//img.uscri.be/pth/9bca9a33e41beb17d8bfd8784a2e9785d6072221
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 36,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LA CHUTE DE LA JUNTE MILITAIRE ETHIOPIENNE (1987-1991)

De
546 pages
Quand en 1991, se produit l'effondrement du régime, il y a quatre années à peine que le lieutenant-colonel Mängestu Haylä-Maryam est parvenu à doter le pays de structures identiques à celles des autres pays membres du camp soviétique. D'un point de vue planétaire, l'événement est fondamental, à la fois transitionnel et liminaire de l'histoire d'un monde débipolarisé, d'un continent renvoyé par ses anciens mentors à des solutions indigènes, d'une Afrique abandonnée à se propres démons.
Voir plus Voir moins

LA CHUTE MILITAIRE

DE LA JUNTE ETHIOPIENNE

(1987-1991)

Chroniques de la République populaire et démocratique d' Ethiopie

@ L'Harmattan-ARESAE, ISBN: 2-7384-8536-7

1999

BIBLIOTHEQUE PEIRESC

13

------------------------------------------------------------

LA CHUTE MILITAIRE

DE LA JUNTE ETHIOPIENNE

(1987-1991)
OIRONIQUES DE LA REPUBLIQUE POPULAIRE ET DEMOCRATIQUE D'ETHIOPIE

MARC FONTRIER

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

BIBLIOTHEQUE PEIRESC
Colkrtion dirii£ par François Eng;«hard, Alain Rauaud et Joseph Tubiana pour le déœlappwent pour l'Association française de la rocherdJescientijiqtœ en Afrique de l'Est
«

(ARE SA E)
le public,
»

sem:tnt un chaam, quand nous IJawns pu, et principakment

pour lequd seul nous awns trawil1é quasi toute notre vie

PEIRESC
La Bibliothèque Peiresc a été créée par Joseph Tubiana en hommage à l'érudit provençal d'ascendance italienne Nicolas Oaude Fabri de Peiresc (1580-1637), pour y accueillir des œuvres correspondant à l'exigence et à l'éclectisme de ce magistrat humaniste et bibliophile. Savant et curieux de toute chose, au point qu'on ne saurait énumérer tout ce qui l'a intéressé et diverti: sciences naturelles, numismatique, art, histoire, littérature, astronomie, philosophie, mœurs, religions, poésie, avec un souci particulier des langues et des cultures de la Méditerranée antique et contemporaine, dans les dernières années de sa vie il s'était pris d'un vif intérêt pour les chrétientés orientales, notamment d'Egypte et d'Ethiopie. C'est dans cette direction que notre collection est surtout orientée, sans s'interdire aucun des sujets qui ont retenu l'attention de Peiresc, en s'efforçant de satisfaire, avec le respect qui lui est dû, la curiosité diverse de nos contemporains. Ont paru : 1. TAWFIQAL-HAKIM, Dans sa rokwte, pièce en deux actes, traduit de l'arabe PARVA. YAGI et J.TuBIANA, 1979. 2. V.A. YAGI, Cont£sdOndurman, recueillis et traduits de l'arabe, 1981. 3. L. FuSELLA, S. TEDESCHI, J. TUBIANA, Troisessaissur la littiratureéthiapimne, 1984.

4.
5.

M-J. TuBIANA,Des

troupeaux

et desfwmes, Mariageet tntnsfertsde biens chez les Beri

6. 7.

8.

(Zagharm,et Bideyat)du Tchad et du Soudan, 1985. J. TuBIANA, Ethioroncord, A computerized concordance of the Ethiopian and Gregorian Calendars. Concordance automatique des calendriers éthiopien et grégorien, 1988. A. LE ROUVREUR, Sahé!ienset Sahariensdu Tchad, 1989. ZAKARIAFADOULKHIDIR, Loindemoi-rrêne, 1989. La réwlutianéthiopienne crmme phérrmfne de société.Essais, témoignages et documents
réunis par

J. TuBIANA,

1990.

9. MAHAMATHAssANABBAKAR, Un TchadienàIJaœJ1JUre, 1992. 10. Le temps et la mfmoire du temps. Anthropologie et histoire. Textes réunis

par M-J TUBIANA, réunis

1995.
11. Les
dynamiques du chctnwnmt en Afrique sub-saharienne. Freins et impulsions. Textes par M-J TuBIANA et A. LUXEREAU, 1996.

12. Les Orientalistes sont des ctW1tUriers. Textes

réunis par A ROUAUD, 1999.

PREFACE
Marc Fontrier cherche à apporter ici des réponses aux questions que pose la triste et sanglante fin de la Révolution éthiopienne. TI a dû s'imposer un effort sans pareil pour recueillir une documentation autre que celle qui alimente le tout venant des ouvrages sur l'Ethiopie. TI avait déjà le regard qu'il fallait pour analyser cette matière. n a acquis le savoir et la perception qu'il fallait pour déchiffrer la réalité éthiopienne, démêler l'enchevêtrement des luttes. C'est en cela que son ouvrage importe. Dans une guerre, civile ou pas, c'est surtout l'action armée qui compte. C'est elle qui produit des résultats. Sur le papier, les armées éthiopiennes successives avaient tout ce qu'il fallait pour vaincre les maquisards. Il y avait donc autre chose. Le contexte. La tentative de révolution qui a tout de même fait tomber en miettes le pouvoir impérial pour être elle-même anéantie par une reprise en main bonapartiste teintée de modernisme stalinien n'est pas qu'une affaire éthiopienne. Elle s'inscrit, dans le XXe siècle finissant, dans la tourmente occasionnée par la proclamation du droit des peuples à disposer d'euxmêmes, du principe des nationalités, partout dans le monde. Au cœur, sinon à l'origine, de la révolte des intellectuels éthiopiens, il y a leur impatience devant le conservatisme sclérosé du régime impérial, malgré un discours prometteur de modernité mais au bout du compte sévèrement paternaliste, devant son incapacité à faire face à des situations exigeant de grandes et belles réponses. L'Empereur n'était plus capable de susciter l'enthousiasme de personnalités aussi diverses que Heruy, Taamrat Emmanuel, Gurmu, Marsyé Hazan, Berhanu Denqé et tant d'autres ( je n'aurais garde d'omettre Kabbada Abozzen) ; il douchait l'enthousiasme des Daniél Taddasa, Haylé Fida et leurs compagnons, futurs martyrs, comme il avait découragé l'aristocrate Mahtama Sellasyé aussi bien que l'universitaire Abraham Dammoz, symbole pour nous de l'élite nouvelle que le monarque lui-même avait formée. Confit dans la certitude de son bon droit et de ne jamais se tromper, le dernier empereur d'Ethiopie n'a pas su comprendre qu'il ne pouvait pas continuer à gouverner le pays conune si les réformes qu'il avait lui-même entreprises depuis le début de son règne n'avaient donné aucun résultat. n n'a pas voulu entendre ce que beaucoup lui disaient parmi ses fidèles, et ses enfants en tout premier lieu, avec tout le respect qu'ils lui portaient, qu'il fallait changer de méthode. A quoi servait de proclamer sans cesse l'événement de la «Nouvelle Ethiopie» pour continuer à la gouverner comme l'ancienne et donc en lui

fermant les chemins de l'avenir? Les parents ne voient pas leurs enfants grandir. L'Ethiopie traditionnelle, léguée par Ménélik II, avait enduré une mutation considérable, au prix de grands efforts de tous. Il était absurde de borner cet élan, d'interrompre cette trajectoire qui mettait en forme l'avenir des jeunes générations. Ce malentendu, ou plutôt cette erreur d'appréciation, fut fatal à l'Empereur et à l'institution impériale. Hayla Sellasyé n'a pas fondé, comme il le voulait, une nouvelle « dynastie ». Les puissances étrangères, toutes « amies ... », n'ont cessé de prodiguer leurs conseils aux monarques éthiopiens pendant un bon siècle, ignorant tout du mécontentement réel de gens qu'elles méprisaient - en cela «plus royalistes que le roi », et tout en se gaussant des soi-disant progrès qui n'en étaient pas moins tangibles pour le pays. Ces puissances ne pouvaient lui ouvrir les yeux sur la lassitude des populations, depuis les anciens des maquis et de la résistance jusqu'à la jeunesse des écoles: «classes moyennes» émergentes avec employés, petits entrepreneurs, ouvriers spécialisés, petits fonctionnaires - et les nouveaux prolétaires, éleveurs privés de leurs terres de parcours, paysans spoliés, réduits à l'exode. Victimes au bout du compte d'un néocapitalisme très dynamique, nouvel avatar d'une aristocratie terrienne encore plus avide. Le contexte dans lequel s'est située la Révolution éthiopienne est celui de la décolonisation. A la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, les Etats-Unis, on ne saurait les en blâmer, se sont engagés dans la destruction formelle des

empires coloniaux du XIXe siècle: italien, britannique, français, belge,

portugais, espagnol... Toutes les colonies situées hors des frontières historiques des puissances coloniales. Restaient les empires compacts, d'un seul tenant tels que l'Union soviétique, la Chine, l'Ethiopie, dont les territoires colonisés confinent au territoire du colonisateur. Naturellement ni l'Union soviétique, ni la Chine, ni l'Ethiopie n'ont accepté d'être traitées par la communauté internationale en puissances coloniales. En Ethiopie, tous les moyens officiels ont été employés pour persuader les puissances étrangères que l'Empire d'Ethiopie rejetait le colonialisme, et surtout à convaincre les populations éthiopiennes privilégiées qu'elles ne vivaient pas une situation coloniale. De fortes pressions plus ou moins discrètes ont été exercées sur les populations colonisées pour leur faire accepter 1'assimilation, c'est-à-dire le suicide culturel. Le drame de la décolonisation est aujourd'hui en cours en Ethiopie. nest à ses débuts en Union soviétique, à peine ébauché en Chine où la résistance de l'Etat colonial est très forte. Cependant on peut voir que le mouvement se poursuivra, cahin-caha, et s'étendra peut-être de proche en proche. Certes, il

6

n'y a pas de fatalité dans ces affaires-là, mais on peut dire aussi que la grandeur de l'homme est de ne pas accepter la fatalité. Les Etats-Unis se sont montrés et se montrent extrêmement sourcilleux pour ce qui est de la décolonisation formelle. Mais les «républiques

bananières » qu'ils contrôlent ne sont rien d'autre que des colonies assujetties
selon des règles différentes, où le libéralisme économique est tempéré par le coup de force. Voilà donc la colonisation - ou la recolonisation - «informelle », qui pourra aussi bien atteindre des pays qui ne se considèrent pas comme sousdéveloppés. Ce modèle colonial a atteint sa perfection au Libéria, emprise des EtatsUnis depuis 1822, sans que les Africains les plus acharnés contre le colonialisme aient l'air de le savoir. Aujourd'hui, la même confusion règne à Monrovia que dans d'autres lieux colonisés. TIy a beaucoup à dire sur ce chaos que nombre d'Africains imputent à la mauvaise volonté de la puissance coloniale. Cela est visiblement excessif. Mais on peut constater que ceux qui ont essayé d'avoir une politique coloniale n'ont pas essayé de penser une politique de décolonisation, tant celle-ci paraissait au-delà de tout horizon. Toutes les démocraties pâtissent maintenant de ces destructions et de ces massacres. C'est jusqu'à ce point que conduit la réflexion sur l'Empire d'Ethiopie, à laquelle la dictature militaire s'est acharnée à s'opposer, sans toutefois obtenir, sur ce plan-là, le moindre succès. Seul, le chaos... En présentant et mettant à leur place un nombre considérable d'événements politiques et militaires le livre de Marc Fontrier consolide notre connaissance de l'évolution actuelle de l'Ethiopie. Ses mérites sont grands et on pardonnera à l'auteur et aux correcteurs bénévoles les quelques imperfections qui ont échappé à leurs regards attentifs.

Joseph Tubiana

7

TRANSLITTERA TION ET TRANSCRIPTION
I. La translittération retenue pour les sons spécifiques du syllabaire éthiopien en langue amharique est la suivante:

ha
'th1Tt

sha 7i

qa
cr

ta t

tsha T

ta m

tcha
'iJ,

tsa
~o

pa pa
RT

a
nO

A ces signes, il convient d'ajouter ou de substituer en langues tigré et tlgrlgna :
Ca

ha th

kha Tt

qha

0

,
4:«a»

Les ordres vocaliques éthiopiens sont transcrits: l:«a» 2:«u» 3:«i» 5 : « é» 6 : « e »ou muet 7 :«0 »

II. Entre crochets figure, à leur première apparition, la transcription phonétique des termes originaux dont l'usage a consacré une forme particulière en français. C'est cette dernière qui est retenue dans le reste de l'ouvrage pour le confort de la lecture. On rencontrera pour les langues concernées les abréviations suivantes: [af. ] pour afar; far. ] pour arabe; [gz. ] pour guèze; [or. ] pour oromo; [teg. ] pour tegray (tigrigna) ; [tige } pour tigré; [amh. } pour amharique. Pour les noms de lieux et de personnes nous utiliserons les règles françaises de la majuscule; pour les noms d'organisations tels que darg, maison, shango, etc. nous nous en abstiendrons.

III. Les sons couchitiques afar et oromo ( proches de l'arabe c> t, t ) sont respectivement transcrits « b. », « kh » et « c » ;le « d » rétroflexe « dh ». IV. Certains mots somali figurent en italique et entre parenthèses, selon l'orthographe officiellement adoptée pour cette langue par la République de Somalie.

v. Les organisations éthiopiennes sont citées en anglais, langue quasi officielle en Ethiopie. Nous donnons le nom amharique pour les plus importantes d'entre elles.
Les dates essentielles enfin sont précisées dans le comput éthiopien (a.m. .' C1J11dtti rnehréit - 0,00t : 9"thl t:: « an de grâce») qui accuse un retard de sept

à huit années sur le calendrier grégorien1.

1TUBIANA,

1988.

10

INTRODUCTION

LE POIDS DE L'HISTOIRE
Pour reprendre à l'ambassadeur Gontran de Juniac une formule simple à laquelle adhéreront tous ceux qui ont parcouru les hautes terres d'Afrique, l'Ethiopie est « un monde à part »1.Cela est la conséquence d'une situation géographique particulière. A la charnière des mondes africain et arabe, la nature a façonné là une véritable forteresse naturelle à partir de laquelle chacun a eu à cœur de défendre des équilibres et des valeurs forgés par une culture chrétienne plus que millénaire. Celle-ci a renforcé un particularisme jaloux qui a conduit les Ethiopiens à résister des siècles durant aux assauts du monde musulman. «Monde à part» encore par son opiniâtreté à durer, alors qu'au sein de cet univers clos où cohabitent de multiples sociétés, tous les éléments ont depuis toujours semblé réunis pour faire imploser l'ensemble. Il n'en a rien été. Certes, en quelque vingt-cinq siècles d'histoire, les périodes d'expansion territoriale ont alterné avec les périodes de récession lorsque la mauvaise fortune a accompagné les péripéties d'un règne. L'Ethiopie s'est alors recroquevillée vers le plateau septentrional, « l'Abyssinie », terme que nous regrettons d'avoir à utiliser mais dont il faut bien reconnaître qu'il est celui qui désigne encore le mieux le berceau culturel sémitique et chrétien de cette société africaine, pour peu que l'on s'applique à en ignorer la nuance péjorative. Ainsi, au fil des siècles, un espace éthiopien assez précis est apparu. L'Ethiopie moderne est un Etat plus hétérogène encore, né à la fin du siècle dernier de la seule volonté d'un monarque conquérant aux talents politiques et militaires exceptionnels, Menilek II. Cette Ethiopie nouvelle est formée de cercles concentriques: - un cœur de souche sémitique, essentiellement amhara et tegray,
«

l'Ethiopie millénaire et chrétienne» que nous venons d'évoquer;

- un cercle culturelle ment amharisé au sein duquel se retrouvent entre autres de nombreux éléments oromo; - un cercle de peuples politiquement acquis parmi lesquels Afar et peuples du Sud-Ouest se reconnaissent volontiers, si tant est que leur identité soit admise et protégée; - les derniers venus enfin forment à la périphérie le cercle des irréductibles, psychologiquement restés à l'état de conquête militaire et rejetant le principe d'appartenance à l'espace éthiopien; c'est ici que se situe une grande partie du monde somali.
1

]UNIAC,

1979.

Aussi, avant d'entreprendre l'étude des événements qui vont conduire à la chute de l'Ethiopie communiste, un bref rappel historique s'impose. Le berceau de la culture éthiopienne est situé au nord du plateau dans l'actuelle région du Tegray.l Là, des migrants sémites venus des royaumes de l'Arabie du Sud et une population couchitique autochtone se sont fondus en un peuple nouveau. Ce nouveau royaume auquel les historiens ont donné le nom d'Aksum [gz. akwusumJa rayonné pendant plus d'un demi-millénaire. Ses monarques ont fondé une dynastie qui se réclame de l'union mythique de Salomon, roi d'Israël, et de Makéda, la reine de Saba. Une culture originale apparaît progressivement en ces lieux où se trouvent rapprochés des éléments qui se solidarisent de façon exceptionnelle en dépit de leurs caractères particulièrement disparates. Langue, religion - Ezana, souverain d'Aksum, se convertit à la foi chrétienne aux alentours de l'an 330 conception nouvelle du pouvoir et de la souveraineté permettent à l'Ethiopie de traverser les siècles. Les coups de boutoir que reçoit le royaume d'Aksum sont nombreux. Pourtant, ni sa disparition sous la poussée de populations périphériques2, ni l'isolement engendré par l'apparition de l'islam ne sonnent le glas de l'entité chrétienne. A l'instar de ce qui se passe dans l'Occident du haut moyen âge, la culture se réfugie au sommet d'inaccessibles monastères où inlassablement des moines perpétuent le savoir chrétien et ses valeurs. Par la tradition, ceuxci se réfugient aussi au fond du cœur des peuples et si le pouvoir politique devient effectivement incertain, ils réapparaissent aux mains des héritiers d'Aksum après avoir été restaurés dans leur plénitude deux siècles durant par une dynastie autochtone, les Zagwé. Lorsqu'en 1270 s'opère une restauration de la dynastie dite « salomonide », le centre de l'empire chrétien s'est installé autour du lac Hayq. Le premier souverain de cette nouvelle lignée, Yekuno Anùak, se réclame de la descendance aksumite. n installe sa capitale à Tagulat dans le Choa [amh. shCiwaJ.La vieille langue d'Aksum, le guèze [gz. gecez], a \ maintenant cédé la place à de nouvelles langues sémitiques. L'empire s'est déplacé vers le sud et c'est vers le sud que maintenant il semble devoir continuer à s'étendre. Il n'en sera rien. Sous la poussée des peuples islamisés coalisés autour de
l'émir du Harar, Ahmad ben Ibrahim3 dit « gragn, le Gaucher », qui

à partir de

1523 submerge le sud du pays amhara, le pouvoir se replie vers le nord. Après la défaite de l'émir4 et l'invasion de la partie méridionale du plateau par
1

DORESSE,

1957 : passim.
les Bedja Axmad venus Gurey. du nord et les troupes agaw de Judith, la légendaire

2 En particulier reine du Damot. 3 Pour les Somali:
4

En 1543, avec l'aide des Portugais de Christophe de Gama.

12

les pasteurs oromo qui ont profité du vide politique et sécuritaire créé par le passage des armées musulmanes1, le pouvoir s'installe à Gondar [amh. goandar},au nord-ouest du pays amhara dans la province du Bagémeder. L'Ethiopie de Gondar dure trois siècles, de 1562 à 1855. Le pays mène durant tout ce temps une existence que l'absence de menace extérieure aurait pu rendre heureuse si cette sécurité elle-même n'avait pas favorisé les querelles intestines. Ainsi, de 1769 à 1855, prend place une nouvelle période de déliquescence du pouvoir impérial que la tradition appelle le « temps des Princes »2. Elle s'achève quand avec la mort de Yohannes III s'éteint la branche directe des successeurs de Yekuno Anùak. Les seigneurs sont alors maîtres sur leurs terres. Pourtant, bien que divisés et jaloux de leur indépendance les princes du Wollo [or. wallo}, du Godjam [amh. gwajjam}ou du Choa soient prêts à s'affronter pour ceindre la couronne, il ne viendra à aucun l'idée de remettre en cause le principe royal. En 1855, alors que la légitimité commande que la couronne revienne à un descendant de Salomon, un rebelle du Qwara issu d'une noble famille, Kasa
Haylu, s'empare du pouvoir. Ce nouveau souverain va redonner

à l'Ethiopie

quelque chose de son architecture impériale d'antan en luttant contre les princes territoriaux. Sacré sous le nom de T éwodros II, le premier des empereurs «modernes» se suicide en 1868 dans sa capitale citadelle de Maqdala, après sa défaite contre l'expédition anglaise de lord Napier. Monte alors sur le trône un grand seigneur du Nord, le ras Kasa Mersha, qui règne sous le nom de Yohannes IV. Le pouvoir retournant au Tegray, il n'a de cesse de lutter comme son prédécesseur contre les ambitions des princes territoriaux. L'essentiel de son énergie doit cependant se tourner vers les menaces de l'extérieur, celles de l'Italie et de l'Egypte mais surtout celle des derviches soudanais face auxquels il trouve la mort en 18893.

1

La composition

ethnique

de l'Ethiopie

se trouve

profondément

modifiée

par cet

apport nouveau. Certains de ces Oromo se mêlent aux Amhara et s'assimilent largement lorsqu'ils se convertissent au christianisme; d'autres demeurent un élément allogène en adoptant l'islam; d'autres encore gardent un caractère non assimilé sans être nécessairement rebelle, en restant païens. ~'}t ::[gz. zéimanti méisafent). 2 H(0) : 0011I

3y ohannes IV représente une figure de souverain qui répond à la vocation de la dignité impériale telle que la conçoit la tradition éthiopienne. Gardien de la foi et de la terre, ce grand seigneur meurt héroïquement, le 10 mars 1889, à la bataille de Matamma contre les troupes du khalife Abdullahi, le successeur du mahdi soudanais. Blessé à l'épaule, le Roi des rois continue à combattre vaillamment jusqu'à donner quasiment la victoire à ses troupes. Lorsqu'il s'effondrera un peu plus tard, l'estomac perforé par une balle, celles-ci se débanderont. En 1936, on saura rappeler à Hayla-Sellasé s'enfuyant devant l'avancée des troupes italiennes après la déroute de May T chaw que telle était la tradition des Rois des rois de combattre jusqu'au bout l'envahisseur étranger, à l'instar de Téwodros et de Yohannes.

13

Pendant ce temps le roi du Choat, Menilek Hayla-Malakot, n'a cessé d'étendre son royaume vers le sud et vers l'est en conquérant successivement le pays guragé en 1875, les Arusi [or. arsiJentre 1882 et 1886, le Metcha et le Willagga entre 1886 et 1888. Harar, le vieil émirat du XVIe siècle héritier des principautés musulmanes est tombé en 1887. L'empereur tegray disparu, le negus du Choa se proclame « roi des rois »2 sous le nom de Menilek II. Avec lui la branche choane de la dynastie accède au trône impérial. Avant même cette proclamation, le negus a déjà doublé les dépendances de son propre royaume. TIréunit maintenant sous sa seule autorité le domaine de Yohannes et le sien augmenté de ses propres conquêtes, donnant ainsi à l'Ethiopie sa dimension actuelle. Après son sacre, les conquêtes se poursuivent de plus belle: en 1891-1892 vers l'Ennarya et les royaumes oromo de Djimma, le Kambata en 1894, le Kafa et le pays borena en 1897. Ce n'est cependant qu'entre 1900 et 1910 que seront soumis la plus grande partie du territoire des Somali Ogaden (SoomacdiOgat1£ken) la région afar. et La période qui sépare la fin du règne de Menilek II, mort le 12 décembre 1913, du couronnement de Hayla-Sellasé, le 3 avril 1929, voit surgir un certain nombre de troubles. Ils sont les révélateurs des contradictions que quels qu'ils soient les futurs dirigeants de l'Ethiopie auront désormais à gérer: la cohabitation des chrétiens et des musulmans, le désir des Oromo d'acquérir un pouvoir correspondant à leur poids démographique, la marginalisation des populations non -amhara et les ambitions des Amhara
eux-memes.
1\

Ces derniers ont en effet mis en place un véritable « appareil à broyer»
qui ne laisse aucune place aux autres cultures au sein de ce qui est devenu maintenant un empire centralisé: régime foncier privilégiant les Amhara, colonisation du Sud et de l'Ouest par les vétérans de l'empereur, exclusivité de la langue amharique au détriment des langues régionales, délaissement partiel du T egray, autant de bouleversements qui suscitent désarroi puis rancœurs avant de se transformer en rejet. Avec Hayla-Sellasé, l'acceptation tranquille d'un rassemblement des peuples dans l'ensemble éthiopien autour du concept fédérateur de «roi des rois» se dissout dans le creuset de l'amharité dont l'exclusivité culturelle, synonyme de centralisme, est devenue insupportable à tous. La machine à cohabiter millénaire de l'Ethiopie est en passe de se briser.

t

Il a été couronné roi du Choa, le 30 avril 1865.
« roi ». Il est de manière de l'ensemble éthiopien irrégulière attribué au chef de [gz. neguséi est ~"IJ.I: ~1JPt::

2 Le mot ~,.JP ::[gz. negus] signifie certaines provinces. Le souverain néigéist] « roi des rois ».

14

Les T egrayt dont l'identité culturelle est très forte sont les premiers à faire les frais de cette politique qui les éloigne purement et simplement des sphères du pouvoir. Sur fond de sécheresse et de famine au Tegray et au Wollo, l'année 1973 voit les étudiants s'élever contre l'attitude du Gouvernement qui dissimule l'ampleur du désastre. La révolte des militaires à Asmara, à Nagalé et à Harar, conjuguée aux grèves de février 1974 fait le reste jusqu'à ce que le Committeeof the ArrrIR£l orces,Police,and TerritorialArmy, c'est-à-dire Ie dtirg, F prononce la déposition de Hayla-Sellasé,le 12 septembre 1974 - 2 mliskarriim 1967. Porté à la tête du comité par ses camarades en uniforme au début du mois de juillet 1974, le commandant Mangestu Hayla-Maryam y représente le clan des « durs », celui des gradés issus du peuple qui rêvent d'une révolution totale et sans concession. L'Ethiopie connaît alors des jours difficiles. Se succèdent l'assassinat du chef de l'Etat, le général Aman Mikaél Andom, originaire du Tegray, les exécutions sommaires de plusieurs dizaines de dignitaires de l'ancien régime, l'élimination sanglante du général Tafari Banti, un Oromo, et enfin celle du vice-président du darg, le colonel Atnafu Abata lui-même. La réforme agraire qui en 1975 a accompagné la révolte et donné la terre à ceux qui la travaillent change alors de cap. Peu à peu, la Junte ravit aux paysans leur révolution et préconise un ordre rural ressemblant toujours davantage au modèle soviétique. Mangestu n'a plus guère d'obstacle à surmonter désormais pour devenir le chef de l'Etat. Restent quand même les militants marxistes-léninistes - des civils et des intellectuels du mouvement socialiste panéthiopien, le mliisortJ, ainsi que les trotskistes de l'Ethiopian People'sRevolutionaryParty (EPRP). TIs ont tendance à se poser en rivaux du pouvoir militaire et accusent celui-ci d'avoir trahi la révolution. Mais la lutte est inégale et très vite ils n'ont
1 Nous utiliserons le terme T egray et non le terme Tigréens pour désigner l'ensemble du peuple tegray, de tradition chrétienne, habitant la partie nord-est du haut plateau septentrional et parlant la langue tegray ou tigrigna. Il doit en effet être clairement distingué du peuple Tigré, de langue tigré et de tradition musulmane habitant plus au nord la région nord-est de l'Erythrée. 2 Le déirg - ~c, ::[gz. déirg]se constitue le 28 juin 1974 - 21 sané 1966. Le mot lui-même n'est ni un sigle, ni un acronyme. En guèze, il signifie approximativement le « comité ». Nous utiliserons également le terme «junte» compte tenu de la structure de cette organisation. Le Coordinating Committee of the Armed Forces,Police and Territorial A rmy devient Provisional Military Administrative Council (PMA C) le 15 septembre 1974, soit trois jours après la déposition de l'Empereur. 3 foo'\ : h/tf'k'.r : t'7i.rflitt- : 1:PlJct::[amh. ya-malla ityoj2.Ïa soshialist naqnaqé (maison))

« Mouvement

socialiste

panéthiopien

».

15

d'autre choix que de se réfugier dans la clandestinité. Le « n£f!!lSrouge» peut
alors consacrer son énergie à d'autres tâches non moins urgentes. Grâce à l'appui militaire de l'Union soviétique avec laquelle il signe au détriment de la Somalie un traité d'amitié et de coopération, et à celui de Cuba qui lui expédie plusieurs milliers de soldats, Mangestu lance en février 1978 une contre-offensive victorieuse dans l'Ogaden que les Somaliens ont envahi et qu'ils vont devoir évacuer un an plus tard. Dans le nord du pays en revanche, les armées éthiopiennes s'épuisent déjà en de vains combats pour tenter de mater les rébellions en Erythrée et au Tegray. L'objectif du diirgest d'y anéantir coûte que coûte les bandes de « terroristes ». A ces déconvenues militaires s'ajoute en 1984-1985 une famine de grande ampleur contre laquelle Mangestu tarde à réagir et qui fera des millions de victimes. Le pouvoir comme à son habitude emploie la manière forte et organise le déplacement autoritaire des populations sinistrées du nord vers le sud du pays. Le 10 septembre 1984 - 5 pagwnin 1976, le chef de l'Etat saisit l'occasion du dixième anniversaire du renversement de Hayla-Sellasé pour annoncer la création d'un parti unique, le Workers' Party of Ethiapia (WPE)l. Il dote ainsi l'Ethiopie de structures identiques à celles des autres pays membres du camp soviétique. Cette mise en ordre en bonne et due forme d'une révolution jusque-là plutôt brouillonne et sanglante s'achève trois ans plus tard, le 3

septembre 1987 - 28 nahasé1979, par la dissolution du diirg.La « République démocratique populaire d'Ethiopie » est aussitôt proclamée.
Rien n'y fait cependant. Depuis 1985, les défections se multiplient au sein de l'équipe dirigeante: hauts fonctionnaires, diplomates, voire membres du Gouvernement comme le ministre des Affaires étrangères, Goshu [amh. gcashshu)Waldé. Les épurations vont également bon train: en novembre 1989, Feqra-Sellasé Wagdarras, numéro deux du régime et l'un des hommes

de confiance du chef de l'Etat, est limogé « pour raisons de santé ».
Sur le terrain face à une impossible victoire, la grogne s'installe dans les rangs de l'Armée. En mars 1985, Mangestu fait arrêter une centaine d'officiers contestataires dont plusieurs sont passés par les armes. Trois ans plus tard, la capitale est le théâtre d'une manifestation insolite de soldats en colère. Cette agitation incessante à l'intérieur des casernes aboutit à la mi-mai 1989 à une tentative de coup d'Etat qui tourne court mais se solde par l'exécution de douze officiers généraux. La hiérarchie militaire désormais décapitée, le Président se trouve plus seul et plus désorienté que jamais. Car même le grand allié soviétique commence à montrer des signes de lassitude à l'égard de son protégé dont le nationalisme ombrageux lui

1 fh':rV'~.r : wt.t"rl-'f : J'Ct. ::[amh. ya-ityoj2ia sarrattignotsh parti (isapa)] travailleurs d'Ethiopie ».

-

«Parti

des

16

complique la tâche. Invité par Mikhau Gorbatchev à trouver des solutions politiques aux conflits qui agitent la Corne de l'Afrique, le lieutenant-colonel Mangestu accepte de signer en avril 1988 un accord de paix avec son voisin somalien. Son armée n'en finissant pas d'essuyer des revers, il accepte également d'engager officiellement, au début du mois de septembre 1989, sous l'égide de l'ancien président américain Jimmy Carter, des pourparlers avec les « sécessionnistes» étythréens. En novembre, sous le patronage de l'Italie, d'autres discussions sont entamées avec les rebelles du Tegray dont les troupes campent déjà à moins de deux cents kilomètres d'Addis Ababa. Ces tentatives de dialogue avorteront l'une après l'autre. La fin de la guerre froide, marquée par le désengagement des Soviétiques en Afrique, prive très vite le Président de ses soutiens militaires moscovite et est-européens. Quand il se tourne vers Séoul et Jérusalem, avec qui les relations diplomatiques sont renouées en novembre 1989, puis enfin vers Washington, il est trop tard. A l'intérieur du pays le désaveu est général. Mangestu n'a su tirer aucune leçon des maladresses du dernier empereur. Dès 1974, la Junte a poursuivi, au nom de principes différents certes, une politique d'Etat identique à celle des monarques qui l'avaient précédée1. Le centralisme était de rigueur, la fusion s'imposait. Les nationalités avaient le plus grand mal à conserver des traditions dont le destin était de se fondre dans la nouvelle société marxiste-léniniste et dont le véhicule culturel était toujours amhara. C'est cette brève histoire de la République populaire démocratique d'Ethiopie que nous nous proposons de relater maintenant. Née en 1987, elle tombera moins de quatre ans plus tard, en mai 1991, sous les coups de boutoir conjugués des fronts armés de libération. Pour en pénétrer les difficultés, nous procéderons tout d'abord à un état des lieux, au moment où la nouvelle constitution et les dispositions économiques et administratives qui l'accompagnent vont influer sur les comportements politiques de la société éthiopienne. Puis nous nous attarderons à observer les postures respectives des protagonistes dans la poursuite d'une partie toujours plus difficile pour le Gouvernement: alors que le discours érythréen s'attache exclusivement au concept d'indépendance, le reste des mondes amhara et tegray s'y exprime surtout en termes de ressentiment. Tous sont pourtant au cœur de la révolte car la guerre civile éthiopienne est avant tout une guerre de Sémites, chrétiens pour leur plus grande part. il serait bien sûr injuste d'ignorer les actions menées çà et là par les maquis oromo, somali ou afar mais dans le processus de

1

TUBIANA,

1978 : passim.

17

r~nversemen~ du régime ils sont, qUOI que certains en pensent, pour peu SInon pour rIen. Nous passerons dans un deuxième temps à une observation attentive des comportements gouvernementaux, face aux assauts des fronts certes, mais aussi face à une contestation de plus en plus présente au sein même de l'appareil. C'est le désastre d'Afabét qui décide en effet les plus hautes autorités militaires à se lancer dans l'aventure tragique du putsch de mai 1989. L'Armée éthiopienne qui en sort privée de ses meilleurs généraux et de ses officiers supérieurs s'enfonce dès lors dans une crise morale dont elle ne réchappera pas. A contrario, c'est le moment que judicieusement les fronts choisissent pour s'allier voire s'unir, en particulier au sein de l'Ethiopian Peaples' Relxiutionary Democratic Front (EPRDF). Ultime coup de semonce, Massaoua! tombe en février 1990. Défait sur le terrain, le régime est dans une situation économique catastrophique. Sur fond de retrait de plus en plus perceptible de l'allié soviétique, il s'est bien résolu depuis un an à l'apostasie du marxisme pour tenter un redressement de la dernière chance. Mais il est trop tard. Les effets de ce changement de cap n'auront pas le temps de se faire sentir. Il nous restera finalement à constater le délitement du système, pratiquement consommé dès la fin de l'année 1990. L'EPRDF porte l'estocade avec l'opération Téuxx1ros enée en collaboration avec l'Eritrean m Peaple's Liberation Front (EPLF). Dès lors une opposition ose s'exprimer à l'intérieur même de la technostructure; la partie s'engage maintenant à Addis Ababa entre Mangestu Hayla-Maryam et les siens. Il apparaît très vite que le Président n'a plus aucune carte à jouer et qu'il n'a d'autre choix que celui de se retirer. Une semaine plus tard, tandis que les forces éthiopiennes se débandent vers Djibouti, le Soudan ou le Yémen, l'EPRDF fort de l'aval des Etats-Unis pénètre quasiment sans coup férir dans la capitale à la fin du mois de mai 1991 et s'empare du pouvoir. L'Ethiopie fidèle à un grand mouvement alternatif de son histoire, remet une fois encore sa destinée entre les mains des gens du Nord. Cette fois-ci cependant la paix aura un prix: la perte de l'Erythrée.
):-

Au terme de cette étude, il nous a paru juste de rassembler dans un hommage commun les combattants des deux camps. L'histoire comme à l'accoutumée se chargera de l'éloge des vainqueurs. Elle risque en revanche d'assimiler hâtivement les officiers, les sous-officiers et les soldats des Forces
1

Nous préfèrerons

cette écriture attestée en français à l'amharique
Q10 :: [teg.

9""cP:: [amh. mefl.waJ,

à l'arabe t...9~ far. ma5.âwacJ t au tigrigna e

bafi.éJ.

18

armées éthiopiennes à quelques nervis malheureux d'une junte déchue. Elle ne s'attardera peut-être pas à imaginer ce qu'a dû coûter à nombre de ces hommes l'effort de discipline envers un régime qui les menait collectivement à la ruine et singulièrement à la mort. Beaucoup de choses ont été écrites sur l'Ethiopie révolutionnaire et sur le darg. n nous a cependant semblé que les ouvrages de synthèse étaient rares alors que les analyses partielles abondaient, plus ou moins documentées, souvent orientées. Cette période récente de l'histoire éthiopienne alimente toujours beaucoup de passions et le vrai peine encore à faire surface, rendant d'autant plus ardue la tâche du chroniqueur et plus délicate celle de l'historien. L'ambition de cet ouvrage dont les prétentions sont par ailleurs modestes est d'ouvrir une voie aux chercheurs, en suscitant peut-être parmi les étudiants quelques vocations. Volontairement centré sur les événements politiques et militaires, il ne se veut qu'une lueur dans la brume et appelle de ses vœux toutes les corrections et toutes les précisions. Il convient enfin de préciser que suscité et accompagné par Alain Rouaud, directeur de recherche au CNRS et il y a quelques années mon directeur de thèse, il n'aurait jamais vu le jour sans l'amical concours et la sévère patience du professeur Joseph Tubiana.

19

PREMIERE PARTIE

UN GOUVERNEMENT,

UN PARTI

ET DES PEUPLES

Amaano kugu raagtay xolah haaga ayaa lanwaIaa
« A garder longtemps le bien d'autrui, on finit par le considérer comme sien. »

(Proverbe

somali)

CHAPITRE

1

LA CONSTITUTION DE 1987 ET LE NOUVEL ETAT ETHIOPIEN
Au moment où nous commençons notre relation, l'année 1986 s'achève et l'impuissance de la Junte à endiguer la progression des rébellions intérieures est toujours flagrante. En amont de ce problème sur lequel nous reviendrons et qui demeure l'expression d'insatisfactions multiples, un autre souci préoccupe les dirigeants éthiopiens: une grande partie de la population reste menacée par la famine, spectre d'autant plus effrayant qu'il y a deux ans à peine, il a encore durement frappé le pays. La guerre et la famine restent les deux fléaux récurrents de cette Ethiopie dont le gouvernement n'en finit
toujours pas d'être
«

provisoire

».

LE WORKERS' PARTYOF ETHIOPIA Pourtant, dans sa quête d'une légitimité internationale et so.us la pression de l'Union soviétique, l'année 1987 s'apprête à voir le pays franchir les dernières étapes conduisant à l'état de démocratie populaire véritable. Le processus a été engagé depuis plus de deux ans, le 12 septembre 19841 - 2 maskarriim 1977, lorsque le Workers' Party of Ethiopia (WPE) a été mis sur pied. Le 10 du même mois, faisant référence à l'article 6 du décret n° 1/ 1967 de septembre 1974 par lequel il a pris le pouvoir, le darg a également déclaré qu'il continuerait à exercer les fonctions et les responsabilités gouvernementales. Cette situation, «en accord avec le peuple», doit durer jusqu'à ce qu'il transmette ses pouvoirs à « l'Assemblée nationale du peuple lorsque le gouvernement de la République démocratique populaire d'Ethiopie aura été légalement institué ». L'emprise exercée sur le WPE par la Junte est apparue d'emblée et le retour à un gouvernement civil annoncé dans cette même déclaration a vite semblé devoir rester lettre morte. Seul l'abandon de l'uniforme par les responsables du régime a-t-il peut-être cherché à donner le change. En revanche, les Soviétiques ont vu non sans soulagement s'achever dix années d'une révolution qu'avec pertinence René Lefort2 avait qualifiée d'hérétique. La création d'un parti communiste d'avant-garde, courroie de transmission
Par décret N°267/1976 du 6 septembre 1984 - 11lagwmJn 1976, le darg a dissout la Cormnission to Organize the Party of the Workers of Ethiopia (COPWE) et annoncé la naissance du WPE, fondé par un congrès constitutif de 2304 membres. Toutes les institutions de la COPWE ont alors été transférées au parti. 2 LEFORT, 1981.
1

essentielle entre le sommet et la base d'une société socialiste, mettait effectivement un terme à la principale hérésie de la Révolution éthiopienne par rapport aux modèles socialistes d'Europe et du Tiers-Monde. Le fait que l'expérience la plus radicale d'Afrique fût conduite sans l'entremise d'un véritable parti communiste irritait singulièrement les doctrinaires du camp soviétique. Comme on pouvait s'y attendre, le programme du Parti est sans surprise. Il se propose de jeter les bases techniques et matérielles de la construction

du socialisme « afin d'amener progressivement les forces productives à un
meilleur rendement », « d'assurer la suprématie de la production socialiste en renforçant et en élargissant la propriété publique» et « d'élever le niveau de vie des masses laborieuses sur les plans matériel et culturel ». A côté d'un volet de formation idéologique sont envisagées les grandes lignes d'un plan décennal (1984-1994) pour le développement économique1. Celui-ci porte sur des projets de création d'une industrie lourde et sur l'expansion de l'industrie

légère, « afin d'accroître de 16 à 24% la part de l'industrie dans le produit
national brut» ; il envisage surtout de transformer l'agriculture en demandant au « secteur public organisé» de fournir 500/0de l'ensemble des récoltes grâce à l'accroissement du nombre des fermes d'Etat et à la création de coopératives où 530/0de la population agricole est tenue de travailler. Lorsque le Parti est créé, pour une population qui dépasse alors les quarante millions d'habitants, on estime à environ 18 000 le nombre de personnes ayant reçu une éducation politique, dispensée par des coopérants du bloc socialiste. En 1987, ils sont quelque 50 000. Cette structure

ultraminoritaire fait a priori du WPE un parti de type

«

bolchevique ». En

réalité, l'affaire est un peu plus complexe. Il faut se rappeler qu'avant la Révolution, il n'y a pas eu de tradition marxiste dans le pays: la plupart des adeptes de Marx se trouvaient soit à l'étranger soit en rébellion ouverte en Erythrée. De plus, après le massacre des intellectuels de gauche dans les premières années de la Junte, leurs rangs ont-ils subi de sévères coupes claires. Quant au noyau dur qui à présent a servi à former le Parti, il est surtout constitué de militaires. Ceux-ci ont choisi le marxisme comme système de gouvernement sans avoir été formés dans les pays de l'Est. D'emblée, il s'est donc révélé nécessaire d'instaurer en Ethiopie des structures d'éducation politique: l'impulsion a été donnée par l'école

1

Il Y a déjà eu sous Hayla-Sellasé

trois plans quinquennaux...

comme

en Union

soviétique. Le 1er plan (1957-1961) était consacré au développement des infrastructures;
le 2e plan (1962-1967) entendait mettre en chantier sur vingt ans un programme visant à orienter la production agricole traditionnelle vers un secteur agro-industriel et le 3e plan (1968 -1973) améliorer les performances des secteurs manufacturiers.

24

Yakkatit 661 fondée en 1976 et qui a immédiatement disposé de l'assistance technique d'experts venus d'Allemagne de l'Est. Il a résulté de cette situation la mise en place, en particulier aux hauts échelons, d'une « nomenklatura» comblée de prébendes qui peut se livrer sans réel danger aux jeux de la concussion et de la corruption. En province, elle a engendré de petits tyranneaux locaux. Cela dit, la ferveur révolutionnaire est difficile à évaluer. Dans l'ensemble, on estime que si elle est toute relative au plus haut niveau, le travail idéologique en profondeur des Soviétiques et des Allemands de l'Est a porté ses fruits chez les plus jeunes. Instrument d'une pénétration idéologique qui semble à première vue réussir, le WPE présente de nombreux traits communs avec son modèle, le Parti communiste de l'Union soviétique. Vocabulaire, organisation, hiérarchie, stricte orientation marxiste-léniniste, tout paraît devoir satisfaire les hiérarques du Krenùin. n convient pourtant de ne pas oublier que ce parti est avant tout l'œuvre de Mangestu HayHi-Maryam, lequel n'a retenu du « fédéralisme» soviétique qu'un certain nombre de méthodes expéditives utilisées par Staline. Quant aux officiers au pouvoir, ils trouvent dans le marxisme l'idéologie qui leur permet de reconstituer autour d'un parti unique l'unité d'une nation qu'un système monarchique a déjà réalisée2. Il n'en demeure pas moins que deux années après l'institution du WPE, l'Ethiopie, toujours paralysée par ses problèmes intérieurs, n'est pas en

mesure de jouer ce rôle de « bras armé» africain que les Soviétiques auraient
aimé lui confier, à l'instar de Cuba pour l'Amérique ou du Viêt-nam pour l'Asie. L'EXTENSION DES REBELLIONS Car l'extension des guérillas constitue le problème majeur du régime. Si à la fin de l'année 1986 leur action est contenue sur le front érythréen, stabilisé, la situation connaît une aggravation spectaculaire dans les provinces limitrophes du Gondar3, du Tegray et du Wollo. En Erythrée où l'Eritrean People'sLiberation Frant (EPLF) vient de fêter le vingt-cinquième anniversaire de la révolte, on s'est même attendu à une initiative spectaculaire de la part des rebelles, en vain. Les forces gouvernementales sont restées sur la défensive, ripostant efficacement bien que de façon limitée à quelques harcèlements au moyen de leurs unités mécanisées et de leur aviation de combat. Cette pause s'explique par une
1 Ainsi nommée en souvenir du mois de février 1974 - yakkatit 1966 - au cours duquel ont eu lieu les événements qui se sont révélés décisifs pour le renversement de la monarchie. 2 BRIONNE, 1986.

3

Le dargutilise dès 1975 le terme « Gondar» pour désigner la région du Bagémeder, l'un
généraux» de l'empire d'Ethiopie. Cf infra, p. 28, note 1.

des quatorze « gouvernements

25

certaine lassitude, sensible dans les deux camps. Pour la rébellion, il faut y ajouter une incapacité chronique à surmonter les divisions qui opposent Eritrean Liberation Front (ELF) et EPLF, comme les luttes intestines qui tout au long de l'année ont déchiré les diverses factions de l'ELF. La province rebelle, en fixant onze divisions gouvernementales, n'en reste pas moins le principal théâtre d'opérations. Compte tenu des positions des antagonistes toujours radicalement opposées sur l'avenir de la province et de l'équilibre des forces alors réalisé, aucune issue au conflit n'est à envisager dans l'immédiat. Cependant, si les belligérants semblent enlisés en Erythrée, l'année 1986 a aussi été celle des progrès spectaculaires des rébellions dans les provinces du Gondar, du Tegray, du Wollo et du Godjam, toutes contiguës. On y a enregistré la libération des prisonniers de Maqalé au Te gray, une offensive couronnée de succès dans le nord du Gondar, les échecs cuisants des opérations gouvernementales dans le Wollo, la prise de Saqwata au Lasta et le coup de main sur le chantier de Tana Balas! dans le Godjam. A la base de ces succès, il yale TegreanPeople'sLiberation Front (TPLF), mouvement majeur, dynamique, remarquablement organisé auquel se sont jointes plusieurs rébellions souvent plus anciennes mais de moindre dimension, Ethiopian
Dema:ratic Union (EDU) et Ethiopian Popular Dema:ratic Muœment (EPDM). Seul entre Godjam et Bagémeder, l'Ethiopian People's Revolutionary Party (EPRP)

poursuit sa lutte dans un splendide isolement. Bien que souvent opposées dans leurs options politiques, ces formations ont pour objectif commun le renversement du darg. Leur action bénéficie incontestablement d'un soutien populaire sans lequel il aurait été vain d'espérer de tels résultats. Dans le sud-est du pays, l'Orrmn LiberationFront (DLF) et le We5ternSomali Liberation Front (WSLF) jouent un rôle marginal mais contribuent à entretenir un climat d'insécurité. Au cours du deuxième semestre 1986, l'appui de la république de Somalie au WSLF, issu des clans somali de l'Ogaden, s'est nettement fait sentir dans le Harargé. Dans le Sud enfin, malgré l'hostilité ouverte du monde paysan, la villagisation2 se poursuit, se traduisant souvent par des affrontements armés. Les opérations de transfert de population, qui ont connu une longue pause suscitée par les violentes réactions des pays occidentaux, reprendront en 1987. Dans ce contexte, l'avenir des forces gouvernementales qui n'ont enregistré aucun succès en 1986 devient réellement préoccupant. Le manque de motivation, la pénurie d'effectifs, les difficultés de recrutement ne sont
1 2

cf

annexe 20, p. 498 : « Le projet Tana Balas - 1986 ». de la population en villages dont la création a été décidée par le

Nous utiliserons ce néologisme, terme maintenant consacré, pour désigner la politique

de rassemblement Gouvernement.

26

pas compensés par le soutien pourtant considérable des pays de l'Est et de Cuba. On ne peut plus exclure de voir certains chefs militaires, engagés sur le terrain et vivant avec la misère de la troupe, refuser tôt ou tard leur caution à la politique suivie par la Junte. L'ADOPTION DE LA CONSTITUTION En dépit de tous ces problèmes, la ligne est néanmoins tracée. Afin de parfaire la légitimité du régime, il ne reste plus qu'à élaborer une constitution qui sera ratifiée par référendum et à élire des députés. Cela fait, le dargpourra procéder à la proclamation d'une république populaire démocratique. Et sans conteste l'objectif prioritaire pour 1987 se révèle l'édification de cette dernière. Déjà tout au long de l'année qui vient de s'écouler, le projet de constitution a occupé l'actualité politique. Mais maintenant, après douze années et demie de gouvernement provisoire, le darg est en mesure de le

présenter à la population le 1er février 1987 - 24 l.err1979.Plébiscité par 82%
des voix, 16% se prononçant contre, le nouveau texte qui peut encore être amendé par le shangCJlconsacre l'Ethiopie «République démocratique populaire ». Au plan institutionnel, la nouvelle constitution fonde un système politique où le pouvoir appartient au peuple qui l'exerce par l'intermédiaire d'assemblées élues. L'ensemble est situé au sein d'un Etat unitaire garant à la fois de l'égalité des nationalités et de la réalisation d'une autonomie régionale. La construction du socialisme est un objectif permanent de la République qui fonctionne selon les principes du centralisme démocratique. Le parti unique joue un rôle prééminent pour définir les perspectives de développement du pays et diriger le régime. Le système économique repose sur la propriété socialiste des moyens de production bien qu'un certain rôle soit reconnu à la propriété privée, sous réserve que celle-ci profite à l'économie nationale. L'Etat joue un rôle moteur dans cette dernière. Ses rapports avec l'individu sont fondés sur la reconnaissance des droits au travail, au repos et à l'accès aux soins médicaux. La libre éducation, l'inviolabilité de la personne, les libertés de conscience et de religion, d'expression, de presse, de rassemblement, de manifestation pacifique et d'association sont expressément reconnues. Seules les modalités légales de leur exercice restent à déterminer. La politique étrangère s'inspire de l'internationalisme prolétarien, de la coexistence pacifique et du non -alignement; elle vise à promouvoir les relations avec les autres Etats socialistes.

1

::[amh. shango} « assemblée ». Le Parlement 7Î1"'1
nationale », les assemblées
shango}.

:: est dit fi that.T. : 7Î1"'1 [amh. behérawi

shangoJ« Assemblée
ya-gabaré

de paysans

sont dites \'1 nia

:

7Î1"'1:: [amh.

27

Les nouœlles institutions A l'imitation de l'Union soviétique, la République populaire démocratique d'Ethiopie est un Etat unitaire qui comprend des régions administratives et des régions autonomes, ces dernières pouvant recouvrir plusieurs régions administratives. Vingt-cinq régions administratives et cinq régions autonomes sont ainsi créées1. Le pouvoir d'Etat appartient aux assemblées régionales et à l'Assemblée nationale mandatées pour cinq ans au suffrage universel direct2. Cette dernière, le shangonational, doit être élue au scrutin proportionnel dans les mois à venir. Son rôle est comparable à celui du Soviet suprême en Union soviétique. Elle est notamment chargée de prendre les décisions sur les questions d'intérêt national et de désigner les membres du Conseil d'Etat. Une seule session annuelle est prévue. Institution permanente du shango,le Conseil d'Etat dirigé par le président de la République est chargé de veiller à l'application de la constitution et des lois. Il est en outre investi de pouvoirs spéciaux lui permettant de légiférer par décrets. Le Conseil d'Etat a pour mission d'élire le président de la République, les vice-présidents et les ministres. Organe permanent du pouvoir, son rôle est comparable à celui du Prœsidium du Soviet suprême. Le président de la République est le chef de l'Etat et commande l'Armée. Il est élu par le shangopour cinq ans et responsable devant lui mais dispose de compétences étendues. Il est habilité à dissoudre le Parlement comme le Gouvernement et jouit d'un droit d'initiative en matière de législation. Le Conseil des ministres constitue le gouvernement de la République. Egalement élu pour cinq ans par le shangosur proposition du président de la République, il est responsable devant celui-ci, devant le Conseil d'Etat et devant le Parlement. Le pouvoir judiciaire enfin est du ressort de la Cour suprême et des cours régionales. Les membres de la Cour suprême sont élus par l'Assemblée nationale sur proposition du président de la République. Bien qu'elle soit suffisamment imprécise et ambiguë pour permettre une certaine souplesse d'interprétation, la constitution éthiopienne paraît calquée dans la forme et dans le fond sur la loi fondamentale adoptée par l'Union soviétique en 1977. Des nuances parfois importantes confèrent cependant à
1

Dès sa prise du pouvoir
:

agar](portées à 16 en 1981). Elles sont divisées en 102 districts hœ.l-'JI:: [amh. awradja]
et en 556 arrondissements lOL"
:: [amh.

m~'\"

, 'I:r

en 1974, le darg a réorganisé
en 14 régions administratives

les 14 provinces
nlj:l\
:

impériales
kefléi

::

{amh.

t.éiqlay gezat]

lJ1C :: {amh.

uiiréida].

Les cinq régions autonomes créées en 1987 sont l'Ogaden, Diré Daoua, le Tegray, Asab et l' Erythrée. Cette dernière est subdivisée en 3 régions administratives (Nord, Ouest et Sud-Erythrée). Cf figure 1, p. 35 : « Le découpage administratif de 1987 », 2 Cf figure 2, p. 36 : « Le système électoral et les pouvoirs ».

28

la République populaire démocratique d'Ethiopie une certaine originalité. On ne peut omettre d'y relever d'une part le rôle central attribué au président de la République, d'autre part la place plus restreinte accordée au Parti. La balance des forces étant largement favorable à Mangestu, la rumeur du mécontentement des Russes court d'ailleurs parmi les diplomates - le Kremlin estimerait, dit-on, que cela réduit ses possibilités de déstabiliser le régime.

On note aussi la reconnaissance de la propriété privée comme « mode de
propriété de la production» ou le principe de non-alignement en matière de politique étrangère. Les égards particuliers envers l'institution militaire, considérée comme une entité sociale appelée à participer aux affaires publiques et qui dispose de représentants au shango, retiennent particulièrement l'attention. La place secondaire attribuée au Parti et les rôles éminents assignés au Président et à l'Armée incitent à penser que l'avènement de la République populaire démocratique d'Ethiopie ne sonnera pas le glas de la dictature militaire. La nouvelle constitution n'est réellement approuvée que par 40% de la population. Le scrutin, organisé en détail par le Parti, ne peut effectivement se dérouler ni dans les zones en rébellion ni dans les régions d'accès difficile. On connaît aussi l'existence de désaccords au sein de l'équipe dirigeante au sujet de la ligne politique suivie par le darg.Elles sont déjà apparues au grand jour avec la défection de personnalités de premier plan. Goshu Waldé par exemple, ministre des Affaires étrangères, s'est réfugié aux Etats- U rus le 27 octobre 1986. Ces prises de position restent pourtant isolées et ne remettent pas en cause le système. Les rumeurs de tentatives de coup d'Etat ou d'attentats se révèlent pour l'heure sans fondement. Le jeudi 10 septembre 1987 - 5 j2agwmfn 1979, lors de la session inaugurale de la nouvelle Assemblée législative dont la composition et l'élection1 ont eu
lieu le 14 juin

-7

sané - dans les termes

prévus

par la Constitution,

le

lieutenant-colonel Mangestu Hayla-Maryam est élu président de la République par les 813 membres du shangonational qui ont pris le relais du PravisionalMilitary Administratiœ Council(PMAC). Ce dernier, le déirg,annonce le 3 septembre - 28 nâhasé - son autodissolution, cessant ainsi d'être l'instance suprême du pays.

1

13,4 millions de voix pour un corps électoral estimé à 34 millions (85,40/0des inscrits

participent au scrutin). Les élections par elles-mêmes se déroulent sans trucages techniques. On déplore en revanche certaines mises en scène et des simulacres de démocratie: le bakhshish -gursha- est pratiqué à peu près partout; les urnes existent mais la couleur du bulletin mis à l'intérieur est contrôlée; trois candidats se présentent effectivement par circonscription mais deux d'entre eux doivent se retirer quand le troisième est une personnalité connue... Cela dit, ce sont surtout les chiffres qui sont falsifiés dans leur ensemble.

29

La veille, Mangestu lors d'un long discours inaugural a qualifié la de pouvoir au shiingo de « prise du pouvoir par le peuple ». Au cours d'une cérémonie sans ostentation, les rituels de la démocratie sont scrupuleusement respectés. A la tribune officielle, à côté des personnalités que l'on retrouvera pour les cérémonies de proclamation de la République populaire démocratique, se tiennent l'abuna Takla-Haymanot, patriarche de l'église éthiopienne, le cardinal Pawlos Tsadwa, archevêque catholique d'Addis Ababa, et le grand imam de la communauté musulmane d'Addis Ababa, sheyk hajj Muhammad Sani. Chef de l'Etat depuis février 1977 quand il a pris le contrôle du PMAC, Mangestu Hayla-Maryam reste commandant en chef des Armées et président du Conseil des ministres. En outre, il conserve ses fonctions de secrétairegénéral du WPE, tenues depuis la création du Parti en septembre 1984. Ce même jeudi matin au cours d'une session tenue à huis clos, le shango procède à l'élection des titulaires des deux autres postes-clés de l'administration et de la hiérarchie politico-militaire du régime, à savoir Fesseha Dasta au poste de vice-président de la République et Feqra-Sellasé Wagdarras à celui de Premier ministre. Le Parlement nomme également cinq vice-premiers ministres1, les vingt et un membres du Conseil des ministres2 ainsi que les trente titulaires du Conseil d'Etat. Ces élections sont annoncées par le président de la commission électorale du shango,Laggasa Asfaw. Dans la grande salle où se réunit l'Assemblée nationale, les taches kaki des uniformes d'officiers supérieurs nouvellement élus parsèment une marée de costumes bleu pétrole, tenue qu'affectionnent particulièrement les responsables du Parti et les fonctionnaires. De nombreux militaires ont aussi depuis longtemps troqué leur uniforme contre un confortable complet. Les nouvelles institutions prévoient que le président et le vice-président de la République dirigent de droit le Conseil d'Etat3. lis sont assistés dans cette tâche de deux vice-premiers ministres et d'un secrétaire. Evidemment, les vingt-cinq membres ordinaires de cette haute instance sont pour la plupart des figures éminentes de la vie politique éthiopienne4. Le Conseil qui dispose de sa propre salle de réunion située dans un immeuble jouxtant celui du Parlement est chargé de veiller au respect de la Constitution. Son pouvoir est immense. TI dispose entre autres prérogatives des droits ci'amnistie et d'asile, peut convoquer le shangoet appeler à des élections. TIa pour tâche de mettre en place un Conseil national de défense et a en charge la ratification des traités internationaux. Le Conseil d'Etat tient sa première réunion le
passation vendredi
1 Addis
2

11 septembre

1987

- 6 pagwrrrfn 1979.

Tadla, Haylu Yamagnu, Alamu Abbaba, Tasfayé Dinka et Tafarra Wand.
1987 ».

annexe 14, p. 479 : « Le gouvernement éthiopien - Juillet 3 Conformément aux ~ 2 et 3 de l'article 81 de la Constitution.

cf

4

Cf annexe 15, p. 481 : « Le Conseil d'Etat - Juillet 1987 ».

30

Le nouveau Conseil des ministres ne réserve guère de surprises tant il y a peu de changements dans la composition du nouveau gouvernement par rapport à l'ancien; on remarque seulement l'absence de l'ancien titulaire du portefeuille de l'Information et de l'Orientation nationale, FalHiqa TaklaGiyorgis1. L'A VENEMENT DE LA REPUBLIQUE POPULAIRE DEMOCRATIQUE D'ETHIOPIE Lorsque la République populaire démocratique d'Ethiopie2 est officiellement proclamée, le 12 septembre 1987 - 1 mtiskarrlim 1980, le darg a officiellement « passé la main» au shango. L'adoption de la nouvelle constitution en février a permis après treize longues années de transition d'aboutir, à marche forcée ces derniers mois, à cette célébration. Si l'événement ne mérite pas le qualificatif d'historique que se plaisent à lui attribuer les dirigeants éthiopiens eux-mêmes, les fêtes sur le plan intérieur sont un succès pour le régime, même si à l'extérieur l'accueil s'en révèle plus mitigé. Préparés dans les moindres détails et sans la moindre fausse note, les cinq jours de cérémonie pour lesquels administrations et organisations professionnelles ont été mobilisées depuis des mois parachèvent avec la solennité désirée le processus de transformation institutionnelle entrepris par les dirigeants éthiopiens. Le choix du 12 septembre n'est pas innocent; une année nouvelle commence selon le calendrier éthiopien. D'après le lieutenant-colonel Mangestu, c'est une ère nouvelle qui s'ouvre pour l'Ethiopie3. Pendant ce temps, contre toute attente, les oppositions demeurent discrètes. Les mouvements de libération dont on a craint à Addis Ababa quelque action d'éclat ne se sont pas manifestés. La population, qui a montré ses réticences à l'égard du régime en n'approuvant pas massivement la Constitution, est également restée silencieuse. Elle a accueilli avec indifférence des festivités qui ne sont pas vraiment les siennes. Pourtant s'il n'est nul besoin de souligner le caractère formel de la nouvelle démocratie, le passage par les urnes permet au régime de se prévaloir d'une légitimité qui n'est plus seulement révolutionnaire mais juridique. Les assises du pouvoir en place en sont par-là même à première vue consolidées. Pour les observateurs étrangers, le succès des cérémonies de proclamation de la République populaire démocratique d'Ethiopie apparaît plus nuancé. Certes, 159 délégations étrangères ont pris place parmi les quelque trois mille
1 Au cours de sa réunion du 10 septembre, le Shango a également procédé à l'élection du procureur général de la République Belallagn Mandafraw, de l'auditeur général Lamma Argaw et des cinquante-cinq membres de la Cour suprême. 2 ffi1f'1-r. : .Ilqont-hfT : I.l:'nl\n : ~:rf'k' f ::[amh. hezbawi dimokrasyawi républik ityoJlia}. 3 Cf document 4, p. 445 : « Mangestu Hayla-Maryam - Discours du 13 septembre 1987 ».

31

invités du gouvernement éthiopien. Neuf chefs d'Etat sur les douze conviés sont présents dans la tribune, sans compter les personnalités médiatiques que sont Yasser Arafat et, dans un registre différent, sœur Thérésa. Cela étant, ces festivités s'apparentent avant tout à des retrouvailles entre amis traditionnels et alliés obligés de l'Afrique progressiste. Les figures de proue de celle-ci, Kenneth Kaunda, chef de l'Etat zambien et président en exercice de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), Thomas Sankara, le président burkinabé, le Premier ministre zimbabwéen, Robert Mugabe, se livrent tour à tour à des commentaires apologétiques de la révolution éthiopienne et de son chef. Pour sa part, dans une interminable intervention, le délégué soviétique met l'accent sur la marche imperturbable du régime vers le socialisme salvateur. Conséquence des relations tendues qu'entretient Addis Ababa avec les pays limitrophes, aucun chef d'Etat voisin ne s'est déplacé à l'exception du président de la République de Djibouti, Hassan Gouled Aptidon (Xasan Guuleed Abtidoon). La Somalie et le Soudan à l'égard desquels le président Mangestu renouvelle ses griefs dans son discours introductif sont malgré tout représentés mais leurs délégations sont ostensiblement privées du droit de s'exprimer à la tribune. D'une manière générale, Burkina Faso excepté, la manifestation ne fait pas recette auprès des pays d'Afrique de l'Ouest. Les Etats occidentaux s'y rendent en ordre dispersé et s'appliquent à faire preuve de discrétion. Du côté du Moyen-Orient, le seul élément représentatif est la présence du président égyptien Moubarak accompagné d'une forte mission de militaires, de Yasser Arafat et d'une imposante délégation saoudienne, faits interprétés ici comme l'illustration d'une amorce de normalisation entamée par l'Ethiopie avec le monde arabe. En définitive, la physionomie de la nouvelle république est avant tout placée sous le signe de la continuité. Celle-ci s'exprime tant dans la stabilité du personnel dirigeant que dans les orientations politiques précisées par le chef de l'Etat dans son rapport au shango.Au bouleversement des structures institutionnelles éthiopiennes répond la permanence du corps politique. La stabilité est de toute évidence une caractéristique de la classe dirigeante de l'Ethiopie révolutionnaire. La République populaire démocratique présente sous un habillage constitutionnel différent les mêmes traits dominants que le darg. Chacun y relève la place occupée par le lieutenant-colonel Mangestu Hayla-Maryam, président de la République et du Conseil d'Etat, chef des Armées et secrétaire général du WPE, qui a en main toutes les rênes du pouvoir. Au faîte de l'appareil d'Etat, du Parti et de l'Armée, il s'affirme comme la clé de voûte du régime éthiopien. La symbiose au sommet entre les cadres du Parti et ceux de l'Etat ne sont pas non plus sans rappeler comment dans le Gouvernement provisoire les

32

cadres de la COPWEl monopolisaient déjà les plus hautes fonctions: les membres du bureau politique se partagent les postes clés. Outre la présidence et la vice-présidence de la République, le poste de Premier ministre, quatre portefeuilles de vice-premiers ministres sur cinq et la viceprésidence du Conseil d'Etat leur ont été effectivement attribués. Le Conseil des ministres, reconduit dans sa quasi-totalité, compte parmi les vingt titulaires d'un maroquin dix-sept membres du comité central. Le régime aurait pu manifester sa volonté d'ouverture dans l'attribution des sièges au Conseil d'Etat, seule instance réellement nouvelle de la République éthiopienne. il n'en a rien été puisque quatorze de ses quinze membres appartiennent également au comité. L'emprise des militaires dans l'appareil d'Etat reproduit par ailleurs celle qu'ils exercent sur l'appareil du Parti. Peu représentés au Conseil des ministres et au Conseil d'Etat, ils accaparent en revanche nombre des plus hautes charges à la fois dans l'Etat et dans le Parti. Fait significatif également, les quatre nouveaux ministres nommés le 22 septembre 1986 par Mangestu auprès de la présidence sont tous des généraux. Concernant l'appartenance ethnique enfin, la supériorité numérique des Amhara demeure incontestable. Pourtant on perçoit mal la façon dont les différents rouages de la République populaire démocratique d'Ethiopie vont s'articuler entre eux. L'impression qui prévaut est celle d'une grande complexité de l'appareil d'Etat, caractérisée par une multiplication des centres de décision et une superposition d'instances aux attributions mal définies et apparemment concurrentes. Plusieurs éléments viennent à l'appui de ces réserves. Comme en Union soviétique, le Conseil des ministres se présente comme une structure à deux étages: la création de cinq vice-premiers ministères institutionnalise l'existence d'un comité restreint, en charge de la supervision de toute l'action gouvernementale hormis la politique étrangère, tandis que les ministres se voient relégués à des fonctions d'exécution. Précisons que cette analyse ne concerne pas les ministres «politiques» proches de Mangestu, Berhanu Bayyah au ministère des Affaires étrangères, HaylaGiyorgis Habta-Maryam à la Défense et Tasfayé Walda-Sellasé aux Affaires intérieures. Ceux-ci passent outre l'échelon des vice-premiers ministres. Sur cet organigramme complexe et typiquement soviétique s'appose celui du Parti ce qui rend encore moins lisible le fonctionnement des organes du régime. A titre d'illustration, quatre personnes traitent de politique extérieure sous l'autorité du président de la République, du shéingoet du Conseil d'Etat. Il s'agit de Berhanu Bayyah, ministre des Affaires étrangères, du chef des Relations extérieures à la Présidence, Faltiqa Walda-Giyorgis, du docteur
1

La Commission to Organize the Party of the Workers of Ethiopia (COPWE) a été instituée en
1979.

décembre

33

Fasil Nahum, ministre auprès du Conseil d'Etat chargé des Relations extérieures, et d'Ashshaggara Yeglatu, membre du Conseil d'Etat et secrétaire de la commission des Affaires étrangères du WPE. Une autre interrogation pèse sur la place qu'occupera le shango.Beaucoup pensent que la Junte l'utilisera comme caisse de résonance de sa politique pour renforcer son emprise sur l'ensemble du pays. Il est vrai aussi que, courroie de transmission des décisions du sommet vers la base, il pourrait contribuer à plus long terme à une meilleure prise en compte des réalités locales par le pouvoir central. Il est donc difficile de discerner, en analysant la teneur des nouveaux organes étatiques, les éventuels rééquilibrages entre les différentes composantes politiques du système. Le seul point qui retient l'attention est l'absence dans l'organigramme de Laggasa Asfaw et de Shimallas Mazangia, tous deux membres du bureau politique et réputés être des marxistes radicaux. L'un comme l'autre passent pour être hostiles à toute idée d'autonomie régionale. C'est peut-être là une des raisons de leur éloignement, sans que l'on sache encore s'il s'agit d'une franche mise à l'écart ou d'une simple tenue en réserve. Pour le moment, l'analyse du rapport présenté par le président Mangestu à la tribune du shangone fournit guère d'indications sur les infléchissements possibles du régime. A ceux qui avancent que l'avènement de la République populaire démocratique d'Ethiopie confirme l'ancrage à l'Est du pays, certains autres répondent que le chef de l'Etat n'a mentionné qu'une seule fois en six heures de parole le terme de «marxisme-léninisme» et n'a dispensé que très parcimonieusement ses remerciements à l'allié soviétique. En fait dans ce discours axé essentiellement sur la politique intérieure, l'Est comme l'Ouest ont été tour à tour sollicités et renvoyés dos à dos, laissant ainsi le champ libre à toutes les interprétations. Concrètement pour le chef de l'Etat le constat est simple. République populaire démocratique ou pas, les problèmes de l'Ethiopie restent avant tout sécuritaires et alimentaires: sécuritaires parce que le pouvoir y repose sur l'Armée, aussi malmenée soit-elle, alimentaires parce que Mangestu n'ignore pas que la Révolution est partie de la famine de 1974 et avec elle l'opportunité que lui-même et ses camarades ont su saisir et exploiter.

34

N

O~.

~

~ ~

Région autonome Limite de région autonome Limite de région administrative

200

~s REGION Erythrée nord Erythrée ouest Erythrée sud Gondar nord Tegray Asab Matakkal Godjam ouest Gondar sud Wollo nord Godjam est Wollo sud Asosa Wallagga Choa ouest Choa nord Chef-lieu Agordat Barentu Asmara Gondar Maqalé Asab Pawwé Bahr Dar
Dabra- Tabor

.

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16

Waldiya Dabra-Marqos Dasé Asosa Laqamté Giyon Dabra-Berhan

17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32

REGION Addis Ababa Choa est Harargé ouest Diré Daoua Gambela Kafa Choa sud Arusi Harargé est Ilubabor Omo sud Omo nord Sidamo Balé Borena Ogaden

Chef-lieu Addis Ababa Nazrét Asba Tifari Diré Daoua Gambela Djimma Zway Asela Harar
Mezan Tafari

Jinka Arba Mensh Awasa Goba Nagalé Godé

Les régions administratives Figure

1-2 et 3 constituent la région autonome d'Erythrée

1 - Le découpage administratif

de 1987

35

c::.g -8 ~ .~

~

~5~ ..c 0'"
O.~ Cc"'d =' E.,~ ,~

~

E.~

~ ~ Ci ~

~~ ~~ ~Wt/}~~

~,.-,.

~ ~ Ci ~ ~ ~

a.g

~ d) ~

u d) CI)

C +-I d)

~

Q)
;:j

d)

~~at'j~ ~
0Qj VI

~~~.-o~ (1.)O&~o
"(1.)

~
0 ~~

0Qj

E ~ o~V) o.; Z 0 :
s:=
'10'04 .10'04 CI) CI) d) CI)

a
CI)

~ ;:j

~C;.EffiC; Z .-0
~~

~~o tlJs:=.E
~
d)

.~ .~ ~ 'è? .s E ~

J::; ..~ d) ~

"3

CI) ~ ~

c
u

:d)
0

'.;j ;:j ~

o 'd)

o t/}~

(1.)

.-0
(1.)

~ u

~
~

~ ~ ~
~

CI".)

~ o~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ c t3 ~ ~ ...~ ~ ~ ,..~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ k:

:>
,~

o.~ "'d~ c::.~

s
~

c::x-~ ='"a '~ 4).~ 0 ;e~~ .~~ ~ ~ a e (~ 'S .g si o Cc ~~


'ë .sep~ 0

~a

4)

36

CHAPITRE 2

LES DIFFICULTES

DU MONDE PAYSAN

Beaucoup de choses en Ethiopie commencent par un problème paysan. Nombre de révoltes y résultent d'une frustration afférente à la qualité du lien qui unit l'agriculteur à sa terre, aussi peu généreuse soit-elle. En cela, plus que le soulèvement de 1974 contre l'institution et plus que la déposition de Hayla-Sellasé - laquelle troublait sans aucun doute l'inconscient collectif de la population des hauts plateaux, c'est la réforme agraire de mars 1975, accueillie avec enthousiasme, qui a assuré le succès populaire de la Révolution. Contre l'appareil impérial trois catégories sociales se sont présentées: les officiers, les intellectuels de gauche et la paysannerie dont il ne faut pas oublier qu'elle a toujours fourni la base des armées, la troupe. Or les premiers, aux commandes des opérations, se sont empressés d'éliminer les deuxièmes avant de se substituer politiquement à eux pour faire taire les derniers.
LA REVOLUTION VOLEE Il n'est pas inutile d'opérer un bref retour pour rappeler les axes majeurs des comportements qui ont rapidement désolidarisé le monde paysan de la vague révolutionnaire1. Lorsque les militaires accaparent définitivement le processus, ils se trouvent confrontés à des problèmes dont ils n'ont pas mesuré d'emblée toute la complexité. Privés du soutien des élites traditionnelles et de l'intelligentsia révolutionnaire, sans contact réel avec les masses paysannes, divisés sur les buts à atteindre comme sur les voies à suivre, les nouveaux maîtres de l'Ethiopie sont à la recherche d'un équilibre qui se dérobe sans cesse. Enfermés dans leurs contradictions, ils pratiquent une fuite en avant qui introduit rapidement de nouveaux germes de conflits. Jusqu'à la Révolution, les structures sociales éthiopiennes sont constituées par un système au sein duquel le pouvoir politique tourne autour de la famille impériale, de l'Eglise et de quelques grands seigneurs territoriaux. Ce pouvoir repose sur la naissance et la propriété de la terre, laquelle est
1 Sur le sujet, on pourra se reporter
;

avec intérêt

à :

- GASCON

1990

: 43-61

- GASCON 1995 : passim.

souvent accordée par le souverain en récompense de services politiques et militaires1. Bien que ce ne soit pas en théorie un droit héréditaire, souvent dans la pratique terres et titres passent de père en fils. Sous l'Empire c'est là, au cœur du domaine économique, que l'absence de politique gouvernementale est le plus sûrement ressentie. En effet, tout en laissant se développer des tendances capitalistes dans un secteur réduit, Hayla-Sellasé ne sait ou ne peut promouvoir une véritable réforme des structures archaïques du monde paysan2. Dans un pays qui au milieu des années soixante-dix dépasse probablement les trente millions d'habitants et où les neuf dixièmes de la population vivent de l'agriculture, dix pour cent seulement des terres cultivables sont effectivement eXploitées. Certaines régions connaissent périodiquement la famine et l'intérêt du pouvoir central pour le développement économique est un phénomène récent. Ce n'est qu'en 1959 qu'un embryon de rationalisation de l'action économique apparaît enfin avec l'établissement d'un budget national. Jusqu'alors l'empereur détenait un pouvoir discrétionnaire sur la répartition des crédits. La réalisation d'un projet dépendait exclusivement de l'aptitude d'un ministre ou d'une personne influente à retenir l'attention du souverain. En outre, la population amhara n'étant pas naturellement portée vers les activités commerciales ou industrielles, les secteurs modernes de l'industrie, de l'agriculture et du commerce ne s'étaient développés, lorsqu'il est permis de parler de développement, que par l'intermédiaire des entreprises étrangères. L'Etat ne jouant ni son rôle de stimulant ni celui de coordinateur, il en a résulté une exploitation anarchique des richesses agricoles et minières du pays. Mais plus encore, les projets de réforme du régime foncier ont échoué devant la conjugaison des intérêts des propriétaires terriens et de l'inertie des masses paysannes. Les structures traditionnelles sont restées inchangées, créant une situation bloquée, problème majeur que devront inéluctablement affronter les futurs détenteurs du pouvoir. Réclamée par les étudiants depuis les années soixante, proposée au Gouvernement en 1966, rejetée par les parlementaires puis mise au premier plan des préoccupations après le coup d'Etat de février 1974, la réforme agraire est naturellement au centre des passions et des controverses politiques. A l'évidence, elle apparaît essentielle dans un pays à vocation agricole et nul n'ignore que sa réalisation va entraîner des changements radicaux car elle atteint le cœur de la société éthiopienne. Elle constitue un problème complexe en raison non seulement de la diversité des systèmes fonciers mais aussi des incidences de ceux-ci sur
1

C'est en particulier le cas des nJiftdgna, vétérans auxquels il a été attribué par Menilek II
à

une concession dans le sud du pays. Leur condition et leur destin sont à comparer ceux de s koulaks. 2 Cf pour la période pré-révolutionnaire BERHANU ABBEBE, 1971, passim.

38

la vie quotidienne du paysan éthiopien. La plupart des terres du Sud et du Centre par exemple ne sont pas exploitées par leurs propriétaires eux-mêmes qui les placent en métayage ou en fermage. Là, fermiers et métayers ont des conditions de vie très dures; les prélèvements sur leurs revenus sont tels qu'ils n'ont le plus souvent guère intérêt à investir ou à produire davantage. Si le système foncier varie d'une région à l'autre, d'un peuple à l'autre, il n'en a pas moins toujours conditionné les relations en ce qui concerne les masses paysannes et permis pendant des siècles aux rois des rois d'asseoir leur autorité. Dans un tel contexte, la réforme agraire n'est pas seulement une solution technique mais aussi et surtout une décision politique. Bien que, on ne peut le nier, l'attitude du pouvoir impérial ait évolué dans ce domaine, de vraies solutions n'ont jamais pu être adoptées pour autant. C'est pourquoi, lorsque la réforme du 4 mars 1975 - 25 yakkatit 1967abolit le système foncier traditionnel et marque l'orientation socialiste et révolutionnaire du nouveau régime, elle est accueillie avec enthousiasme1. Oeuvre du Guragé du maison Daniél Taddasa, le schéma qu'elle propose fait chaud au cœur du paysan éthiopien. Le sol reste il est vrai propriété éminente de l'Etat; mais pour l'attribution des espaces cultivables en

revanche, il est retenu le principe selon lequel « la terre doit revenir à celui qui la travaille2». Le plus souvent, ceci permet de distribuer les lots aux descendants des propriétaires légitimes dépossédés par Menilek et HaylaSellasé; aux ntifttigna est allouée une surface importante, au nombre de gashsha3largement calculé. En ville, la règle est fixée d'une habitation pour chaque membre de la famille, le système éthiopien impliquant la séparation des biens. La dimension sentimentale de cette réforme ne doit pas et ne peut pas être ignorée. Les Ethiopiens aiment chanter leur terre, ils le font charnellement. Quelque part peut-être le seul lien véritable entre tous les terroirs, le seul fondement authentique d'une unité éthiopienne, tient au simple fait que chacun est en mesure d'exprimer sous un vocable unique une propriété commune: ityopia,l'Ethiopie. Tous ces espoirs s'effondrent pourtant le 24 juin 1979 - 17 sané 1971 avec la «Directive sur la collectivisation des terres », qui ordonne une nouvelle réforme agraire. Celle-ci revient ni plus ni moins à annuler les termes de la première. Les distributions sont remises en question et le monde paysan est maintenant plongé dans un système coercitif de type soviétique. La frustration est immense de se voir à nouveau dépossédé. Certes l'argument a changé mais pour le paysan le résultat va du pareil au même.
1

cf

Journal officiel - );Jl:r

: ;JrLlI1::

[amh. nagarit gazéta] n° 26, 29 avril 1975.
»

2 onla:r : '\t. 7t-:: [amh.

rnarét larashu] : « la terre à ceux qui la labourent!

est un slogan

du début des années soixante-dix. 3 Le gashsha ;Jq:: vaut environ 40 hectares.

39

Les cadres du régime pour lesquels il lui faut maintenant travailler ne font que se substituer aux anciens niifiiigna.Coopératives, sovkhozes, kolkhozes, si le nouveau programme a été soigneusement présenté, aussi vaste qu'ambitieux, l'administration se montre très rapidement dépassée par l'ampleur de la réforme. Irresponsable, elle laisse les circuits économiques se désorganiser et l'anarchie s'installer dans les provinces. Les désillusions voire l'hostilité engendrées au sein d'une grande partie de la paysannerie font que très vite dans ce pays à vocation agricole le gouvernement militaire perd son crédit La production qui échappe une fois encore au paysan et la récurrence des famines discréditent rapidement une autorité dont les réformes, radicales dans leur principe, paraissent incohérentes dans leur application. Dans un contexte aussi calamiteux, le régime parvient pourtant à échapper aux conséquences politiques de la grande famine de 1984-1986, second coup dur auquel il se trouve confronté, après la guerre de l'Ogaden
( 19 77 -1978) .

LE SPECTRE DE LA FAMINE Car est-il besoin de le dire, en Ethiopie le spectre de la famine est omniprésent. C'est avec la détermination de le pallier que, dans la ligne soviétique la plus pure, le premier congrès des ALI Ethiopia Peasants Associationsqui s'est tenu du 10 au 12 mai 1979 - 2-4 genlxJt1971 - a appelé les paysans à augmenter leur production, à payer leurs impôts et à livrer leur récolte aux autorités. Mais comment faire admettre à un homme du Godjam que l'essentiel de son labeur n'est pas destiné à satisfaire ses propres besoins, modestes au demeurant, qu'il doit produire mieux et plus pour nourrir les villes, les Armées et de lointaines populations du Nord dont il n'a pas même le temps d'imaginer les conditions de vie? En 1987, dès le mois d'août, la Reli£f and Rehabilitation ~sion (RRC)l donne de nouveau l'alerte sur les risques d'une nouvelle catastrophe. Par lettre du 5 septembre adressée aux donateurs, elle chiffre à 950 000 tonnes les besoins estimés pour faire face au déficit alimentaire prévu en 1988, chiffre plancher selon les institutions des Nations unies opérant sur place. Multipliant les appels, ces dernières entreprennent aussitôt une vaste campagne de sensibilisation en Occident. Pourtant les sollicitations ne suscitent guère d'empressement de la part des Etats contributeurs habituels. La seule réponse significative est celle des Etats-Unis qui promettent 115 000 tonnes de blé. L'annonce de la participation américaine n'en est pas moins assortie d'une série de jugements sévères sur la politique éthiopienne qui provoque une irritation manifeste des autorités d'Addis Ababa. Reste que 1'ensemble des engagements confirmés ne s'élèvent, tous confondus pour
1

fhc~t:

OIfittllnl.rCJ:

0If**0If-4.r:

t101f-47i1::[amh.

yti-erdata

masttibabtiria-nna

maqwa-

qwarriJ:l

komishenJ. La RRC a été créée le 25 mars 1974 - 16 maggabit 1966.

40

1988, qu'à 218 000 tonnes dont 50 000 pour la CEE, soit à peine plus de 20% des besoins estimés. La lenteur avec laquelle répondent les Occidentaux, le faible rendement de l'appel aux fonds privés et l'importance des problèmes logistiques qui de nouveau se font jour n'incitent guère à l' optimisme1. Car il faut également noter un aspect peu évoqué mais dont l'importance est capitale dans le processus de distribution de l'aide en Ethiopie, celui de son acheminement. Le réseau routier est à ce point inexistant ou délabré que seul l'avion, moyen coûteux, est capable de résoudre la plupart des problèmes de communication. Mais là encore, les organisations nongouvernementales et les donateurs se heurtent au refus du Président de voir des aéronefs étrangers sillonner le ciel éthiopien. Cela dit, quelles que soient ces difficultés, les réticences de la communauté internationale se fondent plus précisément sur deux choix effectués par le Gouvernement sous couleur de résoudre les problèmes alimentaires: la villagisation et les déplacements de population qu'il nous faut évoquer maintenant.
LA VILLAGISA TION2 C'est au cours de la guerre en Ogaden en 1977 que le Gouvernement a effectivement étendu son contrôle sur les terres du Balé3. Là, pour la première fois, des agriculteurs oromo ont été regroupés dans de nouveaux villages tandis que des paysans originaires du Wollo et des «asociaux» d'Addis Ababa, chômeurs, prostituées et vagabonds y étaient également installés4. Inscrite dans le premier plan décennal éthiopien (1985-1994), la villagisation à grande échelle ne commence cependant qu'en février 1985, dans la province du Harargé. En 1987, elle s'étend sur dix provinces et touche 15% des habitants des campagnes. Officiellement, le programme vise à regrouper en villages l'ensemble de la population rurale d'Ethiopie traditionnellement très dispersée. Les objectifs avancés sont économiques et sociaux: le Gouvernement entend d'une part atteindre l'autosuffisance alimentaire grâce à la collectivisation et à la rationalisation de l'agriculture, d'autre part offrir aux populations villagisées l'accès aux principaux services

1

TUBIANA,

1990 : 63-74.
allogènes,

2 fou1.e.C: 9"JPLt ::[amh. ya-miindarmesrata]« installation de villages ». 3 Les Oromo du Balé, qui supportent villagisation et introduction d'éléments se sont déjà révolté en 1964 contre le gouvernement d'Addis Ababa. Somalie ils procédaient par attaques surprises contre les garnisons postes de police. La perte du soutien somalien en 1969 et la répression ont conduits en 1970 à négocier avec le Gouvernement. 4JEAN, 1986.

Soutenus par la militaires et les éthiopienne les

41

publics à savoir l'enseignement, la santé et la distribution d'énergie. Tout cela doit se dérouler sur fond d'amélioration de la qualité de l'habitat et des conditions de sécurité collective. S'il est vain de mettre en doute ces motivations, il est aussi vain d'ignorer que ce programme cherche également à assurer le contrôle sur un monde paysan jaloux de son indépendance et traditionnellement rebelle à toute forme d'embrigadement. A cet effet, il constitue un cadre propice à l'éducation politique des masses, à la formation de «l'homme nouveau éthiopien ». Le Harargé est choisi comme champ d'expérimentation en raison de l'insécurité qui règne dans cette province livrée aux entreprises des fronts somali et oromo du Western Somali Liberation Front (WSLF), de l'Onmo
Liberation Front (OLF) et de l'Islamic Frontfor the Liberation ofOromiyaa (IFLO).

Rendues accessibles par la route les populations sont désormais mises à la portée des forces de l'ordre dont la tâche se trouve facilitée. Kasayé Argaw,

secrétaire régional du Parti, justifie ainsi cette vaste entreprise:

«

On ne peut

apporter une aide sociale et économique aux paysans s'ils restent trop dispersés; de toute façon, l'homme aime fondamentalement la vie

collective »1. La villagisation, toujours selon le responsable du Parti, « doit permettre de renforcer la conscience sociale du peuple et lui instiller une plus grande ferveur révolutionnaire ». Très vite, le Gouvernement décide d'étendre l'opération aux Arusi et au Choa. Selon ses directives, des comités de villagisation associés aux responsables locaux du Parti et à des fonctionnaires agricoles sont chargés du choix des sites des nouveaux villages en tenant compte des possibilités , l. d "acces aux marc h es, aux routes et aux pOInts d eau. D es paysans ayant reçu une formation de topographes décident ensuite de l'emplacement des écoles, des locaux administratifs s'il y a lieu, des magasins, des dispensaires et des lots attribués à chaque foyer. Les travaux d'aménagement sont à la charge de la future communauté villageoise. Les modalités d'exécution sont particulièrement expéditives: les paysans habitant dans un secteur d'un rayon moyen de huit kilomètres autour du site retenu sont prévenus par le Parti, la Milice et les militaires qu'ils doivent se réinstaller. Passé un délai assez bref, s'ils n'ont pas obtempéré, leur habitation est brûlée. Au départ, le nouveau village consiste en plusieurs alignements au cordeau de dalles de béton. Chacune est établie sur une parcelle d'un hectare environ. Les paysans doivent bâtir leur nouvelle demeure sur la dalle « offerte» par le Gouvernement et financer les tôles ondulées qui en couvriront le toit. Ils peuvent exploiter le lopin qui leur est alloué et entretenir une basse-cour. En revanche, le bétail est regroupé dans le troupeau collectif du village, quand il n'est pas requis pour les Armées ou envoyé via Asab vers les pays de l'Est. L'emploi des animaux de trait est
1 Entretien au Washington Post, 17 décembre 1985.

42

organisé par le responsable du Parti. Si les paysans sont toujours autorisés à exploiter leur ancienne parcelle, les contraintes sont telles qu'ils doivent le plus souvent l'abandonner. Celle-ci est désormais trop éloignée de l'habitation et les délais de déplacement représentent autant d'heures qui ne seront pas consacrées au travail proprement dit. Mais surtout la concertation n'existe guère entre les différents intéressés. Non seulement les paysans n'ont pas la liberté de refuser d'être villagisés mais les sites d'implantation parfois éloignés de tout point d'eau sont souvent choisis arbitrairement par des irresponsables. A la dalle de béton près, aucune subvention n'accompagne l'effort de construction. Le coût moyen d'une maison de nouveau village est de 2 000 berr, entièrement à la charge d'un agriculteur dont le revenu annuel moyen varie entre 700 et 1 400 berr. Bien que quelques mesures incitatives soient prises par le Gouvernement, elles se limitent à des prêts pour l'achat de ciment, d'engrais, d'outils et de semences. Car par ailleurs, aucune des installations collectives prévues, école, dispensaire ou magasin n'a été au préalable réalisée. Tout ceci suscite naturellement une réaction de rejet de la part de nombreux paysans. Elle se traduit soit par des violences contre les représentants du pouvoir central - massacre de fonctionnaires locaux ou de militants du Parti, enrôlement dans des fronts d'opposition - soit par la fuite au-delà des frontières à la recherche d'un sort meilleur. La villagisation est à l'origine d'un nouveau courant de réfugiés dans les pays limitrophes. Le camp somalien de Tug Wajalé (Tuug waa jaalle) accueille ainsi plus de 60 000 paysans originaires de l'est du Harargé. Le plan qui prévoit de regrouper en neuf ans 33 millions de paysans soit 70% de la population rurale n'en est pas moins rigoureusement appliqué. Mené dans sa phase initiale sur une grande échelle et à cadences accélérées, 4,6 millions d'habitants sont rassemblés de décembre 1985 à mars 1986. En 1987, sur quatorze provinces trois ont achevé leur mutation, sept ont amorcé le processus et deux sont sur le point de l'entreprendre. Seuls, le Tegray et l'Erythrée ne figurent pas au programme en raison de l'incapacité du Gouvernement à y faire respecter ses décisions. Envers et contre tout, le National Villagisation Coordination Committee (NVCC)l que préside le Premier ministre Feqra-Sellasé Wagdarras approuve
1

Créé en 1985, le National Villagisation Coordination Committee (NVCC)

comprend:

le

Revolutionary

ministère de l'Agriculture qui en assume le secrétariat, les ministères techniques concernés, les présidents des associations de paysans fhl1f'tf.: h/rf' ~.f : 1nl..9>"f : 0If1nc ::[amh. ya-abyotawi ityop.ia gabaréwotsh mahbarJ, de l'Ethiopian Workers' 1 Union (E WU) f h.T \" ~.f : UJt. t"ll-"f : 0If ne:: {amh. ya- ityop.ia sara tagnotsh mahbarJ, de la

Ethiopian fhfl

Women's

Association

(REW A)fhl1f'tf.

:

h.T\" ~.f

:

(bt"f

0If ne:: {amh. 1

ya-abyotawi

ityoj2.ia sétotsh mahbarJ

Association (REYA) mahbarJ.

f'tT.:

h.:rf'k.r:

et de la Revolutionary Ethiopian Youth lDtI)T:OIf"lnc ::[amh. ya-abyotawi ityoj2.ia wafat

43

maintenant les projets pour la nouvelle année éthiopienne ( septembre 1987 septembre 1988). Il prévoit de doubler en dix mois les résultats obtenus depuis deux ans. On envisage de regrouper de la sorte 687 194 familles soit 3 millions d'habitants au sein des nouveaux villages dans treize régions d'Ethiopie. Huit millions de personnes, 22°10de la population rurale, l'ont déjà été selon les chiffres officiels. Il est entendu qu'à la fin de l'année 1988, 31°10 la paysannerie éthiopienne sera ainsi rassemblée. de En 1988 pourtant, la campagne de villagisation connaît un certain ralentissement. TI résulte peu ou prou de la prise en considération par les autorités éthiopiennes de l'hostilité que suscite ce programme à l'extérieur. Ce changement de rythme est aussi imposé par les difficultés croissantes qui se présentent au fur et à mesure que l'opération s'étend aux provinces périphériques. A l'insécurité et aux obstacles climatiques qui n'ont pas manqué d'apparaître s'ajoute maintenant la résistance de plus en plus vive de paysans très attachés à leur terre, en particulier dans les régions où auparavant a prédominé un régime de propriété privée, le resp. C'est pour cette raison d'ailleurs que l'extension de la villagisation vise essentiellement les provinces du Sud et de l'Ouest: Godjam, nubabor, Sidamo et Balé. Le Gouvernement, conscient de l'échec des premières tranches de la réinstallation, se montre alors soucieux de parer aux critiques sur l'état d'impréparation qui ont suivi l'installation des premiers villages. Le plan s'accompagne cette fois d'un ambitieux programme visant à doter les nouveaux sites de toutes les infrastructures nécessaires en matière d'urbanisme, de santé, d'éducation et d'aménagement rural qui ont tant fait défaut aux premières opérations. Il est également prévu que des commissions de fonctionnaires effectuent des missions d'inspection régulières afin de contrôler l'état d'avancement des différents projets et de remédier aux problèmes qui pourraient surgir localement. Dans sa version officielle, la villagisation se présente maintenant comme un schéma d'ensemble cohérent qui vise à l'autosuffisance alimentaire des campagnes en améliorant tout à la fois la productivité de l'agriculture et les conditions de vie des paysans. Il reste cependant toujours impossible de connaître les critères qui président au choix des sites et à la sélection des populations visées, tout comme l'on ignore le régime de propriété, privée ou collective, qui doit s'appliquer aux parcelles cultivées par les nouveaux villages. Rien ne transpirant non plus sur les modalités de financement des infrastructures prévues, chacun reste sceptique sur la capacité du Gouvernement à mobiliser les sommes nécessaires à des investissements aussi considérables. L'annonce à grand renfort de publicité du programme de villagisation pour 1988 prouve en tout cas que celui-ci figure toujours dans les toutes
1 citt :: [arnh. rest}: tenure lignagière héritée et inaliénable, tegray.

en pays arnhara et en pays

44

priorités du régime et que sa mise en œuvre sera poursuivie à tout prix. On ne saurait oublier que, comme le rappelle le Premier ministre, la villagisation est dans la conception du régime, un instrument de transformation sociale qui doit contribuer à l'édification de la nouvelle société éthiopienne1. On ne peut ignorer enfin que cette politique de contrainte fait courir bien d'autres risques encore aux campagnes éthiopiennes. Ils vont de l'éclatement des structures familiales de production à l'endettement des paysans ou à la surconsommation de bois, pas décisif vers la désertification.
LES DEPLACEMENTS DE POPULA TIONS2 Une autre menace pèse depuis le milieu de l'année 1987 sur les peuples d'Ethiopie : la reprise des déplacements de population. TI faut préciser d'emblée qu'aucun lien n'existe entre la villagisation, regroupement local de populations vivant en habitat dispersé isolé, et les migrations de grande amplitude que constituent ces transferts. Cette idée de modifier les densités régionales naturelles du peuplement éthiopien n'est pas nouvelle. Sous l'Empire déjà la question a été étudiée par les conseillers américains de Hayla-Sellasé3 ; plus près de nous au printemps 1981, Ie World Food Program (WFP) a préparé deux projets (Ethiopia 2 522Resettlement Program et Ethiopia 2 579 Q) visant à réinstaller dans le verdoyant Balé 300 000 paysans originaires de la province déshéritée et surpeuplée du Wollo. Aucun n'a été suivi d'effet il est vrai. En 1984 en revanche, sous l'effet désastreux de la sécheresse, le Gouvernement a décidé de faire appliquer un programme de grande ampleur destiné à adapter une fois pour toutes les densités de population aux capacités nutritionnelles offertes par l'environnement naturel. Le projet consiste à déplacer 1,2 million de personnes depuis les provinces du Nord où elles constituent une charge économique vers les régions de l'Ouest mieux arrosées et peu peuplées. Dans le nord du pays, de vastes étendues se trouvent en cours de désertification sous l'effet combiné des pâturages intensifs et de la sécheresse. Il en résulte un exode rural vers
1Pourtant les exemples chinois et tanzaniens se sont révélés dramatiques. En Tanzanie, après une première expérience en 1969 dans le delta de la Rufiji, la villagisation a été étendue en 1973 à l'ensemble du territoire national. Depuis 1974 neuf millions de paysans ont ainsi été regroupés dans 8 400 « villages de développement». Les études effectuées sur l'expérience tanzanienne soulignent la brutalité du processus, notamment dans sa phase accélérée de 1974-1975: erreurs de localisation des sites, taille disproportionnée des villages, éloignement des anciennes exploitations, etc. Les villageois ne cultivant plus que les champs situés autour de leurs maisons, la jachère n'a plus été pratiquée, les sols se sont épuisés et la production alimentaire s'est irrémédiablement effondrée. 2 f1.«4~ : h.tt.:: [amh. ya-gedadj eflira] contrainte de résidence ». s «
3WOOD, 1982, passim.

45

les camps de réfugiés ou les abords des grandes villes et un phénomène de surpopulation dans ces zones de «repli non géré ». Cette politique de déplacement permet aussi d'affaiblir les rébellions du Nord en réduisant leurs possibilités de recrutement et leurs soutiens locaux. Cet argument mis en avant par les détracteurs du régime mérite toutefois d'être relativisé car l'Erythrée en proie à la guérilla n'est pas concernée par les transferts de population et un cinquième seulement des personnes déplacées sont originaires du Tegrayt. En revanche, les réinstallations permettent de mieux contrôler les marches peu peuplées de l'Ouest grâce à des colons venus des hauts plateaux dont la présence brise la cohésion des populations indigènes. Commencés en novembre 1984, les transferts sont suspendus au printemps 1986 en raison des conditions désastreuses de leur exécution; 600 000 personnes ont alors été déplacées. Les pressions occidentales ne sont pas étrangères à cette interruption et quand à la mi-mars 1987 les Ethiopiens font savoir qu'ils entendaient reprendre l'opération, cela fait plus , I I 1\ I l' es d un an que 1 mouvements ont ete arretes. L es nom b reux temolgnages recueillis tant auprès des populations transférées que du personnel des organisations non-gouvernementales ou des responsables de la Relief and Rehabilitation Commission(RRC) permettent d'affirmer que les volontaires ont été peu nombreux et qu'il a fallu exercer des pressions très fortes sur les populations pour atteindre les objectifs fixés par les plans. De très nombreuses familles ont ainsi été arbitrairement et irrémédiablement separees. Il est également avéré que les conditions de déplacement se sont révélées d'autant plus pénibles que les structures d'accueil à l'arrivée ont été le plus souvent inexistantes. Citant le nombre des décès dus au transfert, l'organisation non-gouvernementale Médecins sans frontières (MSF) a avancé le chiffre de 100 000 morts, soit 15 à 20% des personnes concernées. Bien que cette estimation soit sans doute excessive, il n'en demeure pas moins que l'opération a été d'autant plus meurtrière qu'elle était appliquée sur des organismes déjà usés par la famine et confrontés aux maladies des basses plaines, malaria et typhus notamment, inconnues sur les plateaux. Totalement improvisée, l'organisation de la réinstallation n'a tenu aucun compte de l'insalubrité des zones d'accueil, explication de leur faible densité naturelle en population. Elle a aussi ignoré les difficultés d'adaptation des migrants, originaires des hauts plateaux et de culture sémitique, à un milieu ethnique aux coutumes et aux langues différentes. Cette situation conjuguée à l'accueil mitigé que leur ont réservé les indigènes engendrera finalement un nouveau flux de réfugiés vers le Soudan et de nombreux ralliements à l'OLF. D'autres raisons semblent avoir présidé aux décisions de transfert, notamment des considérations économiques. Le fait de dégager de la main
I I

1

90 000 sur une population

rurale estimée à 2 550 000 personnes.

46

d'œuvre des petites eXploitations du Nord au faible rendement peut, dans l'esprit des dirigeants, aider au développement de grandes exploitations de type kolkhoze destinées à augmenter les cultures d'exportation nécessaires au budget de l'Etat. Effectivement, le fait que les trois-quarts des zones de réinstallation se situent en zone caféière est significatif. On peut enfin supposer qu'en vidant les camps où s'exerce l'aide internationale, les transferts rabattent la chape du secret sur l'Ethiopie en supprimant du même coup l'ingérence des médias et des observateurs occidentaux. Bien que leur assistance se limite souvent à l'appui logistique de l'opération, le projet reçoit l'approbation des pays de l'Est, quand il n'est pas suggéré voire imposé par leurs conseillers. L'attitude des Occidentaux se révèle plus contrastée. Les tenants d'une attitude ferme à l'égard du gouvernement éthiopien, Etats- Unis, Royaume- Uni et Communauté économique européenne (CEE) condamnent clairement ce projet qu'ils jugent voué à l'échec et qui leur paraît obéir davantage à des mobiles politiques qu'à des soucis humanitaires. Les partisans de l'aide, Italie et Canada, estiment que l'assistance aux populations est primordiale, aussi préfèrent-ils financer de nombreux programmes de développement sur les zones de réinstallation. La participation italienne aux projets conçus à Addis Ababa est cependant remise en cause après l'attaque menée par l'EPRP contre le chantier agricole de Tana Balas, le 20 avril 1986. Cette attaque vise le gouvernement d'Addis Ababa et la militarisation d'une zone traditionnellement ouverte aux menées des fronts d'opposition; elle vise aussi la firme italienne Salini, maître d'œuvre du projet et accusée d'être l'instrument de la politique romaine en Ethiopie. L'attitude de la France se situe à mi-chemin. Elle s'abstient de condamner le programme de transfert mais compte tenu des conditions dans lesquelles il est exécuté décide de ne pas aider les projets se situant dans les zones de réinstallation. Il est vrai que deux ans plus tôt, le 2 décembre 1985, Français et Belges de l'organisation non-gouvernementale Médecins sans frontières (MSF) ont été expulsés pour avoir témoigné des conditions inadmissibles dans lesquelles ces mouvements avaient été effectués. Finalement, le nouveau gouvernement reste confronté à un problème qu'il a bien du mal à résoudre. Si de nombreux procès d'intention lui sont faits, en particulier de la part d'une opposition dont les chefs sont souvent confortablement installés à l'étranger, il n'en demeure pas moins que le caractère expéditif des mesures préconisées et mises en œuvre par la Junte ne témoigne guère du moindre changement, ni dans l'esprit ni dans la méthode. Aussi la paysannerie s'enfonce-t-elle un peu plus encore dans le désarroi que lui apporte un collectivisme inconséquent. il lui semble que non seulement rien n'a changé mais que la proclamation de la République populaire démocratique d'Ethiopie s'inscrit dans la continuité des régimes précédents.

47

C'est ce désespoir qui finalement s'exprime lorsque de plus en plus souvent contraint de quitter l'araire pour le fusil, le laboureur mesure l'inanité du combat qu'on l'oblige à mener et qu'il a chaque jour davantage de mal à faire sien. Il lui apparaît de plus en plus clairement que l'Armée éthiopienne n'est plus son armée, qu'elle est devenue celle d'un pouvoir qui l'a une fois encore privé de sa terre. Le paysan comprend enfin que si les mesures de villagisation et de déplacement de populations sombrent dans l'horreur c'est avant toute chose parce que les moyens, les intelligences et les énergies ne sont pas consacrés à leur réussite mais tout simplement sollicités à d'autres fins. Car le gouffre des dépenses militaires est insondable. L'outil gigantesque créé pour la circonstance coûte d'autant plus cher qu'il est totalement inadapté au type de combat qu'il est amené à livrer. Colonne vertébrale du darg, les Armées révolutionnaires sont devenues celles de la République populaire démocratique d'Ethiopie. Nul n'ignore cependant que le jour où elles s'effondreront leur chute a toutes les chances d'entraîner celle du régime. D'ailleurs en dépit de leur taille démesurée, leur fragilité est d'ores et déjà de plus en plus avérée. C'est pourquoi il nous faut maintenant nous attarder sur cette institution surdimensionnée, pierre angulaire du système, dont le rôle est loin de se limiter à la simple défense de l'intégrité du territoire.

48

APPENDICE
Evolution de la population rurale après les transferts en 1986
POPULATIO N RURALE (estimation) EVOLUTION APRES TRANSFERT

de population

PROVINCE

ETHNIE MAJORITAIRE

POPULA TIO N

Arusi Balé Erythrée Gamu Gofa Godj am Gondar Harargé llubabor Kafa Choa Sidamo Tegray Wallagga Wollo

Oromo Somali/Oromo Tegray Nilotiques Amhara Amhara Somali Nilotiques Nilotiques Amhara Oromo Tegray Nilotiques Amhara

1 200 000 1 050 000 2 200 000 1 000 000 2 500 000 1 900 000 4 600 000 1 000 000 2 400 000 6 000 000 3 500 000 2 550 000 1 800 000 3 500 000

-

1 200 000 1 050 000 2 200 000 1 000 000 2 600 000 1 890 000 4 600 000 1 140 000 2 480 000 5 890 000 3 500 000 2 460 000 2 060 000 3 130 000

+ 100 000 - 10 000 + 140 000 + 80 000 - 110 000

- 90 000
+ 260 000 - 370 000

49

CHAPITRE 3

LES ARMEES DE LA REPUBLIQUE POPULAIRE ET DEMOCRATIQUE D'ETHIOPIE
Ne voulant pas limiter son action à l'établissement d'une autorité charismatique ou à l'utilisation de procédés politiques, Hayla-Sellasé avait en son temps cherché à consolider son pouvoir par le développement d'institutions durables dont l'Armée avait été l'une des composantes essentielles. L'Armée éthiopienne qui ironie du sort devait balayer la monarchie a probablement constitué la plus grande réussite personnelle du Roi des rois1. Pièce essentielle dans l'édification de son pouvoir, elle a été l'objet de soins constants de la part du souverain, profondément marqué quelques décennies plus tôt par l'impuissance de ses troupes face à l'invasion italienne. Cette armée pas très nombreuse, quarante-cinq mille hommes environ, était considérée avant la Révolution comme la plus prestigieuse d'Afrique par sa discipline, son niveau d'entraînement et une valeur opérationnelle attestée sur les champs de bataille de Corée à partir de 1951 puis du Congo neuf années plus tard. Lorsque la révolution éclate en 1974, l'Armée à l'instar de nombreux autres corps de la société rejoint le soulèvement populaire avec ses propres revendications. Elles sont dans un premier temps apolitiques. La plupart des requêtes portent sur les bas salaires, les conditions de vie et la corruption; la première mutinerie qui éclate à Nagalé dans le Borena et qui va s'étendre à l'ensemble des forces résulte d'un problème de rationnement en eau potable. Néanmoins, compte tenu de l'absence d'organisations politiques solides et du faible niveau de conscience politique de la population, l'Armée devient peu à peu le centre de la contestation, forte de sa capacité d'organisation naturelle et de sa puissance intrinsèque. Certes, au premier abord, ses chefs de file n'envisagent pas de prendre en main le mouvement de contestation.

Mais rapidement une partie d'entre eux,

«

les officiers de la Révolution »,

accapare à son profit une structure qui n'abandonnait jusque là à une certaine catégorie de « roturiers» que les responsabilités subalternes. La charge de leur formation est dévolue à l'Ecole militaire de HoBita [or. holota}tandis que les cadres issus de la noblesse traditionnelle sont formés à Harar voire dans

1

La tentative

de putsch

de décembre

1960 échoue parce que la majeure partie de

l'Armée

est restée

fidèle à Hayla-Sellasé.

les écoles étrangères les plus prestigieuses, Saint-Cyr, Sandhurst ou West Point aux Etats-Unis. Cette Armée prend une dimension nouvelle en 1977 durant la guerre de l'Ogaden, lorsque les troupes du président somalien Siyad Barré (Siyaad Bare) envahissent le sud-est de l'Ethiopie peuplé de Somali. De cet exercice périlleux les forces éthiopiennes se sortent avec brio en dépit d'un début de conflit hasardeux tout en donnant sur le plan politique sa légitimité au déirg. Le Gouvernement provisoire se pose alors avec succès en défenseur de la Patrie et peut sans restriction d'aucune sorte établir son image de gardien de l'intégrité nationale. En 1987, cette impression est toujours vivace mais le doute s'est maintenant installé. Seules les classes de pouvoir, anciens notables de la royauté, « nomenklatura» communiste ou nationalistes amhara trouvent encore de bonnes raisons d'envoyer leurs compatriotes au combat. Pour les autres, le prix à payer tant en deniers qu'en vies humaines semble désormais exorbitant. Il faut dire qu'entre temps les cinq divisions d'élite de HayHi-Sellasé se sont transformées en un gigantesque appareil composé de personnels d'active, d'appelés et de miliciens, près de 330 000 hommes dont le seul entretien suffit à ruiner l'économie du pays.
LES ARMEES ET LA JUNTE Depuis la Révolution, l'évolution de ces forces s'est faite dans le sens d'une plus grande centralisation, marquée par une succession de conflits avec le pouvoir politique. Les premières décisions du darg, somme toute heureuses, tendaient à unifier au sein d'une armée révolutionnaire les différentes branches de l'institution et à fixer un système de solde unique. Pour parfaire sa mainmise sur les Armées, la Junte institue le 27 août 1977 - 21 néihasé 1969, une semaine après la mobilisation générale, le National Remlutionary Operations Com111£tJ1dNROC). Celui-ci dispose des pleins ( pouvoirs pour lutter contre l'ennemi intérieur, les rebelles du Nord, et contre l'agresseur somalien. Un peu plus tard, le Haut Commandement saisit encore l'occasion des débuts difficiles de la guerre de l'Ogaden pour éliminer l'Arrny Commission, sorte de syndicat composé de sous-officiers et de soldats, en la rendant responsable des premières défaites. En décembre de la même année, un Supreme Military Strategic Committee (SMSC) comprenant des officiers soviétiques et cubains vient compléter la structure de commandement. Son rôle est d'améliorer l'efficacité technique des forces. Mal maîtrisés par le pouvoir, NROC et SMSC sont finalement dissous en juillet 1980. Lorsque le National Defence and Security Coum:il (NDSC) est institué en avril 1983, il s'agit purement et simplement d'une émanation directe de la Junte. Ses membres sont le secrétaire général du darg, Mangestu HayHi-Matyam luimême, les ministres de la Défense, de l'Intérieur et de la Sécurité publique

52

ainsi que l'inspecteur général de la Défense. Les commandants des quatre secteurs opérationnels et les conseillers soviétiques sont également conviés à ses réunions. Ce nouveau conseil qui permet à Mangestu de définir la politique de défense civile et militaire lui permet aussi d'exercer directement son autorité sur les Armées par le canal du ministère de la Défense. Notons que le secrétaire du NDSC est le brigadier-général Alamu Tababu, lequel dirige également les services secrets éthiopiens.t Il apparaît vite que si le pouvoir est aux mains des quelques officiers qui l'ont accaparé en 1974, l'Armée n'est que l'outil dont ils attendent leur survie et la résolution de leurs problèmes. Dans les faits, cette poignée de militaires que l'on retrouve au sommet du Parti et du Gouvernement n'est représentative ni de l'institution en général, ni de ses officiers en particulier. On peut donc d'ores et déjà procéder à un constat. A côté des membres de la Junte qui dirige les affaires à Addis Ababa, il est possible de discerner trois comportements au sein des forces. Les jeunes officiers tout d'abord, produits de la formation dispensée par les écoles révolutionnaires du type Yakkatit 66, voire formés en Russie ou à Berlin: ceux-ci sont solidaires d'un appareil dont ils se posent en héritiers naturels et dont ils attendent promotions et honneurs pour prix de leur fidélité. Viennent ensuite les officiers supérieurs issus des vieilles écoles de Harar et de Holata, quotidiennement confrontés aux vicissitudes du terrain, à la guerre et à la souffrance de leurs hommes: ceux-là ont de plus en plus de mal à adhérer à une logique gouvernementale qu'ils jugent suicidaire et à inscrire leur action dans les strictes limites de la discipline; ils vont opposer une sourde résistance au comportement obstiné des dirigeants à l'égard des insurgés. A leurs côtés enfin la troupe, désemparée et qui ne se trouve plus de bonnes raisons de combattre, leur apparaît timidement solidaire. DES FORCES DESORMAISLEGITIMES Avec la création de la République populaire démocratique d'Ethiopie, la nouvelle constitution fixe les règles et définit clairement les rapports de forces entre pouvoir politique et Haut Commandement. Il est établi que le Gouvernement laissait au président de la République l'autorité suprême sur le département de la Défense. Le chef de l'Etat dispose en revanche d'un ministre inspecteur des Affaires militaires auprès du Président, de l'inspecteur général des Armées et du conseil national de Défense, le NDSC, instance que nous venons d'évoquer plus haut.

1 Le poste de chef des Services secrets est vacant en 1982 lorsque le général Seyum Makwannen est nommé à la COPWE, peu avant d'obtenir le maroquin de vice-ministre de l'Intérieur. Le colonel Alamu Tababu, son ancien adjoint qui est alors attaché militaire au Soudan, est appelé à le remplacer en 1983.

53

Le ministère

de la Défense

Le ministre de la Défense assure le fonctionnement de l'ensemble des Armées. Il en commande directement les structures opérationnelles. Celles-ci sont constituées de six commandements de théâtre, de trois groupes aériens auxquels il faut joindre la défense antiaérienne, de deux régions maritimes et des forces territoriales, Milice et Forces populaires. Trois vice-ministres et un directeur l'assistent dans sa tâche: - le premier vice-ministre chef d'état-major des Armées commande à deux directions: la direction des Opérations et un ensemble étoffé, la direction du Renseignement; - le vice-ministre chargé de la Logistique et des Services arrières; - le vice-ministre chargé de la Formation, du Recrutement et de l'Administration; - le directeur des Bâtiments militaires. Un commandant en chef de la Direction politique des Armées, responsable de l'ensemble de la chaîne politique parallèle, est également associé au ministre. LES FORCES ARMEESl Il n'est pas sans intérêt de s'attarder sur l'appareil gigantesque constitué par les unités sous les armes. En effet, seule sa description permet de saisir tout ce qu'il y a d'extraordinaire à voir un tel mastodonte mis à mal par des maquisards longtemps dépourvus de tout. Elle permet surtout de réaliser quelle charge l'entretien d'un tel outil, en opérations qui plus est, fait peser sur la nation.
L Jétat-major de lJarmée de Terre

Au sommet des forces terrestres, l'état-major de l'armée de Terre joue un rôle d'interface, souvent éludé d'ailleurs, entre le NDSC et les armées révolutionnaires. A toutes fins utiles, un commissaire politique est en place auprès du chef d'état-major de l'armée de Terre et de son adjoint. L'étatmajor dispose de trois directions: la direction Opérations-Renseignement, la direction de la Logistique et des Services arrières et la direction de la Formation et du Recrutement. A cette dernière revient la gestion des écoles militaires2.

1 « Ethiopie» in Military Powers n° 2
2

- La Ligue

des Etats arabes - Paris, 1987 implantées à

L'Académie des Forces armées, l'Ecole d'état-major, l'Ecole de guerre, l'Ecole du

corps technique et administratif et l'Ecole militaire sont respectivement Harar, Gannat, Hurso, Addis Ababa et Holata.

54