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La Colombie à l'aube du troisième millénaire

Jean-Michel Blanquer et Christian Gros (dir.)
  • Éditeur : Éditions de l’IHEAL
  • Année d'édition : 1996
  • Date de mise en ligne : 18 février 2014
  • Collection : Travaux et mémoires
  • ISBN électronique : 9782371540033

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Référence électronique :

BLANQUER, Jean-Michel (dir.) ; GROS, Christian (dir.). La Colombie à l'aube du troisième millénaire. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Éditions de l’IHEAL, 1996 (généré le 24 février 2014). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/iheal/2037>. ISBN : 9782371540033.

Édition imprimée :
  • ISBN : 9782907163712
  • Nombre de pages : 438
 

© Éditions de l’IHEAL, 1996

Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540

Il y aurait donc deux Colombies et sûrement davantage encore : une Colombie qui améliore ses performances et semble en mesure de s'adapter à un monde ouvert, fortement concurrentiel, et une autre qui s'enfonce dans la dérégulation, l'anarchie, le conflit et la violence. De la juxtaposition de ces deux pays on pourrait alors avancer une conclusion paradoxale... mais hasardeuse selon laquelle plus un pays s'instruit et se modernise, plus il développe sa production, son infrastructure et ses services, plus il perd le contrôle de lui-même, le sens du droit et de la règle... C'est pour tenter de démonter ce paradoxe et y voir plus clair dans l'imbroglio colombien que ce livre à été rédigé.

    1. Chapitre 1. Présent, passé, futur de la violence

      Daniel Pécaut
      1. PANORAMA DE LA VIOLENCE
      2. LE CONTEXTE INITIAL DE LA VIOLENCE
      3. LA PRÉCARITÉ DE L’ÉTAT-NATION
      4. PROTAGONISTES, INTERACTIONS STRATÉGIQUES, CONTEXTE DE VALEURS
      5. RÉSEAUX D’EMPRISE ET MICRO-RÉGULATIONS
      6. INSTITUTIONS ET VIOLENCE
      7. PERSPECTIVES
    2. Chapitre 2. Les forces armées dans un contexte d’insurrection chronique ou le statut des forces armées dans la société colombienne

      Eduardo Pizarro
      1. L’AUTONOMIE DES FORCES ARMEES
      2. LES PRÉROGATIVES MILITAIRES RÉSULTANT DE CETTE AUTONOMIE
      3. FACTEURS DE L’AUTONOMIE DES MILITAIRES
      4. NÉCÉSSITÉ D’UNE ATTÉNUATION DE L’AUTONOMIE MILITAIRE
      5. AVANCÉE VERS LA SOUMISSION DE L’ARMÉE : LE RENVERSEMENT MILITAIRE
      6. RECUL DANS LA SOUMISSION DES MILITAIRES : LA GUERRE INTÉGRALE
      7. EN GUISE DE CONCLUSION
    3. Chapitre 3. Les institutions à l’epreuve de la pratique

      Jean-Michel Blanquer
      1. LA LÉGITIMITÉ DES FONDEMENTS
      2. LA LÉGITIMITÉ DES MOYENS
    4. Chapitre 4. L’action de tutelle, arme du citoyen contre l’arbitraire

      Manuel José Cepeda
      1. ORIGINE ET CARACTÉRISTIQUES
    1. Chapitre 5. La politique extérieure de la Colombie

      Pierre Gilhodes
      1. L’ISOLEMENT RELATIF
      2. LES GRANDS THEMES PERMANENTS
      3. ÉLARGIR LA POLITIQUE EXTÉRIEURE
      4. LES INSTRUMENTS DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE
      5. L’HEURE DU DÉFI
  1. II. Adaptations de l'espace et de la société

    1. Chapitre 6. Dynamiques démographiques colombiennes : du national au local

      Françoise Dureau et Carmen Elisa Florez
      1. L’ÉVOLUTION DE LA POPULATION COLOMBIENNE ET SES COMPOSANTES
      2. MODALITÉS DE LA TRANSITION DÉMOGRAPHIQUE COLOMBIENNE
      3. URBANISATION ET MIGRATION
      4. BOGOTA : UNE MÉTROPOLE EN MOUVEMENT
      5. DES DYNAMIQUES RÉSIDENTIELLES QUI IMPOSENT D’AGIR SANS ATTENDRE LE TROISIEME MILLÉNAIRE : L’EXEMPLE DE SOACHA, AU SUD DE BOGOTA
    2. Chapitre 7. Un siècle de concentration urbaine en Colombie

      Vincent Gouëset
      1. BANALITÉ ET ORIGINALITÉ DE LA TRANSITION URBAINE COLOMBIENNE
      2. LA QUADRICÉPHALIE COLOMBIENNE : UN “ACCIDENT GÉOGRAPHIQUE” ?
      3. LA PRIMAUTÉ URBAINE DE BOGOTA, OU LA NAISSANCE D’UNE MÉGAPOLE. FACTEURS ANCIENS ET PROCESSUS NOUVEAUX
      4. PERSPECTIVES À L’AUBE DU TROISIÈME MILLÉNAIRE : UNE CONTRE-URBANISATION EN TROMPE-L’ŒIL ?
    3. Chapitre 8. Sociabilité, institutions et violences dans les frontières nouvelles en Colombie

      Gerard Martin
      1. LA DERNIÈRE FRONTIÈRE
      2. QUELQUES REMARQUES HISTORIQUES
      3. LES FRONTIÈRES MODERNES
      4. LES FRONTIÈRES DE LA DROGUE
      5. LES FRONTIÈRES TRAUMATISÉES
      6. AU SEUIL DU xxie SIÈCLE
    1. Chapitre 9. Cultures mafieuses en Colombie : entre archaïsme et modernité

      Philippe Burin Des Roziers
      1. LE FANTASME DE LA MODERNITÉ
      2. MODERNITÉ OU ARCHAISME ?
    2. Chapitre 10. Les syndicats en Colombie

      Rocío Londoño Botero
      1. UNE VISION RÉTROSPECTIVE
      2. LES ORGANISATIONS CONTEMPORAINES
      3. LES SYNDICATS
      4. LES GRÈVES
      5. LE PACTE SOCIAL
      6. LE FUTUR PROCHE
    3. Chapitre 11. Un ajustement à visage indien

      Christian Gros
      1. LE RENOUVEAU INDIGÈNE
      2. LES QUATRE PHASES DE LA POLITIQUE INDIGÉNISTE DU GOUVERNEMENT
      3. LA CONSTITUTION DE 1991 ET SA DIFFICILE MISE EN ŒUVRE
      4. POLITIQUE INDIGÉNISTE ET MOUVEMENT SOCIAL DANS LA COLOMBIE POST-CONSTITUTIONNELLE
      5. TERRITOIRES, ETHNICITÉ, DÉVELOPPEMENT AUTOSOUTENABLE ET GOUVERNABILITÉ : QUELQUES CONSIDÉRATIONS FINALES
  1. III. Les fondements de la croissance

    1. Chapitre 12. Ouverture économique, croissance des exportations, et processus d’intégration régionale

      Luis Hernando Rodriguez
      1. LES ANTÉCÉDENTS 1960-1990
      2. LES EFFETS DE L’OUVERTURE ÉCONOMIQUES ET LES PERSPECTIVES
    2. Chapitre 13. L’impact macro-économique du narcotrafic en Colombie

    1. Salomon Kalmanovitz
      1. L’IMPACT MACRO-ÉCONOMIQUE DES DEVISES PARALLÈLES
      2. CONCLUSIONS
    2. Chapitre 14. Secteur informel et précarité à Bogota&nbps;: de l’ensemble du marché du travail au cas du secteur du bâtiment

      Jean Baptiste Gros et Thierry Lulle
      1. MARCHÉ DU TRAVAIL ET PRÉCARITÉS
      2. UN CAS PARTICULIER : LE SECTEUR DU BATIMENT
      3. CONCLUSION
    3. Chapitre 15. La décentralisation, le nouveau système de sécurité sociale et le réseau de solidarité : les nouvelles formes d’orientations des dépenses sociales

      Maïté Fadul Landaburu
      1. LA DÉCENTRALISATION : LES TRANSFERTS INTERGOUVERNEMENTAUX ET LE SYSTÈME DE COFINANCEMENT
      2. LA RÉFORME DU SYSTÈME DE SÉCURITÉ SOCIALE : SANTÉ ET PENSIONS
      3. LE RÉSEAU DE SOLIDARITÉ
    4. Chapitre 16. Paysannerie, économie agraire et système alimentaire en Colombie

      Jaime Forero
      1. PLACE DE L’ÉCONOMIE PAYSANNE DANS LA FORMATION D’UNE ÉCONOMIE NATIONALE DE MARCHÉ.
      2. TRANSFORMATIONS DE PRODUCTION ET CHANGEMENT TECHNIQUE DANS L’ÉCONOMIE PAYSANNE.
      3. REVENUS ET NIVEAU DE VIE DES PAYSANS.
      4. STRUCTURE DES ENTREPRISES AGRAIRES ET SYSTEME ALIMENTAIRE.
      5. QUELQUES REMARQUES SUR LES TENDANCES FUTURES POSSIBLES DE LA PRODUCTION PAYSANNE EN COLOMBIE.
    5. Chapitre 17. L’environnement sacrifié ?

      Richard Pasquis
      1. DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE CONTRE NATURE ?
      2. LA COLOMBIE ET LES CHANGEMENTS GLOBAUX : SOLIDARITÉ AVEC LES PVD
      3. LA SOCIÉTÉ COLOMBIENNE, ACTEURS ET DÉFIS
    6. Chapitre 18. La science en Colombie

    1. Jorge Charum, José Granés et Jean-Baptiste Meyer
      1. LE VIRAGE DE LA POLITIQUE SCIENTIFIQUE DANS LES ANNÉES 1990. DE LA SCIENCE CLOTURÉE À L’OUVERTURE
      2. FAIBLESSES ET PROMESSES : L’ÉTAT DE LA RECHERCHE EN COLOMBIE
      3. ESQUISSE DU FUTUR : SCIENCE ET DÉVELOPPEMENT DANS LA COLOMBIE DE DEMAIN

Remerciements

1Nous tenons d'abord à remercier tous les auteurs de ce livre pour avoir répondu favorablement à notre sollicitation. Sans leur efficacité et leur célérité, ce livre n'aurait bien sûr pas été possible.

2Nous remercions aussi très vivement Olivier Pissoat, chercheur à l'IFEA, qui, à Bogota, a assuré la coordination entre plusieurs auteurs et qui, en outre, a réalisé plusieurs cartes pour cet ouvrage.

3Plusieurs textes (ceux d'Eduardo Pizarro, de Rocio Londono, de Luis Hernando Rodriguez et de Salomon Kalmanowitz) ont été traduits gracieusement par Marie-Laure Basilien-Gainche, allocataire à l'IHEAL, que nous remercions très chaleureusement.

4Enfin, ce livre doit beaucoup à Mona Huerta -responsable du service des publications de l'IHEAL- à ses talents et à sa bonne humeur. Elle a su prendre le temps nécessaire pour cette réalisation et en a permis l'amélioration. Bien au-delà de la seule formule, les erreurs qui pourraient demeurer ne peuvent être imputées qu'à nous-mêmes.

5J.-M. B.

6C. G.

La Colombie à l’aube du troisième millénaire

Jean-Michel Blanquer et Christian Gros

1En 1970, il y a vingt cinq ans à peine, la Colombie avec 21 millions d’habitants était un pays relativement peu peuplé, encore largement rural (43 % de la population). Son PNB était inférieur à celui du Pérou, (près de trois fois inférieur à celui du Venezuela) et le café représentait alors plus de la moitié des exportations. Le pays se remettait lentement du traumatisme causé par la Violence, cette guerre civile (200 000 morts) qui avait levé l’un contre l’autre le parti libéral et le parti conservateur, les deux principales forces partisanes qui structuraient depuis le siècle dernier la vie politique de la nation. L’accord du Front national qui avait été la voie retenue pour pacifier le pays était alors en pleine vigueur et jouissait d’une certaine légitimité. Lieras Restepo, le président libéral de l’époque, passait pour un chef d’État modernisateur formé à l’école de la CEPAL, et décidé à réformer et renforcer un État qui de l’avis général en avait fort besoin. A cette époque le narcotrafic n’existait pas comme problème national et les mouvements de guérilla situés loin dans les montagnes ne paraissaient guère menaçants. Le taux d’homicide était loin d’être négligeable (34 pour 100 000), mais, comparé à celui qu’avait connu le pays au cours des décennies précédentes, il était somme toute tolérable et, surtout, on pouvait penser que progressivement il viendrait rejoindre celui des pays “civilisés”. Certes, la réforme agraire agitait les campagnes, et le pays avec, mais cette agitation traduisait l’impatience légitime d’une paysannerie à voir sa situation s’améliorer en accord avec des promesses gouvernementales formulées avec l’aval des États-Unis. Bogota, la capitale politique du pays, était talonné par Medellin, ville dynamique et capitale industrielle contrôlée par la bourgeoisie paisa. Le pays n’avait semble-t-il plus d’Indiens, sinon dans d’improbables marges, sa population noire était tout aussi “invisible” et le front pionnier alimenté par une migration stimulée par la violence était laissé à lui même. La hache du colon devait poursuivre un travail de civilisation commencé un siècle plus tôt dans les régions de café. La pollution urbaine restait tolérable, l’eau paraissait inépuisable, personne ne s’intéressait à la protection des forêts ou à la défense de la biodiversité. Un âge d’or en quelque sorte pour un pays provincial qui s’enorgueillissait d’être la démocratie la plus stable de l’Amérique latine, se pacifiait peu à peu et venait de découvrir les premiers romans de Garcia Marquez.

2Vingt-cinq ans plus tard, le pays a fortement augmenté sa population - avec 35 millions d’habitants il est désormais plus peuplé que l’Argentine - et a tenu assez largement ses promesses de développement économique. Le PIB a plus que doublé (il a été multiplié par 2,5) et sa croissance ne s’est jamais démentie même dans les années 1980, à l’époque noire pour l’Amérique latine de la décennie perdue. La Colombie a dépassé le Pérou et s’est sensiblement rapprochée de son frère ennemi, le Venezuela. Le café a cédé la place en valeur relative à de nouveaux produits et il ne représente plus que 2 % du PIB contre 5 % vingt-cinq ans plus tôt. Le pays est aussi plus urbanisé, et pour la première fois depuis le début du siècle sa population rurale a cessé de croître. Bogota a décidément pris le dessus sur ses rivales potentielles. Par ailleurs, on note dans tout le pays un développement rapide de l’éducation (le nombre d’étudiants passe de 19 000 en 1958 à 540 000 en 1992), du logement et des services comme l’eau courante, l’électricité, les égouts, etc. Bref, si les besoins restent encore immenses, le pays s’est modernisé, il a ouvert ses frontières, il est plus riche, mieux instruit, mieux logé et ceci après une époque de formidable croissance démographique. La performance mérite d’être soulignée. La baisse actuelle du taux de natalité et l’allongement sensible de la durée de vie, constituent des indications qui ne trompent pas : la Colombie sort progressivement du sous-développement, et elle le doit avant tout au dynamisme, au travail et à l’inventivité de sa population.

3Mais il existe d’autres indicateurs qui donnent du pays une image bien différente, et ce sont eux, plus que les autres, qui défrayent la chronique et font connaître la Colombie à l’extérieur. Ainsi, en vingt-cinq ans, le taux d’homicides a été multiplié par trois et ceci fait de ce pays un des plus violents du monde. Or, 97 % d’entre eux restent impunis... La guérilla, le narcotrafic, la violence paramilitaire n’ont cessé d’étendre leur emprise sur les régions, les institutions et les hommes et leur capacité de nuisance semble infinie. Le problème semble sans solution. Le pays se débat dans une crise politique et morale sans précédent. Les partis, sans doctrines ni programmes, rongés par le clientélisme et la corruption, ont perdu toute légitimité. Dans ce pays fier de ses institutions démocratiques, les électeurs se détournent des urnes et aucune force nouvelle n’annonce une recomposition du paysage politique. L’État est touché à la tête dans la personne de son chef et, si la nouvelle constitution a été saluée en son temps par l’importance des réformes introduites dans l’ordre institutionnel, elle ne saurait à elle seule offrir la garantie d’un rétablissement prochain de l’autorité de l’État. Après tant de violence et de désordre on ne sait par ailleurs comment pourra un jour se recomposer le tissu social, se restaurer la confiance.

4Dans un autre domaine, la précarité du travail se développe, le secteur informel touche désormais des pans entiers de la société, le pays découvre chaque jour les dommages commis à son écosystème. Il est régulièrement confronté à des catastrophes naturelles qui sont d’abord le produit prévisible des hommes, à une pollution qui fait de Bogota une des villes les plus contaminées du monde...

5Il y aurait donc deux Colombie et sûrement davantage encore : une Colombie qui améliore ses performances et semble en mesure de s’adapter à un monde ouvert, fortement concurrentiel, et une autre qui s’enfonce dans la dérégulation, l’anarchie, le conflit et la violence. De la juxtaposition de ces deux pays on pourrait alors avancer une conclusion paradoxale... mais hasardeuse selon laquelle plus un pays s’instruit et se modernise, plus il développe sa production, son infrastructure et ses services, plus il perd le contrôle de lui-même, le sens du droit et de la règle...

6C’est pour tenter de démonter ce paradoxe et y voir plus clair dans l’imbroglio colombien que ce livre à été rédigé.

7Il intervient après d’autres ouvrages écrits sur d’autres pays d’Amérique latine édités par l’IHEAL1 ? Comme le titre de la collection le suggère, il s’agit dans une perspective pluridisciplinaire, de discerner les évolutions futures à partir d’une analyse du présent.

8Cette démarche nous a semblé particulièrement pertinente dans le cas de la Colombie. Tout d’abord, peu de pays se prêtent aussi peu à un exercice prospectif. Dans une période d’instabilité particulièrement prononcée, il y a un défi à relever (et un risque à prendre) à tenter de réfléchir sur l’avenir de la Colombie. Ensuite, la curiosité grandissante manifestée en France à l’égard de la Colombie, et dont témoigne la multiplication des reportages sur les différents maux du pays, appelait, de notre point de vue, un ouvrage pluridisciplinaire prétendant à une certaine exhaustivité. Enfin, nous souhaitions montrer la vitalité de la recherche française sur ce pays en invitant, aussi largement que possible, le chercheurs français à participer à ce travail à côté d’auteurs colombiens avec lesquels ils ont déjà l’habitude d’échanges approfondis. Ce livre espère donc, malgré ses imperfections, répondre à cette triple motivation.

9Bien sur, certains aspects de la réalité colombienne sont peu ou pas traités. Ainsi, les questions culturelles ne sont abordées qu’indirectement. De même, si la dimension historique apparaît dans plusieurs articles, elle ne fait pas l’objet d’un traitement spécifique. Néanmoins, c’est l’essentiel des sciences sociales, telles qu’elles sont pratiquées par les institutions françaises ici représentées (Université, EHESS, CNRS, ORSTOM) qui se trouvent mobilisées pour répondre aux différentes questions que l’on peut se poser aujourd’hui sur la Colombie. Un problème tel que celui de la drogue, par exemple, fait l’objet d’un traitement croisé : aspects socio-politiques, aspects culturels, aspects économiques sont tour à tour considérés pour essayer d’offrir une vision aussi complète que possible de ce phénomène multidimensionnel.

10Y a-t-il justement, à partir de ces points de vue entremêlés, une vision générale qui se dégage du livre ? Le plan adopté propose déjà une démarche d’analyse. En commençant par “les crises et mutations politiques” (première partie), on se propose d’aborder d’emblée ce qui semble le plus en crise aujourd’hui dans la société colombienne : le système politique, révélateur lui-même des contradictions qui minent la société. L’article de Daniel Pécaut, - “Passé, présent, et futur de la violence” - dresse une vaste fresque des symptômes et des causes profondes de la violence et permet d’aborder sans détour le problème le plus patent de la Colombie, qui touche aussi bien sa vie quotidienne que sa vie institutionnelle. Daniel Pécaut constate la dérive confirmée d’une société qui perd ses ancrages et où l’élimination physique a eu raison des velléités de réaction sociale. La complexité des enjeux et la diversité des acteurs ne lui permettent pas de dresser un tableau optimiste. Précisément, l’article d’Eduardo Pizarro – “Les forces armées dans un contexte d’insurrection chronique” - permet de mieux identifier un de ces acteurs, l’armée, dans ses interactions avec d’autres (notamment la guérilla et les narcotrafiquants). Dans un pays traditionnellement peu porté à donner le pouvoir aux généraux, l’existence de poches de pouvoir militaire incontrôlées conduit néanmoins au développement d’une certaine autonomie de l’institution militaire.

11La nouvelle constitution de 1991 avait pour ambition de résoudre ces problèmes par une meilleure définition de la séparation des pouvoirs et par un meilleur encadrement d’institutions telles que l’armée. Le chapitre 3 – “Les nouvelles institutions à l’épreuve de la pratique” de Jean-Michel Blanquer - propose un premier bilan de cette tentative en observant l’évolution des conceptions et des composantes de la légitimité politique.

12L’idée défendue, pour expliquer la crise politique qui touche en premier lieu le chef de l’État, est que la Colombie se trouve actuellement dans une phase de transition entre deux paradigmes politiques, l’un traditionnel, reposant sur la définition d’un ennemi politique, l’autre nouveau s’appuyant sur la notion de partenaire et faisant confiance à la régulation juridique.

13La régulation juridique, telle qu’elle résulte de la nouvelle Constitution, est précisément analysée par Manuel Cepeda -“L’action de tutelle, arme du citoyen contre l’arbitraire”-. Pour lui, on assiste en Colombie aujourd’hui à une véritable révolution juridique permettant au citoyen de faire valoir concrètement les droits consacrés par la Constitution. Et le pouvoir judiciaire amené à interpréter au jour le jour les grands principes constitutionnels se fait législateur secondaire, ses jugements étant destinés à faire jurisprudence dans de multiples domaines

14Pierre Gilhodes pour sa part -“La politique extérieure de la Colombie”- discerne les grandes continuités de l’insertion de la Colombie dans les relations internationales. Celle-ci est totalement conditionnée par des facteurs internes et notamment par la question de la drogue. La Colombie souhaite sortir de cette impasse mais les affrontements politiques actuels avec Washington montrent que l’indépendance reste une conquête de chaque jour.

15La deuxième partie -“Adaptations de l’espace et de la société”- tente de cerner les grandes évolutions sociales de la Colombie. Cela commence par l’évolution démographique du pays, étudiée par Françoise Dureau et Carmen Elisa Florez -“Dynamiques démographiques colombiennes : du national au local”-. Tout en soulignant la difficulté de l’analyse due aux aléas du recensement de 1993, les auteurs montrent les spécificités du développement de la population et de son occupation du territoire. La Colombie est à un stade relativement avancé de la transition démographique mais cela ne doit pas masquer certains problèmes locaux, comme ceux de certains quartiers périphériques de Bogota où les difficultés d’aménagement appellent une vaste réforme territoriale.

16Dans la même ligne, Vincent Gouëset -“Un siècle de concentration urbaine en Colombie”- décrit le processus d’urbanisation que la Colombie a connu au cours du siècle et qui l’a conduit à conserver assez longtemps un configuration unique de “quadricéphalie”, c’est-à-dire de coexistence de quatre cités relativement équilibrées. Cette spécificité tend à s’estomper aujourd’hui au bénéfice de Bogota.

17Loin de ces zones urbaines, on observe aussi un développement continu de la population sur les “marches” du pays, dans les territoires de colonisation où l’homme doit affronter une nature hostile mais surtout une violence humaine endémique. Gérard Martin -“Sociabilité, institutions et violences dans les zones de colonisation récente”- restitue à la fois la dimension historique du phénomène et l’actuelle diversité de ses manifestations. Coexistent ainsi une frontière “traumatisée” où la société est anomique en raison d’intérêts convergents (des narcotrafiquants, des guérillas...) pour lutter contre toute intégration et une “frontière moderne” où, malgré tout, les services publics s’installent progressivement et où l’autorité publique accompagne la naissance d’une société nouvelle.

18Philippe Burin des Roziers -“Cultures mafieuses en Colombie : entre archaïsme et modernité”- propose pour sa part de définir le narcotrafiquant comme un nouvel acteur social. Pour lui, le “mafieux” n’est pas une excroissance incongrue d’un système malade mais un acteur central, significatif des contradictions que doit affronter le pays entre ses racines et la mondialisation capitaliste.

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