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La chose traumatique

138 pages
Peut-on encore parler de traumatisme ? La question mérite d'être posée tant le mot est galvaudé aujourd'hui et qu'il autorise les idéologies les plus diverses, les pratiques les plus contradictoires. Ce que ce mot banalisé implique et conforte c'est bien sûr l'empire de la "psychologie", même si elle se présente volontiers parée de concepts issus de la psychanalyse. Il fallait aborder la critique de certaines pratiques qui s'autorisent de ce discours sur le traumatisme. Il fallait revenir au concept tel qu'il a été formalisé dans la théorie psychanalytique.
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LA CHOSE TRAUMATIQUE

Textes réunis par

Franck CHAUMON et Véronique MÉNÉGHINI
(association ARECS)

LA CHOSE TRAUMATIQUE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 1510214 Torino ITALlE

Collection PRATIQUES DE LA FOLIE dirigée par Franck Chaumon

« Folie» est le nom qui désigne dans la culture ce qui fait exception à la raison commune. Le discours de la science échoue dans sa tentative de réduire la folie à la maladie mentale ou à la déficience des processus biologiques, car la raison de la science ne s'idel1tifie pas à la raison commune, qui soutient les fictions partagées qui permettent de «vivre ensemble» le malaise dans la civilisation. Se tenir au plus près du réel, c'est tenter d'écrire quelque chose de l'événement toujours singulier des pratiques de la folie.

~L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-8490-9 EAN : 9782747584906

Déjà parus dans la collection PRATIQUES DE LA FOllE

Détours de l'objet La contrainte et l'acte Inhibition et cultures Sacrifice(s}. Enjeux cliniques Inactualité de la folie Lucien Bonnafé, psychiatre désaliéniste

(collectif) (collectif) Kathy Saada (dir.) La CRIEE (dir.) Franck Chaumon et Catherine Machet (dir.) Bernadette Chevillio11(dir.)

L'association ARECS (Associatio11de Recherche et d'Enseigneme11t sur la Clinique dans son rapport au lien Social) a publié égalelnent
Délire et COJ'lstruction.

Franck Chaumon (dir.), aux éditions ERES

Introduction

Franck CHAUMON Véronique MÉNÉGIDNI

Peut-on encore parler de traumatisme? La question mérite d'être posée tant le mot est galvaudé aujourd'hui et qu'il autorise les idéologies les plus diverses, les pratiques les plus contradictoires. On le retrouve partout: il est passé dans la langue courante autorisant les demaIldes de psychothérapies les plus variées, il fait office de supplément d'âme humanitaire dans la politique, il sert de viatique à toutes les cellules d'urgences psychologiques pour gérer les crises de toutes natures. On pourrait dire qu'il est devenu tellement répandu qu'il a perdu toute pertinence, qu'il n'est plus l'index d'aucwl réel. En quoi on se tromperait lourdement, car c'est justement son imprécision qui signe sa valeur: il fait symptôme d'un changement conséquent dans notre modernité, qui touche à la définition même de ce qu'est le Inonde humain. On peut remarquer ainsi qu'il désigne aussi bien l'individuel que le collectif, le sujet que le lien social. Un individu peut être l'objet d'un trauInatisme, mais c'est aussi bien le cas d'un groupe et si le sujet peut être identifié d'être « traumatisé », il existe désormais des collectifs constitués à partir d'un tel trait. Le traumatisme fabrique du sujet aussi bien que du collectif. En atteste le fait que la réponse qui doit lui être apportée sera aussi bien individuelle que collective. Ce que ce mot implique et conforte c'est bien sûr l'iInportance politique de la psychologie. Car si l'imaginaire qu'il charrie est fait de

Introduction

violence et de sang, ce qu'il désigne plus précisément est ailleurs, dans l'intimité de la personne. La souffrance désormais est avant tout

une « souffrancepsychologique», dont la reconnaissanceest enjeu de
combats juridiques récurrents: faire reconnaître cette souffrance intime, la faire passer au public, est devenu le préalable à l'ouverture des droits à réparation, selon la logique du droit des victimes. La psychologie est le modèle dominant par lequel nous appréhendons le lien social sous le signe de sa limite, de son excès nommé traumatisme. Un autre mot fait couple avec celui-ci, c'est celui de consentement. La limite du lien social est définie à présent en premier lieu par ce à quoi le sujet consent. Ainsi les crimes sexuels sont-ils désormais ceux par lesquels un sujet a été pris comme objet de jouissance c'est-à-dire sans qu'il y ait consenti, ce qui est la définition juridique de l'abus. Harcèlement, abus, victime, s'articulent parfaitement à l'hypothèse extensive du traumatisme qui implique une nouvelle topologie du sujet dans le lien social. Les textes que l'on va lire sont issus d'un séminaire public, qui tente de soutenir les questions auxquelles une pratique psychiatrique de secteur qui se réfère à la psychanalyse est aujourd'hui confrontéel. C'est un séminaire nécessairement polyphonique, au sens où divers points de vue sont sollicités. Le public étant en premier constitué de praticiens du champ de l'enfance, on conçoit sans peine que le « traumatisme» soit un thème de débats voire d'affrontements particulièrement vifs. «L'enfant» est en effet par excellence un être menacé de traumatisme, et les politiques publiques qui ne cessent de se soucier de son « intérêt» ont trouvé avec ce mot de quoi légitimer toutes les anticipations protectrices, toutes les actions réparatrices. La rumeur du monde contemporain actualise cette grande peur, tant du côté des violences que l'enfant subit (maltraitance, pédophilie), que de celles dont il menace la paix sociale (le sauvageon des cités). Devant l'angoisse que suscite la question de la violence et du sexe que l'enfant porte pour notre monde contemporain, les politiques se précipitent le plus souvent dans l'activisme des réponses techniques, qui sont en premier lieu juridiques et psychologiques. Il faut produire
ln se tient à Evry. L'Association de Recherche et d'Enseignement sur la Clinique dans son rapport au lien Social (ARECS) a déjà publié un précédent séminaire: F. Chaumon (dir.), Délire et construction, Erès, 2001. 10

Franck Chaumon - Véronique Ménéghini

des réponses, selon des protocoles normés, et sous la menace omniprésente de la responsabilité juridique. Du fait de cette actualité prégnante, il fallait aborder deux figures majeures de cette passion des réponses, celle du signalement à la justice des violences faites à l'enfant et particulièrement des violences sexuelles, et celle des procédures de «debriefing» des traumatismes qui fondent la légitimité d'intervention des cellules psychologiques d'urgence. Deux textes s'y attachent spécialement. Mais la violence dont on crédite les jeunes des cités, ou dont on veut les protéger ne saurait être simplement réduite à une affaire d'intimité psychologique, à quelque chose comme une dégradation supposée de leur organisation subjective sans poser la question du rapport du trauma à l'histoire et à la violence. Paraphrasant une formule célèbre, on pourrait dire que la psychologie est à cet endroit requise à poursuivre la guerre par d'autres moyens. Lacan s'est particulièrement attaché à ruiner la représentation d'une psychanalyse occupée à traiter dans l'enceinte privée du cabinet de l'intimité du sujet, opposée à la civilisation comme telle. L'inconscient c'est le discours de l'Autre, et c'est pourquoi ce que nous avons de plus singulier, nous est si radicalement extime. A sa manière, l'agitation contemporaine autour du traumatisme en est la démonstration, elle démontre que la topologie subjective n'est pas celle d'une discontinuité d'avec le lien social, mais c'est pour promouvoir sa réduction dans une politique de gestion « collective» des souffrances «subjectives ». Raison de plus pour affirmer une éthique de la psychanalyse qui parte non pas de ce qui fait continuité, de ce qui fonctionne pour tous et chacun, mais de ce qui ne marche pas, de ce qui fait butée à la fois pour le sujet et pour le politique, du réel de la chose traumatique.

Il

L'acte de parole
A propos de l'obligation de dénonciation des abus sexuels

Franck CHAUMON

L'IMPÉRATIF DE PAROLE

Le crime sexuel implique aujourd'hui l'impératif de parole. Il faut parler, tel est le commandement nouveau qui s'impose à chacun. C'est d'abord une obligation juridique qui s'impose dorénavant à quiconque prend connaissance d'un tel crime, mais c'est aussi un idéal normatif pour la victime et pour le criminel. Dire le criIne - dont on est témoin, que l'on a subi, ou que l'on a perpétré - c'est se conformer à la fois à ce qui est juste et à ce qui est bien. Il faut parler, et parler sans délai car le moindre suspens passe pour complicité avec les forces du silence. Sans doute cet idéal est-il d'autant plus bruyamment énoncé qu'il succède à l'extraordinaire silence qui a recouvert ces actes parfois si monstrueux, si familiers et pourtant si communs dont nous avons pris désormais la mesure. L'impératif de parole, dans son caractère souvent violent et parfois obscène, s'affirme en lieu et place de la chape de plomb qui étouffait hier les cris des enfants. Un tel «renversement en son contraire» nous donne à penser que nous avons assisté moins à une levée du refoulement qu'à son déplacement sous la forme de la servitude volontaire si douce au surmoi, qui n'11ésite pas à faire payer au prix fort la jouissance entrevue pour maintenir un refus de savoir. Qu'est-ce donc qu'il s'agit de ne pas

L'acte de parole

savoir sinon la sexualité infantile qui fut le scandale freudien majeur et qui reste aujourd'hui l'épouvantail des ligues de vertu qui, de marches blanches en pétitions bien pensantes, continuent de participer au refoulement partagé? Ne pas savoir de quoi est faite la sexualité humaine et comment les enfants y sont conduits - séduits et traumatisés disait Freud, trahis et abusés disait Ferenczi - voilà ce qui hier nous empêchait de reconnaître l'incroyable ampleur des violences sexuelles faites aux enfants, et ce qui aujourd'hui alimente une certaine passion délatrice. C'est dans ce climat où les idéaux se changent en surmoi que les professionnels de l'enfance se sont trouvés pris à partie. Comme à chaque citoyen, il leur a été demandé de parler, mais cette obligation s'est imposée à eux plus qu'à quiconque. La raison en est simple, quoique le plus souvent méconnue, c'est que le soupçon porte désormais sur eux-mêmes puisque l'on dit que c'est parmi ceux dont le métier concerne les enfants que l'on rencontre le plus de «pédophiles ». La surdité d'hier aux violences dont l'enfant pouvait être l'objet, et qui était corrélative de la grande politique de délégation d'assistance et d'éducation mise en place pour pallier les carences des familles, s'est retournée aujourd'hui en soupçon généralisé à l'égard

de toute personne « ayant autorité» sur l'enfant.
Il faut donc en premier lieu dire, dénoncer, révéler. Et puis il faut parler, parler au singulier pour soulager ce qui est par avance défini comme traumatisme, et parler collectivement pour soigner le malaise dans la civilisation que causerait nécessairement un tel événement. Cet idéal de parole concerne d'abord la victime, qui doit dénoncer (à l'instance judiciaire) et dire sa souffrance (à l'instance thérapeutique). Il s'impose aussi à tout témoin, qui sinon devient complice. Il oblige enfin l'acteur, le criminel, qui doit parler pour le bien de la victime (reconnaître son crime) mais aussi pour son propre bien car il est supposé malade et a souvent été lui-même victime dans son enfance. Cet idéal de parole généralisée fait désormais consensus, il est le viatique obligé d'une paix sociale retrouvée. Comme si le contraire du silence était la parole. L'impératif de parole en vérité évite un premier temps, celui qui pourrait être instauré après que le silence soit apparu comme tel, un temps pour interroger après-coup ce silence, pour tenter d'en rendre raison. Car s'il y a un savoir dont il n'a pas été fait cas, c'est bien celui-là: nous avons 14

Franck Chaumon

appris que la société, constituée selon un idéal d'enfance fondateur du projet républicain rousseauiste (le mythe de l'Emile), était le lieu d'une violence sexuelle entre les générations. Le crime sexuel à l'égard des enfants, à partir du moment où il a été nommé comme tel dans le Code pénal, s'est révélé crime banal, crime généralisé, constituant près de la moitié des crimes jugés aux assises. Plus encore, ce crime nouveau, le plus horrible selon l'opinion d'aujourd'hui, est un crime dont les auteurs sont des hommes ordinaires, des citoyens quelconques. Il y avait donc une méconnaissance majeure, une illusion partagée dont le voile s'est déchiré brutalement, ouvrant sur des abîmes monstrueux, personnifiés par la figure d'un Marc Dutroux. Faute d'interroger cette méconnaissance, la cohésion sociale s'est reconstituée sur une logique du soupçon et du devoir de dire. Plutôt que de prendre acte de ce faitl, le refoulement s'est restauré sous le chef d'un surmoi qui fait se profiler à l'horizon l'idéal de transparence, avec ses experts du ministère de l' Amour2. C'est sur cette toile de fond qu'il convient de situer l'impératif de signalement qui s'est imposé dans le champ de l'enfance, et qui nous semble avoir pesé lourdement sur la pratique de nombreux professionnels. En premier lieu certes sur ceux qui travaillent dans le domaine de la protection juridique de l'enfance ou de la protection maternelle et infantile, mais aussi bien sur les thérapeutes du champ sanitaire, pédiatrique ou médico-psychologique. On a pu entendre dire que certains hésitent à recevoir seuls des enfants, voire consultent parfois porte ouverte - comme le font ces enseignants d'université aux Etats-Unis qui craignent la dénonciation pour harcèlement sexuel - et plus fréquemment encore qu'il existe dans de nombreuses institutions soignantes une politique de dénonciation systématique des maltraitances et abus sexuels, telle qu'elle semble abolir par principe l'espace même du secret. On pourrait croire que les psychanalystes, en tout cas dans leur pratique privée, ne sont pas soumis aux mêmes impératifs, ou pour le moins qu'ils les affrontent avec plus de discernement. En réalité ils
IF. Chaumon, «Le pédophile, notre frère », in M. Palacios (éd)1 Enfants, sexe innocent? - Soupçons et tabous, Autrement, janvier 2005, et F. Chaumon, «La double face du crime )>,in lA recherche à l' heure de la psychanalyse, PERU, Presses {Jniversitaires de Rennes1 2004. 2Georges Orwell, 1984, Folio. 15