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La cité au travail

De
213 pages
La majorité des jeunes d'origine maghrébine des "cités" occupe un emploi, souvent précaire, trois ans après leur sortie du système éducatif, malgré les discriminations raciales à l'embauche. Le marché du travail ne reconnaît pas leurs diplômes et continue à leur assigner des postes non qualifiés ou peu qualifiés. Leur insertion tend à dépendre de leur aptitude à accepter ou à contourner ces perspectives. Ces jeunes sont surreprésentés dans les professions de l'animation de quartier et du secteur social, où ils semblent trouver une alternative au destin ouvrier.
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Je remercie très sincèrement toutes les personnes qui ont bien voulu me consacrer un ou plusieurs entretiens, dans le cadre de cette étude, et me faire part de leur expérience. Je leur dédie ce livre. J’ai pris le parti de modifier systématiquement leurs prénoms pour respecter leur anonymat. Et j’ai pris soin d’enlever les précisions qui permettraient de les identifier. Je remercie très sincèrement François Dubet, qui, en m’incitant à prendre rigoureusement en compte les observations que j’ai pu recueillir sur « le terrain », m’a permis de construire peu à peu cet objet d’études. Je lui suis reconnaissant de m’avoir encouragé et aidé à publier ce travail. Je remercie chaleureusement Céline Gasquet du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (CEREQ) des informations qu’elle m’a transmises. Et je remercie tout particulièrement Sophie : ce projet et cet ouvrage n’auraient jamais vu le jour sans l’aide quotidienne qu’elle m’a apportée dans notre vie commune pour le mener à bien.

Préface
Les jeunes « issus de l’immigration » – combien faut-il de générations pour ne plus en être « issu » ? – sont enfermés dans des clichés bien connus et abondamment répandus. Surtout quand se profilent des élections, ils seraient « tous » des délinquants, des chômeurs, des jeunes en échec scolaire, des émeutiers, des intégristes et des machistes persécutant les filles… Et quand ils ne sont pas trop « méchants », ils deviennent trop « gentils ». Victimes du racisme ambiant, ils se transformeraient en héros acharnés au travail et désireux de réussir ; stars médiatiques, entrepreneurs, ils prépareraient tous ou presque leur entrée dans les grandes écoles pendant que toutes les filles réussiraient à l’école et adhéreraient à une culture démocratique les libérant du poids des traditions. En réalité, ces jeunes-là n’existent pas vraiment ; ils ne sont que le reflet de nos fantasmes et de nos peurs. D’un côté, ils restent les classes dangereuses qui, venues de l’étranger et des anciennes colonies, menacent la paix civile, la sécurité de chacun et l’unité de la nation. D’un autre côté, ils s’intègrent et réussissent à se fondre dans une France républicaine toujours capable d’accueillir généreusement ceux qui en acceptent les lois et la culture. Le grand mérite du livre de Jacques Chavanes est d’être allé voir et écouter ces jeunes dans quelques-unes de ces cités banales où ils sont si nombreux. Les constats les plus simples étant les meilleurs, il apparaît d’abord que si les taux de chômage y sont bien plus élevés qu’ailleurs, la majorité des habitants travaille et la majorité des jeunes aussi. Bien sûr, ces jeunes « galèrent » quelques années, bien sûr ils ne disposent pas des réseaux qui permettent de trouver facilement de l’emploi, bien sûr, ils se heurtent aux mille formes plus ou moins subtiles de la
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discrimination. Et un peu plus du tiers d’entre eux restent durablement à l’écart du marché du travail. Mais, de manière plus ou moins stable, plus de la moitié d’entre eux finissent par trouver un emploi, par fonder une famille et par se dissoudre dans l’invisibilité banale des travailleurs plus ou moins qualifiés et plus ou moins bien payés. À terme, ces jeunes occuperont des emplois peu qualifiés, moins qualifiés que ceux de leur classe d’âge dans l’ensemble de la population, à l’exception toutefois de quelques professions intermédiaires et des professions de l’action sociale et de l’animation où ils sont très présents, puisque l’on suppose qu’ils seront mieux armés pour prendre en charge ceux qui leur ressemblent. Il est vrai que leur niveau scolaire est moins élevé que celui des autres jeunes ; ils sont plus nombreux à être dépourvus de diplômes et de qualifications professionnelles. Et quand ils ont des diplômes, ceux-ci sont moins rentables pour eux que pour les autres. Il est donc clair que les jeunes « issus de l’immigration » se heurtent à de nombreux obstacles, encore plus importants quand leurs parents ne sont pas nés en France. La plupart des jeunes des « quartiers » ne connaissent pas le parcours parfait qui est censé les conduire directement du diplôme à l’emploi stable. Au terme de leurs études, ils accumulent les petits « jobs » et les emplois occasionnels grâce aux réseaux des relations et des services rendus qui sont l’essentiel du « capital social » de la cité. À ce propos, Jacques Chavanes met en lumière le rôle des « passeurs », des copains, des aînés, des parents ayant déjà un emploi qui entrouvrent les portes et mettent le pied à l’étrier. À l’heure où l’on accuse souvent le monde des cités d’être des territoires « sauvages », sans droits et sans solidarités, c’est une tout autre image qui se dégage. La cité est aussi un ensemble de ressources, de liens et de réseaux qui permettent à
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beaucoup de jeunes de trouver des emplois au terme de quelques années chaotiques. À l’heure où l’on déplore la fin des solidarités populaires et le triomphe de l’égoïsme, il faut souligner le fait que les cités sont la principale ressource de ceux qui y vivent. Il est bon de le rappeler contre l’image essentiellement négative donnée par les médias. Mis à l’écart, les habitants finissent pas ne compter que sur eux-mêmes et sont bien loin des assistés que l’on ne cesse de condamner, selon la vieille tendance consistant à blâmer les victimes. Contrairement à une idée reçue largement répandue elle aussi, les familles immigrées, arrivées récemment, croient à l’école et aux études. Elles y croient même beaucoup trop quand elles « poussent » leurs enfants à faire les études les plus longues possibles, quand elles croient bien plus que les autres que l’école fera de chacun de leurs enfants un médecin, un cadre, un ingénieur ou, plus modestement, un fonctionnaire. Au fond, ces familles prennent les promesses de l’école publique au pied de la lettre et croient que leurs enfants accompliront les rêves d’un projet migratoire quand on n’a pas quitté son pays pour être manœuvre, mais pour que les enfants « réussissent ». Or cette croyance n’est pas appuyée sur les mille compétences culturelles et sociales qui permettent de réussir vraiment les meilleures études. Pour réaliser des études longues et « efficaces », il faut non seulement en avoir envie, mais il faut que les familles possèdent les ressources et les clés de la réussite, notamment les codes culturels qui la conditionnent. Il faut aussi que les établissements scolaires qu’ils fréquentent ne concentrent pas les élèves les plus fragiles et n’accumulent pas les difficultés. Aussi, l’expérience scolaire de ces jeunes estelle profondément contradictoire. D’un côté, les familles croient « naïvement » que l’école promet aux destins les plus glorieux. De l’autre côté, les élèves connaissent des
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réussites bien plus modestes. Il se crée donc une sorte de « mensonge », de faux semblant dans lequel les jeunes se sentent investis du devoir de réussir pour leurs parents tout en sachant qu’ils ne tiendront pas cet engagement. Bien souvent, ils poursuivent leurs études longtemps dans les voies les moins prestigieuses et les moins efficaces sans que leurs parents mesurent véritablement le sens et la valeur de cette scolarité. Alors, ceux qui s’en sortent doivent, à un moment ou à un autre, malheureusement « accepter » leur destin social, accepter d’occuper les emplois peu qualifiés que le marché du travail continue à leur assigner. Ces enfants de travailleurs peu qualifiés deviennent, à leur tour, des travailleurs peu qualifiés et s’inscrivent dans la longue chaîne de la reproduction des inégalités sociales. C’est là la seule manière d’échapper à l’exclusion, à la galère et à des destins plus pénibles encore. Pour entrer dans le travail, il faut aussi rompre, une seconde fois, pas seulement avec les rêves de succès des familles, mais aussi avec la société juvénile de la cité. Car s’il existe, dans le quartier, des « passeurs » et des relais qui « branchent » les jeunes sur l’emploi, il existe aussi un monde juvénile qui en détourne. Un monde qui valorise le « look », les styles et les manières de s’exprimer dont les employeurs ne veulent pas, il existe une camaraderie et des valeurs qui refusent les « boulots de merde », le renoncement, la tristesse et le sérieux du travail de ceux qui finissent par se « ranger », et par perdre ainsi un peu de l’estime de leurs amis, qui semblent ne renoncer ni à leurs rêves, ni à leur style de vie. En renonçant à une partie de leur jeunesse, ces jeunes qui travaillent ressemblent comme des frères aux jeunes ouvriers de la société industrielle qui, longtemps, ont essayé de différer le moment d’entrer dans la vie adulte trop sérieuse et trop triste, à l’image de celle de leurs parents.
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Quand on y regarde de près et quand on se défait de tous les clichés, y compris de ceux que les individus aiment bien donner à voir aux étrangers à la cité, le parcours social de ces jeunes ressemble à celui de tous les jeunes ouvriers. Mais à la différence des jeunes perçus comme des « Français de souche », il leur faut rompre deux fois : une fois avec leur famille, une fois avec la société des jeunes du quartier. Et comme ils se heurtent aussi à la méfiance des employeurs et des institutions, ce qui pouvait être un destin « naturel », devient une épreuve. Il faut se battre pour travailler. Dès lors, Jacques Chavanes nous montre comment les qualités personnelles, l’énergie, le courage et la nature des relations familiales deviennent des facteurs décisifs de l’intégration professionnelle. Au plus loin des ouvrages spectaculaires et scandalisés sur les « jeunes des quartiers », La cité au travail décrit les pièges dans lesquels notre société enferme ces jeunes. Elle leur fait des promesses scolaires qu’elle ne peut tenir, notamment parce qu’elle les enferme dans des « ghettos ». Elle leur rappelle aussi qu’ils ne sont pas exactement des « Français comme les autres ». Et pourtant, la plupart d’entre eux finissent par travailler. Mais à quel prix ? Au moment où l’on met en exergue les « incivilités » et la délinquance des jeunes des quartiers comme si elle était la règle commune, au moment où l’on promet à quelquesuns un accès homéopathique aux grandes écoles, le livre de Jacques Chavanes nous ramène à la réalité la plus banale et la moins spectaculaire, celle des jeunes qui s’acharnent à trouver une place et qui, parfois, découvrent dans le monde du travail des possibilités de réalisation et de promotion que ni l’école ni les services sociaux ne leur offraient. C’est donc à partir de là qu’il nous faut aider ces jeunes à sortir des pièges dans lesquels nous les avons enfermés. Même quand la modestie de leurs parcours nous
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paraît indigne des aspirations de la plupart des classes moyennes, elle est restée la réalité des classes populaires, réalité que nous finissons par ne plus voir, tant nous préférons dénoncer ou condamner. François Dubet

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Introduction
Personne n’imagine qu’ils sont si nombreux. Ils font partie du peuple silencieux des cités et se font à peine remarquer. Ils prennent leur service discrètement, au petit matin, ou la nuit venue, loin, à la périphérie des villes, ou bien ils exercent leur activité au cœur de ces zones urbaines sensibles (ZUS)1, où l’on n’ose plus s’aventurer sans une bonne raison, tant elles sont décriées. Les uns, manutentionnaires ou caristes, chargent les marchandises les plus diverses dans les semi-remorques, sous la lumière froide et métallique des grandes plates-formes logistiques. Les autres, agents d’entretien, nettoient aux aurores les moquettes défraîchies des bureaux ou les toilettes malodorantes des usines. D’autres encore, animateurs, ne sortent pas de l’enceinte de leur maison de quartier, au pied des tours hérissées d’antennes paraboliques et de linge coloré séchant sur les balcons ; ils sont vêtus de jeans, de baskets, de tee-shirts ou de polos de marque clairs, et ils ressemblent tellement aux grands adolescents à la peau mate qu’ils sont tenus d’encadrer, au milieu des cris et des invectives, qu’il est nécessaire de les connaître pour les en distinguer. Ils ont vingt à vingt-cinq ans. Parfois davantage. Ils ont grandi dans ces banlieues déshéritées où leurs parents, nés au Maghreb, ont fini par s’échouer après avoir traversé la Méditerranée. Et ils possèdent une caractéristique insoupçonnée, recherchée, que d’aucuns leur envieraient peut-être, si leurs activités n’étaient pas si dévalorisées, et leurs salaires si modestes : ils travaillent.
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Les zones urbaines sensibles (ZUS) sont les quartiers éligibles aux aides de l’État mises en place dans le cadre de la politique de la ville en raison de la forte concentration de populations défavorisées qu’ils abritent.
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Hocine, par exemple, âgé de vingt ans, est logisticien dans une grande enseigne de bricolage de l’agglomération orléanaise. Il est le troisième enfant d’une famille d’origine marocaine, installée depuis une trentaine d’années dans une ZUS d’Orléans. Il a abandonné ses études sans diplôme à l’âge de dix-sept ans et demi. Il a « galéré » durant six mois, faute d’avoir pu travailler avant d’avoir dix-huit ans. Mais il s’est vite rattrapé après. Il a effectué de nombreuses missions d’intérim à partir de sa majorité. Puis il a entrepris une formation qualifiante courte dans le domaine de la logistique. Et il a fini par décrocher un contrat à durée indéterminée (CDI) à plein temps, à l’âge de dix-neuf ans, dans l’entreprise qui l’emploie aujourd’hui, où il a d’abord fait un stage et deux ou trois contrats à durée déterminée (CDD). Samia est originaire du même quartier. Elle est entrée dans la vie active à dix-huit ans, sans aucune qualification, découragée après avoir raté deux fois de suite un BEP de secrétariat. Elle est devenue femme de ménage intérimaire en entreprise durant un an et demi. Puis, lasse de ce travail ingrat, usant, elle a décidé de suivre une formation en alternance de dix mois dans le domaine du tourisme. Et elle a été recrutée quelques mois après en CDI, à l’âge de vingt-deux ans, dans un hôtel de l’agglomération orléanaise, où elle est dorénavant réceptionniste de nuit. Hocine et Samia ne sont pas des exceptions, bien au contraire ! Les jeunes d’origine maghrébine qui grandissent dans les cités ne sont pas tous des enfants de chômeurs et des enragés en puissance, qui n’ont pas d’autre choix que de recourir à l’économie souterraine et au trafic de drogue pour répondre à l’exclusion qui est la leur. La majorité d’entre eux travaille, trois ans après leur entrée dans la vie active : 64 % des jeunes dont les deux parents sont nés au Maghreb et qui résidaient en ZUS, en 1998, lorsqu’ils ont arrêté leurs études, étaient en emploi,
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en 2001, trois ans plus tard, selon une enquête statistique de Thomas Couppié et Céline Gasquet [2007]2. Les jeunes d’origine maghrébine des cités en emploi, trois ans après leur sortie de formation initiale, sont sûrement moins nombreux, à l’heure actuelle, en raison de la détérioration de la conjoncture économique qui a débuté en 2002. Et la crise qui s’étend depuis l’automne 2008 risque de porter le chômage à un niveau jamais atteint dans les cités et de remettre en cause l’accès majoritaire à l’emploi de ces jeunes. Leurs difficultés sont réelles : ils font l’objet de discriminations raciales incontestables en vue d’accéder à un emploi ; ils connaissent un taux de chômage deux à trois fois plus élevé que celui des jeunes d’origine française ; ils accèdent moins facilement que les autres aux emplois à durée indéterminée et un peu plus du tiers d’entre eux vivent durablement en marge du marché du travail. Mais les jeunes d’origine maghrébine issus des ZUS sont susceptibles de connaître des trajectoires d’entrée dans la vie active diversifiées. Et leur insertion semble à la fois sous-estimée et déformée. Quelques études ont été menées sur les jeunes de banlieue en emploi. Mais elles surévaluent souvent leur situation en raison de l’ampleur des difficultés qu’ils ont dû surmonter pour travailler. Elles mettent en avant « ces jeunes qui s’en sortent », à l’instar de Patrick Dubéchot et de Pierre Le Quéau

Cette enquête a été réalisée en partenariat avec la Délégation interministérielle à la ville (DIV) dans le prolongement de l’enquête « Génération 98 » du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (CEREQ), qui a interrogé, au printemps 2001, 55.000 des 742.000 jeunes sortis de formation initiale en 1998.
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[1998]3, ou « ces Français de banlieue qui réussissent », à l’instar d’Azouz Begag [2002]. Or ces notions sont très subjectives. Elles prêtent à confusion. Elles reposent sur un jugement de valeur qui empêche de discerner un aspect essentiel de la question : la plupart de ces jeunes ne sont pas « sortis » de leur condition, justement ; ils n’ont pas forcément « réussi » ; ils occupent en majorité des emplois non qualifiés ou peu qualifiés, à l’instar d’Hocine ou de Samia, et faiblement rémunérés. La stabilité de leur situation dans la vie professionnelle demeure plus fragile que celle des jeunes d’origine française, et ils sont loin d’être tous satisfaits de leur sort ! Ils apprécient l’autonomie que leur procure leur travail, mais ils ont dû d’abord et avant tout composer avec le « possible », avec le « faisable », avec les perspectives qu’a pu leur offrir le marché du travail. La mobilité sociale, en effet, reste le plus souvent fermée aux jeunes d’origine maghrébine. Non seulement parce que beaucoup d’entre eux demeurent au ban de l’école. Mais aussi parce que bon nombre d’entre eux sont orientés vers les filières les moins valorisées de l’enseignement secondaire (en secrétariat, comptabilité ou gestion notamment) ou les plus exposées aux aléas de la conjoncture économique (CAP, BEP et bac pro industriels). Les diplômes qu’ils possèdent en général ne
L’étude de Patrick Dubéchot et Pierre Le Quéau [1998] a été menée auprès de 155 jeunes issus de quartiers difficiles ayant travaillé au moins six mois au cours de l’année écoulée, toutes origines confondues. Elle n’était pas centrée sur la problématique des jeunes d’origine maghrébine. Elle distingue trois profils d’insertion : l’insertion stable en CDI ou en CDD d’au moins six mois (46 % des jeunes) ; l’insertion précaire en CDD de moins de six mois ou en intérim (28 % des jeunes) ; et l’alternance de précarité et de chômage (26 % des jeunes). La proportion de jeunes d’origine étrangère est plus forte dans le troisième groupe.
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leur garantissent rien ; ils ne les protègent pas des phénomènes discriminatoires dans l’accès à l’emploi, à moins d’accepter les tâches ingrates que continue de leur assigner le marché du travail, pour répondre aux multiples besoins de main-d’œuvre non qualifiée à pourvoir : nettoyage, entretien, manutention, gardiennage, transport, travaux publics, etc. Mais cela soulève une difficulté considérable, car cela contredit le désir fondamental d’égalité des jeunes d’origine maghrébine. Ces derniers ne souhaitent pas exercer les professions souvent très dévalorisées et harassantes de leurs parents. Ils veulent vivre comme les autres, et ils sont avant tout soucieux d’accéder aux mêmes carrières que les jeunes Français, d’obtenir une situation professionnelle comparable à celle des membres de leur génération. Le travail est, à leurs yeux, bien plus qu’un moyen de subvenir à leurs besoins : il est le support de l’image de soi, de la place de chacun dans la société, de l’intégration sociale. Et toute la question est de savoir, à partir de là, comment peut s’opérer l’ajustement entre les aspirations des jeunes et la place que leur réserve le marché du travail. Cela n’a rien d’évident. Beaucoup de jeunes des cités sont conscients qu’ils ne luttent pas à armes égales avec leurs concurrents dans la compétition scolaire et dans la recherche d’emploi. Ils refusent de « jouer la partie », puisque la règle est injuste. Et leur inactivité, de ce point de vue, peut être perçue comme une manière de s’opposer au sort qui leur est fait. Elle constitue une forme de résistance. Les autres, ceux qui travaillent, ont dû, pour la plupart, différer leurs espoirs, y renoncer en partie ou esquisser une sorte de compromis avec le marché du travail, à l’exception, sans doute, d’une petite minorité qui a effectivement « réussi ».

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Ce processus d’adaptation – ou non – des aspirations aux réalités, aux possibilités d’emploi, constitue précisément l’objet de ce travail. Celui-ci a été entrepris, à l’origine, dans le cadre d’un cursus universitaire en sociologie sous la direction de François Dubet [Chavanes, 2006, 2002]. Il s’inscrit dans le prolongement d’une enquête statistique approfondie de Frédéric Lainé et Mahrez Okba [2005], réalisée auprès d’un échantillon de 5.000 jeunes issus de l’immigration4, qui a permis d’identifier la nature des postes que ces jeunes occupent le plus fréquemment et les grandes caractéristiques de leurs parcours scolaires. Et il s’est attaché à comprendre comment – et non pourquoi – les jeunes qui ont un emploi sont parvenus à travailler, et comment, à l’inverse, les jeunes au chômage ou en grande précarité, en sont arrivés là. Il n’a pas cherché à mettre à jour des causes, des facteurs susceptibles d’expliquer la situation des uns ou des autres ; il s’est efforcé de comprendre des processus, des trajectoires, et de restituer leur logique interne. L’étude repose pour cette raison sur une approche qualitative et sur des entretiens semi-directifs, menés avec une vingtaine de jeunes d’origine maghrébine, résidant principalement dans les ZUS de l’agglomération orléanaise5. Ceux-ci sont tous des jeunes de la « deuxième
L’enquête porte sur 2.100 jeunes originaires d’Europe du Sud et 3.300 jeunes d’origine maghrébine. La définition des jeunes d’origine maghrébine n’est pas toujours la même selon les travaux statistiques : Frédéric Lainé et Mahrez Okba [2005] les définissent comme les jeunes dont le père est né dans un pays du Maghreb ; Thomas Couppié et Céline Gasquet [2007, 2009] les définissent comme les jeunes dont les deux parents sont nés dans un pays du Maghreb. 5 Les jeunes interrogés étaient issus, soit du quartier de La Source ou du quartier de l’Argonne à Orléans, soit du quartier des Salmoneries, à Saint-Jean-de-la-Ruelle, ou étaient issus d’une autre ZUS, mais travaillaient dans ces quartiers. J’ai pris le parti de ne pas indiquer leur quartier d’origine ou de résidence pour respecter leur anonymat.
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génération » d’immigrés, c’est-à-dire des jeunes dont le père et la mère sont nés au Maghreb. Deux raisons ont motivé le choix de cibler les recherches sur cette catégorie de population. Les jeunes d’origine maghrébine des cités, en premier lieu, sont les plus montrés du doigt : une image insidieuse tend à assimiler la majorité d’entre eux à des délinquants, alors que ce n’est pas vrai6. Leurs trajectoires, en second lieu, sont à bien des égards comparables à celles de tous les jeunes issus de milieux sociaux défavorisés, quelle que soit leur origine. Elles sont marquées par l’éclatement du travail et la précarité salariale. Mais les jeunes d’origine maghrébine tendent à cumuler les difficultés sur le marché du travail et rencontrent des écueils spécifiques, en raison de leur histoire familiale et du caractère ethnique des discriminations qu’ils sont souvent tenus d’affronter. Cela oblige à circonscrire l’objet d’études, pour saisir la complexité de leur situation et parvenir à des conclusions pertinentes. Mais cela ne signifie pas que l’insertion de ces jeunes, qui ont grandi, pour la plupart, dans l’Hexagone et possèdent la nationalité française, relève d’une problématique de l’immigration ou de l’intégration. Leurs difficultés sont avant tout sociales au regard des obstacles de toutes sortes qu’ils doivent surmonter pour travailler. Les jeunes d’origine maghrébine, notamment, doivent souvent faire le deuil de leur promotion scolaire pour accéder à un emploi. Une petite partie d’entre eux, certes,
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Les jeunes d’origine maghrébine accomplissent un peu plus de petits délits et d’actes graves que les jeunes d’origine française, mais la grande majorité d’entre eux (82 %) ne commet aucun acte grave (vol de voiture, cambriolage, racket, incendie ou agression physique ayant fait au moins un blessé), selon une enquête de Sébastian Roché [2001] sur la délinquance auto déclarée, réalisée auprès de 2.288 jeunes âgés de treize à dix-neuf ans.
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