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La Chine devant l'Europe

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196 pages

Borné au nord par la Sibérie russe, à l’ouest par le plateau des mers Caspienne et d’Aral, au sud par les possessions anglaises des Indes orientales, la Birmanie, les royaumes de Siam et de Cochinchine, à l’est par le grand Océan, l’empire chinois représente un immense rectangle de près de 20 000 kilomètres de côté. C’est environ la moitié de la circonférence du globe. Du nord au sud c’est la distance de Saint-Pétersbourg à Maroc, de l’est à l’ouest celle de Jérusalem à Madrid.

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PLAN DE L’EMBOUCHURE DU PÉ-HO
et de ses ouvrages de défense.

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Léon d' Hervey de Saint-Denys

La Chine devant l'Europe

Qu’est-ce que la Chine ? Tout le monde en prononce le nom ; bien peu de personnes, je crois, s’en font une idée précise. Emportés par ce grand mouvement qui caractérise notre époque, distraits par les questions européennes qui troublent périodiquement notre vieux monde, nous ne suivons que d’un œil inattentif les événements de l’Asie. Ces lointaines régions, à peine les connaissons-nous. Et cependant elles sont le domaine de populations innombrables : les unes qui, avec Gengiskhan, ont sillonné la moitié du globe ; les autres, qui, plus pacifiques, plus industrieuses, se sont paisiblement développées au foyer d’une civilisation trente fois séculaire. Là, s’étend sur un espace immense, l’antique monarchie des souverains de la Chine, si célèbre au temps de Louis XIV ; dont Voltaire et Montesquieu ne dédaignèrent pas d’étudier les institutions, et dont nul ne parlerait aujourd’hui si le canon du Pé-ho ne venait nous rappeler qu’elle est encore debout.

Certes les documents ne font point défaut ; jamais la science n’a produit plus de travaux consciencieux sur les peuples de l’extrême Orient, sur leur littérature, et sur leur histoire ; mais ces travaux, fruits d’études patientes et de recherches laborieuses, sont plus connus des orientalistes que répandus dans le public. Bien des notions fausses tendent à s’accréditer, bien des préjugés se perpétuent, qui ne sont justifiés par aucun fait.

Tant que ces préjugés n’ont d’autre inconvénient que de flatter notre amour-propre d’Européens, et d’égayer nos conversations, peu importe ; la paix du monde n’en est point troublée ; mais quand ils peuvent, dans des circonstances graves, exercer sur l’esprit public une action dont les gouvernements subissent l’influence, alors c’est un devoir de les combattre si l’on pense en avoir le droit.

Ce droit, je l’ai peut-être acquis par dix années d’études spéciales, et je veux tâcher de rectifier quelques erreurs trop facilement admises, de montrer tels qu’ils sont et non tels qu’on les représente, le gouvernement, les mœurs, les ressources de la société chinoise. J’examinerai quels ont été les rapports de la Chine avec l’Europe, comment ces rapports sont nés et comment ils se sont envenimés. Je dirai ensuite ce que, suivant moi, nos intérêts nous conseillent, et quelles peuvent être, enfin, pour la France les conséquences d’une guerre avec l’empire chinois.

I

Conditions géographiques

Borné au nord par la Sibérie russe, à l’ouest par le plateau des mers Caspienne et d’Aral, au sud par les possessions anglaises des Indes orientales, la Birmanie, les royaumes de Siam et de Cochinchine, à l’est par le grand Océan, l’empire chinois représente un immense rectangle de près de 20 000 kilomètres de côté. C’est environ la moitié de la circonférence du globe. Du nord au sud c’est la distance de Saint-Pétersbourg à Maroc, de l’est à l’ouest celle de Jérusalem à Madrid.

La Chine donne naissance à tous les grands fleuves de l’Asie ; les uns qui la traversent et la fertilisent, les autres qui, partis de ses frontières, vont porter leurs eaux dans toutes les mers du globe. Ce sont parmi les premiers le Hoang-ho, ou fleuve jaune, et le Yang-tseu-kiang, ou fleuve bleu, nés côte à côte, s’éloignant ensuite de 1600 kilomètres, pour se rapprocher à leur embouchure, après avoir décrit dans un cours de 3 à 4000 kilomètres l’enceinte privilégiée de la Mésopotamie chinoise ; parmi les seconds, l’Obi, le Yénisséi, tributaires de l’océan Glacial ; le Sir-Daria, qui alimente la mer d’Aral ; le Sind, l’ancien Indus, qui arrêta les armées d’Alexandre, et qui n’arrêta plus tard ni celles du sultan Mahmoud, ni celle des Timour et des Baber ; le Brahmapoutre, qui va se perdre dans le Delta du Gange ; la rivière de Siam et le fleuve Cambodge, qui traversent toute l’Indo-Chine.

Les Chinois divisent eux-mêmes leur vaste empire en trois parties principales ; les dix-huit provinces ou Chine propre, la Mantchourie, et les possessions coloniales.

Les dix-huit provinces s’étendent du 22e au 40e degré de latitude nord, à peu près de la latitude du Sénégal à celle de Naples, de Lisbonne et de Philadelphie. Elles participent de cette influencé particulière aux régions orientales de l’hémisphère septentrional et les écarts de température y sont très-brusques. A Pé-king, l’hiver ressemble à celui de Stockholm et de Boston ; l’été, à celui de Naples et de Washington. Il gèle quelquefois à Canton et les chaleurs estivales y sont accablantes comme celles de l’Hindoustan. Si, dans la Chine proprement dite, on veut comprendre avec quelques auteurs les trois provinces de Ching-king, de Hin-king, et de He loung-kiang, récemment réunies sous une même administration, quoique sous un régime distinct des provinces centrales, il faudra reporter plus au nord la frontière septentrionale de ce segment de l’empire, qui s’étendrait alors, non plus jusqu’au 40e, mais jusqu’au 56e parallèle, correspondant à la latitude de Moscou, de Copenhague et d’Édimbourg. Des hivers sibériens sont le partage d’une grande partie de cette région ; et, tandis qu’on voit des éléphants dans le Yun-nan, on trouve des rennes dans le He loung-kiang.

Ces trois dernières provinces sont plus généralement comprises sous la dénomination de Liao-tong et de Mantchourie, et forment habituellement la seconde des trois divisions que j’indiquais tout à l’heure. C’est le berceau de la dynastie tartare qui règne aujourd’hui sur la Chine et qui a été absorbée par elle bien plus qu’elle ne l’a conquise. Le pays est presque désert ; des collines arides et des plaines nues lui donnent un aspect de tristesse qui a frappé tous les voyageurs. Sur certains points, durant huit mois, la terre est gelée jusqu’à sept pieds de profondeur ; et la neige, emportée par les ouragans, y devient si fine et si pénétrante qu’elle traverse les tissus les plus épais. A peine peut-on s’en défendre dans l’intérieur des maisons.

Les possessions coloniales comprennent en quelque sorte tout le plateau central de l’Asie. Citons d’abord la Mongolie. C’est là qu’on a vu grandir ce conquérant fameux dont la formidable puissance s’étendit au XIIIe siècle du Pacifique à la Méditerranée, et qui fit de son campement de Karakoroum la capitale d’une moitié de l’ancien continent. A l’ouest, sur les frontières du Turkestan, s’étend un autre gouvernement, l’Ili, sorte de Sibérie chinoise, dont les parties les plus arides sont un lieu de déportation. Il figure assez bien un isthme gigantesque, jeté entre deux mers de sable, le grand désert de Cobi et les steppes de la Caspienne, un pont immense qui semble unir la Sibérie russe et les montagnes de l’Hindu-kouch, le bassin de l’Irtych et le bassin de l’Indus. Comme le territoire de la compagnie de la baie d’Hudson dans l’Amérique du Nord, cette vaste région offre le spectacle de vallées sans issues et de fleuves sans écoulement, dont le trop plein se déverse dans autant de lacs intérieurs. Jadis sillonnée par tous les peuples qui se sont jetés sur l’Occident, depuis le XIe jusqu’au XIIIe siècle, il semble que la diversité des mœurs, des races et des religions de ses habitants soit comme un témoignage de ces formidables invasions. Au sud, nous trouvons le Thibet, occupé lui aussi par des garnisons chinoises. Des neiges éternelles sous la latitude du Caire, des montagnes dont la hauteur est au moins double de celle du mont Blanc, en font une zone à part, le point culminant du globe. Par un phénomène encore inexpliqué, la limite des neiges paraît y descendre moins bas que dans l’Himalaya, quoique cette dernière chaîne soit plus méridionale. Sans cette particularité singulière, le Thibet, de la frontière du Sikkim à la rivière de Yaru-Tsampu, ne serait qu’un vaste glacier et n’aurait d’équivalent que les régions polaires. Olympe de l’antique mythologie des Brahmanes, siége actuel de la grande réforme bouddhiste, ces deux sectes rivales qui se partagent l’Asie et comptent 300 millions de croyants, le confondent, par un contraste étrange, dans un même sentiment de respect et de vénération.

II

Population

D’après ce qui précède, on concevra facilement que la population de la Chine soit immense. La statistique officielle la porte au chiffre à peine croyable de 360 279 797 individus, pour les seules provinces composant la Chine propre, non compris la Mantchourie et les possessions coloniales. D’où il suit que la population totale de l’empire ne peut être évaluée à beaucoup moins de 400 millions d’habitants.

Si étranges que puissent paraître ces données, elles résultent de documents si positifs, et les recensements se pratiquent à la Chine avec tant d’exactitude, qu’on est bien forcé de les admettre. Chaque chef de famille est tenu d’inscrire sur une tablette, outre ses nom, surnom et âge, ceux de toutes les personnes qui composent sa maison, y compris ses employés et serviteurs. Deux fois par an ces tablettes sont vérifiées par un agent de la préfecture, indépendamment de la surveillance exercée par les chefs de commune, puis elles sont transcrites sur des registres spéciaux, dressés en triple expédition. Les régistres sont clos, arrêtés et timbrés le dixième mois de chaque année par le chef du district, fonctionnaire qui correspond à nos sous-préfets. L’un des triples reste déposé dans ses archives ; l’autre est destiné à celles du département, le troisième à celles de la province. Avec ces tableaux partiels, le gouverneur fait dresser un tableau d’ensemble qu’il expédie au ministre des finances, également chaque année. Rien de plus simple, on le voit, et en même temps de plus authentique. J’ajoute que dans aucun pays du monde les recensements ne s’opèrent aussi fréquemment, non plus qu’avec autant de détails, puisqu’ils sont nominatifs. Des peines sévères ont pour objet de prévenir toute altération des registres. Comme ceux de notre état civil, ces registres sont ouverts à tout le monde. Chacun peut en prendre communication et en demander des extraits.

Pour quiconque connaît la Chine, le chiffre que je viens d’indiquer n’a rien qui puisse surprendre. Le mouvement de l’émigration, la nature des cultures, tout, jusqu’aux étranges conditions d’existence d’une partie des classes inférieures, témoigne d’une sorte de pléthore, inconnue dans les contrées les plus populeuses de notre continent.

Dans le royaume de Siam on compte près de 2 millions de Chinois. Ils encombrent toutes les îles de l’archipel des Indes. A Java, ils sont près de 40 000 ; autant en Californie. Une multitude prend la route de l’Australie, des Philippines, des îles Sandwich, même de la Havane. A Singapore, les seuls arrivages représentent un mouvement annuel de 10 000 émigrants. La Chine semble éclater dans ses frontières. Elle envoie ses colons jusque sur le sol américain, en les égrenant en chemin sur toute la surface du Pacifique.

A l’intérieur, nous retrouvons dans la nature des cultures, dans le soin particulier avec lequel les moindres parcelles de terre sont utilisées, les traces incessantes de cette même exubérance de la race chinoise. Sur plusieurs points de la France, les terres se reposent encore de deux années l’une ; de vastes terrains demeurent en friche ; les campagnes sont entrecoupées de bois, de prairies, de vignobles, de parcs, de maisons de plaisance. Il n’en est pas de même à la Chine. La doctrine même des anciens sur la piété filiale n’a pu sauver les sépultures. Les petites surgissent et disparaissent dans les champs d’une génération à l’autre ; la superstition a aidé la politique à reléguer peu à peu celles des grands et des riches dans les montagnes ou dans les endroits stériles fermés à l’agriculture. Déjà, au v. siècle avant notre ère, le célèbre Koung-Tseu s’en était préoccupé. Bien que ce sol soit épuisé par trente-cinq siècles de moissons, il faut qu’il produise toujours, à tout prix, partout et quand même, pour fournir aux pressants besoins d’un peuple innombrable.

Et malgré ce travail persévérant, minutieux, qui étonnerait les Européens, malgré la prévoyance du gouvernement qui intervient partout en Chine, et à plus forte raison dans les questions d’alimentation, tout au plus réussit-on à éviter les disettes. L’imagination a peine à concevoir le tableau que nous font les auteurs chinois de la mortalité dans les années de misère. Les routes, les fossés, les champs sont alors semés d’agonisants et de cadavres. La mort est en proportion de la vitalité. Elle paraît toute simple, elle n’effraye ni ne répugne. Même dans les années d’abondance, les chiens, les ânes, les rats eux-mêmes sont des aliments d’un usage ordinaire. Un dixième de la population ne vit que de poisson. Aussi la pêche y a-t-elle pris une extension sans exemple ailleurs. Pas Un engin qui ne soit employé, pas un filet d’eau qui ne soit mis à profit, ensemencé et cultivé pour ainsi dire chaque année au moyen du fret que des marchands font éclore et colportent au printemps dans les campagnes. C’est une activité sans nom, l’activité de tout un peuple refoulé sur lui-même qui lutte corps à corps avec les nécessités de la vie.

L’immense population, que j’appellerai la population fluviale de la Chine, cette population amphibie qui habite les rivières dans des bateaux de toutes sortes, qui y naît, y vit et y meurt, prouverait à elle seule combien le sol est insuffisant. Dans la ville de Canton on l’estime à 30 000 âmes. Elle exerce toutes les industries, tous les métiers. Là se trouvent des théâtres, des salles de concert, des maisons de jeux, approvisionnés par une autre flottille de marchands ambulants ; un monde d’habitations flottantes, depuis les constructions massives qui rappellent l’arche de Noé, jusqu’au fragile assemblage qui sert d’asile au lépreux solitaire. Rien ne peut donner une idée de cette ville aquatique, plus peuplée et aussi vivante que Marseille. Et ce n’est pas tout, sur plusieurs lacs de la Chine il existe des îles artificielles, d’immenses radeaux sur lesquels on a transporté des terres, construit des maisons, planté des jardins, et où de pauvres familles cultivent, entre le ciel et l’eau, le champ mobile qui les nourrit.