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La cité des écoliers

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162 pages

Les chroniques de Sylvie Blanchet nous plongent dans le quotidien d'une cité populaire dont l'apparente banalité fait immédiatement sens. L'attention apportée au menu détail, à ce que l'on voit sans toujours le remarquer, compose au fil de ces tranches de vie d'enfances populaires et écolières, un tableau profondément humain et sensible, touchant et parfois poignant. Sans misérabilisme ni dénonciation, l’auteur se rapproche avec justesse au plus près de l'existence de ces familles et de ces enfants qu'elle côtoie, depuis de longues années, dans son métier d'enseignante spécialisée. Loin d'exalter l'étrangeté d'autres cultures, elle nous invite à rendre familiers ceux que l'on croyait si différents. Elle enrichit progressivement notre connaissance de ce qui construit ces vies nichées dans les marges et les interstices de la société et de la scolarité. Non pour dresser une irréductible barrière entre « eux » et « nous », mais pour souligner combien il peut être nécessaire de ne pas généraliser ni de figer les trajectoires et le devenir d'individus dont on découvre les ressources et capacités d'adaptation. Particulariser le social, c'est considérer la dimension individuelle au sein d'un même groupe ou d'une même famille, bref, réintroduire la complexité, l'histoire et la singularité au coeur de nos destinées (Pierre Périer).


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La cité des écoliers

 

Sylvie Blanchet

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Et de la région Languedoc Roussillon

 

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Présentation du livre : Les chroniques de Sylvie Blanchet nous plongent dans le quotidien d'une cité populaire dont l'apparente banalité fait immédiatement sens. L'attention apportée au menu détail, à ce que l'on voit sans toujours le remarquer, compose au fil de ces tranches de vie d'enfances populaires et écolières, un tableau profondément humain et sensible, touchant et parfois poignant. Sans misérabilisme ni dénonciation, l’auteur se rapproche avec justesse au plus près de l'existence de ces familles et de ces enfants qu'elle côtoie, depuis de longues années, dans son métier d'enseignante spécialisée. Loin d'exalter l'étrangeté d'autres cultures, elle nous invite à rendre familiers ceux que l'on croyait si différents. Elle enrichit progressivement notre connaissance de ce qui construit ces vies nichées dans les marges et les interstices de la société et de la scolarité. Non pour dresser une irréductible barrière entre « eux » et « nous », mais pour souligner combien il peut être nécessaire de ne pas généraliser ni de figer les trajectoires et le devenir d'individus dont on découvre les ressources et capacités d'adaptation. Particulariser le social, c'est considérer la dimension individuelle au sein d'un même groupe ou d'une même famille, bref, réintroduire la complexité, l'histoire et la singularité au cœur de nos destinées (Pierre Périer).

Sylvie Blanchet est enseignante spécialisée de RASED (Réseau d’aides spécialisées aux élèves en difficulté) exerçant de longue date dans des écoles primaires et maternelles d’un quartier populaire d’Orléans.

 

Table des matières

 

Préface

Introduction

Septembre

Octobre-novembre

Décembre

Janvier

Février

Mars

Avril

Mai

Juin

Conclusion

 

Préface

 

Les chroniques de Sylvie Blanchet nous plongent dans le quotidien d’une cité populaire dont l’apparente banalité fait immédiatement sens. L’attention apportée au menu détail, à ce que l’on voit sans toujours le remarquer, compose au fil de ces tranches de vie d’enfances populaires et écolières, un tableau profondément humain et sensible, touchant et parfois poignant. L’écriture, toute en nuances, nous guide avec une précision jamais ennuyeuse, vers des mondes si proches et si lointains à la fois. Se gardant de vouloir expliquer, Sylvie Blanchet s’attache à traquer les faits et mots qui tissent les réalités d’existences que l’on devine fragiles mais jamais résignées. Si elle n’a pas prétention à faire œuvre de sociologue, elle pourrait faire sienne l’idée selon laquelle, une description ayant besoin d’une explication ne serait alors qu’une mauvaise description (Bruno Latour, Changer la société. Refaire de la sociologie. La Découverte, 2007).

Mais l’enjeu du livre se situe ailleurs. Car il invite à comprendre, touche après touche, ce qui trame ces vies à multiples facettes dont la différence, maillage de petites différences, questionne nos propres normes et valeurs, nos catégories de perception et de jugement. Sans misérabilisme ni dénonciation, Sylvie Blanchet se rapproche avec justesse au plus près de l’existence de ces familles et de ces enfants qu’elle côtoie, depuis de longues années, dans son métier d’enseignante spécialisée. Surtout, elle a appris à les observer et à les écouter dans un savant mélange de connivence et de distance. Nombre de représentations et de préjugés se voient ainsi battus en brèche dès lors que le regard se resserre sur des gestes et paroles que la société tend à éluder ou à réprouver, sans parvenir à leur accorder la signification dont ils sont réellement investis. C’est par ce travail pointilliste et patient, au contact de ceux qui ne se plaignent guère, car « il faut bien vivre », que Sylvie Blanchet opère les déplacements indispensables à qui veut rendre justice à ces vies incertaines, au carrefour des mondes. « Les premiers mois, les premières années, écrit-elle, l’œil s’étonne : le quotidien de quartiers populaires ne cesse de surprendre. Mais le temps passant, il s’habitue : il ajuste ses propres normes ».

Loin d’exalter l’étrangeté d’autres cultures, Sylvie Blanchet nous invite à rendre familiers ceux que l’on croyait si différents. Elle enrichit progressivement notre connaissance de ce qui construit ces vies nichées dans les marges et les interstices de la société et de la scolarité. Non pour dresser une irréductible barrière entre « eux » et « nous », mais pour souligner combien il peut être nécessaire de ne pas généraliser ni de figer les trajectoires et le devenir d’individus dont on découvre les ressources et capacités d’adaptation. On songe à Émile Durkheim lorsqu’il écrivait, que « la seule manière d’accéder au général, c’est d’étudier le particulier ». Particulariser le social, c’est considérer la dimension individuelle au sein d’un même groupe ou d’une même famille, bref, réintroduire la complexité, l’histoire et la singularité au cœur de nos destinées.

On saisit alors au gré des portraits qui se succèdent, l’importance donnée aux mots qui jalonnent l’expression des enfants. Les jeux de langage et associations d’idées, qui sont la matière des interventions de Sylvie Blanchet dans son activité professionnelle, aident à l’identification des points de tensions et déchirements vécus ou plutôt subis par des enfants ballotés dans des familles elles-mêmes malmenées par le destin. Ces histoires qui se croisent et que Sylvie Blanchet fait dialoguer entre elles, ont très souvent le chômage, l’immigration contrainte, la violence, les désunions ou pertes familiales pour toile de fond. Ces conditions de vie sont le terreau des difficultés d’apprentissage ou des symptômes des enfants mais elles ne prennent tout leur sens qu’à la lumière des tournants et événements biographiques vécus par les uns et les autres. En ce sens, Sylvie Blanchet se fait le témoin fidèle de ces enfances fragiles et chaotiques où se mêlent et s’entremêlent les souffrances et les deuils mais aussi les sourires et petits instants de bonheurs partagés. Si le décor peut sembler parfois bien sombre, il ne conduit pas les acteurs (enfants, parents, professionnels) au renoncement ou au fatalisme. L’école des quartiers populaires se débat au jour le jour avec ces multiples réalités qu’il ne sera désormais plus possible d’ignorer.

Pierre Périer

Professeur de Sciences de l’éducation

Université Rennes 2

Introduction

 

L’école fait en France l’objet de multiples débats, qu’ils concernent les programmes, les rythmes ou les performances.

Les quartiers populaires, les fameuses « cités » sont de même l’objet d’innombrables reportages, enquêtes, déclarations et analyses, particulièrement dans les moments de crise, quand un fait divers est venu marquer l’actualité.

Tout cela est intéressant. Mais subsiste un point d’ombre, celui du quotidien, du banal, de l’ordinaire : ordinaire des écoles, ordinaire des cités.

Travaillant de longue date ( depuis 1999 ) en tant que «  maîtresse G » de RASED ( Réseau d’Aides Spécialisées aux Enfants en Difficulté ) implantée sur le quartier populaire de la Source, à Orléans, et intervenant à ce titre dans plusieurs écoles maternelles et primaires de ce quartier, j’ai eu envie de prendre le pari d’additionner ces deux ordinaires.

Il me fallait pour cela, au fil des jours, prélever les anecdotes qui me semblaient les plus marquantes et les plus significatives. La mise en forme s’est étalée sur cinq années, de 2006 à 2011, années au cours desquelles une série de chroniques a été rédigée. Nombre d’entre elles ont été publiées par le quotidien La Croix, dans ses pages Parents et Enfants du mercredi.

Chacune de ces chroniques est un instantané : une scène que j’ai pu observer ; un propos qui m’a troublée ; une réflexion qui m’est venue en tête. Au fil du temps, et à mesure que la pile des chroniques s’épaississait, j’ai ressenti l’envie de relier, de tisser, de mettre en relation ces instantanés : l’idée, c’était de chercher à offrir non plus des clichés en rafale mais une vue panoramique des écoles d’une part,  de la cité d’autre part et des liens que les unes entretiennent avec l’autre.

La prise de vue n’est pas celle qu’aurait effectuée un enseignant en charge de classe exerçant à temps plein dans une seule et même école : l’une des caractéristiques du travail des membres des RASED, c’est en effet que leur intervention s’effectue sur plusieurs groupes scolaires ; groupes scolaires qui, en dépit de leur proximité géographique, présentent entre eux des différences souvent assez considérables.

Une autre caractéristique du travail des membres des RASED, c’est qu’ils interviennent auprès d’enfants en difficulté, difficultés essentiellement cognitives pour les « maîtres E », essentiellement comportementales pour les « maîtres G ». Les « maîtres G », dont je suis, ont, à l’instar des psychologues scolaires, à s’entretenir longuement et régulièrement avec les parents des enfants dont ils assurent le suivi : le lien qu’ils nouent avec les familles n’est donc pas tout à fait de même nature que celui que tissent les enseignants en charge de classes et les directeurs d’établissement. 

L’angle de vue est en conséquence tant soit peu singulier. Le regard n’a pas, quant à lui, la prétention d’être neutre ni de faire le tour de la question. Il a en revanche celle d’être honnête, c’est-à-dire de ne pas falsifier intentionnellement les faits : si les prénoms ont pu être modifiés, si quelques données biographiques (en particulier les pays de provenance) ont pu parfois être changées, c’est uniquement pour préserver l’anonymat des personnes, enfants aussi bien que parents.

Septembre

Rentrée des classes… Il faut quitter la longue torpeur de l’été et y retourner. Sentiments mélangés : il va falloir, cette année encore, mobiliser beaucoup d’énergie. Mais il y a aussi le plaisir de retrouver les collègues, les enfants, les familles : avec nombre d’entre eux, les liens sont intenses et se revoir est une joie.

Retrouvailles donc. Le regard est frais, presque neuf. Il s’étonne de ce qu’il perçoit. Il redécouvre. Le décor, l’atmosphère, ne sont pas ceux des deux mois d’été… On change d’univers : c’est aussi cela, la rentrée !

LALIGNEDEDÉMARCATION

La première année où je travaillais sur le quartier populaire de la Source, j’avais chaque matin, en arrivant au travail, l’impression de franchir la ligne de démarcation et d’entrer dans un autre monde : un autre monde où les manières d’être et de penser l’existence n’étaient pas celles de mon univers personnel.

Une petite dizaine d’années plus tard, je n’ai plus cette sensation : je me suis habituée.

Je me suis habituée à la sonorité des prénoms venus de très loin. Je me suis habituée aux récits que font les enfants des intimidations aux entrées d’immeubles. Je me suis habituée aux tags (« 5°C en force », « une telle la salope ») qu’on peut lire sur le muret de l’une des écoles dans lesquelles j’interviens. Je me suis habituée aussi à l’attitude, souvent tellement sincère et chaleureuse, des pères et des mères.

Je ne franchis donc plus la ligne de démarcation. Mais cette ligne ne  me revient pas moins en tête lorsque, dans le couloir d’une école, je croise certains enfants. Dont Joseph... J’ai suivi Joseph quand il avait quatre ans, quand il arrivait en France. Joseph manquait de confiance en lui  : c’est pour cela que sa maîtresse m’avait demandé de le voir. Mais je ne l’ai pas suivi longtemps : il a rapidement trouvé sa place.

Joseph va aujourd’hui avoir onze ans. Il ne fait jamais parler de lui : c’est un élève qui travaille et se comporte bien ; il est selon son maître « dans la bonne moyenne ». Il a au reste beaucoup d’amis et se montre toujours calme et souriant : un gosse franchement bien équilibré !

Et pourtant… Quand il est arrivé en France, Joseph venait du Sénégal : la famille avait fui le Congo mais elle avait, dans sa fuite, marqué une première étape dans ce pays. Elle n’a pu ensuite entrer en France qu’au compte-gouttes : contrairement à ses quatre aînés, Joseph n’a jamais été séparé de son père et de sa mère ; mais la fratrie a en revanche été disloquée des années durant. Les trois premières années de séjour en France ont été consacrées à la demande d’asile… Dure épreuve : incertitude quant à l’issue ; dénuement matériel ; oisiveté forcée des deux parents, qui n’avaient pas le droit de travailler. La famille n’a pas obtenu le statut de réfugié : elle s’est donc retrouvée sans papiers. Deux nouvelles années se sont alors déroulées dans la plus absolue précarité, à ne plus voir d’issue et à redouter chaque jour un contrôle de police.

Le couple parental est solide. Mais les deux années de vie sans papiers n’en ont pas moins été émaillées de crises : Joseph voyait alors son père s’absenter pour quelques semaines ou mois... Joseph a enduré tout cela. Tout au plus s’est-il plaint, m’a dit sa mère, de ne pas avoir de cadeau lorsqu’en fin de trimestre il rapportait un bon bulletin.

Quand je croise Joseph dans les couloirs de l’école, je retrouve la ligne de démarcation… D’un côté, les standards des ouvrages de psychologie et des traités sur l’éducation, standards dont je suis naturellement porteuse. De l’autre côté, Joseph, un élève dans la bonne moyenne, discret et souriant : un enfant sans histoires en somme !

C’est en maternelle que le terme de rentrée prend tout son sens : première rentrée des tout petits qui pleurent parce qu’ils ont peur, parce que  rien de ce qu’ils découvrent ne leur est familier ; et première rentrée de parents qui souvent ne sont pas non plus familiarisés avec l’école française.

ENTRERÀLÉCOLE

Des trois enfants de cette famille, le petit Temour est le seul à être né en France : ses deux frères aînés ont vu le jour en Géorgie, pays qu’ils ont fui avec leurs parents quand ils avaient respectivement quatre et six ans.

Le petit Temour fait donc, début septembre, sa première rentrée en maternelle. Entrée douloureuse : il n’a jamais quitté sa mère ; il n’a jamais mis les pieds dans cette école pour accompagner un frère ou un cousin; il ne parle pas le français et ne le comprend pas non plus... Temour est perdu ; il pleure beaucoup ; il proteste parfois contre le sort qui lui est fait mais comme il le fait dans une langue que personne ne comprend, il ne trouve aucun écho satisfaisant.

À deux semaines de la rentrée néanmoins, le petit Temour cesse de pleurer : c’est tout juste s’il verse encore une larme le matin au départ de son papa. Il a découvert quelques jeux qui lui plaisent beaucoup et noué avec le maître une relation confiante. On le sent profondément déconcerté par les us et coutumes de l’école mais il n’a plus peur et il semble même penser qu’il n’y a pas que du mauvais dans cette affaire : il arrive, après tout, qu’on s’y amuse bien, vraiment bien, peut-être même mieux qu’à la maison.

Entrer à l’école maternelle, c’est bien sûr expérimenter la séparation d’avec les parents et se retrouver propulsé dans un univers où l’on cesse d’être  l’enfant objet de tous les regards, où l’on n’est plus qu’un parmi d’autres, beaucoup d’autres. Mais c’est aussi, quand on est comme Temour un enfant étranger, faire ses premiers pas dans la société française. La confrontation avec cette société n’est pas bien sûr sans lien avec l’image que les parents en ont, avec la place qu’ils y occupent. Il n’est pas exceptionnel de voir ainsi des mères qui, bien qu’arrivées en France de longue date, ne parlent pas du tout français. Pour elles non plus l’entrée à l’école n’est pas facile et l’on ressent dans leur attitude une angoisse diffuse : peur de ne pas savoir répondre aux questions que l’enseignant ou d’autres parents peuvent leur poser ; peur de ne pas saisir les informations essentielles ; peur du regard d’autrui… Elles circulent à l’entrée de la classe comme des ombres, souriant fugitivement et évitant de croiser un quelconque regard.

Le résultat ne se fait pas attendre : les enfants de ces mères pleurent en général beaucoup et il leur faut beaucoup de temps pour prendre leurs marques à l’école.

Difficultés de séparation ? Peut-être. Mais pas forcément : les relations intra-familiales, sur lesquelles on disserte tant, sont sans doute moins à mettre en cause que le sentiment, parfois la volonté, des parents de rester étrangers à la société française. À leur insu, ces parents transmettent en effet à leurs enfants une terrible peur de l’école... De sorte que les petits, contrairement à Temour, ne se sentent pas autorisés à faire confiance aux adultes qu’ils rencontrent ni à estimer qu’il y a, tout de même, quelque chose de bon dans l’affaire !

PAPAETMAMANNEVONTPASTARDERÀREVENIR

Je me souviens très bien de l’entrée en maternelle de la petite Léa. Cette enfant, poupée blonde et dodue, était âgée de trois ans. À la rentrée de septembre, elle faisait comme tous les enfants de son âge ses premiers pas en maternelle.

Comme tous les enfants de son âge. À ceci près que ses parents, russes et demandeurs d’asile, ne vivaient en France que depuis quelques mois : à ceci près que ni Léa ni ses parents ne parlaient ni ne comprenaient le français.