La citoyenneté de parole en Afrique

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La citoyenneté africaine apparaît comme un défi aux analyses politiques. Son instrumentalisation par les crises identitaires, les violences politiques, les conflits tribaux, l'a dévoyé dans les jeux démocratiques contemporains. Cette problématisation décline trois sources de la citoyenneté africaine : la source juridique, linguistique et médiatique. Le musellement des Africains émerge dans les entrelacs de ces sources : l'incapacité de faire connaître l'Etat, de faire parler les langues officielles et nationales, d'activer la participation citoyenne, etc.
Publié le : vendredi 1 avril 2016
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EAN13 : 9782140005633
Nombre de pages : 232
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Etudes
La citoyenneté de parole en Afrique africaines Série Sociologie
Essai sur la fabrique des citoyens dans les États africains
La citoyenneté africaine apparaît comme un défi aux analyses politiques.
Son instrumentalisation par les crises identitaires, les violences politiques,
les confl its tribaux, etc. l’a dévoyée dans les jeux démocratiques
contemporains. Comprendre la citoyenneté africaine recommande une
relecture de la citoyenneté selon les contextualités historiques, juridiques,
Camille Roger Apolitiques, culturelles et linguistiques. Les questions soulevées, à la fois
dans leur universalité et dans leur particularité, sont mises à la lumière de
la production des citoyens africains depuis la période précoloniale jusqu’à
la période postcoloniale. Cette problématisation décline trois sources de la La citoyennetécitoyenneté africaine : la source juridique, la source linguistique et la source
médiatique. Le musellement des Africains émerge dans les entrelacs
de ces sources : l’incapacité de faire connaître l’État, de faire parler les de parole en Afrique
langues offi cielles et nationales, d’activer la participation citoyenne, etc. Les
Africains, démocrates de parole de nature, réclament des « capabilités »
Essai sur la fabrique des citoyens dans les États africainscitoyennes : la confi ance dans les rapports entre l’État et le citoyen, l’hybridité
dans la mise à disposition d’une terminologie citoyenne, la convivialité dans
l’introduction réelle des langues des citoyens dans les espaces publics, etc.
Camille Roger ABOLOU est professeur des universités. Spécialiste en
sciences du langage et de la communication, ses travaux portent sur la
francophonie africaine, la jurilinguistique, la communication média et
l’analyse de discours politique et publicitaire. Directeur de publication de
la Revue ivoirienne des sciences du langage et de la communication, il
est auteur des livres : Langues africaines et développement, Langues et
médias en Afrique noire francophone et Les français populaires africains.
Etudes africaines
Série Sociologie
Illustration de couverture : © shvaista - Fotolia.com
ISBN : 978-2-343-08048-2
23 €
La citoyenneté de parole en Afrique
Camille Roger A
Essai sur la fabrique des citoyens dans les États africains








La citoyenneté de parole en Afrique




Collection « Études africaines »
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection
« Études africaines » fait peau neuve. Elle présentera
toujours les essais généraux qui ont fait son succès, mais se
déclinera désormais également par séries thématiques : droit,
économie, politique, sociologie, etc.
Dernières parutions
KAZIENDE (Léopold), Samafou, Fragments biographiques de la vie de
Boubou Hama, 2016.
BODO (Bidy Cyprien), COULIBALY (Moussa), KAMAGATE
(Bassidiki) (dir.), Les écritures de l’horreur en littératures africaines, 2016.
VAUDELIN (Pierre), Afriquéconomie, Entre défis urbains et émergence
économique, 2016.
BARBET (Clotilde), Les rébellions touarègues au Nord-Mali, 2016.
AMBOULOU (Hygin Didace), Le droit des investissements et l’analyse
économique de l’espace OHADA, 2016.
SOHI BLESSON (Florent), Sur les traces du premier administrateur
colonial du Haut-Cavally (Côte d’Ivoire), Laurent Charles Joseph
(18771915), 2016.
DAMIBA (François-Xavier), Les Moosé du Burkina Faso, 2016.
ADAMA (Hamadou) (dir), Patrimoine et sources de l’histoire du
NordCameroun, 2016.
TARCHIANI (Vieri) et TIEPOLO (Maurizio), Risque et
adaptation climatique dans la région Tillabéri, Niger. Pour renforcer les
capacités d’analyse et d’évaluation, 2016.
TAPOYO (Faviola), Les règles coutumières au Gabon. Parenté,
mariage, succession, 2016.
AMOUZOU (Esse), L’Afrique noire face à l’impératif de la réduction
des naissances, 2016.
BRACK (Estelle), Les mutations du secteur bancaire et financier
africain, 2016.
RIDDE (Valéry), KOUANDA (Seni), KOBIANE (Jean-François)
(éds.), Pratiques et méthodes d’évaluation en Afrique, 2016
NKERE (Ntanda Nkingi), Clitorisation de la fille Mushi : antithèse de
la Mutilation, Génitale Féminine, 2016.
Camille Roger ABOLOU












La citoyenneté de parole en Afrique
Essai sur la fabrique des citoyens
dans les États africains



























































































Du même auteur

Les français populaires africains, L’Harmattan, 2012.
Langues et médias en Afrique noire francophone, EUE, 2011.
Langues africaines et développement, Paari, 2008.























































































































































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-08048-2
EAN : 9782343080482







Aux citoyens oubliés
A la Chantalie

Avant-propos

Le présent ouvrage, qui se propose de réinterroger la
citoyenneté africaine à l’aune de la parole, est le point de départ
d’un programme de recherche intitulé Langues, médias et
citoyenneté en Afrique noire. Il s’agit d’une problématique
« orientée » qui permet aux apprentis-chercheurs en sciences du
langage et de la communication de trouver quelques pistes de
1réflexion pour leur recherche doctorale .
Les sociétés africaines, on ne le dira jamais assez, sont des
sociétés à tradition orale où la parole s’est érigée comme norme,
comme puissance publique, comme confiance. Lorsque nombre
d’auteurs – politologues, anthropologues, géographes, etc. –
appréhendent la citoyenneté en Afrique, les contingences
politiques et juridiques sont convoyées pour exalter la
déshérence des citoyens, pour exaspérer le déshéritage de la
citoyenneté. Ces dernières années, des travaux divers et variés
remettent en selle la parole, encensent ainsi une démocratie de
la confiance. Ces travaux incitent à réorienter l’analyse de la
citoyenneté en Afrique en réinvestissant la parole pour cerner
les traquenards d’une citoyenneté galvaudée et prise de court
par la mondialisation de la démocratie.
Le chapitre premier revient sur le concept de citoyenneté, non
pas dans un sens polémique et laudatif, mais dans l’ultime but
d’entrevoir son adaptabilité et son applicabilité en Afrique
enoire. Une Afrique méconnue avant le XV siècle selon les
ehistoriens de l’Antiquité, reconnue bien avant le XV siècle
selon les africanistes des histoires nationales. Méconnaissance
et reconnaissance ont aiguisé les pesanteurs intellectuelles et
idéologiques des études africaines et ont sapé les postures
théoriques et méthodologiques. La citoyenneté en Afrique est
devenue dès lors un percept floué dans les abîmes des sociétés
africaines, un concept controversé que d’aucuns n’osent aborder

1 - Thèse de doctorat soutenue : Représentation des risques de guerre dans les
discours médiatiques en périodes électorales en Côte d’Ivoire de 1995-2010.
Thèses de doctorat en cours : Réseaux sociaux et citoyenneté en Côte d’Ivoire,
De la socio-sémiologie à la communication engageante : l’image de la loterie
de la carte verte au Bénin et en Côte d’Ivoire.
9 de front de peur d’être traîné dans la boue des errements des
institutions internationales.
Le chapitre deuxième dévoile d'autres sources de la
citoyenneté africaine. Leur examen, à vrai dire, commande des
visées juridiques, linguistiques et médiatiques. Des visées
interdisciplinaires qui ne cessent d’alimenter les chamailleries
des politologues et de susciter les railleries des juristes. Car la
citoyenneté est devenue, avant et après tout, un patchwork
juridique et politique.
Le chapitre troisième entraperçoit le musellement de la
citoyenneté africaine comme un fait courant, un fait têtu aux
yeux des politiques, journalistes et universitaires. Bien des
Africains sont tenus en laisse par des monopolisations
langagières, par des empêchements institutionnels pour
satisfaire une démocratie représentative. Les années 1990,
années des démocratisations africaines à tout vent, ont tiré leur
révérence du fait de l’acuité des musellements de citoyens ces
dernières années. Musellement juridique, musellement
linguistique, musellement médiatique sont les formes classiques
du bâillonnement des Africains aux coutumes vivantes et aux
langues nues. Les États africains se sont érigés comme des
dispositifs de bâillonnement dans un système mondial où le
droit civiliste écrase les droits coutumiers, où les langues
occidentales empiètent sur les langues africaines, où les médias
nationaux et internationaux occupent durablement les espaces
publics. Des dispositifs qui drainent des valeurs
outreAtlantique aux relents universels, aux lenteurs romanesques.
Les États africains ont perpétué ces valeurs et ont fait de la
citoyenneté un casse-tête africain où seulement 10 à 20 %
d’Africains s’autoproclament citoyens-donneurs-de-leçon à une
écrasante majorité de citoyens ne connaissant ni l’État, ni sa
langue, ni ses lois, un casse-graine africanoïde où les
techniciens institutionnels s’érigent en dépositaires de la
démocratie « répressive ».
Le chapitre quatrième fait à la fois des analepses et des
prolepses à l’africaine. Des analepses pour redécouvrir la
démocratie de parole propre aux Africains. Une démocratie
faisant des Africains des citoyens de parole. Une démocratie,
plus débattante que délibérative, qui donne la possibilité aux
10 Africains de dire le droit, de lire l’État, de parler de l’État sans
faux fuyant dans leurs langues respectives. Des prolepses pour
envisager les capabilités démocratiques et rhétoriques des
Africains relativement à une démocratie représentative de plus
en plus dure et rude. Des modèles de citoyenneté de parole sont
esquissés pour déverrouiller la citoyenneté africaine :
l’hybridité citoyenne pour aménager la multiplicité des sources
juridiques, la convivialité citoyenne pour enraciner les langues
dans la citoyenneté « réelle » et la confiance citoyenne pour
déterrer la parole donnée.
L’auteur remercie tous ceux qui ont contribué à la
manifestation de cet ouvrage. Une reconnaissance particulière à
Aboa Abia Alain Laurent, maître de conférences à l’université
de Cocody, pour la relecture du manuscrit.
11
Introduction : Les citoyens de paroles

Des années 1990 à nos jours, la citoyenneté, en Afrique,
défraie la chronique et effraie les démocraties contemporaines.
Devenue, au dire des uns et des autres, plus exclusive
qu’inclusive, plus identitaire qu’altéritaire, elle est contée et
narrée selon une mythologie des violences politiques, une
liturgie des États fragiles.
La citoyenneté africaine, référence thématique prisée dans de
nombreux travaux et débats aux rhétoriques laudatrices, reflète
des scènes rocambolesques, des intrigues mélancoliques entre
l’État et le citoyen que bien des africanistes de tous bords
perçoivent comme des entropies politiques vacillant entre la
mêmeté démocratique et les altérités autocratiques.
La citoyenneté, depuis l’antiquité grecque, contient en
ellemême des propriétés exclusives. Elle est plus élitaire que
populaire, plus inégalitaire que collective. Les juniors, les
étrangers, les esclaves et les femmes n’étaient pas citoyens.
Celui qui ne parle pas la langue de la cité, qui ne connaît pas les
lois de la cité, qui ne fréquente pas l’Agora n’était pas non plus
citoyen. Ces propriétés se sont perpétuées depuis les
Révolutions occidentales jusqu’aux nations modernes et ont
sédimenté des ethnies, peuples refoulés de la cité, comme des
altérités dépourvues d’essence politique. Réapparues en Afrique
noire, elles se sont cristallisées lors des colonisations
francoportugaise et belgo-anglaise où l’indigène s’est préposé dans
une logique marchande pour caractériser l’Africain dans sa
singularité différentielle et dans son étrangeté systémique.
Les Africains n’ont jamais été citoyens. Ils ont toujours vécu
dans leurs « cités » respectives sans être citoyens. Le terme
citoyen n’existe d’ailleurs pas dans leurs langues. Il est
exogène. Il décalque les réalités morales, juridiques, politiques
de l’Occident. Les politologues l’ont érigé comme facteur
incontournable des États africains contemporains qui sont
d’ordinaire des États vaincus. Du moins, ils l’appréhendent
dans des paradigmes qui satisfont une démocratie
représentative. Or, la démocratie des uns, démocratie de l’esprit,
est, de nos jours, altérée et affaiblie, abandonnant des citoyens
13 dans leur souveraineté idéelle. La démocratie des autres,
démocratie du corps, s’inscrit dans la parole. Une parole qui
contrôle et qui corrige. La parole donnée. Les Africains sont par
essence des « citoyens » de paroles par la pratique démocratique
de l’arbre à palabres. Une démocratie assertorique et non
apodictique que d’aucuns appellent démocratie endogène. Peu
importe. Une démocratie réelle.
Revisiter la citoyenneté africaine à l’aune de la parole incite à
jeter un regard, non pas furtif, mais froid et droit depuis la
période précoloniale jusqu’à la période postcoloniale. Cette
exigence d’historicité donne à voir des réalités citoyennes tout
court en rapport avec les structures politiques dominantes.
Évidemment, la colonisation s’est imposée comme un repère
idéologique, une boussole épistémologique. Car sa
référencialité s’inscrit dans l’évolution générale des sociétés
africaines allant des fractures sociales aux factures politiques
« très salées » pour les États contemporains.
En précolonie, la multiplicité n’était pas un danger dans la
gestion des Africains vivant en bonne intelligence sur un même
territoire. Mais, une chance grâce aux dispositifs de parole
permettant de réguler la multitude des langues, des cultures, des
coutumes, des religions, etc. Une multiplicité proscrite à la
colonisation, période où l’unicité est morale et civilisatrice. La
colonisation a brisé ces dispositifs, brouillé ses repères
communautaires et a outillé l’État colonial dans le travail de
recatégorisation des Africains allant de l’indigénat à la
citoyenneté (dévolue aux citoyens européens) ou du
noncitoyen au citoyen. Des catégories qui s’imposaient d’ailleurs
comme des ratios du capitalisme triomphant pour révéler les
indécences de l’altérité, les incongruités de l’ethnicité et les
appétits d’une citoyenneté coloniale, dévorant les indigènes et
digérant les indigènes-citoyens.
En postcolonie, les États africains se sont révélés
naturellement incapables de gérer leur citoyenneté. Une
citoyenneté devenue leur « machin » électoral qu’ils brandissent
aux fins de rassurer leur modernité politique pour les uns,
d’assurer leur capital de sympathie internationale pour les
autres. La citoyenneté n’a jamais été une préoccupation
démocratique, mais plutôt une occupation idéologique aux
14 relents tribalistes pour assouvir les tristes passions d’un système
démocratique.
Un retour aux sources de la citoyenneté africaine s’impose
pour exploser les ratiocinations véhiculées ici et là. Trois
sources seront convoquées pour l’explorer : la source juridique,
la source linguistique et la source médiatique. L’examen de ces
trois sources commande des postures théoriques en sciences du
langage et de la communication : l’approche jurilinguistique,
l’approche politico-linguistique et l’approche
médiatolinguistique. Trois approches interdisciplinaires qui se
conçoivent comme une contribution de la sociolinguistique à la
science politique. Si la science politique est un domaine
interdisciplinaire (droit, économie, sociologie, histoire) d’étude
des phénomènes politiques (polity), voire d’appréhension des
rapports autorité/obéissance, gouvernant/gouverné, citoyen/État
dans des configurations démocratiques ou autocratiques selon
les méthodes avérées des sciences sociales, il y a lieu de la
réexaminer selon les logiques langagières et médiatiques de
production des Africains. La régulation des rapports
État/citoyen interpelle les pratiques linguistiques des citoyens
qui se constituent comme un enjeu politique.
En effet, de Fishman à Calvet et autres, les sociolinguistes se
sont appesantis sur l’aménagement politique des langues in
vitro ou in vivo. La sociolinguistique, de nos jours, a l’heur
d’intégrer le politique dans le savoir sur le citoyen de paroles
dans le sens d’un aménagement linguistique de la citoyenneté.
Cela se perçoit comme un défi à relever pour bousculer
l’organisation disciplinaire classique de la science politique
dont les référentiels sont à rechercher dans la théorie politique,
la sociologie politique, la gouvernance, les politiques publiques
(policy), les relations internationales, la géopolitique.
L’aménagement linguistique de la citoyenneté se donne tout
naturellement une place dans cette organisation, car les réalités
politiques sont divergentes et complexes. Elles sont complexes,
car elles sont traversées par des paradigmes classiques du
réalisme (exaltant les conflits), du libéralisme (fanfaronnant le
capital), de la dépendance (fructifiant les relations entre le
centre et la périphérie), de l’humanitarisme (tordant le bras au
souverainisme), du tiers-mondisme (développant les solidarités)
15 et par les grandes théories de l’impérialisme, de l’hégémonie,
de la domination, etc. Elles sont divergentes, car elles sécrètent,
selon les contrées, des dispositifs rigides de fabrique, non pas
de « bons citoyens », mais de citoyens controversés aux figures
de l’autochtone et de l’allochtone, deux figures aguichantes
convoyées régulièrement dans les travaux outre-Atlantique.
Ce ressourcement ouvre les possibilités d’une modélisation de
la citoyenneté « tirée d’en bas », plus raisonnable que
rationnelle, plus culturelle que politique. Car les systèmes
politiques traditionnels ou semi-modernes endossent la
démocratie de parole où la parole triomphe de la force, où la
parole est norme. Sur cette base, des modèles opératoires de
citoyenneté de parole se révèlent pour donner sens à la
citoyenneté démocratique : l’hybridité citoyenne pour connaître
les lois de l’État, la convivialité citoyenne pour exercer dans
l’espace public et la confiance citoyenne pour casser les
méfiances individuelles et les défiances sociétales. Des modèles
heuristiques qui opposent les paroles citoyennes à la parole
d’État.
Parler et vivre sa citoyenneté de parole est l’enjeu réel des
démocraties africaines balbutiantes où la multiplicité est la
règle. Exercer sa citoyenneté de parole défie une unicité
occidentale érigée en universalité.

16
1. La citoyenneté : les apories d’un concept en Afrique noire

La citoyenneté est la qualité de citoyen ou l’individu qui jouit
du droit de cité. Elle expose et explose les termes de citoyen et
de cité qui, selon les philosophes politiques et les étymologistes
(Aron, 2010 ; Benveniste, 1974 ; etc.), semblent faire bon
voisinage, mais s’en différencient dans les usages et les
représentations politiques.
En grec, le vocable citoyen dérive de cité (polis). La cité,
principe premier de toutes choses, était, selon Mossé (1993 :
11), la clé de voûte du monde grec. En latin, la cité (civitas)
dérive de citoyen (civis). Le citoyen était la colonne vertébrale
de la cité.
De ces acceptions étymologiques, la citoyenneté peut être
envisagée selon deux approches antagonistes et
complémentaires : l’approche sémasiologique et l’approche
onomasiologique. Selon l’approche sémasiologique, la
citoyenneté est de l’ordre des pratiques politiques du citoyen
latin. Selon l’approche onomasiologique, la citoyenneté est de
l’ordre des représentations politiques du citoyen grec. Deux
approches faisant de la citoyenneté un concept à la fois
merveilleux, hideux et fâcheux. Évoluant dans les oscillations
de la vie démocratique et dans la métamorphose des États
contemporains, la citoyenneté se construit dans les situations
politiques variant d’une contrée à une autre.
L’Afrique noire n’y était pas comptée. Elle était plutôt un
continent de théâtralisation des passions citoyennes. Cela est
dû, selon Mbembé (2013 : 80), à une conscience selon laquelle
l’Afrique est le lieu « […] des incapables de produire
l’universel ou d’attester celui-ci. D’une part, on reconnaît ces
sociétés à la façon dont elles sont gouvernées. Elles sont, en
effet, commandées par des bouffons de haut vol. […] D’autre
part, il s’agit essentiellement de sociétés de superstition [...].
Figure vivante de la dissemblance, le terme "Afrique" renvoie
par conséquent à un monde à part ».


17 1.1. Aux origines de la citoyenneté

La citoyenneté est un concept qui a mobilisé des points de vue
dont les usages prennent sens dans les
contextualités historiques, juridiques, politiques, culturelles et
linguistiques. Contextualités qui ont fait l’objet de nombreux
travaux et qui ont déferlé des postures intellectuelles en
Occident. Elles ont, par ailleurs, aiguisé des appétits
scientifiques et ont, au final, irrité des paternités conceptuelles
faisant de la citoyenneté une croyance occidentale (Sen, 2003).
Une relecture permet d’apprécier son adaptabilité et son
applicabilité en Afrique noire.


1.1.1. Contextualités historiques

La citoyenneté est parsemée de sens contigus et ambigus,
diffus et confus, depuis l’Antiquité jusqu’aux Révolutions des
e eXVII et XVIII siècles.


1.1.1.1. De l’antiquité de la citoyenneté

De la Grèce ancienne à la Rome antique, la citoyenneté est
perçue différemment selon les contingences politiques.

La Grèce ancienne et sa cité
En Grèce ancienne, la cité (polis) était le principe premier de
1la citoyenneté. Elle désignait, non pas un Etat , mais une
communauté de citoyens, un projet de société (Aymard, 1953 ;
Coulanges, 1866 ; Mossé, 1993 ; Vernant, 2011, 1981 ; etc.).
Thucydide (dans Castoriadus, 2008) soulignait, à ce propos, que
« […] ce sont les hommes qui font une Cité, et non des
remparts et des navires vides de troupes ».
La cité était un imaginaire politique auquel se rattachaient des
individus animés de bonne conscience et de droite raison. Elle

1 - Le terme État n’existe pas dans la langue grecque. La Cité est devenue État
dans les États modernes.
18 procédait d’une rationalisation qui, selon Aristote, faisait
« [qu’un] citoyen au sens absolu ne se définit par aucun autre
caractère plus adéquat que par la participation aux fonctions
1judiciaires et aux fonctions publiques en général ».
Athènes fut le point de mire de la citoyenneté. C’était le
prototype d’une citoyenneté occidentale qui renvoyait soit à
l’isonomie c’est-à-dire l’égalité des individus devant la loi, soit
à la collectivité des individus, soit au respect des lois (nomoi).
Car, selon Aristote, « […] au dire des uns, c’est la cité qui a fait
tel acte ; selon les autres, ce n’est pas la cité, mais l’oligarchie
ou le tyran ; d’autre part, nous voyons que toute l’activité de
l’homme d’État ou du législateur concerne la cité ; or la
constitution est une certaine organisation des habitants de la cité
2[…] ; la cité, en effet, c’est une collectivité de citoyens ».
3Il n’existait pas une seule cité , mais des cités plurielles et
multiformes qui ont fait l’objet de controverses. En effet, selon
des auteurs comme Hansen (1993), Piérart (1974), on
dénombrait environ mille cités grecques aux configurations
constitutionnelles singulières. La citoyenneté variait, selon des
réalités géographiques, morales (timè), axiologiques,
démographiques, etc. Les citoyens (politai), moins nombreux,
étaient des hommes libres c’est-à-dire des citoyens de plein
droit. Mossé (1993 : 40), prenant l’exemple d’Athènes,
explique que « Deux termes en grec désignaient le citoyen,
astos et politès. Astos était employé au féminin, asté, pour
désigner la femme de naissance athénienne, tandis que politès
désignait l’Athénien en tant qu’il était impliqué dans l’activité
politique […]. Dans la cité grecque antique, être citoyen
signifiait seulement faire partie d’une entité "nationale", mais
aussi participer à une vie commune ». Les non-citoyens, plus
nombreux, étaient les femmes, les hommes non libres et les
4métèques . La relation entre le citoyen et la constitution jetait
les bases de la citoyenneté politique (politeia) qui était de
nature oligarchique ou démocratique que Aristote décrivait

1 - Aristote, Politique, [http://remarcke.org], consulté le 12 janvier 2015
2e, op cit.
3 - Selon le sens commun, il existait une seule cité de référence politique,
Athènes.
4 - Cette démographie ne concerne, selon les auteurs, qu’Athènes.
19 ainsi : « La notion de citoyen prête souvent à contestation, car
l’on n’est pas d’accord pour considérer comme citoyen le même
individu ; tel, qui est citoyen dans une démocratie, souvent n’est
1pas un citoyen dans une oligarchie ».

La Rome antique et son citoyen
À Rome, être citoyen déclinait l’appartenance à une cité.
Appartenir à une cité, selon Allou (2013 : 24), « […] était très
important, car [il] permettait de distinguer les individus comme
le rôle que jouerait une carte d’identité, et engendrait des effets
de droits ». Dans la cité, la loi et le droit faisaient œuvre
commune. Cicéron (1959 : 23) levait cette ambigüité ainsi :
« Or pour ceux qui ont entre eux communauté de loi, il y a
communauté de droit. Mais, pour ceux pour qui ces choses (loi
et droit) sont communes doivent être considérés comme
appartenant à la même cité ». La loi permet le rapprochement
entre l’homme et la divinité, d’où la citoyenneté sacrée (Civitas
Dei) de Saint Augustin. De cette loi découle le droit qui régit les
rapports entre les hommes vivant en cité, d’où la citoyenneté
« profane ». Car, pour Fabre-Magnan (2015 : 177), « Tous les
peuples qui sont régis par les lois ou par les coutumes font
usage d’un droit qui en partie leur est propre et qui en partie est
commun à tous les hommes ; car le droit que chaque peuple
s’est donné lui-même lui est propre et il s’appelle droit civil,
c’est-à-dire droit propre à la cité ».
Il existait, outre Rome, dans les cités comme Carthage, deux
sources juridiques : le droit romain et les droits locaux
(punique, libyque ou numide). La citoyenneté variait selon les
types de cité (colonie honoraire, cité municipale ou municipe).
À l’instar de cette distinction factice et fragile entre loi et
droit, entre cité de « plein droit » et cité de « vain droit », la
citoyenneté était, en général, liée à une participation politique. Il
existait deux catégories de citoyens : le citoyen participatif ou
actif et le citoyen non participatif ou passif, voire ressortissant
d’une cité (civitas sine suffragio). Bodin (1576) récuse cette
catégorisation. Car la citoyenneté n’était pas liée à la
participation active, mais à la soumission à une souveraineté.

1 - Aristote, op cit.
20 De la Grèce à Rome, la citoyenneté se complexifie dans sa
saisie conceptuelle du fait de la différentialité des univers de
croyance et des territoires d’usage.


1.1.1.2. De la modernité de la citoyenneté

e eÀ l’époque des Révolutions des XVII et XVIII siècles, en
France et aux États Unis, la citoyenneté sera abondamment
ressassée et galvaudée, tel un concept à la mode, telle une
modernité politique.

La citoyenneté « localisée »
D’Alembert à Rousseau, la citoyenneté désignait,
respectivement, la soumission à la souveraineté et
l’appartenance à une communauté politique. Communauté que
Sieyès (1989) appelle nation. Ainsi, dans les déclarations
diverses, citoyenneté et nationalité feront bon ménage. Touraine
(1994) précise d’ailleurs qu’à cette époque, la citoyenneté était
d’abord l’appartenance à un État national. Cette appartenance
forge les consciences citoyenne et démocratique. La citoyenneté
était subtilement substituée à la nationalité (la qualité d’être
national ou le principe de conformation d’un individu à une
communauté nationale). L’article 3 de la Déclaration
universelle des droits de l’homme et du citoyen stipule : « Le
principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la
nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui en
émane expressément ». La nation, par contraste à la cité, selon
Schnapper (2001 : 100), renvoie « [aux] valeurs nationales
c’est-à-dire l’attachement qui nous apparaît comme spontané et
naturel […]. Cet attachement qui nous permet de faire société. Il
repose sur des sentiments qui se sont progressivement inscrits
au cours des siècles dans la conscience des Européens et qui
sont intériorisés tout au long de la socialisation de chaque
individu. La nation et les sentiments […] ont été forgés au long
du temps par des siècles de vie commune ».
Malheureusement, cette distinction ne résistera pas au temps à
cause des Lumières qui privilégiait la raison au sensible.

21 La citoyenneté « globalisée »
Les notions de citoyen et d’homme feront débat, induisant
ainsi une citoyenneté universelle. Un débat aux longs couteaux
entre deux camps retranchés : les jusnaturalistes et les
1« jusculturalistes » .
Pour les premiers, les jusnaturalistes, les droits de l’homme
préexistent aux droits du citoyen. L’homme est de l’ordre de la
nature ou la biosphère. Donc, la nature précède la culture. Les
droits de l’homme catalysent les causes physiques auxquelles
toutes situations sociales ordinaires sont soumises (Descola,
2005 ; Schnapper, 2004, 1998, 1994). Tout être humain est
citoyen du monde.
Pour les seconds, les « jusculturalistes », les droits du citoyen
sont prééminents. Il n’y a pas de société sans droit. Le droit est
société. Par conséquent, les droits du citoyen préexistent aux
droits de l’homme. Les sociétés produisent des citoyennetés sur
la base des traditions (Habea Corpus, Cheiks and Balances, la
Grande Charte, Bill of Rights, etc.) et des cultures juridiques
(Common Law, droit civiliste, etc.). Les droits du citoyen
mettent en exergue les capacités intentionnelles et symboliques
de même que les consciences sociales et culturelles des
communautés.
Trois remarques se justifient dans cette brève recension.
Primo, la citoyenneté, en tant qu’ensemble de citoyens vivant
sur un territoire appelé cité ou « cœur institutionnel », se
dévoile comme une interférence des principes communautaires
et individuels qui se plie aux exigences des imaginaires
politiques. Deuxio, la citoyenneté est le croisement de la nature
à la culture, révélant ainsi l’assujettissement de l’individu
(nature) à la communauté nationale (culture). Il y a, de ce fait,
autant d’individus à assujettir au droit selon la diversité des
communautés. Tertio, la pluralité des cités tend à disloquer la
cité unique, celle d’Athènes, tant caressée jalousement par les
historiens « glorieux » de l’Antiquité. Il n’y a pas une
citoyenneté, mais des citoyennetés.



1 - Terme forgé, pour la circonstance, par analogie à jusnaturaliste.
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