quantité et en qualité suffisante pour faire face au péril. C'est là, disent-ils, la raison .essentielle de la défaite devant la Prusse: il faut redonner une élite à la France en développant un enseignement et une recherche scientifique. C'est le même esprit qui anime Charles Lauth, industriel chimiste chargé du rapport sur la classe de la chimie à l'Exposition universelle de Paris en 1878: l'industrie française n'est plus au niveau des autres pays, explique-t-il au ministre. Et encore ajoute-t-il, l'Allemagne n'était pas représentée à l'Exposition. D'où vient le problème? Il nous manque des hommes, des chimistes qui soient formés dans des structures adéquates, à des cursus nouveaux. "Il n'est pas de professeurs, dit-il, qui soient chargés d'enseigner les applications de la chimie, de faire rechercher les transformations d'un fait scientifique en un résultat pratique, de susciter la création d'une industrie nouvelle. Dans l'organisation de notre enseignement, il n'est même pas d'école où pourrait prendre place un professeur qui voulût réaliser ce programme. Ni le Conservatoire des arts et métiers, ni l'École centrale, ni les Écoles d'arts et métiers ne répondent à ce desideratum. Nos industries chimiques prennent de plus en plus un caractère scientifique, l'usine n'est plus qu'un grand laboratoire dans lequel la victoire restera au plus savant: de là la nécessité impérieuse d'une École nationale de chimie". École qu'il faudrait créer dans les meilleurs délais. Mais le ministère ne réagira pas. Dans ces conditions, Lauth qui est conseiller municipal à Paris, se retourne vers la Ville qu'il convainc de fonder un nouvel établissement. Ce sera l'École de physique et de chimie industrielles, ouverte en 1882. Schutzenberger qui, après avoir dirigé l'École de Mulhouse, avait été directeur du laboratoire de chimie de l'École pratique des hautes études, est nommé directeur du nouvel établissement. L'originalité de cette nouvelle structure, qui emprunte à 27

l'esprit de l'École de chimie de Mulhouse, mais aussi aux récentes technische Hochschulen allemandes, est d'être fondée sur une focalisation vers deux sciences expérimentales, "deux sciences soeurs", disait Schutzenberger. Les mathématiques n'y sont qu'un instrument (au point que les professeurs de cette matière sont moins payés que les enseignants en chimie et en physique). Formation théorique et travaux de laboratoire se succèdent en alternance. Il y a aussi des visites d'usine et des conférences d'industriels. Mais si l'École de physique-chimie représente bien un nouveau modèle dont vont s'inspirer les instituts des facultés des sciences, elle contribue peu quantitativement à la création d'un groupe de chimistes professionnels: 20 chimistes et 10 physiciens sont formés annuellement, en principe pour les seules industries parisiennes. On est loin du projet d'une grande école de chimie à vocation nationale, dynamisant la discipline et fécondant le secteur industriel. En réalité, ce qu'on va voir se développer à la fin du siècle et au début du suivant, c'est une multiplicité d'établissements régionaux, en fait des instituts annexes créés au sein des facultés des sciences, en réponse aux besoins des industries locales, dans le cadre de l'essor universitaire des débuts de la Ille République. On n'y prépare pas des professeurs, mais des techniciens. C'est un phénomène important qui témoigne d'un remarquable dynamisme universitaire, d'un réel intérêt des facultés des sciences pour les réalités économiques, mais aussi d'une évolution des exigences des entreprises qui réclament désormais des professionnels dotés d'une formation initiale solide, alors que la période précédente se caractérisait plus par l'apprentissage sur le tas complété par le suivi de cours publics qui donnaient un éclairage théorique. En retour, ces chimistes revendiquent dorénavant un diplôme attestant de leur instruction et de leurs capacités: ce sera le début des ingénieurs chimistes. Le premier de ces instituts est créé à Lyon en 1883 par Raulin, ancien collaborateur de Pasteur, qui tenait la chaire de chimie industrielle et agricole, avec le maigre appui de l'Université, mais le ferme soutien de la Chambre de commerce de la ville. A Nancy, au retour d'une visite des universités allemandes, Dumont, directeur des Enseignements supérieurs rencontre Albin Haller, jeune chimiste alsacien, enseignant à la Faculté des sciences. Ensemble, ils conçoivent l'idée de l'Institut 28

chimique de Nancy dont Haller sera le promoteur. Dans ce cas, la faculté des sciences est favorable, de même que la Ville, le département, et l'entreprise Solvay, installée à Dombasle, est un généreux mécène. D'autres instituts suivront: Bordeaux, Lille (avec Buisine), Paris (avec Friedel puis Moisan), Montpellier, Toulouse, etc. Si cet élan doit être souligné car il répond bien aux attentes régionales, on ne peut passer sous silence les difficultés de cet enseignement qui apparaissent peu à peu et plus clairement dans les années 1910. Problème de financement tout d'abord. De l'avis des observateurs les plus compétents, l'aide des industriels est dans l'ensemble chichement comptée, les dotations ministérielles sont notoirement pauvres. Les équipements des laboratoires restent faibles, les installations peinent à suivre les progrès techniques. Problème de délimitation de territoire, également: grandes écoles d'un côté, secteur traditionnel de l'université de l'autre s'unissent pour critiquer le fonctionnement, l'enseignement et jusqu'au principe même des instituts de sciences appliquées. Problème social ensuite: le corps professoral est peu considéré et mal payé. Comme l'explique Albin Haller, à moins d'être voué au célibat ou d'être un enthousiaste de la science et se contenter d'une situation médiocre, le professeur de chimie est contraint de chercher dans le cumul de fonctions une amélioration de son traitement. Par ailleurs, les salaires des techniciens sortis des instituts sont modiques, les perspectives de carrière peu enthousiasmantes. Problème scientifique, enfin. Même si le problème prend moins d'ampleur après le tournant du siècle, il faut savoir que la communauté chimique française s'est déchirée des décennies durant entre équivalentistes et atomiciens. Dans ses travaux, Jean Jacques a souligné à cet égard le rôle d'un Marcellin Berthelot. Mais que dire d'un Henry Le Chatelier, un des "papes" de la science française, qui semble avoir pour la chimie organique le plus parfait mépris, la disant vouée aux méthodes empiriques pour l'éternité. La communauté des chimistes reste divisée et faible. La guerre de 1914-1918 paraît d'abord avoir généré les réflexions les plus audacieuses pour le renouvellement de l'enseignement scientifico-technique. En témoigne, dès 1914, le projet du sénateur Goy de créer des facultés techniques à l'égal des facultés des sciences. Le débat sur la formation des ingénieurs tenu toute l'année 1917 à la Société des ingénieurs 29

civils de France rend compte aussi de l'évolution des esprits. Dans son ouvrage écrit en 1920, La chimie et la guerre, Charles Moureu, professeur de chimie au Collège de France, explique qu'en 1914, la France disposait de 2500 chimistes dont 1000 étaient âgés de plus de 35 ans contre 30.000 en Allemagne, remarquablement formés. Mais les leçons qu'il tire de la guerre, ne semblent pas porter. Il se crée d'autres établissements privés, consulaires ou universitaires, à Marseille, Rouen, Strasbourg, Lyon, Rennes, Besançon, Grenoble. Mais ce sont toutes des institutions de petite taille. Une analyse comparative détaillée des cursus de ces écoles reste encore à accomplir, toutefois il semble que le plus souvent leurs ambitions en terme de formation soient alors modestes. On reste encore loin de l'idéal de la formation par la recherche et de la liaison forte avec l'industrie, voeu émis par Albin Haller dès la fin du siècle précédent. Le syndicat des chimistes français créé en 1920, s'émeut de cette situation. Il dénonce le caractère par trop hétérogène du niveau d'études des diverses formations en chimie: on a une idée de celles qui lui paraissent les plus scientifiques à voir le classement des candidats pour devenir membres du syndicat, tel qu'il est alors proposé: ne rentrent dans la première catégorie (la plus prestigieuse) que les docteurs es sciences physiques ayant passé une thèse en chimie et les anciens élèves diplômés des seules écoles ou instituts de Paris (PC et ICP), Mulhouse, Lyon, Lille et Nancy... De toute façon, les chimistes français s'estiment les mal aimés, les moins considérés des ingénieurs français. Il est vrai qu'ils souffriront particulièrement de la crise de l'emploi des années trente. Mais il y a là l'amorce d'une antienne qu'on entendra souvent reprise, de décennies en décennies. Pour lutter contre cette désaffection, les chimistes, qu'il s'agisse de la Société de chimie industrielle, du Syndicat des ingénieurs chimistes ou de l'Union nationale des anciens élèves des écoles de chimie, en viennent en 1928, à proposer unanimement un projet de loi créant un diplôme d'ingénieur chimiste D.P.L.G., diplôme d'État national, qui, passé à la suite de l'obtention du diplôme d'un institut, permettrait de justifier d'un niveau de qualification élevé et homogène pour tous ceux qui l'auraient obtenu. Les résistances universitaires sont fortes et le projet est confié à une commission d'experts... sans qu'on ait l'espoir de le voir aboutir un Jour. La même année, Georges Urbain, directeur de l'Institut de 30

chimie de Paris, membre de l'Institut et professeur à la Faculté des sciences de Paris, fait ce constat désabusé sur l'enseignement universitaire en chimie: "Les laboratoires d'enseignement? ceux-là sont des parents pauvres... Les ressources y sont à tel point misérables que l'enseignement pratique y est presque inexistant. Les certifiés de chimie sont farcis de belles connaissances, mais ils ignorent presque tout de la pratique. Que deviendront-ils armés d'une science chimique verbale? Certainement pas des hommes d'action. C'est là un enseignement dont on peut dire que les rendements sont des plus médiocres. Son excuse est, paraît-il, d'être traditionnel. Ne touchez pas aux traditions. Mourez plutôt en les respectant, et dans le seul but de les conserver. L'enseignement de licence est probablement destiné à former de brillants esprits, mais assurément pas des chimistes. Pour former des chimistes, les facultés des sciences ont les instituts de chimie. Il y a en France quinze universités: donc quinze instituts de chimie. C'est un bel effort et le pays ne risque plus de manquer de chimistes. Mais que valent-ils en moyenne? Ce que vaut l'organisation des instituts de chimie, et cette valeur est proportionnelle aux ressources dont disposent ces écoles.....
La période contemporaine

Après la Seconde Guerre mondiale, une lente et profonde transformation est mise en oeuvre. On pourrait dire que cette phase a deux caractéristiques. D'une part, une réorganisation des structures. Il est clair que les remarques critiques de l'époque précédente ont porté leurs fruits. Dans une période de reconstruction du pays, les instituts d'avant-guerre doivent être restructurés, le niveau de formation amélioré pour certains d'entre eux et de toute façon harmonisé. En 1947, sous l'impulsion de Pierre Auger alors directeur des enseignements supérieurs, est engagée une réforme qui vise à transformer ces instituts (que ce soit en chimie ou en physique) en Écoles nationales supérieures d'ingénieurs (ENSI): le recrutement des étudiants se fera sur la base d'un concours national du niveau de mathématiques supérieures (plus tard, la préparation sera du niveau math spé), le cursus est unifié à trois années d'études d'ingénieurs. Cette réforme n'est pas automatique: chaque établissement est incité à soumettre ses propositions de transformation à la Commission des Écoles nationales supérieures qui statue: ce processus ne sera achevé qu'à l'aube 31

des années 1960 (décret du 29 janvier 1959 transformant l'institut de chimie de Rennes en ENSI). Par ailleurs, sous la pression du ministère et des industriels, un lent mouvement de fond vise, à partir des années soixantedix, à diminuer le nombre des établissements soit par suppression-fusion avec un institut de physique (cas de Caen et de Besançon, lequel n'était jamais devenu une ENSI), soit par transformation (l'Institut national supérieur de chimie industrielle de Rouen devient un Institut national de sciences appliquées plus généraliste, même s'il conserve une dominante chimique) soit encore par regroupement (cas de Marseille). La chimie peut aussi se trouver englobée dans un ensemble polytechnique plus vaste dans le cadre des Instituts nationaux polytechniques (INP) de Nancy, Grenoble et Toulouse. Ce processus complexe n'est pas sans créer parfois des tensions entre les groupes d'acteurs (les industriels versus les équipes pédagogiques, le Ministère contre les écoles) : c'est le cas par exemple, dans les années 1975 avec les projets de classement des établissements en trois catégories: internationale, nationale et régionale, projets qui n'aboutiront pas. D'autre part, on observe une transformation profonde des programmes par une modification des cursus, le développement des échanges avec l'étranger et l'accent mis de plus en plus sur la formation par la recherche. Même si les prémisses sont à rechercher dans les années 1950, ce phénomène est particulièrement sensible à partir du début des années soixante. A titre d'exemple, je citerai le rôle fondateur du GECO (Groupe d'études de la chimie organique) réuni pour la première fois en 1960, puis de la SECO (Semaine d'études de la chimie organique) à partir de 1964. Autre exemple de cette évolution: les débuts d'un enseignement significatif et novateur de la chimie quantique en 1965 qui apparaît comme une date charnière. Enfin, il est clair que les écoles de chimie veulent prendre en main leur destin. La crise de 1975 a ceci de positif qu'elle a incité les établissements à mettre en oeuvre une stratégie de promotion. La création du Club Gay-Lussac, rassemblant les écoles de chimie, en 1985, est une des étapes symboliques de cet effort. Aujourd'hui, une dynamique forte s'est instaurée dans les institutions de formation.

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LES FEMMES INGÉNIEURS

ET LA CIDMIE

Catherine MARRY LASMAS

- CNRS,

Paris

Les écoles de chimie sont parmi les premières écoles d'ingénieurs à s'être ouvertes aux femmes au début du XXe siècle. Là, comme dans les autres écoles, le mouvement de féminisation ne s'est amorcé qu'à partir du milieu des années soixante-dix mais il a été ensuite beaucoup plus rapide. En 1972, on ne comptait que 10% de filles parmi les diplômés des 18 écoles d'ingénieurs en chimie. Leur part s'est constamment accrue depuis pour atteindre près de 40% en 19911 alors qu'on n'en comptait qu'une sur cinq dans l'ensemble des 210 écoles d'ingénieurs françaises (tableau 1). Comment expliquer ces orientations toujours plus fréquentes des filles vers la chimie dans un contexte d'ouverture progressive des autres écoles et métiers d'ingénieur? Observe+ on, comme pour l'ensemble des femmes ingénieurs, un rapprochement des destinées professionnelles des jeunes femmes chimistes avec celles des hommes par rapport aux pionnières (déplacement des emplois de l'enseignement et de la recherche publiques vers ceux des études et des recherches dans l'industrie) et le maintien de disparités dans les carrières (difficultés d'accès aux postes de direction) ? Pour répondre à ces questions, nous nous appuierons sur les résultats de deux enquêtes statistiques. L'une menée par une équipe du CNRS2 auprès de l'ensemble des élèves présents en
1. Nous n'avons retenu ici que les écoles dont la vocation principale est de former des ingénieurs chimistes. Ont été ainsi écartées celles qui dispensent des enseignements polyvalents pouvant comprendre celui de la chimie ainsi que celles dans lesquelles la physique occupe une place prépondérante. La liste des écoles retenues. les effectifs de dip1ômé(e)s en 1991. leur statut (public ou privé) sont mentionnés en annexe. 2. Il s'agit d'une équipe de sociologues. dirigée par Alain Degenne et André Grelon (Duprez et al..1991). 33

1987-88 dans les 15 écoles d'ingénieurs de la région Nord dont ceux d'une école de chimie, l'Ecole nationale supérieure de chimie de Lille (ENSCL), permet de saisir les différences et proximités dans les orientations des garçons et des filles vers cette école de chimie. La deuxième porte sur les situations professionnelles, au 1er janvier 1993, de l'ensemble des ingénieurs diplômés en France3 . Une analyse secondaire des résultats distingue les situations respectives des hommes et des femmes diplômés des écoles de chimie de celles de l'ensemble des diplômé(e)s. Le choix des études d'ingénieur en chimie: positif pour les filles? un choix plus

La féminisation des écoles d'ingénieurs en chimie, plus rapide que dans d'autres spécialités, celles de la mécanique et de l'électricité notamment, nous semble liée avant tout aux caractéristiques de ces écoles et des métiers exercés par leurs diplômé(e)s, écoles et métiers liés de longue date aux universités (Grelon, 1989) et plus généralement à l'enseignement et surtout à la recherche publique, tous domaines plus ouverts aux femmes que ceux de la grande industrie. Mais on peut s'interroger sur la permanence de ces orientations des filles vers les écoles de chimie, alors même que .les emplois occupés par les ingénieurs, masculins et féminins, quelle que soit la spécialité de leur école, se sont profondément transformés et rapprochés. Il y a vingt ans, une part importante de femmes ingénieurs devenaient enseignantes à la suite, le plus souvent, de difficultés d'insertion dans l'industrie (De Peslouan, 1974). En 1993, la grande majorité d'entre elles sont ingénieurs et cadres dans le secteur privé. Elles occupent plus souvent que les hommes des fonctions d'études et de recherche ou sont informaticiennes, mais ces fonctions se sont aussi développées pour les hommes au détriment de celles de la fabrication-maintenance.
3. Cette enquête a été réalisée par le CNISF ou Conseil National des Ingénieurs et Scientifiques de France. C'est la llème enquête de ce type effectuée depuis 1958. Pour analyser les différences entre hommes et femmes, je me suis appuyée, dans des travaux antérieurs, sur des exploitations secondaires des résultats des deux enquêtes précédentes (de 1987 et de 1990) (Marry, 1992 et 1994). Dans cette dernière enquête, les diplômé(e)s des écoles de chimie ont été distingués de l'ensemble des diplômés. Je remercie Irène Fournier, ingénieur de recherche au LASMAS-CNRS, pour son aide précieuse dans cette exploitation.

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On peut penser que ces orientations sexuées renvoient ainsi à des représentations plus ou moins "masculines" ou "féminines" associées aux différentes spécialités scientifiques et techniques, qui perdurent au-delà des transformations des conditions objectives et subjectives d'apprentissage des savoirs et des professions exercées. Cela est notamment le cas de la chimie4 qui continue à occuper une place mineure dans la hiérarchie scolaire et sociale des savoirs scientifiques par rapport à la physique et surtout aux mathématiques, en dépit d'une théorisation et modélisation croissantes, d'un affaiblissement des frontières avec la physique et de l'ouverture des débouchés professionnels vers des domaines variés, novateurs et en fort développement (biochimie, écologie, pharmacologie...). On ne peut qu'être frappé par l'opposition, toujours présente dans les discours émanant en particulier des enseignants et des élèves des grandes écoles scientifiques, entre les représentations des "qualités" ou des dispositions qui seraient requises pour l'apprentissage et la mise en oeuvre des savoirs mathématiques et celles concernant la chimie5. Aux mathématiques sont associés le goût pour l'abstraction, un esprit logique, une intelligence "brillante" ainsi qu'une dimension ludique, éternelle, hors du monde; la figure du mathématicien est toujours celle du "chercheur génial et isolé, à l'image du savant Cosinus dont Jules Verne nous a dressé un portrait pourtant très éloigné de la réalité de la recherche mathématique contemporaine, qui impose de nombreuses collaborations internationales"... (Goldstein, 1992). La chimie conduit à évoquer à l'inverse un goût de l'expérimentation et du concret, des qualités d'observation, de patience et d'intuition et un souci de l'utilité sociale directe de son activité professionnelle. Or, si l'intelligence abstraite et la "raison" sont (moins ouvertement au moins !) déniées aux femmes, le goût du concret (de la cuisine!) et l'aspiration à l'utilité sociale (le "dévouement") continuent à leur être imputés plus volontiers
4. et des disciplines voisines, bio-chimie et agronomie, plus féminisées encore. 5. Une enquête en cours, menée avec Michèle Ferrand et Françoise Imbert, sociologues au CNRS, auprès d'étudiants en sciences de l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, institution scolaire française la plus prestigieuse, en témoigne, même si les chimistes, hommes et femmes, contestent cette hiérarchie.

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qu'aux hommes. Comme le formule avec ironie Catherine Goldstein (op. cit.p.144), "depuis quatre mille ans et plus les femmes, même celles qui aiment les mathématiciens, n'aiment pas les mathématiques. Et les mathématiques n'aiment pas les femmes". Il en va autrement de la chimie! Dans un ouvrage de 1917 sur l'enseignement de la chimie industrielle en France, Eugène Grandmougin recommandait l'emploi des femmes dans les laboratoires de chimie: "l'expérience prouve, disait-il, que partout où il ne s'agit pas de créer, de faire oeuvre d'initiative et d'initiation, mais uniquement d'appliquer des méthodes existantes, la femme, par son souci du détail, sa minutie et son habileté manuelle, a donné, lors de son emploi, de bons résultats... On pourrait s'en servir dans les postes subalternes de l'industrie chimique, pour lesquels on ne demande que de l'attention, de la minutie, de la précision et de la régularité" (pp. 94-95). Aujourd'hui, les femmes chimistes ne sont plus seulement laborantines mais occupent des postes de chercheurs et d'ingénieurs, rarement toutefois ceux de direction. Doit-on pour autant en déduire que la féminisation des écoles de chimie va de pair avec leur dévalorisation? La réponse ne peut être que nuancée. D'une part, on observe en effet que la croissance des effectifs féminins a été continue de 1972 à 1989, alors que les effectifs masculins ont connu une baisse sensible dans les années 197580, années marquées par les difficultés d'insertion des jeunes diplômés, puis une remontée depuis (tableau 1) ; la féminisation n'est donc pas - ou pas seulement en tout cas - le fait d'une désaffection de ces études par les garçons; elle a touché en outre toutes les écoles de chimie, quelle que soit leur place dans la hiérarchie scolaire de ces écoles de chimie: on comptait 43% de filles parmi les diplômés de l'Ecole de Chimie de Paris (ENSCP), 38% dans celles de Lille ou de Bordeaux considérées comme un peu moins prestigieuses. Mais on ne peut qu'être surpris par ailleurs par les faibles effectifs et la très lente progression des filles dans les deux écoles scientifiques les plus prestigieuses de France, à savoir l'Ecole polytechnique (l'''X'') et l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm à Paris, qui sélectionnent leurs élèves à partir de l'excellence en mathématiques6.
6. L'X s'est ouverte aux femmes en 1972 ; 7 Y sont entrées cette année-là sur une promotion de 315 élèves et l'une d'entre elles a été reçue première. Mais 36

Tableau 1 La féminisation des écoles d'ingénieurs en chimie de 1972 à 1991 Effectifs de diplômés H F 628 68 532 76 392 104 197 393 537 189 635 334 640 388

1972 1975 1978 1983 1985 1989 1991

Total 696 608 496 590 726 969 1028

%deF 9,8 12,5 21,0 33,4 26,0 34,5 37,7

L'analyse des réponses fournies par 107 garçons et 65 filles, élèves-ingénieurs à l'Ecole nationale supérieure de chimie de Lille (ENSCL) (en 1987-88), à des questions sur les critères décisifs de leur entrée dans cette école, conduit à la même appréciation nuancée sur les "choix" des filles et des garçons pour la chimie. Il faut tout d'abord souligner que cette école recrute la majorité de ses élèves sur des concours communs aux Ecoles nationales supérieures d'ingénieurs (ENSI) de chimie passés à l'issue de deux (ou trois) années de classes préparatoires (cf. annexe) ; mais elle offre aussi un tiers des places, chaque année, à des élèves ayant suivi un cursus universitaire en sciences ou en technologie. Cette voie "parallèle" est considérée comme celle de la seconde chance, car elle permet à ceux qui n'ont pas été acceptés dans la "voie royale" des classes préparatoires, d'intégrer une école d'ingénieurs. Elle est plus souvent
les effectifs de filles stàgnent autour d'une trentaine depuis le début des années 80 et leur part semble stabilisée autour de 8 à 9% (malgré une pointe à 12% en 1994) (Marry, 1994). A l'ENS d'Ulm où il faut souligner que les promotions sont de taille très réduite (autour d'une quarantaine pour chaque type de concours), on observe une diminution brutale du nombre de filles reçues aux concours maths et physique depuis la fusion, en 1986, de cette école, auparavant réservée aux garçons, avec celle de l'ENS de Sèvres, réservée aux filles. Cette quasi-disparition des filles dans ces deux disciplines, n'est que partiellement compensée par leur accès à l'X (Ferrand, Imbert, 1994). La part des chimistes, dont une partie provient du concours de biologie, est en revanche restée stable, autour de 38%. 37

empruntée par les filles, même lorsque leurs résultats scolaires antérieurs sont bons, voire excellents 7. On peut interpréter cette orientation comme l'expression des choix pusillanimes ou moins ambitieux des filles; on peut aussi penser qu'il s'agit pour elles d'un rejet délibéré des conditions d'études et de vie très difficiles des classes préparatoires et d'un choix contestataire et positif pour l'université! On constate en effet, que les filles sont plus nombreuses que les garçons à déclarer que l'ENSCL était l"'école où elles voulaient entrer" (48 % contre 20 %), mais plus nombreuses aussi à répondre que "c'est la seule école où elles ont été acceptées" (17% contre 8%). Elles considèrent, plus souvent qu'eux, le contenu de la formation dispensée par l'école, et plus particulièrement l' "importance de la formation pratique et les possibilités de faire de la recherche" comme des critères décisifs de leur entrée dans cette école. A l'inverse, les "possibilités de carrières" et les "salaires élevés" apparaissent comme plus déterminants dans les orientations des garçons. L'entrée des filles dans une école de chimie apparaît ainsi à la fois comme plus positive mais aussi comme le résultat d'un éventail plus restreint du champ des possibles; de fait elles se présentent plus rarement que les garçons aux concours d'écoles de même niveau (des ENSI) dans des spécialités de mécanique et d'électricité-électronique. Ces "choix" de la chimie confortent un constat maintes fois relevé dans les études portant sur les orientations scolaires et professionnelles des filles et des garçons, d'une certaine auto-limitation/exclusion des premières des filières les plus sélectives en même temps que d'une moindre soumission au modèle dominant et masculin de la "réussite" scolaire et sociale, qui suppose, en France plus encore que dans d'autres pays, une sélection à partir des mathématiques. Des difficultés professionnelles chimistes: un effet conjoncture? spécifiques aux femmes

Au 1er janvier 1993, d'après l'enquête du CNISF sur la situation des ingénieurs diplômés, les femmes représentaient
7. En 1990, d'après le Guide Bouchon des écoles d'ingénieurs (CEFI, 1991), l'ENSCL a reçu 49 élèves à partir du concours Nord des ENSI, 7 étudiants de DEUG à partir d'un concours régional; 12 titulaires d'un DUT et 8 d'un BTS en chimie ont été sélectionnés sur dossier et entretiens et 6 diplômés d'une maîtrise en chimie ont été admis en 2e année. 38

Il % de la population totale des ingénieurs en France. Elles sont deux fois plus nombreuses (21 %) parmi les seuls diplômés des écoles de chimie et atteignent 38% parmi les ingénieurs chimistes de moins de 30 ans. 3% seulement de l'ensemble des femmes ingénieurs comme des chimistes se déclarent "au foyer" et la très grande majorité d'entre elles (72%) occupent un emploi à temps complet. 84% ont moins de 40 ans (la moitié des hommes) et la plupart sont mariées et mères de famille. Certes, lorsqu'elles ont trois enfants ou plus, le quart d'entre elles a cessé de travailler et un tiers occupe un emploi à temps partiel; mais il faut souligner que les femmes ingénieurs sont plus souvent mères de famille "nombreuse" que l'ensemble de la population féminine française et qu'elles sont moins enclines au désengagement total ou partiel de l'activité professionnelle8 . Ce double investissement dans la vie professionnelle et familiale caractérise les femmes ingénieurs françaises, les chimistes comme les autres et de façon plus générale toutes les femmes qui ont atteint ce niveau d'études élevé, quels que soient le domaine de leurs études et leur génération9 . Cette enquête de 1993 met toutefois au jour une dégradation de la situation professionnelle des ingénieurs en France. Longtemps protégés des effets de la crise économique, ces derniers ne sont plus épargnés depuis le début des années 1990 et il semble que les femmes chimistes subissent, plus que les autres diplômées, ce retournement de la conjoncture marqué par la diminution des offres d'emplois et la croissance des effectifs annuels de diplômés. Selon l'enquête FASFID du 1er janvier 1990, 1% seulement des ingénieurs diplômés masculins, 2% des ingénieurs féminins se déclaraient au chômage (Duprez, Grelon, Marry, 1991). Trois années plus tard, ce taux est passé à 4,8% pour les hommes, à
8. Notons aussi que ce désengagement de la vie professionnelle s'est réalisé le plus souvent dès la naissance du 1er enfant. 9 Les taux d'activité des femmes ingénieurs, et plus généralement des femmes ayant atteint un niveau d'études équivalent, c'est-à-dire d'une durée minimum de cinq ans après la fin des études secondaires, ont toujours été très élevés. Les enquêtes précédentes sur les diplômé(e)s ingénieurs ainsi que l'enquête Formation-Qualification Professionnelle, réalisée par l'INSEE en 1985 auprès de l'ensemble de la population française âgée de 15 à 64 ans en témoignent; mais il y a vingt ans, elles étaient moins nombreuses à entreprendre des études supérieures, notamment dans des domaines autres que ceux de la littérature ou des langues, et plus nombreuses à les interrompre après leur mariage (Marry, 1989, 1992 et 1994). 39

8,6% pour les femmes (Ces taux sont calculés sur la population active et sont donc un peu supérieurs à ceux du tableau 2). Alors que les chimistes masculins sont plutôt moins touchés par le chômage que ceux des autres écoles (3,9%), les femmes chimistes le sont plus (9,3%) Tableau 2 Situation professionnelle des ingénieurs masculins et féminins au 1er janvier 1993 (en pourcentage) Chimistes F H 81,8 64,5 4,9 0,4 2,5 8,6 3,4 8,1 1,3 0,3 6,7 1,3 2,3 8,5 1,6 3,6 100,0 2264 100,0 589 Tous diplômés H F 79,3 0,6 1,8 4,2 1,2 9,9 1,0 2,0 100,0 26430 72,1 5,7 6,0 8,0 0,3 1,0 4,1 2,8 100,0 3298

Activité à temps complet Activité à temps partiel Activité à durée dét. Chômage Cessation antic. d'activ. Retraite Etudes Autres Inactifs Ensemble % Effectifs

Source: enquête du CNISF 1993, exploitation Lasmas-CNRS)

secondaire (Irène Fournier,

Quelle que soit la spécialité de leur diplôme, les jeunes ingénieurs sont particulièrement frappés par le chômage. Les grandes entreprises ont en effet fortement diminué, voire parfois bloqué leur recrutement de débutants depuis trois ans. En janvier 1993, 14,6% des femmes chimistes de moins de 30 ans se disaient à la recherche d'un emploi pour 10,4% des hommes. Mais les écarts entre hommes et femmes sont encore plus sensibles parmi les chimistes de 30 à 39 ans, notamment dans les familles de un ou deux enfants (6% des femmes, 3% des hommes). Le chômage et la mise à l'écart (pré-retraite) des plus "âgés" (les 50-59 ans) sont un phénomène masculin du fait conjugué de la faible présence de femmes ingénieurs dans cette génération et de leur concentration dans la fonction publique (l'enseignement et la recherche). 40

Un autre indice de la dégradation de la situation des ingénieurs est celui du développement des emplois à durée déterminée: les jeunes femmes sont plus souvent embauchées sur ce type d'emplois que les jeunes gens et plus nombreuses à le perdre pour cette raison là. Les jeunes diplômées en chimie sont particulièrement pénalisées par cette forme de précarité. Une autre spécificité traditionnelle des ingénieurs chimistes est qu'ils poursuivent plus souvent des études à la fin de leur scolarité d'ingénieur, afin d'obtenir une thèse de doctorat: c'était le cas en 1993 de 17% des jeunes femmes et de 10% des jeunes gens. Ce diplôme universitaire est en effet assez mal reconnu dans les entreprises industrielles françaises, sauf dans celles de la chimie ou de la pharmacie, où il est même exigé pour occuper des fonctions de recherche. L'orientation plus fréquente des chimistes vers la recherche privée et (pour les femmes surtout) publique explique ces doubles cursus d'études en école d'ingénieur et à l'université des chimistes et des femmes plus encore que des hommes. Au-delà de ces spécificités propres à ce secteur d'études et d'emplois, l'analyse comparée des destinées professionnelles des hommes et des femmes diplômés des écoles de chimie conduit à formuler des constats analogues à ceux obtenus sur l'ensemble de la population des ingénieurs ou sur d'autres segments particuliers 10 . 1/ Les femmes ingénieurs chimistes sont plus souvent enseignantes et/ou chercheuses dans la fonction publique En 1993, 23% avaient un tel statut pour 11% des hommes. 22% (20% des hommes) travaillaient dans une grande entreprise nationalisée ou para-publique mais la majorité (56% pour 64% des hommes) exercait des fonctions d'ingénieur dans une entreprise privée. Il s'agit principalement d'activités de recherche (33% pour 25% des hommes) ou d'études (7%) et moins fréquemment que pour les diplômées des autres écoles, d'informatique (6%). Dans l'industrie, les principaux secteurs d'accueil des femmes comme des hommes sont la chimie de base, les sociétés d'ingénierie, la parachimie et la pharmacie. Il
10. cf. notre étude sur deux générations de diplômées d'écoles d'électricitéélectronique (Marry, 1992) et celle récente sur les polytechniciennes (Marry, 1994). 41

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